‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 72 sur 126 · LETTRE XIII · texte numérisé non relu

LETTRE XIII

BOUCHER A SA FILLE

Ce 20 brumaire an 2.

Ton goût devine à merveille le mien, ma chère fille; tu me l'as prouvé par le compte que tu m'as rendu des vers corrigés , que je t'ai adressés. Il est impossible d'entrer plus avant dans les pensées, et surtout dans le faire d'un auteur.

Mademoiselle parle harmonie , élégance; mademoiselle distribue en souverain juge les qualifications de prosaïque, de poétique; mademoiselle va môme jusqu'à sentir ia coupe savante des vers ; et quand elle a mis le doigt sur toutes les plaies, mademoiselle, avec un petit ton doux et modeste, vous demande si elle a bien vu, si elle a atteint juste. Oh! oui, sans doute, il faut en passer par votre jugement, etc.

Aujourd'hui c'est peu de faire bien, tu dois arriver au mieux, et cela pour moi, ton père. Je me pare de tes bonnes qualités. Quandà ciascun ti vedrà ornata di tutte le cose ch'abbeliscono le donne, io diro, chetamente, in me stesso : Orne padre felicel cheposso io più bramar !

Je te charge , ma chère Minette de distribuer à tous nos amis et connaisances les expressions de mes sentiments. Tu sais ce qui se passe dans mon intérieur pour eux, et il ne te sera pas difficile de le leur traduire. Souvent le traducteur embellit son original; et c'est, Mademoiselle, le petit service que j'attends de vous. En attendant, cent embrassements partent d'ici, et vont chercher maman et sa fille, c'est bien la mienne aussi, et le bambin.

P. S. Demain point de comestibles nouveaux ; demain jour de fête pour moi; demain je dîne en ville : oui, en ville, du n°t31 où je loge, j'irai au n° 28, où habite le citoyen Lamothe , à six pas, dans le môme corridor.

LETTRE XIV

ROUCHER A SA FEMME

Ce 21 brumaire an 2.

Me voilà pleinement refait; j'ai dormi neuf heures de suite. Je te prie, ma bonne amie, de ne point t'inquiéter de l'inaction à laquelle je te condamne. Quant au mémoire , ne te tourmente pas; rien ne presse... j'ai de grandes raisons pour le faire lentement, à tète reposée. Je ne veux rien dire de trop, je ne veux rien oublier. Toute démarche aujourd'hui serait précoce. Crois-moi, je sais ce que je fais. Que les autres b' agitent comme ils l'entendent, à eux permis; je souhaite même qu'ils réussissent ; mais leur position et la mienne ne se mblent pas. Les obstacles qu'ils ont à franchir peuvent n'être rien; mais, moi, j'en ai bien d'autres; et puis il est des âmes qui n'ont pas la même manière de rentir. Lâcheté,

platitude ou bassesse, tout leur est égal, pourvu qu'elles arrivent. J'ai tenu jusqu'ici le sentier de l'honneur, et je ne dévierai pas; c'est ton avis aussi; souffrons donc avec courage ;

Toujours la mer n'est pas en butte Au ravage des aquilons.

Adieu, mes infortunées, mes bonnes amies ! adieu ! Il ne me reste pas la moindre trace de l'indisposition qui vous avait si fort alarmées, et sur laquelle vous bâtissiez déjà, ou le désespoir, ou la maladie; ni l'un ni l'autre ne m'ont approché. Du reste, en pensant à vous, il est impossible qu'il ne me survienne point quelquefois de pénibles regrets.

Bonjour, ma bonne amie! bonjour, ma chère Minette ! Aimez-moi bien , et dites-vous : « notre ami est aussi tranquille qu'il est donné de l'être à la créature humaine, loin d'une femme et d'enfants bien aimés. »

LETTRE XV

ROUCHER A SA FILLE

Ce 22 brumaire, an 2.

Un, deux, trois siècles écoulés, ma chère fille, depuis que je te dois une lettre. Il est donc bien temps que j'acquitte ma dette. Toi, as-tu satisfait à celle que tu avais contractée? Je sais à la vérité que le nouvel emploi que tu fais de tes moments en faveur de tes prisonniers, te consomme beaucoup de temps, depuis huit jours surtout, que tu t'es efforcée de tenir leur nourriture prête pour deux heures. Je t'aiguillonnais bien malgré moi, assuré que ton amitié pour moi te tenait sans cesse en haleine; mais je souffrais tant de voir un malheureux estomac crier sans cesse la faim , que tu ne dois pas être étonnée de mes demandes réitérées; te voilà dès ce jour rendue à plus de liberté. Quand les envois arriveront , ils seront

bien reçus à quelque heure qu'ils arrivent. J'espère que tes soins ne te fatiguent pas trop. Maman, aujourd'hui mieux portante, te soulagera si tu as besoin de quelque repos.

J'ai dit hier que je ne voulais rien de nouveau pour aujourd'hui; j'en dis autant aujourd'hui pour demain. Demain je dîne seul, et mes provisions seront bien au-delà de mes besoins. Ainsi voilà deux jours de loisir pour ma chère Minette. Papa lui donne campos, mais on m'écrira; nul jour de grâce, pour les nouvelles de ma famille.

Dans quelques jours vous pourrez m'amener le bon Emile. On ne nous refuse pas de nous laisser voir nos enfants en bas âge , je le garderai jusqu'à quatre heures de l'après-midi; attendu que rien ne sort plus d'ici après quatre heures et demie. Je voudrais bien aussi, mais pour un seul jour, que ma Minette fût au même âge. J'aurais le plaisir de les serrer tous les deux dans mes bras. C'est une rude et douloureuse privation que celle dont je suis ici grevé. J'y pense plus que je ne le voudrais pour alléger le poids des verroux, et éclaicir la noirceur des grilles.

Ta maman paraît vouloir te suivre comme tu as suivi ton oncle *, il faut, ma chère fille, vous bien armer pour cela Tune et l'autre de courage et de fermeté. C'est à toi que je recommande de tempérer l'excès de sa sensibilité. Jette-moi à la journée de l'eau sur son imagination qui la dévore. Elle a bien assez de la vivacité de son cœur, sans qu'encore elle aille accroître notre malheur en se figurant plus insupportable pour moi, qu'il ne l'est dans la réalité; puisque te voilà perfectionnée, je te donne occasion d'en faire preuve. Sois la bienfaitrice de maman ainsi que de papa. Bonjour, ma chère fillel je n'ai pas besoin de te dire comme je t'aime. Je défie tous les ctrurs de pères; mais aussi tous les pères n'ont point une Minette.

t La femme de Rouoher voulait alors, pour entrevoir un moment son mari, tenter les mômes moyens qui peu de temp3 auparavant avaient réussi à sa fille. Elle et 6on oncle, à force d'argent, étaient parvenus jusqu'à la chambre du prisonnier de Sainte-Pélagie.

LETTRE XVI

ROUCHER A SA FEMME

Ce 24 brumaire, an 2.

Ma translation du premier au second n'a rien dérangé * ; ce qui était, est encore. Ainsi te voilà satisfaite, ma bonne amie , et Minette peut en conséquence diriger sa mère. Mais prends y garde ; as-tu l'âme asez torte ? car il serait cruel de succomber. Je t'exhorte au courage.

Je viens d'adresser mes stances sur les fleurs à la citoyenne de Bonncuil qui me les a demandées.

Tu sauras au premier jour toutes mes raisons pour te condamner à l'inactivité dont tu gémis; tu les sauras déduites par le menu, et tu consentiras alors plus volontiers à rester inactive.

J'ai un projet de quelques vers au citoyen Robert. Minette et son intérêt me poussent, et ce motif ne me nuira pas lors de la composition. Vous serez les premiers dans ma confidence. Je ne suis pas fâché de marquer ma carrière littéraire par l'époque de mon emprisonnement. Quand mes enfants jouiront du spectacle de la liberté consolidée, et que je ne serai plus avec eux, ils liront mes vers et s'attendriront encore sur leur père injustement détenu.

LETTRE XVII

EULALTE A SON PÈRE.

Ce 25 brumaire an 2.

Vous savez qu'Emile n'est plus avec nous. J'aurais mieux

1 Roucher, depuis son arrivée à Sainte-Pélagie, logeait au premier étage, n° 31 ; mais il venait alors de recevoir l'ordre de demeurer au second. Sa femme craignait que ce déménagement ne nuisît aux mesures qu'elle avait prises pour le voir.

aimé qu'il restât ici; mais la campagne est belle, et il faut aimer les gens plutôt pour eux que pour soi. Maman a donc mis le bambin en possession de tout le bonheur dont un enfant puisse jouir. Le voilà lâché au milieu des champs, bien content, je vous assure, d'être avec toits ses amis. Je le vois courir et s'en donner dans le jardin. Peut-être que si les poires et les raisins pendaient encore aux branches, notre petit citoyen n'aurait pas gardé tout, le respect dû aux propriétés, mais, grâces à la saison, je ne vois rien qui l'empêche d'être honnête homme. Ainsi point de soucis, point de grondes, point de tentations, point de remords, point de chagrins; tout bonheur, toute joie, toute santé, voilà le sort de notre petit drôle.

Parlons de nos affaires particulières. Je suis au désespoir d'avoir été prévenue. Maudite langue 1 toi, qui parle si souvent mal-à-propos, d'être restée muette quand il ne le fallait pas 1 Imaginez-vous, mon papa, quelque chose de plus contrariant que de s'entendre demander une chose qu'on allait offrir * ? Vous êtes au fait sans doute. Dans tout ceci mon amourpropre est bien coupable; il m'a fermé la bouche et présenté M. Robert en épouvantail. La sotte chose, quand j'y réfléchis, que cet amour-propre; il est la cause de bien des sottises; témoin celle-ci. Tout est dit maintenant, je vais chercher à la réparer. Peut-être se trouvera-t-il une occasion d'être friponne à mon tour et de prévenir l'escroqueur d'idées.

Adieu, papal quand serons-nous réunis? Je ne vois pas partir le dîner que je n'aie envie de le suivre, d'entrer avec lui et de le manger avec vous. Du courage 1 de la patience surtout ! Je me dis cela, je me le répète et, poco à poco, je me sens devenir plus raisonnable.

1 Roucher venait de demander à sa fille an de ses dessina pour en orner sa cellule.

LETTRE XV11I

Ce 27 brumaire an 2.

J'apprends, mon ami, que vous n'êtes pas à la campagne. Des affaires indispensables vous retiennent à Paris ? Je vous plains. Paris et des affaires l en voilà plus qu'il n'en faut pour celui qui aime l'humanité et l'étude. Il se pourrait même que vous fussiez presqu'aussi à plaindre que moi. Je ne veux pas dire cependant que je m'accoutume volontiers à l'injustice : oh! non, c'est un poids qui n'est pas fait pour mes épaules. Je parviens sans doute à le soulever quelquefois; mais bientôt après il retombe. C'est le rocher de Sisyphe, le tonneau des Danaïdes, il faut sans cesse recommencer, sans pourtant avoir jamais fini. Je trouverais bien du soulagement dans les travaux littéraires, si j'avais la facilité locale de m'y li»vrer tout entier. Mais que puis-je faire sur un étroit espace de huit pieds carré, forcé de l'habiter avec un individu, malheureux compagnon d'infortune? Nous n'avons l'un avec l'autre d'autre ressemblance que le malheur; dans tout le reste, aussi éloignés que les pôles le sont de l'équateur; lui, croyant à Jésus, à Marie, aux benoîts saints du paradis, et à tous les G AUDE dont on avait farci à Nevers la tête de Vert- Vert, et par une suite nécessaire proscrivant tout, maudissant tout, depuis Alpha jusqu'à Oméga; croyant de plus à l'alchimie, au grand œuvre, à la pierre philosophai, dont il me paraît en effet que son gousset aurait besoin, pour l'y substituer au diable de Rabelais. Enfin, et c'est là mon supplice de tous les jours, de toutes les heures, de tous les instants, enfin/ dis-je, ressemblant, dans toute sa personne, à un vieux antiphonaire de village.

Mon ami, si jamais pour vous venger d'un grand outrage, vous invoquez contre un méchant un supplice au-dessus des forces humaines, faites d'abord que votre ennemi me ressemble; et puis, sans vous creuser la tête, obtenez seulement de quelque comité révolutionnaire, que votre homme prenne

ma place; le mien fera votre affaire, de manière que vous n'aurez plus à vous inquiéter de rien. Ah! Sainte-Pélagie! Sainte-Pélagie ! vous êtes une sale demoiselle. Toutes les sortes de préjugés sont insupportables à l'ombre; mais à la crasse, c'est pis encore. Je terminerai, mon ami, ma longue complainte par vous rappeler ce vers de Virgile :

Je vous embrasse et vous remercie; non, je ne vous remercie pas; n'est-il pas tout simple que vous me regrettiez? l'amitié n'est pas là pour rien. Le mot de Montaigne, mon ami, le mot de Montaigne :

C'est que c'était lui, c'est que c'était moi.

LETTRE XJX.

ROUCHER A SA FILLE

Ce 4 frimaire an 2, à huit heures du soir.

Mais il fallait m'avei tir quelque jours d'avance de ne pas te deviner, ma chère fille, et j'aurais retenu ma pensée et ma plume; j'avais bien quelque velléité de croire qu'il serait possible qu'un jour il m'arrivàt quelque chose de ta façon. Tu vois dans quel lointain j'apercevais, ou plutôt j'entrevoyais tes présents. Il n'est donc pas étonnant que j'aie cessé de les regarder, et que tout bonnement je me sois mis à te les demander sans détour. Aujourd'hui que tu me les as promis, je les attends, et même dans un prochain délai. Tu sais le sonnet ridicule de la comédie :

Belle Philis, on désespère, Alors qu'on espère toujours.

Les Lettre sur l'Egypte sont lues , et je crois qu'elles ont l'ait travailler l'imagination et le crayon du citoyen Robert. S il pouvait obtenir ici une petite place où il put être seul , il peindrait, et ferait encore de belles et grandes choses. Bon-

soir, ma bien aimée Minette! bonsoir, ma fille! Je viens de prendre mon baume de sommeil. Je finis ici et vais me eoucher.

P. S. Ne m'écris plus, je t'en prie, sur de vilain papier; tes lettres ressemblent à des chiffons, et elles en sont bien loin.

Bonjour, ma bonne et tendre Minette! embrasse ta maman et Emile de bon cœur pour nous deux ; je te rendrai toutes ces avances. Voilà un jour qui n'est pas beau, c'est juste comme il le faut à des prisonniers pour qu'il y ait unité de ton dans les couleurs.

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