L'HIVER AVANT LA GUERRE DE
entamer une campagne contre les Russes cette même année; en effet les corps commençaient seulement à se rassembler. Le corps prussien marchait du côté de la Baltique, par conséquent à Taile gauche de Tarmée, etle corps autrichien formait l'aile droite.
Une expédition commencée si tard en saison, et les emplacements des différents corps de Tarmée, tout cela montrait que l'Empereur voulait seulement effrayer l'empereur Alexandre, en lui présentant ces 400,000 hommes, en face de ses 200,000 Russes.
C'est aussi pour cela qu'il avait placé les Prussiens et les Autrichiens aux ailes de l'armée, car il devait savoir qu'il ne pouvait pas compter sur leur sincère concours pendant cette campagne. S'il avait réellement voulu la guerre, et s'il y avait cru, il aurait gardé ces alliés douteux au centre, encadrés dans des corps français et polonais.
Lorsque nous arrivâmes à Wilna , nous eûmes la preuve que Napoléon ne désirait pas la guerre, car il ne cessait de négocier avec Alexandre.
Nous restâmes deux semaines à Wilna, sans entreprendre aucun mouvement. Ce n'est que quand Napoléon fut convaincu que l'empereur
de Russie ne voulait pas faire la paix aux conditions qu'il lui proposait, qu'il se vit obligé de faire la guerre, et se trouva entraîné à entrer en plein cœur de la Russie à une époque aussi avancée de l'année.
Incident avec un détachement wurtembergeois à Kaczkow. — Mmes Dambska. — La cavalerie de la garde en marche. — Visite de la forteresse de Graudenz. — Passage de la Wilja. — Ostrowno. — Witebsk. — Les cosaques. — Smolensk. — L'infanterie polonaise dans la ville. — Bataille de la Moskowa. — Les paysans des environs de Moscou. — Incendie de Moscou. — Retraite. — A r arrière-garde. — Le maréchal Ney. — Passage de la fiërësina. — Retour sur le Niémen. — Nos pertes. — Le général de Wrède à Wilna. — Le régiment de chevaulégers pendant la retraite. — Départ de Posen. — Reconstitution du régiment à Friedberg.
Toute la garde impériale fut cantonnée aux environs de Posen. Dans notre brigade, les chasseurs à cheval campèrent à Oswinski, et nous à Murowana Goslina.
Des bals furent donnés aux environs; Tuneut lieu chez ma tante à Lopuchow.
P C'est là que je reçus Tordre de prendre 150 chasseurs à cheval et 150 chevau-légers lanciers, et d'aller à marches forcées placer des piquets depuis Thorn jusqu'à Dantzig.
Je me mis en route sur-le-champ.
Le premierjourj'arrivai à Gnesen, le deuxième au delà de la Mogilna, le troisième, je m'arrêtai à deux lieues au delà d'Inovvroclaw.
Presque tout mon détachement fut logé dans des villages voisins de la route.
Pour moi, avec le capitaine, deux officiers et un peloton de chevau-légers, le village de Kaczkow nous fut désigné : il était formé d'un château et de quelques maisons.
A mon arrivée au château, je trouvai devant la porte un de nos fourriers qui m'annonça qu'un major wurtembergeois avec cinq de ses officiers étaient logés au château, qu'une compagnie w^urtembergeoise entière était cantonnée dans les hangars et que le major lui avait dit qu'il ne nous y laisserait pas établir nos quartiers.
J'entrai dans la cour, malgré deux Wurtembergeois placés en faction devant la porte.
Je descendis de cheval, mon peloton fit de même. J'entrai dans le château et m'introduisis dans la pièce où se trouvaient les officiers wurtembergeois.
Les officiers de cette armée portaient des épaulettes du grade supérieur à celui qu'ils avaient en réalité, par exemple un capitaine portait des épaulettes de major : je le savais,
aussi en m'adressant à celui qui avait des épaulettes de major, je l'appelai : « Capitaine » , et je lui expliquai avec politesse que nous arrivions à marches forcées pour placer des grand'gardes pour le service de l'Empereur, et que nous devions repartir le lendemain à 3 heures du matin; qu'en conséquence nos chevaux avaient besoin d'un abri pour se reposer, et je le priai de nous céder les écuries et les hangars pour nos chevaux : j'ajoutai que nous n'avions besoin de rien pour nous et que nous ne les dérangerions d'aucune manière. Non seulement le capitaine wurtembergeois ne se leva pas quand je lui adressai la parole, mais il me répondit qu'il ne ferait rien de ce que je demandais. « Alors, m'écriai-je, envoyez vos hommes chercher vos chevaux, car je vais les faire sortir des écuries et lâcher au dehors ! »
Je sortis, j'ordonnai à quelques-uns de mes hommes de faire sortir les chevaux wurtembergeois, et ayant appris que la châtelaine, Mme Dambska, se trouvait dans le château à l'étage supérieur, je me rendis auprès d'elle, et la trouvai avec sa fille dans une petite chambre. Elle me salua avec amabilité en me disant : u Comment pourrais-je vous recevoir? Les Wurtembergeois ont pris possession de mon garde-manger, leurs soldats font la cuisine pour
eux en bas, et ce n'est qu'en cachette que mon domestique peut m'apporter du pain. J'ai encore un peu de café et de thé, avec lequel nous vivons depuis cinq jours, et nous sommes dans upe crainte constante d'incendie, car ils font leurs feux sur les parquets de la cuisine et des chambres. »
Je rassurai ces dames comme je pus. J'avais avec moi un jeune cuisinier à cheval, qui menait en main un second cheval chargé de tout ce qu'il faut pour manger. Il avait acheté à Inowroclaw du pain et de la viande pour nous. Je m'adressai à ces dames en leur disant : « Mesdames, je vous invite à souper. »
Bientôt entra le lieutenant Lubanski, qui m'annonça que les chevaux des Wurtembergeois étaient dehors, et les nôtres installés dans les écuries. Quelques soldats wurtembergeois étaient montés sur les toits de chaume des écuries et avaient commencé à les démolir. Ce que voyant, un de nos chevau -légers monta à l'échelle derrière eux, et en jeta un par terre; celui-ci se blessa en tombant et se mit à crier. Son capitaine sortit alors du château, sabre à la main, et se jeta sur le chevau-léger; mais le maréchal des logis Smolski, occupé à la distribution des fourrages, vint à la rencontre du capitaine, lui arracha son sabre qu'il brisa sur
son genou, en lui disant en allemand : a Apprenez, monsieur, à vous servir de votre sabre pour un meilleur usage ! « Le capitaine wurtembergeois, humilié, rentra dans sa chambre et on ne le vit plus.
En apprenant cet incident, j'eus peur qu'après notre départ les Wurtembergeois ne voulussent se venger sur les dames polonaises restées au château et ne brûlassent la ferme.
En traversant Inowroclaw, j'avais remarqué que le village était occupé par des cuirassiers français, et je savais que leur chef était le général Sébastiani. Je lui envoyai un rapport sur la conduitedes Wurtembergeois et sur notre affaire avec eux, et lui demandai d'envoyer au château, avant 3 heures du matin, un escadron français, pour empêcher les Wurtembergeois de se livrer à aucune vengeance contre les habitants.
Mme Dambska et sa fille n'étaient pas sorties de leur chambre depuis cinq jours. Elle consentit à laisser sa fille se promener un peu avec nous dans le jardin. Partout les Wurtembergeois avaient constrviit des huttes sous les arbres, ils avaient allumé des feux sur lesquels ils faisaient cuire leurs mets favoris, dont s'échappait une odeur pénétrante.
Dans la chambre où étaient leurs officiers,
Todeur n'était pas moins horrible; on sentait bien qu'ils cuisaient ou grillaient quelque chose de gras.
Le cuisinier de Mme Dambska se joignit au mien, et ils nous préparèrent à eux deux un assez bon repas. Nous étions à table et il pouvait être 9 heures du soir, quand Lawœstine, aide de camp du général Sébastiani, entra dans la salle à manger, quatre heures après le départ de ma lettre pour le général.
Lawœstine était un jeune et bel officier, très gai, qui m'avait connu à Paris; c'est pour cela qu'il s'était tant dépéché pour arrivera nous; il avait fait en une heure les deux lieues qui nous séparaient d'Inowroclaw. Il m'annonça de la part du général Sébastiani qu'un escadron de cuirassiers serait à Kaczkow avant 3 heures du matin pour que lesWurtembergeois n'y pussent rien faire de mal : le général avait déjà envoyé un rapport sur cette affaire au maréchal Ney, de qui dépendaient les Wurtembergeois.
Lawœstine passa la nuit avec nous, car son cheval était trop fatigué pour repartir de suite. Nous restâmes jusqu'à minuit avec les dames Dambska, que la gaîté de Lawœstine réussit à débarrasser de leurs frayeurs.
Quand je fus certain de l'arrivée des cuirassiers, je fis réunir les paysans au nombre d'une
quinzaine, qui se trouvaient à Kaczkow. Les uns n'avaient pas voulu se séparer de leurs charrettes et de leurs chevaux réquisitionnés par les Wurtembergeois, espérant que ceux-ci les leur rendraient, les autres avaient été obligés de couper du bois pour le feu, et de faire différentes corvées pour ces étrangers. Je leur ordonnai d'aller dans les villages où les Wurtembergeois avaient pris des chevaux ou du bétail et de faire venir à Kaczkow les propriétaires de ces animaux, en leur faisant dire que tout ce qu'on leur avait pris leur serait rendu.
A minuit, après avoir fait nos adieux à ces dames, nous quittâmes la salle à manger et nous nous couchâmes pour dormir deux heures, mais bien avant l'aube nos trompettes nous signalèrent l'approche de nos détachements cantonnés plus loin et celle des cuirassiers français. Les paysans des environs arrivèrent aussi pendant la nuit; chacun se plaça près de ce qui lui appartenait, et avant que j'eusse donné le signal de monter à cheval, ils s'enfuirent avec leur bien dans toutes les directions.
Le capitaine de cuirassiers arriva le premier et me dit en me saluant : a Soyez certain, mon colonel, que je ne permettrai aucun abus » , et il prodigua aux Wurtembergeois des épithètes qu'il n'est pas nécessaire de répéter.
Nous partîmes pour Thorn et ce n'est qu'à Chelmno que nous donnâmes à manger à nos chevaux; le soir nous arrivâmes à Graudenz. Le pays est absolument plat et nous le traversâmes presque entièrement au trot. La cavalerie de la garde allait toujours au trot, si la route était bonne, même s'il y avait des côtes pas trop raides : mais en descendant les côtes, nous prenions toujours le pas; nous mettions même souvent pied à terre en conduisant nos chevaux en main.
En général, nous partions au pas et conservions cette allure pendant une heure. Après cette première heure nous faisions une halte de 10 minutes; nous mettions pied à terre pour laisser nos chevaux se soulager, et pour les ressangler, car après une heure de marche, les chevaux se dégonflent, les sangles deviennent trop lâches et il faut les resserrer.
Ensuite, nous remontions à cheval, nous repartions au pas pendant quelques centaines de pas, puis nous prenions le trot quand la route était bonne et nous gardions le trot pendant deux heures. C'est ainsi que nous exécutions nos marches forcées.
Quand plusieurs escadrons marchent ensemble, il faut, pendant la marche au trot, qu'ils prennent entre eux au moins 100 pas d'inter-
valle, pour que chacun marche comme s'il était isolé et puisse trotter sans être jamais arrêté.
En faisant la route au trot, on gagne du temps d'abord, puis on a l'avantage d'empêcher les cavaliers de s'endormir comme ils le feraient au pas; en dormant, le cavalier penche à droite et à gauche, échauffe et blesse son cheval.
A l'endroit où nous devions nous arrêter, nos fourriers venaient à notre rencontre et nous distribuaient tout en marchant nos billets de logement. Les cavaliers pouvaient ainsi se rendre directement à leur gîte avec leurs chevaux et personne ne restait en arrière.
On se servait du même procédé pour le départ. Tout le monde se réunissait sur la route à la sortie du cantonnement du côté où l'on devait marcher, pour que personne ne restât en arrière.
On ne peut faire de même avec de jeunes soldats ; il faut arriver avec eux sur une place désignée, leur y distribuer les billets de logement, et le lendemain les réunir sur la même place.
Dans la garde, presque tous les hommes étaient de vieux soldats qu'on pouvait laisser aller isolément, et toujours on les trouvait au point de rassemblement indiqué.
En marchant ainsi que je viens de le dire, les hommes et les chevaux se fatiguaient peu, cha-
cun ne faisait rien de plus que le trajet qu'il aurait eu à faire en voyageant isolément.
C'est le soir que nous arrivâmes à Graudenz pour y faire halte. Je quittai mon kurtka, et ne gardant que mon surtout et mon bonnet de police, j'allai du côté de la forteresse. Le capitaine de chasseurs à cheval était logé près de moi; nous nous rencontrâmes et allâmes ensemble pour visiter la forteresse située tout près et en arrière de la porte de gauche de la ville, sur le bord de la Vistule.
En approchant du glacis, nous trouvâmes deux factionnaires qui nous barrèrent le passage. L'un d'eux appela le sergent, qui arriva sur-le-champ, et nous dit qu'il fallait une permission spéciale pour visiter la forteresse. Je me fis connaître, et le priai de m'annonceret de demander cette permission pour moi et pour le capitaine qui m'accompagnait. Au bout de cinq minutes, nous entendîmes battre le tambour, et le commandant, avec un autre officier, s'approcha de nous. Je remarquai qu'il était un peu étonné de nous voir en surtout et en bonnet de police; lui-même avait son frac avec les épaulettes et l'épée au côté; néanmoins il nous fit entrer et nous promit de nous montrer tout ce que nous voudrions voir.
Lorsque nous traversâmes la porte du rem-
part, la garde prit les armes, et j'aperçus la garnison qui se rassemblait sur la place. Sur ma demande du motif de tous ces mouvements de troupes, le commandant me répondit qu'il avait reçu Tordre de faire toujours mettre la garnison sous les armes quand un officier supérieur entretrerait dans la forteresse et qu'il se conformait à cet ordre.
Je m'excusai auprès de lui de notre tenue en surtout et sans armes, car j'avais eu l'intention de lui rendre visite le lendemain seulement, pensant qu'en temps de paix l'accès de la forteresse nous était ouvert sans permission spéciale.
Le lendemain, dès le matin, je me mis en grande tenue, avec tous mes officiers, et me rendis avec eux près du commandant; il fut visiblement flatté de cette démarche et nous fit le plus aimable accueil.
La forteresse de Graudenz forme un demicercle sur la Vistule ; elle est composée de trois bastions et de deux demi-bastions appuyés à des remparts formant une enceinte du système de Montalembert. Il y a aussi un rempart du côté de la ville Ces fortifications sont très bien construites et les casemates excellentes. L'ensemble constitue une place très forte et fait de Graudenz une forteresse de premier ordre commandant parfaitement la Vistule.
Le 3, j'étais à Kwidzyn, où je retrouvai quelques Prussiens que j'avais connus auparavant. Le 6, j'escortais l'Empereur jusqu'à Sztum.
Nous rattrapâmes notre détachement à Kwidzyn; un seul peloton y resta, les quatre autres, que je commandais, partirent pour Malborg, Dirschau (Tczw), Pruszcza et Dantsig. Ils reçurent l'ordre de revenir à Kwidzyn après le passage de l'Empereur.
Notre régiment partit de Thorn directement pour Heilsberg et Gumbinnen, et nous ne le rejoignîmes que quelques lieues avant Kowno, au même moment où l'Empereur venant de Kœnigsberg arrivait dans cette ville pour se rendre au pont sur le Niémen.
Le lendemain, il traversa le Niémen et nous après lui.
Kozietulski était de service ce jour-là. L'Empereur lui ordonna de traverser la Wilja à la nage avec un escadron, car on apercevait des Cosaques sur l'autre rive. Nos hommes se jetèrent dans la rivière, où quelques-uns furent noyés; les Cosaques s'enfuirent. Il restait trois escadrons de chevau-légers commandés par le général Konopka; l'Empereur leur ordonna de traverser aussi la Wilja derrière Kozietulski, et d'aller faire une reconnaissance jusqu'à Czerwonidwor, village situé sur les bords de la Niewiaz.
Le propriétaire de ce village, M. Zabiello, nous reçut avec sa fille, et vint passer la soirée avec nous dans notre bivouac.
Nous avions traversé la Wilja à gué, à peine à quinze pas de l'endroit où Kozietulski l'avait passée à la nage; nos chevaux n'avaient de l'eau que jusqu'au ventre et nous mouillâmes à peine nos schabraques.
Le lendemain soir nous étions de retour à Kowno : pendant notre absence, l'Empereur était parti aux avant-postes à Wilna. Nous partîmes aussi après lui, et deux jours de marche nous y amenèrent. Je fus de service dans cette ville pendant une semaine.
Chaque jour l'Empereur sortait à cheval pour visiter les jolis environs de la ville : les corps français marchaient toujours vers la Dwina, car on disait que l'ennemi se retirait en arrière de cette rivière, qu'on organisait un camp fortifié à Drissa, et que c'était là que l'empereur de Russie voulait défendre les anciennes frontières de son empire. La seconde armée russe, commandée par le général Bagration, se retirait par Minsk sur le Borysthènes (Dnieper).
Cette armée russe était suivie par le corps du roi de Westphalie; mais comme ce prince, malgré les ordres de l'Empereur, s'arrêta souvent dans sa poursuite, celui-ci le renvoya à Cassel,
et donna le commandement de ses troupes au maréchal Davoust.
Le comte Pac donna en Thonneur de TEmpereur un grand bal dans son palais de Wilna, où habitait aussi le comte Tyzenhaus.
Quoique la gaîté régnât à Wilna, il nous arrivait toujours des nouvelles sur les horreurs de la guerre causées par l'indiscipline et le désordre de l'armée française, et nos cœurs se serraient en voyant notre patrie dans une si malheureuse situation. Pendant mon séjour à Wilna, j'allais souvent rendre visite à la princesse Gedroïc, chez laquelle je rencontrais Mlle Sophie Tyzenhaus que je connaissais déjà; j'allais également chez Mme Kossakowska, née Potocka.
Je n'aurais jamais cru que nous resterions si longtemps à Wilna. Les manœuvres de cette campagne furent une énigme pour moi, aussi bien de notre côté que de celui des Russes.
Une députation de la diète de Varsovie vint trouver l'Empereur à Wilna pour le prier de proclamer la réunion de la Lithuanie au duché de Varsovie. L'Empereur lui fit une réponse ambiguë, qui produisit sur plusieurs d'entre nous une pénible impression.
Il ne nous restait qu'un espoir, celui que les événements prochains de la campagne obligeraient Napoléon à se décider nettement en faveur
de notre cause. Il était bien certain que l'Empereur voulait forcer la Russie à la paix, en s'unissant avec lui contre l'Angleterre. S'il reconstituait dès maintenant la Pologne, il allait contre son but, car la Russie, en perdant ses provinces polonaises, ne pouvait perdre davantage; aidée par l'Angleterre elle n'aurait jamais conclu la paix avec Napoléon, et au contraire se serait battue contre lui jusqu'à ses dernières ressources. L'Empereur aurait donc dû continuer à lutter aux deux extrémités de l'Europe, en Espagne et en Pologne, et n'aurait jamais pu arriver à son but, qui était l'abaissement de l'Angleterre. Les Polonais n'ont jamais été pour lui qu'un instrument commode.
C'est à Wilna, pendant que se passaient ces événements, que je me souvenais des paroles de notre célèbre Kosciuszko, et de ses conseils : « Apprends ton métier, pendant que tu te trouves auprès du plus grand capitaine de notre temps ! w
Nous partîmes de Wilna avec l'Empereur pour Witebsk, par Glebkie.
Quelques lieues avant Witebsk, un combat sanglant s'engagea au village d'Ostrowno, entre notre avant-garde sous les ordres de Murât, et l'arrière-garde russe. Un de nos escadrons qui se trouvait près de Murât, perdit quelques
hommes : il était de notoriété que Murât n'économisait le danger à personne, pas plus qu'à luimême.
L'Empereur arriva sur le champ de bataille quand les canons qu'on entendait depuis quelques heures cessèrent de gronder.
La cavalerie de Murât devait être bien fatiguée, car l'Empereur fit avancer notre brigade.
Mais la cavalerie russe avait aussi beaucoup souffert, car en approchant de Witebsk nous rencontrâmes à l'arrière-garde russe les cosaques et les hussards de la garde, qui ne s'arrêtèrent jamais pour nous charger et se retirèrent en se dispersant, leurs éclaireurs derrière eux.
Quelques cosaques, habillés de rouge, tombèrent. C'étaient des gens grands et vigoureux.
Lorsque nous entrâmes à Witebsk, on n'en put trouver un seul. Ils avaient fait leur retraite sur la Dwina par la route de Wielkieluki, c'est-à-dire par la route de Pétersbourg. Le pont sur la Dwina n'était pas détruit.
On pouvait d'ailleurs passer cette rivière à gué, et il eût été bien facile de construire un pont en raison de l'abondance du bois, dont toutes les maisons sont construites.
Nous apprîmes dans le premier village que l'armée russe ne s'était pas dirigée sur Péters-
bourg, mais avait tourné à droite vers Smolensk.
Le corps russe du général Bagration, se retirant toujours devant le maréchal Davoust, traversa le Dnieper à Rogaczew. L'arrière-garde russe se battit intrépidement contre Davoustsur ce point, et y arrêta Tavant-garde assez longtemps pour permettre au corps russe entier d'effectuer son passage.
L'Empereur, en se portant rapidement de Kowno à Wilna et de Wilna à Witebsk, réussit à couper l'armée russe en deux tronçons dont l'un, sous les ordres du général Barclay de Tolly, et dans lequel était l'empereur Alexandre, se retira sur Drissa en passant la Dwina, et l'autre, commandé par le général Bagration, se retira par Minsk sur le Dnieper.
Napoléon vit bientôt qu'après avoir partagé l'armée russe en deux, aucune des deux parties ne s'arrêtait pour lui livrer bataille. Il décida de leur donner le temps de se réunir, car il se rendit compte que Barclay de Tolly, en marchant de Witebsk sur Smolensk, et Bagration en marchant de Rogaczew sur Mscislaw, ne cherchaient qu'à se rejoindre; Napoléon favorisa leur jonction. L'armée française campée à Witebsk et aux alentours se reposa dans les villages et dans ses cantonnements.
L'Empereur reçut enfin la nouvelle de la jonction des deux généraux russes : nous nous mîmes en marche vers le Dnieper pour rejoindre le maréchal Davoust, qui avait sous ses ordres l'armée polonaise.
Nous traversâmes le fleuve à Dombrowna. Le Dnieper présente des sinuosités avant d'arriver à Smolensk; la plus grande boucle se trouve à Katany.
Le quartier-général apprit qu'un corps russe se trouvait à Katany, de l'autre côté du fleuve, du côté de notre aile gauche.
L'Empereur envoya quatre escadrons de notre régiment, sur six que nous avions, en reconnaissance de ce côté, sous le commandement de Kozietulski.
Nous nous mîmes en marche après minuit, et arrivâmes à une demi-lieue de Katany, sous la conduite de deux vieux paysans qui parlaient encore polonais. Nous aperçûmes bientôt les cosaques. Nous nous arrêtâmes derrière le dernier village, et les poursuivîmes avec un seul escadron; ils se retirèrent à gauche vers le Dnieper. Le soleil commençait à se lever et nous pouvions bien voir autour de nous. Nous aperçûmes sur la hauteur une ligne de cavalerie russe, précédée de quelques centaines de cosaques.
CAMPAGNE DE ISl'i 255
Kozietulski ordonna au premier peloton de nos chevau-légers, déjà aux prises avec les cosaques, de se retirer, et Tescadron entier se mit en ligne. De la hauteur où ils étaient placés, les Russes avaient certainement vu nos trois autres escadrons, et se tinrent tranquilles, mais les cosaques qui s'étaient dispersés devant nous s'approchaient à chaque instant pour décharger leurs fusils sur nous, et comme nous n'avions pas envoyé nos tirailleurs à leur rencontre, ils s'approchaient de plus en plus, en nous criant : « Lachy! (1) », car ils avaient reconnu notre nationalité.
Un officier cosaque, monté sur un cheval gris, s'approcha à 100 pas et même moins, et nous provoqua en polonais à nous battre avec lui, mais Kozietulski ne permit à personne de bouger. Ce même cosaque descendit de cheval en criant : « Maintenant, vous pouvez me prendre! » , puis il commença à enlever la selle de son cheval : enfin, voyant qu'il ne pouvait nous exciter à quitter les rangs, il remonta à cheval et retourna près des siens. Ils tirèrent sur nous plus de cent coups de feu sans tuer personne.
(Ij Lachy — mot employé par les cosaques pour désigner les Polonais.
Les cosaques ne se lancent pas sur un escadron en ligne, fût- il seul; ils ne veulent se battre que contre des soldats dispersés, ils cherchent à les attirer, tendent un piège à ceux qui s'avancent trop, et les font prisonniers.
Aussi ne faut-il jamais laisser nos soldats, sanguins et courageux, mais imprudents, s'engager en tirailleurs contre les cosaques.
Bientôt après, quand le jour fut tout à fait clair, nous vîmes de l'autre côté du Dnieper une forte colonne de cavalerie en marche sur Smolensk : les cosaques et les hussards qui se trouvaient sur la même rive que nous ne tardèrent pas à suivre cette colonne.
Nous retournâmes à Dombrowna.
L'Empereur, qui s'imaginait que la réunion des armées russes s'effectuerait à cet endroit, et que ces armées s'arrêteraient pour lui livrer bataille à Dombrowna, Lady ou Krasnoè, fut alors convaincu que ce ne serait qu'à Smolensk que les généraux Barclay de Tolly et Bagration se rejoindraient.
C'était le 15 août, jour de la fête de l'Empereur, qui désirait que la bataille eût lieu ce jour-là. Nous avançâmes par Lady et Krasnoè et nous arrêtâmes devant Smolensk.
A une lieue et demie de cette ville, du côté de Mscislaw, l'armée polonaise (V* corps), com-
mandée par le prince Joseph Poniatowski, se joignit à la grande armée: elle faisait Tavantgarde du corps du maréchal Davoust. La division de cavalerie, commandée par le prince Sulkowski, me fit très bonne impression. Les hommes étaient beaux, leur tenue très militaire, les chevaux excellents. Je ne vis ce jourlà que la première brigade de cette division polonaise, elle était composée du régiment de hussards d'argent n** 13, colonel Tulinski (ainsi nommés pour les distinguer du régiment de hussards polonais n** 10, colonel Uminski, qui avaient le même uniforme avec passementeries d'or), et du 5^ régiment de chasseurs à cheval, colonel Kurnatowski, régiment superbe et supérieurement monté.
Smolensk est situé sur la rive gauche du Dnieper. L'armée polonaise se plaça de ce côté, le V"* corps, polonais, forma Faile droite de l'armée.
La tente impériale fut élevée sur la ligne même; la garde impériale campa derrière.
De la tente de l'Empereur, la vue s'étendait sur toute la ville de Smolensk, entourée de tours et de murailles sur lesquelles on pouvait distinguer l'infanterie et les canons russes; des patrouilles de cosaques circulaient devant lès murailles.
Entre la ligne française et les remparts se trouvait un ravin dans lequel étaient embusqués les cosaques.
J'étais de service ce jour-là : je reçus Tordre de l'Empereur de prendre un escadron de chevau-légers lanciers polonais et de chasser les cosaques de Tautre côté du ravin, car l'Empereur voulait s'approcher de la ville et en examiner les remparts; il monta à cheval et nous suivit.
Quand nous descendîmes dans le ravin, les cosaques s'enfuirent; en sortant du ravin du côté de la ville, je déployai mon escadron, car je prévoyais que les Russes allaient tirer sur nous du haut des remparts.
En effet, plusieurs obus tombèrent sur nous, l'un d'eux éclata au milieu de l'escadron; quelques cavaliers furent renversés, quelques chevaux s'enfuirent. C'était une bonne occasion pour les cosaques de se précipiter sur nous, et ils le firent si rapidement, que je dus écarter d'un coup de sabre la lance pointée sur moi d'un cosaque qui se trouvait en avant des autres; je ne coupai pas la lance, elle glissa sur la tête de mon cheval en lui faisant une éraflure du haut des oreilles aux narines. Le capitaine Skarzynski sabra plusieurs de ces cosaques.
Les cosaques ont des lances trop longues, aussi ne peuvent-ils pas les manier aussi bien que nos lanciers.
L'escadron se porta en avant et obligea les cosaques à chercher un abri jusque sous les remparts de la ville.
L'Empereur, derrière nous, reconnut la position et vit tout ce qu'il voulait voir; il s'en retourna et prit aussitôt les dispositions pour l'attaque de Smolensk.
L'infanterie polonaise , avec une grande intrépidité, s'avança jusqu'aux remparts malgré un terrible carnage ; mais ne trouvant aucune brèche, elle ne put pénétrer dans la ville et perdit beaucoup de monde. Le général Ghlopicki fut blessé à la jambe.
L'infanterie française fit plusieurs attaques contre les remparts, du côté gauche; mais elle aussi ne put pénétrer dans la ville.
Je ne comprends pas pourquoi l'Empereur n'avait pas fait réunir les canons de position, et ne s'en était pas servi pour faire une brèche avant ces attaques sans résultat qui durèrent jusqu'au soir.
Le lendemain, dès l'aube, on devait placer des batteries pour faire brèche; mais avant le jour, on apprit que l'infanterie polonaise était déjà dans la ville où j elle cherchait
en vain Tennemi: les Russes s'étaient retirés par les ponts pendant la nuit.
La brigade polonaise d'infanterie, formée des 15^ et 17® régiments de ligne, s'était introduite dans la ville par un trou dans la muraille qu'elle avait découvert, et qui n'était barricadé que par de grands morceaux de bois : c'est par là que les Polonais étaient entrés. Ils firent entrer parla même brèche deux canons de leur artillerie commandés par le lieutenant Ghrzanowski.
Dans l'ordre du jour, ou comme, on l'appelait, dans le « bulletin » , on annonçait que les Français du corps du maréchal Ney avaient été les premiers à s'emparer des remparts et à entrer dans Smolensk. C'était un mensonge, mais l'Empereur voulait flatter leur amour-propre.
Le corps du maréchal Davoust traversa la ville sur-le-champ, passa les ponts et poursuivit les Russes sur la route de Moscou. L'Empereur, accompagné de la garde, fit son entrée dans Smolensk.
Nous y restâmes deux jours.
Pendant la seconde nuit l'Empereur fut informé qu'une masse de cosaques, formant l'avant-garde de toute la cavalerie russe, avait fait son apparition du côté de Mscislaw, dans l'intention de se jeter sur la partie de notre armée qui était campée sur la rive gauche du
Dnieper. L'armée polonaise n'avait pas été déplacée, car elle avait perdu énormément de monde ; tous les autres corps, à l'exception de la garde restée dans la ville, se trouvaient déjà sur la rive droite du fleuve.
L'Empereur me fit appeler et m'ordonna d'aller avec un escadron de chevau-légers lanciers en reconnaissance du côté de Mscislaw., pourm'assurerde l'exactitude de l'information qu'il avait reçue, de l'approche de ce côté du corps de cavalerie russe.
Je sortis de la ville avec mon escadron; nous avions fait manger, dans la rue, à nos chevaux du seigle nouvellement fauché; les hommes couchaient sur le pavé, car la paille manquait.
A une demi-lieue, le prince Poniatowski bivouaquait. Il dormait dans une hutte, et je fus obligé de prier un de ses aides de camp de le réveiller, de lui dire que je devais traverser ses grand'gardes et de lui demander s'il ne possédait pas quelque renseignement sur l'ennemi.
Le prince dormait tout habillé dans une hutte obscure ; il en sortit et me donna un officier pour m'accompagner à travers les grand'gardes et les vedettes polonaises. La nuit était claire. Nous arrivâmes au camp de la cavalerie polonaise, à la division du prince Sulkowski.
Celui-ci dormait aussi dans une hutte, mais il se leva aussitôt, et quand je lui annonçai le but de ma mission, il m'assura que peu d'instants auparavant une patrouille venait de rentrer de la route de Mscislaw, et que l'officier qui la commandait, après avoir causé avec des paysans des environs qui parlaient un langage moitié russe, moitié polonais, et qui apportaient des provisions et des fourrages à la cavalerie polonaise, avait rapporté qu'on n'avait pas entendu parler des Russes de ce côté.
Les chevaux de mon escadron et le mien étaient affamés ; je profitai donc des fourrages qu'on m'offrait, et pensant qu'on pouvait avoir toute confiance dans l'officier qui avait dirigé cette patrouille, je donnai l'ordre de faire manger les chevaux, et je rentrai à Smolensk le matin.
Ce n'est qu'à 8 heures du matin que je fis mon rapport à l'Empereur, ne jugeant pas nécessaire de le réveiller pour lui apprendre qu'il n'y avait rien d'inquiétant, et que la nouvelle qu'il avait reçue était fausse.
Nous quittâmes Smolensk à midi.
' Le maréchal Davoust envoya prévenir que les Russes étaient en position sur la route de Moscou et que son avant-garde, formée de la division Gudin, était déjà engagée.
* Quand nous arrivâmes vers 4 heures sur le
champ de bataille, les Russes se retiraient déjà. Nous vîmes une masse de cadavres jonchant la terre, parmi lesquels plusieurs officiers russes. Le général Gudin avait les deux jamhes emportées et mourut hientôt après.
Nous apprîmes que les Russes se battaient avec beaucoup de courage et d'opiniâtreté, en s'abritant derrière les bouquets de sapins. Cette bataille fut appelée par les Français le combat de la 10* verste, car telle était la distance de Smolensk; on l'appela plus tard le combat de Valoutyna.
Trois jours après ce combat nous nous arrêtâmes devant Drohobuz (Dorogobouje) .
Tout le pays, depuis Smolensk, est triste et désert, couvert seulement de broussailles de sapin et de loin en loin de bois des mêmes arbres. Tout à fait différente est la Lithuanie, où l'on voit des villages simples, mais propres, un terrain bien cultivé, où l'on aperçoit partout des traits de charrue et la trace de la main humaine. Entre Smolensk et Drohobuz, il y a deux lieues d'un village à l'autre.
Les Russes brûlaient presque toujours les villages en se retirant, et obligeaient les habitants à monter sur leurs kibitkas (voitures), avec le peu qu'ils possédaient, à emmener leurs bestiaux, et à s'en aller au delà de Moscou. Pourtant de
temps en temps quelques paysans russes revenaient. Jusqu'à Mojaisk, nous rencontrâmes des paysans, de langue russe, mais comprenant le polonais.
Le pays triste et désert s'étend jusqu'à Wiazma. Autour de cette ville la terre est un peu meilleure, et devant la ville on peut voir quelques arbres et quelques jardins, comme il s'en trouve dans les plus pauvres villages polonais.
Il n'y a à Wiazma, sur le marché, qu'une douzaine de maisons en briques à un étage; il en est de même à Gracz (Gjat).
Le 5 septembre, nous arrivâmes enfin devant une position russe fortifiée par des retranchements; nous comprîmes que les Russes acceptaient la bataille.
Le jour même le 5® corps (polonais) prit d'assaut une grande redoute qui se trouvait sur le front de la position russe comme une grande vedette. L'infanterie polonaise se couvrit de gloire dans cette affaire, mais perdit beaucoup de ses braves.
La tente impériale fut élevée tout près de cette redoute conquise. La cavalerie de la garde s'était déjà placée à gauche dans un creux; l'infanterie et l'artillerie de la garde prirent position en arrière. Il faisait déjà sombre quand les cava-
lieis enfoncèrent en terre les piquets d'attache des chevaux.
Depuis Smolensk nous ne nourrissions plus nos chevaux que de seigle vert. En Lithuanie et dans la Russie blanche nous leurs donnions encore de l'avoine que nous trouvions dans les villages chez les paysans. Mais, à partir de Smolensk, les troupes russes s'emparèrent de tout, et forcèrent les paysans à s'enfuir devant nous; ce pays dévasté ne changea d'aspect que quelques lieues avant Moscou.
Je ne comprends pas comment quelques écrivains ont pu dire que la vieille province de Moscou est très peuplée et que les paysans qui l'habitent sont à leur aise. C'est une erreur. Le paysan moscovite porte une chemise grossière, sale, serrée à la taille avec de la paille ou par une corde. Il a quelquefois un chapeau de paille, mais est le plus souvent tête nue ; sa chevelure est épaisse, il porte la barbe : tous ces paysans sont pieds nus et sans pantalons, on voit du premier coup d'œil que c'est un peuple de misérables. Je puis certifier ces détails pour les avoir vus en personne, car nous avons fait des reconnaissances dans plusieurs directions, à plusieurs lieues de distance, et nous avons trouvé des paysans dans les villages, en dehors de la zone de deux lieues environ autour de la route, dans
laquelle les Russes forçaient les paysans à partir.
Après avoir installé notre camp, Kozietulski et moi, nous nous couchâmes sur deux schabraques étendues par terre, et nous nous endormîmes enveloppés dans nos manteaux. Une légère pluie se mit à tomber pendant la nuit, et comme nous étions au pied d'un monticule, un petit ruisseau se fraya un chemin entre nous, me mouillant tout le côté gauche, et nous réveilla. C'est une sensation bien désagréable quand on tombe de sommeil. Il fallut nous lever, renoncer à dormir, et aller nous sécher auprès des feux que nos hommes avaient allumés pour leur cuisine.
Nous restâmes dans cette position toute la journée du 6. L'Empereur parcourut à cheval toute sa ligne, faisant la reconnaissance des positions de l'ennemi.
Avant l'aube du 7, les clairons de l'infanterie sonnèrent le réveil, régiment par régiment, en partant de l'aile droite. On avait choisi les plus jolis morceaux du répertoire, car la musique fait grande impression sur les cœurs avant la bataille. Personne ne doutait plus alors de l'imminence d'une grande bataille.
Quand le jour fut suffisamment clair, on commença par lire devant chaque bataillon une
courte proclamation de l'Empereur, puis les canons de notre aile gauche commencèrent à se faire entendre. C'était le corps du prince Eugène de Beauharnais qui commençait l'attaque.
Je n'ai pas l'intention de décrire cette bataille, appelée par les Français la bataille de la Moskowa, du nom de la rivière qui traversait le terrain, et que les Russes appellent la bataille de Borodino : elle a été racontée plusieurs fois, d'abord par Ségur d'une façon un peu romanesque, puis par Chambray au point de vue militaire, et aussi par Boutourlin d'une manière assez exacte, pour un officier du parti vaincu; d'autre part je n'ai pu voir moi-même ce qui se passait sur toute la ligne aussi bien que dans les batailles précédentes où j'étais placé près de la personne de l'Empereur, qui choisissait toujours la position d'où l'on pouvaitvoir le mieux.
Nous étions placés dans un ravin, et nous ne voyions que la fumée des canons sur toute la ligne.
Une fois seulement on nous fit placer pendant une heure sur une hauteur, pendant que les cuirassiers s'avançaient pour charger l'infanterie ennemie qui se défendait dans la grande redoute du centre. L'Empereur avait donné l'ordre au régiment de chevau-légers lanciers polonais de èe porter en avant, et de charger sans retard si
les cuirassiers échouaient et étaient repoussés.
Cet ordre est la meilleure preuve de la parfaite confiance que l'Empereur avait en nous.
Cette grande redoute du centre était tellement criblée et bouleversée par les obus que l'Empereur avait jugé avec raison qu'il était possible à la cavalerie de s'en emparer. Nous fûmes témoins de ce magnifique spectacle de l'attaque des cuirassiers, exécutée par quatre régiments de cuirassiers français, un régiment de cuirassiers polonais, le seul de l'armée polonaise, commandé par le colonel Malachowski, et un régiment de cuirassiers saxons commandés par Leizer. Malachowski et Leizer, couverts de blessures, tombèrent de leurs chevaux.
Après la prise de la redoute, nous revînmes à notre ancienne place, où les boulets ennemis ne nous atteignaient pas.
Pendant le temps où nous attendions devant la grande redoute, plusieurs boulets russes passèrent en sifflant au-dessus de nos têtes.
Nous vîmes constamment l'Empereur se promener devant sa tente, sur la hauteur, sa longuevue à la main ; mais il ne pouvait voir toute la ligne, car l'aile droite avec le maréchal Davoust et le 5® corps avec le prince Poniatowski étaient dans la forêt et derrière elle sur la vieille route de Moscou, et l'aile gauche avec le prince Eu-
gène était derrière les hauteurs : il ne pouvait voir que le corps du maréchal Ney et presque toute la cavalerie réunie sous les ordres de Murât.
A chaque moment des généraux arrivaient du
champ de bataille près de l'Empereur, et, comme
nous l'apprîmes, le suppliaient d'envoyer une