‹ Memoires sur les prisons. Tome premier second Tome premier, contenant Les mémoires d'un détenuChapitre 25 sur 35 · HORRIBLES SÜLFFRAKCES D’UN PRISONNIER · texte numérisé non relu

HORRIBLES SÜLFFRAKCES D’UN PRISONNIER

Sous le règne aflFreux des tyrans qui ont désolé la France par leurs brigandages et leurs fureurs » mon nom fut couché sur les listes fatales de proscription que dressaient , dans les départemens , de farouches proconsiils. Ma mort avait été proVnisej on m’envoya à Paris pour être égorgé par les assassins que Robespierre avait érigés en tribunal. .

J’arrive à l’Abbaye , dans cette prison dont les murs étaient encore teints du sang des malheureuses victimes massacrées dans les journées des a et 5 septembre (i). On me fouille avec la plus scrupuleuse exactitude ; je suis dépouillé et jeté dans im cachot où le désespoir semblait, avoir fixé son séjour. Une table vermoulue et dégoûtante, de malpropreté , \m amas de vieille paille hachée, et un méchant grabat souténu par une sai^Pe à demi-dé-

(i) J’ai lu une brocbure dans laquelle sont racontes quelques évenemcns arrivés lors de cette épouvantable époque ; on a eu l'impudeur d’y faire l'élogode Danton. J’afitrme que c’est Danton qui , aide du génie infernal de Fabre d’Ëglautinc, a conçu et feitexéciilçr cctie horrible boucherie.

( JVo/i: de t' auteur. )

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chirée , formaient tout l’ameublemeiit de mon nouveau séjour. Je voulus me reposer; une vermine abondante vint se disputer mes membres défaillans, et excitait en moi les douleurs les plus aiguës : je ne respirais que pour la souffrance.

Vingt-quatre heures s’écoulent; que dis-je, un siècle se passe, et mon énorme porte reste immobile sur ses redoutables gonds ; le silence de la mort m’environnait; il est tout-à-coup interrompu par l’arrivée d’un eflroyable guichetier.

« Tiens, me dit-il avec son accent rauque, voila Une cruche remplie d’eau , tu pourras boire à la santé de tes amis ; voilà aussi un morceau de pain : ça n’est pas trop régalant ; mais que veux-tu , frère, nous sommes dans un temps de pénitence. »

Je jette machinalement les yeux sur la cruche : les araignées avaient ourdi leurs toiles dans l’intérieur; pour lé pain, il était si malpropre que je crus qu’il avait été ramassé dans un égoût. Je n’osais fixer mon guichetier, je croyais entrevoir dans cet homme un de ces bourreaux dont le sublime Rubens 'a peint les traits dans sa Descente de croix. Je tressaiUis, puis me remettant un peu, j’osai lui demander , les lan^s aux yeux , comme une grâce siugubère, qu’on eût l’humanité de faire nettoyer mon antre. Je le priai de me faire accorder une chaise grossière, pour asseoir mon corps exténué, une plume, de l’encre, du papier et de la chandelle.

<< Tu es au secret et tu ne peux rien avoir de ce que tu demandes , » me répondit le guichetier ,

MÉCONNUE. l4l

et aussitôt les verroiix se referment sur moi avec un bruit effrayant qui retentit au fond de mori ame.

Me voilà donc livré aux réflexions les plus a;cca- ' .

blantes, seul avec mon infortune ; une éternité de douleur s’ouvrait devant moi. Je fus deux jours sans recevoir la visite de mon terrible guichetier; enfin il arriva : il m’apporta du pain dont l’aspect était peu fait pour exciter l’appétit. Je lui témoignai mon dégoût ; il me dit que, si je n’étais pas accoutumé à me nourrir de pain sec , il m’apporterait ce que je lui demanderais, et qu’avec de l’argent , il y avait bonne cuisine eu bas. Je le remerciai , en lui répétant que je n’exigeais rien de sa bonté qu’en payant ; mais que je ferais tout au monde pour me procurer une chaise , du papier , de l’encre , des plumes et de la chandelle. Le tigre me répondit que je pourrais avoir tout cela quand j’aurais été in- . terrogé.

J’étais à jeun depuis trois jours , une fièvre brù-v ' lante Aie consumait : aussi j’approchais d’heure en heure de ma destruction ; en un mot ma situation était si déchirante, que je parvins à àmollir le cœur de bronze de mon guichetier ; il parut s’attendrir sur mon sort. J’avais opéré un prodige; il retourne auprès du geôlier, son maître, et lui fait sans doute le tableau fidèle de mon triste état ; il vint bientôt m’annoncer , comme une grâce iœigne , que j’avais obtenu la permission de 'sortir de mon cachot. Je veux marcher t mes jambes , tout mon corps s’af-

i/ja i/hdmanitk

faissent sous moi; mon guide me prête son aide , et je me trouve transporté dans une espèce de salon décoré du produit des dépouilles des victimes encoinljrées à l’Abbaje.

Arrivé devant le premier visir et déposé sur une chaise, j’entends bégayer quelques paroles, «ar ce despote était presque ivre-mort. « Ah ! ah ! me ditil , tu n’es donc pas accoutumé aux prisons. .... Je suis concierge , je suis gre(fier , je suis magistrat ,

je suis tout ici Mes gens m’ont rendu eoinpte

que tu ne voulais pas manger J.’en ai informé

le comité , c’était mon devoir ; on m’a répondu : Ëh bien ! il faut le laisser crever ou le faire conduire

à Bicêtre A cette heure , arrange rtoi , mange ,

ne mange pas.... cela m’est bien égal, fl baisse la tête , puis la relevant : « Ecoute , j’ai un bon çhcf dans ma cuisine , on trouve tout chez moi , tout ce qu’on désire (puis, comme s’applaudissant d’une saillie d’esprit), avec de l’argent s’entend.... P’où es-tu , que fais-tu? ( Sur ina réponse que j’habitais Lille ) : Ah ! ah ! je connais cette ville...., j’y ai été ' avecCaumartin. (V’^oos observerez qu’en effet il devait le connaître, il avait été son laquais.) Et que diable, tu pus la ffèvre ! retire-toi..., pouah! »

11 appelle le guichetier, qui me prend, me charge sui' son dos ; il me portait à mon cachot, lorsque d’infortunés détenus qui avaient entendu les propos interrompus .du geôlier à la porte du salon , restée entrouverte , m’aiTêteut : « Quoi , Citoyen , vous vous laissez abattre de cette sorte ! Au nom

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du ciel i nous vou^ prious , nous vous conjui'om de prendre quelque nourriture ! »

11 est donc des consolations dans les peines les plus accablantes I Je me trouve suffoqué de re- CQxmaissance ; )e voulais exprimer ce sentiment délicieux, ma voix expire an milieu d’une abondance de larmes j je n’ai que la faculté d’indiquer par des gestes combien je suis touché , pénétré de ces témoignages de sensibilité.

Mes compagnons d’infortune m’enlèvent de dessus les épaules de mon guichetier, et me rapportent au salon où leurs sollicitations pressantes , leurs vives instances me forcent , après huit jours d’une abstinence absolue , à prendre quelque nourriture.

La vie était devenue pour moi un fardeau insupportable; je voulais mourir, et j’espérais qu’eu maugeant et en mangeant beaucoup, je me proeu^ rerais une indigestion qui mettrait du à une existence qui m’était à ch’arge. Mon extrême faiblesse et une fièyre ardente qui me consumait semblaient me promettre une airivée assez prompte au terme où j’aspirais. Je mangeai donc avec excès, Plein de cette assurance qui me flattait , on me replongea dans mon cachot ; et ce qui me surprit et me consterna , je ne ressentis aucune incommodité \ il me ** fallut donc rentrer malgré moi dans la vie.

Le lendemain , je reçus la visite de mou guichetier plus tôt que de coutume , et je fus redevable de cette sorte d’empressement à la soUieitatiqu des hommes sensibles que mon état ayait Hitdressés.

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Vers les deux heures , on vint liie chercher , et l’on me conduisit au salon. J’eus la douleur de ne point revoir mes bienfaiteurs^ Etant au secret , il ne me fut pas permis , malgré mes prières , mes supplications , de jouir de leur présence ; j’appris que l’intérêt que je leur avais inspiré ne perdait rien de sa vivacité , et qu’ils demandaient continuellement de mes nouvelles.

Après mon deuxième repas , je fus totalement abandonné à moi-même plus de cinquante heures. Je me plaignis au guichetier d’un délaissement si rigoureux : il me parut étonné. Ces messieurs jouissent dans la décade d’un jour de congé, pendant lequel ils vont divaguer dans la ville. Dans l’absence de mon guichetier , j’avais été oublié par son camarade : c’était la cause de ce mal-entendu. Dans la crainte que je ne portasse mes plaintes au chef suprême, il se dépêcha de m’apporter à diner.

' Le lendemain, j’éprouvai ,* de la part du même homme , un changement d’humeur : il avait l’air menaçant, et, après quelques altercations que nous eûmes ensemble, il voulut me frapper avec le trousseau de clefs qu’il tenait à la main. Aussitôt mon sang s’allume , l’indignation me prête des forces , la querelle s’échauffe , son arrogance devient extrême , je lui lance à la tête une bouteille , et profitant de son étourdissement, je le précipité sur les marches de l’escalier.

Le bruit de notre combat attire dans mon cachot toute la meute des guichetiers. Tous vomissent

contre moi des torrens d’injures, s’exhalent en menaces et en imprécations : aucun n’ose approcher. Après s’être épuisés en vociférations , ils se retirent.

Cette aventure alluma contre moi toutes les vengeances , et mes bourreaux m’en firent ressentir - les cruels effets pendant dix mois entiers jque je fus condamné au secret le plus sévère dans cette infernale demeure.

Dans l’impossibilité où j’étais de donner de mes nouvelles à mon épouse, j’eus recours à l’industrie qui semble être la science du malheur. Je composai de l'encre avec de la ronille, du charbon que j’avais trouvé dans un tas d’ordures , et du noir que je grattai sur les murailles et sur la porte; des chalumeaux de paille que j’avais taillés avec mes dents devaient me servir de plumes , et quelques chiffons de papier que j’avais démêlés dans cette même paille, me tenir lieu de celui dont j’étais privé. J’allais me servir de mon invention , lorsque j’aperçus un clou dans le mur ; je l’en arrachai, et je l’employai à me tirer du sang : c’est avec cette encre que je me hâtai de tracer â mon épouse le tableau de ma déplorable situation.

J’ignorais comment je pourrais lui faire tenir ce billet; le besoin de lui communiquer ma pensée travailla extraordinairement mon imagination , et lui fit trouver un moyen pour y parvenir. Les détenus, pour satisfaire à leurs besoins naturels , montaient jusqu’à la troisième porte de mon cachot; on n’avait

lo

J 46 ♦ i,’homanitk

point fernié les deux autres. Je priai un prisonnier

de faire remettre à la poste une lettre que j’étais

près de lui faire passer par-dessous la porte ; mais

elle était si épaisse , et mon billet si petit y qu’il

ne put l’apercevoir, ni me rendre le service que

j’attendais.

Déscspéi'é d’avoir échoué dans mon projet , je laissais couler mes larmes, lorsqu’un bruit sourd vint frapper mes oreilles. C’étaient les prisônniers habitant la chambre au-dessous de mon cachot qui frappaient au plancher ; je leur répondis avec le talon de ma botte. Je m’occupai ensuite à lever un caiTeau du pavé , à creuser dans le ciment , afin de pouvoir établir une conversation avec mes voisins, mais l’épaisseur du plancher était telle qu’il fallut

renoncer à cette espérance. '

Le soir, les prisonniers avec lesquels j’avais voulu lier conversation , revinrent aux lieux d’aisance, et me suggérèrent l’idée de faire descendre nuitamment par ma fenêtre une ficelle à laquelle ils attacheraient du papier , une plume , de l’encre : je devais me servir du même expédient pour leur faire tenir ma lettre et leur demander les petits services qu’ils étaient en état de me rendre.

^ Je saisis avidement le moyen qu’ils venaient de m’indiquer. Je déchirai des bandes de ma couverture, et j’en formai une espèce de corde que je suspendis à travere les barreaux de ma lucarne. Au signal convenu, je retirai ma corde, et j’eus le plai-

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sir inexprimable d’y voir attaché un petit cornet d’encre , des plumes et du papier.

Je m’applaudissais du succès de notre heureuse invention; j’épanchais avec ivresse mes pensées, sur le papier je conversais avec mon épouse , le cours de mes douleurs était suspendu. J’attendis la nuit avec cette impatience qu’on sent mieux qu’on ne peut l’exprimer; enfin elle couvrit l’univers de ses ombres, et j’en profitai pour faire descendre une lettre dans laquelle était renfermée l’expression de ma reconnaissance pour mes seivriables voisins , et un billet adressé à mon épouse.

Le billet parvint à son adresse ; mais la réponse qui était arrivée à l’Abbaye excita contre moi le plus terrible des orages. Un détachement de guichetiers, précédé du geôlier et deda geôlière, fond dans mon cachot, fouille partout,' renverse tout, sans m’adresser la moindre parole. Si leur bouche était' muette , leurs regards étaient étincelans , et indiquaient assez la fureur qui les tran.sporlait de ne recueillir aucun fruit de leur très-active perquisition. J’avais mis à l’abri de toutes recherches les instrumens de ma correspondance ; je les avais cachés dans le trou que j’avais pratiqué dans le plancher , et qui était recouvert avec adresse du carreau que j’avais déplacé. La tourbe de mes inquisiteurs^ furieuse de n’avoir rien trouvé, éclata en menaces et en invectives plus grossières les unes que les au-i Ires^. Le geôlier tenait en ses mains la lettre de mon épouse; je me précipite sur lui , je la lui arrache et

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la mets dans mon sein ; la fureur ëtiucelle dans les yeux de mes bourreaux; des imprécations se font entendre. Je ramasse toutes mes forces, et me retranche derrière la pofte ; Je geôlier veut s’avancer, je m’élance sur lui, et le saisissant d’un bras vigoureux, je parviens à le rouler sur l’escalier. C’était la répétition de la scène qui s’était passée quelques jours auparavant entre moi et un de ses satellites. L’alai*nie se répand aussitôt dans la maison ; -c’est un feu dévorant qui a gagné toutes les parties d’un édifice. Les prisonniers appellent à leur secours, et crient qu’on les assassine ; enfin, après un torrent d’injures on ferme ma porte , et je ine trouve seul dans ma triste habitation.

Après un pareil acte de violence , je m’attendais à ressentir les cruels effets de la vengeance du geôlier et de ses guichetiers ; mais quelle fut ma surprise , lorsqu’on vint me demander si je voulais prendre mon repas chez moi ou en basi Cette invitation me parut si singulière que je gardai le silence, La geôlière vint elle-même, escortée de trois guichetiers et de quatre chiens. Elle n’était plus fière ni arrogante comme le matin; mais adoucissant son ton , elle me dft avec bonté que ce qui s’était passé n’était arrivé que faute de s’entendre. Elle finit par me parler beaucoup de son hmnanité, et par me prier en grâce de tout oublier, ajoutant avec un air aimable de protection , que , quoique je fusse au secret, elle prendrait sur elle, à d’insu de son mari, de me laisser écrire à ma

MÉCOKNUK.

femme , pourvu que je me bornasse uniquement à ne lui denrandei’ que ce qui était relatif à mes besoins.

Je souscrivis de bon cœur à cette inespérée conciliation ; je représentai que depuis près de trois semaines je n’avais pas changé de linge , que j’étais dévoré de vermine; je la sbppliai de me procurer les moyens de pourvoir aux besoins de la pluô rigoureuse nécessité. L’cdEcieuse geôlière nfapporte elle-même papier , plume et encre; je trace quel ques lignes à mon épouse, le billet est porté à son adresse, et je reçois quelques heures après un paquet de linge.

Je continuais à prendre tous les jours mes repas dans le salon ou dans la chambre de la geôlière, jusqu’au moment où deux détènus vinrent partager les horreurs de mon cachot. Mes nouveaux hôtes étaient up agent d’un commissaire de police , et un commis du bureau de la guerre. Ce dernier a été mon compagnon d’infortune pendant plus de six. semaines. Voici quelle était la cause de son incarcération : le député Chabot l’ayant rencontré donnant le bras à une de ses maîtresses à lui Chabot , l’avait dénoncé comme suspect , et fait jeter dans les fers. Le supplice de ce moine paillard mit fin à sa détention; il fut réclamé par les jeunes gens de sa section qui le délivrèreut.

Je n’avais pu jusqu’alors obtenir la faveur qu’on nettoyât mo/i cachot et qU’on m’apportât de la lu-

i5o l’huuanitk

mière ; mes deux collègues plus heureux que moi à cet egard , me firent jouir de ce double avantage. A cette époque je cessai de descendre dans le salon. Le diner de ces deux prisonniers était plus abondant que le mien , et ils ne payaient point. J’ignorais la cause de ce privilège , je la leur demandai; ils me répondirent que c’était la nation qui les défrayait , et ils ne furent pas peu étonnés lorsque je leur appris qu’on m’extorquait quatre francs pour un mauvais breuvage qu’on appelait bouillon, pour un très-petit morceau de viande détestable et une bouteille de vinaigre baptbé du nom de vin.

Mes camarades écrivirent à leurs parens, pour se procurer un ordinaire un peu moins économique que celui de la prison. Quelque temps après ils obtinrentleur liberté. Cette séparation fut pour moi douloureuse, je retombai dans mon accablement, borné à mes repas solitaires et toujours rançonné avec la même effronterie, sans que la moindre plainte me fût permise.

Deux autres citoyens vinrent dans mon cachot remplacer ceux que leur heureuse étoile eu avait retirés; c’étaient des municipaux de la commune de Paris ; l’un d’eux me demanda comment l’on était nourri dans cette maison ; je leur donnai les mêmes détails qu’à mes anciens camarades ; alors ils lèvent les mains et les yeux au ciel , et frappant du pied , ils s’écrient avec une sorte de colère , « que je devais jouir de cinquante sous par jour ,■ somme que

MUttONNUt.

la uatioii accordait à chaque prisounier de l’Abbaye, et que ce qu’on m’avait fait payer était un vol manifeste. » ’

Dans ce cas, répondis-je, on me vole donc impunément quatre francs par jour, depuis trois mois et demi que je vis enterré ici , excepté les premiei’s jours où je n’ai pris aucune espèce de nourriture. *,

On apporte à dîner pour trois personnes; les deux municipaux demandèrent à parler à la geôlière, parce qu’ils n’entendaient pas 'payer comme moi quatre francs par jour. La très-arabe geôlière se garda bien de monter. Le lendemain, même invitation et même obstination : elle aima mieux ne plus me faire payer que de s’èxposer à la honte duneavame.

Alors je fus nourri comme mes compagnons d’infortune ; mais cet état dura peu ; les deux municipaux sortirent de mon cachot (i); je jfus replongé

(i) Mes deux compagnons furent appelés au tribunal révolutionnaire. Nos adieux furent touchans.et arrosés de nos larmes; elles ne cessèrent , de mon côté, que lorsque j’appris qu’ils avaient eu l’insigne bonheur d’avoir été acquittés. L’un d’eux , nommé Jobert , a été guillotiné depuis comme membre de la municipalité rebelle de Paris , et l’autre est le citoyen Moille , père de quatre enfans en bas âge ; bon époux , citoyen vertueux , homme instruit, d’une société à recbercher, aimant à faire le bien comme un besoin qui lui est naturel. Il a constamment pris part à mes maux , il m’a aidé à les supporter en les allégeant par tous les services qu’il élnii en son pouvoirde mevendre , et surtout en me procurant des livres de sa bibliothèque.

• ' , ( Note de railleur. )

l’humanité

dans une nuit de douleurs , et réduit aux horreurs de ma solitude ; le seul adoucissement que j’éprouvai dans mes tortures, fut d’obtenir tous les quatre jours une très-petite chandellè en la payant.

Ma nourriture était toujours exécrable et très-insuffisante ; on ne me donnait pour toute substance , pendant la journée, qu’un hareng pourri, ou un morceau de viande mal cuite, à peine du poids de deux onces , et qui ressemblait plutôt a de la chair humaine qu’à de la chair de bœuf (i).

Le froid était déjà très-rigoureux ; je demandai du bois et du feu, on me refusa; une toux opiniâtre était venue se joindre à mes autres souffrances; elle ne me donnait trêve ni jour ni nuit ; elle était si violente que les prisonniers qui habitaient audessous de moi , et ceux même de l’autre côté de la

(i) On ne pourra iamais ôter l’idée, aux détenus de cette abo^ minable prison, qu’on n’y mangeait pas de la chair humaine. Je fus un jour averti que les commissaires devaient pénétrer dans mon cachot ; je leur rob sous les yeux ma portion ; l’un d’eux , tout barbares qu’ils étaient , recula en faisant un jnouvement d’horreur , et ne put s’empêcher de dire f en ma présence et celle de mes compagnons , au geôlier qui avait grand soin de les accompagner , « qu’on ne nourrissait pas des hommes de cette manière. » Malgré ce reproche , je n’aperçus ancun changement dans ma trop malheureuse situation ; cela ne fu au contraire qu’aigrir les esprits contre moi. Ce qui donnait lieu à cette croyance, au sujet de la viande , parmi les détenus, c’est qu’il est arrivé souvent que pendant la nuit on entendait des voix gémis^ntes qui semblaient s’éteindre dans les tortures et le râle de la mort.

■j( Note de l’auteur.)

HÊGONMJE.

coür, se plaignaient de ce que je les empêchais de reposer.

A force de soUicitaUous je parvins à obtenir un poêle ; seuleqient on me donnait par jour pour l’alimenter un bâton d.e falourde de deux pouces de diamètre au plus , et qu’on me faisait payer douze sous. Ma poitrine était très-ailaiblie ; les efforts de la toux provoquèrent un crachement de sang très -abondant, et, pour comble d’iq fortune, je fus attaqué delà dyssenterie. J’étais tombé dans un état de faiblesse voisin de la mort ; mon existence était un fardeau que je ne pouvais plus porter; je résolus de m’en affranchir. Toute mon imagination se tendit vers ce but désiré.

J’avais un chandelier de cuivre ; je m’étais procuré du vinaigre : j’essayai de composer du verd de gris. Je remplis de cette liqueur les rainures du pied du chandelier; je Ja laissai dessécher et je gratai ensuite celte composition meurtrièrè avec la pointe du clou avec lequel je m’étais tiré du sang, lorsque j’écrivis pour la première fois à ma femme.

J’avais déjà recueilli une forte dose de poison, quand mon projet fut découvert, J’avais laissé le chandelier sur la table; le guichetier voulant y poser quelque chose, renverse la liqueur homicide sur ma serviette qui tout-à-coup prend une couleur verte. Le guichetier parait frappé de surprise; il me fait plusieurs questions auxquelles je ne réponds pas ; il fropce les sourcils , murmure entre

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