MÉMOIRES HISTORIQUES
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Dernieis adieux de Louis XVI à sa famille.
Louis XVII n'a vécu que dix ans et quelques mois; il n'a porté que fort peu de temps le titre de roi, sans exercer les augustes fonctions. De là quelques publicistes ont inféré que sa vie ne présentait que peu de matériaux à l'écrivain jaloux de la retracer.
Il serait difficile néanmoins de trouver dans l'histoire, tant ancienne que moderne, un sujet qui donnât, d'une manière plus horrible, plus intéressante et plus certaine, la mesure de la méchanceté des hommes et du néant des grandeurs.
Louis-Charles de France naquit à Versailles le 27 mars 1785 ; le même jour, il fut présenté au baptême par Monsieur, frère du roi, et par Madame Elisabeth pour la reine de Naples. Après la cérémonie, le prince ayant été reconduit dans ses appartements, M. de Calonne, contrôleur-général des Finances et grand-trésorier des Ordres du Roi, lui porta le Cordon de l'Ordre du Saint-Esprit. Sa Majesté lui avait conféré, au moment de sa naissance, le titre
MÉMOIRES SUR LOUIS X\ai.
de duc de Normandie, qui n avait pas été donné aux ûls de France depuis Charles, quatrième fils de Charles \11, successivement duc de Berry, de Normandie et de Guyenne, et qui mourut à Bordeaux en 1472.
Louis XVI Cï790-
Plusieurs écrivains, notamment M. de Montjoye, ont avancé, en parlant du jeune prince, que le roi lui avait donne le titre de duc de Normandie en souvenir des témoignages d'allégresse et d'amour qu'il avait reçus dans cette province
lors du voyage qu'il fit à Cherbourg. Mais le départ de Louis XVI pour aller visiter les travaux magnifiques qu'il avait ordonnés dans ce port, n'eut lieu que le 21 juin 1786, quinze mois après la naissance de Louis-Charles.
L'enfance de Louis-Charles n'offrit rien de remarquable. Il n'attira les regards qu'au moment où la France
éprouva la perte de . — — — ; dÊM
son frère. Le Dau- J^
phin, qui avait atteint l'âge où il commençait à réaliser les belles espérances que l'on avait conçues de lui, mourut à Meudon
le 4 juin 1789. ^^portant les regrets de la cour et de tout le royaume : heureux sans doute de quitter la vie au moment où le bonheur commençait à fuir poui longtemps la famille royale.
Par cette mort, le duc de Normandie devint héritier présomptif de la cou- * ^ 1^ ronne II prit alors le titre de Dauphin, que les fils aines des rois de France ont toujours porté depuis la cession que Humbert II, dauphin de Viennois, fit de ses Etats a Philippe
de Valois, en 1349- , ^
' Le nouveau Dauphin était âgé d'un peu plus de quatre ans. Sa taille était parfaitement dessinée, sa figure noble et riante, sa tête couverte de beaux cheveux qu'on laissait flotter sur ses épaules; dans ses regards se peignait la bonté
Grivt» par Hi'.lemacher, d'apri'S FragonarJ.
Louis-Joseph-Xavier-François, fils aîné (Je Louis XVI.
MÉMOIRES SUR LOUIS X\ll
de Louis XVI, et l'on y entrevoyait déjà la dignité de la reine. Plein do grâces et do vivacité, il courait chaque matin dans les jardins de Versailles pour cueillir des iieurs qu il venait déposer sur la toilette de sa mère avant qu'elle fût levée. Quand le mauvais temps l'empêchait d'apporter son bouquet, il disait tristement : « Je ne suis pas content de moi, je n'ai rien fait aujourd'hui pour maman; je n'ai pas mérité son premier baiser. »
Le roi jugea convenable de cultiver dans son fils des goûts si près de la nature, et qui étaient si propres à développer les forces de son corps. Il lui consacra un terrain, au-devant des appartements, sur la terrasse du château. On donna au jeune prince tous les instruments nécessaires au jardinage : il y passait le temps de ses récréations.
Jamais la reine ne perdait ses enfants de vue. Dans le temps où la calomnie la supposait entièrement livrée aux plaisirs, elle employait la plus grande partie de ses moments à ses devoirs de mère. Tous les jours, à lo heures, une sousgouvernante lui amenait ses enfants : ils recevaient en sa présence les leçons de leurs divers maîtres. Les heureuses dispositions du Dauphin répondaient à de si tendres soins; il annonçait dès lors le germe des plus grandes qualités, et il aurait retracé sans doute toutes les vertus des augustes auteurs de ses jours.
Peu d'enfants ont montré un esprit aussi précoce ; le trait suivant en est la preuve Un jour, veille de la fête de la reine, Louis XVI voulut qu'il fît pour sa mère un bouquet extraordinaire et qu'il composât lui-même son petit compliment. « Mon papa, répondit le prince, j'ai une belle immortelle dans mon jardin, je ne veux qu'elle pour mon compliment et pour mon bouquet ; en la présentant à maman, je lui dirai : « Je désire, maman, que vous ressembliez à cette « fleur. »
On n'admirait pas moins la grâce et la finesse de ses réparties. Un jour, étudiant sa leçon, le Dauphin s'était mis à siffler; son précepteur, l'abbé d'Avaux, l'en réprimandait.
La reine survint et lui fit quelques reproches. « Maman,, reprit-il, je répétais ma leçon si mal que je me sifflais moimême. » Un autre jour, dans le jardin de Bagatelle, emporté par sa vivacité, il allait se jeter à travers un buisson de rosiers. «Je courus à lui, dit M. Hue :« Monseigneur, m'écriai- « je en le retenant, une seule de ces épines peut vous crever a les yeux ou vous déchirer le visage. » Il se retourna et, me regardant d'un air aussi noble que décidé : « Les chemins « épineux, me répondit-il, « mènent à la gloire. »
Pourquoi faut-il que des détails aussi intéressants soient désormais entremêlés du récit de malheurs sans nombre comme sans exemple! La Révolution éclata. Après la prise de la Bastille, plusieurs personnes, connues par leur attachement à la cour, furent massacrées. Parmi les familles désignées à la fureur du peuple, aucune n'avait plus à redouter que celle des Polignac : elle jouissait de faveurs trop marquées pour n'avoir point excite 1 envie. Craignant pour les jours de la duchesse de Pohgnac et de sa fLille, la reine leur ordonna de s éloigner La duchesse refusa d'y consentir; la reine insista et M^^ de Pohgnac obéit. Sous le prétexte d'aller prendre les eaux, elle se retira en pays étranger; mais comme la gouvernante des enfant de France ne peut s'absenter, elle donna sa démission. La reine choisit M^ la marquise (aujourd'hui M^^Ma duchesse) de Tourzel pour remplir ces importantes fonctions.
Dans les derniers jours de septembre, l'orage qui se for-
Madame de Polignac.
mait depuis longtemps à Paris menaça de venir fondre sur Versailles (i). Les circonstances d'un repas donné par les gardes du corps du roi et que Sa Majesté, ainsi que la reine et M. le Dauphin, avaient pendant quelques instants honoré de leur présence, servirent de prétexte pour donner le signal de l'insurrection. Le 5 octobre, la populace des faubourgs s'ameuta et se mit en route : elle arriva entre quatre et cinq heures du soir dans les avenues du château. Peu
Le départ pour Versailles au 5 octobre,
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d'heure après, des phalanges de brigands s'emparèrent des appartements. Tremblant pour les jours de son fils, le roi courut à la chambre de ce précieux enfant et fut obligé, pour se dérober à la vue des séditieux, de passer par un souterrain obscur. Il emporta ce prince dans ses bras; au milieu du trajet, la bougie qui l'éclairait s'éteignit. Arrivé à tâtons dans son appartement, il y trouva la reine qui s'y était sauvée, ayant passé à la hâte un jupon et jeté un manteau de lit sur épaules. Madame Royale, Monsieur, Madame, Ma-
(i) Pour la première partie des Mémoires de Eckard, où les journées d'octobre, la vie aux Tuileries, le 10 août et la captivité de la famille royale au Temple sont rapportés de façon sommaire, et par un royaliste intransigeant, nous renvoyons aux notes de l'édition du Journal de Clcry que nous avons publiée récemment.
dame Elisabeth et la marquise de Tourzel s'y étaient aussi réfugiés. La famille royale ainsi réunie attendit avec moins de terreur le sort qui la menaçait.
Enfin, des détachements de la saine partie de la garde nationale, que des ordres perfides avaient jusqu'alors tenus dans l'inaction, arrachent quelques gardes du corps des mains des assassins; ils les conduisent au château et chassent les brigands des appartements : les jours de Louis XVI et de la reine furent en sûreté. La Fayette, monté chez le roi, lui demanda au nom du peuple de venir, dès ce jour, fixer sa résidence à Paris, en lui peignant sous des couleurs alarmantes les dangers du refus. Forcé de consentir à tout, le roi parut sur le balcon et annonça lui-même qu'il allait partir avec toute sa famille pour la capitale. Que la reine se montre ! demandèrent
quelques voix. La reine s'avança, tenant d'une main M. le Dauphin et de l'autre Madame Royale. Un cri effroyable se fait entendre : Point d'enfants! Quel vœu ! La reine l'a à peine entendu qu'elle rentre avec ses enfants, les dépose entre les bras du roi, reparaît seule sur le balcon et promène majestueusement ses regards sur la multitude. Le peuple, frappé d'admiration, applaudit. Les chefs des séditieux furent déconcertés.
On ne laissa pas même le temps de faire quelques préparatifs pour le départ. A une heure, le roi, la reine, le Dauphin, Madame Royale, Monsieur, frère du roi, Madame,
Louis-Charles,' Dauphin de France.
Madame Elisabeth et la marquise de Tourzel montèrent en voiture. Pendant le trajet, ou plutôt pendant ce supplice qui dura sept heures, ils eurent pour cortège des trains d'artillerie, des brigands armés de piques, couverts de boue et de sang, des femmes ivres, échevelées, chantant des obscénités ou poussant des cris affreux.
Louis XVI vint occuper les Tuileries qui n'avaient point
Courvuisier del. Diiiau souipt.
Le château des Tuileries vu de la terrasse des Feuillants.
été habitées par nos rois depuis la minorité de Louis XV. Rien n'était prêt pour recevoir le roi, et la disposition des appartements était bien loin de procurer les commodités dont peut jouir tout particulier qui a de l'aisance. Ce château devint en quelque sorte la prison de la famille royale. La présence de cette auguste famille parut ram.ener le calme dans Paris. Pendant quelques jours, le peuple poussa jusqu'à l'extravagance les transports de joie : a Plus de disette, s'écriait-il, nous avons avec nous le boulanger, la boulangère et le petit mitron. » C'était sous ces noms qu'il osait désigner le roi, la reine et M. le Dauphin.
Peu de temps après l'arrivée du roi, l'Assemblée nationale crut devoir se rendre auprès de Leurs Majestés pour leur offrir des témoignages de respect. De l'appartement du roi, les députés passèrent à celui de la reine. Après avoir répondu au compliment du président, cette princesse, prenant dans ses bras l'héritier du trône, le montra à l'Assemblée. Les cris de Vive le roi ! Vive la reine ! Vive M. le Dauphin ! furent répétés avec enthousiasme. Marie- Antoinette fut un instant distraite du sentiment de ses malheurs.
Mais bientôt les mouvements recommencèrent Le 4 février 1790, Louis XVI se rendit à l'Assemblée nationale pour l'inviter à joindre ses efforts aux siens, afin d'éclairer sur ses véritables intérêts le peuple qu'on égarait « Ce bon peuple, dit le roi, qui m'est si cher et dont on m'assure que je suis aimé, quand on veut me consoler de mes peines ! » Sa Majesté sortit de la salle au milieu des applaudissements.
Une députation reconduisit le roi jusqu'au château. La reine, tenant M. le Dauphin par la main, vint au-devant de
lui.
a Je partage, dit-elle à la députation, tous les sentiments du roi : je m'unis de cœur et d'esprit à tout ce que lui dicte son amour pour ses peuples. Voici mon fils, je l'entretiendrai toujours des vertus du meilleur des pères. Je lui apprendrai de bonne heure à respecter la liberté publique et à maintenir les lois. J'espère qu'un jour il en sera le plus ferme appui. »
Cette séance, qui aurait dû produire le meilleur effet, irrita les factieux : ils agitèrent de nouveau la populace. Dans ces moments d'alarme, la reine s'oubliait entièrement pour ne s'occuper que de ses enfants. La nuit du 13 avril 1790 en fournit la preuve. Les séditieux parlaient d'emporter le château de vive force et proféraient contre Sa Majesté des menaces effrayantes. Quelques coups de fusil furent tirés. Le roi se lève et court chez cette princesse; il ne la trouve point dans son appartement; il entre chez le Dauphin et là il la voit tenant cet enfant chéri pressé contre son sein. Il
MÉxMOIRES SUR LOUIS XVII.
lui dit : « Madame, je vous cherchais et vous m'avez bien inquiété. — Sire, répondit la reine, j étais à mon poste ». Quel tableau attendrissant !
On procura au Dauphin un petit jardin qui faisait partie de l'enceinte des Tuileries à l'extrémité de la terrasse du bord de l'eau. Des détachements de la garde nationale y conduisaient le jeune prince, et, lorsqu'ils étaient peu nombreux, il les invitait à y entrer avec lui. Un jour qu'un grand nombre avaient été obligés de rester en dehors, il leur adressa cette excuse délicate : « Je suis fâché aujourd'hui, messieurs, que mon jardin soit petit, puisque cela me prive du plaisir de vous recevoir tous. »
On avait formé dans Paris une compagnie de jeunes gens sous le nom de Régiment du Dauphin. Beaucoup de bourgeois s'étaient empressés d'y faire inscrire leurs enfants. « Je fis partie de cette petite troupe (dit M. Antoine à qui nous empruntons cette anecdote), elle fut admise plusieurs fois à manœuvrer devant le jeune prince. Lors de notre première visite, nous le trouvâmes à son jardin où plusieurs seigneurs l'entouraient. « Voulez- vous bien être le colonel de ce régiment? lui dit l'un d'eux.
« — Oui, répondit M. le Dauphin, j'aime beaucoup les grenadiers de mon jardin, mais j'aimerais encore mieux m.e voir à la tête de ceux-ci.
ff — Alors, adieu les fleurs et les bouquets pour votre maman.
a — Oh ! cela ne m'empêcherait pas d'avoir soin de mes fleurs. Beaucoup de ces messieurs m'ont dit avoir aussi des petits jardins : eh bien! ils aimeraient la reine à l'exemple de leur colonel, et maman aurait tous les jours des régiments de bouquets.
€ Nos acclamations, ajoute M. Antoine, lui prouvaient en effet l'amour que nous portions à ses augustes parents. » Chaque fois que le Dauphin se rendait à son petit jardinet, il accueillait avec prévenance les enfants qui désirait lui parler : souvent il fit donner de l'argent à
MÉMOIRES SUR LOUIS XVïJf. iy
ceux qui annonçaient que leurs familles étaient dans le besoin. Une femme vint un jour le trouver au milieu de ses fleurs pour solliciter une grâce par son entremise : aAh ! Monseigneur, lui dit-elle, si je l'obtenais, je serais heureuse comme une reine!
a -- Y pensez-vous, s'écria le Dauphin; heureuse comme une reine! Et moi j'en connais une qui ne fait que pleurer ! »
Cette infortunée souveraine n'en saisissait pas moins avec
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Etrennes patriotiques offertes au Roi et au Dauphin (1790).
empressement l'occasion de montrer le jeune prince aux regards de tous les Français. A la Fédération du 14 juillet 1790, au moment où le roi leva la main pour prononcer un serment qui avait toujours été gravé dans son cœur et l'objet continuel de tous ses soins, celui du bonheur de son peuple, la reine, qui était placée dans la tribune au-dessus du trône, prit le Dauphin dans ses bras et sembla le présenter à l'Assemblée : l'aimable enfant leva aussi ses mains innocentes comme pour appeler les bénédictions du ciel sur son père et sur la France entière. Son action et celle de la reine excitèrent les plus vifs transports d'allégresse. Les
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cris de Vive la reine! Vive M. le Dauphin! se firent entendre de toutes parts, a A ces acclamations universelles, s'écrie M. Hue, qui n'aurait cru retrouver cette nation française, idolâtre de ses rois ! »
Les Fédérés dauphinois offrirent particulièrement au Dauphin des hommages pleins de sensibilité. L'enfant royal, quoique âgé seulement de cinq ans, sut les apprécier. Dans ce moment, on l'eût jugé fier de porter le nom d'une province où se conservaient de pareils sentiments.
Louis XVI, fidèle imitateur du Dauphin son père, et son premier Mentor, voulut aussi être le premier Mentor de son fils. Il lui donnait lui-même des leçons sur les langues, sur l'histoire et la géographie qu'il possédait parfaitement . La reine n'était pas moins attentive à ce que ses enfants unissent aux agréments du corps et de l'esprit les qualités du cœur si essentielles dans les personnes destinées à régner; et, comme si elle eût voulu se venger de toutes les calomnies que l'on colportait sur elle, elle s'empressait de répandre partout ses bienfaits; elle profitait de ces occasions pour faire naître dans l'âme du Dauphin les douces émotions qui agitaient la sienne; enfin, elle l'instruisait à se priver chaque mois d'une partie des fonds destinés à ses plaisirs pour l'employer à secourir les indigents et à faire de cette privation la plus chère de ses jouissances. Un jour, Sa Majesté l'avait conduit à l'hôpital des Enfants-Trouvés et, après avoir ordonné ce qu'elle jugeait à propos de faire pour leur soulagement, remarquant dans les yeux du jeune prince la compassion que lui inspirait un tableau si touchant : « Mon fils, lui dit la reine, tous ces pauvres enfants que vous voyez sont des orphelins abandonnés de leurs parents; ne l'oubliez pas et souvenez-vous également, lorsque vous le pourrez, d'adoucir la rigueur de leur sort. » Quel bonheur promettait à la France un prince ainsi élevé!
Par ces moyens, la reine développait dans l'âme du Dauphin cette bonté, cette sensibilité qui semblent être l'apanage naturel des Bourbons et qu'il manifestait déjà dans toutes
les occasions. Il était même attentif à ne rien faire qui pût causer de la peine à qui que ce fût. Un jour, dans un moment de distraction, il avait mêlé quelques soucis dans un bouquet qu'il donnait à la reine; s'en étant aperçu au moment de le lui présenter, il les arracha aussitôt en disant : a Ah! maman, vous en avez bien assez d'ailleurs! »
Mais la vivacité du jeune prince contribuait souvent à distraire son auguste mère des chagrins qu'elle ne cessait d'éprouver. M. Bertrand de Molleville rapporte ainsi l'une de ces circonstances dont il fut témoin :
« Tandis que la reine me parlait, le petit Dauphin, beau comme un ange, s'amusait à chanter et à sauter dans l'appartement, avec un petit sabre de bois et un bouclier qu'il tenait dans ses mains. On vint le chercher pour souper, et en deux bonds il fut à la porte.
« — Comment, mon fils, lui dit la reine, vous sortez sans faire la révérence à M. Bertrand ?
« — Oh ! maman, dit ce charmant enfant en continuant de sauter, M. Bertrand est de nos amis. Bonsoir, M. Bertrand ! » Et il s'élança hors de la chambre.
« — N'est-il pas gentil, me dit la reine, quand il fut sorti. Il est bien heureux, ajouta-t-elle, d'être si jeune! Il ne sent point nos chagrins et sa gaieté nous fait du bien.
« Trop affecté pour pouvoir répondre, dit M. de Molleville, j'essuyais mes yeux en silence. »
Louis XVI, après avoir été malade, se disposait à profiter des beaux jours du printemps pour aller à Saint-Cloud, d'abord pour y remplir avec la liberté convenable ses exercices de piété, et pour y passer ensuite une partie de l'été et de l'automne. Comme ce voyage tombait dans la Semaine Sainte, on osa se servir de l'attachement connu du roi à la religion de ses pères pour animer les esprits contre lui. On débitait aussi que, sous le prétexte de ce voyage, étaient cachés des complots d'évasion. Le 18 avril, au moment où Sa Majesté montait en voiture, une foule de peuple se précipita pour s'opposer à son passage, et les mutins portèrent
Taudace jusqu'à braquer leurs fusils sur la voiture. L-es discours les plus insolents, les motions les plus abominables retentissaient aux oreilles du roi. Il but le calice jusqu'à la lie. Enfin le roi, après deux heures passées dans une lutte continuelle, ne voulant pas mettre une partie de la garde nationale aux prises avec l'autre, fut contraint de rentrer dans le château, c'est-à-dire dans sa prison.
De telles scènes affligèrent vivement M. Iç Dauphin qui.
Révol. de Paris, "» 93.
Départ du roi pour Saint-Cloud (i8 avril).
d'ailleurs, regrettait beaucoup de ne pas aller à Saint-Cloud, dont le séjour lui promettait des amusements variés Rentré dans son cabinet, il voulut recourir à la lecture pour se distraire de son chagrin. Il prend au hasard un volume de VAmi des Enfants, par Berquin; il l'ouvre et manifeste un grand étonnement. M. l'abbé d'Avaux lui en demanda la cause. « Pourriez-vous, monsieur l'abbé, imaginer le sujet de l'anecdote qui, à l'ouverture du livre, se présente à mes yeux?... c Le Petit Prisonnier!... »
Bientôt le roi se vit dans la pénible nécessité d'inviter les
ecclésiastiques qui composaient sa chapelle à s'éloigner de sa personne. Les séditieux exigèrent enfin que le roi et la reine allassent, le jour de Pâques, à l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, entendre la messe du prêtre intrus qui avait dépossédé le vénérable curé resté fidèle à ses serments. Madame Elisabeth, plus heureuse, méprisant les placards menaçants dirigés contre elle et constante dans sa résolution, se
[Rivnl. (le l'aris, no i:03).
Départ de Louis XVI et de sa famille (20 juin 1791).
rendit à la chapelle du château, accompagnée de M°^® la duchesse de Sérent, sa dame d'atour, qui, n'écoutant que son attachement, était accourue auprès d'elle; cette princesse entendit la messe de l'un de ses chapelains.
Louis XVI, à la suite de tant d'insultes que sa patience ne faisait que multiplier, résolut de s'affranchir de ce douloureux esclavage. Il suivit l'exemple de l'un de ses aïeux, de Charles V, qui, comme lui, retenu prisonnier dans Paris, s'éloigna de cette ville oii les factieux triomphaient. Mais Charles, mieux servi que Louis, avait vu quelque temps
après les Parisiens, touchés de repentir, lui envoyer une députation pour le conjurer de rentrer dans la capitale.
Le départ du roi pour Montmédy eut lieu dans la nuit du 20 au 21 juin. Louis XVI et Madame Elisabeth sortirent d'abord à pied par la grande porte du château ; à 1 1 heures trois quarts, la reine les suivit : M. le Dauphin et Madame Royale, accompagnés de la marquise de Tourzel, avaient précédé et ils attendirent Leurs Majestés pendant une heure sur la place du Petit-Carrousel.
Le secret du départ ayant été trahi, la voiture qui emmenait nos infortunés souverains fut arrêtée à Varennes par des hommes en armes qui se trouvaient là à point nommé. Le roi, d'après les ordres de l'Assemblée, fut ramené sous escorte à Paris.
Pendant l'absence du monarque, les Comités avaient fait décréter qu'aussitôt que Sa Majesté serait arrivée aux Tuileries, il lui serait donné une garde qui, sous les ordres du commandant général de la garde nationale parisienne, répondrait de sa personne; qu'il serait donné à l'héritier présomptif de la couronne une garde particulière sous les mêmes ordres, et qu'il serait nommé au jeune prince un gouverneur par l'Assemblée. Ce décret, qui contenait plusieurs autres dispositions, fut exécuté à l'exception de ce qui concernait la nomination d'un gouverneur à M. le Dauphin, emploi qui fut toujours, ainsi qu'on le verra, l'objet de l'attention de l'Assemblée nationale et de la Législative.
On connaît les détails du pénible retour du roi et de la famille royale à Paris. Une multitude immense remplissait tous les lieux que traversa le cortège. Dans la voiture du roi étaient la reine, M. le Dauphin, Madame Royale, Madame Elisabeth, la marquise de Tourzel et Barnave. On a dit que le courage et le calme de la famille royale avaient fait une telle impression sur Barnave que, pendant la route, il avait prodigué au jeune prince des soins empressés et respectueux.
Les voitures arrivèrent par le jardin. Quelques forcenés
voulurent se porter à des actes de violence; la garde nationale contint leur fureur. « Pour moi, dit M. Hue, je parvins à temps auprès de la voiture, et tendit les bras pour recevoir le fils de mon maître. Accoutumé aux soins que je mettais à seconder les jeux de son âge, M. le Dauphin m'aperçut à peine que ses yeux se remplirent de larmes. Malgré mes
efforts pour me saisir de ce jeune prince, un officier de la garde nationale s'en empara, l'emporta dans ' le château et le déposa sur la table du cabinet du Conseil.
J'arrivai dans l'appartement aussitôt que lui.
a Le roi, accablé de fatigue, se retira dans l'intérieur de ses appartements; sa famille l'y suivit. Dans ce moment, un officier de la garde nationale voulut encore s'emparer de M. le Dauphin ; le roi s'y opposa. Cette fois, d'après l'ordre de Sa Majesté, prenant entre mes bras le jeune prince, je le portai dans son appartement et le remis à la marquise de Tourzel.
« A peine M. le Dauphin fut-il couché, ajoute M. Hue, qu'il m'appela. Il voulait me parler de son voyage, a Aussi- € tôt, me dit-il, notre arrivée à Varennes, on nous a ren- « voyés, je ne sais pourquoi ; le savez- vous ? » Des officiers de la garde nationale étant dans l'appartement, je représentai à M. le Dauphin la nécessité de ne parler à personne
Barnave.
de ce voyage. Depuis, il ne s'est plus permis d'en rien dire, au moins devant ceux qu'il pouvait soupçonner.
« Mais le lendemain, à son lever, M. le Dauphin me dit en présence des gardes que M. de La Fayette avait placés auprès de lui, qu'il avait fait un rêve affreux : qu'il s'était vu entouré de loups, de tigres, de betes féroces qui voulaient le dévorer. Chacun .se regarda et n'osa proférer une parole. Ces mêmes gardes le traitèrent cependant avec égard tout le temps qu'ils restèrent auprès de sa personne. »
Le rêve ne fut que trop tôt réalisé !
Après le retour de Varennes, la famille royale se trouva réduite à une captivité vraiment tyrannique. Ce ne fut qu'au bout de quelques semaines que la reine obtint de se promener avec le Dauphin au jardin des Tuileries.
Souvent M. le Dauphin dirigeait sa promenade vers la galerie du Louvre joignant le château. Là, il interrogeait les artistes et écoutait leurs réponses avec beaucoup d'attention. Ceux-ci ne pouvaient se lasser d'admirer la beauté du jeune prince, la noblesse de son maintien et la grâce de ses expressions. Il s'appliquait surtout à découvrir, d'après ses leçons de mythologie et d'histoire, le sujet des tableaux, des statues. Un jour, M. l'abbé d'Avaux lui demanda l'explication de l'un d'eux. Après l'avoir considéré, le jeune prince répondit : « Je croirais que c'est Pyrame et Thisbé; il y a un voile ensanglanté; mais je n'entrevois pas de lionne. » Le célèbre Vien, qui se trouvait en ce moment auprès de M. le Dauphin, lui dit qu'effectivement des artistes avaient déjà fait cette observation.
Enfin, le 3 septembre, les gardes multiples dont la famille royale était entourée furent levées, parce que, le lendemain, l'on devait présenter et l'on soumit en effet à l'acceptation du roi l'Acte constitutionnel qui venait d'être terminé
L'Assemblée, qui, dans le mois de juillet précédent, avait supprimé tous les ordres de chevalerie et toutes les décorations et marques de distinction, décréta que le roi et M. le Dauphin (qu'on appelait alors le prince royal) seraient les
seuls qui pourraient porter le cordon bleu de l'Ordre du Sclint-Esprit.
Le 14 septembre, Sa Majesté se rendit à l'Assemblée et déclara qu'elle acceptait la nouvelle Constitution. Pendant le discours du président, on aperçut dans une loge la reine, M. le Dauphin et Madame Royale. Les applaudissements
^Hibl. nat)
La famille royale.
Sfhwarz, sculp.
donnés au roi furent, à diverses reprises, dirigés vers la reine et l'héritier du trône. Toutes les voix répétaient les noms de cette feimille auguste. La salle retentissait des cris d'amour et de joie qu'inspirait sa présence, ainsi que l'espoir d'un avenir plus heureux.
Tant qu'avait duré la captivité da roi et de la reine, l'abbé d'Avaux n'avait pu donner de leçons à son élève. Comme il les reprenait un jour, en présence de la reine, le jeune prince désira commencer par la grammaire : a Volontiers, lui
dit son instituteur, votre dernière leçon avait, s'il m'en souvient, eu pour objet les trois degrés de comparaison : le positif, le comparatif, le superlatif; mais vous aurez tout
oublié.
a — Vous vous trompez, répliqua le Dauphin; pour
preuve, écoutez-moi. Le positif, c'est quand je dis : mon
abbé est un bon abbé; le comparatif, quand je dis : mon
abbé est meilleur qu'un autre abbé; le superlatif, continua-
t-il en regardant la reine, c'est lorsque je dis : maman est
la plus tendre et la plus aimable de toutes les mamans. 1 •
La reine prit son fils dans ses bras, le pressa contre son cœur et ne put retenir ses larmes.
Le jeune prince entendant la reine parler quelquefois la langue italienne, demanda à apprendre cette langue II y prit tant de goût qu'en peu de temps son instituteur le mit en état de lire Télémaque en italien et de converser avec son
auguste mère.
Néanmoins, cette étude ne nuisit point à celle de la langue latine; il y faisait des progrès rapides. Nous avons eu sous les yeux plusieurs de ses premières versions et de ses premiers thèmes : chacun d'eux ne consistait d'abord qu'en une phrase très courte. Nous avons remarqué ceux-ci : « Il est utile aux princes d'avoir de vrais amis. — Je connais un prince prompt à se mettre en colère. — Les flatteurs sont bien dangereux pour les princes. » Pendant la leçon, l'instituteur développait en peu de mots la pensée du thème, ou il en faisait l'application à des circonstances récentes.
A sept ans, l'auguste enfant posséd?it très bien le calcul numérique; les premiers éléments de la géométrie lui étaient familiers ainsi que les problèmes qui se résolvent sur la sphère. M. l'abbé Grenet, célèbre professeur de l'Université de Paris, avait imaginé une sphère à lanterne sur laquelle le Dauphin prenait ses leçons.
Pendant l'année qui suivit l'acceptation de la Constitution, M. le Dauphin continua de se livrer à ses études avec le même empressement qu'aux jeux de son âge ; mais, avide
d'instruction, il lui arrivait souvent de demander comme récompense à son instituteur de prolonger la durée des leçons.
Le Dauphin venait d'atteindre sa septième année C'était, selon l'usage de la cour, l'âge où cet enfant royal devait être remis aux soins d'un gouverneur. L'Assemblée Cons-
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tituante avait tenté, comme on l'a vu, d'enlever au roi le droit de choisir celui à qui l'éducation de l'héritier 5u trône serait confiée. Les coryphées de l'Assemblée législative voulurent s'attribuer au moins la direction de ce choix, et présenter pour le fils de France un gouverneur dont les opinions seraient conformes à leurs intérêts. Sieyès, Condorcet et Pétion étaient en première ligne. Plusieurs individus, la plupart ignorés, quelques-uns misérables, s'étaient mis sur les rangs. La publicité donnée à cette liste ridicule semblait
avoir fait abandonner à l'Assemblée la prétention non moins ridicule qu'elle avait annoncée. Le 18 avril 1792, un message du roi, lu au Corps législatif par le garde des sceaux Duranthon, annonça que Sa Majesté avait nommé le chevalier de Fleurieu pour gouverneur du Dauphin. Cette notification inattendue déconcerta les meneurs de l'Assemblée. Nous examinerons dans la suite quelle confiance on doit accorder à une anecdote récemment publiée et qui tend à établir que le poste important dont il s'agit avait été promis par le roi à un homme malheureusement trop fameux.
Cependant, le roi et la reine n'en continuaient pas moins à surveiller l'instruction du Dauphin et, ne se bornant point aux avis, ils se donnaient eux-mêmes, pour exemple de l'instabilité de la fortune et des grandeurs humaines. Ce fut sans doute leur seule distraction, le seul soulagement à leurs angoisses, dans les insurrections sans cesse renaissantes qui préludèrent à l'horrible journée du 20 juin.
Cette exécrable journée offrit, dans toute son audace et toute sa laideur, la souveraineté de la populace. Elle fut dirigée contre Louis XVI lui-même qui, aux outrages qu'on osa commettre envers sa personne sacrée, parut un moment cesser d'être roi, sans cesser un moment de montrer tout ce que la royauté peut avoir de noble, d'imposant, de céleste.
Tandis que les séditieux s'emparaient de l'appartement de Sa Majesté, la reine, dans le sien, tenait ses enfants tendrement embrassés et les baignait de ses larmes. Aussitôt qu'elle apprit par M. d'Aubier, l'un des gentilshommes ordinaires de la chambre du roi, les périls que courait Sa Majesté : a Mon devoir, s'écria-t-elle, est de mourir auprès du roi. » Les personnes qui étaient auprès d'elle lui représentèrent que son dévouement serait sans succès, qu'elle périrait avant d'arriver jusqu'au roi; que, si elle était épouse, elle était mère, que, dans l'état de frayeur où se trouvaient ses enfants, elle ne pouvait les abandonner un moment : la reine allait céder à ces instances quand, tout à coup, entendant le tumulte redoubler, elle s'élança vers la porte en
criant à M. Hue : « Sauvez mon ûls ! » o A ces mots, dit cet historien, je pris l'auguste enfant et l'emportai dans l'appartement de Madame Royale assez éloigné pour qu'il n'entendît plus le bruit. Ce jeune prince demandait en sanglotant ce que faisaient le roi et la reine. Il était difficile de paraître rassuré sur leur position. Heureusement la princesse de Tarente, dame du palais de la reine, arriva; elle annonça que Sa Majesté s'était enûn retirée dans l'appartement de son ûls. Aussitôt j'y portai M. le Dauphin. A peine eut-il passé des bras de la marquise de Tourzel dans ceux de la reine, que des coups redoublés se ûrent entendre à la porte d'une chambre voisine. A ce bruit, je me précipitai vers un passage qui, de la pièce où la reine se trouvait, communiquait à la chambre à coucher du roi. Je l'ouvris; la reine et sa suite s'y réfugièrent. Coupée artistement dans la boiserie, la porte de ce passage n'avait rien qui la décelât. Les hordes séditieuses pénétrèrent jusqu'à cet endroit. En un moment tomba sous la hache le lambris contigu à cette porte; mais, quoique le mur restât à nu, la porte ne fut point découverte. Sans cette méprise, le dernier asile de la reine était violé.
« Toute correspondance entre le roi et la reine étant interceptée, ils furent quelque temps sans pouvoir rien apprendre de leur situation respective. En lutte aux insultes de la populace, le roi s'était vu réduit à la dure extrémité de laisser mettre sur sa tête l'infâme bonnet rouge, coiffure et signal de ralliement des Jacobins.
<c Enfin l'un des valets de chambre du roi (Bligny) s'échappe des appartements et va chercher du secours; il le trouve dans le dévouement du bataillon des Filles-Saint- Thomas dont la fidélité fut inébranlable. Déjà les grenadiers de ce bataillon, conduits par M. de Boscary de Villeplaino, volaient à la défense de la famille royale. Ils s'emparent du cabinet du Conseil et contiennent enfin les séditieux. Le peuple demandait à voir la reine : Sa Majesté parut tenant ses enfants par la main, et environnée des per-
sonnes que nous avons déjà nommées et qui, pendant cette crise, ne l'avaient point quittée. La table du cabinet du roi lui servait de barrière contre la multitude. La reine, placée derrière cette table, ayant à sa droite le Dauphin et à sa gauche la princesse, sa fille, et entourée d'une nombreuse garde nationale, voyait défiler devant elle les séditieux...
a Pour mettre le comble aux outrages, ils jetèrent sur la table un bonnet rouge; ils exigèrent que cette dégoûtante coiffure souillât la tête de M. le Dauphin. La reine me ût signe de céder à la voix de la multitude, j'obéis; mais M. de Montjourdain, l'un des commandants du bataillon, et plusieurs officiers et gardes nationaux ayant observé que l'excessive chaleur ne permettait pas de laisser plus longtemps un pareil poids sur la tête du jeune prince, je lui ôtai le bonnet.
a La nuit approchait : il était plus que temps de mettre fin à cette longue agonie qui durait depuis cinq heures Le roi, excédé de chaleur et de fatigue, fut ramené par une députation de l'Assemblée (qui s'était enfin rendue auprès de Sa Majesté) et par la garde nationale dans le cabinet du Conseil. De cette pièce, il passa dans sa chambre à coucher où la famille royale le rejoignit. Là, pouvant s'abandonner sans crainte aux mouvements de son coçur, il tint étroitement embrassés la reine, ses enfants et Madame Elisabeth. Que ce tableau fut touchant !
a Quelques députés avaient environné le Dauphin. Curieux de connaître la portée de son esprit et de son instruction, ils le questionnèrent sur divers objets ; entre autres sur la géographie et la nouvelle division de la France en départements et en districts. La justesse des réponses du jeune prince étonna ceux qui l'interrogeaient.
« On remarqua parmi les scènes horribles de cette journée que le Dauphin, conservant comme Louis XVI la tranquillité inséparable de l'innocence, restait immobile à côté de la reine, promenant de tous côtés ses regards sur ce ramas de brigands beaucoup plus agités que leurs augustes victimes.
« Le lendemain, les factieux cherchaient à soulever la populace comme ils l'avaient fait la veille en lui représentant que c'était l'anniversaire de la fuite du monarque, qu'il fallait enfin lui faire expier cette désertion. On battit le rappel ; la reine se rendit aussitôt auprès de son fils qui, en la voyant, lui dit ingénument : a Maman, est-ce que hier n'est « pas fini ? » Non, malheureux prince, il n'est pas fini, ce n'est que le commencement d'un jour affreux où vous et votre infortunée famille serez enfermés dans une prison d'où vous ne sortirez que pour aller au tombeau !
Le 14 juillet, jour de la seconde Fédération, le roi, suivi du Dauphin vêtu de l'uniforme de la garde nationale, et accompagné de la famille royale, s'était rendu à l'Ecole militaire. Un simple tapis indiquait la place qui lui était destinée. Tout se ressentait de la journée du 20 juin, tout prouva combien les manœuvres des démagogues avaient altéré les sentiments : à jDeine s'éleva-t-il quelques acclamations ! Bientôt les fédérés achevèrent de pervertir l'esprit de la capitale que les honnêtes gens, toujours timides, s'empressaient de déserter et d'abandonner aux anarchistes. Des chansons remplies d'outrages et de calomnies contre le roi et la reine se mêlaient à des menaces régicides. Les attroupements, les émeutes se multipliaient ; enfin, le 3 août, Pétion parut à la barre de l'Assemblée et demanda la déchéance de Louis XVL
L'intention de ce maire audacieux et des hommes de son parti, en détrônant le roi, était de faire passer la couronne à M. le Dauphin au nom duquel ils auraient régné par le moyen d'un Conseil de régence de leur composition. Pétion s'était persuadé que ce serait lui qui serait le régent ou chef du Conseil de régence. « Je vois bien, disait-il dans la salle même de l'Assemblée, après avoir lu la fameuse pétition, je vois bien que la régence m'est dévolue ; je n'y échapperai pas. »
La conduite de Pétion affecta vivement la sensibilité du roi tf Si ma personne leur déplaît, dit-il avec douceur, je
suis prêt à abdiquer. » Il est très probable, suivant M Hue, que le roi, s'il n'eût consulté que sa propre inclination, aurait consommé sans regret ce sacrifice, mais il craignait de compromettre par son abdication les droits de ivl. le Dau-
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phin et d'attirer sur sa famille et sur son royaume des maux encore plus grands.
Nous ne retracerons de l'épouvantable catastrophe du 10 août que les circonstances qui se rattachent entièrement à notre sujet. Pendant l'horrible nuit, la reine, plus occupée
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du roi et de ses enfants que de ses dangers personnels, allait et venait continuellement, donnant ses soins tour à tour au roi, à M. le Dauphin et à Madame Royale. Entre quatre et cinq heures du matin, la reine et Madame Elisabeth étaient dans le cabinet du Conseil ; M. de la Chenaye, l'un des chefs de légion, entra : « Voilà, dit-il aux deux princesses, voilà votre dernier jour, le peuple est le plus fort ; quel carnage il y aura !
a — Monsieur, répondit la reine, sauvez le roi, sauvez
mes enfants !»
En même temps, cette mère éplorée courut à la chambre de M. le Dauphin. Le jeune prince s'éveilla; ses regards et ses caresses mêlèrent quelques douceurs aux sentiments de l'amour maternel. « Maman, dit M. le Dauphin en baisant les mains de la reine, pourquoi feraient-ils du mal à papa?
Il est si bon ! »
Pressé par les perfides conseils de Roederer, l'on sait que le roi consentit, malgré son extrême répugnance, à se réfugier à l'Assemblée, se dévouant, ainsi que la reine, pour éviter un grand crime, aux humiliations pires que la mort. A 9 heures du matin, les infortunés souverains se mettent en marche; ils traversent des salles où de vrais Français et quelque noblesse fidèle s'étaient réunis pour défendre Leurs Majestés. Frémissant du danger, les yeux baignés de larmes, tous veulent entourer et suivre le roi et la famille royale.
« — Vous ferez tuer le roi, disait Roederer.
« — Restez, ordonnait Sa Majesté.
« - Nous reviendrons bientôt, » ajoutait la reine pour
les rassurer.
Cet enfant si intéressant par les grâces de la jeunesse et de la beauté, M. le Dauphin lui-même, employait la séduction auprès de ses sujets, de ses gentilshommes dévoués. Il s'approche de l'un d eux, M. le vicomte de Saint-Priest : « Restez! lui dit-il, papa et maman vous l'ordonnent et moi
je vous en prie! »
Des dispositions militaires furent faites à l'instant pour
protéger la marche depuis le château jusqu'à l'Assemblée nationale. Les membres du Parlement, Rœderer à leur tête, formèrent un cercle au milieu duquel se placèrent le roi, la reine et la famille royale. Le roi était seul, en avant; la reine tenait le Dauphin de la main gauche. M™® de Tourzel lui donnait l'autre main. Venaient ensuite Madame Royale et Madame Elisabeth. Quelques serviteurs fidèles et une escorte de la garde nationale et de Suisses environnaient le triste cortège.
Parvenus avec peine, au travers d'une populace furieuse, à la salle de l'Assemblée, le roi prit place à côté du président, et la reine et sa famille sur le banc des ministres. Un homme à figure horrible, ayant l'uniforme de sapeur, nommé Rocher, et qui avait accablé le roi des injures les plus grossières, arracha le Dauphin des mains de la reine et le porta sur le bureau. Quelques moments après, le roi et sa famille furent conduits dans une loge destinée au rédacteur d'un journal intitulé : Le Logographe. La princesse de Lamballe et la marquise de Tourzel y entrèrent avec eux.
La petitesse du local qui n'avait que huit pieds carrés sur dix d'élévation et la chaleur suffocante qu'il faisait ce jour-là auraient suffi pour faire périr de fatigue. Des horreurs de toute espèce s'y joignirent et mirent cette déplorable famille à l'une des plus rudes épreuves que le cœur humain ait jamais eu à supporter.
Pendant cette désastreuse journée, les chefs de Tanarchie firent prononcer par l'Assemblée, en présence même de Leurs Majestés, la convocation d'une Convention nationale, la suspension de l'autorité du roi ; que sa famille et lui resteraient en otage; qu'il serait présenté dans le jour un projet de décret sur la nomination du gouverneur du prince royal, M. le Dauphin : et plusieurs autres propositions aussi insultantes qui restèrent sans exécution, à l'exception des trois premières. Quant aux mesures décrétées pour la sûreté du roi et de la famille royale, ainsi que pour leurs habitations, elles furent indignement violées.
Condorcct, désigné par les révolutionnaires pour gouverneur de M. le Dauphin, s'empressa de rédiger cette adresse fallacieuse, où l'Assemblée rendit compte à l'Europe des étranges résolutions qu'elle venait de prendre et appela le peuple à former une Convention nationale qui devait statuer ultérieurement sur les destinées de la France.
Ce ne fut qu'à une heure du matin qu'il fut permis au roi de sortir de la loge où il venait de passer seize heures horribles. Personne ne put y prendre de nourriture ; quelques fruits et de l'eau de groseilles que fournissait le café voisin furent tout ce que Leurs Majestés purent se procurer.
Accablé de chaleur, de fatigue et de veilles, le Dauphin s'assoupit sur le sein de sa mère ; c'était un spectacle attendrissant que ce repos de l'innocence au milieu des agitations
des régicides.
On avait préparé, dans la journée, le logement de l'architecte de la salle des séances : on y conduisit la famille royale. Ce logement faisait partie de l'ancien couvent des Feuillants; il consistait en quatre cellules communiquant les unes aux autres. La première formait une antichambre; le roi couchait dans la seconde; la troisième était occupée par la reine et par Madame Royale; la quatrième l'était par M. le Dauphin et par M"»« de Tourzel ; enfin Madame Elisabeth et la princesse de Lamballe avaient dans le même corridor une seule pièce séparée de ces quatre pièces : une garde nombreuse veillait à toutes les issues.
Le château ayant été mis au pillage, la famille royale manquait de linge et de tout. La duchesse de Sutherland, ambassadrice d'Angleterre en France, ayant un fils du même âge que M. le Dauphin, envoya pour l'usage de ce jeune prince des vêtements de première nécessité.
Le 13 cioût, jour fixé pour la translation du roi au Temple, le cortège se mit en marche à cinq heures du soir. Le roi, la reine, le Dauphin, Madame Royale, Madame Elisabeth, M"** la princesse de Lamballe, M'"*' la marquise de Tourzel, M"" Pauline de Tourzel sa fille, montèrent dans la première
voiture. Une multitude innombrable d'hommes diversement armés, de cannibales et de furies formaient l'escorte. Pendant cette lugubre marche, on n'entendait que menaces et
L'entrée du Temple.
imprécations. La famille royale, l'âme navrée de douleur, n'arriva au Temple qu'à la nuit.
Arrivés au Temple, les illustres victimes furent d'abord introduites dans la partie des bâtiments dite le Palais : ils s'y trouvèrent dans le plus absolu dénûment, et il n'était point de privations qu'on n'affectât de leur faire éprouver ; les objets qu'on ne put leur refuser étaient tels que M. Hue
fut réduit à garnir le lit de M. le Dauphin avec des draps troués en plusieurs endroits.
Pendant le temps que les barbares de la Commune employèrent pour faire de la grande tour, non seulement une prison, mais le séjour le plus affreux, le roi et la famille royale continuèrent d'habiter le palais durant le jour : le
(Est. allemande).
Arrivée de la famille royale au Temple.
soir. Leurs Majestés, ainsi que leur suite, étaient renfermées dans la petite tour.
Louis XVI couchait au deuxième étage.. La reine et Madame Royale occupaient une chambre au premier ; M. le Dauphin, Madame de Tourzel, sa gouvernante, et la dame Bazire, femme de chambre du prince, étaient logés dans une même chambre à côté, la princesse de Lamballe couchait dans une espèce d'antichambre. Vis-à-vis de la chambre du roi, une pièce destinée à servir de cuisine et qui en conservait les ustensiles, fut le logement de Madame Elisabeth et de M"® de Tourzel.
Dans la nuit du 19 au 20 août, deux officiers municipaux
se présentèrent dans la tour et, d'après les ordres de la Commune, ils enlevèrent la princesse de Lamballe, la marquise
liibl. liât.
Les Tours du Temple.
de Tourzel et M"' Pauline, sa fille. La reine, ses enfants et Madame Elisabeth, accablés de l'horreur du présent et plus
encore de craintes pour Tavenir, pressèrent longtemps dans leurs bras ces amis lidcles; forcés enfin de s'en séparer, ils leur firent les adieux les plus tendres et les plus déchirants.
L'on emmena aussi MM. Hue et de Chamilly, ainsi que les autres personnes du service. Quelques jours après, M. Hue fut ramené au Temple pour servir le roi, et Cléry, qui avait été agréé par Sa Majesté pour le service de M. le Dauphin auquel il était attaché depuis plusieurs années, fut introduit le même soir dans la tour.
Après le soulagement que Louis XVI puisait dans la religion, l'une de ses plus douces occupations fut de continuer a s'occuper particulièrement de l'éducation de son fils. Le temps de ses études, de ses récréations, de ses repas, tout fut réglé.
Après le lever du roi qui avait lieu à six heures, le valet de chambre de Sa Majesté se rendait chez la reine où il faisait la toilette du jeune prince.
A neuf heures, la reine, ses enfants et Madame Elisabeth montaient chez le roi pour le déjeuner.
Le roi descendait à dix heures chez la reine; il y passait la journée. Il donnait alors à son fils des leçons de langue latine, d'histoire et de géographie. La reine, de son côté, s'occupait de l'éducation de Madame Royale.
A une heure, lorsque le temps était beau, la famille royale était conduite dans le jardin. Pendant la promenade, le jeune prince s'exerçait au ballon, au palet, à la course et à d'autres jeux. La promenade n'avait pas lieu lorsque Santerre était absent. M. le Dauphin, accoutumé à l'air et à l'exercice, souffrait beaucoup de cette privation.
A deux heures, on remontait dans la tour pour le dîner. Après le repas, la famille royale se rendait dans la chambre de la reine. Leurs Majestés faisaient une partie de trictrac ou de piquet; c'était aussi le moment de la récréation de M. le Dauphin et de Madame Royale : leurs amusements procuraient au roi et à la reine de douces consolations.
A quatre heures, le roi prenait quelques instants de repos,
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