‹ Mémoires sur les guerres de Napoléon, 1806-1813Chapitre 11 sur 13 · partie de sa garde pour décider du sort de la · texte numérisé non relu

partie de sa garde pour décider du sort de la

bataille et profiter des résultats favorables. Mais

Napoléon refusa obstinément, et à l'exception

de 60 canons de l'artillerie de la garde, aucune

troupe de la garde ne prit part à la bataille.

Napoléon, à 400 lieues de la France, voulut

probablement conserver la garde intacte : comme

son but principal était d'effrayer l'Empereur

Alexandre de Russie pour le forcer à la paix, il

voulut que celui-ci sût bien qu'il avait gagné la

bataille sans engager la garde, et il fit mentionner

après la bataille dans son bulletin : « la garde n'a

pas pris part à la bataille de la Moskowa » .

Vers 4 heures du soir, un officier d'ordonnance vint auprès de l'Empereur nous rendre compte que les Russes étaient en pleine retraite. Ils se retiraient dans le plus grand ordre au delà de Mojaïsk, en conservant cette ville toute là nuit en leur pouvoir.

Contrairement à ses habitudes, l'Empereur n'ordonna pas la poursuite.

D'après les mouvements et l'attitude de l'Empereur que nous apercevions de loin, on pouvait se rendre compte qu'il était souffrant. Tantôt il se promenait, tantôt il s'asseyait sur sa chaise de camp ; à aucun instant il ne monta à cheval.

Le lendemain de la bataille de la Moskowa notre régiment et celui des lanciers rouges hollandais, également de la garde, se mirent en marche, sous le commandement du général Edouard Golbert, adroite de la route de Moscou, avec l'ordre de couper la route de Moscou à Kaluga.

A une lieue de distance du camp, nous commençâmes à rencontrer des paysans dans les villages. Il y avait dans notre régiment plusieurs chevau-légers et quelques officiers venant des provinces de Podolie, de Volhynie et de l'Ukraine, qui parlaient tous la langue russe. Notre avant-garde avait toujours un de ces officiers et quelques-uns de ces cavaliers; quand ils rencontraient des paysans, ils s'adressaient à eux, en langue russe naturellement, de sorte que ceux-ci nous prenaient pour des cavaliers russes. Ils savaient en effet qu'il y avait aussi dans l'armée russe des lanciers, provenant des provinces conquises par les Russes; ils nous prenaient donc pour des soldats de leur armée.

Dans les petites villes devant lesquelles nous

étions souvent placés, les habitants formaient plusieurs classes, dont quelques-unes étaient plus cultivées que les paysans.

Au commencement on nous prenait, comme je Tai dit, pour des troupes russes; mais plus tard, quand on nous entendit employer entre nous la langue polonaise et avec les lanciers hollandais la langue française, on vit bien qui nous étions. Il y avait dans ces villages assez de provisions et de fourrages, et comme nos soldats avaient une excellente discipline, les habitants, loin de s'enfuir, nous firent bon accueil. Plusieurs d'entre eux se plaignaient de leur gouvernement. Ces mêmes paysans nous avertirent plusieurs fois de l'apparition de cosaques aux environs.

Cependant nous nous gardions toujours soigneusement, en plaçant des grand'gardes et des vedettes autour de nous : les avant-postes étaient fournis par les lanciers polonais, les arrièregardes par des lanciers hollandais auxquels on adjoignait un ou deux des nôtres comme interprètes.

Pendant notre séjour dans le grand village de Fominskoïe, où nous passâmes deux jours, les cosaques, s'avançant à travers les broussailles avec leur silence et leur précaution habituels, réussirent à enlever entièrement une grand'-

garde formée de lanciers hollandais; un seul put s'échapper au grand galop et nous apporter la nouvelle au camp.

Le général Colbert avec deux escadrons se mit à leur poursuite, mais les cosaques s'étaient enfuis si vite avec les Hollandais, auxquels ils avaient laissé leurs chevaux, que nous n'aperçûmes que leurs traces sur le sol, dans les bois et dans la campagne. Nos cavaliers, après une poursuite d'une heure et demie, ne purent les rattraper et durent rentrer au camp.

Depuis cet accident, le général Colbert fit composer les grand'gardes moitié de Polonais, moitié de Hollandais; les vedettes furent doublées et formées d'un Polonais à côté d'un Hollandais.

Le général Colbert couchait toujours dans une tente, qu'il faisait porter par un cheval pendant les marches, et qui était assez spacieuse pour que douze personnes pussent y trouver place.

Ses deux aides de camp, Bro et Bragues, chantaient extrêmement bien, et possédaient tout le répertoire de Martin et d'Elleviou, du théâtre du Vaudeville de Paris. Chaque jour quelques-uns d'entre nous passaient la soirée chez le général.

Étant en marche de Fominskoïe à Wereia,

nous trouvâmes un village bien bâti, au milieu duquel se trouvait une raffinerie de sucre, contenant une grande quantité de sucre en pains. Tous nos cavaliers en firent une bonne provision et en mangèrent pendant plusieurs jours. Une forte dysenterie régnait dans l'armée, par suite de la mauvaise nourriture et probablement aussi de la mauvaise qualité de l'eau. Plusieurs de nos chevau-légers souffraient de cette maladie : deux jours de « cure au sucre » les en débarrassèrent presque tous.

C'est aussi pendant cette route qu'une de nos patrouilles s'empara d'une voiture de poste sur la grande route entre Kijow et Moscou. Dans cette voiture se trouvaient le ministre russe Gouriewetson secrétaire; le général Golbert les envoya sous escorte à l'Empereur.

Nous arrivâmes enfin au village de Podol sur la route de Moscou à Kaluga. J'en partis pour Moscou, pour remplacer le chef d'escadrons Jerzmanowski qui y était de service depuis Mojaïsk.

Pendant cette marche isolée de notre brigade, nous eûmes de fréquentes relations avec les paysans russes, et nous fûmes convaincus que rien ne pouvait être plus facile que d'insurger ce peuple, qui souffrait du joug de son gouvernement : mais il est probable que Napoléon ne

voulut pas employer ce moyen d'action. Pendant cette marche également, je vis partout que les habitants de la vieille province de Moscou sont loin d'être aussi riches que les Russes le disent à l'étranger. Ils possèdent certainement beaucoup de bétail, car les pâturages y sont sans limites, mais on n'aperçoit de traces de labourage qu'aux abords immédiats des villages. Peutêtre y a-t-il des régions plus favorisées; mais j'ai toujours entendu dire que c'est justement aux environs de Moscou que les paysans sont le plus riches, et j'avoue que je ne m'en suis aperçu nulle part.

Cependant, dans quelques villages très voisins de Moscou, nous vîmes des maisons de paysans bien construites et peintes : c'étaient des maisons construites pour leurs paysans par de riches seigneurs, qui possédaient des palais. Nous avons vu en passant des palais de différents styles et des jardins pleins de goût et très bien tenus; là où se trouvaient ces palais, là aussi les maisons de paysans étaientassez jolies; mais très souvent, près du même village on voyait des chaumières pauvres et misérables, avec une très petite cour, entourées de huttes pour le bétail, et presque jamais un hangar.

Dans les maisons des paysans russes il n'y a pas de cheminées; les fenêtres sont remplacées

par des trous par lesquels la fumée s'échappe ainsi que par la porte; il est impossible de se tenir debout dans la chambre, il faut s'asseoir ou se coucher. Il n'y a pas de lits non plus, on dort sur des bancs, et les enfants sur la cheminée. Nous entrions souvent dans ces maisons, mais nous passions toujours la nuit dans notre camp près du village, ce qui était bien naturel dans une expédition comme la nôtre.

Nous étions à 7 lieues de Moscou quand la ville fut incendiée. Toute la nuit, malgré la distance, nous aperçûmes la lueur des flammes; le feu dura plusieurs nuits. Les paysans regardaient avec nous ces lueurs et disaient que c'était Moscou qui brûlait.

En arrivant dans la ville, je relevai l'escadron de service. Je reçus l'ordre de ne laisser que 25 hommes et un officier au Kremlin, où l'Empereur avait son quartier, et d'aller avec le reste de l'escadron dans la rue de Twer, par Bialogorod et Kitajgorod. Je fus logé dans le palais du prince Labanow.

Vis-à-vis du mien était le quartier du général Krasinski, dans la maison du banquier Barisznikow. Ces deux maisons étaient bien meublées, tout y était parfaitement installé au rez-dechaussée comme au premier; les chambres étaient pourvues de grands lits avec des matelas

couverts en maroquin. Derrière le palais se trouvaient les écuries, les hangars, les jardins avec une orangerie, enfin le potager avec d'assez grands champs. La façade du palais était dans la ville : du côté opposé on semblait être à la campagne. Des bâtiments en arrière du palais contenaient environ cent moscovites, domestiques, ouvriers, paysans, qui vinrent en aide à tous nos besoins. Il y avait parmi eux des cordonniers et des tailleurs, ce qui se trouvait fort à propos pour nous. Nos soldats leur firent faire tout ce qui leur était nécessaire.

On disait que les trois quarts de Moscou étaient brûlés et qu'il n'en restait qu'un quart d'intact. Cela semble exagéré, car le Kremlin entierétait intact, Bialogorod et Kitajgorod aussi, ainsi que la rue de Twer, la plus grande partie du faubourg du côté de Mojaïsk et presque tout le faubourg de Kaluga. Le colonel Morawski, qui était souffrant, vint nous voir dans notre quartier et passa quelques jours avec nous.

Caraman commandait alors une batterie d'artillerie à cheval dans le corps du maréchal Davoust : il venait souvent me voir, quoique son quartier se trouvât dans le faubourg de Kaluga, à une lieue au moins du mien.

J'avais comme ordonnance un de mes chevaulégers, nommé Marcin, qui parlait bien le russe.

et se procurait tout ce qu'il nous fallait en le payant.

Quand j'arrivai à Moscou, le feu était éteint; nos troupes étaient logées dans les maisons intactes; il n'y avait pas de bivouacs. On me raconta ce qui s'était passé pendant l'incendie, qui avait duré six jours; il y avait partout un grand désordre. Tous les officiers étaient d'accord que si, à ce moment, les Russes s'étaient jetés sur nous même en petit nombre, ils eussent remporté la victoire. Mais maintenant l'ordre était rétabli. Dans les maisons qui n'étaient pas brûlées, comme dans les magasins et les caves de celles qui avaient été détruites par le feu, on trouvait du blé et des provisions en telle abondance, que ces approvisionnements en vivres et en fourrages auraient pu, dit-on, suffire à Tarmée entière pendant tout l'hiver.

J'eus pourtant une pénible impression en voyant des soldats français vendre toutes sortes d'objets pillés dans les boutiques. Nos chevaulégers leur achetèrent du vin et des provisions. Il y avait suffisamment de légumes en ville et dans les jardins environnants. On trouvait aussi de grands magasins de fourrures et de peaux de mouton.

Avant de quitter Moscou, nous fîmes pourvoir tout notre régiment de pelisses en peau de

mouton. Le foin et la paille nous furent procurés par des détachements envoyés dans les villages environnants, en commençant par les plus proches pour finir par les plus éloignés.

On créa pour la cavalerie de la garde des magasins de fourrages pour tout l'hiver.

La cavalerie française, sous les ordres du roi Murât, campait à quelque distance de Moscou, autour du village de Woronowo, où campait aussi le 5® corps (polonais) du prince Poniatowski.

Au bout de quelques semaines, les cosaques commencèrent à attaquer nos détachements envoyés pour fourrager.

Je fus quelquefois envoyé en reconnaissance, mais dès que nos escadrons se montraient, les cosaques disparaissaient.

Les officiers français trouvèrent à Moscou les acteurs français, et des représentations théâtrales avaient lieu tous les soirs; naturellement les officiers seuls y assistaient.

Je visitai quelques églises russes. Pendant un service, j'entendis un sermon, dans lequel le pope s'élevait violemment contre son gouvernement. Je pense que c'était à l'instigation d'officiers français, et à l'insu de l'Empereur, qui ne l'aurait certainement pas toléré, car il avait repoussé l'idée de faire insurger les paysans.

L'armée française, entrée à Moscou le 14 septembre, y séjourna jusqu'au 20 octobre.

Le 20 octobre, l'armée se mit en marche sur Kaluga en prenant, après avoir traversé Malo- Jaroslawetz, la route à droite qui mène vers Mojaïsk.

Nous n'étions entrés en campagne que dans les premiers jours du mois de juin; si l'on était parti deux mois plus tôt, la retraite eût pu s'effectuer sur les frontières de la Lithuanie pendant la bonne saison. Et même avec cette entrée tardive en campagne, entrés à Moscou le 14 septembre, si nous en étions sortis le 1" octobre après deux semaines de repos, nous pouvions arriver sur le Dnieper quand l'automne était encore doux. Mais l'Empereur se laissa abuser par les Russes, dans l'espoir de la paix qu'il désirait ardemment, comme je l'ai dit plus haut.

Une sorte d'armistice fut conclu pendant la durée de notre séjour à Moscou entre le généralissime russe Kutùsowet le roi Murât, car l'Empereur avait envoyé le général Lauriston, son aide de camp, auprès de l'empereur Alexandre pour traiter de la paix. Cet armistice pouvait être rompu en se prévenant trois heures avant la reprise des hostilités. Pendant que nous occupions Moscou, le général Kutusow réunissait

le plus qu'il pouvait de réserves, et faisait instruire les conscrits qu'il recevait du fond de la Russie. On dit aussi que 12,000 vieux cosaques du Don, qui avaient déjà fait leur service militaire, vinrent se joindre aux Russes et en portèrent le nombre à 120,000 hommes, tandis que l'armée française à Moscou en comptait à peine 86.000, à la suite de ses pertes à Mojaïsk et pendant les marches.

Le 18 octobre, l'Empereur avait appris que Murât, impatienté de voir que les cosaques attaquaient sur ses flancs ses détachements de fourrageurs malgré l'armistice, avait dénoncé l'armistice; trois heures après, Kutusow attaquait Murât, avec des forces tellement supérieures que le roi de Naples aurait été complètement battu si le prince Poniatowskl ne l'eût sauvé avec le 5® corps polonais. Encore une fois €e 5' corps se couvrit de gloire !

L'ordre de quitter Moscou fut donné le 19 octobre. Le 20, toute l'armée quitta la ville, à l'exception de la jeune garde, qui y resta avec le maréchal Mortier. Celui-ci avait reçu de l'Empereur l'ordre de faire sauter le Kremlin et l'arsenal, dans lequel les Russes avaient laissé des fusils pour au moins 60,000 hommes. Les Russes, en abandonnant Moscou, savaient bien que nous n'aurions pas besoin de ces armes;

mais cela prouve qu'ils n'avaient pas osé les distribuer à leur milice, qui n'était armée que de piques. Cette milice, appelée « Druzyma » , était employée à la garde des magasins de vivres et de munitions, et pendant le combat à l'enlèvement des blessés.

Quatre jours après le départ de l'armée de Moscou, le maréchal Mortier quitta aussi la ville, couvrant le grand convoi de blessés dirigé sur Mojaïsk, par la traverse de Wereia.

De Moscou à Malo-Jaroslawetz notre brigade fit le service d'arrière-garde, mais pendant les trois premiers jours nous ne vîmes pas l'ennemi. Même quand l'armée d'Italie livra la bataille de Malo-Jaroslawetz, les cosaques ne s'attaquèrent pas à nous, mais ils se jetèrent subitement du côté droit sur le quartier général de l'Empereur, «ntre Borowsk et Malo-Jaroslawetz. Il n'y avait là comme escadron de service qu'un escadron de chevau-légers lanciers polonais sous les ordres du lieutenant-colonel Kozietulski; en un clin d'œil il se précipita sur cette bande de cosaques. D'après les rapports, ils étaient quelques milliers de vieux cosaques du Don, nouvellement arrivés à l'armée, et que l'hetman Platow commandait en personne.

Kozietulski reçut un coup de lance qui lui traversa le bras jusqu'à la poitrine. (Il con-

tinua la retraite en voiture, puis en traîneau.) Les grenadiers à cheval de la garde impériale ne tardèrent pas à arriver. Cette ligne noire et élevée des bonnets à poil fit une telle impression sur les cosaques qu'ils s'enfuirent dans la forêt, mais bientôt, à une demi-lieue plus loin, ils se précipitèrent du côté de notre brigade.

Le général Colbert m'envoya à leur rencontre avec deux escadrons. Je m'avançai à 500 pas, et, voyant des soldats français (qui suivaient isolément leurs régiments) fuyant au pas de course de notre côté devant l'ennemi, j'en raramassai une centaine que j'établis dans des chaumières à notre gauche. Meséclaireurs amenèrent adroitement les cosaques sous le feu de ces fantassins : ils se dispersèrent et se retirèrent, laissant à notre brigade le temps de monter à cheval.

Le général Colbert m'envoya l'ordre de rejoindre la brigade, et laissa seulement un escadron de lanciers hollandais commandé par un capitaine. Les cosaques s'aperçurent bientôt que c'étaient des Hollandais et les attaquèrent vigoureusement, en les entourant de trois côtés. A cette vue, le général Colbert les chargea avec toute la brigade. Ils se retirèrent du côté de la forêt, mais de là dix fois autant de cosaques se jetèrent sur nous. Nos chevaux étaient fatigués

de leur longue charge, nous étions attaqués à la fois sur notre front et sur nos deux flancs; nous perdîmes environ 20 hommes et les Hollandais une centaine.

Ce fut la faute du général Golbert, qui, voyant devant lui un de ses escadrons en danger, chargea l'ennemi sans réfléchir avec tout ce qu'il avait sous la main. Il aurait évité la perte de ses cavaliers s'il avait fait charger par quelques escadrons, en gardant en réserve les autres et les faisant avancer tranquillement.

Il ne faut jamais engager toutes ses forces; cette règle doit être appliquée encore plus strictement quand on a affaire à des cosaques. Pendant toute la campagne, dans la marche sur Moscou et pendant la retraite, il ne nous est pas arrivé un malheur pareil à celui-ci. Nous aurions certainement perdu encore plus d'hommes dans cette affaire si nos chevau-légers n'avaient pas été de vieux soldats expérimentés dont chacun se défendait avec la plus grande bravoure. Les Hollandais, moins adroits, ne savaient pas se défendre aussi bien contre les cosaques. Pendant la retraite, chaque fois qu'ils étaient à l'arrièregarde, ils perdaient quelques hommes et les cosaques les attaquaient toujours avec audace.

Le général Golbert ordonna une fois à un escadron de chevau-légers polonais de donner leurs

manteaux blancs à des lanciers hollandais, de prendre les manteaux bleus de ceux-ci, et de rester en arrière avant que le jour commençât à se lever. Nous attendîmes ce qui allait arriver. Lorsque les cosaques arrivèrent, ils aperçurent les manteaux bleus, et croyant avoir affaire aux lanciers hollandais, ils les attaquèrent courageusement et se jetèrent sur eux avec entrain. Mais à peine les nôtres s'avancèrent-ils au-devant d'eux avec leur attitude habituelle que les coques reconnurent leur erreur et s'enfuirent en criant : « Lachy ! Lachy! » (1)

Après la bataille de Malo-Iaroslawetz, l'Empereur, convaincu que l'armée de Kutusow avait doublé pendant l'armistice, se décida à la retraite : au lieu de prendre la route la plus courte et sur un territoire non encore dévasté, par Medym, Mncislaw et Orsza, il décida de prendre par Borowsk, Wereia etMojaïsk, c'est-à-dire de suivre la grande route par laquelle nous étions venus à Moscou, en traversant un pays complètement dévasté.

Cette résolution de l'Empereur est très difficile à comprendre, car la route de Medym était plus courte et abondait en ressources. En raison de ce changement, le généralissime russe prit cette

(1) Voir la note p. 255.

dernière route, et s'arrêta devant Wiazma quand l'Empereur passa par cette ville avec sa garde.

Les corps de la grande armée restés en arrière, comme le corps italien, celui du maréchal Ney et celui de Davoust furent forcés de se frayer un passage par les armes pour traverser Wiazma, et perdirent beaucoup de monde. Ils réussirent à nous rejoindre à Smolensk, où l'Empereur séjourna 48 heures, et nous repartîmes de cette ville dans le même ordre pour Orsza.

Le maréchal Ney, formant l'arrière-garde, marchait à un jour de distance de nous. Nous arrivâmes à Krasnoïé en deux jours. Les Russes attaquèrent la jeune garde près de ce village et coupèrent nos communications avec les corps du vice-roi d'Italie, de Davoust et de Ney. L'Empereur ordonna au général Durosnel, son aide de camp, de prendre un bataillon de la vieille garde et deux de mes escadrons, et d'ouvrir un chemin jusqu'à Davoust.

La nuit était claire. Les cosaques se retirèrent tout de suite devant nous, mais à une lieue à peine nous aperçûmes les feux du camp russe. Le général Durosnel jugea l'ennemi trop fort pour l'attaquer dans son camp. Il m'ordonna de choisir un maréchal des logis adroit et intelligent, pour l'envoyer avec deux chevau-légers aux deux corps séparés de nous, pour annoncer

aux deux maréchaux que l'Empereur ne bougerait pas de Krasnoïé jusqu'à ce que ces deux corps nous rejoignissent. Nous étions de retour à Krasnoïé à 3 heures du matin.

Le lendemain à l'aube, l'Empereur, à la tête de sa garde, prit la route de Smolensk, mais à une demi-lieue, il s'arrêta, car nous entendions le bruit du canon et de la fusillade, qui s'approchait de plus en plus.

L'Empereurjugea avec raisonquec'étaientnos corps qui s'ouvraient un passage à travers l'armée russe. Effectivement nous aperçûmes de loin des détachements de cavalerie peu nombreux, et bientôt après le maréchal Davoust avec son corps, mais bien réduit.

Vers midi arriva aussi le corps italien du prince Eugène, également bien réduit, et sans artillerie; tous les canons avaient dû être abandonnés.

L'Empereur ordonna au 5® corps polonais, qui, jusqu'à présent, n'avait pas perdu un seul canon, de donner 30 pièces, la moitié de ce qu'il avait, au corps italien. Le corps polonais, qui avait perdu beaucoup d'hommes au combat de Woronowo, avait en effet bien assez des 30 canons qui lui restaient, et il les ramena tous heureusement jusqu'à la fin, quoique, comme nous le verrons plus tard, il eût à se battre encore

une fois avec courage et dévouement à la bataille de la Bérésina.

L'Empereur attendit encore un jour l'arrivée du maréchal Ney, et se rendit encore une fois avec nous au même point, mais au lieu de voir arriver le maréchal, nous aperçûmes du côté de de Smolensk les colonnes profondes de l'armée russe qui commençaient à nous entourer du côté sud, tandis que la cavalerie russe se montrait déjà à côté de nous et derrière nous.

Les tirailleurs russes s'avançaient en grand nombre vers le ravin où nous nous trouvions, et avaient déjà emporté un petit village sur notre flanc droit.

Je me trouvais avec quatre escadrons de chevau-légers polonais en arrière et à droite de l'Empereur. Le roi Murât se précipita vers moi et m'ordonna de le suivre au trot avec un escadron. Aller au trot était bien difficile pour nos chevaux, car la neige était profonde. Le roi de Naples s'arrêta avec nous devant le petit village occupé par les Russes en me disant : « Entrez dedans! w

C'était un ordre extraordinaire pour de la cavalerie, mais il fallait obéir. Ce fait montre bien pourquoi Murât a perdu dans cette campagne presque toute la cavalerie qui était sous ses ordres. Suivant son ordre, je me lançai dans le

village par la rue qui le traversait. Des cours des maisons, les chasseurs russes tiraient sur nous à bout portant; 4chevau-légers tombèrent : Murât les a sur la conscience ; nous avions en outre 6 blessés, ainsi que je l'appris plus tard. Les Russes ne s'enfuirent pas, ils ne pouvaient d'ailleurs pas quitter si vite les cours pour se sauver derrière les haies. On peut bien croire que je n'allais pas au pas en traversant le village, mais la neige, qui arrivait presque au ventre des chevaux, ne leur permettait pas de galoper.

Je sortis du village par l'autre côté et revins former mon escadron entre lui et l'Empereur, qui était à 600 pas de nous environ. A ce moment j'aperçus une compagnie de grenadiers de la garde que l'Empereur, voyant probablement l'ordre extravagant que nous avait donné Murât, envoyait s'emparer du village.

Les grenadiers l'occupèrent sans tirer un coup de fusil; les Russes eurent à peine le temps de tirer une fois ; une partie d'entre eux put se retirer en traversant le ravin, les autres furent faits prisonniers.

L'Empereur était à pied devant sa garde. Je retournai prendre ma place près de lui, il était furieux contre Murât. S'adressant à moi, il me dit : « Gomment as-tu pu écouter ce fou ?»

Les obus russes commençaient à tomber plus

nombreux à chaque moment et jetaient à terre plusieurs de nos hommes. La garde restait immobile comme une muraille.

Nos canons en position sur le bord du ravin répondaient à peine. L'Empereur ne permettait pas de tirer, disant que les Russes tiraient de trop loin. Mais leurs unicornes (1) nous atteignaient.

Un obus tomba tout près de l'Empereur.

Napoléon le frappa de sa cravache en disant : « Ah ! il y a longtemps que je n'en avais pas reçu entre les jambes! » L'obus éclata en couvrant l'Empereur de neige, sans blesser personne.

Remarquant que de nouvelles troupes russes ne cessaient d'arriver, Napoléon en conclut que le maréchal Ney avait été fait prisonnier ou qu'il faisait un grand détour autour de l'armée russe pour le rejoindre, et il ordonna la retraite.

Nous marchâmes en colonnes serrées, les escadrons de service en tète, l'infanterie de la garde en deux colonnes, raitillerie de la garde sur la route, ensuite l'infanterie, et enfin toute la cavalerie de la garde. Nous arrivâmes avant

(1) Les « unicornes » étaient des obusiers ou canons à chambre, dont les anses figuraient des unicornes ou licornes. — On les appelait aussi canons à la Schouvalow, du nom du feld-maréchal qui avait inventé ce système d'artillerie pendant la guerre de Sept Ans.

la nuit à la petite ville de Lady, escortés au sud par les cosaques, derrière lesquels nous pouvions distinguer la cavalerie régulière russe. Ces cosaques tiraient sans cesse sur nous avec leurs petits canons, dont les boulets arrivaient jusqu'à l'Empereur, qui marchait à pied au milieu des grenadiers de la garde.

Nos escadrons furent très souvent obligés de chasser les cosaques pendant cette marche pénible.

Le lendemain nous continuâmes notre marche dans le même ordre jusqu'à Dombrowna. Les cosaques nous y causèrent une alarme pendant la nuit : nos grand'gardes et nos vedettes avaient bien été placés, mais trop près des chaumières qui se trouvent en dehors de la ville, qui était déjà tout à fait une ville polonaise. Les habitants étaient chez eux, et nous distribuaient toutes les provisions qu'ils possédaient. C'était la fin de notre grande misère.

De Dombrowna à Orsza notre marche fut beaucoup plus tranquille, nous ne voyions presque plus l'ennemi.

Quand nous fûmes arrivés à Orsza, peu de temps après notre installation dans la ville, l'Empereur m'ordonna le soir de partir avec un escadron sur la route de Witebsk, comme s'il eût prévu que le maréchal Ney arriverait de ce

côté. Nous nous mîmes en marche. Bientôt nous aperçûmes au loin des cavaliers^ que le clair de lune me permit de reconnaître pour des cosaques : en nous apercevant ils se dispersèrent. Deux lieues plus loin, nous entendîmes des coups de fusil. Vers Taube, nous vîmes s'approcher de nous d'abord quelques cavaliers, puis de l'infanterie. Nous reconnûmes bientôt des cavaliers polonais en tête.

Le maréchal Ney, ne pouvant percer la ligne des Russes sur la grande route, s'était jeté vers le Nord, conduit par un paysan de la Russie blanche qui parlait polonais. Il avait traversé le Dnieper, en sacrifiant les canons et les chevaux qui ne purent passer sur la glace trop mince du fleuve, et en marchant constamment sur la rive droite, il avait fini par nous rejoindre. Nous aperçûmes le brave maréchal monté sur un misérable cheval, suivi de quelques centaines d'hommes en armes, et d'une troupe presque aussi nombreuse de soldats désarmés, auxquels l'épuisement et la fatigue avaient fait jeter leurs fusils.

Le maréchal fut très content de nous rencontrer et d'apprendre que l'Empereur l'attendait à 3 lieues de là, à Orsza. Les officiers du maréchal nous racontèrent ce qui s'était passé pendant leur marche si pénible.

Près du maréchal Ney se trouvaient quelques officiers polonais, dont le maréchal dit luimême qu'il leur devait son salut.

Après notre retour à Orsza, un de mes chevaulégers qui se trouvait de patrouille la nuit, de l'autre côté de la ville, reconnut dans un officier d'artillerie, qui se chauffait avec quelques canonniers autour d'un feu, mon ami Caraman, dans un état pitoyable. Tous nos chevau-légers connaissaient très bien Garaman, car il venait nous voir très souvent, quand son quartier n'était pas trop éloigné du nôtre. Lorsque j'appris cette nouvelle, j'allai aussitôt le rejoindre; je le trouvai très affaibli : ne pouvant rester longtemps éloigné de mon escadron, je rentrai à Orsza et je lui envoyai immédiatement un de mes chevaux par un de mes ordonnances qui le connaissait bien. Ils revinrent tous deux près de nous, au moment où nous quittions Orsza. Depuis ce moment Garaman resta avec nous, et nous fîmes ensemble toute la retraite jusqu'à Posen. Au début de la campagne, Garaman commandait une batterie à cheval dans le corps du maréchal Davoust; il perdit sa batterie à Wiazma, le cheval qu'il montait fut tué sous lui, son domestique et son autre cheval furent pris par l'ennemi, et depuis lors Garaman faisait la route à pied. ^

C'est aussi à Orsza que je rencontrai mon vieux camarade Tascher, cousin de Timpéra- Irice Joséphine, qui avait perdu son cheval et ^tait aussi forcé de suivre Tarmée à pied.

Je lui donnai aussi un cheval avec tout son harnachement, c'était celui qui avait reçu une balafre à Smolensk. J'avais 9 chevaux : il m'en restait encore 7, tous en bon état, car nos chevau-légers montaient toujours de petits chevaux àe paysans que nous gardions avec nous pendant la retraite pour ne pas fatiguer les nôtres ; les officiers commandés pour chercher du fourrage dans les villages voisins revenaient rarement les mains vides : ils nous amenèrent un jovir des « kibitkas w russes remplies d'avoine et de provisions : ils s'étaient lancés sur un petit village où se trouvaient des cavaliers russes, qui, ne craignant aucune attaque de notre part, dormaient tranquillement dans les maisons, après avoir mis leurs chevaux dans les écuries; les « kibitkas » étaient tout attelées : les Russes se croyaient tellement en sécurité qu'ils n'avaient placé ni gardes, ni vedettes, et à cause du grand froid, ils s'étaient réfugiés dans les maisons sans prendre la moindre précaution.

D'Orsza, nous prîmes la route de Boryssow, qui passe à travers de grandes forêts; en plusieurs endroits elle est construite en gros ron-

dins de bois qu'on pouvait distinguer sous la neige qui les couvrait.

Nous ne souffrions plus de la famine : les habitants des environs, les Lètes, nous faisaient bon accueil.

L'Empereur voulait poursuivre sa retraite par la grande route de Boryssow à Minsk où se trouvaient de grands magasins, mais il reçut le jour même de notre départ d'Orsza de très tristes nouvelles. Le général Dombrowski, pressé par l'armée de l'amiral Tchitchagow^, avait été obligé d'abandonner les environs de Bobrujsk et de se retirer sur Boryssow^ : il s'était battu bravement pour défendre et sauver le pont de la Bérésina; mais accablé par des forces très supérieures, il avait dû traverser la rivière et brûler le pont. D'autres nouvelles non moins fâcheuses arrivèrent. La brigade lithuanienne nouvellement formée sous le commandement du général Kossecki était détruite et la ville de Minsk occupée par les Russes. Ensuite le général autrichien Schwarzenberg et le général Reynier se retiraient sur Varsovie devant le général Tormansow; à Slonim le général polonais Konopka avait eu l'imprudence de se laisser engager dans un combat inégal avec un seul régiment, le 3* lanciers lithuaniens de la garde impériale, et avait été fait prisonnier avec une

grande partie du régiment par la division de cavalerie russe du général Gzaplic. Enfin, pour comble de malheur, les maréchaux Victor et Oudinot, battus parle corps de Wittgenstein, se retiraient de Polock, et le général bavarois de Wrède battait en retraite devant le général russe Steindel, arrivé avec le corps finlandais pour soutenir Wittgenstein.

Il semblait impossible que la grande armée pût s'échapper en traversant la Bérésina, car le plan russe était visiblement de réunir les corps russes du Nord et du Sud pour nous en barrer le passage.

Le plan aurait certainement réussi si le généralissime Kutusow s'était précipité tout droit sur nous avec Tarmée qui nous suivait, et si le corps polonais, réuni aux troupes du général Dombrowski, n'avait, à force de bravoure et d'intrépidité, réussi à repousser l'amiral Tchitchagow.

L'Empereur, en arrivant à Boryssow, était convaincu que le passage était impossible sur ce point. Il envoya des officiers du génie à 2 lieues au-dessus de la ville et ordonna de jeter des ponts à Zembin.

Le 8® lanciers de la Vistule, commandé par le colonel Thomas Lubienski, fut le premier régiment qui passa la Bérésina à gué, et chassa

les cosaques de Tchitchagow qui se trouvaient sur la rive opposée. Après eux, le corps de Dombrowski, les divisions polonaises des généraux Kniaziewicz et Zajonczek, la légion de la Vistule et la brigade de cuirassiers français du général de Berckheim passèrent sur le pont qui venait d'être construit et se mirent en marche de suite sur la gauche au-devant des troupee de Tchitchagow qui se trouvaient vis-à-vis de Boryssow, et qui, à la nouvelle du passage des Français et de la construction des ponts, s'avançaient vers nous. A une demi-lieue de Boryssow, l'amiral russe fut battu par nos troupes, de sorte que le reste de la grande armée et la garde impériale purent traverser tranquillement les ponts (le deuxième pont avait été terminé pendant ce temps).

Le général polonais Turno se joignit à nous pendant le passage.

La bataille de la Bérésina,la dernière de cette campagne, fut gagnée par les seuls Polonais; il ne s'y trouvait avec nos troupes qu'une seule brigade de cuirassiers français. Les généraux Dombrowski, Kniaziewicz et Zajonczek furent blessés tous trois pendant la bataille : le général Zajonczek dut subir en plein air l'amputation d'une jambe.

Le prince Poniatowski s'était foulé le pied au

combat de Woronowo; l'Empereur avait confié le commandement des troupes polonaises au maréchal Ney.

Les débris de Tarmée française, suivis d'une multitude de blessés et de malades, traversaient les ponts quand le maréchal Victor, qui se retirait en se défendant contre les attaques de Wittgenstein, arriva auprès d'eux. Les boulets russes atteignaient déjà, en passant par-dessus les ponts, les blessés de l'autre côté de la Bérésina.

L'Empereur continua sa retraite en s'avançant avec la garde sur une route étroite, à travers des marais incomplètement gelés, traversant plusieurs ponts sur lesquels il fallut passer pour arriver à Malodeczno. Derrière nous marchaient les troupes polonaises qui avaient battu Tchitchagow. Enfin le maréchal Victor formait l'arrière-garde.

Nous arrivâmes au bout de trois jours à Malodeczno sans être inquiétés. C'est là que l'Empereur décida son départ pour la France, afin de presser la formation d'une nouvelle armée; mais il ne partit que le lendemain, de Smorgoni, en confiant à Murât le commandement de toute l'armée. Le convoi de l'Empereur se composait de deux voitures : lui dans la première avec Caulaincourt; dans la seconde, Duroc et

Taide de camp de Tempereur Mouton. L'officîer polonais Wasowicz et le mameluck Roustan les précédaient dans un petit traîneau.

Nous poursuivîmes notre retraite jusqu'à Wilna, où nous ne restâmes que deux jours; puis après Wilna, nous mîmes trois jours pour arriver à Kowno. A la sortie de Wilna, un affreux désordre se mit dans les fourgons et les chariots qui ne pouvaient à cause du verglas gravir la côte de Ponary. Grâce à ma connaissance des environs, je tournai à droite avec mes cavaliers, nous passâmes la Wilja sur la glace et nous évitâmes cette côte dangereuse. Après nous, sur Tassurance que je lui donnai qu'on pouvait traverser cette rivière, le régiment de cavalerie de Savoie du prince Garignan nous suivit et passa sans accident.

Au début de la campagne, en partant pour Moscou, le régiment de chevau-légers lanciers polonais de la garde impériale avait traversé le Niémen avec 915 chevaux. Nous avions fourni des cadres pour un régiment de volontaires en formation à Dantzig : trois capitaines avaient été envoyés à Moscou avec des cadres pour organiser trois régiments de cavalerie polonaise, qu'on n'eut pas le temps de former.

Malgré ces diminutions, notre régiment repassa le Niémen après la retraite avec encore

422 hommes, et il se trouvait plus fort que l'ensemble des trois autres régiments de cavalerie de la garde : je ne parle pas du régiment de lanciers rouges hollandais, car à l'exception du capitaine Colqhoun et du maréchal des logis son frère, qui s'étaient attachés à nous depuis Smolensk, je n'ai plus vu personne de ce régiment. Pourtant nous n'avions été ménagés nulle part! Quand arrivait au quartier général un rapport disant que les cosaques se montraient quelque part à proximité de l'armée, toujoui^s on entendait le même ordre : « Polonais, allez voir! » Il était bien rare pour nous de passer une nuit tranquille.

La démoralisation la plus complète régnait dans les troupes de la Confédération du Rhin; la meilleure preuve en est ma rencontre avec le général de Wrède chef des troupes bavaroises, le lendemain de notre arrivée à Wilna. Le froid dépassait 20 degrés, c'était la journée la plus glaciale de la campagne. J'allais le matin au quartier général du roi Murât, qui se trouvait dans le château. Je rencontrai un homme couvert d'un manteau civil, une sorte de turban sur la tête, l'épée à la main, sans gants, et courant, suivi d'une quinzaine de soldats armés de fusils, croisant la baïonnette comme pour charger. En m'apercevantet reconnaissant mon

czapka et mon uniforme, il me cria vivement : K Où est le quartier général? Les cosaques sont en ville!! Ils arrêtent nos hommes dans la rue et la garde impériale ne sort pas de ses quartiers! ! ! » En examinant attentivement le visage de mon interlocuteur enveloppé de mouchoirs, et au son de sa voix, je reconnus le général de Wrède que j'avais vu souvent en 1809, et je lui répondis tranquillement : « Je vais justement au quartier général du roi Murât et si le général me le permet, je vais le guider. Mais nous pouvons y aller tranquillement, car les portes de la ville sont gardées par l'infanterie, il y a des grand'gardes partout, et j'affirme qu'il n'y a pas encore de cosaques en ville. » J'ajoutai : « Mon général, remettez votre épée au fourreau, pour ne pas effrayer le roi Murât. "

En général les officiers supérieurs français ont supporté les grands froids et leurs inconvénients beaucoup mieux que leurs alliés, et je suis convaincu que si l'Empereur avait fait luimême dresser sa tente au milieu du terrain choisi pour camper, les généraux n'auraient pu s'écarter pour aller dans des maisons, leurs subordonnés officiers et soldats auraient suivi leur exemple, et l'ordre aurait pu être établi. Les approvisionnements préparés dans les magasins auraient pu être distribués avec ordre

au lieu d'être gaspillés. Quant aux batailles livrées pendant la retraite, les Français se défendirent toujours victorieusement contre les Russes, malgré leur infériorité numérique. Mon régiment se tenait toujours bien : les officiers couchaient toujours au bivouac au milieu des chevau-légers. Les provisions étaient suffisantes, car nous étions près du quartier général et nous rencontrions les convois de bétail qui suivaient Tarmée.

Quand nous arrivions quelque part pour passer la nuit, nos chevau-légers occupaient un bâtiment quelconque et veillaient à ce que les Français n'y missent pas le feu pour se chauffer. C'est là que mon cuisinier Garolinski, aidé d'une douzaine de cavaliers, s'occupait à préparer le mieux possible notre nourriture. Nos soldats se chargeaient de trouver de la viande et de la farine : il faisait cuire la viande, et faisait avec la farine des sortes de grandes galettes qu'il grillait un peu; malheureusement le sel manquait beaucoup. Presque chaque matin, avant le départ, chaque cavalier recevait une de ces galettes chaudes et un morceau de viande, qui devaient lui suffire pour la journée. Il n'est pas étonnantque notre cuisinier Garolinski fût gardé par ses camarades comme la prunelle de leurs yeux.

Un jour, quelques officiers et moi, nous nous installâmes dans une chambre pour nous chauffer un peu, en attendant qu'un morceau de viande fût cuit pour nous. La chambre s'échauffait un peu quand une odeur épouvantable se répandit dans la pièce... Nous trouvâmes sous des bottes de paille le cadavre d'un général hollandais.

Toute la brigade napolitaine mourut gelée en une seule nuit, un peu avant Wilna. Ils imploraient le secours de leur roi Joachim Murât en tendant vers lui leurs mains gelées... Personne ne s'occupa d'eux pendant la nuit.

. Après avoir repassé le Niémen près de Kowno, nous ne campâmes plus nulle part: nous nous arrêtions toujours dans de petits villages. Nous nous reposâmes quelques jours à Elbling, et en prenant par Thorn arrivâmes à Posen.

C'est dans cette ville que le roi Murât remit au prince Eugène le commandement des débris de la grande armée. Celui-ci se mit sur-le-champ à la réorganisation des troupes, et renvoya en arrière tous les hommes qui ne pouvaient plus servir dans les rangs. Il s'aperçut qu'il ne restait plus que 10,000 hommes encore en bon état, la plus grande partie de la vieille garde, quelques compagnies italiennes, et 60 Bavarois à cheval, qu'on joignit à mes escadrons. Ces

Bavarois nous gênèrent beaucoup par leur mollesse.

Le vice-roi Eugène reçut la nouvelle que Tarmée russe s'était mise en marche de Plock sur Kalisz, et fut alors obligé d'abandonner Posen.

J'étais fâehé de quitter cette ville, en pensant que je ne reverrais peut-être pas avant longtemps le sol natal.

A quatre heures du matin, nos dernières grand'gardes et vedettes se retirèrent devant l'ennemi et rentrèrent à Posen, d'où le vice roi et ses troupes étaient sortis la veille ; avant l'aube j'avais envoyé à sa suite les escadrons de l'arrière-garde. Pour moi, je restai avec un trompette et quelques chevau-légers sur la place du Marché, en laissant douze cavaliers bavarois de l'autre côté du pont, pour que les cosaques les attaquassent avec audace, mais en petit nombre.

Je vis bientôt les Bavarois rentrer par le pont, suivis dans la grande rue par des cosaques et de la cavalerie régulière ennemie. C'est à ce moment que, le cœur serré, je battis en retraite, en passant devant le tribunal de Posen : les Russes s'arrêtèrent en apercevant sur la place du Marché les lances et les fanions polonais. Je quittai enfin Posen, avec douze cavaliers

bavarois, six chevau-Iégers et un trompette, et rejoignis mes escadrons.

C'était à 8 heures du matin, le 12 février

Nous ne vîmes plus Tennemi jusqu'à Magdebourg, où prit fin la retraite de Russie.

Le maréchal Bessières, qui commandait toute la cavalerie de la garde, m'envoya à Francfort-su r-le-Mein pour recevoir 2,000 chevaux offerts à l'Empereur pour remonter la cavalerie de la garde par les princes allemands de la Confédération du Rhin. Le maréchal m'adjoignit un officier et quelques vieux maréchaux des logis chefs des régiments de cavalerie de la garde.

L'accomplissement de cette mission m'occupa plusieurs semaines,* mais cette besogne me permit de me reposer un peu, car j'habitais la même maison que mon vieux camarade et ami Tascher, que son mauvais état de santé avait fait nommer gouverneur de Francfort.

Le prince Dominique Radziw^ill, qui avait commandé comme colonel pendant toute la campagne de Russie le 8^ régiment de lanciers polonais du duché de Varsovie, fut nommé par l'Empereur major au régiment de chevau-Iégers lanciers polonais de la garde. Il prit son commandement au régiment après la bataille de Leipzig.

Le régiment reçut comme cantonnement la

ville de Grima, mais il arriva bientôt à Friedberg, auprès de Francfort; c'est là qu'il fut complété par 500 hommes choisis parmi les meilleurs de la division du général Dombrowski, et par le reste des lanciers lithuaniens de la garde, qui avaient perdu tant d'hommes à la bataille de Slonim, y compris leur chef, le général Konopka.

De cette manière, le régiment de chevaulégers lanciers de la garde comprit dix escadrons au lieu de cinq : six escadrons restèrent à Friedberg, les quatre autres, qui étaient ceux qui étaient revenus de Moscou, étaient déjà partis au mois d'avril par Fulde et Weimar pour la. ligne de bataille, sous le commandement du prince Dominique Radziwill.

Je commandais les deux premiers escadrons et Jerzmanowski les deux autres.

Combat de Weissenfels. — Combat de Kaja. — Attaque de nuit de cavalerie. — Marche sur Dresde et Bautzen. — Réflexions sur l'emploi de l'infanterie et de la cavalerie à r avant-garde. — Bataille de Bautzen. — Combat de Reichenbach. — Mort de Duroc. — Mission à Pleiswitz. — Le projet de traité de paix : abandon de la Pologne. — Ma démission. — Séjour à Londres. — Le débarquement de l'île d'Elbe. — Le maréchal Oudinot à Metz. — Rentrée à Posen.

La campagne de Saxe commença le 1**^ mai 1813. L'Empereur était venu nous retrouver à Naunbourg; c'est le lendemain 1" mai qu'eut lieu à Weissenfels le premier combat.

La ligne de la cavalerie ennemie se montra sur les hauteurs avec de l'artillerie. L'Empereur envoya en reconnaissance le maréchal Bessières avec notre premier escadron. Les Russes ne tirèrent que quelques coups de canon sur nous.

Un boulet frappa à la tête le maréchal Bessières, qui se trouvait à 30 pas en avant de mon escadron; le même boulet tua également mon

marécïial des logis chef Jordan, qui se trouvait sur le flanc droit.

L'Empereur confia au maréchal Soult le commandement de la garde. Il se porta en avant le jour même, accompagné par nous. La cavalerie et rartUlerle ennemies se retiraient devant nous du côté de Lûtzen, où le quartier général de l'Empereur fut Installé. Nous campâmes près de la ville.

Le 2 mal, la marche fut continuée vers Leîpslg.

Le prince Eugène et son corps formaient la tète; derrière lui marchait la garde Impériale; à notre droite, le corps du maréchal Ney, qui occupait le village de Kaja. Derrière la garde suivait le corps du maréchal Marmont, et enfin le corps du général Bertrand, aide de camp de l'Empereur.

Vers 10 heures du matin nous entendîmes une très forte canonnade, et des feux de mousqueterle derrière le village de Kaja. Toute l'armée prussienne et russe attaquait subitement le corps du maréchal Ney, composé seulement de jeunes soldats du premier ban. Ils ne purent soutenir cette attaque vigoureuse de l'infanterie ennemie, appuyée par une nombreuse artillerie, et abandonnèrent Kaja. Tout le corps de Ney fut mis en déroute, les jeunes

soldats jetaient à terre leurs armes, qui jon* chaient le terrain sur lequel nous arrivions justement. L'instant était des plus critiques. L'Empereur se trouvait à cheval à la tête de la garde en marche ; il envoya l'ordre au prince Eugène de se déployer à droite; de la sorte il se rapprochait de l'Empereur. Celui-ci, tournant son cheval, nous donna l'ordre de le suivre au trot, et ordonna à l'infanterie de la garde qui se trouvait derrière (c'était de la jeune garde) et à l'artillerie de la garde de nous suivre.

Au bout d'une demi-heure nous nous arrêtâmes entre la route et le village de Kaja, et nous déployâmes sur une ligne, vis-à-vis de ce village, sur les champs où les débris des jeunes soldats de Ney s'enfuyaient encore.

L'armée française entière, avec ses cent vingt mille hommes, marchait en colonne vers Leipsig, où l'Empereur espérait trouver l'ennemi; il s'était préparé en conséquence à la déployer en avant, il lui fut encore plus facile de manœuvrer pour la déployer sur la droite.

Tous les corps français, par un mouvement de flanc, se portèrent sur la droite, tandis que la garde seule fit en une demi-heure un mouvement rétrograde pour se porter sur le point menacé, c'est-à-dire vis-à-vis du village de Kaja déjà occupé par l'ennemi.

Lorsque nous arrivâmes devant Kaja, nous fûmes reçus par des salves d'artillerie et par une fusillade venant des jardins.

L'Empereur donna Tordre de ne pas laisser passer les fuyards de Ney entre nos escadrons : ils furent obligés de se retirer derrière notre aile gauche, c'est-à-dire entre nous et la jeune garde qui s'avançait. Par suite, au lieu de se disperser dans la plaine, ils furent forcés de se masser pour échapper par cet intervalle aux boulets de l'ennemi. C'étaient les derniers, qui avaient résisté le plus longtemps dans le village; la plupart étaient des officiers et des sous-officiers, tous vieux soldats : il fut donc assez facile de les reformer derrière nous, car ils n'avaient pas jeté leurs armes comme les plus jeunes soldats, mais ils étaient peu nombreux.

L'artillerie arriva enfin : l'Empereur titmettre de suite deux batteries en position, et fit former derrière nous la jeune garde en colonnes.

L'ennemi ne déboucha pas du village, dont il avait mis toutes les maisons en état de défense, et l'épaisse colonne de sa cavalerie se plaça à gauche de Kaja, si près de nous que nous pouvions reconnaître en première ligne un régiment de cuirassiers et un régiment de hussards noirs à côté. Nous entendions distinctement les commandements qu'on leur faisait pendant les

très courts intervalles où le canon cessait de gronder. Nous pouvions aussi remarquer différents mouvements dans les colonnes placées en arrière de ces régiments.

Nous étions sûrs que l'ennemi allait se jeter sur nous, et nous attaquer avec une cavalerie assez nombreuse pour envelopper notre droite. Nous étions bien préparés à les recevoir, mais ils avaient perdu trop de temps en mouvements préparatoires, et le moment décisif pour eux passa bien vite.

A la guerre, un commandant d'armée doit avoir la décision prompte, car un mouvement avantageux à un moment donné devient inexécutable cinq minutes plus tard. La décision et la présence d'esprit sont les qualités sine qua non d'un chef.

Les batteries françaises se succédaient à chaque instant sur la ligne de bataille. L'Empereur ordonna à toute l'artillerie de diriger ses feux sur le village, et fit aussi avancer mes deux escadrons par pelotons à droite. Les deux autres escadrons commandés pas Jerzmanowski firent la même manœuvre à gauche, laissant un intervalle entre nous deux. L'Empereur tira son épée, se plaça entre les deux colonnes de la jeune garde, se lança avec elles sur le village et y pénétra sans qu'un coup de fusil fût tiré; la

fusillade des jardins avait cessé. La cavalerie ennemie ne bougea pas. La situation avait changé : de la défensive nous passions à Toffensive. Le corps du maréchal Marmont se montrait au loin sur notre aile droite.

Il est probable qu'à la vue du corps de Marmont en marche, la cavalerie ennemie si nombreuse s'arrêta pour préparer quelque manœuvre; l'attaque de l'ennemi pour envelopper l'aile droite française aurait eu plus de chances de succès s'il eût employé utilement cette cavalerie au lieu de défendre avec toutes ses forces les villages de Kaja, Rahna et Gôrschen, qui devinrent son tombeau. Quelques moments plus tard, l'Empereur nous envoya l'ordre de le suivre, et nous traversâmes le village rempli de morts et de blessés : à plusieurs endroits ces malheureux, Français ou ennemis, étaient couchés pèle-méle les uns sur les autres. Nous vîmes en particulier un gigantesque soldat de la garde prussienne et un petit soldat français tout jeune placés comme s'ils s'embrassaient : on eût dit un père et sou fils, comme le remarqua à leur vue le général Lefebvre-Desnouettes qui se trouvait à la tète de mon escadron. C'est lui qui avait été fait prisonnier en Espagne par les Anglais. Il me raconta que, pendant sa captivité dans une petite ville du centre de l'Angle-

terre, il avait trouvé un négociant qui avait préparé son évasion pour 100 guinées : on l'avait transporté au bord de la mer, d'où un contrebandier Tavait amené sur la côte française.

Après avoir traversé Kaja, nous nous formâmes derrière la jeune garde qui poursuivait l'ennemi en retraite de toutes parts.

' Le prince Eugène avait eu plus de difficultés sur notre aile gauche. Il avait en face de lui un corps russe commandé par Wittgenstein, qui ne commença à se retirer qu'en voyant la jeune garde poursuivre vivement les corps prussiens, et quand l'artillerie l'attaqua de flanc.

Toute la ligne ennemie était alors en retraite devant nous; la cavalerie ennemie, à notre aile droite, se retirait aussi, poursuivie par les marins de Marmont, et plus loin à droite par le corps du général Bertrand.

Nous n'avions plus que 2,400 cavaliers; l'Empereur ne voulut pas les employer, pour ne pas en diminuer le nombre; mais il est bien étrange que la cavalerie ennemie, si nombreuse, n'ait rien osé entreprendre !

A la chute du jour. Napoléon ordonna à tous les corps de s'arrêter, mais de rester sous les armes. Avant qu'il fît tout à fait sombre, nous vîmes la cavalerie ennemie s'arrêter, tandis que l'infanterie continuait sa retraite.

Là nuit devenait sombre et noire, Tartillerie cessait de tirer. Le général Lefebvre-Desnouettes s'approcha de moi et me dit de le suivre avec un escadron. Nous passâmes devant notre infanterie qui était à 1,000 pas de l'ennemi; j'accompagnais le général à quelques pas en avant de l'escadron, quand nous aperçûmes à notre droite quelque chose qui ressemblait à une ligne de troupes. Une bande de ciel un peu plus claire sur l'horizon nous permettait de la distinguer malgré l'obscurité.

Le général commanda de s'arrêter, et j'allai dans cette direction avec le lieutenant Leski du premier peloton, pour voir mieux. En avançant de 200 à 250 pas, nous aperçûmes distinctement cette ligne, et nous entendîmes le bruit de cavalerie en marche, et les commandements « Halte!... poste!... »

Nous étant ainsi assurés que cette ligne était de la cavalerie ennemie, nous retournâmes au pas vers l'escadron, et nous aperçûmes sur la gauche un cavalier auprès de son cheval.

En arrivant près de lui, je le reconnus à son casque pour un Russe ou un Prussien (les deux avaient les mêmes casques). Je saisis les rênes du cheval, et le soldat, qui me parut un peu ivre, me cria : « Werda? » Ces deux mots me suffirent pour reconnaître sa nationalité, et je

lui ordonnai de monter à cheval. Je tenais en main la bride du cheval du Prussien, Leski se tenait de Tautre côté. Cet homme ne résista pas, mais il voulut expliquer pourquoi il avait quitté les rangs et avait mis pied à terre. Je lui imposai silence, et quoique ivre, il parut comprendre qu'il lui fallait se taire. *

Quand nous arrivâmes près du général Lefebvre, qui se tenait avec son aide de camp à 10 ou 15 pas en avant de l'escadron, j'interrogeai mon prisonnier : je lui demandai quel était son régiment. 11 me répondit qu'il appartenait au jer régiment de cuirassiers de Brandebourg. « Où est votre régiment? — Il ne doit pas être à plus de cent pas, car il n'y a qu'un moment que je l'ai quitté. » Quand je traduisis ces questions et ces réponses au général Lefebvre, il tira son sabre en disant assez haut :

« Ah ! ah ! ils veulent se jeter sur nous à l'improviste. Allons! attaquons-les! Ils ne pourront pas nous compter dans l'obscurité ! » Mais au même instant, l'Empereur, qui avait suivi l'escadron avec quelques officiers à notre insu, se montra devant le général Lefebvre, l'entendit parler, et l'appela en lui disant :

«Lefebvre, tu es toujours le même, toujours fou ! Que l'escadron reste où il est! »

Puis il m'ordonna de questionner encore le

cuirassier prussien. Celui-ci, qui nous avait enfin reconnus, prit peur malgré son ivresse et nous répondit assez clairement « que vers minuit, 20 régiments de cavalerie (on l'avait probablement dit aux troupes) devaient se jeter sur le camp français. »

L'Empereur nous fit retirer, et nous rentrâmes en l'accompagnant derrière la ligne d'infanterie qui était toujours l'arme au bras. L'Empereur envoya aussitôt l'ordre sur toute la ligne que chaque division envoyât à 100 pas en avant, dans le plus grand silence, un bataillon, qui se formerait en carré et resterait en place.

Avant minuit nous entendîmes devant nous le bruit de la cavalerie ennemie; cela ne dura pas plus de cinq minutes, lorsqu'un de nos carrés à droite fit feu. Le bruit des cavaliers grandit en face de nous, mais le carré d'infanterie qui se trouvait juste devant nous ne tira pas.

Le feu du premier carré effraya tellement nos chevaux qu'il fallut reformer les escadrons.

Une attaque de cavalerie pendant la nuit ne réussit presque jamais, car la moindre ligne d'infanterie suffit à l'arrêter, et force la cavalerie à se retirer en désordre. C'est probablement ce qui est arrivé à la cavalerie russo-prussienne. Une pareille attaque ne

devrait être exécutée qu'une heure avant le jour, pour profiter du désordre de Tennemi si elle réussit.

Ce jour-là, l'Empereur, n'ayant pas assez de cavalerie sous la main, n'avait pu placer de grand'gardes et de vedettes, ni envoyer de patrouilles en avant de toute la ligne d'infanterie; c'est pourquoi il avait fait rester sous les armes toute la première ligne d'infanterie ; peutêtre avait-il été informé par un espion des intentions de l'ennemi.

A deux heures du matin, il fit remplacer la première ligne d'infanterie, car la deuxième ligne et la réserve avaient déjà pris quelques heures de repos. La deuxième ligne resta sous les armes depuis deux heures jusqu'au matin.

Nous quittâmes aussi notre position à deux heures du matin et suivîmes l'Empereur à Lûtzen : nous campâmes près de la ville, au même endroitoù nous avions passé la nuit précédente. Mais nous n'y restâmes pas longtemps, car au point du jour nous accompagnâmes l'Empereur qui quittait Lûtzen.

Nous traversâmes de nouveau Kaja, et rejoignîmes l'infanterie déjà en marche sur Pegau par la grande route, plus courte pour aller à Dresde que la route de Leipsig.

Notre marche sur Dresde fut signalée presque

chaque jour par de petits combats entre notre avant-garde et l'arrière-garde ennemie.

Nous nous trouvâmes quelquefois en position sur des hauteurs d'où nous vîmes très bien de ces engagements. Ces combats étaient vraiment extraordinaires : de notre côté il n'y avait que de l'infanterie à se battre, du côté ennemi que de la cavalerie. L'infanterie s'avançait en colonnes précédée de ses tirailleurs, qu'on n'envoyait jamais trop en avant, en raison de la nombreuse cavalerie ennemie et de la nuée de cosaques qui s'y trouvaient.

L'infanterie française marchait toujours dans cet ordre sans presque s'arrêter, et lorsque l'ennemi montrait sa nombreuse artillerie, la colonne se déployait sans cesser d'avancer. Entre les bataillons se trouvaient des canons, que l'on mettait en batterie quand l'occasion était favorable, pour tirer sur l'ennemi qui semblait changer sa retraite en offensive.

Il eût certainement beaucoup mieux valu placer de la cavalerie en avant-garde ; cependant cette marche de Lûtzen à Dresde, puis à Bautzen, prouve qu'il n'est pas nécessaire de mettre tant de cavalerie à l'avant-garde qu'on ne le fait d'habitude, et où souvent on la perd en l'employant trop. Il faut en effet que la cavalerie soit toujours sur le qui-vive, les chevaux tou-

jours sellés : de la sorte on l'abîme bien vite, comme Ta bien montré l'emploi exagéré qu'on en a fait pendant la campagne de Russie.

Le roi Murât avait toujours sous la main comme avant-garde une cavalerie nombreuse, et souvent, elle était tout entière obligée de s'arrêter pour la simple traversée d'un bois, quand celui-ci était occupé par quelques centaines de tireurs à pied ennemis; il fallait attendre l'arrivée d'un bataillon d'infanterie française pour dégagerle passage. Pendant la marche sur Bautzen, l'infanterie ne souffrit pas beaucoup, à ce qu'on m'a appris, quoiqu'elle formât l'avant-garde sans cavalerie ; elle perdit pourtant quelques hommes parle feu de l'artillerie; les attaques que fit sur elle la cavalerie ennemie n'eurent de succès nulle part.

Pour terminer ces réflexions sur le service d'avant-garde de l'infanterie, il faut que je me permette d'anticiper sur les événements ultérieurs. Après les batailles de Bautzen et de Haynau, l'infanterie ne fut pas employée à propos comme avant-garde. La division du général Maison s'arrêta devant Haynau, au lieu de se placer derrière la ville, se couvrit par quelques faibles grand'gardes et sentinelles, forma les fusils en faisceaux et se dispersa pour chercher des provisions dans la ville. La cavalerie en-

nemie, couverte par une forêt voisine, se jeta subitement sur les sentinelles et les grand'gardes, les sabra, arriva jusqu'aux faisceaux, sabra leurs gardes et se retira. La perte en hommes ne fut pas grande, mais cette surprise eut une influence morale fâcheuse sur Tinfanterie.

Cet accident ne se fût jamais produit si la division s'était arrêtée derrière la ville, avait envoyé en avant d'elle un bataillon occuper les maisons extérieures, en le couvrant naturellement par des grand'gardes et des sentinelles. Lorsque Tavant-garde ne peut s'installer à côté d'une ville ou d'un village, et que les circonstances l'obligent à les traverser et à prendre position en avant, il faut bien se garder et n'envoyer les hommes que par détachements chercher des vivres, du bois et de la paille. Mais l'armée française n'a jamais su se bien garder.

Je répète ici qu'on ne doit pas poser en principe qu'une avant-garde n'a pas besoin de cavalerie ; pendant ces marches ce fut la nécessité qui obligea l'infanterie à assurer seule le service d'avant-garde. Il est beaucoup mieux d'avoir de la cavalerie pour l'employer en grand'gardes, vedettes, et surtout en patrouilles et reconnaissances; mais pour ce service, il n'y a pas besoin d'en avoir beaucoup.

A mon avis, on devrait garder en réserve la plus grande partie de la cavalerie, pour remployer pendant la bataille et pour la charger de la poursuite après la victoire.

Je ne demande pas d'épargner la cavalerie; au contraire, je conseille de s'en servir avec vigueur, mais seulement quand la situation du combat et le moment sont propices. Je ne demande pas que pendant la bataille on la tienne loin en arrière, elle doit être derrière l'infanterie, tout auprès ou à côté si le terrain est découvert, pour qu'elle soit toujours prête à se jeter sur l'ennemi et à le détruire à chaque instant, aussitôt que l'occasion favorable se présente.

Il est vrai que le canon et le fusil lui font perdre plus d'hommes si elle est sur la ligne que si elle est loin en arrière. Mais l'expérience a montré qu'une cavalerie qui est restée plusieurs heures exposée au feu charge l'ennemi avec beaucoup plus de vigueur, malgré les pertes qu'elle a subies.

Je ne veux donc pas placer la cavalerie à l'abri . u feu, mais 1 en:vwerLàJ-^attamie-^^la-ciiame

quan-a-4a-jxex^es^te y oolige.

Les Français n'ont jamais su ménager leur cavalerie. A l'exception de la campagne de Saxe, ils en mettaient toujours trop à l'avant-garde et

envoyaient des patrouilles et des reconnaissances trop nombreuses; ils abîmaient ainsi leurs che* vaux et perdaient trop de monde, surtout avec les cosaques, habitués à dresser des embuscades et très habiles à la guerre d'avant-garde.

Nous fîmes notre entrée à Dresde, dans la vieille ville, le 8 mai, sans rencontrer d'obstacles. Le pont sur l'Elbe était à moitié détruit; de l'autre côté du pont, dans la ville neuve, les Russes avaient placé des canons et tiraient sur tout ce qui se montrait en face d'eux.

L'Empereur ordonna à son officier d'ordonnance Garaman d'amener une batterie de la garde sur le bord de l'Elbe. C'était vraiment un plaisir de le voir enlever officiers et canonniers et prendre ses dispositions. A peine la batterie avait-elle tiré trois ou quatre salves de ses six pièces qu'on aperçut un grand désordre parmi les Russes de l'autre côté de la rivière. En une demi-heure leurs canons et leurs troupes avaient disparu.

Du côté gauche de Dresde se trouvaient les troupes du génie françaises ; elles jetèrent un autre pont sous la protection de 60 canons que le général Drouot fit mettre en batterie sur les hauteurs de Prûsnitz. Le même jour on répara le pont en partie détruit (une seule arche avait sauté), au moyen de poutres en bois.

Le 10, le corps du prince Eugène traversa le pont et se mit en marche sur Bautzen; il fut suivi par le corps du maréchal Marmont.

L'Empereur suivit la même route avec la garde le 18 seulement, après le retour du roi de Saxe de Prague, où il était allé se cacher à l'arrivée des Russes.

Nous fîmes la route de Dresde à Bautzen dans la même journée. Le jour même, le 18, TEmpereur montait à cheval et passait presque toute la nuit à parcourir la ligne des grand'gardes et des vedettes, pour reconnaître les positions de l'ennemi d'après ses feux de bivouacs.

L'Empereur pensait que l'ennemi défendrait les positions avantageuses qu'il occupait près de Bautzen, car la ville était facile à mettre en état de défense. A gauche, se trouvent des hauteurs assez importantes, et à droite commencent les petites montagnes qui séparent la Saxe de la Bohème.

L'Empereur ordonna toutes les dispositions pour la bataille du lendemain, et les corps exécutèrent tous ensemble un mouvement en avant.

Le maréchal Oudinot avança à droite, Marmont au centre vis-à-vis de Bautzen, et le maréchal Ney se porta sur Hoyerswerda avec l'ordre de déboucher sur notre aile gauche du côté de Bautzen.

Tous les corps se mirent en marche, la garde impériale au milieu, mais nous ne voyions pas Tennemi, sauf de petits détachements de hulans et une nuée de cosaques qui se retiraient; l'artillerie et l'infanterie restaient invisibles.

Nous dépassâmes Bautzen par la gauche, traversâmes la Sprée alors presque à sec, et ce n'est qu'à une demi-lieue au delà de Bautzen que nous aperçûmes les lignes ennemies près de Hochkirch.

Le soir arriva ; au coucher du soleil l'Empereur rentra à Bautzen où son quartier était établi dans l'évêché. Dès notre entrée dans la ville à sa suite, on nous distribua des billets de logement; nous installâmes nos chevaux dans leurs écuries, dessellés, à l'exception de l'escadron de service, comme en pleine paix. Les habitants nous préparaient à souper dans leurs maisons. C'était la première fois que nous jouissions d'un si agréable confort aussi près de l'ennemi ; mais nous étions gardés par l'infanterie en position à une demi-lieue de la ville. En ce moment on ménageait, on choyait presque la poignée de cavalerie qui restait à l'armée française après la campagne de Russie.

Nous reçûmes Tordre de seller nos chevaux et de les tenir prêts à 4 heures du matin. Mais nous ne sortîmes de Bautzen pour escorter

l'Empereur que vers 7 heures. Toute la cavalerie de la garde, c'est-à-dire quatre régiments en tout, fut placée sur une hauteur dominante, de sorte que l'ennemi pouvait nous voir d'Hochkirch.

Nous formions le centre et mettions en communication l'aile gauche et l'aile droite, car l'Empereur portait du centre sur la gauche le corps du maréchal Marmont et la cavalerie du général Latour-Maubourg; le maréchal Ney avait en effet envoyé prévenir d'Hoyerswerda qu'il avait rencontré de mauvaises routes et ne pourrait arriver en ligne que vers midi.

Au reçu de cette nouvelle, l'Empereur or donna de suspendre l'attaque de l'infanterie, mais la canonnade ne cessa pas, et sur notre aile droite, dans la montagne et au milieu des broussailles, le feu des tirailleurs continua sans interruption d'un côté comme de l'autre.

C'est au son de cette musique d'artillerie et de mousqueterie que l'Empereur se coucha sur un manteau déplié à terre et donna l'ordre qu'on ne le réveillât que dans deux heures; il s'endormit le plus tranquillement du monde devant nous.

Pendant ces deux heures, on entendit continuellement à notre aile droite, dans les montagnes, les sifflements des balles des tirailleurs

et des boulets d'une douzaine de canons que les Français y avaient amenés. L'ennemi avait sur ce point plus de canons que nous, car il avait eu tout le temps de se préparer à nous recevoir. Sur le centre, il n'y avait que les canons devant nous qui tiraient, et on entendait un feu assez faible des tirailleurs dans les ravins.

De temps en temps nous recevions des boulets ennemis, une quinzaine à peu près nous arrivèrent en ricochant, mais roulèrent jusqu'à nous sans vitesse, et sans nous faire aucun mal. Un obus tomba près de l'Empereur.

Vers une heure arriva le 7* régiment de lanciers de la légion de la Vistule. C'était un vieux régiment polonais, qui avait fait toutes les campagnes d'Italie, et revenait alors d'Espagne après s'être complété à Sedan au moyen de cadres et de cavaliers envoyés du corps polonais qui se trouvait au bord du Rhin. Le chef de ce régiment était le général Stokowski, ancien chef d'escadrons des chevau-légers de la garde.

Il était resté à Sedan pour former encore deux escadrons, et à ce moment le régiment était commandé par le colonel Tanski. On le plaça sur notre aile gauche, prolongeant la ligne de la cavalerie de la garde.

Napoléon dormait encore tranquillement

quand Tofficier d'ordonnance Bérenger arriva d'auprès le maréchal Ney, apportant la nouvelle que le corps du maréchal, après avoir parcouru des routes sablonneuses, débouchait sur l'aile droite de l'ennemi, qui était placé sur une hauteur qu'il avait fortifiée de retranchements, ainsi qu'on le voyait bien.

Le maréchal Duroc, qui se promenait auprès de l'Empereur, ne voulait pas le réveiller avant les deux heures écoulées, tellement tout le monde était habituée exécuter minutieusement ses ordres. Il regarda sa montre et dit: «Encore vingt minutes! »

Ces vingt minutes n'étaient pas encore passées, quand de fortes détonations d'artillerie se firent entendre sur les positions russes à notre aile gauche ; on pouvait voir non seulement la fumée, mais même les éclairs des salves.

Cette canonnade commença si subitement que l'Empereur se réveilla en criant : « C'est Ney qui attaque ! w II monta à cheval, envoya ses officiers d'ordonnance à tous les maréchaux avec l'ordre d'avancer, et ajouta : « Dans une heure, la victoire sera à nous, w

Mais il se trompait dans sa prévision de temps, car une heure était passée que l'aile droite de l'ennemi tenait encore en place, le feu ne cessait pas et semblait au contraire

augmenter; on entendait des salves de compagnies.

L'Empereur envoyait presque toutes les dix minutes ses officiers l'un après l'autre; aucun ne revenait. Il se plaça à peu près à 50 pas en avant de nous. Je m'avançai un peu plus près, car de ce point on pouvait mieux voir la situation.

L'Empereur regarda autour de lui, et ne voyant plus aucun officier d'ordonnance et m'apercevant, il m'appela en médisant : «Vite, Klaposki! (c'est ainsi que l'Empereur et tous les Français prononçaient mon nom), partez près de Ney, et dites-lui qu'il se dépêche, qu'il attaque avec toutes ses forces! Marmont s'approche déjà de son aile droite pour le soutenir.» Je trouvai le maréchal Ney au plus fort du feu, au milieu de colonnes d'infanterie repoussées et se formant de nouveau. Les premières colonnes que je rencontrai étaient des Wurtembergeois, se retirant dans un grand désordre, ensuite des colonnes françaises également en retraite, mais avec plus d'ordre.

Je répétai au maréchal les paroles de l'Empereur; le maréchal Ney me répondit en jurant : «Dites donc à l'Empereur que j'ai des Russes devant moi. Si j'avais eu des Prussiens, il y a longtemps que j'aurais enlevé la position. Main-

tenant je ne veux employerque des Français; je vais renvoyer en arrière les troupes alliées, elles ne valent rien contre les Russes. »

A ce moment s'avançaient déjà les quatre colonnes de réserve, composées seulement d'infanterie française, et elles dépassaient celles qui avaient été repoussées. Le maréchal se porta audevant de chacun, les saluant de son chapeau et les animant avec des paroles chaleureuses.

Les compagnies de grenadiers placés en tête des colonnes, la baïonnette croisée, sans tirer un coup, s'avançaient aussi vite qu'elles pouvaient sur les hauteurs. Beaucoup d'entre eux tombèrent, mais cela ne dura pas longtemps. Ils se trouvaient à environ 200 pas du sommet et des batteries russes quand le feu cessa ; en arrivant au faîte, ils trouvèrent les tranchées vides. Nous nous rendîmes aussitôt, sur le sommet, d'où l'on avait une vue superbe. Nous n'eûmes affaire derrière le village de Weissenberg qu'aux derniers hommes des colonnes russes ; elles avaient quitté leurs positions depuis déjà une demiheure. Leurs canons les suivaient au trot, et dans la plaine qui s'étendait entre nous et Weissenberg, la cavalerie ennemie forte d'à peu près 6,000 chevaux, placée sur deux lignes, couvrait la retraite de l'artillerie.

Les Russes se retiraient donc à temps pour ne

perdre que peu d'hommes; leur chef, le général Wittgenstein, avait jugé en temps opportun que les Français allaient s'emparer de ses positions, et que le corps du maréchal Marmont, qui s'avançait vers le village de Boschwitz, allait tomber sur son flanc gauche.

Dans l'attaque d'une position, il y a deux périodes. Pendant la première, l'assaillant perd beaucoup de monde par le feu de la défense, auquel il aurait tort de répondre. Dans la seconde, le défenseur, s'il défend opiniâtrement sa position, perd encore plus de monde, car les soldats qui l'attaquent, après s'être emparés de la position, ont une telle supériorité morale malgré les pertes subies qu'ils renversent tout ce qui se trouve sur leur chemin. Les Russes exécutaient bien la première partie de la défense, et évitaient prudemment la seconde. Ils se retiraient à temps, dans un ordre parfait, en déployant derrière eux une cavalerie nombreuse, à laquelle nous n'avions pas de quoi riposter.

Je revins à mon régiment, que je trouvai en marche suivant l'Empereur vers Hochkirch. Je ne vis pas la nécessité de lui faire mon rapport; de la place où je l'avais laissé, il avait vu parfaitement tout ce qui s'était passé du côté du maréchal Ney.

Il commençait déjà à faire sombre lorsque

330 CHAPITRE YI

nous arrivâmes à Hochkirch. Nous ne pouvions donc pas bien distinguer les tranchées que l'ennemi avait construites en avant de ce village, et qu'il avait abandonnées au moment où son aile droite se retirait.

Nous nous arrêtâmes pour camper à gauche de Hochkirch, près d'un village où était préparé le quartier impérial.

Le lendemain nous nous remîmes en marche pour accompagner l'Empereur vers Gôrlitz. Au bout de deux heures de route, nous entendîmes devant nous des coups de fusil et des coups de canon. Bientôt arriva près de nous le maréchal Soult, qui avait le commandement de la cavalerie de la garde depuis la mort du maréchal Bessières; il donna l'ordre au général Walther de marcher vers la droite avec la cavalerie de la garde, et de s'avancer sur les hauteurs où se trouvait l' arrière-garde russe, défendant le passage du petit village de Reichenbach. L'ordre du maréchal Soult portait en outre qu'une fois arrivés sur la hauteur, nous devions faire demitour à gauche et nous jeter sur le flanc de l'ennemi pour l'obliger à se retirer.

Nous partîmes aussitôt par pelotons à droite à travers champs, au trot tant qu'il fut possible; à une demi-lieue nous arrivâmes à un fossé profond bordé d'arbres sur les deux côtés : nous

fûmes obligés de nous arrêter pour le traverser deux par deux.

Lorsque mes deux escadrons furent passés, le général Lefebvre-Desnouettes qui marchait à notre tête me donna Tordre d'avancer au loin et de chasser les cosaques, dont une nuée se présentait devant nous. Je déployai mes deux escadrons, et m'avançai sur eux au pas : les cosaques se retirèrent en déchargeant leurs fusils sur nous. Nous avançâmes ainsi de 300 pas, pendant que les deux escadrons de Jerzmanowski passaient le fossé.

Nous arrivâmes près d'un autre fossé, mais moins profond. Les cosaques s'y étaient arrêtés et, abrités par les arbres, dirigeaient sur nous un feu plus nourri, en nous laissant arriver près d'eux; mais ils se retirèrent encore en nous voyant traverser le fossé en deux endroits. Après l'avoir traversé, nous aperçûmes derrière les cosaques une ligne de cavalerie ennemie. Je me portai à 50 pas en avant, et reconnus quatre escadrons, deux de dragons au milieu, deux de hulans aux deux ailes. Quand mes deux escadrons après leur passage se furent reformés en ligne, je me portai en avant avec eux, au pas. Le général Lefebvre se précipita vers moi en me disant de charger sur-le-champ; ce ne fut pas un ordre formel, car il ajouta qu'il avait

confiance en moi. Sur un ordre formel de mon chef, j'aurais commandé : « Au trot! » puis a Au galop! w sans ajouter le commandement « Marche ! » car on sait par expérience que les mouvements ne s'exécutent pas sur le champ de bataille comme pendant une revue où, après le commandement préparatoire : « Au galop » , on fait le commandement d'exécution : «Marche!»

Nous étions environ à 500 pas de l'ennemi. Je dis au général : « Permettez-moi, mon général, de m'avancer encore au pas pendant 150 pas, et ije pas faire immédiatement le commandement : « Marche ! » et je vous réponds que j'enfoncerai leur centre. » Il y consentit et retourna vers les escadrons de Jerzmanowski qui achevaient de traverser le fossé.

Nous marchâmes au pas encore pendant 300 pas, mais je prévins mes escadrons que lorsque je leur crierais : « Marche ! Marche ! » ils auraient à partir ventre à terre mais n'abaisseraient leurs lances que sur la figure des dragons.

Nous avançâmes toujours au pas, et arrivâmes si près des cavaliers ennemis que nous entendîmes des voix, de leurs officiers probablement s'adressant à leurs hommes, leur disant : « Szutka (1). »

(1) C'est une plaisanterie !

Nous n'étions pas à 200 pas d'eux quand je criai : « Marche ! Marche ! w et en un clin d'œil nous tombions sur leur ligne. Le capitaine Jankowski** se trouvait à ma droite, le lieutenant Gielgud*** à ma gauche ; le cheval de ce dernier se cabra en arrivant sur les dragons, et au même instant un officier de dragons lui porta un tel coup dans le ventre qu'il tomba de cheval ; il mourut quelques semaines plus tard.

Cette affaire ne dura que quelques secondes. Les dragons avaient bien tenu au premier moment, mais ils se troublèrent et commencèrent à fuir; les hulans en firent autant, sans avoir encore eu personne devant eux. Je ne pus voir combien d'ennemis étaient couchés par terre, car je passai trop vite; mes deux escadrons ne poursuivirent pas l'ennemi avec ordre, car les chevau-légers les mieux montés avaient dépassé les cavaliers ennemis qui avaient les plus mauvais chevaux, et les faisaient descendre à terre. J'aperçus bientôt une seconde ligne de hulans ennemis s'avançant sur nous : je m'arrêtai, et je venais à peine de donner à mes hommes l'ordre de se reformer, quand ces hulans nous chargèrent, avant que les chevau-légers fussent

** Devenu plus tard général en 1830.

*** Frère aîné du général du même nom en 1830.

en ligne. Ils se formèrent rapidement et je pus commander: a En avant, marche!» ; autrement les hulans tombaient sur nos escadrons arrêtés sur place. C'est une situation dans laquelle on ne doit jamais se trouver; nous venions de voir tout le mal que nous venions de faire aux dragons arrêtés tranquillement pour nous recevoir, et pourtant ils étaient deux fois plus nombreux que nous. Ils avaient tiré sur nous : nous nous en étions à peine aperçus, car un feu pareil, tiré à cheval, n'a aucune action sur de vieux soldats. Je partis donc au pas, et commandai aussitôt : « Marche ! Marche ! »

Les hulans russes, dans leur charge au galop, se désunirent un peu, mais cette fois leur attaque se confondit avec la nôtre; ils étaient plus nombreux que nous, et l'action allait tourner à leur avantage, si Jerzmanowski n'était arrivé avec ses deux escadrons. C'était certainement l'officier le plus expérimenté du régiment, plein de courage et de sang-froid. Il arriva juste à temps pour charger l'ennemi sur notre gauche, en s'approchant d'abord au pas, pour le charger de près plus vigoureusement. Les hulans s'enfuirent plus vite qu'ils n'étaient venus. Une quinzaine d'entre eux restèrent entre nos mains. Quelques-uns, grièvement blessés, gémissaient et s'adressaient à nous en

polonais. Gela me fit une pénible impression.

L'un d'eux se défendait avec son sabre, sans vouloir se rendre, mais un de mes chevau-légers lui cria : « Frère! nous sommes des Polonais comme toi! » Il jeta alors son sabre. On leur avait dit probablement que nous étions des Français habillés comme les lanciers polonais. Au milieu de la mêlée, un cosaque sortit je ne sais d'où, il était vieux avec une grande barbe et était à pied; il saisit d'une main les rênes de mon cheval, et cherchait de l'autre à me frapper avec la crosse de son fusil. En même temps, un officier de hulans se jetait sur moi avec son sabre pour me tuer. Je parai le coup avec le mien, et le cosaque n'avait pas eu le temps d'achever son geste qu'il tombait, percé par la lance du chevâu-léger Jaworski, qui reçut la croix de la Légion d'honneur pour m'avoir sauvé la vie. Je rencontrai plus tard ce brave à Maluszyn.

Nous ne revîmes plus nos hulans. Nos quatre escadrons se remirent en ligne. Nous étions bien loin des chasseurs à cheval de la garde qui traversaient les fossés en nous suivant; le général Lefebvre nous fit arrêter. Tout à coup nous aperçûmes un autre régiment de hulans russes qui remplaçait celui que nous avions repoussé, et s'avançait vers nous en ligne; à 500 pas

de nous, il prit le galop pour nous attaquer.

Le général Lefebvre, qui causait devant le front de nos escadrons avec Jerzmanowski et moi, voulut nous faire charger encore ce régiment.

Jerzmanowski connaissait Lefebvre - Des nouettes depuis longtemps; il lui dit que ce n'était pas la peine de charger les Russes, qu'ils avaient pris le galop de trop loin, se désuniraient par conséquent et n'arriveraient pas jusqu'à nous. En effet, nous vîmes bientôt leur ligne s'étendre exagérément; une centaine d'entre eux galopaient devant les autres, et la plus grande partie s'arrêta : il n'en arriva pas une dizaine à 100 pas de nous.

Le général Lefebvre-Desnouettes lança sur eux deux pelotons en fourrageurs, et bientôt nos cavaliers nous amenèrent six de ces hulans, probablement les plus mal montés. Nous reconnûmes alors que c'étaient des cosaques réguliers de rUkraine. L'un d'eux, avec un fort accent russe, nous dit en bon polonais, qu'ils étaient quatre régiments des mêmes troupes, commandés par le général Witt, et que ce général n'était pas présent à la bataille.

En voyant ces cosaques se disperser, après s'être formés si loin de nous, on en concluait que c'étaient de jeunes recrues, probablement

commandés par des officiers de même catégorie ; il faut que j'ajoute encore qu'ils se battaient contre nous à contre-cœur. J'appris plus tard que ces régiments avaient été formés l'année précédente par la noblesse polonaise de l'Ukraine pour faire cause commune avec l'armée française qui marchait sur Moscou ; mais quand la balance pencha en faveur des Russes, les mêmes nobles polonais, pour se faire pardonner par les Russes, offrirent à l'empereur Alexandre les quatre régiments de ces troupes.

Bon gré, mal gré, les fils de l'Ukraine se dispersèrent devant nous, et nous n'eûmes plus affaire plus tard, et rarement, qu'aux cosaques du Don.

Le général Walther, après m'avoir adressé ses félicitations pour les charges exécutées, nous fit faire demi-tour par pelotons à gauche, et marcher en montant la côte vers la position qu'occupait l'arrière-garde russe pour empêcher l'infanterie d'entrer dans Reichenbach . Cette arrière-garde était commandée par le général Miloradowitch. Il y avait là 40 canons, dont le tir mitraillait directement la seule rue de la ville, de telle sorte que l'infanterie française ne pouvait bouger de derrière les maisons.

Jerzmanowski monta le premier en haut de la côte avec notre aile gauche, et la forma aussitôt

en ligne; je déployai mes escadrons à droite. Quand Jerzmanowski parut avec ses deux escadrons, les Russes tournèrent une partie de leurs canons sur lui, et aussi sur mes hommes avant que j'eusse pu les former. Un régiment de hussards russes se présentait en même temps à quelques centaines de pas sur notre droite, ce qui m'obligea à faire un changement de front, et à marcher au-devant de lui avec mes deux escadrons. Mais, en faisant ce changement de front à droite, nous exposâmes notre flanc, de sorte que les obus russes enfilèrent nos rangs, et nous firent perdre en dix minutes plus d'hommes que ne nous en avaient coûté les charges précédentes. Les escadrons de Jerzmanowski, en arrivant sur la ligne à notre gauche, se trouvaient plus près des canons et perdirent plus de monde que nous, mais nous chargeâmes sans délai les hussards, qui, à 60 pas de nous environ, firent un à droite et se dispersèrent en arrière; ils s'arrêtèrent devant la ligne des cuirassiers russes, la traversèrent et allèrent se reformer derrière elle.

Les chasseurs de la garde arrivaient à leur tour en face des canons russes. Les dragons et les grenadiers de la garde restaient en ligne derrière la hauteur, mais, comme je l'appris plus tard, ils perdirent néanmoins plus de

monde que nous. Ces faits s'expliquent par le fait que les Russes tirent le plus souvent à ricochet. Les boulets et les obus tombaient à terre devant nous, ricochaient au-dessus de nos têtes, et allaient retomber le plus souvent derrière le monticule.

Quand, avant de charger, nous avions formé nos quatre escadrons en ligne, nous ne les avions pas placés sur le sommet même, mais un peu plus bas au delà, car il se trouvait entre nous et les Russes une plaine unie. Je m'approchai de Jerzmanowski : j'avais à peine quitté ma place que trois boulets y vinrent exactement tomber, l'un après l'autre, et passèrent en ricochant au-dessus des escadrons.

Les chasseurs à cheval qui nous avaient remplacés pendant que nous chargions les hussards russes, perdirent aussi moins de monde que les dragons et les grenadiers de la garde.

Les chasseurs de la garde ne tardèrent pas à venir à notre aide, le général Walther ayant probablement aperçu la ligne des cuirassiers devant nous. En premier arrivèrent les mamelucks, qui formaient le premier escadron des chasseurs à cheval, ils passèrent à notre gauche et s'avancèrent aussitôt vers les cuirassiers russes. Le commandant de ceux-ci ne pouvait supposer qu'un seul escadron allait se jeter sur

une brigade, car on voyait bien qu'il y avait deux lignes de cuirassiers. Les mamelucks s'avancèrent au pas; à 50 pas et même moins, ils déchargèrent sur l'ennemi leurs carabines; l'aile droite des cuirassiers s'enfuit en entraînant dans sa fuite tout le régiment. C'était le moment où nos escadrons arrivaient aussi près des cuirassiers, mais nous n'eûmes pas à les attaquer, car ils se retiraient en désordre en arrière et à droite vers leur seconde ligne.

Nous reçûmes ensuite l'ordre de revenir à notre première position, c'est-à-dire en face de celle qu'occupait Miloradowitch. A notre place vint le régiment de cuirassiers saxons, à collets jaunes, que je ne connaissais pas encore. Il devait être formé de nouvelles recrues, car leurs officiers ne purent les maintenir dans cette position, ^t nous dûmes aller les remplacer de nouveau.

Les canons de Miloradowitch redoublaient alors leur feu pour couvrir la retraite des Russes. A peine venions-nous de remplacer les Saxons, qu'une pluie de boulets et d'obus s'abattit autour de nous, mais bien peu tombèrent dans nos rangs. Un obus fit explosion entre le capitaine Jankowski et moi; un éclat frappa légèrement le capitaine à la cuisse; je fus aussi contusionné assez sérieusement au bras droit, mais

je ne descendis pas de cheval aussitôt, j'attendis la fin de la bataille. Assez loin derrière nous était placée la cavalerie du général Latour- Maubourg, entre nous et Tinfanterie française et saxonne qui débouchait de Reichenbach. Cette division perdit quelques hommes par le feu de l'artillerie, sans pourtant approcher de Tennemi.

Le général Miloradow^itch se retirait. Ses canons défilaient au trot au milieu de son infanterie. Derrière eux, Tinfanterie française sortait déjà de Reichenbach. Ses tirailleurs français couvraient les hauteurs.

Nous perdîmes bientôt de vue Tinfanterie russe; quelques canons, escortés de cavalerie, tiraient encore sur nous de temps en temps, lorsque l'Empereur, accompagné par nous, se mit en marche vers Gôrlitz.

Un des derniers coups de canon blessa mortellement près de l'Empereur le maréchal Duroc, qni mourut dans la nuit même.

L'Empereur aurait pu entrer à Gôrlitz ce même jour, mais Duroc était presque mourant; il ordonna de s'arrêter, fit dresser les tentes sur place, et passa presque toute la nuit auprès du maréchal agonisant.

Nous reçûmes l'ordre de camper près d'une forêt, voisine des tentes impériales. Toute la ca- :

valerie de la garde était réunie autour du bivouac de l'Empereur.

Quand je voulus descendre de cheval et touchai à cet effet ma selle avec la main droile, je sentis une vive douleur dans le bras. Le lendemain je ne pus me raser, et je dus employer à cet effet une main étrangère, tandis que je me faisais entourer le bras de bandages.

Mais le soir j'étais consolé, car les généraux de la garde, Walther, Lefebvre-Desnouettes, Le Fort, étaient venus me voir au camp, et me féliciter des charges si heureusement exécutées par nous. Je fus vraiment enchanté quand ils m'adressèrent les paroles suivantes : « Si quelqu'un est plus brave que nous, si quelqu'un se bat mieux que nous, c'est vous! m II faut posséder un sentiment bien élevé de son propre courage, pour donner ainsi la première place à un autre.

Le combat de Reichenbach fut livré le 22 mai 1813; il est resté mémorable parce que la cavalerie française, malgré son énorme infériorité numérique, y eut seule un rôle actif.

Le lendemain nous traversâmes Gôrlitz, puis continuant notre route vers Buntzlau, nous allâmes camper près de Waldau. Le 25 nous nous rapprochâmes encore de Buntzlau; le

26 nous traversâmes Haynau, où la cavalerie prussienne avait assailli la division du général Maison, qui avait placé son infanterie dans une situation bien imprudente. 11 avait fait camper toute sa division devant la petite ville de Haynau, et, après avoir laissé l'infanterie mettre ses fusils en faisceaux, permis aux hommes de se disperser dans la ville pour chercher des provisions et de la paille. Il n'était resté que 200 hommes en armes, en grand'gardes et sentinelles. La cavalerie prussienne lui tendit un piège, profitant de ce qu'elle était couverte par les bois qui se trouvent à gauche de la route de Haynau. Les Prussiens avaient pu voir de là que les Français ne s'étaient pas gardés. Ils tombèrent sur les grand'gardes et les sentinelles, les sabrèrent et dispersèrent les armes, et s'enfuirent. Cette attaquen'aurait jamais réussi, si le général Maison, au' lieu de camper devant la ville, s'était établi en avant, en faisant occuper les maisons extérieures par un bataillon, et avait placé, à défaut de cavalerie, les grand'gardes et les sentinelles à une faible distance autour de sa division. Nous arrivâmes quelques heures après cette attaque, et nous ne vîmes rien; la division était dans son camp : il manquait environ 150 hommes tués ou blessés, il y avait beaucoup de fusils brisés; les canons restaient intacts, car justement pendant

344 CHAPITBE VI

cette attaque, les soldats du train avaient mené leurs chevaux à Tabreuvoir.

Nous campâmes ce jour-là devant Haynau, où r Empereur arriva le 28.

Il forma toute l'infanterie en deux colonnes debataillons, c'est-à-dire surla largeur d'un front de bataillon. La cavalerie et l'artillerie marchaient au centre avec lui, et c'est dans cet ordre que nous poursuivîmes pendant deux lieues notre marche sur Liegnitz. Le spectacle était vraiment admirable, de voir ces 100,000 hommes en marche sur une plaine si étendue qu'on pouvait voir parfaitement les deux colonnes.

Arrivé près de Liegnitz, l'Empereur donna l'ordre au maréchal Soult de se mettre à la tète de la cavalerie de la garde et de faire le tour de la ville par la droite pour capturer quelques troupes ennemies, si l'ennemi avait fait sa retraite par cette route. Nous voilà donc au trot ^ droite. Au sud de Liegnitz se trouve un long irillage qu'il nous fallut traverser. Ce village est traversé par un ruisseau, qu'il nous fallut passer sur un pont assez étroit. Gela allongea tellement notre colonne qu'après avoir traversé le village avec mes deux escadrons et pris le trot aussitôt après en être sorti, je m'éloignai un peu de notre colonne, et je remarquai quelques cavaliers ennemis, séparés des autres, en retraite de-

vantnous. Quand nous arrivâmes à leur hauteur, j'aperçus 4 escadrons formés en ligne. Je formai aussitôt les miens et nous nous arrêtions à peine quand j'aperçus ces 4 escadrons s'avançant au trot, leurs trompettes sonnant la charge. J'avançai au pas pour les recevoir. Le commandant de nos adversaires était sûrement un officier peu expérimenté, carà peine avaient-ils fini de sonner la charge, que ses trompettes sonnèrent : Halte! Il ordonna le signal de : Demi-tour en arrière, et ils commençaient à se retirer au trot quand nous tombâmes sur eux. Chose bien naturelle, ils se dispersèrent. Les cavaliers les plus mal montés tombèrent entre nos mains : nous aurions pu facilement en prendre davantage si leur infanterie n'avait pas été si près, en colonnes. Elle ne s'arrêta pourtant pas, au contraire elle se retirait avec une telle hâte qu'on n'avait jamais vu de l'infanterie prussienne se sauver aussi vite.

Ces troupes se retiraient de Liegnitz à Javs^orz. Peut-être aurions-nous pu prendre cette division d'infanterie tout entière (à ce que nous dirent nos prisonniers), si le reste de notre régiment et les chasseurs à cheval avaient pu traverser le village.

Nous campâmes et passâmes la nuit à la place même où nous avions fait nos prisonniers, qui appartenaient à la garde prussienne. Il y avait

parmi eux des hussards, des dragons, et quelques cosaques berlinois, porteurs de barbes encore plus longues que celles des cosaques du Don; en tout environ 150 hommes.

Le 30 mai, nous fîmes une reconnaissance vers Jaworz sous le commandement du général Flahaut, aide de camp de l'Empereur. Le maréchal Marmont se dirigea également avec son corps sur ce village, mais par une autre route à notre droite.

A une lieue de Liegnitz, nous aperçûmes des cosaques devant nous. Le général Flahaut monta sur un moulin à vent et reconnut quelques régiments de cosaques, et derrière eux une cavalerie nombreuse. 11 avait, me dit-il, l'ordre de l'Empereur de communiquer avec le maréchal Marmont, mais voyant l'impossibilité de nous faire jour à travers cette cavalerie ennemie avec mes deux escadrons, je lui fis la proposition d'écrire au crayon ce qu'il avait à dire à Marmont de la part de l'Empereur, et je lui dis que j'enverrais deux de mes chevau-légers parlant l'allemand, qui se chargeraient d'arriver pendant la nuit auprès du maréchal Marmont en traversant les lignes ennemies.

Ceux-ci arrivèrent heureusement auprès du maréchal Marmont et furent de retour au bout de trois jours avec le reçu du maréchal ; ils nous

rejoignirent à deux lieues de Breslau où Tavantgarde française avait fait son entrée sous le commandement du maréchal Ney.

L'Empereur resta avec nous à Neumarck. De là je reçus Tordre d'accompagner le grand écuyer Gaulaincourt au château de Leuthen, puis à Pleiswitz, où il négociait pour la paix avec le général Schouwalow^.

Nous nous arrêtâmes dans la cour et mîmes pied à terre. Avec le général Schouwalow étaient arrivés quelques centaines de cosaques, qui descendirent aussi de leurs chevaux. Nous causâmes avec leurs officiers; ils nous racontèrent dans quelles maisons ils s'étaient arrêtés pendant leur marche en Pologne, et mentionnèrent quelques familles de ma connaissance. Je m'adressai au colonel des cosaques et lui demandai d'être assez aimable pour envoyer une lettre à mon père par la poste du quartier-général russe, lettre que je lui remettrais décachetée. Il me promit de le faire, en me disant d'écrire la lettre, de la cacheter, mais de ne pas mettre d'adresse, qu'il la mettrait lui-même de sa main, de sorte que personne n'ouvrirait la lettre.

J'entrai au château, je demandai au secrétaire de l'Empereur*** qui accompagnait Gaulain-

*** Le baron Fain.

court de me donner du papier et i'écrivis ma lettre.

Je me trouvais seul dans la chambre avec le secrétaire de l'Empereur (Gaulaincourt se trouvait dans la pièce voisine avec Schouwaloff et le général prussien Kleist). Le secrétaire me montra le projet du traité de paix entre Napoléon et Alexandre de Russie.

La première proposition de Napoléon était Toffre à Alexandre de tout le duché de Varsovie, avec le choix de prendre le titre de roi de Pologne ou d'incorporer le duché à l'empire russe.

Le secrétaire de l'Empereur me considérait tout à fait comme un Français, car il m'avait vu pendant quelques années près de l'Empereur; aussi ne put-il deviner l'épouvantable révolution qui se fit dans mon cœur à la vue de cette proposition.

Pour ne pas trahir le trouble de mes pensées, je sortis, et je restai tellement absorbé en moimême que je ne revins à moi que quand le colonel de cosaques me demanda la lettre pour mon père. Je la lui remis avec une note portant l'adresse. Cette lettre est arrivée à bon port.

Les cosaques étaient toujours polis avec nous, comme s'ils n'oubliaient pas qu'ils avaient été autrefois alliés des Polonais.

Ce ne fut pas la paix qui fut signée, comme le

désirait l'Empereur, mais un armistice. Nous rentrâmes à Dresde. C'est là que j'écrivis ma demande de démission que j'adressai au maré-

' chai Soult. Il en fut très étonné et chercha à me persuader de rester au service.

Je ne voulus pas compromettre le secrétaire Fain, en ébruitant les propositions faites par

• l'Empereur pour conclure la paix, car elles m'avaient été montrées sous le sceau du secret. Cependant j'en donnai communication-au capitaine Jordan, auquel me liait une étroite amitié, et au général Chlopicki. Celui-ci, après avoir

■juré suivant son habitude, ajouta : « Qu'il préférerait casser des pierres que de servir un tel homme! w Tous les deux donnèrent aussi leur démission.

Quand je reçus l'acceptation de la démission que j'avais envoyée au maréchal Soult, je me mis en route pour Paris. Je profitai de l'hospitalité de mes amis de jeunesse Caraman, et descendis dans leur maison à Paris. J'y tombai gravement malade à la suite des deux pénibles campagnes que je venais de faire, et restai alité pendant quelques mois. Bien peu de ceux qui ont pris part à la campagne de Russie ont été assez heureux pour éviter la fièvre putride^ qui attaquait

"ses victimes quelquefois après un an et plus» La paix fut signée à Paris. La province de

Posen (plus tard grand-duché), revint à la Prusse, mais les Russes l'occupaient encore.

Je quittai Paris pour l'Angleterre, avec là résolution d'y attendre que les Russes eussent quitté Posen, car j'appris que le gouverneur général russe forçait tous les Polonais à prêter serment à l'empereur Alexandre, et je préférai me soustraire à cette pénible formalité.

Je passai à Londres l'hiver de 1814 à 1815. J'y étais pendant la session du parlement anglais. On y débattait justement la loi sur les blés, qui était avantageuse et à ce moment si nécessaire pour les propriétaires de terres, mais les habitants des villes et surtout les propriétaires de manufactures s'y opposaient obstinément. Ils réussirent plusieurs fois à provoquer des manifestations violentes chez le peuple de Londres : plusieurs milliers d'habitants s'assemblèrent, brisant les vitres des maisons des députés qui votaient pour la loi, et celles des palais des ministres. Toute la ville de Londres donnait l'aspect d'une révolution. Une fois, en voulant voir de près les attroupements, je fus obligé de me cacher sur un escalier, serré contre la porte, pour n'être pas enlevé par la foule qui emplissait la rue en portant des drapeaux avec les inscriptions : « A bas la loi ! A bas les mini$tres! « Ils portaient en tromphe un sieur

Bardett, favori du peuple, qui votait contre la loi.

La cavalerie de la garde anglaise et le 10^ hussards campaient dans les rues, envoyant escadron sur escadron sur les places où le peuple cassait les vitres et cherchait à pénétrer dans les maisons des députés. Toujours, devant chaque escadron marchait un constiable, porteur d'une canne blanche, et quand le peuple se massait pour détruire la maison d'un député ou d'un ministre, il donnait lecture de la loi sur les insurrections, appelée Riot act. Il lisait cet acte une première, puis une deuxième fois, au milieu de cris si violents qu'on ne pouvait l'entendre : mais quand il commençait la troisième lecture, il n'y avait presque plus personne dans la rue, tous s'étaient dispersés.

Ils savaient très bien qu'après cette troisième lecture la cavalerie tomberait sûrement sur eux. Le soir devant le Parlement, le peuple malmena à leur arrivée les députés favorables à la loi : ils furent obligés de s'introduire par les portes de derrière. Cette liberté fit sur moi une impression extraordinaire. Le peuple laissait d'ailleurs passer tranquillement tout ce qui n'était pas député. J'avais fait connaissance avec quelques députés et dînais souvent avec eux vers sept heures, pendant les délibérations; le restaurant

pour les membres du parlement se trouvait dan s le même bâtiment que la salle des séances.

Un jour on discuta sur la Pologne. Il est connu que l'Angleterre, la France et l'Autriche désiraient que le duché de Varsovie conservât son autonomieet ne voulaient pas permettre à la Russie de s'emparer de cette partie de la Pologne. Je reçus une invitation spéciale pour assister à la délibération sur la question de la Pologne. Dans la chambre des Communes se trouve une tribune réservée aux étrangers autorisés par le speaker à assister aux séances.

On ne parla pas de grand'chose ce jour-là; on exposa seulement l'état des affaires, c'est-à-dire l'état des négociations sur la paix à Vienne.

Je rendais visite dans la ville de Bath à la sœur de Garaman, la marquise de Sommery, quand m'arriva la nouvelle du débarquement de Napoléon à Fréjus.

Connaissant l'esprit de l'armée française, je ne doutais pas qu'elle se rallierait presque entière à Napoléon. Je rentrai à Paris, où j'avais laissé ma voiture, ma garde-robe et trois domestiques polonais, mais je quittai la ville le 20 mars au matin; Napoléon y fit sa rentrée comme Empereur le même jour, à huit heures du soir. Avant mon départ, j'y ai vu plusieurs officiers français, mes anciennes connaissances,

arrivés à Paris la veille : ils me racontèrent comment toutes les troupes françaises étaient passées à TEmpereur.

J'appris à mon arrivée à Metz que le maréchal Oudinot venait d'y rentrer de Nancy. J'allai lui rendre visite, car il avait toujours été très aimable pour moi. Je le trouvai dans son lit. Il me raconta avec tristesse qu'il avait reçu l'ordre de conduire la vieille garde, dont le commandement lui avait été confié par le roi Louis XVIII avec Metz comme garnison, et de la mener à Troyes pour se joindre au maréchal Ney.

Il me dit aussi que le maréchal Ney avait supplié Louis XVIII de lui confier le commandement de l'armée française pour repousser Napoléon.

Pendant sa marche vers Troyes le maréchal Oudinot apprit que ses grenadiers se réjouissaient d'aller rejoindre leur Empereur. Quand il fut convaincu qu'ils ne se laisseraient pas conduire contre Napoléon, il ordonna une contremarche et voulut les ramener à Metz : mais la tête de colonne des grenadiers refusa d'obéir, les vieux grenadiers entourèrent le maréchal en le suppliant de les conduire près de l'Empereur. Oudinot leur rappela leur serment de fidélité à Louis XVIII.

Mais tous les efforts pour les persuader restè-

rent vains, les explications du maréchal sur le parjure n'eurent pas de succès; les grenadiers, voyant que le maréchal Oudinot se refusait à les conduire, se mirent en marche vers leur Empereur, tandis qu'Oudinot rentrait à Metz.

Quand Oudinot longea les colonnes en revenant, les grenadiers le supplièrent de nouveau de les accompagner, mais le maréchal résista, et répondit qu'il ne voulait pas violer son serment, que l'Empereur l'avait relevé de celui qu'il lui avait fait, et que maintenant il resterait fidèle au roi de France.

Après avoir dépassé les grenadiers, Oudinot rencontra le 1" régiment de hussards, dont son fils était le colonel. Il lui ordonna de réunir tous ses officiers sur un appel de trompettes, leur exposa leur situation, leur représenta que le serment est pour un homme d'honneur une chose sacrée, etc.. Les officiers de hussards, dont plusieurs appartenaient à la noblesse française, se laissèrent persuader, et réussirent aussi à convaincre les hussards, qui retournèrent du côté de Metz. Mais bientôt il rencontra le 2* régiment, avec lesquels il n'eut pas le même succès; au contraire, les officiers de ce régiment engagèrent leurs camarades du !•' à faire cause commune avec eux et à aller rejoindre l'Empereyr,

Le résultat de ces discussions fut une bataille, on se sabra, une douzaine d'officiers furent blessés de part et d'autre, et en-fin de compte le 2® régiment prit la route pour suivre les grena-» diers, tandis que le P' rentrait à Metz avec le maréchal Oudinot.

Je note cet incident, qui peut expliquer en partie l'insuccès des Français à Waterloo. Une armée dans laquelle les sentiments sont divisés a toujours un élément de faiblesse, quelle que soit sa bravoure.

Chose bizarre, c'est justement l'artillerie, l'arme de l'Empereur, qui lui fut le plus hostile pendant cette campagne.

Celui qui abandonne son poste pendant une bataille ne mérite jamais d'éloge, quel que soit le motif qu'il invoque.

Mon ami Caraman se conduisit tout autrement.

Avant l'abdication de Fontainebleau, en 1814, au moment où Napoléon était déjà abandonné de ceux qui lui devaient leur bonheur et leur fortune, Caraman se présenta de nouveau pour prendre du service. Quand il l'aperçut, l'Empereur, sachant que la famille de Caraman avait toujours professé des sentiments monarchiques, lui adressa ces mots : «Pourquoi n'étes-vous pas allé vous recommandera votre nouveau maître?

— Sire, répondit Garaman, je ne m'éloijjnerai pas sans la permission et l'autorisation de Votre Majesté. Je veux montrer à Votre Majesté que nous valons la noblesse qu'Elle a faite. » Cette réponse plut à l'Empereur, qui donna à Caraman une recommandation pour Louis XVIII.

Au moment du retour de l'Empereur de l'île d'Elbe, Garaman commandait l'artillerie des gardes du corps, et partit le 19 avec cette artillerie, à la suite de Louis XVIII, pour Gand. Louis XVIII renvoya les canons à la frontière, mais Garaman resta avec le roi et revint avec lui à Paris.

L'Empereur, comme on le sait, ne resta en France que cent jours, depuis son débarquement de l'île d'Elbe jusqu'à son départ pour Sainte-Hélène.

Je m'arrêtai à Berlin en passant, sans y rendre visite à personne.

Lorsque les Russes eurent quitté Posen, je rentrai chez mes parents.

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