‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 71 sur 126 · AU CITOYEN ROBERT · texte numérisé non relu

AU CITOYEN ROBERT

Vos pinceaux, Monsieur, ont excité souvent ma sentimentale, mais ignorante admiration. Combien de fois ai-je envié ce degré de savoir qui m'aurait mise à portée de les apprécier à leur juste valeur 1 un peu de goût, peut-être aussi quelques

dispositions pour cet art charmant que vous professez, ont été mes seuls guides. Le vrai talent trompe l'ignorance, je m'en suis aperçue. En contemplant l'ouvrage du génie, on cro.it savoir quelque chose; mais bientôt on reconnaît l'illusion flatteuse, et la sotte vanité peut seule s'y méprendre.

Mon papa m'a appris hier que vous étiez son compagnon d'infortune ; il faut tenir compte à la destinée du peu de bien qu'elle nous fait, au milieu des maux dont elle nous comble. Je lui sais donc gré de vous avoir donné Sainte-Pélagie pour prison, au lieu de toute autre. En tous lieux, dans tous les temps, le génie s'entend avec le génie; ils parlent une même langue, et quoique leur carrière soit différente, ils arrivent au même but. Vous me pardonnerez sans doute aisément, Monsieur, l'éloge que je fais ici de mon père, si vous avez une fille. Je joins à cette lettre, faible témoignage du plaisir que j'ai tprouvé en regardant vos ouvrages, les Lettre sur l'Egypte de M. S.avary, que mon papa m'a demandées pour vous. Tandis que votre imagination accoutumée à réaliser si bien les objets, vous transportera dans ce pays, aujourd'hui le vaste tombeau de tant et tant de merveilles, au pied de ces masses, orgueilleuses rivales du temps, de ces pyramides, vieux ossements de l'antiquité ; tandis que vous suivrez, pas à pas, l'auteur dans ses aimables et riantes excursions à Rosette, et dans les environs du Caire, vous oublierez un moment les verroux et les grilles de Sainte-Pélagie.

LETTRE XI

R0UCHER A SA FILLE.

Du 18 brumaire an 2.

Bene, optime! bravo, bravissimo! well, very wellï bien, très-bien! voilà, ma bonne et chère Minette, ce qu'en latin, itahen, anglais, français, et dans toutes les langues, il faut dire de ta lettre au citoyen Robert. Il ne sera pas toujours ici,

on le rendra sans doute un jour à son atelier, on rendra sans doute les pères à leurs filles; alors nous recueillerons les fruits d'un mot adressé à propos, d'un mot qui serait flatteur dans toutes les positions, mais qui, dans une prison, a un charme de plus, celui de consoler. Souviens-toi, dans tous les instants de ta vie, que l'homme de génie, l'homme à talent trouve la récompense la plus douce de ses travaux dans l'accueil distingué que lui font les âmes placées au-dessus de la. foule. On ne cultive les arts que pour se tirer du milieu de cette foule. L'argent d'abord, disent les hommes communs; l'argent après lhonneur, disent les vrais élus de ce monde; et les grands hommes dans tous les genres, sont ces élus.

Quand je te prie de faire quelque chose, sois sûre qu'elle n'est jamais au-dessus de tes forces; tu feras même tout ce que tu voudras, quand tu voudras bien. Ce n'est point pour te nourrir d'un sot orgueil que ton père te parle ainsi. Oh, non! je sais trop que les bonnes qualités, pour se montrer dans leur beau jour, doivent se montrer dans le cadre de la modestie; et j'ai vu avec plaisir que nos amis remarquaient que les tiennes n'en sortaient pas. Mais je cherche à te guérir d'une défiance, qui dans d'autres, naît de la paresse, et qui, dans toi, pourrait bien venir de ce que tu n'as pas encore essayé ton esprit. 11 y a, dans Virgile une belle maxime, qui est une révélation du cœur humain :

Possunt, quia posse videntur.

Ces quatre mots signifient :

Ils peuvent, parce qu'ils croient pouvoir.

Tu reconnaîtras souvent cette vérité par toi même, sur les autres et sur toi; oui, sur toi. Tu n'as besoin que de te laisser aller à la vérité, en continuant à travailler, à réfléchir, à comparer, à meubler ton esprit de pensées de grands hommes, et à nourrir ton cœur des principes de la vraie morale.

Madame D***** m'écrit que mon malheur t'a grandement profité; me voilà donc obligé de dire : sois béni, ô bienheureux malheur! quel père n'achèterait point à ce prix le perfectionnement de ses enfants?

Toute ma petite indisposition est passée; me voilà tel que j'étais il y a cinq jours : plus de malaise, plus d'ennui, ou de de mélancolie ; peu de personnes ici jouissent d'une égale tranquillité d'esprit.

Dis, je t'en prie, à la nourrice des prisonniers qu'il en est deux, et je ne suis pas de ce nombre, qui mangent fort, et ont toujours envie de manger. Quand. arrivent deux heures, il est plaisant de les voir aller, venir, puis se placer aux grilles en vedette, pour épier la bienheureuse vision du panier. Tu ne peux pas faire l'impossible, je le sais, aussi je n'en parle point pour t'aiguillonner; je rapporte un fait qui sert à te mettre plus en communication avec ceux que tu nourris.

LETTRE XII

EULALIE A SON PÈRE

Du 19 brumaire an 2.

Je ne m'y reconnais plus; quelle est donc , mon cher papa, cette Sainte-Pélagie où l'on trouve des fleurs et des fruits tels qu'on n'en voit point dans nos champs? Je vois bien le parterre , mais la treille , je ne la vois point. N'importe ! les muscats sont très-bons; tout amour, toute reconnaissance à la main excellente qui les a envoyés 1 je laisse la treille et je reviens au parterre. J'étais si étourdie, si enchantée, si étonnée, si transportée de mon bouquet *, que je n'ai pu d'abord que le sentir et respirer ses esprits bienfaiteurs, sans admirer, pour ainsi dire, toutes ses beautés. C'était une confusion dans mon pauvre cœur, dans ma cervelle, dans toute ma personne

1 Allusion à la pièce de vers.

enfin ! j'avais tout senti , sans rien voir. Maintenant que me voilà un peu plus tranquille, je contemple, j'examine, j'admire, je me récrie à mon aise, je détaille avec plaisir, je jouis paisiblement de la fraîcheur de ces belles fleurs; plus je les vois, plus je leur trouve de charme, de ce charme doux et pénétrant dont leur auteur les a imprégnées en les formant, et qui en s'insinuant dans l'âme, y laisse un non so chè di soavissimo , di grato , di molle, del quale i'effetto e di trovarsi bene e felîci.

Vous me demandez les raisons qui vous ont déterminé à des changements. Savez- vous que je suis fière de cette demande ? Pour y répondre , j'ai recours à la réflexion et à mon pauvre esprit; car mon cœur est nul dans cette affaire. D'après lui, tout était bien, plus que bien. Avec ma réflexion donc, je vois, etc.

Comme nous avons 'présenté au lecteur la pièce avec les corrections , nous supprimons la suite de cette lettre, qui devitnt sans intérêt.

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