CANAL DE SUEZ
Les Devanciers de M. de Lesseps.
Cest une opinion presque accréditée en France, que Thonorable M. de Lesseps a inventé le percement de Flsthme de Suez. C'est à peine si Ton se rappelle, au seul point de vue moral, les quelques études faîtes lors de TExpédition d'Egypte.
La vérité est cependant que Thonorable concessionnaire n*a d*autre mérite , dans toute cette affaire , que d*avoir sollicité et obtenu une concession conditionnelle. En debors de cela, c'est en vain que Ton chercherait dans Thistoire du percement de Tlsthme un motif ou même un prétexte qui pût légitimer les adulations dont Thonorable M. de Lesseps a été l'objet.
Ce que l'on a oublié, c'est que le côté pratique de la question était depuis longtemps étudié en Angleterre, et qu'il est fort regrettable que l'on n'ait pas tenu plus compte de travaux aussi sérieux.
Ce que l'on a oublié également, c'est que c*estkLinant-Bey, français établi depuis 1820 en Egypte, que l'on est redevable des travaux au moyen desquels ce qu'on a appelé la Commission internationale des ingénieurs a pu se prononcer.
La publication de M. Andersen, au sujet du percement de l'Isthme
Au sujet de ces Cartes, dans la sentence Impériale du 6 janvier 1864 il est dit, aux questions portées dans le compromis :
de Suez, présente un grand intérêt; mais cet intérêt est plus vif encore, si Ton ne perd pas de vue que c'est en 1845 qu'elle eut lieu, c'est-à-dire onze ans avant que rhonorable M. de Lesseps songeât à s'occuper de la question.
M. Ânderson rappelait en commençant, que divers documents avaient été publiés dans les journaux et revues, et que même une sorte de prospectus, proposant la formation d'une Compagnie pour exécuter l'entreprise, était en circulation k cette époque.
Il établissait ensuite la possibilité matérielle de Tentreprise. 11 affirmait que visitant rÉgypte, en 1841, il y avait constaté que le français Linant-Bey avait voué beaucoup de temps et de travail aux investigations pratiques nécessaires à la solution du problème; que cet ingénieur remarquable avait en outre dressé un plan étudié de l'Isthme, et qu'il posédait les informations les plus amples dues à son examen personnel des localités à travers lesquelles le canal devait être creusé. M. Andersen ajoutait que Linant-Bey lui avait remis un mémoire et une carte sur une grande échelle du plan de l'Isthme, et que sur cette carte le tracé du Canal était dessiné avec les détails les plus minutieux.
Linant-Bey, d'après le témoignage de M. Andersen et même de M. de Lesseps, est donc celui qui a consacré sa vie au grand œuvre du percement de l'Isthme ; il semble en conséquence qu'il eut été de toute équité etdetout intérêt de confier l'exécution de l'entreprise k l'homme qui s'y était dévoué d'une manière aussi extrême, et qui ayant fait exécuter pendant trente ans d'immerses travaux en Egypte, était plus apte que qui que ce fût à la mener k bonne fiu.
Les seules objections que l'on conçoive sont donc :
i'Quesiies choses s'étaient passées de cette manière on eût employé 300 millions et six années de moins, et que l'exécution eût paru si simple et si naturelle au public, qu'elle n'eût permis aucune mise en scène, tandis qu'en éloignant l'homme compétent, en s'adressant k déjeunes ingénieurs sortant des écoles, dénués des moindres connaissances pratiques, et de Tincapacité desquels on ne pouvait par conséquent douter, on a créé d immenses difficultés et effectué d'immenses dépenses.
2° Que si Linant-Bey eût dirigé l'exécution, il en eût récolté une légitime renommée et diminué d'autant celle de M. de Lesseps, qui jouit de cet avantage précieux de passer pour un ingénieur avec les diplomates, et pour un diplomate avec les ingénieurs.
M. de Lesseps saisit parfaitement ce qu il entend dire, et avec bonne foi il croit au boutde quelque temps que cela est une création de son esprit. 11 possède pour certaines choses une excellente mémoire, il retient les faits, les citations ; mais souvent il les dénature et il oublie la source où il les a puisés.
ce A*" Les Cartes et Plans qui, aux termes de l'article 8 de l'acte de concession du 30 novembre 18^Â et de l'article 11 de celui du 5 janvier 1856, devaient être dressés, ne l'ayant pas été, quelle est l'étendue des terrains nécessaires à la construction et à l'exploitation du Canal maritime^ e^t du Canal d'eau douce, s'il est conservé à la Compagnie, dans les conditions propres à assurer le prospérité de l'entreprise. »
11 est dit aussi : a Considérant, sur la cinquième question, que la fixation de 63,000 hectares de terrains, comprenant ce qui doit être accordé à la Compagnie, 60,000 comme culture, 3,000 pour les emplacements affectés aux besoins de l'exploitation du Canal maritime, est en harmonie avec celle qui avait été arrêtée entre les représentants de la Compagnie et ceux du Yice-Roi dans les cartes cadastrales dressées en exécution de l'article 8 du firman du 30 novembre 185A et de l'article 11 du firman du 5 janvier 1856 ; que, si ces cartes plus tard en 1858 ont été annulées d'un commun accord, la difiiculté, qui a déterminé à les annuler, ne portait point sur l'étendue des terrains qui devaient être compris dans la concession comme susceptibles d'être arrosés. »
Ceci prouve bien que les cartes étaient faites; et on connaît la difficulté qui a porté à les annuler. Enfin l'on sait qu'au moment de la sentence, elles étaient déposées à la Commission.
Du reste, la nouvelle marche des affaires de la Compagnie du Canal de Suez, l'entreprise Hardon et beaucoup d'autres faits que je n'approuvais pas, un règlement de service fait par M. de Lesseps pour moi et mon collègue ne me convenant pas, je ne pus cacher mon mécontentement ; je pensais qu'il ne fallait dans de semblables affaires qu'un seul chef. En dernier lieu, H. de Lesseps, par sa lettre du 10 décembre 1858, me disait que j'allais être proposé au Conseil d'Administration de la Compagnie pour être nommé inspecteur-général des terrains et domames de la Compagnie.
Comment pouvais-je prendre cela, sinon d'une manière dérisoire; j'étais Directeur-général des travaux publics du Gouvernement égyptien, ministre de fait, sinon titulaire puisqu'il n'y en avait pas, et j'aurais abandonné cette position pour en pren-
dre une si minime. Je ne pouvais comprendre autrement ce que M. de Lesseps m'écrivait, que comme un prétexte pour que je me séparasse entièrement de lui.
Je lui rappelai tout ce qui s'était passé, par une lettre résumant tous nos rapports, en date du 22 décembre 1858 : que j'avais été premièrement désigné par le premier Firman de concession, comme Ingénieur-Commissaire du Yice*Roi; dans le second, comme Ingénieur du Vice-Roi, donné à la Compagnie pour la conduite des travaux. Ensuite, par un règlement de service il me nommait Ingénieur-en-Chef, première division, etc., et aujourd'hui Inspecteur-général des terrains et domaines. Était-ce là la réalisation de tant de belles promesses, écrites plusieurs fois dans ses lettres, où il me disait d'avoir confiance en lui. Ma position ici en Egypte était assez belle pour ne pas la quitter, à moins que ce ne fût pour une bien supérieure dans l'affaire de la Compagnie du Canal de Suez.
Mais où étaient les terrains et domaines de la Compagnie? Us étaient encore à chercher; et la position d'inspecteur-général d'une chose qui n'existait pas était une sinécure qui ne pouvait me convenir; j'avais assez d'activité pour faire autre chose. Cette proposition était donc dérisoire, et je la pris en plaisanterie; je fus loin de donner mon approbation à une telle nomi* nation; et S. A. le Vice-Roi lui-même fit faire à cette occasion des représentations assez vives.
De ce moment, je ne fus mêlé dans les affaires du Canal de Suez qu'en ce qui concernait ma position près du Gouvernement égyptien.
Nous arrivons ici à une phase de l'histoire du Canal de Suez très-délicate à traiter ; c'est celle de la Commission Impériale de Paris, pour l'arbitrage de l'empereur Napoléon III.
Je ne puis certainemennt pas entrer dans tous les détails de ce qm s'est passé, ce serait assumer sur moi le ressentiment de beaucoup de monde ; et d'ailleurs je ne connais pas assez bien toute l'affaire, qui a été conduite et traitée par Nubar-Pacha, pour en parler savamment. Aussi me bornerai-je à mes appréciations personnelles et à ce qui est écrit pour entrer dans quelquesdétails.
Nous commencerons par l'appréciation que j'exprimais dans
une lettre écrite de Paris en décembre 1863, sur la situation de raffaire; ce qui fera voir que Ton aurait pu, sans faire autant de bruit, en venir à un arrangement probablement moins onéreux pour le Gouvernement égyptien ; mais alors que serait devenue la Compagnie ? il fallait à toute force la faire exister.
Appréciation de Vaffaire du Canal de Suez au conmencement de la Commission Arbitrale.
Paris, novembre 1863.
On est arrivé dans la discussion avec la Compagnie du Canal de Suez à une période durant laquelle il faudrait frapper un grand coup.
Lorsque les communications dont Nubar-Pacha était chargé eurent lieu, sans entrer dans les détails de personnalités, et lorsqu'il reçut cette fameuse pièce du Conseil d'administration de la Compagnie, il eut fallu se retirer immédiatement sous sa tente et attendre les propositions jusqu'à la date fixée pour la suspension des travaux. Alors, si la Compagnie ne consentait pas à l'accommodement proposé, il fallait immédiatement suspendre la fourniture des ouvriers. En agissant ainsi, on était bien décidé, devant le monde, à tenir ce qu'on avait avancé, et c'était alors à la Compagnie à faire des ouvertures condliantes.
M. de Lesseps eût été tellement embarassé de cette manière d'agir, qu'il en aurait passé par où ou aurait voulu; quoiquil ait dit alors que, si la suspension des travaux avait lieu, il en mourrait de désespoir.
Au lieu d'agir de cette manière, on a eu l'air d'attendre que la Compagnie vint à nous ; mais celle-ci se dit, et je le sais de bonne source, que nous finirions par céder, si elle persistait dans son refus d'arrangement, et que jamais en Egypte on n'oserait avoir assez d'énergie, et qu'on n'aurait non plus jamais assez de confiance en soi-même, pour prendre une mesure violente en déclarant la suppression des travaux par celle des ou-* vriers de corvée, mesure pourtant fort légitime.
La polémique établie dans les journaux n'a servi qu'à faire dépenser l'argent du Gouvernement égyptien, et à en faire gagner aux journalistes, aux faiseurs d'articles et aux donneurs de conseils plus ou moins suivis.
Pour moi, je trouve d'abord qu'après la déclaration de la Porte-Ottomane, on aurait dû ne pas envoyer traiter l'afifaire à Paris; cela a donné encore de l'ombrage, en faisant penser que l'influence impériale s^irait sur une décision quelconque.
En demandant à l'Empereur de décider ce que nous devions faire, en lui demandant de tracer la ligne de conduite à suivre, c'était justement le moyen de n'avoir rien de positif de lui, comme on le semblait désirer.
A quoi a-t-on abouti officiellement aujourd'hui 7 A faire étudier l'affaire par un nouvel avocat, M. Emile Ollivier; que va-t-il arriver ? C'est qu'on aura seulement une opinion de plus, qui peut nous être contraire : comme celle de Grémieux et de ses associés, ou bien en notre faveur : comme celle d'Odilon Barrot, de Favre et de Dufaure. Dans le premier cas, nous ne serons pas plus avancés ; il faudra d'autres consultations encore, et cela ne mènera pas à une solution tranchée.
Groit-on que pour une opinion favorable de plus, nous allons voir la Compagnie venir à nous, dire qu'elle reconnaît qu'elle est dans son tort, que ses réclamations, ses prétentions sont sans fondement et qu'elle consent à l'arrangement proposé ? Jamais bien certainement, elle ne fera cela, et elle aimera mieux, comme on Ta dit, se voir assassiner que de se suicider elle-même; au moins elle aura une réclamation à faire. Elle attendra donc, en faisant de la polémique, le moment de la suspension des travaux ; et cette polémique bien certainement sera au désavantage du Gouvernement égyptien.
' Croitron que l'Empereur dira quelque chose ? Qu'il se pronon-
i cera d'une manière quelconque ? Cela n'est pas possible.
[ Qu'il dise : la Compagnie a tort, elle doit céder; immédia-
t" tement, sans compter les brouilles de ménage, il n'y aura qu'un seul cri se faisant entendre à Paris et en France : l'Empereur sacrifie les intérêts d'une Compagnie française, formée pour la plus grande oeuvre de progrès et de civilisation (mots à la
mode); œuvre toute politique pour la France, et c'est à cause de ses craintes ou de ses ménagements envers l'Angleterre.
Au contraire, que l'Empereur dise : la Compagnie a droit à ce qu'elle a eu jusqu'à présent, et l'Egypte doit continuer, avec peut-être quelques modifications, à marcher dans l'affaire du Canal de Suez comme elle Ta fait jusqu'à ce jour. Alors on verra en ceci une hostilité contre les intérêts de l'Angleterre; on criendt alors bien fort d'un autre côté, et cela ne conviendrait pas davantage à l'Empereur dans ce moment-ci. Si le Vice-Roi, d'après la déclaration que ferdt l'Empereur, continuait dans la voie où il a été jusqu'à ce jour engagé, fournissant argent et hommes, on pourrait s'attendre encore à de longs embarras suscités par le parti opposé au percement de l'Isthme de Suez, on pourrait encore en arriver à faire prêcher aux populations que, contre la volonté suprême, on prend des ouvriers et beaucoup d'argent, afin de contenter l'Europe dans ses vues et faciliter par le travail des Égyptiens les travaux de l'établissement de la communication des deux mers, qui n'a pour but que de s'emparer des Lieux-Saints et de l'Arabie, ce qui, d'ailleurs, a déjà été dit dans les temps anciens, lorsque Amrou proposa au Khalif Omar d'établir cette communication de Foraniah sur la Méditerranée, à Suez sur la mer Rouge, ce qui fut repoussé par les raisons ci-dessus.
Soyons bien certain que l'Empereur ne se prononcera que dans le cas où la Compagnie, à l'époque fixée, n'ayant pas consenti à un arrangement, nous suspendrions les travaux en supprimant la fourniture des ouvriers ; c'est dans ce cas alors que l'Empereur ou le Gouvernement français interviendra. Car la Compagnie sera peut-être dans son droit de s'adresser à l'un ou à l'autre, qui sera pour ainsi dire forcé d'intervenir pour les intérêts de ses nationaux.
Alors ne pouvant traiter directement avec le Vice-Roi, qui s'est mis à l'abri derrière la volonté de son suzersun, c'est à Constantinople qu'on attaquera le Vice-Roi sur ce qu'il ne tient pas les engagements de son prédécesseur. Les ambassadeurs, les cabinets européens s'occuperont alors activement de cette grosse affaire, qui traînera en longueur. A Constantinople
cette affaire donnera de Tembarras, elle fatiguera, on cherchera un moyen terme, on restera longtemps dans Findécision, ce qui est toujours un mauvais état de choses, et au bout du compte ce sera encore l'Egypte qui devra être victime. On a été tellement habitué dans le monde à voir toujours le Vice -Roi, qui a donné la concession, faire ce que le concessionnaire du percement de l'Isthme désirait, que Ton croit qu'il doit encore en être ainsi et que l'Egypte et ses Vice-Rois sont engagés envers le monde entier à iaire, à leurs dépens même, prospérer la Compagnie, coûte que coûte.
. Je crois donc qu'il eût été beaucoup plus sage de se retirer immédiatement après le refus du Conseil de la Compagnie d'accepter les propositions du Gouvernement égyptien. Cette conduite eut été tout à fait digne. On devrait pourtant savoir que la force d'inertie, qui surtout en Egypte est si souvent employée dans les affaires, est ordinairement une très-bonne manière d'agir.
Nous avons, en Egypte, fait beaucoup de fausses démarches depuis le commencement de cette affaire. Si c'était l'intérêt et la volonté des Vice-Rois de ne plus trop s'engager financièrement dans l'affaire du Canal de Suez, où ils ont jeté de bien fortes sommes, il fallait au moment de la mort de Saîd-Pacha, et au moment où l'on déclarait l'abolition delà corvée, ne plus donner d'ouvriers au Canal de Suez ; et alors déclarer, ce que nous avons dit plus tard, que la Concession n'ayant jamais été régulièrement confirmée par le Sultan, elle était nulle; et puis ne rien faire.
Au lieu de cela, ce qui était la même chose que ce qui va arriver, nous avons reconnu la Concession et les droits de la Compagnie, en continuant à donner des ouvriers d'après un règlement de 1856, auquel Saïd-Pacha, quoiqu'il Teût signé, n'avait jamais réfléchi comme il le faisait souvent, et que M. de Lesseps obtenait en conférence intime; comme il menace de le faire dans sa lettre annulant le procès verbal des cartes cadastrales.
On a pris des arrangements favorables à la Compagnie pour le payement des actions souscrites par Saïd-Pacha, et Ton a fait avec la Compagnie de nouvelles conventions pour l'exécution du
Canal d'eau douce ; on a donc continué à reconnaître les droits delà Compagnie établis par Saîd-Pacha.
Je me demande, et d'autres le font comme moi, pourquoi on a fixé à six mille les ouvriers que l'on fournirait au Canal. Ceci est une faute ; car rien ne prouve que si l'on fournît six mille travailleurs, on ne puisse en fournir dix, douze, vingt, trente mille, puisque déjà on l'a fait, et ps^ corvée facile on peut en avoir bien plus.
Le Vice-Roi ou leGouvememant égyptien, ce qui est la même chose, ou son représentant, dit bien que les six mille ouvriers seront des ouvriers libres; mais on se demande comment peut-on s'engager à fournir des hommes libres : s'ils le sont, s'ils peuvent et veulent aller au Canal sur les travaux, si c'est à leur convenance, à leur avantage, le gouvernement n*a pas à s'en mêler, ils iront de leur bon gré; on peut même en avoir bien plus de six mille.
Si le gouvernement est obligé de les fournir, ils ne sont donc pas libres, • ce seront des ouvriers de réquisition, ce qui en Egypte est synonyme de corvée; ils seront peut-être mieux traités, plus payés, mais ce ne seront jamais des ouvriers libres.
Cette manière d'agir montre de l'indécision ; on emploie des demi-mesures. Il faudrait trancher plus positivement la question, ce qui certainement conduirait à une solution plus favorable.
Pour les terrains, on veut donner une indemnité, comme pour les travaux exécutés pour la construction du Canal d'eau douce; c'est bien juste, si on reprend ce Canal. Hads dans ce cas, c'est toujours reconnaître en partie les droits donnés par la Concession ; alors pourquoi ne pas les reconnaître tout franchement sans tergiverser ; pas de demi-terme, tout ou rien, on serait dans son droit.
La Concession existe-t-elle, oui ou non ? est-elle valable, oui ou non ? Voilà toute l'affaire.
Si oui, il faut payer des indemnités pour les travaux, pour les terrains à rétrocéder pour le Canel d'eau douce, si on le reprend pour les actionnaires, les membres fondateurs.
Si non, reprenez la Concession, qui manque de légalité dès le
principe et que le gouvernement d'aujourd'hui peut par conséquent ne pas accepter ; ce qui serait différent, si l'approbation du Sultan avait été donnée ; car alors, ayant accepté l'héritage de son prédécesseur, le Vice-Roi actuel doit en accepter les charges, mais il n'y a pas eu adhésion du Sultan. On pourrait même à la rigueur, si la force pouvait seconder l'action, faire suspendre les travaux, chasser ces gens qui sont venus s'établir sur un terrain qui ne leur appartient pas, que l'on invoque ou non l'intervention des puissances européennes intéressées au percement de risthme de Suez. Alors, il y aura peut-être une décision quelconque, qui certainement serait moins défavorable à l'Egypte qu'un arrangement à l'amiable ou au moyen d^un arbitrage. Tout ceci, bien entendu, est pour le cas où l'Egypte ne verrait pas d'avantages au Canal de Suez.
On ne doit donc pas attendre de l'Empereur une parole pour ou contre ; son intervention ne viendra que forcément, par un arbitrage bien réglé auquel personne, pas plus la Compagnie que l'Egypte, ne pourront se soustraire. Peut-être l'Empereur dirait-il quelque chose à propos de la suppression entière des ouvriers, peut-être non; car il lui sufSt de savourer l'importance que lui donne cet appel à sa décision.
En ce moment, je crois que le moyen d'avoir une solution et d'y arriver à notre avantage, est l'entière suppression de la fourniture des ouvriers et l'arrêt des travaux.
Telle était mon opinion en 1863, envoyée par un intermédiaire à son Altesse le Vice-Roi.
Il faut, il est vrai, beaucoup de hardiesse pour oser exprimer son opinion sur une sentence, qui a été donnée par une Commission aussi éminemment compétente et clairvoyante que celle qui a été chargée déjuger en 1864 le différend qui existait entre la Compagnie du Canal de Suez et le Gouvernement égyptien ; sentence d'après laquelle a eu lieu le jugement arbitral de l'Empereur Napoléon III consenti d'avance par les deux parties adverses. Aussi ce n'est pas, j'en suis bien éloigné, sur le jugement que je veux donner ici mon opinion ; c'est sur l'application de «e jugement et sur les chiffres qui ont été fixés.
Premièrement, c'est sur l'évaluation de la valeurs des terres.
Il a été présenté à la Commission plusieurs mémoires au sujet de la valeur des terrains ; c'est à peine si on en a tenu compte, et il me semble qu'il était bien plus rationnel d'estimer ces terrains d'après la valeur qu'ils avaient alors, que sur celle qu'ils pouvaient acquérir dans un avenir éloigné ; si éloigné même qu'aujourd'hui on ne pourrait trouver à vendre 100 feddans de terre de ceux qui devaient appartenir à la Compagnie sur tout le parcours du canal jusqu'à l'Ouadée, de Ras-el-Ouadée à Suez, ou dans le désert de Nefiché, de El-Gisr, de Ferdanne, etc., à la seule condition d'en payer les contributions ; personne n'en prendrait, à moins d'avoir un procès en perspective.
Mais reportons-nous à l'époque de l'arbitrage. Il faut bien être persuadé, comme toute personne qui connaît l'Egypte, que les terres n'ont aucune valeur, si elles ne peuvent être arrosées que par des eaux provenant de puisards et élevées au moyen de machines quelconques ; ces terrains sont pauvres, salés, ils ne produisent pour ainsi dire rien, il leur faut absolument l'eau de Nil pendant les crues.
Les terres, qui sont à proximité des canaux séfi, où l'on peut puiser de l'eau toute l'année pour les arroser, sont celles qui valent le plus.
Les terres qui ne peuvent recevoir d'eau du fleuve que pendant les crues et par les inondations, valent moins que les précédentes.
Dans les terrains que la Compagnie aurait pu posséder, en supposant que tout ce qui avait été cadastré lui eût appartenu, il y avait, comme il est dit dans la sentence, 63.000 hectares dont 60.000 destinés à la culture.
Mais il y avait aussi une quantité de terrains couverts de dunes évaluée à plus de 15.000 feddans.
Les états du cadastre portaient :
Terrains : sable, argile, cailloux* 1 4.843 fedd.
— terre et sable 14.167
— pierres, sablonneux et accidenté 38.935
— marécageux et salants 69.324
— dunes. 15.500
— bons terrains d'alluvion f . . . . 15.840
Total 168.609 fedd.
De cette partie on devait retrancher 13.453 qui, par la convention du 18 mars 1863 (1), ne devait plus appartenir à la Compagnie ; il resterait 155.151.
Quant aux terrains de bonne qualité, dont la superficie est de 15.8â0, je suppose qu'on les considère même comme les meilleurs cultivés dans TOuadée.
La Compagnie a fait l'achat des terrains formant la propriété de rOuadée, pour la somme de 1.997.537 francs; comme il y a 9.987 hectares ou environ 23.780 feddans tout compris, le prix de l'hectare est donc de 200 fr., et celui du feddan de 8â fr.
Quant aux autres terrains, ceux de terre et sable, ceux de sable, argile et cailloux pouvant avec beaucoup de peine devenir terrains médiocres, ceux marécageux et salins ne valant rien, il faudrait bien du temps, bien des frais pour les améliorer en les lavant plusieurs fois avec de l'eau du Nil, et il faut encore que les localités s'y prêtent.
Quant à ceux occupés par les dunes, nous allons ici répéter ce qui a été dit à la Commission.
La formation des dunes, se trouvant dans la limite des terrains cadastrés, a toujours pour principe une plante, qui est le plus souvent un tamarisc ; cette formation qui est, pour ainsi dire, invariable dans cette partie, peut s'étudier sans aucune variation, surtout à l'endroit nommé £1 Ambak aux Lacs Amers.
Cet arbuste, le Tamarisc, grandit; à son pied, les sables voyageurs s'arrêtent; les feuilles, les fleurs de l'arbuste, qui contiennent une partie résineuse, en tombant s'agglomèrent avec les sables, et peu à peu, année par année, cette agglomération augmente la butte de sable; l'arbuste pousse aussi et conserve ses branches au sommet de l'agglomération, qui devient dune ; mais toujours le tamarisc aura ses racines premières dans le sol au-dessous de la dune. Ce sol conserve fort peu d'humidité, produite par quelques rares ondées de pluie qui filtrent promptement à travers les sables ; mais cette humidité se maintient plus longtemps dans le terrain qui est garanti du soleil par toute l'épaisseur de la dune.
{i) Article I*' de la conventico.
On voit effectivement presque toutes ces dunes sunnontées de tamariscs et de quelques broussailles, mais elles n'ont pas poussé sur la dune, elles ont servi à fixer les sables voyageurs, à les accumuler et sont le principe de la formation de la dune.
D'après ceci, on conçoit que peut-être on pourrait arrêter les sables voyageurs au moyen de quelques plantations, qui formeraient des dunes en fixant les sables ; mais il ne faut pas s'attendre à planter, à ensemencer les dunes existantes; on n'a pu rien faire de semblable jusqu'à ce jour, malgré les essais faits par la Compagnie. Il n'y a jamais assez d'humidité dans la dune, et par conséquent assez de pluie pour fixer et faire germer les graines sur la dune sans employer l'irrigation.
Or, quant à penser élever les eaux sur ces dunes naturellement ou par des machines, ce serait vouloir dépenser des sommes considérables pour arriver à des résultats négatifs.
La mise en culture des dunes en forêts est donc, pour cette partie, tout à fait illusoire comme produit.
Ainsi, dans les cartes cadastrales représentant les terrains pouvant appartenir à la Compagnie et arrivant à 155.151 feddans pour culture, il n'y aurait réellement que 15,8&0 feddans pouvant être mis en rapport.
En donnant à ces terrains la même valeur qu'à ceux de rOuadée, dont la Compagnie a fait l'acquisition, c'est-à-dire Sa francs le feddan ou 200 francs l'hectare, on aurait :