A LA DÉRIVATION VERS L'EST DU GRAND CANAL
Entre la station 159 et suivantes, nivellement 1799.
L^ordonnéedelahautemerà Suez. . 48,726
Celle du point plafond du canal. . . 49,554
L'ordonnée de la haute mer à Suez. . 2,088
Celle du point dans le canal 6,973
FIN DES VESTIGES DU CANAL VlS-A-VIS LE PUITS D'aBOU BALAH.
Station 157 du nivellement de 1799.
1799 ( L'®"*^^^"^® ^® ^* haute mer k Suez. . 48,726
( Celle du point au canal 54,304
- oi»o \ L'ordonnée de la haute mer à Suez. . 2,088
f Celle du point au canal 3,828
On voit quMci il y a une très-forte erreur» d'autant moins
facile à expliquer que, même à la simple vue, on s'aperçoit fort bien que le terrain va en montant depuis les laisses du bassin de l'Isthme jusqu'aux environs duSérapeum, ou depuis la station 152 à celle 157 du nivellement de 1799.
Après ce dernier point de comparaison, je n'ai plus suivi la même ligne que les ingénieurs de l'Expédition de 1799, je ne puis donc dire où sont les autres erreurs^ mais celle^i est la plus grande et la principale.
Maintenant, si Ton veut comparer le nivellement de 1799 avec ceux de 1853 et 18A7, à partir de la Méditerranée pour revenir au sud, on trouve qu'aux environs du puits d'Abou Eurouq, sur les laisses des lagunes les plus élevées du lac Menzaléh et par conséquent par une distance de AO.OOO mètres environ à partir de la Méditerranée, le nivellement de 1799 est encore d'accord avec les autres puisque les cotes ou ordonnées au dessus de la Méditerranée seraient : pour le nivellement de 1799 : l-,93, pour ceux de 1847 et 1858 ; l-,98.
Ainsi donc la différence ou l'erreur du nivellement de 1799 est tout entière entre les laisses du bassin de l'Isthme les plus au nord, et les liasses des lagunes du lac Menzaléb les plus au sud, ou depuis la station 153 jusqu'à celle 267.
Il faudrait donc pouvoir repi*endre les carnets de ce nivellement et les revoir pour refaire les calculs et l'on verrait peutêtre que cette apparence d'erreur ne provient que des calculs des ordonnées en les réduisante un même plan, ou du travail que l'on a dû faire pour rajuster ensemble toutes les différentes opérations.
D'après les ordonnées du nivellement Bourdaloue et les miennes, on peut remarquer à différents points, sur le canal aux environs du Sérapéum et en allant vers le nord, que ces points sont bien plus élevés que les laisses du bassin de l'Isthme, et qu'il semble y avoir une contre pente du canal vers le nord. Ceci m'avait d'abord frappé et je pensais que puisqu'en cet endroit le canal semblait avoir une chute vers le bassin de l'Isthme, il devait s'y trouver une digue, une écluse, un travail quelconque pour empêcher les eaux du canal de se déverser dans le bassin de l'Isthme.
Après avoir bien cherché, j'ai trouvé au sud du monument que l*on a nommé le Sérapéum, à une distance d'environ 7.000 mètres, l'embouchure du canal dans le bassin de Tlsthme; mais il n'y a ni écluse, ni digue; seulement on y reconnaît les restes d'un grand établissement avec de petites maisons, et touUà-fait dans le genre des magasins arabes ou Ghounèh qui se font encore aujourd'hui. Ge magasin a dû servir pour les vivres et instruments des ouvriers, quand en dernier lieu Amrou remit le canal en état; et cette construction est du même temps que celle de Hahfar.
N'ayant rien trouvé en fait de fermeture, j'ai été porté à expliquer cet exhaussement du lit actuel du canal, et des terrains du seuil du Sérapéum à l'ouest de la berge du même côté, d'une manière bien simple. Quand on a creusé le canal dans cette partie, depuis les environs d'Abou Balah, jusqu'au bassin de l'Isthme où est la Ghounèh dont nous venons de parler, on l'a fait dans le seuil du Sérapéum qui était déjà élevé, et alors les déblais formant les digues les ont élevées plus haut qu'ailleurs ; on a dû, à cause de leur profondeur, excaver le canal plus bas que les eaux du bassin de l'Isthme. Les sables et les terrains à l'ouest se seront accumulés sur la berge, tandis que ceux de l'est sont restés à peu près ce qu'ils étaient, et on les voit plus bas aujourd'hui que le fond du canal actuel.
Le canal aussi se sera comblé de sable et de poussière apportés par les vents d'ouest, et l'exhaussement de son lit sera arrivé au niveau du sol environnant; tandis que les berges, formées de terrains plus solides, plus agglomérés, provenant des parties basses de l'excavation, se sont conservées à peu près à leur hauteur première; et c'est cela qui fait croire que le canal était plus élevé que le bassin de l'Isthme.
Gela pourrait bien être, sous toute réserve cependant, la cause de l'erreur du nivellement de 1799.
On peut remarquer que les cotas des laisses du bassin, celles du Sérapéum, celles du canal au nord du Sérapéum sont à peu près toutes les mêmes, c'est-à-dire 49",49; à8'",96; 49",56; A9",35; i9"',55; et que, pensant que le fond du canal devait être au niveau du bas&in, puisque les eaux étaient en communi-
cation, on aura pris ces cotes sans nivellement. Je ne puis expliquer autrement l'erreur de 7,81, qui se trouve dans cette distance (1).
Entre le lac Timsah et les lagunes méridionales du lac Menzaléh est un lieu nommé par les Arabes El-Gisr on la Digue; il présente effectivement l'apparence d'une digue faite de main d'homme, et c'est le point culminant entre les deux points que je viens de mentionner, le plus élevé de tout l'Isthme depuis Suez jusqu'à Péluse.
Lors de mes premières excursions dans ces lieux, j'avais remarqué cette hauteur, et son nom, ainsi que sa formation, me semblaient prouver que c'était bien là un ti-avail de main d'homme.
J'avais vu aussi, dans le nord-est du Ghek-Ennëdek et du lac Timsah, des vestiges d'un canal que j'avais attribué aux travaux de Nécos.
Enfin, dans mon dernier voyage dans l'Isthme, je traversai cette hauteur plus à l'ouest que les autres fois, et au lieu d'une digue, j'en ai remarqué deux parfaitement parallèles et dessinant très-bien un superbe canal.
Je fis la reconnaissance de ce canal sur une longueur de 18.000 mètres, et je ne doute nullement que ce ne soit là le canal commencé par Nécos, et qui ne fut pas terminé par la crainte
d'inonder les terres de l'Egypte à cause de la hauteur des eaux de la mer Rouge.
(1) On a fait exécuter deux autres nivellements en 1855 et 1856, sur Taxe du tracé du canal des deux mers, par deux divisions d'ingénieurs du ministère des travaux publics sous ma direction et ma surveillance, pour les travaux préparatoires du canal de Suez, travaux dont je parlerai en lieu et place.
Ces deux nivellements ont donné les résultats suivants : Pour Tordonnée du repère au couronnement du quai de Thôtel de Suez :
r« division 2,049
2« division 1,874
Moyenne 1,9615
La différence de ce nivellement, avec celui de 1847, est de 0,649; avec celui de 1853 : 0,467.
Ce fait, malgré les résultats des nouveaux nivellements, est encore pourtant vrai; et si une communication sans écluses à cours libre, sans endiguement, avait été établie sur cette ligne venant aboutir à la Branche Pélusiaque, nul doute que toutes les terres d'une grande partie du Daccalièh, de Damiette, de Matariéh, de Menzaléh n'eussent été inondées, à cause des ma-' rées de la mer Rouge qui donneraient une hauteur de près de J",74 d'eau sur ces terrains. Et, à l'époque dont nous parlons, toutes les plaines de Péluse auraient été recouvertes par les eaux de la mer Rouge.
Cet ancien canal vient des dernières lagunes du lac Menzaléh à l'est de Salhiéh; on le voit à l'est d'un lieu nommé Abou- Taflé ; plus loin, il se perd dans les marais ; dans le sud on peut encore le suivre jusqu'à l'est du puits d'Abou Rakham, et jusqu'aux bas-fond du lac Timsah.
Ce canal a, de largeur, 35 à AO mètres; au point du terrain le plus élevé du seuil de Gisr, la cote du terrain, que j'ai prise dans le lit du canal, donne au-dessus de la basse mer de la Méditerranée 12",00 j les berges, 21",00. Il a donc fallu creuser ce canal au moins à lA mètres en contre-bas du terrain actuel; mais cela n'existe seulement que dans une partie. Dans celle qui est la plus élevée, on voit qu'il a été creusé dans un terrain calcaire, marneux.
Il faut bien se rappeler qu'à cette époque le bassin de l'Isthme était occupé par la mer Rouge, qu'elle arrivait très-probablement, ainsi qu'on le peut constater aujourd'hui encore, jusqu'au lac Timsah et qu'alors on a pu songer à exécuter plus facilement ce travail ; mais aussi à l'abandonner, quand on aura reconnu la hauteur des marées de la mer Rouge au-dessus des basses terres de la Branche Pélusiaque.
Aujourd'hui, il faut Tespéier, on ne mettra plus en doute les relations de niveau qui existent entre la Méditerranée et la mer Rouge.
Voici deux opérations, faites avec le plus grand soin, avec d'excellents instruments, avec toutes les facilités, toutes les sécurités désirables. Ces deux nivellements donnent des résultats pour ainsi dire identiques, et nous* venons de voir qu'avec
ces résultats, les anciennes craintes de ceux qui ont voulu faire un canal de communication directe étaient fondées, en conduisant ce canal dans la Branche Pélusiaque.
Il faut malheusement reconnaître qu'il existe une &ute considérable dans le nivellement de 1799, miûs sans doute bien excusable, si l'on considère la manière dont on a dû opérer, ce que comprendront toutes les personnes qui ont fait de semblables travaux. Tai été moi-même peiné plus que personne de trouver cette erreur; car, depuis plus de trente ans. je comptais sur les nivellements de 1799; et il est regrettable de reconnaître que l'on a été si longtemps dans l'erreur.
Après ces travaux de 1853, que je fis à mes frais ainsi que les précédents, à l'exception toutefois de ceux de 1847, entrepris avec la division des ingénieurs arabes de mon administration; je n'épargnai ni peines, ni fatigues, ni mes moyens pécuniaires pour faire avancer cette grande œuvre du Canal des deux mers, et certainement bien longtemps avant que M. de Lesseps et les collègues que j'ai eus depuis y eussent pensé.
Enfin en 1854, le 17 novembre, M. de Lesseps arriva chez moi au Caire ; ici commence une nouvelle période de Thistoire du Canal de Suez et de ma coopération à cette importante entreprise du percement de l'Isthme de Suez.
La premièie chose qui me fut dite par M. de Lesseps, en présence de nos amis communs, ce qui d'ailleurs se trouve à peu près répété dans une lettre adressée à M. Arles Dufour, c'est mot pour mot ce qui suit (1) :
H Vous savez que l'on va faire le canal de Suez, et comme a depuis fort longtemps vous avez travaillé à ce projet, car je tt me rappelle qu'en 1833 déjà vous aviez fait un travail sur a l'Isthme que vous me communicâtes, c'est vous que Ton
(1) Lettre écrite au Caire le i6 janvier 1855 :
a Vous savez que Linant-Bey est depuis trente années en Egypte, et qu'il s*y est occupé constamment de travaux de canalisation. Lorsque j*étais consul au Caire, en i830, c'est lui qui m'a initié à ses projets d'ouverture de l'Isthme de Suez, et qui a fait naître en moi ce violent désir, que je n'ai jamais abandonné au milieu de toutes les vicissitudes de ma carrière, de participer de tous mes moyens a la réalisation d'une œuvre aussi importante. »
(f choisit pour être l'ingénieur de ces immenses travaux, puisque « d'ailleurs votre expérience doit décider ce choix, comme <c aussi vos travaux et votre position en Egypte ; Son Altesse le « vice-roi approuve cela. »
Dans cette première entrevue et dans notre conversation, M. de Lesseps me dit avec un mouvement de franche conviction et en me prenant les mains : nous n'aurons pas besoin des ingénieurs de l'École polytechnique hein! nous nous passerons bien d'eux, n'est-ce pas?
Dans le moment même je ne fis pas une grande attention à cette insinuation; je n'avais encore rien dit de mes intentions; mais je répondis qu'au contraire probablement nous aurions besoin d'eux, et que j'étais loin de faire aucune difficulté à être mis en contact avec eux et avec d'autres.
J'ai malheureusement vu qu'en parlant ainsi M. de Lesseps n'avait pas eu la franchise que je lui connaissais, ce qui me peina sensiblement: car, j'ai su plus tard, par une lettre qu'il m'écrivit le 6 avril 1857, qu'avant môme de me voir et à son arrivée à Alexandrie, il s'était engagé envers Mougel-Bey, contrairement à ce qu'il m'avait dit qu'il n'avait encore parlé à personne de cette affaire.
M. de Lesseps ne me sembla pas très* diplomate ni très-sincère lorsque deux jours après ce qu'il m'avait dit des ingénieurs de l'École polytechnique, il vint directement me demander si je serais opposé à ce que Mougel-Bey fût mon collègue dans l'affaire du canal.
II m'était impossible de ne pas avoir d'ingénieurs avec moi, et j'aimais autant et niême mieux avoir celui-ci que je connaissais, avec lequel j'avais déjà eu beaucoup de relations, qu'un autre que je ne connaîtrais pas. D'ailleurs je savais bien que c'était une chose entendue; et pour des choses personnelles je ne voulais pas mettre la moindre entrave à l'avancement de l'affaire, en me retirant dès son début. Mais je priais M. de I^essep» de s'arranger de manière à ce que Mougel marchât loyalement, et non comme précédemment pour les barrages du Nil.
Le lendemain M. de Lesseps me donna sa parole d'honneur que je n'aurais à me plaindre en rien.
II faut remarquer qu'avant la proposition de M. de Lesseps au sujet de Mougel-Bey, il n'avait pas été question de celui-ci ; et que le premier Firman du vice-roi Saîd-Pacha, qui accorde la concession de l'entreprise du Canal , déjà écrit et signé le 30 novembre , ne parle absolument que de moi comme son ingénieur- commissaire.
Il y eût même quelques difficultés à faire consentir Saïd-Pacha à me donner Mougel-Bey pour collègue ; ce prince craignait de me causer des désagréments, ce que d'autres prévoyaient aussi. Si je rappelle toutes ces circonstances qui peuvent sembler minutieuses, c'est que je tiens à bien établir Tétat des choses et ne pas laisser à César ce qui appartient à Dieu, mais au contraire rendre à chacun ce qui lui est dû; je veux prouver, ou plutôt faire voir, que ma part dans la coopération de l'œuvre du Canal a été en principe de beaucoup la plus grande.
M. de Lesseps écrivait alors que : Linaut-Bey et lui allaient faire telle chose ou telle autre; et ce n'est que plus tard, le 29 novembre 1854, que dans une lettre à M. Sabatier, M. de Lesseps écrivait: Nous partons avec Linant-Bey et nous emmenons Mougel-Bey que S. A. le Vice-Roi nous a permis de nous adjoindre.
Tout ceci fait voir que j'étais dans cette grande affaire avant mon collègue, et je veux prouver que M. de Lesseps m'avait cru plus utile à son entreprise que tout autre et que par le firman de S. A. le Vice-Roi ainsi que par ses lettres, j'étais officiellement reconnu ; tandis que ce n'est qu'après et de mon consentement que Mougel-Bey est devenu conditionnellement mon collègue.
Si donc M. de Lesseps a commencé par m'associer à la grande affaire du percement de l' Isthme, c'est qu'il pensait à cette époque que peut-être je pouvais être utile peut- être même indispensable au prompt avancement de l'affaire du canal, à cause de mes travaux antérieurs, de ce que je pouvais faire encore dans ma position, et enfin parce que je lui convenais mieux que tout autre pour le moment.
J'établirai aussi quelles étaient nos mises individuelles en entrant dans l'affaire.
rapportais pour ma part toutes mes études, mes travaux, avec mon expérience du pays et des localités ; une bonne carte trèsdétaillée de l'Isthme, qui à force d'en faire de nouvelles éditions pour le commerce a perdu tous ses détails intéressants; le tracé du canal était indiqué sur cette carte ; j'avais des nivellements exécutés par moi, un mémoire volumineux, des plans, des devis , des métrés , etc. , etc. ; j'avais des états comparatifs des différents nivellements.
Mon collègue n'avait rien, ne s' étant pour ainsi dire aucunement occupé du canal et de l'Isthme, et n'ayant jamais approché ni de Suez, ni de Péluse, ni du lac Timsab.
Au surplus voici ce que disait M. de Lesseps lui-même, dans une lettre à M. Arles Dufour, en date du 16 janvier 1856 : « Le premier (Linant-Bey) qui connaît l'Isthme pouce par pouce et qui a fait, à plusieurs reprises, avec science et intelligence, les études préliminaires servant de base et de règle à notre exploration, pouvait difficilement être remplacé pour la direction à donner au Canal maritime et au Canal d'alimentation dérivé du P^il. Le second, par ses connaissances spéciales dans les constructions hydrauliques et ses constantes études sur les effets des courants maritimes et des atterrissements des côtes A
M. de Lesseps , dans son mémoire au \ice-Roi en date du 15 novembre 1854, dit encore : « M. Lifiant-Bey, qui depuis trente années dirige avec habileté des travaux de canalisation en Egypte, qui a fait sur les lieux, de la question du Canal ded deux mers l'étude de toute sa vie, et dont l'opinion mérite une sérieuse attention, avait proposé de trancher l'Isthme sur une ligne presque directe dans sa partie la plus étroite ; en établissant un grand port intérieur dans le bassin du lac Timsah et en rendant abordables aux plus grands navires les passages de Péluse et de Suez.
« M. Mougel-Bey, directeur des travaux du barrage du Nil, ingénieur en chef des ponts-et-chaussées, avait également entretenu Mebémet-Ali de la possibilité et de l'utilité du percement deristhme de Suez; et en 1840, sur la demande de M. le comte Valevirski, alors en mission en Egypte, il fut chargé de faire des
démarches préliminaires auxquelles de graves événements ne permirent paade donner suite (i). »
Tels étaient donc les droits de mon collègue poiur entrer dans l'affaire, et Ton voit clairement quel était l'apport de chacun.
C'est donc avec la certitude d'avoir dans l'entreprise la position qui m'était donnée par le Firman de concession de S. A. Saîd-Pacha, qui était aussi bien imposée par cette pièce que celle de M. de Lesseps lui-même (2) , que je me suis engagé à travûl- 1er pour conduire à bonne fin l'entreprise du canal des deux mers.
Les choses ét^ent ainsi établies lorsque nous partîmes pour l'Isthme; j'y conduisis M. de Lesseps et mon collègue de manière à le leur faire connaître en quelques jours presque aussi bien que moi-même; expliquant tout avec mes cartes, mémoires, etc., à la main. Mes compagnons d'exploration virent partout les preuves de mes travaux et de ceux de M. Bourdaloue. Ce fut avec tout ce que j'avais que mon collègue, qui ne connaissait pas plus l'Isthme que M. de Lesseps, s'en occupa sérieusement pour la première fois ; et l'on conviendra que s'ils n'avaient pas été avec moi, ce n'eût pas été en quinze jours sans faire aucune opération mais seulement une promenade que M. de Lesseps aurait pu concevoir et nous donner les instructions qui ont précédé l' avant-projet, et que l'on aurait pu poser les bases sérieuses de celui-ci.
Si j'avais posé des conditions pour me fier à M. de Lesseps, n'anrait-il pas alors consenti à tout? car sans cela, il n'aurait rien pu faire immédiatement. Si j'avais refusé d'aller dans l'Isthme, si j'avais gardé pour moi seul mes cartes, mes documents, etc., etc., quels fruits auraient produits son excursion et
(1) 11 eût autant valu dire, pour lui donner quelques droits, que son grand-père avait eu rintention de travailler au percement de risthme.
(2) M. de Lesseps écrivait encore à H. Arlès-Dufonr : • Je n*fti pris aucune espèce d'engagement avec lui, mais je n'en considérerai pas moins comme un devoir sacré de rendre la justice qui lui sera due, et d'assurer la position qui me paraît lui revenir de droit dans TexécutioD des travaux. »
celles de mon collègue, s'ils s'étaient décidés à la fdre ? Auraitil pu donner les instructions qu'il n'a pas manqué de faire im^ primer 7 Ayais-je besoin de ces instructions que je connaisses avant lui ?
Pendant tout le voyage dans l'Isthme, je vis déjà la tendance de mon collègue à s'emparer de l'affaire et à faire à lui seul un projet, comme il avait déjà fait pour le barrage ; mais il voulait surtout, avant tout, faire exécuter le canal d^eau douce ; et la raison en était que : précédemment lui et M. Aidé avaient obtenu de Saîd-Pacha la promesse de la concession d'un canal à travers l'Ouadée, avec celle de terrains qui devient être arrosés parce canal. L'arrivée de M. de Lesseps avait dérangé ce projet; or, comme Mougel Bey ne croyait nullement à la réalisation du canal maritime, il eût été bien aise que l'on exécutât d'abord le canal d'eau douce, en pensant que l'entreprise venant à manquer, il pourrait avoir la concession promise et que le canal pour ses terres serait fait.
Il faut dire aussi que S. A* Saïd-Pacha, même en donnant son Firman de concession, ne pensût pas sérieusement à l'engagement immense qu'il prenait, et qu'il croyait fermement que cela n'aurait aucune suite. Il pensait que cette affaire aurait un grand retentissement en Europe, que cela lui ferait un magnifique piédestal, une grande réputation d'homme avancé, d'ami du progrès, et cela lui souriait. Mais jamais il n'a cru au commencement même de travaux matériels sérieux, et souvent, bien souvent même, il m'a exprimé son regret de s'être laissé aller et de ne pouvoir plus reculer.
De retour de l'excursion dans l'Isthme, je fus, malheureusement pour l'avant-projet, foixé de partir par ordre du Vice-Roi pour accompagner S. A. R. le Duc de Brabant dans la Haute- Egypte; mais je laissai à mon collègue tous mes mémoires pour dresser ou rédiger cet avant-projet et nous convînmes de la forme à lui donner comme aussi de ses détails.
A mon retour, il était trop tard pour revenir sur plusieurs points que j'aurais voulu changer et que je ne fis que modifier. M. de Lesseps était pressé de retourner en Europe montrer quelques résultats de son voyage en Egypte, et on ne put faire
mieux que ce qui fut fait ; quitte plus tard à recommencer et à modifier, il fallait immédiatement produire quelque chose pour le public, et cela se fit. Les erreurs même que je signalai alors ne furent jamais rectifiées.
A mon retour de la mission que m'avait donnée le Yice-Roi, je me mis immédiatement à l'ouvrage; je fis une copie de ma carte de l'Isthme avec les petits plans de détails du canal et la vue à vol d'oiseau de l'Isthme, que M. de Lesseps désirait tant et qui avait fait un si grand effet à Paris pour l'avancement de l'affaire, comme il m'écrivit, et dont, toujours selon les lettres de M. de Lesseps, l'empereur Napoléon III manifesta son contentement à M. de Lesseps.
M. de Lesseps, l'homme à la nature droite et loyale par excel lence, se laissait quelquefois aller avec faiblesse à des influences de coterie, tout en le faisant avec conscience de bien faire. C'était à l'insinuation de personnes solliciteuses et adulatrices, et il prétendait pourtant ne se laisser dominer par aucune. M. de Lesseps, au moment de son départ pour la France, emportant l'avant-projet en mai 1855, présentait au Yice-Roi Saîd-Pacha à Ras-el-Tinei nu rapport daté du 30 avril, ayant pour but d'indiquer les travaux préparatoires qui devaient être faits. Dans ce rapport il faisait entrer une combinaison, engageant le Vice-Roi à favoriser une compagnie dite de remorquage. Les deux affaires, celle-ci et celle de l'Isthme, devaient être liées. Je pensai, ainsi qu'un autre ami de M. de Lesseps, Kœnig Bey, très-attaché à lui, que quand on avait entre les mains une aussi grandiose affaire que celle dont il avait la concession, on ne devait pas compromettre son avenir pour plaire même à des amis. Nous eûmes des difficultés à le faire revenir sur cela, mais son esprit juste fit que nous le persuadâmes et la modification fut faite, ce qui laissa l'œuvre du canal de Suez dans toute sa pureté. À cette époque, M. de Lesseps ne voyait pas encore les choses d'aussi haut qu'il les a vues plus tard; c'était alors au commencement de l'affaire, au moment pour ainsi dire du second Firman de concession, et il n'est pas étonnant qu'ayant besoin d'être secondé, il voulut s'attacher des personnes utiles. Par cette affaire certainement je me fis des ennemis des intéressés qui n'avaient pu
réussir, mais M. de Lesseps au fond aura probablement reconnu toutes nos bonnes intentions à l'aider dans son entreprise.
Je restai en Egypte, après le départ de mon collègue et de M. de Lesseps, pour organiser tout le service de mes ingénieurs qui devaient exécuter les travaux préparatoires, comme : triangulations, nivellements du profil en long sur Taxe du canal avec des profils en travers, pour établii* le métré des terrassements à exécuter, faire faire le piquetage du tracé des canaux, les sondages, etc. : et tous les ingénieurs reçurent par écrit leurs instructions de moi seul.
En septembre 1855, je reçus Tordre d'aller rejoindre en France M. de Lesseps pour assister aux réunions qui devaient avoir lieu pour la formation de la Compagnie du Canal de Suez. Je fus aussi en Angleterre avec mon collègue, pour avancer Taifaire ; le but était d'avoir des ingénieurs pour une Commission internationale.
Mon collègue et moi nous allâmes en Angleterre, pour engager M. Stephenson à faire partie de cette Commission ; mais, soit qu'il ne voulût pas paraître seconder l'entreprise, soit que, peutêtre, il ne voulût pas être forcéde revenir sur ce qu'il avait déjà dit à propos du canal, ou qu'il n*y trouvât pas les avantages qu'il aurait désiré avoir, le fait est qu'il refusa et indiqua pour le remplacer M* Randel. Mais la somme que demandait celui-ci pour son voyage et son déplacement sembla trop forte pour que nous puissions nous engager à la lui promettre, car, à cetle époque, les fonds dont on pouvait disposer étaient limités- Ce fut M. Mac-Leane qui fut choisi pour faire pju-tie de la Commission ; ses connaissances et son caractère loyal et désintéressé justifiaient ce choix.
Nous partîmes pour l'Egypte, avec toute la Commission et les personnes invitées par M. de Lesseps qui remplissaient pour ainsi dire le petit bateau YOsiris; car il ne conduisait pas seulement les membres de la Commission, mais encore plusieurs de ses amis et connaissances ; son caractère hospitalier et bienveillant faisait qu'il invitait tout le monde, même sans bien connaître les individus, et si les personnes engagées de cette manière avaient toutes voulu nous suivre, il aurait fallu avoir
plusieurs navires pour la traversée, occuper les hôtels de TÉgypte et avoir sur le Nil plusieurs bateaux pour faire faire le voyage jusqu'aux cataractes.
Je n'ai jamais compris Tutilité de ce voyage des membres de la Commission internationale et des invités de M. de Lesseps, pour l'utilité directe ou l'avancement de TafTaire du Canal de Suez ; c'était une partie de plaisir, un voyage d'agrément que le Vice- Roi fsdsait faire à ses frais, pour poser les premières marches du piédestal sur lequel on pensait qu'il monterait par ce moyen, et peut-être aussi le pensait-il lui-même. Cependant, je le répète encore, jamais Saîd-Pacha, en la commençant, ne croyait à la réalisation de cette grande affaire. La partie de plaisir dans la Haute-Egypte se fit gaiement, excellente table, bons vins» tout à profusion : résultats positifs ? On peut le dire : Rien.
De retour au Caire, nous fîmes les préparatifs pour le voyage de Suez. Ici, comme précédemment, plusieurs invités de M. de Lésseps vinrent à Suez. Ce ne fut qu'à partir de cela que Ton commença quelque chose d'un peu sérieux.
Une simple circonstance fera voir combien les choses se faisaient légèrement, en ayant seulement l'air de faire croire au monde, peu sérieux, ou enthousiaste, que l'on étudiait véritablement. La Commission, avec M. de Lesseps, arriva à Suez le 15 décembre 1856; pour moi, ayant encore des affaires à régler pour l'expédition dans listbme, je ne partis que le lendemain 16. Je trouvai toute la Commission revenant de faire dans la baie, sur un petit vapeur, une promenade, soi-disant une reconnaissance et une étude ; on fit des sondages au hasard, on prit des relèvements de même ; il ne pouvait en être autrement, dans une seule demi-journée, sans personne pour guider, ou indiquer ce qui avait déjà été fait.
Je causai avec ces Messieurs et surtout avec M. Lieussou, qui me dit qu'il ne savait pas où on l'avait conduit, qu'il avait travaillé au hasard, et que personne ne lui avait rien expliqué : c'était pourtant l'ingénieur hydrographe. Aucune des personnes de la Commission, ni M. de Lesseps, ni mon collègue Mougel ne connaissaient les localités, rien delà rade; on se promenait à l'aventure, les uns disant allons par ici, les autres, non c'est de
ce côté qu'il faut aller ; et tout cela étourdit tellement M. Lieussou, qu il ne put m'expliquer ce qu'on lui avait fait faire. Le lendemain, nous allâmes, avec lui, en rade et nous passâmes la journée à travailler ou plutôt à lui expliquer sur les lieux le travail que j'avais déjà fait.
Pendant notre séjour à Suez, M. de Lesseps et moi nous eûmes quelques discussions ; en voici le sujet :
D'après le mémoire que M. de Lesseps présenta à S. A. le Yice-Roi, il était décidé que les ingénieurs du Vice-Roi prépareraient les éléments de leur projet définitif, qui une fois achevé serait soumis à une Commission qui donnerait son opinion et indiquerait d'après tous les documents recueillis les modifications à faire, s'il y avait lieu. D'après tout cela, les plans définitifs et d'exécution devaient être faits par les ingénieurs du Vice-Roi : Linant-Bey et Mougel-Bey.
Or, déjà à Suez, chacun des membres de la Gommissioni pour ainsi dire, les Français surtout, oubliant le rôle de juge qu'on lui avait donné, voulait faire son avant-projet pour concourir au projet définitif, en se servant pour l'établir des documents faits et recueillis par d'autres, par moi surtout ; ce qui était fort facile, et au surplus ce qui est la manière de faire de beaucoup d'individus, qui trouvent cela plus commode et moins fatigant. Pendant tout le temps du voyage de Suez à Péluse, presque tous les membres de la Commission manifestaient l'intention d'agir chacun pour son compte ; ce ne fut que là, sur mes représentations, sur ce que je fis connaître de mon intention de me retirer de l'affaire si cela continuait ainsi, qu'il fut bien arrêté que chacun ne ferait pas un projet à part.
Ce ne fut pas le seul sujet de mon mécontentement envers M. de Lesseps, il y eut quelque chose de plus grave.
D'après le premier Firman de concession de Son Altesse, où je suis nommé et désigné comme ingénieur et commissaire, j'avais commencé à travailler avec M. de Lesseps, persuadé que dans toute cette grande entreprise, pour laquelle j'avais déjà bien des droits acquis, j'aurais un brillant avenir, puisque ma position était d'ailleurs assurée par le Firman de concession, base de toute l'œuvre. Quel fut donc mon désappointementi quand
M. de Lesseps vint me dire que tout le Firmao, tout ce qui me concernait allait être changé de sa propre autorité; parce qu'on avait décidé que la position de ringénieur-commissaire ne pouvait exister qu'en restant au siège de la Compagnie à Paris ; et qu'il valait mieux pour moi être dans une position active, par exemple être à la tête des travaux. M. de Lesseps me dit que le Yice-Boi avait consenti à cette modification ; ce n'était pas exact et je ne connus la chose que plus tard.
Il dit au Yice-Roi que son commissaire devant résider au siège de la Compagnie à Paris» cette place ne me convenait pas et que je serais beaucoup mieux placé à la direction des travaux. Son Altesse répondit que s'il en était ainsi, c'était bien, si j'y consentais.
Je n'ai pas connu au juste les raisons qu'avait M. de Lesseps pour faire ce changement ; mais probablement que la personne qu'il proposait à Saïd-Pacha ne lui convint pas,' cependant il fallait rester dans le même principe qui avait été avancé à mon sujet et ce fut M. Conrad, l'ingénieur hollandais, qui fut nommé.
Alors, dans ce second Firman, modifié par l'influence de M. de Lesseps, je ne figurais plus que comme mon collègue et au même titre que lui, c'est-à-dire mis à la disposition de la Compagnie pour la direction des travaux ordonnés par elle; je devais avoir la surveillance supérieure des ouvriers, et être chargé de l'exécution des règlements qui concernaient la mise en œuvre des travaux.
Tout cela était si embrouillé, si contraint, que ce changement effectivement fut loin de me convenir, et si cela fût arrivé dans un autre moment, c'est-à-dire si la Commission internationale n'eût pas été là, si je n'avais pas dû la conduire à travers risthme, voyant la conduite de M. de Lesseps, si éloignée de ce qu'il m'avait promis, de ce qu'il me devait, certes j'aurais tout abandonné à Suez ; car M. de Lesseps n'avait aucun droit de rien changer à mon égard au premier Firman de concession d'après lequel je m'étais engagé à travailler avec lui, sans que j'y consentisse, et le Vice-Roi le comprenait bien aussi ; ou bien il me fallait nécessairement un dédommagement. Ceci mit en moi un peu de froid, et je commençai à reconnaître que M. de Lesseps,
quoique souvent avec de rentêtement était pourtant impressionnable à bien des influences,et changeant, selon la dernière opinion donnée par la dernière personne qui lui parlait.
Nous reviendrons sur cette appréciation du caractère de M. de Leâseps, pour lequel malgré tout je professe de l'amitié et de l'attachement.
Nous partons donc de Suez avec grand train, beaucoup d'apparat; car M. de Lesseps a toujours bien aimé faire de Teffet, de l'éclat; nous avions plutôt l'air d'aller à une grande partie de plaisir, à la mode orientale des temps anciens, qu'à une étude sérieuse qu'allaient faire des hommes de science.
Ce fut donc d'après moi seul, d'après mes explications, que la Commission prit connaissance de l'Isthme; a-t-elle fait par elle-même la moindre observation ? Avait-elle même le moyen d'en faire? Non. Nous restâmes seulement neuf jours en tout, depuis Suez jusqu'à Péluse; la grande affaire, pour M. de Lesseps surtout, et un peu pour les autres, était d'arriver à tout terminer pour le premier de Tan. Que pouvait-on donc examiner sérieusement , si je n'avais eu ma carte pour faire connaître l'Isthme, si je n'avais eu mon mémoire déjà fait antérieurement ; tout cela était exécuté avant que M. de Lesseps ne s'occupât de l'Isthme de Suez, et cela avait déjà servi à l'expédition Bourdaloue, à la brochure Talabot; nous avions les sondages que j'avais fait exécuter dans l'Isthme ; la Commission suivit, piquet par piquet, le tracé du canal que la division des ingénieurs arabes placée sous mes ordres avait exécuté.
Si j'avais été un mauvais plaisant j'aurais pu tout aussi bien conduire M. de Lesseps, mon collègue, et toute la Commission, au lac Sirbonien, àEl-Arich, qu'au lac Menzalèhet à Péluse; au surplus, pour toutes les commissions de ce genre, pour des gens qui n'ont jamais été dans le désert, il pourrait en être ainsi.
Je m'aperçus, pendant notre séjour dans l'Isthme, que les savants qui composaient la Commission étaient souvent loin d'être d'accord; mais le temps pressait, il fallait faire quelque chose pour le public, et l'on fit semblant d'agir. Combien l'on trouve peu de personnes véritablement distinguées dans un conseil ou
dans une commission 1 j*ai eu bien des fois Foccasion de le remarquer, c'est toujours une ou deux personnes qui mènent les autres. Celui de la Commission qui me flt l'effet d'être le plus distingué, était M. Negrelli : il voyait les choses de haut , en grand, avec un véritable génie. M. Conrad était homme positif, pratique, toujours à la question. M. Renaud, petit, se perdant dans les détails. M. Mac-Leane, homme consciencieux, voulant tout connaître avant de se former une idée, une opinion. Les autres : hommes spéciaux, mais rapportant tout à eux, et peu aptes à une création.
Je remarquai une chose curieuse chez les personnes qui voyagent pour la première fois dans le désert : lorsque nous étions en marche, ou quand nous partions, mon collègue et les autres de ces messieurs me demandaient la direction à suivre : je la leur indiquais, en leur faisant remarquer soit la route tracée par les pieds des chameaux, soit une grosse broussaille sur une dune, soit une hauteur; je restais quelquefois en arrière avec la caravane pour un motif ou un autre; ces messieurs partaient en avant; au bout de moins d'une demi-heure, ils étaient parfaitement égarés, tournant sur eux-mêmes, et souvent ils étaient derrière nous ou bien à une grande distance à droite ou à gauche, mais bien plus souvent de ce côté; j'envoyais un arabe à dromadaire les chercher, ou j'y allais moimême, et toujours ces messieurs soutenaient qu'ils étaient dans la vraie direction. Mon collègue, lui, était sur un baudet, ayant . des rhumatismes qui l'empêchaient de se mettre sur un dromadaire; il fallait même le placer. Le baudet allant plus vite que ia caravane, il se trouvait en avant, et quoique je lui indiquasse très-clairement la direction à suivre, au bout de quelque temps il déviait énormément et s'éloignait beaucoup; comme il ne pouvait se retourner pour voir la caravane, il continuait toujours et il fallait aller le chercher; il ne pouvait conduire sa monture, les rhumatismes lui donnaient une grande roideur.
A Péluse, comme résultat, il fut bien entendu que la Commission n'avait pas à taire de projet, ni aucun de ses membres en particulier; que d'ailleurs il n'y avait pas lieu d'agir ainsi, mais que sa mission était de rectifier le projet des ingénieurs du Vice-
Roi et de donner des instructions pour dresser le projet définitif; c'est du reste ce gui avait été annoncé, tout au commencement de raffaire» au Vice-Roi par un mémoire de M. de Lesseps daté du camp de Maréa 30 avril 1856.
11 y est dit : « Lorsque le projet définitif sera achevé par vos ingénieurs, et lorsque les observations reçues de chaque pays auront pu former un corps de doctrine, il sera procédé à la nomination d'une commission d'ingénieurs, connus par leurs travaux hydrauliques et choisis en Angleterre, en France, en Allemagne et en Hollande; cette commission donnera son opinion sur le projet des ingénieurs de votre Altesse, indiquera les modifications ou les changements qu'elle croira devoir adopter; tous les moyens seront mis à sa disposition pour visiter l'Isthme de Suez, si elle juge nécessaire de voir les localités avant de prononcer. »
M. de Lesseps fit le contraire : la Commission commença par venir visiter la Haute-Egypte comme dans une partie de plaisir, et l'Isthme, comme dans une promenade, aux frais de l'Egypte.
La Commission partie de Péluse, je continuai les travaux préparatoires, et fis faire le tracé depuis le lac Timsah jusqu'au lac Menzaléh, d'après la nouvelle direction adoptée vers Gamilèh où est aujourd'hui Port-Saïd.
J'allai aussi faire le lever du plan de la baie de Suez avec tous les sondages, tel qu'il est reproduit dans l'atlas du travail de la Commission; et il est à remarquer qu'il est dit dans cet atlas que la Commission a vérifié ce plan, sans dire qu'il est fait par moi. La Commission n'a pas pu le vérifier, puisqu'il a été dressé en mars 1856, et que la Commission est partie de Péluse pour l'Europe le 31 décembre 1856; d'ailleurs ces Messieurs ne firent rien dans la baie de Suez, comme je l'ai dit plus haut. Cependant, dans le même atlas, le plan de la baie de Péluse, fait par Larousse, porte son nom. Je reviendrai plus tard sur cette manière d'agir de Messieurs les membres de la Commission et de M. de Lesseps, qui se sont approprié tout ce qui a été fait dans l'Isthme en travaux préparatoires, ne parlant en rien, ne nommant personne, de ceux qui les avaient exécutés; M. de Lesseps fut le premier à donner l'exemple, et il fuf suivi
par tous ceux qui ont travaillé même à Texécution du travail. Je donnerai ici, puisque nous parlons des travaux qui ont été faits ou par moi, ou. par mes ordres et d'après mes instructions, sous ma surveillance, une liste de tout ce que j'ai expédié à M. de Lesseps et à. la Compagnie, à différentes époques. C'est :
!• une Carte de l'Isthme de Suez très-détaillée ; elle avait déjà servi aux études de 1847 et au travail de Talabot; je la remis au commencement de l'aiTaire à M. de Lesseps, qui l'emporta en France en 1855 et la donna à graver sur pierre chez Erhard Schièble, rue Bonaparte n* 42 ; elle fut chromolithographiée par G. Regamey (M, rue de Sèvres) à rimprimerie Lemercier, rue de Seine, 57 ; et c'est sur cette carte, tirée dans la même année, que la Commission internationale examina et discuta le projet du canal. J'y avais indiqué, d'après Tavant-projet, les travaux d'art et les profils en travers du Canal convenus entre mon collègue et moi ; quoique cette première édition porte mon nom et celui de Mougel, jamais il n'y avait travaillé, elle avait été faite, dressée et dessinée avant notre association, et jamais il n'avait vu l'Isthme avant que ma carte fut dressée.
L'édition de cette carte qui vient après, en 1856, avait pour éditeur Longuet, rue de la Paix, 8 ; quant à la carte, aucun changement topographique n'y a été fait, excepté le tracé du Canal dans la partie de Ferdanne à la Méditerranée ; mais elle ne porte plus mon nom, la Compagnie se l'était appropriée, quoiqu'elle ne dût lui appartenir en rien, ayant été faite avant 1854.
Plus tard on en fit d'autres éditions pour le commerce, qui toutes furent de plus en plus mal exécutées.
En 1861 on en publia une édition dont les exemplaires servirent aux discussions qui eurent lieu à la Commission de l'arbitrage impérial ; mais tout ce qui était topographie de détails avait presque entièrement disparu, et ce n'était plus que le canevas de la première pour indiquer le tracé du Canal ainsi que l'étendue du territoire que la Compagnie prétendait avoir le droit de posséder. Dans toutes les éditions, petites ou grandes, jamais il n'a plus été question de l'auteur de la carte originale.
La dernière carte de l'Isthme est celle de 1866, dressée, est-il dit au titre, sous la direction de M. Voisin-Bey, et d'après les
observations de M. Larousse; c'est encore la même que la mienne, à une autre échelle, celle de îôôWô ^^ '^^^ ^® jtWôtô» et Ton peut voir que tous les détails sont ceux de ma carte de la Basse-Egypte publiée en 1846 par le Ministère de la Guerre et continuée ensuite en 1848 et I864. M. Larousse, d'après ce que nous savons, a vérifié des points de notre triangulation faite pour la grande carte de Tlsthme en huit feuilles, mais il n*a fait aucun détail topograpliique (1).
2*» En 1855 je donnai aussi à M. de Lesseps deux Vues panoramiques de risthme de Suez, qui, selon ses lettres de juin 1855, firent un grand effet sur le public pour Tavcincement de Topinion en faveur du Canal, et dont FEmpereur et l'Impératrice furent très-satisfaits ainsi que de la carte.
S*" La Cai*te de Tlsthme en sept feuilles, avec le tracé du Canal maritime, où sont toutes les ordonnées du profil sur l'axe du canal, ainsi que celles des profils en travers de cet axe exécutés de 400 en 400 mètres.
Pour dresser cette carte, on a fait une triangulation de Sue^ à la Méditerranée, exécutée avec la plus grande exactitude, et elle a été en partie vérifiée par M. Larousse, qui a retrouvé tous les piquets ou signaux de stations formant les sommets d'angles; il n'a trouvé rien de fautif, puisqu'il l'a adoptée dans les travaux qu'il a faits.
La topographie de cette carte en sept feuilles est faite par moi, qui ai dirigé et surveillé les travaux de la division d'ingénieurs arabes exécutant ce travail.
4* Un Profil de l'Isthme sur l'axe du Canal.
5"" Un État des courbes du tracé du Canal.
6** Un État des métrés des déblais et remblais de l'excavation du Canal maritime.
(4) Dans aucune des éditions de la Carte publiée depuis la première, en 1856, il n'est dit qu'elles proviennent de celle de linant- Bey. Jamais son nom n'a paru, quoique plusieurs de ces éditions aient été publiées par la Compagnie même ou par les ingénieurs de cette Compagnie, et cela était certainement k la connaissance de M. de Lesseps. Ne sont-ce pas là des plagiats bien formels, puisque Ton n'a fait que copier la Carte de Linant-Bey publiée en 4856.
T Plan de la baie de Suez à l'échelle de j^.
M. de Lesseps, dans un de ses moments d'oubli du passé et de mauvaise humeur, m'avait écrit que ce travail ne m'avait pas été demandé, et que cela avait été du temps perdu.
Premièrement, dans la liste des travaux demandés par la Commission, la baie de Suez y figure avec la triangulation de quelques points ; et voici de plus les raisons pour lesquelles j'ai tenu à faire moi-même ce travail.
Quand, au passage de la Commission internationale à Suez, M. Lieussou fut dans la rade faire des sondages pendant quelques heures, il n'avait pu en fixer la position, puisqu'il n'avait encore aucun point de repère triangulé, et le lendemain j'étais avec lui; c'était parce que la veille toute la Commission étant allée dans la baie, on tourna tout le jour avec M. de Lesseps sans rien faire, sans même savoir oti Ton allait. Je savais bien que ce qui avait pu être fait dans ces deux courses ou promenades ne pouvait être sufiisant; d'ailleurs les Anglais, qui étaient à Suez, disaient avec raison qu'il était impossible de faire quelque chose de valable, de la manière dont on s'y était pris, en quelques heures. C'était pour faire cesser ces propos que je voulus faire mieux et au complet. Or il faut bien avouer qu'en rattachant tous les points de la baie à une triangulation bien entendue et à une base exactement mesurée, en faisant des sondages dont la position se fixait au moyen des signaux des points triangulés, et rapportés aux basses mers que Ton observait pendant mes opérations, j'ai du faire en quarante jours un travail plus sérieux que celui de M. Lieussou exécuté en cinq heures.
M. de Lesseps m'écrivit, toujours piqué contre moi, que M. Lieussou lui avait dit que mes sondages ne s'accordaient pas avec les siens ; ceci ne pouvait être ; c'est moi-môme qui dirigeais la marche du petit vapeur qui nous conduisait, et c'est moi qui tenais la sonde; ce qui avait été autrefois une chose familière pour moi quand j'étais pilotin. Ainsi mon premier métier avait été, en partie, le sien même; j'ai levé les côtes de Terre-Neuve, les ports qui s'y trouvent; je me suis longtemps servi des instruments et des formules que les ingénieurs hydro-
graphes emploient. M. Lieussou n'avait pas fait d'autres sondages que ceux que nous fîmes ensemble en courant à la vapeur; il n'a donc pas pu dire que les siens étaient différents des mîejis. Quand, d'après ces Messieurs de la Commission, M. de Lesseps dit qu on avait refait mon travail, c'est faux; le plan, qui est dans Tatlas du travail de la Commission internationale, estal)so]umentle même, sans le moindre changement, que la minute de mon plan, seulement les notes ne sont plus sur le plan gravé. Cependant, comme je l'ai écrit plus haut, il est dit que ce plan a été vérifié par la Commission, qui était venue à Suez trois mois avant le lever du plan, et qui- n'avait rien fait.
8*» Tous les Sondages exécutés dans l'Isthme, sous ma direction, sur Taxe du Canal maritime, avec les coupes géologiques de ces sondages au nombre de 22.
9^ Courbes des marées de Suez, exécutées par un ingénieur arabe de mon administration, sous ma direction.
10* Un Travail sur les résultats comparés des- différents nivellements exécutés entre la mer Rouge et la Méditerranée.
11* Un Tableau comparatif des différents nivellements.
12* La Triangulation des environs de Suez, exécutée par des ingénieurs arabes de mon administration, et d'après mes instructions.
13* Tableau des hauteurs des eaux trouvées dans chaque forage sur l'axe du Canal.
14" Autres Observations sur les marées et la vitesse des courants dans le poit de Suez.
15** Caisse d'échantillons de*s différentes couches de terfaiB des différents forages.
16** Caisse d'échantillons des matériaux se trouvant dans T Isthme et aux environs. •
17<* Profil en long du Canal d'eau douce, du Caire au lac Timsah.
18** Observations sur les profils des fosses exécutées dans le lac Menzaléh.
19^ Projet du Canal d'eau douce fait par moi, et rapport fait par M. Conrad et moi.
20'' Tableau des nivellements du Canal d*eau douce.
21* Profils comparatifâ des différents nivellements du Canal d'eau douce.
22° Profils en long du Canal d'eau douce, indiquant les différents biefs et la hauteur des eaux dans chacun ans hautes eaux et à Tétiage.
23<' Profils ou sections en travers des différents biefs.
24" Observations générales sur les différents nivellements du Canal d'eau douce.
25* Résumé de ces nivellements.
'26'' Garte du Canal d'eau douce en 7 feuilles, du Caire au lac Timsah, avec tracé et profils en travers de l'axe. Ces cartes sont couvertes de cotes de nivellements, comme celles du Canal maritime.
27'' Variante du tracé du Canal d'eau douce dans l'Ouadée- Toumilat.
28* Tracé de la rigole du Canal d'eau douce commençant à Saba Biars et aHant à Suez, avec les ordonnées des profils en long et en ^avers. Ce tracé fut ensuite repris et modifié par M. Cazeaux pendant l'exécution, pour quelques parties.
29» Différentes Notes sur le Canal d'eau douce, et rapports sur « les fosses qui ont été faites pour la reconnaissance des terrains à^xcaver. ♦
30" Un État détaillé des terrains du plan cadastral.
31"* l^lan de la prise d'eau du Canal d'eau douce, qui fut fait par moi et approuvé, parce que le premier, dressé par H. de • Montant, n'avait pas eu d'approbation. • J'i* Carte cadastrale contenant :
33 feuilles du Nil à Abou-Zabel à l'échelle de ^777^77-, ceci ne
OUOU
peut faire partie des terrains que I4 Compagnie pourrait posséder d'après la concession.
1" série : '7Ô feuilles, d' Abou-Zabel au lac Timsah;
2"»* série : 7 feuilles,»du lac Timsah à la Chounèh, entrée du bassin de l'Isthme^ des Lacs Amers.
a"* série : 15 feuilles, du lac Timsah à Cantarrat-el-Khasnè.
A™* série : 46 feuilles de la Chounèh à Suez.
5"* série : 20 feuilles, entre Cantarrat à Test, Salhièh à Fouest, la route de Syrie au Nord, et au sud les collines qui bordent TOuadée du côté nord.
En tout 8Â feuilles grand aigle.
La première série comprend une superficie de 31.563 fedd.
La seconde — — 23.592
La troisième — — 41,553
La quatrième — — 22.624
La cinquième — — 44.710
(1) Total des feddans cultivables.. . • 164.042
Le cadastre des terrains qui devaient appartenir à la Compagnie d'après l'acte de concession, devait avoir pour base les hauteurs des eaux du canal d'eau douce dans ses diilérentes parties, ainsi que les quantités d'eau qu'il pouvait fournir aux étiages et pendant les inondations. C'était aussi par les différents biefs, disposés selon mon projet vérifié par M. Conrad et qui fut approuvé, que Ton est parvenu par des nivellements très-nombreux à pouvoir tracer des courbes horizontales, déterminant la surface des terrains où les eaux pouvaient atteindre. On conçoit, et l'on peut voir sur ces cartes cadastrales, par l'immense quantité de cotes de nivellements qui s'y trouvent au nombre
(1) Les Ingénieurs de la Compagnie n*ont rien ajouté k ces travaux préparatoires, et n*ont fait que surveiller les entrepreneurs chargés deTexécution.
M. Michel Aivas, qui a aussi énormément travaillé aux travaux préparatoires et pour le Canal de Suez n*a pas eu, pas plus que M. Cazeaux^ la moindre marque honorifique de satisfaction, quand cependant il était bien facile a M. de Lesseps de la lui faire obtenir.
M. de Lesseps semble penser que si Ton dit dans le monde qu*il a été aidé, par telle ou telle autre personne, cela est autant d'enlevé à son propre mérite. Cependant il en avait assez par lui-même pour ne pas envier celui des autres et ne pas en prendre ombrage.
Il a mécontenté souvent des personnes qui Font pourtant largement aidé dans son entreprise; toutefois son énergie, sa persévérance, doivent lui faire pardonner d'avoir quelquefois négligé ses bons amis; car il ne voyait que son but, il voulait y arriver malgré tout. Si souvent on a réussi près de lui par des adulations et de la flatterie, c'était un faible parmi ses autres qualités.
de plus de 30.000, tout le travaûl qu'il a fallu faire pour cela. C'est à rdde de plusieurs divisions d'ingénieurs arabes, dirigées par Salam-EfTendi, par Cheata-Issa EfTendi, par M. Gazeaux, sous ma direction, ma surveillance et mes instructions, et en partie sous mes yeux, que tout cet important travail a été fait. Hais jamais il n'y a eu, de la part de la Compagnie, ni de celle de M. de Lesseps, ni de personne, un remerciaient pour tout ce personnel, ni une mention quelconque ni pour lui, ni pour le chef, dans aucun écrit émanant de l'administration, de la Compagnie, pas plus que de son président
Loin de là, M. de Lesseps assura, à la Commission impériale, n'avoir pas eu connaissance de ces cartes ; M. Yoisin-Bey, luimême, ne les avait jamais connues à l'époque de la Commission de l'arbitrage impérial, et ne les avait pas eues à sa disposition. Je les avais cependant déposées à la Couunission impériale, et j'en pris un double pour le Gouvernement égyptien.
Elles avaient été consignées, en juillet 1858, suivant un procès-verbal en règle ; et comme il y avait eu lieu de faire une petite addition, ce que nous dirons plus tard, elles furent re« prises, puis consignées de nouveau, le 28 août 1858, en partie: en novembre de la même année, pour l'autre partie.
Dans une pièce du 16 janvier 1859, M. de Lesseps dit que ces cartes devaient être complétées, vérifiées, peut-être refaites : elles avaient donc été déposées.
M. le Directeur général des travaux du Canal de Suez a dit, selon M. de Lesseps, qu'elles avaient été jugées à refaire : il ne les avait ni eues ni vues cependant ; longtemps après même, en 1868, M. Yoisin-Bey ne les avait pas entièrement
Peu de temps avant le 16 janvier on présentait ces cartes au Conseil supérieur des travaux, comme on peut le voir par le procès-verbal d'une séance de ce conseil du 2A novembre 1868; elles furent annexées au procès-verbal de la séance. Elles existaient donc, et M. de Lesseps en avait connaissance ; pourquoi donc disait-il qu'elles n'existaient pas?
Il est à remarquer que, malgré ce qui est dit dans la pièce du 16 janvier 1859, jamais il n'a été question de vérifier ou de refaire ces cartes.
Le Conseil des travaux au siège de la Compagnie, dans le procès-verbal du 24 novembre 1858, disait à propos des terrains en dehors de ceux qui pouvaient être arrosés naturellement, sans machines, qu'il les trouvait peu importants, que jamais ils n'auraient assez d'étendue pour que l'on dût s'en préoccuper. Puis il est dit aussi, toujours au sujet des cartes, que pour l'avant projet des canaux d'eau douce et de dérivation on pourrait à la rigueur en trouver les éléments les plus essentiels sur les plans cadastraux.
Ainsi ces plans, ces cartes n'avaient donc pas été trouvés susceptibles d'être modifiés, ni vérifi^'S, ni refaits, puisqu'il n'en est pas parlé dans le procès-verbal. Et, quoique M. de Lesseps dise toujours dans ses* pièces écrites du 16 juilletl857, que des fonds avaient été votés pour refaire ces cartes, jamais il n'y a eu même rien de commencé ; les fonds votés sont donc restés sans emploi pour ce bi)t.
Mais tout ceci n'a jamais été qu'un prétexte de la part de M. de Lesseps, pour autre chose qu'il faut rapporter comme cela a été écrit à la Commission impériale lors de l'arbitrage de 186A.
A l'époque de la livraison des cartes cadastrales à M. de Lesseps, le 6 juillet 1858, il fut dressé le procès-verbal que voici plus bas*
Saîd-Pacha était dans le désert depuis trois jours ; M. de Lesseps devait partir le lendemain, et il me dit qu'il était parfaitement convenu avec le Vice-Roi de ce que l'on va voir dans ce procès-verbal. Je n'ai jamais douté de la parole de M. de Lesseps, et je suis convaincu qu'il était certain et croyait fermement ce qu'il m'a dit, c'est pourquoi je signai ce procès-verbal : « Procès-verbal de réception des Cartes cadastrales comprefiant ti les terrains dont la Compagnie universelk du Canal marilime « de Suez est en droit de prendre possession.
« L'an mil huit cent-cinquante-huit, le six du mois de juillet ;
(( En vertu des dispositions de l'acte de concession du 30 noavembre 185A et des articles 10, 11, 12 de l'acte confirmatif « du 5 janvier 1856, qui réfère les charges et les concessions ({ de la Compagnie universelle du Canal maritime de Suez;
1 Messieurs Ferclînand de Lesseps, président fondateur et a J. W. Ruyssenears, administrateur et agent supérieur en € Egypte, reconnaissent avoir reçu de Jf. Linant-Bey, Direcft teur-général des ponts-et -chaussées du gouvernement égyp- « tien , Commissaire spécial à ce désigné dans l'acte de cona cession, les Cartes cadastrales ci-jointes sur lesquelles sont t indiqués :
« 1* En teinte bleue, au lieu de la teinte noire désignée par « l'article H de l'acte de 1856, les terrains n'appartenant pas tt à des particuliers, nécessaires à la construction des canaux, « ports et dépendances ; comprenant en outre une bande de « deux kilomètres de largeur sur chaque rive des canaux et au- (c tour de chaque port et bassin ;
c 2* En teinte violette au lieu de la teinte bleue indiquée par « l'article H de l'acte de 1856, les terrains non cultivés au- « jourd^hui, n'appartenant pas à des particuliers, mais propres (( à l'irrigation et à la culture;
« 3** En teinte rouge, les terrains appartenant à des particu- « liers et indispensables aux travaux ou à l'exploitation, confora mément à l'article 12 de l'acte de 1856, et dont la totalité ne « dépasse pas la superGcie de trois cents cinquante feddans « (350) ou cent quarante sept hectares (1 47) .
« Les soussignés, Ferdinand de Lesseps et J. W. Ruys^eu nears, après avoir vérifié les cotes et descriptions du plan a cadastral, reconnaissent que les terrains concédés par les ar- « ticles 10, 11 de l'acte de 1856 forment une superficie au mîc nimum de cent cinquante mille feddans ou soixante trois mille tt hectares,
a Ils déclarent en outre que, en considération des avantages « accordés par Son Altesse le Vice-Roi, la Compagnie fera^ a avant de commencer les grands travaux du Canal maritime, « le versement au trésor égyptien d'une somme de quinze mila lions de francs, à l'intérêt de cinq pour cent par an, lequel « capital ne sera jamais directement remboursé par le trésor « égyptien. La Compagnie pourra seulement rentrer dans ses « avances par des retenues successives correspondantes audit « capital, et qui seront successivement opérées par elle sur la
a partie des bénéfices nets que Tacte de concession attribue an- « nuellement au gouvernement égyptien.
« Le procès-verbal est dressé en triple expédition, dont la <c première est remise aujourd'hui entre les mains de Son Ala tesse Mohamed Saîd-Pacha, Vice-Roi d'Egypte, la seconde au a siège de la Compagnie à Alexandrie, et la troisième est coh- (f servée par M. Ferdinand de Lesseps aux fins que de droit ; a et les parties ont signé. »
M. Ferdinand de Lesseps partit donc. Lorsque je revis le Vice- Roi, lui ayant raconté ce qui s'était passé, soit qu'il eût réfléchi sur cette affaire, soit qu'il ne voulût plus qu'elle se fît, soit qu'elle ne lui eût pas été expliquée assez clairement pour la bien comprendre ; le fait est qu'il me dit qu'il ne voulait plus du tout de l'arrangement signé par lui et que je devais tout faire pour annuler cette pièce.
La chose était difficile; mais j'écrivis à M. de Lesseps ce qui . venait de se passer d'abord par une lettre particulière, et ensuite officiellement, pour lui faire comprendre que la pièce ou procès-verbal du 6 juillet 1858 devait être annulé.
La lettre particulière l'engagea à faire ce que je lui demandais, car je lui rapportais ma conversation avec Saîd-Pacha ; et la lettre officielle lui servit de prétexte. Bref, le procès- verbal fut annulé par sa lettre du 16 janvier 1859 ; mais de ce moment, nos relations ne furent plus les mêmes.
On doit bien penser qu'entre S. A. le Vice-Roi Saïd-Pacha, M. de Lesseps et moi, bien des choses ont pu se passer, qui pour quelques personnes pourraient avoir de l'intérêt, mais il seraittroplongdeles rapporter ici ; elles prouveraient seulement que Saïd-Pacha se rebiffait souvent contre ce qu'on lui faisait faire, mais qu'il n'avait jamais assez de volonté pour persister dans ce qu'il voulait. Souvent il désirait se soustraire à l'espèce de pression qu'exerçait sur lui M. de Lesseps, cependant il cédait toujours.
Ma correspondance pourrait au besoin prouver cet état de choses, qu'il est tout-à-fait inutile de faire connaître aujourd'hui que les causes qui le provoquaient ont cessé.
fai moi-même été bien des fois au moment de rompre avec
M. de Lesseps, car ma position était tout-à-fait fausse ; j étais en même temps Directeur-Général des Travaux-publics, Commissaire du Vice- Roi dans l'affaire du Canal de Suez et Ingénieur-enchef du Canal. Il n'est donc pas étonnant que, pour ménager les différents intérêts, ce que ma position exigeait que je prisse à cœur, j'aie du être souvent en contradiction plutôt avec M. de Lesseps représentant de la Compagnie du Canal de Suez, qu'avec le Vice-Roi et le Gouvernement égyptien duquel j'étais fonctionnaire supérieur. Tandis que dans la Compagnie du Canal de Suez, je savais fort bien que d'un moment à l'autre tout pouvait finir; car avec M. de Lesseps ou était certain qu'il sacrifierait tout aux circoastances du moment et à son succès personnel {!)•
(i] Lorsque Ton traça la ville de Toussoun, on 8*empressa de donner des noms aux places, aux rues. C'était la place de Lesseps, la rue Ruyssenears, la rue Mougel, etc.
A Ismaîliéh, il en fut de même; on vit la statue du comte Sala, la place Ghampolion, etc. A Port-Saïd, de même encore. M. de Lesseps a-t-il jamais mis le nom de Linant-Bey quelque part; voyez pourtant ce qui a été dit tout récemment dans le journal VÉpargne, du 31 mars 1872, dans Tarticle suivant dont j'ignore Fauteur :