LETTRE XXII
ROUCF] R A SA FEMME
Ce 9 frimaire an 2, à dix heures du soir.
Ne crains pour moi ni froid ni humidité, ma bonne amie ;
* Portrait dans le genre de ceux de Labruyère.
bien velu des pieds à la tête, toujours dans un réduit peu grand, mais assez élevé, et dans un air que mon roulant lient à une douce température, je suis encore à m'apercevoir qu'il fasse un temps froid et neigeux. Je te remercie de la promptitude de tes envois; je n'ai que le temps de désirer, et sitôt que j'ai dit, je suis satisfait. Me voilà maintenant aussi bien qu'il soit permis de l'être, lorsque ne l'ayant pas mérité , on regrette la présence journalière de sa femme, de ses enfants et de ses amis.
Emile est toujours charmant; il plaît à tout le monde. Hier, il a été salué,caressé, baisé parle ci-devant comte d'Estaing, le vainqueur de la Grenade. C'est un homme de grande taille , plutôt élancé que gros, âgé de soixante-quatre ans; il a bien l'air simple à la fois et noble d'un héros. Il faut que mon Emile se souvienne, pour le redire un jour à nos petits-enfants, qu'à l'âge de quatre ans et demi, il a vu, à Sainte-Pélagie, prisonniers avec papa Roucher, d'Estaing, Biron et Robert. Je voudrais que Minette, dans sa première lettre, me dît quelque chose sur cette association fortuite; mais principalement sur cet ex-vice-amiral de France, aujourd'hui, malgré ses brillants lauriers qu'a pleures l'Angleterre, frappé de la foudre populaire, et peut-être aussi grand dans son calme modeste à Sainte-Pélagie, qu'il l'était sur son bord amiral et devant la Grenade, dans son audace guerrrère, et dans sa soif de gloire. Engage l'oncle d'amitié à parler des exploits militaires de d'Estaing devant Minette. Ce vieillard, avec une grâce vraiment touchante, m'a demandé la permission daller me visiter dans ma cellule. Je lui ai répondu que c'était à moi à lui porter mon hommage chez lui, car c'est d'un œil religieux qu'on regarde un grand chêne frappé de la foudre. Bonjour à tous !
LETTRE XXHI.
EULALIE A SON PÈRE
Ce 10 frimaire an 2.
Le pauvre heureux ! il a embrassé son papa; il a dîné avec lui, il a pu lui prodiguer de consolantes caresses, lui parler, l'écouter, le voir à son aise, le posséder tout entier! et moi, on m'a laissé à peine le temps de l'entrevoir, et d'entendre cette voix qui est toujours là au fond de mon cœur! Elle y retentit sans cesse. Oh! combien j'ai envié sa journée et le bonheur qu'elle contenait. Ma jalousie, il m'est bien ici permis d'en avoir, m'a fait regarder ce bonheur dont était en possession notre petit Emile, comme du bien perdu, pour lui s'entend, car tous deux, nous sommes vos bien aimés et si je ne pensais qu'à vous , je ne porterais nulle envie à mon heureux cadet. Quoi qu'il en soit, je céderais bien mon droit d'aînesse, d'âge seulement, pour celui de la raison, non. Je voudrais, petite comme lui, sentir, grande comme je suis, et pouvoir connaître tout le prix de l'enfance et des privilèges qui y sont attachés.^!! est inappréciable celui qui permet exclusivement d'aller trouver un père au fond d'une prison, de franchir le seuil de cette porte, fermée à une femme, à une fille, et de voler dans les bras de celui qui les tend, mais en vain , aux êtres malheureux dont il est séparé. Je me trompe quand je dis qu'il est inappréciable ce privilège; je l'appréeie bien , moi, et toutes les filles tendres et sensibles l'apprécieront de même.