‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 76 sur 126 · LETTRE XXIV · texte numérisé non relu

LETTRE XXIV

ROUCHER A SA FILLE

Ce 12 frimaire l'an 2, neuf heures du soir

Tes lettres me donnent d'heureux moments, ma chère et

tendre Minette. Je jouis des sentiments nouveaux de ton cœur, du développement de tes pensées , et de l'habit qu'elles reçoiv'ut de ton style. Si je ne connaissais pas ton laisser-aller, je te dirais de t'abandonner à une certaine négligence qui embellit d'autant plus qu'elle ne cherche pas à embellir. Ce vers charmant du Tasse , que tu as si ingénieusement appliqué à l' Arioste :

Le negligenzie sue sono artifici.

Et cet autre de Gresset , dans le Méchant

L'esprit qu'on veut avoir, gâte celui qu'on a.

Ces deux vers valent , à eux seuls , une rhétorique entière .

Tu semblés te l'être dit à toi-même , et j'en trouve souvent, comme la preuve, dans tes lettres, dans ces expressions heureuses qui tombent sans effort de ta plume: je me creuse le cœur; lepauvre heureux! vousétes tout monsavoir, etc. Madame de Sévigné ne dit pas d'un ton plus original; à la vérité ,, tu n'es pas toujours de la même force; elle-même ne Test pas nonplusj'en conviens, maissa manière est toujours naturelle, facile, coulante; nulle recherche, nulle contrainte, rarement de la métaphysique, ou si elle en fait, c'est sans cesser d'être claire, simple; et comme elle ne s'y perd pas, on l'y suit sans peine.

Ainsi pour te fortifier dans le talent épistolaire, je te conseille de ne plus passer un seul jour sans lire une ou deux lettres de cette femme charmante. Tu n'oublieras pas sans doute d'observer par quel art naturel, par quelles formes neuves et naïves , elle donne un charme inexprimable à ses pensées, aux mouvements de son àme, à ses récits de commérage, à la nouvelle du quartier, quelquefois à des riens.

C'est-làson caractère distinctif, peculiar tincture ofhis mind, his ntting passion. 11 est impossible qu'elle se soit présentée ><>u> d'autres traits à ma Minette. Eh 1 bien, tu me feras part de tes apercevances dans la première que tu me répondras. Je suis bien aise ou d'ajouter à mes idées, ou de réformer les tiennes. Tout est commun aujourd'hui entre ma chère fille

et moi , et l'un par l'autre nous devons faire merveille. Je te recommanderais bien encore de lire tous les jours quelques pages de Labruyère. Il y a un an que tu ne te lassais pas d'admirer la savante originalité du style de ce maître. Aujourd'hui que ta tète est plus riche d'idées et de réflexions , tu sentirais plus vivement le mérite de ce scrutateur de l'homme. Mais Labruyère abonde en portraits, et je craindrais que mademoiselle ne regardât ce conseil comme une demande indirecte du portrait que tant je désire. Non, je D'en ferai rien; pokit d'indiscrétion. Ami Roucher, il faut du temps pour les chefsd'œuvre. Vous, qui relisez le voyage de Dupaty , vous y voyez que Saint-Pierre de Rome n'a pas été l'œuvre de quelques mois; il y a, dans Saint-Pierre de Rome, deux années de la vie de Michel-Ange.

En attendant, envoie- moi ton cahier d'Histoire universelle; en attendant je t'embrasse ; toujours en attendant regardetoi passer; c'est le plus sûr moyen de réformer son allure dans ses défauts. Adieu, ma chère Minette! je te souhaite un long et doux sommeil.

LETTRE XXV

ROUCHER A SA FEMME

Ce 13 frimaire an 2, à neuf heures du soir.

Tu as bien raison, ma bonne amie; on me calomnie. Non, jene suis ni auteur ni colporteur des pétitions des vingt et huit mille. Je ne suis point fondateur des clubs de la Sainte- Chapelle et de Montaigu. J'autorise tous mes amis à donner à ce sujet, tous les démentis les plus formels. Ils peuvent ajouter même de ma part, que, si tout cela était vrai, je ne le nierais point, parce qu'il n'est ni dans mon caractère, ni dans mes principes de dire non pour oui, ni oui pour non. Je porterais ma tète à l'échafaud,' plutôt que de trahir la

vérité et me déshonorer par un mensonge. Mais, ma bonne amie, ne nous occupons point de ces calomnies en ce moment. Le jour viendra de les détruire, s'il faut les combattre. Jusque-là, sachons, toi etmoi, souffrir avec courage l'injustice de ma détention. Il y aurait de quoi rire de pitié de me voir, moi, au rang des gens suspects, si le rire était décent en une matière aussi grave. Ah! comme la haine tantôt, et tantôt l'ignorance, et souvent l'une et l'autre, appliquent les qualifications! Laissons toutes ces réflexions de côté. Bonsoir, ma bonne amie! j'ai causé avec toi, j'en dormirai plus doucement.

LETTRE XXVÏ.

ROUCnER A SA FEMME.

Ce 14 frimaire an 2, à onze heures du matin.

J'ai bien dormi, je souhaite que tu m'en dises autant, ma bonne amie; notre séjour se remplit de jour en jour. Le cidevant duc du Chàtelet nous est arrivé cette nuit, et puis encore quatre Picards. Ce n'est pas le cas du proverbe : plus ou est de fous, plus on rit. On rit peu à Sainte-Pélagie; j'y vois au contraire des larmes dans des yeux où je m'attendais à trouver le regard de la constance. Etienne est dans la consternation ; Lavigne pleurait, hier, en dînant. Pour moi, je me dois cette justice, que je n'ai versé ici que des larmes d'attendrissement sur tes lettres, celles de Minette et de mes amis.

Fais part, je t'en prie, à belle maman de toute ma joie, en apprenant l'heureux retour de son mari ; faut-il au moins que tous les gens de bien ne soient pas frappés? c'est assez de moi dans la maison. Je salue cordialement le délivré. 11 jouit du spectacle de sa famille, heureuse de sa présence, heureux lui-même.

LETTRE XXVII

ROUGHER A SA FILLE.

Ce 17 frimaire an 2

Je ne suis pas heureux, ma chère fille , je ne pourrrai pas t'embrasser demain à sept heures du soir. S'il y avait une providence favorable aux pères qui aiment leurs enfants, est-ce que l'anniversaire de ta naissance ne serait pas l'époque de ma libération? Encore si j'avais cette fortune qui, de loin, comme de près, donne la faculté de faire pour ses enfants tout ce qu'on pense pouvoir leur être agréable, j'aurais déjà fait parvenir à ma fille, du fond même de Sainte-Pélagie, quelque chose de nouveau et de piquant; mais avec les désirs d'un riche, je n'ai que les moyens d'un pauvre, c'est-àdire que je me consume en regrets. Des regrets! oh! je suis opulent en ce genre d'avoir; j'ai plus que je ne puis porter, quand je me livre à ce sentiment. Je le repousse, aujourd'hui surtout que je célèbre, du fond du cœur, l'instant où pour la première fois j'ai dit : ma fille.

Je croyais que l'oncle de Montfort avait emporté les stances avec lui; il paraît qu'elles sont neuves pour ses oreilles.

Nous verrons comment il les jugera. Plaire à son goût n'est pas chose facile. Mais ce n'est pas là l'essentiel; qu'il sente, qu'il avoue, que je n'ai pas perdu mon temps à donner à sa nièce une éducation différente de celle qu'on donne aux femmes! voilà l'appprobation qu'il me doit, et que Minette, par le développement de ses bonnes qualités, et même de ses talents, le forcera à nous donner à l'un et à Vautre. C'est là où doivent tendre tous tes efforts. A toi particulièrement appartient de justifier l'éducation que je t'ai donnée. J'ai souvent entendu dire tout bas, ou indirectement autour de moi: « à quoi tout cela mène-t-il une femme? à en faire un être pédant, insupportable à la société; et puis les lumières de l'esprit sont si loin des bonnes qualités du cœur! » Loin, dites vous! et non, Messieurs, vous vous trompez! les unes et les autres se servent mutuellement de soutien et de parure. Lais-

sez-la croître; se développer complètement au terme de sa vingtième année; et vous nous jugerez alors tous les deux. J'en conviens, son âme a été un plus tardive que son esprit; mais le temps différé n'est pas un temps perdu. Il y a des germes qui ont besoin, pour lever, de rester longtemps enfouis dans la terre; mais ce sont aussi les germes qui poussent ensuite le plus vigoureusement. Démandez-le à Minette; elle a étudié la botanique, et elle vous dira que cette vérité physique trouve fort bien son application au moral, ce qu'elle se chargera de vous montrer encore.

Tu vois, ma chère fille, que je ne te donne plus que deux ans pour devenir ce que tu seras durant ta vie entière. Pensedouc à exprimer de ces deux années le plus de suc et de substance possible. Tu n'as pas besoin de moi; toi seule suffis aujourd'hui à ton éducation. Je te recommande ce soin. Adieu, ma chère fille 1 adieu! Je te serre dans mes bras et sur mon cœur.

Page 1