‹ Mémoires sur Louis XVII [microform]: mémoires d'Eckard -- souvenirs de NaundorffChapitre 4 sur 12 · Cuisines · texte numérisé non relu

Cuisines

les princesses autour de lui, chacune un livre à la main. Le plus grand silence régnait pendant ce sommeil...

Au réveil du roi, Cléry donnait au jeune prince des leçons d'écriture et d'arithmétique. Ensuite il le conduisait dans la chambre de Madame Elisabeth pour jouer à la balle ou au volant.

A la fin du jour, la famille royale se plaçait autour d'une table et la reine faisait à voix haute une lecture de livres d'histoire ou d'ouvrages choisis. Madame Elisabeth lisait à son tour; cette lecture durait jusqu'à huit heures.

On servait alors le souper de M. le Dauphin; la famille royale y assistait. Le roi, pour donner quelques distractions à ses enfants, leur faisait deviner des énigmes tirées d'anciens Mercure de France.

L'on couchait ensuite M. le Dauphin. La reine et Madame Elisabeth restaient alternativement auprès de lui pendant le souper du roi. En sortant de table. Sa Majesté allait aussitôt près de son fils. Après avoir donné la main à la reine et à Madame Elisabeth, en signe d'adieu, et reçu les embrassements de ses enfants, le roi remontait dans sa chambre.

L'occupation des princesses était quelque ouvrage de tapisserie. Souvent la reine et Madame Royale se trouvèrent dans la nécessité de quitter cette occupation pour réparer leurs vêtements, ceux du roi et de M. le Dauphin Plusieurs fois, Madame Elisabeth fut obligée de passer une partie de la nuit à raccommoder les habits de Sa Majesté.

Peu de temps après l'entrée du roi au Temple, un municipal, maître de pension à Paris et alors commissaire de la Commune, remit à M. Hue un mémoire par lequel il demandait à être nommé instituteur de M. le Dauphin, en le priant de parler à Sa Majesté en sa faveur. Le roi parut en ce moment, Thomas, c'était le nom du municipal, protesta de sa fidélité, et témoigna son indignation des insultes journalières dont plusieurs de ses collègues accablaient Sa Majesté. « Je m'abaisserais, dit le roi, si je paraissais sensible

à la manière dont on me traite. Si Dieu permettait que je reprisse les rênes du gouvernement, on verrait que je sais pardonner. » Le municipal saisit cette occasion de produire sa demande. « Pour l'instant, reprit Sa Majesté, je suffis à l'éducation de mon fils. »

Lorsque le Dauphin fut enfermé au Temple, il était âgé de sept ans et demi. Afin de lui donner de bonne heure une idée de notre poésie, le roi lui faisait réciter quelques passages de Corneille et de Racine. En lui enseignant la géographie, il l'exerçait à lever des cartes. L'intelligence prématurée du jeune prince répondait parfaitement aux tendres soins du roi. Sa mémoire était si heureuse que, suivant Cléry, sur une carte couverte d'une feuille de papier, il indiquait les départements, les districts, les villes et les cours des rivières. M. Hue explique plus clairement la méthode suivie par Sa Majesté : le roi marquait sur un papier vélin les points limitatifs des départements, la position des montagnes, le cours des fleuves et des rivières; à ce cadre ainsi préparé, M. le Dauphin adaptait les noms des départements, des villes, etc. C'était la nouvelle géographie de la France que le roi apprenait à son fils.

Les moyens d'enseignement que fournissait la bibliothèque du Temple étaient peu considérables. Le roi eut sans doute lieu de regretter les ouvrages de géographie, de chronologie et surtout un herbier que M. de la Borde, ancien premier valet de chambre de Louis XV, s'était fait un plaisir de préparer pour l'éducation de M. le Dauphin. L'herbier, en même temps qu'il eût servi à l'instruction du jeune prince, aurait procuré d'heureuses distractions à la famille royale. Ces objets précieux avaient été détruits ou pillés dans un logement du château pendant la journée du lO août.

Un jour, le Dauphin, prenant sa leçon de langue latine, prononçait mal un mot assez difficile; le roi ne l'en réprimanda pas. Un des commissaires présents se permit de dire brusquement à Sa Majesté : « Vous devriez bien apprendre à cet enfant à mieux prononcer; car, au temps oti nous

MÉMOIRES SUR LOUlS XVlî.

sommes, il pourra lui être nécessaire de parler plus d'une fois en public.

a — Votre observation est juste, répondit le roi avec douceur, mais il est bien jeune et je crois qu'il faut attendre que le temps et l'habitude délient sa langue. »

Il fallut bientôt renoncer aux leçons d'arithmétique. Un municipal s'aperçut qu'on faisait apprendre au royal élève une table de multiplication, il prétendit qu'on lui apprenait l'art de parler et d'écrire en chiffres. Le Conseil générai de la Commune, sur la dénonciation de ce membre, interdit l'enseignement des calculs.

Les municipaux étaient si ombrageux sur ce point que lorsque M. Hue fut enlevé pour la deuxième fois de la tour du Temple, au 2 septembre, un des principaux griefs que lui imputait le Conseil général de la Commune était d'avoir fait usage de signes hiéroglyphes pour faciliter la correspondance du roi et de la reine. Ces caractères, ainsi que l'expliqua AI. Hue, n'étaient autre chose qu'un livre d'arithmétique qu'il posait tous les soirs sur le lit du Dauphin avant qu'il se couchât, afin que le jeune prince se préparât le matin à la leçon que le roi lui donnait.

Le 3 septembre, Mathieu vint au Temple. II dit au roi du ton d'un furieux : a On bat la générale, le tocsin a sonné, les ennemis sont à Verdun; nous périrons tous, mais vous périrez le premier. » Le roi l'écouta avec calme M. le Dauphin, effrayé, s'enfuit dans une autre pièce; il fondait en larmes. La reine et Madame Royale eurent beaucoup de peine à le consoler, le jeune prince croyait que son auguste père avait été la victime du forcené municipal.

Le même jour, un autre commissaire arriva en proférant mille injures et en disant aussi : « Que si les ennemis approchaient, la famille royale périrait, que le Dauphin lui inspirait quelque pitié, mais qu'étant le hls d'un tyran, il devait aussi périr. »

Cléry a peint les tourments que l'horrible Rocher, établi guichetier du Temple, fit endurer à Louis XVI ; le trait sui-

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vant lui est échappé. « Un jour, pendant lo souper, on cria plusieurs fois : « Aux armes ! » Les municipaux, les geôliers crurent que c'étaient les armées étrangères qui arrivaient. L'affreux Rocher prend son sabre et, la rage dans les yeux, il cria au roi : « S'ils arrivent, je te tue!... » L'alarme avait

iKst. anglaise).

(Bibl. nat)

\'ue perspective de l'Enclos du Temple.

été causée par un embarras de patrouilles dont les chefs ne s'étaient pas entendus sur le mot d'ordre. »

Cependant, des témoignages de fidélité ou d'attendrissement vinrent quelquefois adoucir l'horreur des persécutions qu'essuyait la famille royale. Un des officiers municipaux qui était pour la première fois de garde au Temple, arriva au moment où Louis XVI donnait à son fils une leçon de géographie. Interrogé dans quelle partie du monde se trouvait Lunéville, le Dauphin répondit en souriant : « Dans l'Asie. » Le commissaire, relevant l'erreur, dit au jeune prince : « Comment, vous ne connaissez pas mieux le lieu

OÙ vos ancêtres ont régné? » Le roi fut charmé de l'observation. La reine entama une conversation à voix basse avec ce commissaire; elle la termina en lui disant : « Nous supporterions plus facilement nos malheurs si vos collègues vous ressemblaient. »

La promenade que l'on accordait à la famille royale se changeait en supplice par les insultes auxquelles se livraient

(Est- anoii.;

,lJibl. nat.

La Promenade au jardin.

les affreux geôliers du Temple. Le roi et la reine auraient pu s'y dérober en restant dans la tour, mais leurs enfants, objets de leur sensibilité, avaient besoin de prendre l'air. Ils les voyaient, dans ces courts moments, faire éclater toute la naïveté et toute la gaieté de leur âge qui contrastaient si fort avec ce lieu de douleur. C'était pour eux qu'ils supportaient chaque jour sans se plaindre les plus cruels outrages. L'heure de la promenade offrait encore à la famille royale un spectacle qui l'affectait vivement. Lin grand nombre de sujets fidèles s'empressait de profiter de ce court instant pour voir leur roi et leur reine en se plaçant aux fenêtres des

maisons situées autour du Temple; et il était impossible de se tromper sur leurs sentiments et sur leurs vœux. Cléry crut une fois reconnaître M""^ la marquise de Tourzel ; il en jugea surtout par son extrême attention à suivre des yeux tous les mouvements du jeune prince lorsqu'il s'écartait de ses augustes parents. 11 fit part de cette observation à Madame Elisah^cth. Au nom de M*"^ de Tourzel, cette princesse, qui la croyait une des victimes du 2 septembre, ne put retenir ses larmes. « Quoi! dit-elle, elle vivrait encore! »

Parmi les personnes qui venaient chaque jour aux environs du Temple épier le moment d'apercevoir la famille royale, nous devons aussi nommer M. Hue qui, après avoir passé environ quinze jours dans les cachots de la Commune et dans les angoisses de la mort, avait été rendu à la liberté. Tourmenté du désir de rentrer au Temple, il fit des démarches auprès de Pétion et se détermina à voir Chaumette, alors procureur-syndic de la Commune; il en fut accueilli mieux qu'il ne l'espérait. Cet homme vain et qui se croyait appelé à régenter la France, fit à M. Hue d'importants aveux sur les infidélités de plusieurs personnes du service du roi qui, pour prix de leurs délations, recevaient par jour un ou plusieurs louis stipulés payables en or. Passant ensuite à la famille royale, Chaumette laissa entrevoir de l'intérêt pour M. le Dauphin. « Je veux, dit-il, lui faire donner quelque éducation; je l'éloignerai de sa famille pour lui faire perdre l'idée de son rang. Quant au roi, il périra. Le roi vous aime... » A ces mots, M. Hue ne put retenir

l'. SaïUii» «li'I.

Cléry.

ses larmes. Malgré cet accueil courtois, la demande du fidèle serviteur demeura sans succès auprès de Chaumettte.

Bonneville tlel.

F. Lorieux, sculp.

Chaumette.

Le '29 septembre, après le souper, comme le roi quittait la chambre de la reine pour remonter dans la sienne, six officiers municipaux qui, le matin, avaient enlevé à Sa Majesté tous ses papiers, plumes, encre, crayons, etc., lui firent

lecture d'un arrêté qui ordonnait sa translation dans la grande tour. Quoique préparé à cet événement, le roi en fut vivement affecté. La reine, le Dauphin, Madame Royale, Madame Elisabeth cherchaient à lire dans les yeux des commissaires jusqu'où devaient s'étendre leurs projets Ce fut en laissant sa famille dans les plus vives alarmes que le roi reçut ses adieux; et cette séparation, qui annonçait déjà tant d'autres malheurs, fut un des moments les plus cruels que Leurs Majestés eussent encore passés au Temple.

Le lendemain Cléry, qui avait suivi le roi dans sa nouvelle prison, eut la permission d'aller prendre quelques livres dans la chambre de la reine; il trouva l'auguste famille accablée de désespoir. Ce n'étaient plus des soupirs, des pleurs : c'étaient des cris affreux. Ces cris ne furent point entièrement inutiles. Les cerbères de la Commune, chargés de la surveillance de cette famille éplorée, lui permirent de se réunir ce jour-là pour dîner.

On n'entendit plus parler de l'arrêté de la Commune. La famille royale continua à se réunir aux heures des repas ainsi qu'à la promenade; et les soins que le roi donnait à l'éducation de M. le Dauphin n'éprouvèrent aucune interruption.

La reine attendait avec impatience le moment où elle pourrait habiter l'appartement qu'on lui préparait dans la grande tour. Mais ce n'était point assez pour les surveillants, ils portaient envie à l'une des plus douces consolations de la reine, celle d'avoir son fils à ses côtés, de le soigner, de trouver dans ses caresses un adoucissement à ses chagrins : ils demandèrent au Conseil général de la Commune et ils obtinrent qu'elle serait privée du Dauphin et qu'il serait remis au roi. A la fin d'octobre, cette séparation se fit sans que la reine en eût été prévenue; que l'on juge de son extrême douleur !

Dans la grande tour, la nouvelle habitation de la famille royale, le roi fut logé au second étage : on plaça dans la chambre de Sa Majesté un lit pour M. le Dauphin. La reine,

Madame Royale et Madame Elisabeth occupaient le troisième étage (i).

Depuis la réunion de Leurs Majestés dans cette tour, il y eut peu de changements dans les heures des repas, des lectures et des promenades ainsi que dans celles destinées à l'éducation de M. le Dauphin et de Madame Royale. Après le dîner, le jeune prince et sa sœur jouaient au volant, au siam. C'était le moment que Madame Elisabeth saisissait pour faire des questions à Cléry ou pour lui donner des ordres. D'accord avec cette princesse, M. le Dauphin et Madame Royale facilitaient ces conversations par leurs jeux bruyants et souvent ils l'avertissaient par leurs signes de l'arrivée des municipaux.

L'enjouement et les espiègleries de cet auguste enfant firent quelquefois oublier au roi et à la reine qu'ils étaient dans les fers. Il montrait aussi dans sa conduite et dans ses discours une réserve et une prudence bien au-dessus de son

(i) Le loçement de la reine occupait le troisième étage de la grosse tour. Etant, comme tous les autres étages, d'une seule pièce, on l'avait divisé en quatre chambres par des cloisons de planches, avec de faux plafonds de toile. On rencontrait tout d'abord une antichambre, d'où trois portes différentes conduisaient aux trois autres pièces. En face de la porte d'entrée était la chambre de la reine, avec, dans une encoignure, le lit de Madame Royale ; la fenêtre, grillée et murée d'un abat-jour qui ne laissait voir que le ciel, regardait dans la direction de la rue du Temple. La chambre de Madame Elisabeth donnait sur la rue de la Corderie ; la troisième chambre, regardant sur la rue de Beaujolais, était occupée par la femme Tison. Dans l'antichambre, tapissée d'un papier imitant les pierres de taille, il y avait une table de noyer et des chaises, ainsi qu'un lit de repos destiné au membre de la Commune de service à cet étage dit des femmes. La chambre de Marie-Ant Jnette était tapissée dun papier à zones vertes et bleues. Elle était meublée d'un lit à colonnes, — en damas vert, avec des housses, un sommier et deux matelas, un traversin et une couverture piqûre dd Marseille, — d'une commode eu acajou, avec dessus de marbre et glace de toilette, d'un canapé avec ses deux oreillers, d'un paravent en acajou à quatre feuilles, et de deux tables de nuit ; le lit de Madame Royale se composait d'une couchette à deux dossiers avec un sommier, une paillasse, trois matelas, un traversin et deux cou-

âge. Jamais on ne l'entendit parler des Tuileries, ni de Versailles, ni d'aucun objet qui aurait pu rappeler au roi et à la reine des souvenirs pénibles ou des regrets affligeants. Un jour, comme il avait les yeux fixés sur un municipal qu'il dit reconnaître, celui-ci lui demanda dans quel endroit il l'avait vu : le jeune prince, craignant d'attrister le roi, refusa constamment de répondre, puis, se penchant vers la reine : a C'est, dit-il à voix basse, dans notre voyage de Varennes. » Au mois de novembre, le roi eut une fluxion considérable, il demanda son dentiste; on refusa. La fièvre survint; on lui permit alors de consulter M. Monnier, son premier médecin. La maladie du roi dura dix jours. Peu après, le jeune prince, qui couchait dans la chambre de Sa Majesté, et que les municipaux n'avaient pas voulu transférer dans la chambre de la reine, eut aussi la fièvre. La reine en ressentit d'autant plus d'inquiétude qu'elle ne put obtenir, malgré les plus vives instances, de passer la nuit auprès de son fils.

vcrtures de coton. La seconde fenêtre de cette chambre, qui regardait sur la rue de la Corderie, avait été bouchée et garnie d'une cheminée ornée d'une glace et d'une pendule représentant, par une ironie singulière, la Fortune renversée ; la tourelle d'angle, tapissée du même papier que la chambre, servait de cabinet à la reine et à Madame Royale. La chambre de Madame Elisabeth et celle de la femme Tison étaient garnies de papier jaune. L'ameublement en était beaucoup plus sommaire : la sœur du roi couchait dans un simple lit de fer garni de sa housse de toile de Jouy doublée de taffetas vert, d'un sommier, de deux matelas, d un lit de plume, d'un traversin, d une couverture piqûre de Marseille ; une commode en placage à dessus de marbre, une table de noyer, deux chaises, deux fauteuils garnis de perse complétaient l'ameublement de cette chambre, une cheminée garnie d'une glace occupait remplacement de la fenêtre regardant vers la rue de Beaujolais. La tourelle avait été convertie en garde-robe. La chambre de Tison avait reçu une garniture à peu près semblable. Tous ces détails d'ameublement ont été empruntés à deux inventaires dressés, l'un, à l'entrée de la famille royale dans la grosse tour, le 23 octobre 1792, l'autre, le 19 janvier 1783, et qui sont conservés aux Archives nationales (carton E, 6206). Voir aussi : Bcauchesne, Louis Xl/I, tome P"" ; Chantelauze, et Curzon : Le logis du Teinple.

Bientôt Sa Majesté fut attaquée de la même maladie, ainsi que Madame Royale et Madame Elisabeth.

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