ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
59, RUE DES MATHURINS, 59 Tous droits réserves.
PRÉFACE
Une des caractéristiques de notre temps paraît bien être la curiosité, et surtout la curiosité des petites choses. A-t-elle été développée par les journaux? Ou bien est-ce elle qui les a tournés de plus en plus vers 1' « information », le a reportage » et 1' (( interview y> ? L'un et l'autre sans doute, et d'ailleurs il n'importe guère.
y\ppliquée au passé, cette curiosité a fait de nos jours le succès des Souvenirs et des Mémoires. C'est que les mémorialistes faisaient du journalisme sans le savoir. Ils notaient le détail des événements et présentaient les grands hommes dans le privé. Et, s'ils y ont mis souvent du parti pris ou quelque arrière-pensée, cela ne les distingue pas de leurs confrères d'aujourd'hui.
PRÉFACE
PREFACE
Une autre cause de leur succès, c'est que les Mémoires sont souvent aussi tragiques ou aussi comiques que les inventions des romanciers, et ont sur elles cet avantage d'être vrais, ou à peu près. Or, le public actuel se pique volontiers d'aimer la réalité et ce qu'il appelle les « drames vécus )\
Ainsi s'est répandu le goût de l'histoire, au moins de la petite histoire et de l'anecdote, agréable matière à controverse et à conversation. Mais il faut dire qu'en même temps se sont propagées quantité d'erreurs et de légendes qui souvent furent l'œuvre des partis et des passions politiques.
Comment donc satisfaire à ce goût pour l'histoire intime des siècles passés, tout en respectant la vérité historique? MM. Maurice Vitrac et Arnould Galopin, les de^ix érudits bien connus, ont imaginé ceci :
Après avoir choisi un événement ou un personnage célèbre, demander à un contemporain son témoignage, à l'acteur lui-même sa confession, les contrôler par d'autres témoignages du temps, les compléter par les nombreux documents que la critique a, depuis trente années, exhumés des bibliothèques et des archives.
Et ce n'est pas tout. On a consulté les vieilles estampes : les plus curieuses et les plus rares ont été tirées des cartons où elles étaient enfouies. Et ainsi les dessins des contemporains, en mettant sous nos
yeux le décor, le costume, le geste, ont éclairé le récit et l'ont rendu plus vivant.
Telle a été l'idée de MM. Maurice Vitrac et Arnould Galopin. Ils l'ont déjà très heureusement réalisée dans une série de voltimes sur Fouché, la Famille royale au Temple, la Régence, Sous la Terreur, 1814, Madame de Pompadour, l'Impératrice Joséphine, le duc de Lauzun, etc. Nous attendons avec impatience la suite de cette reconstitution familière par les Mémoires^ les confidences et l'image.
Jules Lêmaitre.
Louis XVI, Marie-Antoinette et le Dauphin.
Vouvrage que nous publions comprend deux parties^ tout à fait distinctes ety peut-on dire, opposées.
Les Mémoires d'Eckard sur la captivité et la mort de Louis XVII forment la pemiere, les Souvenirs de Naundorff la seconde. Il n'est pas inutile d'indiquer les raisons qui ont déterminé un tel choix.
Le travail d'Eckard sur le Dauphin^ quoique ancien déjà, est de premier ordre. Les historiens qui se sont occupés de Louis XVII y ont très largement puisé et Von peut dire qu'il a été la base de toutes les recherches postérieures. Il n'en pouvait être autrement. Eckard, en effet, ne s'est pas contenté de rechercher tous les documents imprimés et ma-
nuscrils qui fouvaient avoir trait à son sujet, il a interrorê minutieusement nombre de survivants de Vépoque révolutionnaire, il a tenu de bouches autorisées des détails qui fussent sans lui restés inconnus. Pour être juste, H convient^ d'ajouter que plusieurs historiens ont, par la suite, ajouté à ce premier fond et que les travaux de Beauchesne, de Chantelauze et de la Sicotïcre nont pas laissé que d'apporter une contribution utile à Vhistoire de Louis XV IL Les notes nous ont permis de compléter autant quil était nécessaire le texte d'Eckard. Ainsi complétée, une réédition des Mémoires d'Eckard présente assez bien le monument élevé par des historiens éminents à la mémoire de V enfant du Temple. Ces historiens, et de Beauchesne plus qu aucun autre, ont fait preuve d'une ingéniosité merveilleuse dans les recherches, ont mis en œuvre des matériaux de premier ordre. On se rendra compte quils nont eu quun objet, la recherche patiente de la vérité, et quils ont été soutenus dans cette tâche souvent ingrate par un amour profond pour cet enfant aux boucles blondes dont les dernières années furent un calvaire, et qui descendit dans la tombe à dix ans, ayant connu toutes les douleurs et senti déjà la lassitude de vivre.
Cette première partie, c'est la vie du Dauphin écrite par des historiens qui ne s attachent quaux faits établis et qui n'adynettent d'autre vérité que celle qui s appuie sur des documents certains, soumis aux règles de la méthode critique. C'est l'histoire que les partisans de l'évasion ou de la survivance traitent dédaigneusement d'officielle. S'ils entendent par là que, sous tous les régimes, tous les écrivains, venus des pôles les plus opposés de la pensée et qui se sont fait un nom dans l'histoire, nont point admis l'évasion comme possible et n'ont jamais cru à l'identité de Naundorff et du Dauphin, ils ont raison. Mais il convient d'être juste à l'endroit des c évasionistes » et des asurvivantites ».
Quelques-uns ont dépensé un labeur énorme et, pour soutenir leur thèse, essayé de renouveler Vhistoire entière depuis la Révolution. Leur effort n'a pas répondu à leur attente, ils ne sont point arrivés après plus d'un demi-siccle de travail à apporter une preuve historique de leurs affirmations. A peine, et dans un pays où les « dames voilées » trouvent encore créance, ont-ils rencontré quelques esprits ingénus pour les suivre. Ils n'ont pas réussi. Et cela tient à ce que, même s'ils n'avaient pas eu contre eux la vérité, leur méthode historique est mauvaise. L.eur erreur critique a été double. Ils ont cru qu'il suffisait d'accumuler des témoignages de troisième ou de quatrième main pour déterminer la certitude : des milliers de témoignages sans valeur n'en acquièrent point d'être justaposés .-0 + 0 = 0. Ils ont enfin envisagé la survivance comme une hypothèse, et voulu démontrer qu'elle s'appliquait dans la suite du temps aux réalités historiques. C'est un principe scientifique vrai qu'une hypothèse qui s'adapte aux faits est une vérité, mais seulement si cette hypothèse est la seule que les faits ne contredisent point. C'est là une méthode propre aux sciences naturelles et inapplicable en histoire^ car d'une part les réalités historiques ne se prêtent pas à l'expérimentation, de l'autre elles n'ont pas la rigidité des réalités physiques. Cependant, et ce témoignage rendu aux efforts des Naundorffstes, dont quelques-uns sont sincères et désintéressés, il nous a semblé plus direct et plus simple de rééditer les Mémoires mêmes de Naundorff. Telle est la matière de la deuxième partie de ce livre. On y verra, rapportée par luimême, la vie du prétendu Dauphin de ijçj à 18 jo. C'est, à ce qu'il semble, le plus terrible témoignage contre la cause de Naundorff.
Outre l'impossibilité matérielle de l'évasion telle qu'il la rapporte, on lira en effet le récit que Naundorff fait de sa vie, de I7ÇS, date prétendue de l'évasion, à 1810, moment
cv/ ;7 iirrirr ./ lùyiifi II ursi pds de ronuuiàer d'imu^^inaiion iissrs dêhilr pour irérr fiihlr aussi ridicule. Car accepter le roffhnt xr<>/r-.v7;/r de ses pi^ri^i^rinations, de ses maladies et ;', ses iiicarcêratiofts en des lieux inconnus est chose impossible à respnt le moins prévenu. Il est inadmissible qu'un homme puisse ignorer ce quil a fait de lo à 2 s ans ; cest donc que Xaundorff a voulu le taire. Mais, bien mieux, on peut, c: . ;; a relevé dans son invraisemblable récit, des lacunes, .:r. ;;;.vZ-(vr/;.vs des contradictions. Si Naundorff a imaanc des tables enfantines, s il a volontairement laissé dans rombre cette partie de sa vie qui était le lien nécessaire eiUfc le rccit de son évasion et ses prétentions postérieures, c'est que pour cette période U na pu trouver de récits ou de témoignages pour le guider dans son roman, quil ignorait tout de la Vendée où il dit avoir été, tout de l'Italie où il aurai: :v/.;. et que, livré à ses seules facultés, il na pu imaginer que de ridicules mensonges. Par là tout s'effondrerait, eût-on accepté le récit de son évasion, notoirement faux et moins ingénieux que bien d'autres, imaginés par quelquesuns des 25 faux Dauphins qui se sont essayés au même rôle.