ÉCLAIRCISSEMENS HISTORIQUES
Jeaubert se promenait dans les corridors et dans la cour, la t^lc haute; il narguait, ricanait des uns et des autres, et malheur à celui qui aurait trouvé mauvais cet air audacieux et impertinent. C’est ainsi que ces infâmes, ces Nérons subalternes, se conduisaient au milieu de ceux dont ils tramaient la perte , et je ne fais qu’esquisser un coili du tableau 'de leurs scélératesses.
.\rriva le Jour où nous devions être témoins du résultat du travail de ces anthropophages. C’était le 5 thermidor; Jamais ce jour et les deux qui l’ont suivi, ne s’elfaceront de mon souvenir. Sur les (jiiatrc heures de l’après-dîner , deux longs chariots couverts sont introduits dans la première cour. Nos cœurs se serrent; notre sang se glace en les apercevant de nos fenêtres. Qui vient-on chercher? Eist-ce un tranfereinent dans une autre maison ? Est-ce pour le tribunal révolutionnaire? Le bruit se répand que l’on vient chercher plusieurs détenus pour les transférer à Chantilly ; mais la Joie que nous lisons sur le visage de Jeaubert et de Robinet, ne nous apprend que trop que la mission de ces deux chariots est d’enlever des victimes, pour assouvir la soif sanguinaire des ogres du tribunal de Rotespierre. D’un air sombre et silencieux, une vingtaine de guichetiers se répandent dans les corridors ; ils se détachent trois par trois pour aller chercher ceux que l’on appelait. Mornes et tremblans, nous étions rangés enfile; bientôt passent ces infortunés que nous voyons pour la dernière fois ; la pâleur de la mort est sur le front des uns, le calme des aines fortes sur celui des autres; ils nous serrentdans leurs bras, ils nous disent adieu , ils nous invitent au courage : u Vous en avez plus besoin que nous^ nous disent-ils , car vous restèz.» Un instant après, nous les voyons monter dans les fatals chariots; de-là ils nous font encore signe de la main; ils nous crient : u Nous allons mourir innocens. » Ils partent ; et nous voyons leurs yeux fixer sur nous de longs regards, où se peignent le regret et la
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douleur." Quelle nuit affreuse on passe après avoir été témoin d’un pareil spectacle ! que le lendemain aussi fut terrible ! nous les savions devant ces juges de sang auprès desquels l’innocence avait le même destin que le crime! Et quand nous apprîmes que leurs têtes à tous étaient tombées, quel fut notre espoir ! surtout lorsque nous entendions Jeaubert et Robinet répéter que trente détenus seulement seraient épargnés à Saint-Lazare I
Le 6 et le 7 , nous souffrîmes les mêmes angoisses; nous eûmçs la même agonie ; nous vîmes nos frères , nos amis s’arracher de nos bras pour aller à l’échafaud ; mais ces deux derniers jours, par un raffinement de barbarie, on entra quatre heures d’avance les chariots dans la cour,- afin de faire éprouver lentement à chacun le supplice affreux de douter s’il était ou s’il n’était -pas du nombre des proscrits que les bourreaux attendaient.
André Chénier, homme précieux par ses talens et ses connaissances, et dont tout le tort était d’avoir, en 1790. *>sé de la liberté de la presse, en insérant daj|s le Journal de Paris quelques lettres contre les jacodius, ainsi que le poêle Roucber,bon époux et bon père, furent du nombre des victimes du second jour. Au moment où on vint chercher Roucher, un de ses camarades, le citoyen Sauvée, victime de
la jalousie de , achevait de le peindre : « Attendez un
instant, dit-il aux guichetiers,» et il fit, pour mettre au bas de son portrait, ces quatre vers qu’il adressa à sa famille et à ses amis :
Ne vous dtoDDez pas , objets touchans et doux,
Si l’air de la tristesse obscurcit mon visage :
' Lorsqu’un crayon savant dessinait cette image ,
On dressait l’echafaud, et je 'songeais à vous.
Un homme de lettres connu avait avec lui son fils, âgé de sept à huit ans, enfant charmant dont l’éducation faisait ses soins et sa co^isolation. Robinet avait conçu pour lui une
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passion infdpie qui ne peut appartenir qu’à des êtres, en toutsens , hors de la nature ; il le fit entrer un jour danssa chambre, s’enferma, et se livraavec cet innocenta des turpitudes horribles que la plume ne peut décrire. L’enfant jasa malgré les défenses de cet odieux satyre; le père fut informé de la scène , et surveilla davantage son fils. On pense que c’est pour s’en venger , et se débarrasser d’un objet devant lequel il aurait eu sans cesse à rougir, que Robinet le mit sur sa liste.
; Le 8 , nous nous attendions encore à un enlèvement, mais nous apprîmes que l’on nous laissait trois jours de répit , que la maison des Carmes fournirait pendant ces trois jours, et que l’on ne reviendrait que le i * a Saint-Lazare. Ce délai ajoutait au supplice de l’indécision qui nous tourmentait; la mort était dans nos âmes ; presque certains d’ctre sacrifiés , nous faisions nos dispositions , nous écrivions a nos parens, a nos amis, nous nous apprêtions enfin au passage de la vie au néant.
Pendant les trois^ours de l’apparition au tribunal de nos malheureux camarades, quels témoins déposèrent contre eux? Maniui et Coquery ; toujours Manini et Coquery ! le rôle de Jeaubert et de Robinelétaitseulcment de dresser les listes; quant aux deux premiers, ilssoutenaient effrontément aux accusés qu’ils les avaient vus conspirer pour s’évader de Saint-Lazareetégorger les représentons du peuple. Un accusé défia Manini de les désigner chacun par leur nom en les regardant ; il mit ses lunettes et u’en put désigner un seul , car il ne les connaissait pas , et Cofiiiibal , en les injuriant et les persiflant avec cruauté, ne les tint pas moins comme convaincus. Lorsqu’un d’eux voulait dire quelque chose pour sa défense, ce scélérat et Fouquier-Tin ville le forçaient à se taire par ces mots : « Tu n’as pas la parole,» ou : « Le tribunal en sait assezsurton compte. »F.n sorte qu’ils se voyaient condamnés tous dans un espace de temps qui eût suRl à peine pour les interroger sur leurs noms et leurs qualités ; s’ils se
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plaignaient qne l’on ne voulût pas ëcouter leur justification, soudain ils étaient mis hors des débats (1).
Il faudrait un volume exprès pour entrer dans le detail de toutes les atrocités de ce tribunal de vampires; je me bornerai à quclques faits qui ont eu rapport à la maison d’arrêt de Saint-Lazare.
Il y avait dans cette maison deux femmes détenues, portant à peu près le même nom : l’une s’appelait Maillé , et l’autre Maillet. On se trompe , et l’on emmène la seconde pour la première. Au tribunal on s’aperçoit de la méprise : «Qu’importe, dit Coflinbal , passons à un autre; » ainsi la citoyenne Maillet fut guillotinée pour le délit imputé à la citoyenne Maillé.
«Mais nous avons fait d’une pierre deux coups, se dirent Coflinbal et FoUquier; par ce moyen la citoyenne Maillé se trouve jugée aussi.» Ils l’envoyèrent chercher dans la nuit , quoique gissante sur son lit, travaillée par une maladie de nerfs , et l’on nous dit le lendemain qu’elle avait été guillotinée sans avoir paru au tribunal ! ' .
La veille, son fils, qui n’avait pas encoreseize ans, et qui était arrêté depuis l’âge de quinze ans, avait été condamné aussi à perdre la tête, comme complice de la conspiration Manini, parce qu’il avait jeté un hareng pourri qu’il ne pouvait manger , au nez du cuisinier.
La ci-devant abbesse de Montmartre, âgée de 80 ans , et ne pouvant plus ni se soutenir ni parler; la citoyenne Meursin , paralytique qu’il fallait porter sur les bras , furent con-
(1) Un des grands griefs aux yeux des Dumas, des Cotlinhal , des Fouquier, ou plutôt un pre'texte banal pour condamner les riches, les nobles et les prêtres, était de ne pas avoir fréquenté les patriotes détenus. On pourrait croire que ces messieurs avouaient par-là qu'il y avait des patriotes incarcérés. Que l'on ne s’y méprenne pas : patriote, dans leur sens, signifiait faiseur de listes, mouton des comités de terreur générale et de calamité publique.
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Jainnces comme convaincues d’avoir tenté de s’évader , en passant d’une fenêtre sur une planche de. dix pouces de large, à quarante pieds de terre, pour s’élancer dans un jardin dont elles auraient escaladé les murs.
Un fait plus atroce encore et qui glace d’horreur. Le tribunal n’avait pas osé pousser l’impudeur jusqu’à condamner un pauvre petit vieillard, ci-devant porte-Dieu de Saint- Sauveur, parce qu’il était trop insignifiant , trop grotesque pour que le peuple pût penser qu’il eût le secret d’une conspiration : il l’acquitta donc; mais, en même temps, il ordonna qu’il garderait prison pendant vingt-quatre heures, et qu’il serait ensuite remis en liberté, s’il ne venait pas de nouvelles charges contre lui; en conséquence il fut descendu à la Conciergerie. Deux jours se passent sans que ce malheureux entende parler de sa sortie ; le troisième, son étoile l’avait conduit dans un guichet au moment où l’ou faisait la toilette d’une cinquantaine de condamnés ; on l’appelle ; croyant que c’était pour être libre , il accourt :.mais quelle est sa surprise! on le saisit, on lui coupe les cheveux, on lui lie les mains derrière le dos ; il se démène , il crie , il pleure; il jure ses grands Dieux qu’il a été acquitté, qu’il devait être libre de la veille ; on ne l’en fait pas moins monter dans le chariot mortuaire, et il est guillotiné quoique acquitté!
Je m’arrête ici, j’en pourrais écrire bien davantage; mais, outre qu’il faut savoir s’arrêter , j’en ai dit assez pour faire connaître dans quelles mains nous étions, et si la vertu la plus pure pouvait se flatter d’échapper à une destinée qui semblait être celle de tous.
Noie (G), page a44- '
Ou me fil appeler dans la chambre du concierge Semé. : j’y vis deux citoyens qui m’étaient inconnus; l’un d’eux, m’adressant la parole , me dit :
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• « Je sais que tu es un bon patriote, je connais la probité; j’espère que lu juslifieras l’opinion que j’ai de toi.
’ «Voici un ordre du comité de salut-public , de rechercher dans les maisons d’arrêt les ennemis de la révolution. » #
Je pris l’ordre et le lus en entier.
Il me demanda ensuite si j’avais connaissance d’un complot d’évasion tramé à Lazare ?
Je répondis que non ; que si ce complot avait existé, il aurait été difficile qu’il eût échappé à la surveillance des patriotes qui étaient dans cette maison.
Il me demanda ensuite si je connaissais Manini?
, .le répondis que non; que ses traits m’étaient même étrangers.
^11 est facile à reconnaître, répondit-il; ilest leseul des détenus qui porte des lunettes. Informe-toi de ce <jue c’est que Manini; il a dénoncé qu’il avait découvert un complot d’évasion à Lazare ; je n’ai pas grande confiance dans cet homme qui bavarde beaucoup.
» Voici les listes des complices , qu’on m’a données,» et il se mit à m’en lire les noms. ^
Je vis avec frémissement plusieurs dé mes amis notés sur ces listes, et nombre de citoyens et citoyennes incapables de couspirer contre leur patrie. Je m’élevai fortement contre •cette dénonciation, au risque de me compromettre. .Te pris la défense de ceux que je connaissais, avec assez de chaleur pour les faire rayer des listes.
Je ne fus pas aussi heureux pour le jeune Maillé ; je représentai en vain qu’il n’était qu’un étourdi de i6 ans, qui ne songeait qu’à folâtrer.
« Laissons-le toujours, me dit-on , il s’en retirera peutêtre.
» — Et Duclos , en qui je n’ai remarqué que de rattachement. à sa patrie? —Oh! pour celui-là , c’est un chevalier de Sf.-Lonis, » me répondit-on encore,
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On me requit de signer mes observations , ce que je fans balancer.
Celui ^ui m’interrogeait me dit alors, en regardant sur les listes qu’il avait entre les mains : «En voilà une centaine, il doit y en avoir plus que cela ici. » Je répondis ; ^ Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de conspirateurs ici : Nous en avons trouvé trois cents au Luxembourg; nous en trouverons bien autant à Lazare , répondit le commissaire
J’engageai la citoyenne Glatigny à prévenir Duclos du sort dont il était menacé; elle l’amena, avec beaucoup d’adresse, • às’ occuper de sa défense; peu à peu nous lui fîmes pressentir sa destinée : il la vit de sang-froid , s’y prépara avec courage, et nous l’aidâmes, avec le citoyen Duroure, à faire un mémoire pour prouver son patriotisme et son innocence.
Je l’avais embrassé avant son départ; je l’avais cncoura^ à se défendre avec confiance (t). lia suivi mes conseils , ewl a été acquitté et ramené à Lazare, au milieu de la joie universelle... (2)
(i) Au moment où Duclos e'tait surles banquet tes du tribunal, Jeaubert envoya par un exprès, à l’accusateur public , une déclaration à décharge de l’accusé , pour affirmer son patriotisme , signée par trois patriotes connus.
(a) Publier une partie de cette brochure , c’est assurément satisfaire à ce qu'exige la plus exacte impartialité; mais la faiblesse de la défense nous parait rendre encore plus accablante l’accusation qui pèse sur son' auteur. {/Vote des édit.)