COMS. — MONTICULES DE DÉCOMBRES
La ville du Gùre ainsi que celle du Vieux-Caire et même celle de Boulak» ouds surtout les deux premières, sont encore, entoa* rées, en grande partie, de hauts monticules de décombres provenant de démolitions de maisons ruinées.
Les constructions particulières ont toujours été fûtes avec de si mauvais matériaux que, lorsqu'elles sont vieilles et que l'on veut les abattre pour en faire d'autres sur le même egylacement^ à peine si l'on trouve quelques pierres et quelques briques qui peuvent encore servir dans ces nouvelles constructions : ce n'est que terre, plâtras et poussière.
Ces déblais ét^dent, de toute antiquité, portés et accumulés autour de la ville, en dehors de l'enceinte, où ils s'élevaient à 50 et 60 mètres et même davantage, comme on le voit encore depuis la Porte Seïde Zénab en passant par celle de T^toun et allant vers la Citadelle, puis de la Citadelle ou de la Porte Babel-Waziz jusqu'au nord de Bab-el-Nasser et à celle du faubourg de Husseinièh.
La ville était pour ainsi dire entourée de ces décombres, car la partie dont nous venons de parler n'était pa3 la seule où l'on eût accumulé les démolitions des maisons.
Depuis la porte du faubourg de Husseinièh, en venant à Fag* galla et à Bab-el-Adid, il en était à peu près de même, et du Pont de l'Imoni, celui du chemin de fer actuel, au commencement de la route de Septiëh, en traversant la route d'Abou-Leilé puis continuant vers Bab-el-Pouk et se dirigeant vers le Vieux- Caire jusqu'à Casr-el-Halé et Casr-el-Eîn, ce n'était qu'une longue suite de ces hauts monticules appelés com$ en arabe.
La circulation à travers ces décombres lorsque le temps était
calme ou biea li^rsqn'il faisait un grand vent ètiôt abominable : une poussière puante, sale» dégoûtante vous aveuglait et vous asphyxiait ; non-seulement on courait le danger presque certain de gagner une ophthahnie ou une insolation, mais il y en avait d'autres encore.
Toute cette suite de collines de décombres empêchant la circulation de l'air était habitée par des filles publiques qui érigeaient le temple de leurs plaisirs dans un trou creusé parmi ces décombres et à demi-caché par quelques nattes, ce qui ressem^ blait plutôt au terrier ou au repaire de quelque bote sauvage qu'à toute autre chose. Les hommes associés i ces sirènes vous dépouillaient quelquefois sur la route, aux éclats de rire de ces créatures. Elles étaient généralement sous la protection de quelques soldats albanais ou autres habitués de l'endrmt.
Plusieurs Sultans et Kalifes du Caire rendirent des édits intimant aux habitants du Caire de jeter désormais les déconbres provenant des démolitions dans le fleuve; mais comme les villes et villages qui se trouvaient en aval du Caire se plaignirent que ces décombres gâtaient les eaux, il fut ordonné de les transporter jusqu'à la mer sur des barques par la Branche de Damiette ou par celle de Rosette,
Le Sultan SéVun, ayant fait la c<MDquète de l'Egypte, renouvela ces ordonnances de ses prédécesseurs, reconnaissant comme eux combien ces immenses dépôts autour des villes étaient nuisibles à la salubrité; mais on sent bien qu'une mesure aussi onéreuse pour les propriétaires qui désiraient ou qui étaient dans la nécessité de reconstruire leurs maisons, ne put être mise longtemps à exécution,, et les monticules de décombres cmtinuèrent à s'élever; ceux du Vieux-Caire, surtout, sont énormes.
Il y a environ quarante-cinq années, le prince Ibraîhim Pacha, père du Khédive actuel, qui voulait faire exécuter des travaux utiles pour améliorer le Caire et l'assainir, fit faire, pendant que Mébémet-AU était au pouvoir, le nivellemrat des monticules de décombres depuis la route d'Âbou-Leîlé jusqu'à Casr-el-Eîn. Leâ bas-fonds furent remblayés par les déblais des hauteurs de décombres, et toute cette partie fut transformée en jardins, champs cultivés avec de belles avenues bordées d'arbres, ce qui
anjonrd'bai encore se couvre de constractioDS de belles maisons et de jardins formant une partie du nouveau quartier d'Ismallieb.
Ce que fit fdre Ibrahim-Pacha fut un grand bien pour la ville du Caire, et pourtant on oubliera bientôt la reconnaissance qu'on lui doit; car ces travaux d'utilité publique ne laissent aucun témoin : ce n'est que le souvenir de leurs contemporains et l'histoire qui rappelleront ces travaux. Les monticules auront été abattus, les lacs comblés, le tout occupé par de nouvelles habitations. Il faut donc consigner ces travaux quelque part, afin que l'on conserve la mémoire des princes généreux qui les ont fait exécuter.
A l'endroit où est aujourd'hui l'administration du Chemin de fer et le terrain de la Compagnie des Messageries françaises, sur la route du pont du Chemin de fer à Septièh, il y avait un haut monticule de décombres sar lequel s'élevait le fort Gamin, bâti à l'époque de l'Expédition française commandée par Bonaparte. Cette hauteur fut aplanie par Méhémet-Ali.
Enfin, c'est aujourd'hui que l'on doit au Khédive Ismaîl- Pacha, en plus du percement de tous ces beaux boulevards qui assainissent la ville du Caire, les nouveaux travaux qui vont contribuer si largement à sa salubrité et à son embellissement. Déjà des bas-fonds où les eaux d'infiltration séjournaient et croupissaient, comme aux environs de l'Hippodrome et à l'ouest du Nouvel Hôtel, ont été comblés depuis longtemps.
Une belle rue/ garnie de jolies maisons, depuis l'ancienne porte de Bab-el-Adid jusqu'à Faggalla, a remplacé ces décombres infects qui longeaient les murailles du Caire.
D'après ses ordres, et à ses frais, tons les monUcules, depuis cette rue jusqu'à la porte du faubourg Husseinièh, avec ceux de Birket-chek-Laman, disparaissent chaque jour, et dans bien peu de temps on ne reconnaîtra qu'avec peine l'emplacement de ces montagnes de décombres , excepté sur les cartes anciennes do Caire ; ils seront remplacés par des jardins et par des habitations.
La grande amélioration relative à la salubrité du Caire, dae à tous ces travaux, porte, dit-on. déjà ses fruits; car on pré-
tend que les maux d'yeux, si fréquents jadis dans cette ville, ont aujourd'hui beaucoup diminué.
De semblables travaux, que Ton fait exécuter à ses propres frais, sont certainement bien méritoires, car ils sont d'une grande utilité publique, et certainement on ne saurait trop manifester de reconnaissance à leur Auteur.