A GRANDS FRONTS DÉTACHÉS
La figure 14 indique suffisamment la manière dont l’attaque est supposée dirigée contre la place et l’ordre dans lequel les travaux de l’assiégeant doivent être exécutés (l).
La première remarque à faire , c’est que l’ennemi ne peut point établir de «contre-batteries sur le glacis des places d’armes saillantes des demi-lunes, forcé qu’il est de descendre dans le terre-plein de ces places d’armes.
Il ne peut pas non plus en établir sur le chemin couvert des places d’armes saillantes des contregardes ou bastions, l’espace étant à peine suffisant pour établir les batteries de brèche.
L’ennemi ne peut donc pas éteindre les feux de la place, ni être maître des fossés, ni en interdire l’accès à l’assiégé , ni protéger ses travaux.
De plus, l’assiégé avec son artillerie fixe, qu’il peut augmenter de son artillerie mobile, empêche l’ennemi de placer dans les fossés des défenseurs pour soutenir ses travailleurs, qui se trouvent ainsi sans aucune protection.
Enfin, avec son artillerie douée d’une grande force de pénétration, il peut raser le jour les travaux faits la nuit.
Les rôles sont donc entièrement changés à l’avantage de l’assiégé qui peut déboucher dans les fossés avec sa petite artillerie et attaquer à l’arme blanche les travaux de l’ennemi avant que celui-ci ait pu venir au secours de ses travailleurs.
L’ennemi veut-il monter à l’assaut, il ne peut plus rassembler dans les fossés ses travailleurs, ses colonnes d’assaut qui seraient écrasées par l’artillerie de la place, ni empêcher des attaques sur ses flancs.
Aussi l’assiégé commence-t-il par éclairer les fossés par son artilletie, puis s’avançant dans les fossés, il attaque les colonnes d’assaut par le flanc, et s’il vient à les couper en deux, il les fait prisonnières et détruit les travaux de l’assiégeant (1).
Cette attaque dirigée sur les flancs des colonnes d'assaut , est encore plus rapide lorsqu’il s’agit de l’assaut au réduit de la demi-lune.
(I) Le principe de Vauban de ne faire des travaux qu’en les enveloppant de feus qui en défendent l’approche et de les soutenir par des troupes pour les défendre ne peut plus être appliqué ici.
De plus, la position de l’assiégé, de ne pouvoir aborder les travaux sans être protégé est changée, puisqu'il marche sous la protection de son artillerie et qu’il attaque l’ennemi avant qu’il ait pu se réunir pour se défendre.
Les résultats ne doivent plus être les mêmes que du temps de Vauban , l’attaque devra être modifiée pour pouvoir repousser l’assiégé.
L’assiégé, plus près de l’ennemi, arrive plus vite sur le passage de fossé ou sur la colonne d’assaut; celle-ci , plus éloignée des tranchées , est plus difficilement secourue; en outre, une attaque faite en même temps dans les fossés de la demi-lune peut empêcher ces secours d’arriver.
Placé ainsi dans un défilé long et étroit, l’ennemi doit s’attendre à être coupé en deux par ces attaques de flancs et être forcé de se rendre.
La position de l’ennemi est encore plus critique au passage de fossé du bastion. — Là il est forcé de subir le feu de l’artillerie placée sur les flancs des bastions et des tenailles, pouvant réunir cinquante pièces d’artillerie (m). De plus, l’assiégé rassemblé dans les fossés des flancs des bastions , tombe inopinément avec son artillerie de petit calibre sur les travaux inachevés et bouleversés par l’artillerie de la place; — ou prend en flanc les colonnes d’assaut, assaillies au sommet de la brèche, de front et de côté par l’artillerie de l’assiégé et par celui-ci ensuite.
Pour bien comprendre l’importance de ces attaques de flanc dans les fossés , combinées avec des attaques directes dans les ouvrages, toutes faites avec de l’artillerie, je vais essayer d’indiquer comment une de ces attaques pourrait être dirigée et d’apprécier qu’elles pourraient en être les conséquences dans le cas de réussite.
Prenons le siège à l’époque où l’ennemi vient de donner l’assaut aux bastions et de s’y établir.
L’assiégé enveloppe l’ennemi par son retrancheehement à la gorge relié aux réduits construits d’avance aux angles d’épaule des bastions.
Comme ceux-ci sont très -vastes, ces réduits peuvent être assez grands pour contenir une artillerie respectable et bien soutenue.
Cela posé , le gouverneur vient diriger en plein jour une attaque générale 1.° de front, sur l’ennemi établi dans les bastions et les réduits des demi-lunes; 2.° de flanc, sur les passages de fossé, aux saillants des demi-lunes et de leurs réduits et des bastions. — Ce qui fait en tout vingt- trois combats que l’ennemi aura à soutenir.
L’assiégé sera protégé 1 .° par le feu de la place qui, étant intact, voit l’intérieur des ouvrages occupés par l’ennemi ; 2.° par l’artillerie des retranchements des bastions et des tenailles qui voient les fossés des bastions des réduits des demi-lunes et même ceux de celles-ci.
Forcé de subir les feux de cette artillerie, l’ennemi se tient dans les descentes de fossé et ne peut sortir aucune troupe pour soutenir les masques des passages.
Le feu de l’artillerie cessant , les colonnes de l’assiégé débouchent dans les ouvrages et les fossés
avec l’artillerie mobile, qui continue ce qu’avait commencé celle de la place.
Puis, s’élançant à l’arme blanche sur les établissements de l’ennemi , avant qu’il ait pu déboucher dans les fossés, il livre des combats acharnés dans le but seulement de forcer quelques-uns des établissements dans les fossés des ouvrages.
Maintenant de quelque manière que l’on veuille envisager ces combats sanglants et corps à corps , — il faut convenir que l’avantage du nombre tant sous le rapport de l’artillerie que des combattants , que la facilité et la rapidité des mouvements et la promptitude de recevoir des renforts etc., que tout ceci est à l’avantage de l’assiégé, qui est sur son terrain, bien soutenu par le feu de son artillerie qu’il mène avec lui et est toujours en force dans les fossés.
Tandis que l’ennemi est engagé dans les défilés étroits dont il ne peut pas sortir, recevant difficilement des secours et dépourvu d’artillerie.
Donc, supposer que dans ces combats qui peuvent et doivent même se succéder tous les jours avec un acharnement de plus en plus grand de la part de l’assiégé, — celui-ci conduit par un gouverneur intrépide, énergique et aventureux au besoin.
Supposer, dis-je,' que l’assiégé forcera un ou deux établissements de l’ennemi dans les fossés,
par exemple ceux des réduits des deux demi-lunes du centre (ou des demi-lunes mêmes), il n’y a là rien d’improbable, et l’on doit même dire que cela aura lieu.
Ainsi l’assiégé a forcé l’ennemi aux saillants des réduits des deux demUlunes centrales, — une partie de ses forces se retourne vers les demi-lunes pour empêcher tout secours d’arriver, et l’autre, prenant à dos l’ennemi dans les réduits , le fait prisonnier avec toute son artillerie, et comblant les tranchées, il arme de suite ces réduits avec son artillerie mobile.
Dès lors l’assiégeant est forcé d’abandonner trois bastions, contre-gardes, places d’armes rentrantes et même le couronnement des chemins couverts en y laissant scs canons (I). Positions dans lesquelles il sc trouve pris à dos pendant qu’il y est attaqué de front et de flanc , et est ainsi forcé de rentrer dans sa 4.* parallèle.
Le résultat a d’autant plus d’importance, que l’assiégeant, privé d’une partie de son artillerie , il doit en attendre de nouvelles pour recommencer ces travaux qu’il n’avait exécutés qu’à grande perte d’hommes et de temps.
(I) En principe l'ennemi doit abandonner tous les ouvrages qu’il n’a pu occuper qu'aprés la prise des induits des demi-lunes, — autrement il eut été inutile de s'emparer de ces ouvrages.
Le résultat serait plus marqué si l’assiégé avait forcé le passage de trois ou quatre demi-lunes.
Il serait moindre s’il n’avait réussi que dans un seul point, mais il serait encore très-remarquable.
Ce mode de défense , qui force l’ennemi d’abandonner, en y laissant son artillerie, des positions si laborieusement acquises, est tout nouveau dans l’attaque. Le siège est continuellement remis en question et rien n’en fait présager la fin. On ne saurait donc trop étudier et examiner ces nouveaux moyens de défense.
Il est vrai que ces moyens de défense ne sont plus praticables lorsque l’assiégeant est établi à la gorge des bastions et par suite sur les tenailles.
11 peut alors désarmer les fronts 1 -2 = 2-3 , et descendre sur le glacis de la place (fig. 14), (1) et cheminer sur la capitale du bastion 2 d’attaque.
Il ne peut pas cheminer sur les capitales des bastions \ et 3 , à cause des batteries de flanc établies par l’assiégé sur le glacis de la place, entre la place et l’ennemi.
Mais cette attaque unique (2) sur le bastion 2 est
(I) Il construit sa &.* parallèle.
(ï) C'est un fait remarquable qu’après avoir exécuté des travaux aussi considérables, aussi pénibles, aussi périlleux que ceux indiqués üg. U, l’ennemi ne parvienne encore h n'avoir qu’un cheminement unique contre la place, lequel est encore vu en certains points par les batteries de l'assiégé.
suffisante pour s’emparer de ce bastion et par suite pour forcer la place à capituler.
En définitive, l’attaque de Vauban se trouve nécessairement modifiée ici.
En effet, la force de cette attaque consiste en ce que Vauban couvre de feux l’approche de ses travaux et les défend par des troupes, — qu’il détruit l’artillerie de l’assiégé , et qu’enfm il arrive en colonne compacte sur le sommet de la brèche dégarnie de défenseurs sans avoir à craindre d’ôtre inquiété sur ses flancs.
Et que l’assiégé ne peut attaquer l’ennemi que par surprise la nuit, par petits détachements et résister à l’assaut seulement de front , — vraie guerre d’escarmouche.
Tandis qu’ici l’approche des .travaux est libre , point de troupes pour défendre les travailleurs , l’artillerie fixe de la place est intacte , — l’artillerie mobile accompagne toujours L’assiégé qui marche à l’attaque en plein jour sur une grande échelle, soit qu’il s’agisse de détruire les travaux, soit qu’il s’agisse de couper en deux les colonnes d’assaut avant qu’elles aient eu le temps de se former. — Guerre de combats sanglants corps à corps.
U attaque perd ici toute sa puissance , la défense grandit.
Dans un prochain mémoire j’examinerai le système des forts détachés qui paraît devoir être employé pour les grandes places (1); — système qui appartient à la guerre de campagne, les ouvrages extérieurs étant hors la portée des feux de mousqueterie.
NOTES
(I) L’ennemi est descendu dans le terre-plein des places d’armes des demi-lunes , y construit ses batteries de brèche et descentes de fossé (40 e nuit). — Il ne peut pas construire de contre-batteries, les deux ou trois pièces que l’on pourrait établir dans la direction du fossé ne peuvent pas être considérées comme telles, vues qu’elles sont en rouage par les formidables batteries des contre-gardes et bastions.
(40 e à 53 e nuit.) On fait le passage du fossé, — l’établissement sur la rampe de la brèche sous le feu de l’artillerie des contre-gardes et bastions que l’assiégé augmente de son artillerie mobile , lorsqu’il veut attaquer ces travaux , — puis l’assaut et le nid de pie dans la demi-lune.
(1,J Pari» — Cherbourg — Brest — Toulon.
A cette époque la 4 e parallèle est achevée et armée de batteries de mortiers, pour remplacer les batteries à ricochet qui ne peuvent plus agir (1).
( 53 e à 68 e nuit. ) Cheminement à la sape double dans les terres-pleins des demi-lunes et de leur chemin couvert, — ceux-ci jusqu’aux places d’armes rentrantes. — On emploie la sape double, parce que ces cheminements sont plongés par les bastions et vus de revers par les places d’armes rentrantes, qui, échappant aux demi-lunes , continuent d’être occupées.
Batterie de brèche contre les réduits, descentes et passages de fossé, — établissement sur la rampe de la brèche et enfin dans les réduits, — toujours en subissant le feu de l’artillerie des bastions.
( 68 e à 72 e nuit. ) Couronnement des chemins couverts reliés à la 4 e parallèle, — construction des batteries Y pour diminuer l’efficacité des feux des bastions, — le mineur est attaché aux réduits des places d’armes rentrantes, — construction des batteries de brèche contre les conlregardes — l’espace est trop petit pour construire des contrebatteries contre les flancs des réduits de demilune qui voient à bout portant les fossés des contre-gardes, — il faut forcer l’assiégé d’abandon-
(I) On ne peut 6 aucune époque du siège établir de batteries à ricochet contre le bastion 3, qui fait partie de fronts en ligne droite.
ner ses flancs (1 ) en occupant tout le terre-plein et le couronnant par une batterie. — Ce travail est achevé la 76° nuit et s’exécute sous le feu de l’artillerie du corps de place (2) qui commence à agir et à protéger l’assiégé.
( 72 e à 85° nuit.) Tir en brèche, descente et passage de fossé, assaut aux contre-gardes.
(85 e à 103 e nuit.) Batteries de brèche contre les bastions, descentes et passages de fossé, assaut au bastion, toujours en subissant le feu des flancs des bastions et tenailles, et du corps de place. — L’espace est trop resserré pour établir des contre-batteries.
(103 e à 117 e nuit.) Prise des retranchements des bastions et couronnement à la gorge, établissement sur les tenailles — et construction de batteries qui enveloppent et prennent d’enfdade les fronts 1-2 = 2-3 et les désarment.
(117 e à 120 e nuit.) Construction de la cinquième parallèle.
(120 e à 138 e nuit.) Cheminement à la sape debout sur la capitale du bastion 2, couronnement de la crête du glacis. — Batteries de brèche contre
(I) Avant de quitter le réduit , l'assiégé en rasera les flancs pour découvrir les flancs des bastions qui voient la brèche aux contregardes.
(î) Dans le cas de retours offensifs , — on peut donner une grande puissance à ces feux en accumulant les pièces d'artillerie mobile.
les faces du bastion 2 et les flancs des bastions collatéraux. — Le bastion 2 rasé, assaut au corps de place et établissement dans le bastion 2.
(m) Accumuler en ce moment l’artillerie mobile pour augmenter les feux contre le point que l’on veut attaquer et la reporter ensuite sur un autre point et ainsi successivement.
V, MORDRET.