‹ Mémoires sur les travaux publicsChapitre 168 sur 169 · PAR M. GORDIER , DÉPUTÉ DU JURA · texte numérisé non relu

PAR M. GORDIER , DÉPUTÉ DU JURA

Voici encore un homme d'expérience et de talent qui , fatigué de la centralisation , rebuté, découragé par les difficultés que les questions d'utilité publique rencontrent lorsqu'elles veulent se produire à la tribune , se réfugie dans la publicité. On croira peut-être qu'un inspecteur divisionnaire distingué du corps des ponts et chaussées, membre de plusieurs sociétés savantes, qui réunit à ses titres celui de membre de la chambre élective , doit avoir une grande inOuence dans les conseils , une certaine autorité dans les délibérations parlementaires? Que l'on se détrompe. Il n'y a place aujourd'hui que pour les rivalités , les querelles d'ambition , les questions irritantes et les luttes dramatiques. Pourquoi irait- il porter à la tribune des idées utiles au pays? Les conversations des centres couvriraient sa voix , un avocat le contre-carrerait à propos de chemins de fer , et un fabricant de draps se prétendrait plus spécial que lui en fait de routes et de canaux. M. Gordier prend donc le parti de se faire entendre au moyen de bons et substantiels ir^quarto.

M. Gordier se procure ainsi la consolation que le Journal des Débais offre à Montesquieu et à M. de Chateaubriand , non éligibles. C'est bien quelque chose. Mais est- ce la peine de faire partie de la Chambre? Autant vaudrait rester chez soi.

« TeUe sera, dit M. Cordier, la perpétuelle destinée du pays , jusqu'ici fatale, plus tard désastreuse , pendant la domination plus que souveraine des administrateurs politiques , hommes de lettres , d'académie et de tribune , très-éloquents sans doute, mais étrangers à toutes spécialités, et cependant maîtres des destinées de nos départements.

» Il est évident qu'à la Chambre, dans les séances toujours solenneUes et académiques, l'homme spécial ne peut se faire comprendre de tous , et dès Ion il ne serait écouté que par les trente ou quarante députés instruits dans la même spécialité. Intelligent , Il s'abstient , parce qu'il prévoit qu'O fatiguerait l'assemblée composée de membres spéciaux dans les diverses autres farancbes de^ sciences*

» Le dépoté politique , aa contraire , ne traitant que les questions de partis , de personnes et de l'étranger, trouve rassemblée attentive, et , s'il est grand oralrar , a entraîne les sufirages unanimes et fonde sa puissance parlementaire.

» Ce pritice de la tribune est par ce système nommé premier ministre on ministre d'une administration ; mais son inexpérience complète des affures de son département, son invincible éloignement de tous détails, le livrent à des oommis sons ses ordres , qui eux-mêmes ignorent la France et succombent sous le poids des dossiers accumulés par la centralisation dans les bureaux de la capitale.

» La fatalité d'un tel système condanme le gouvernement à demander au pays, après vingt-cinq ans de paix générale, 640 mille fonctionnaires, agents ou soldats , et 1300 millions pour faire marcher une machine gouvernementale si compliquée et pour parer à tous les désordres inséparables d'une telle organisation.

*» Les grands orateurs , enthousiastes d'un gouvernement de tribune, veulent maintenir la suprématie de la parole sur les connaissances spéciales , et se réserver le pouvoir illimité de nommer leurs amis politiques à des milliers d'emplois publics. Dans la conviction qu'ils sont eux-mêmes d'excellents ministres , ik pensent qu'un homme d'esprit et de tribune peut administrer parfaitement, également et tour à tour les finances , les travaux publics, le commerce , l'instruction publique, l'intérieur , les relations extérieures, etc., sans aucune étude préalable.

a Ils supposent le même mérite à leurs amis, aux solliciteurs de salons, et leur confèrent la direction des branches les plus importantes de l'administration de Paris et des départements.

» Par toutes ces causes , l'administration française est à la fois la plus chère , la plus stérile , la moins populaire , la moins capable d'assurer une longue sécurité. Et, ce qui est également déplorable , aucune population libre d'Europe ne voudrait s'y soumettre.

» Cette administration centralisée, absolue, a toujours conduit à des catastrophes. Cependant on ne peut espérer que les célèbres orateurs de la tribune qui ont doté la France de législations impraticables, voudront abdiquer et se suicider. »

Il faut avouer que le tableau est complet. Il prouve que le gouvernement parlementaire, non-seulement n'est pas le meilleur des gouvernements possibles , mais encore est le plus mauvais de tous ; car on peut mettre au défi de trouver rien de pis pour une nation que d'être sous le joug d'une centralisation absolue , de donner beaucoup d'argent sans obtenir aucun bon résultat , et d'être administrée par de beaux parleurs qui ne connaissent pas ce qu'ils ont à faire, et livrent le pays à des commis aussi ignorants qu'eux , et souvent prévaricateurs , comme nous l'avons vu et le voyons tous les jours.

Le système est donc désastreux et ne peut mener qu'à des catastrophes. Ils sont bien coupables les hommes qui provoquent ainsi les tempêtes. M. Cordier, qui les connaît bien, nous dit qu'ils ne se suicideront pas. Certes, ce ne sont pas des Co-

drus et des Dédos , nous le savons bien ; mais il sera. possible aux prochaines élections d'en tuer cousUtulionnellement un nombre assez grand pour avoir une majorité nationale qui nous rendra le droit et le sens communs.

M. Gordier a consacré dans ce volume une grande place à la question des chemins de fer et à la puissance des associations comme moyen. Voici le second titre de son cinquième mémoire^ il en donne une idée très- sommaire , mais exacte : « Néces- » site du concours des autorités locales , électives et libres, et des compagnies con- » cessiounaires à perpétuité, pour la prompte et complète exécution et le parfait » entretien des travaux publics productifs. Génie et puissance créatrice des asso- » ciations. Influence désastreuse de la centralisation administrative absolue. »

Des autorités locales libres et électives supposent des assemblées départementales et provinciales libres et électives aussi, et une assemblée générale ayant sa base dans ces institutions primaires. Les associations également ne peuvent se former et vivre sans un système représentatif logique et vrai, car il leur faut un appui, et elles ne peuvent Tavoir que dans une assemblée représentant tous les intérêts , qui dominera par son caractère, sa puissance et sa force, les associations particulières et les conseils locaux. Allez donc proposer des associations à un système qui oppose des régiments à une assemblée de capitouls, qui fait faire un recensement la baïonnette au bout du fusil, qui a peur de quatre honunes rassemblés dans la rue, qui craint ses gardes nationales, pour lequel la presse est un cauchemar aflfreux , et qui sent ne pouvoir subsister qu'en éparpillant, morcelant , individualisant et réduisant en poudre impalpable toutes les forces sociales.

M. Gordier, ne pouvant espérer se faire entendre à la tribune, envahie par les hommes politiques, s'est mis à parler au pays par la fenêtre^ expression parlementaire assez pittoresque, qui n'a pas été inventée par les centres. Nous qui sommes dans la rue , en attendant que la porte soit ouverte, écoutons la parole d'un homme de conscience et d'expérience, qui nous peint la situation avec une fidélité de, pensée et une énergie d'expression que nous n'oserions pas employer. Car , par une inconséquence qui ne peut appartenir qu'à un temps de confusion , la vérité est innocente ou coupable , selon le lieu , le temps , la forme et la personne qui servent a la produire.

« La révolution de 1830 , dit l'auteur, qui devait rendre au pays toutes ses anciennes franchises , et s'était présentée avec de brillantes promesses de réduction d'impôts et de prospérités nationales , n'a servi qu'à porter la centralisation administrative et les taxes aux dernières limites de l'exagération. Les pactes de la France, par ce système administratif, sont immenses. •

M. Gordier évalue ces pertes à 5 milliards , si l'on ajoute à ce qui a été gaspillé , ce que l'on a négligé d'acquérir par incurie et par mauvaise administration.

« Le gouvernementpaye 640 mille fonctionnaires, agents et soldats. Il perçoit f 300 millions d'impôts. Il enlève à la production l'élite de la jeunesse , les hommes

les plus capaUefl d'accroître les prospérités pabliqaes , et , ensemble , aa ohmiis 9 mO- Uards par an. Par nne conséqaenoe infaillible, le pays (liseï le monopole) est forcé de prendre une grande partie deses dâégnés parmi les fonctionnaires qui se trooyent engagés à maintenir le système de centralisation , cause éTidente de toutes les conyulsions intestines depuis cinquante ans.

« Par cei ordre de choses , trente millions f habitants des campagnes se trouvent déshéritée du maniementdes affaires publiques, et n^apprédent la valeur du gouvernement et ne mesurent leurs affections que par le tarif plus ou moins bas des impôts. »

Cela est triste à penser et à dire. Le système, en eSèt , détruit tout patriotisme , tout dévouement. Personne ne songe à faire des sacrifices là où la centralisation s'empare de toute influence et de toute action. L'avertissement annuel de rimp6t devient le thermomètre de rafliection en raison inverse du taux des cbarges publiques. Non, certes, il n'existe pas au monde une situation plus précaire , plus inquiétante , plus dangereuse.

« Depuis on demi-siècle , poursuit M. Cordier , la direction des affaires est livrée

aux grands orateurs politiques , et depuis un demi-siède la France est en révolution. Comparée aux grande» puissances rivales, on répète de toutes parts qu'elle est en décadence malgré ses héroïques légions , malgré le nombre prodigieux de ses grands généraux et des hommes illustres dans toutes les carrières qu'elle a produits.

» La centralisation administrative livrant sans réserve , sans conditions , les forces et les finances du pays aux gouvernements qu'elle a toujours faits absolus , les a , pour ainsi dire , poussés par l'enivrement et les égarements d'un pouvoir sans limites à toutes les exagérations qui ont coûté à la France en cinquante ans trois millions d'hommes, quatre-vingts milliards, et le triomphe définitif des ennemis au dehors.

>» Telle sera la perpétuelle destinée du pays, jusqu'ici fatale, plus tard désastreuse, pendant la domination plus que souveraine des administrateurs politiques , hommes de lettres, d académie et de tribune, très-éloquents sans doute, mais étrangers à toute spécialité, et cependant maîtres des destinées de nos départements, k

On reprochera peut-être à M. Cordier d'abonder ici un peu trop dans son sens. Mais il y a tant de sagesse dans son esprit que nous sommes certains que , sans exclure les rhéteurs et les orateurs , les hommes de lettres et d'académie , ainsi que les administrateurs et fonctionnaires éclos comme des champignons au soleil de juillet , il sera fait à ces éléments une juste part ; mais non pas la part de la conquête, la part du Non , mais une part proportionnée à k place qu'ils occupent dans les intérêts généraux. Nous ne sommes pas exclusifs cooame M. Guizot. En réclamant les droits de tous , nous laissons à chacun ce qui lui appartient légitimement , tandis que le chef de la doctrine , en niant les droits que nous tenons de l'antique constitution du pays, donne tout à quelques-uns et déshérite Fimmense majorité des Français.

La réforme est donc le seul remède aux maax et aux dangers sigaalés par M. Gordier. Quand elle arrivera, ce qui ne peut tarder , nous amrons les «aociations qu'il demande avec lemrs résaltals d'utilité, de prospérité et de gloire. Alors nous aurons grand plaisir à entendre M. Gordier à la tribune, car il nous parlera de nos intérêts et de nos affaires, et non delà prééminence de M. Thiers sur M. Guisot, discussion qui se prolonge infiniment trop longtemps.

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