A MA FILLE
De Sainte-Pélagie, le 1er novembre 1793.
0 vous ! en qui la nature déploie, Le jeu brillant des plus riches couleurs ; Dans les ennuis où mon âme est en proie, A mon secours quelle main vous envoie, Êtres charmants, fraîches et tendres fleurs ?
Tant que Zéphir de sa féconde haleine A varié les grâces du printemps, Tant que l'épi s'est joué sur la plaine, Et que des fruits dont sa corbeille est pleine, Pomone encore a mûri les présents :
Libre d'errer dans l'empire de Flore, D'en observer et les mœurs et les lois, Vous m'avez vu, quand l'aube allait éclore, Jusqu'à l'instant où tout se décolore, Linnée en main, vous poursuivre à mon choix.
Quel charme pur ! quelles pures délices, Vous répandiez sur mes rapides jours !
J'étais heureux d'admirer vos caprices,
Et la corolle unie à vos calices, Lit nuptial dressé pour vos amours.
. J'étais heureux dans les bois solitaires, Au bord des eaux, sur la croupe des monts ; J'étudiais vos traits, vos caractères, De vos vertus je sondais les mystères, Et pénétrais l'énigme de vos noms.
Que sais-je encore ? à l'aspect des prodiges, Dont vous frappez les regards studieux, L'âme livrée à d'innocents prestiges, Je projetais, amoureux de vos tiges, De vous cbanter dans la langue des dieux.
Mais qui dira l'intime jouissance D'un cœur ouvert au plus doux des plaisirs, Quand cette enfant qui me doit la naissance, Ma fille encor dans l'âge d'innocence, Par ses progrès devançait mes désirs ?
Elle était là, m'accompagnant sans cesse, Cherchant, comptant vos pistils maternels, Les séparant, par une heureuse adresse, De l'étamine où mûrit la richesse, L'amas doré des germes paternels.
Elle était là, poursuivant la science
De ses regards plus perçants que les miens,
Puis racontant, mais avec défiance,
Ce qu'avait vu sa jeune expérience,
Elle en semait nos doctes entretiens.
Ivre d'orgueil, ensemble et de tendresse, Comme j'aimais à la suivre des yeux !
Dans mon délire, excusable faiblesse, Je croyais voir, un jour, dans ma vieillesse, De mon bonheur plus d'un père envieux.
Ah ! désormais sortez de ma mémoire, Tableaux riants dont je ne jouis plus !
Tableaux cruels, vous m'invitiez à croire Que mes plaisirs feraient un jour ma gloire j Gloire, plaisirs, tous mes vœux sont déçus I
Voilà qu'aux goûts d'une innocente vie, Un sort barbare a succédé pour moi.
Dans un donjon l'injustice me lie, Et l'avenir sur mon âme flétrie, Pèse chargé d'un immobile effroi.
Quand du soleil la brillante lumière
Me luit obsoure à traveis des barreaux,
Je vois pleurer la Vertu prisonnière ; • ,
Sous des verroux j'entends la nuit entière
Des malheureux s'irriter de leurs maux.
Adieu ! jardins dont j'espérais encore Cueillir les dons ; charmants jardins, adieu ! L'automne en vain de nouveau vous décore ; Loin des beautés que ses pas font éclore, D faut gémir dans cet horrible lieu.
Non, je renais à la vie, à l'étude.
L'aimable aspect des branchages fleuris Vient éclaircir ma noire solitude ; Ma fille a uu dans sa sollicitude M'environner de ces rameaux chéris.
Sa piété naïve, ingénieuse,
A trouvé l'art de corriger mon sort.
Ces beaux asters à tête radieuse,
Ec cette inule à taille ambitieuse
Vont sous mes doigta triompher de la mort.
Oh ! quand ces fleurs orneront le parterre Que la science ouvre aux plants desséchés, Oh 1 puisse alors ma fille solitaire, Sur ces rameaux bienfaiteurs de son père, Tenir par foia ses regards attachés !
Puis les baignant de ses pieuses larmes, Leur dire : « Vous qu'en ma jeune saison
« J'osai cueillir dans nos grands jours d'alarmes, « Je vous salue, ô fleurs do qui les charmes « Ont de mon père adouci la prison. »
LETTRE VI
EULAL1E A SON PÈRE.
Ce 12 brumaire an 2.
Les voilà donc ces fleurs attendues avec tant d'impatience et reçues avec tant, de joie! Ah! mon cher papa, quelles douces larmes elles m'ont fait répandre ! que n'étiez-vous là pour les voir et les sentir inonder votre visage, et jouir de tout le bonheur que vous avez fait entrer dans mon âme! C'était un mélange de tous les sentiments , une confusion inexplicable de joie, de regrets, de plaisir, d'amour, d'étonnement, d'admiration, de reconnaissance et d'attendrissement. Que vous me payez bien d'une petite attention que je n'ai point cherchée ; il est vrai, mon cœur l'avait trouvée toutd'abord. Que pourrais-je donc faire pour montrer à papa que je sens tout ce qu'il a mis de tendresse pour moi dans son envoi délicieux? Que veut-il de sa Minette? Ah! je le devine : sa bonté paternelle ne demande que ce qu'il a déjà, tout l'amour de sa fille. Oui, le meilleur des pères, vous aurez aussi la meilleure des filles !
LETTRE VIL
ROUCHER A SA FILLE
Ce 16 brumaire an 2.
Mon petit envoi t'a donc fait plaisir, ma chère fille? c'est surcroît de joie pour moi, c'est-à-dire que je suis également heureux et de ce que je reçois et de ce que je donne. J'étais
présent à l'ouverture de mon paquet; mon corps seul était resté à Sainte-Pélagie; car pour mon àme, elle errait autour de vous, voyait vos larmes, les recueillait, y mêlait les siennes, et vous murmurait tout bas : je ne suis pas si malheureux, puisque je suis aimé. Oui, ma chère Minette, je reçois tes protestations, et les tiens aussi vraies que mon amour pour toi. Le malheur qui nous sépare, nous rejoint plus étroitement. C'est donc bien le cas de dire : le malheur est bon, non pas à quelque chose, mais à une grande et douce chose.
Ta maman me demande si je te permets de donner des copies de ces vers à nos amis qui en désirent : Minette bien aimée, ces vers sont bien de moi, mais puisqu'ils te plaisent, ils ne sont plus à moi. Tu les as faits tiens; je n'ai plus rien à y prétendre.
Maintenant te voilà libre de disposer de ton petit bien à ta volonté. Si l'oncle d'amitié en veut sa part, il faut le prier de n'en être pas avare pour nos amis de Cernai : à la campagne, on n'est pas difficile, et on a pour ses amis l'indulgence des enfants pour leurs pères.
Je suis vivement touché du tendre intérêt qu'ils nous témoignent. Le malheur éloigne les âmes communes; mais c'est l'aimant qui attire les âmes honnêtes et sensibles; et quand l'attachement a subi cette épreuve, ma foi! dis-le lui : c'en est fait pour la vie.
Il faut prendre dans le corps de ma bibliothèque qui ferme ta chambre le Voyage en Egypte, de Savary. Un artiste cèle Ire dans un art que tu aimes, le citoyen Robert, est ici. Il s'ennuie complètement; car un peintre ne peut pas travailler partout comme un homme de lettres. Il faut au premier de l'espace et du jour, deux petites nécessités de la vie dont nous n'avons pas ici notre suffisance. Il veut lire, ne pouvant peindre; et comme son imagination se plaît à errer à travers les ruines, à travers l'antiquité qu'il a si bien l'art d'animer * t d'éterniser, envoie-lui cette fameuse Egypte dont la vie sée se retrouve dans Savary. Il faut, ma bonne amie, coni- le génie attristé. Les Goths et les Vandales ne connaissaient nas cette maxime de goût et de philosophie; mais
nous, mais toi, qui as appris à respecter la fleur de l'espèce humaine, fais, par ta promptitude, hommage de ton admiration. Je serais même d'avis que tu ajoutasses un mot de ta main sur un papier adressé à cet honnête et grand artiste. Point d'effort pour cela; laisse-toi aller, et tu iras bien.
Bonjour! bonjour, ma chère. Minette! tu dois être aussi heureuse que notre position le comporte , puisque tous nos amis se louent si bien de toi. Continue, mon aimable enfant, continue ; l'amitié appelle l'amitié ; c'est un concert enchanteur quand chacun y fait bien sa partie.
LETTRE VIII
ROUCHER A SA FEMME
Ce 16 brumaire an 2.
Bonjour, ma bonne amie! je n'étais pas bien hier, je n'étais pas bien avant-hier; mais j'ai dormi et sué cette nuit, et je me trouve tout autr-e.
Tu as cru voir de la mélancolie en moi; tu n'as pas bien jugé. Je crois que j'étais à mon ordinaire, même en parlant d'automne, d'hiver et de plus encore. En te quittant, j'ai pensé ainsi, je pense aujourd'hui de même; car il me semble que, personne ne sortant de prison, l'intention du gouvernement est de nous retenir jusqu'à la paix. Je me suis arrangé en conséquence c'est-à-dire, que j'ai appelé à moi tout mon courage pour ne point m'indigner de ce sort, si tel doit être le mien. En fait de malheur, il faut toujours caver au plus fort; ce qui arrive de moins, paraît alors venir de Dieu et de grâce. Cette philosophie me paraît bonne; elle écarte le désespoir et ne nuit pas pourtant aux efforts raisonnables qu'il est permis de faire pour sortir de mal. »
Vhelianthemum indicum et l'aster grandi florus sont ils bien conservés? je les recommande à Minette comme venus de sa main, et m'étant plus chers que le reste de notre herbier.
Adieu, mes bonnes amies! je m'occupe de vous toute la journée ; je ne vous quitte pas plus que vous ne me quittez. Quand la maison sera-t-elle remplie ? Je n'aime pas votre solitude.
Voilà qu'on appelle dans le corridor, à haute voix, le citoyen Roucher. Je te quitte, et je cours pour recevoir, plus que ma subsistance, tes lettres et celles de ma chère fille.
LETTRE IX
KOUCHER A Mme L*
Ce 17 brumaire an 2.
J'ai devancé vos conseils, ma bonne amie : l'ameublement chétif et sale de Sainte-Pélagie ne m'environne plus, ni le jour ni la nuit ; je dors dans un lit tout entier à moi. Quant à la bergère de crin dont vous me parlez, elle me serait agréable; mais outre que je ne saurais où la placer pendant la nuit, elle me donnerait une très-mauvaise réputation de délicatesse et de luxe. Cet air est très-bon à éviter. C'est sagesse que de savoir s'abstenir. Je me suis procuré toutes les aisances qu'il est possible de se donner impunément, c'est-à-dire sans offenser les yeux de personne. Il ne faut pas être si recherché , quand on est esclave et sous la main de la nécessité.
Vous vous trompez étrangement lorsque vous croyez que le calme de mes pensées et de mon maintien influe sur les âmes des prisonniers qui m'environnent : la tourbe des hommes est si loin de ce genre de vertu ; elle' a si peu appris à se travailler pour le malheur à venir, que lorsque le malheur arrive , chacun se jette la face contre terre, et ne voit pas ceux qui ut debout; ou si on ose, de temps en temps, lever la tète et regarder, soyez sûre que l'attitude droite et ferme ne parait qu'une folie, c'est-à^-dire dans la langue des sots : de la philosophie; et malheureusement, à la honte de notre pauvre espèce, il faut ranger dans le vulgaire des hommes, des M. 19
hommes qui s'en croient bien éloignés. Croyez-moi, ma bonni amie, le courage d'esprit est infiniment rare. J'en ai la preuvi cent fois répétée par jour. Donnez-moi tel homme qui dans 1; société aie verbe haut, la tète haute: je l'enferme à Sainte Pélagie, et ce ne sera plus qu'une poule mouillée, ne trouvan pas dans son gosier assez d'air même pour glapir.