Porte en ^er
forces à ce serviteur si utile; il recouvra la santé, mais il n'oublia jamais le trait suivant :
Au moment de sa convalescence, un soir, après avoir cou-
ché M. le Dauphin, Cléry se retirait pour faire place à la reine et aux deux princesses qui venaient embrasser l'auguste enfant et lui donner le bonsoir dans son lit Madame Elisabeth, que la surveillance des municipaux avait empêchée de parler à Cléry, profita de ce moment pour remettre au jeune prince une petite boite de pastilles d'ipécacuanha en lui recommandant de la donner à ce valet de chambre lorsqu'il reviendrait. Les princesses remontèrent chez elles, le roi passa dans son cabinet et Cléry alla souper. Il rentra vers onze heures dans la chambre du roi pour préparer le lit de Sa Majesté; il était seul : le jeune prince l'appelle à voix basse; Cléry fut très surpris de ne pas le trouver endormi et, craignant qu'il ne fût incommodé, il lui demanda pourquoi il ne dormait pas encore : a C'est que ma tante m'a remis une petite boîte pour vous, lui dit-il, et je n'ai pas voulu m'endormir sans vous la donner; il était temps que vous vinssiez, car mes yeux se sont déjà fermés plusieurs fois. » L'instant d'après, M. le Dauphin s'endormit profondément.
Il fut rendu aux soins de sa mère le 31 décembre, quand on osa citer et tramer Louis XVI à la barre de la Convention.
Ce jour fut un des plus douloureux pour le roi. Dès cinq heures du matin, on battit la générale dans Paris. Peu de temps après, le jardin du Temple fut couvert de cavalerie et de canons. Sa Majesté fut instruite par Cléry du motif de cet appareil. Elle monta avec M. le Dauphin pour le déjeuner dans l'appartement des princesses. La reine, qui avait été également informée de la cause de ce mouvement, feignit de l'ignorer. Mais la présence continuelle des officiers municipaux empêcha la famille royale de se livrer à aucun abandon dans un moment où tant de craintes devaient l'agiter. Il fallut enfin se séparer à dix heures : leurs regards mutuels exprimaient ce qu'ils ne pouvaient se dire. M. le Dauphin descendit avec le roi comme les autres jours.
A onze heures, pendant que le roi donnait une leçon de lecture à son fils, deux municipaux vinrent chercher le jeune
prince pour le conduire chez la reine. Le roi voulut connaître les motifs de cet enlèvement : les commissaires répondirent qu'ils exécutaient les ordres du Conseil de la Commune. Sa Majesté embrassa tendrement son fils et chargea Cléry de le conduire. A son retour, ce serviteur lui dit qu'il
avait laissé le jeune prince entre les bras de la reine. Le roi parut se tranquilliser. Il s'assit ensuite dans un fauteuil, et, la tête appuyée sur l'une de ses mains, il était profondément plongé dans ses réflexions. Le municipal de service entra :
« — Que me voulez-vous.^ lui dit le roi d'un ton élevé.
« — Je craignais que vous ne fussiez incommodé.
« — Je vous suis obligé, répondit Sa Majesté avec l'accent de la plus vive douleur, mais la manière dont on m'enlève mon fils m'est infiniment sensible. »
Le maire Chambon, qui venait le chercher pour le conduire à la Convention, n'arriva qu'à une heure. Entre autres choses, le roi lui dit : a J'aurais désiré. Monsieur, que les commissaires m'eussent laissé mon fils pendant les deux heures que j'ai passé à vous attendre. »
Dès que le monarque eut été reconduit au Temple, il demanda qu'on le conduisît chez sa famille; on lui refusa cette consolation. « Mais, au moins, dit le roi, mon fils passera la nuit chez moi, son lit et ses effets étant ici. » Les caresses de cet enfant auraient adouci l'amertume de son ame. Sa Majesté, malgré ses instances, ne put rien obtenir, et il fallut attendre la décision de la Convention. M le Dauphin coucha cette nuit et les suivantes sur un matelas dans la chambre de la reine. Après quatre jours d'inquiétudes et de demandes réitérées, le roi reçut un décret portant en substance : « Que la reine et Madame Elisabeth ne communiqueraient pas avec le roi pendant le cours du procès, que ses enfants viendraient près de lui s'il le désirait, mais à condition qu'ils ne pourraient plus voir leur mère et leur tante qu'après le dernier interrogatoire, b Après la lecture de ce décret, le roi dit à Cléry : . Vous voyez la cruelle alternative ou ils viennent de me placer; je ne puis me résoudre a avoir mes enfants avec moi : pour ma fille, cela est impossible; et pour mon fils, je sens tout le chagrin que .le causerais a sa mère : il faut donc consentir à ce nouveau sacrifice^ . Ainsi Louis XVI, toujours généreux, même aux dépens de ses plus douces affections, ne voulut point séparer de leur mère des enfants qu'il ne devait, hélas ! revoir qu'une lois, et dans quel moment!...
Le dimanche 20 janvier, à deux heures de l'après-midi, le Conseil executif se présenta chez le roi : Garât, ministre de a Justice, le chapeau sur la tête, portait la parole. Après la lecture du décret fatal, Louis XVI demanda à voir sa
famille, librement et sans témoin. Il fallut encore une décision de la Convention : elle fut apportée à six heures ; mais les municipaux objectèrent qu'un arrêté de la Commune leur enjoignait de ne perdre le roi de vue ni le jour ni la nuit. Pour concilier ces deux décisions, il fut convenu que le roi recevrait sa famille dans la salle à manger, de manière à être vu par le vitrage de la cloison, mais qu'on fermerait la porte pour qu'il ne fût pas entendu.
A huit heures et demie du soir, la famille royale descendit chez le roi : la reine parut la première, tenant son fils par la main; ensuite Madame Royale et Madame Elisabeth. Tous se précipitèrent dans les bras du roi. Un morne silence régna pendant quelques minutes et ne fut interrompu que par des sanglots. La reine fit un mouvement pour entraîner Sa Majesté dans sa chambre. « Non, dit le roi, passons dans cette salle, je ne puis vous voir que là. » Ils y entrèrent et Cléry ferma la porte qui était en vitrage. Le roi s'assit, la reine à sa gauche. Madame Elisabeth à la droite, Madame Royale presque en face, M. le Dauphin resta debout entre les jambes du roi. Tous se lamentaient; les voix se confondaient : les princesses, penchées vers le roi, le tenaient souvent embrassé; enfin les larmes cessent, parce qu'on n'a plus la force d'en répandre. On se parle à voix basse. C'est en vain que, derrière le vitrage, les commissaires de la Commune observent avec une inquiète curiosité, il fut impossible de rien entendre. On voyait seulement qu'après chaque phrase du roi, les sanglots des princesses redoublaient, duraient quelques minutes, et qu'ensuite le roi recommençait à parler. Il fut aisé de juger que lui-même leur avait appris sa condanmation.
Pendant cette scène douloureuse qui dura sept quarts d'heure, cet enfant né pour le trône et qui ne devait recueillir de l'héritage de son père que ses malheurs et son martyre, le serrait de ses bras tremblants, couvrait de baisers ses mains, ses vêtements, et, le front courbé sur ses genoux, l'inondait de larmes amères. Les barbares surveillants virent
les bénédictions données par le plus malheureux des pères à ses malheureux enfants; ils virent leurs embrassements, leurs convulsions de douleur.
A dix heures un quart, le roi se leva le premier, et tous le suivirent : Cléry ouvrit la porte; la reine tenait le roi par le bras droit. Leurs Majestés donnaient chacune une main à M. le Dauphm, Madame Royale à la gauche tenait le roi embrassé par le milieu du corps, Madame Elisabeth, du même côté, mais un peu plus en arrière, avait saisi le bras gauche de son auguste frère : ils firent quelques pas vers la porte d'entrée en poussant des gémissements et des cris perçants qui devaient être entendus hors de l'enceinte de la tour. « Je vous assure, leur dit le roi, que je vous verrai demain à huit heures.
« — Vous nous le promettez? répétèrent-ils tous ensemble.
« — Oui, je vous le promets.
t — Pourquoi pas à sept heures ? dit la reine.
« — Eh bien! oui, à sept heures, répondit le roi. »
Il prononça cet adieu d'une manière si expressive que les sanglots redoublèrent. Madame Royale tomba évanouie aux pieds du roi qu'elle tenait embrassé; Cléry releva la princesse et il aida Madame Elisabeth à la soutenir. Le roi, désirant mettre fin à cette scène déchirante, eut la force de s'arracher des bras de sa femme, de sa sœur, de ses enfants, en leur donnant les plus tendres embrassements : « Adieu... Adieu!... I» dit-il, et il rentra dans sa chambre.
Le lendemain, 21 janvier, jour à jamais déplorable, le roi dit a Cléry d'un ton attendri : « Je vais demander que vous restiez auprès de mon fils : donnez-lui tous vos soins dans cet affreux séjour; rappelez-lui, dites-lui bien toutes les peines^ que j'éprouve des malheurs qu'il ressent; un jour peut-être il pourra récompenser votre zèle. »
La famille royale avait passé la nuit dans la plus grande consternation. Tous attendaient avec effroi l'instant d'une dernière entrevue N'écoutant que son cœur, le roi voulait
tenir sa parole. M. l'abbé de Firmont, confesseur de Sa Majesté, supplia instamment le roi de ne pas mettre la reine à une épreuve qu'elle n'aurait pas la force de soutenir, a Vous avez raison, Monsieur, lui dit-il, ce serait lui donner le coup
Monsieur, frère du roi.
de la mort, il vaut mieux me priver de cette triste consolation et la laisser vivre d'espérance quelques instants de plus. »
Peu de moments après, le roi appela Cléry et lui dit : a Vous remettrez ce cachet à mon fils... cet anneau à la reine; dites-lui bien que je le quitte avec peine.. Ce petit
paquet renferme des cheveux de toute ma famille, vous le lui remettrez aussi... Dites à la reine, à mes chers enfants, à ma sœur, que je leur avais promis de les voir ce matin, mais que j'ai voulu leur épargner la douleur d une séparation si cruelle : combien il m'en coûte de partir sans recevoir leurs derniers embrassements!... »
Sa Majesté essuya quelques larmes et rentra dans son
cabinet.
Au moment de partir, le roi, s'adressant aux municipaux, dit : a Messieurs, je désirerais que Cléry restât près de mon fils qui est accoutumé à ses soins : j'espère que la Commune accueillera ma demande. »
A neuf heures du matin, l'on entendit le sinistre roulement des tambours qui annonçait l'enlèvement du roi. La reine en pleurs sollicite des commissaires la permission de descendre.
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d'embrasser le roi pour la dernière fois : ils lui répondent durement qu'ils n'ont pas d'ordre à cet égard
Monsieur était à Ham en Westphalie, le 28 janvier 1703, lorsqu .1 reçut l'affreuse nouvelle de la mort de son auguste frère. Son Altesse Royale . fut pénétrée d'horreur, en apprenant que les plus criminels des hommes venaient de mettre le comble a leurs nombreux attentats par le plus grand des forfaits . {Termes de la Déclaration de Son Altesse Royale )
n manda aux réfugiés français dans tous les Etats qu'il avait pns le titre de Régent du royaume, que lui donnait le droit de sa naissance pendant la minorité du roi Louis XVII
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(Bibi. nat.)
son neveu, et qu'il avait confié à Monseigneur le comte d'Artois celui de lieutenant-général du royaume. S. A. R. le Régent donna le même jour, 28 janvier, une Déclaration et des Lettres patentes en conséquence : elles furent imprimées à Paris par Crapart, et des milliers d'exemplaires répandus dans toute la France.
Monseigneur le Régent donna également connaissance du déplorable événement aux différentes cours de l'Europe. L'impératrice de Russie, Catherine II, s'empressa de reconnaître l'avènement de Louis XVII. Elle fut imitée de presque toutes les autres puissances.
Cependant la famille royale au Temple était si profondément plongée dans la douleur qu'elle était devenue en quelque sorte insensible à ses malheurs et aux traitements grossiers que continuaient d'exercer envers elle Tison et quelques-uns des barbares geôliers de Louis XVI. Enfin l'amour maternel l'emporta dans le cœur de la reine : la pensée qu'elle se devait à ses enfants lui rendit le courage, et peut-être l'espérance.
Dès lors, l'infortunée souveraine, reportant ses regards sur le jeune prince et sur Madame, s'attacha entièrement à continuer leur éducation, a Madame Elisabeth secondait la reine; sa tendresse pour les enfants de son frère était une tendresse maternelle. Malgré la privation des secours nécessaires pour leur instruction, elle n'était point négligée : les deux princesses avaient en elles-mêmes toutes les ressources qui pouvaient suppléer, en grande partie, aux moyens qui leur manquaient; aucun moment de la journée n'était perdu; les jeux même offraient quelque chose d'utile On ne pouvait voir, sans en être touché, le jeune roi à peine âgé de huit ans, appuyé sur une petite table, lire attentivement l'histoire de France, l'entendre rendre compte de sa lecture, saisissant avec empressement les observations de sa mère ou de sa tante. Les commissaires les plus farouches ne pouvaient se défendre d'une certaine émotion qu'à la vérité ils se reprochaient bientôt. 9
La reine remerciait le ciel de ce que ses ennemis lui laissai^t cet adoucissement à ses malheurs. Toujours généreuse, toujours magnanime, elle excusait ses persécuteurs, elle leur pardonnait et voulait que ses enfants leur pardonnassent. Elle fit promettre au jeune roi que s'il venait un jour à se ressaisir de son autorité, il imiterait la clémence de son père. Cet excellent prince n'avait voulu voir dans ses ennemis que des hommes égarés, emportés, moins par le mouvement de leur cœur que par les erreurs qu'engendrent les grandes révolutions et dont une vertu rare peut seule se défendre.
Quelques-uns des municipaux, que le sort de la reine, de leur jeune roi et de la famille royale avait vivement touchés, projetèrent de les faire évader de la prison du Temple. Toulan, un des hommes qui ont montré le plus de zèle et rendu le plus de services aux illustres victimes pendant leur séjour au Temple, fut le premier qui conçut ce hardi projet. Il le soumit à la reine; mais Sa Majesté voulut avant tout que ce projet fût examiné par l'un de ses plus fidèles serviteurs. M. le chevalier de Jarjaye, ancien maréchal-de-camp (aujourd'hui lieutenant-général), et à qui Louis XVI avait souvent confié des missions secrètes et importantes. Toulan, porteur d'un billet de la reine, se rendit auprès de cet officier général.
Après quelques conférences, M. de Jarjaye reconnut la possibilité du succès; mais il jugea qu'il était indispensable d'admettre un second commissaire du Temple dans le secret de cette périlleuse entreprise : M. Lepitre seul pouvait l'être.
Lorsque M. de Jarjaye eut arrêté les premières bases du plan d'évasion, et qu'il eut fait préparer des habits d'homme et d'autres vêtements Dour la reine et Madame Elisabeth, les rommi-saires introduisirent furtivement ces divers habillements dans la tour. Les princesses auraient ceint des écharpes tricolores et, munies de cartes d'entrée, telles que les avaient les municipaux, elles seraient sorties sous ce travestissement.
Il paraissait difficile de faire sortir de la tour Madame
Royale et surtout le jeune roi, qui était le plus surveillé : on en trouva le moyen. Chaque jour, l'homme chargé de nettoyer les quinquets et les réverbères venait le soir les allumer; il était accompagné de deux enfants qui l'aidaient dans son travail et il sortait du Temple bien avant sept heures. Après son départ, et lorsque les sentinelles auraient été relevées, un ami de Toulan, royaliste zélé, serait entré dans la tour au moyen d'une carte semblable à celle des ouvriers employés au Temple, il arrivait à l'appartement de la reine, sa boîte de fer-blanc au bras, recevait les enfants des mains de Toulan qui le grondait de n'être pas venu luimême arranger les quinquets, et s'éloignait avec eux pour les conduire à l'endroit convenu.
Trois cabriolets étaient disposés pour le voyage. La reine, le jeune roi seraient montés dans k- premier avec M de Jarjaye ; Madame Royale aurait été conduite par M. Lepitre, et Madame Elisabeth par Toulan. Les dispositions et les incidents étaient calculés de manière qu'on ne pouvait se mettre à la poursuite des augustes prisonniers que cinq ou six heures après leur départ. Les passeports bien en règle ne laissaient aucune inquiétude pour la route.
On avait d'abord pensé à chercher un asile dans la Vendée qui commençait à se soulever; mais la distance parut trop grande et les difficultés trop multipliées. Il semblait plus facile de gagner les côtes de la Normandie et de s'assurer les moyens de passer en Angleterre. C'était même à ce dernier parti que M. le chevalier de Jarjaye s'était arrêté. Il avait, sur un point de la côte, près du Havre, un bateau à sa disposition, a M. de Jarjaye, dit M. Lepitre, se chargeait de pourvoir à tout, il avait l'argent nécessaire et nous pouvions compter sur ses talents et sur son zèle à toute épreuve. •
Nous invitons à lire dans les Souvenirs de M. Lepitre le détail assez exact de toutes les précautions oui avaient été prises pour assurer le succès de l'évasion. Elle devait avoir lieu dans les premiers jours de mars, lorsqu'un soulè-
Louis XVII (D'après une estampe allemande de l'époque).
vement, organisé à dessein, amena le pillage du sucre et du café chez les marchands de la capitale, et fit arrêter sans aucun motif la clôture des barrières et la suspension des passeports. ^
Cet événement, et ceux qui se succédaient chaque jour, rendaient désormais impossible l'évasion des augustes prisonniers et principalement celle du jeune roi sur lequel, comme nous l'avons dit, l'on exerçait le plus de surveillance.
La même impossibilité n'existait pas encore pour faire évader la reine seule : c'est ce qui détermina M. le chevalier de Jarjaye à supplier cette princesse dont les jours étaient particulièrement menacés de profiter des ressources qui lui restaient encore pour échapper à ses bourreaux.
Toulan, dont le courage et le zèle, on ne peut trop le répéter, sont au-dessus de tout éloge, et qui était constamment l'intermédiaire entre Sa Majesté et M. de Jarjaye, fut chargé de mettre sous les yeux de la reine tous les détails relatifs au nouveau projet. Pour cette fois, Toulan se chargeait seul de faire sortir la reine et de la conduire dans un lieu où cette princesse aurait trouvé M. de Jarjaye qui, de son côté, avait fait de telles dispositions que le salut de cette infortunée souveraine paraissait assuré.
Sa Majesté approuva en entier le nouveau plan; et toutes les mesures furent prises en conséquence. Mais la veille même du jour fixé pour le départ, la reine, ne pouvant supporter l'idée de se séparer de ses enfants et de Madame Elisabeth, écrivit à M. de Jarjaye un billet que nous avons vu, écrit entièrement de la propre main de Sa Majesté, et que M. Chauveau-Lagarde, défenseur de la reine et de Madame Elisabeth, nous a le premier fait connaître dans sa 'Note historique sur les proch des deux princesses.
Voici les expressions mot à mot de ce billet admirable :
« Nous avons fait un beau rêve. Voilà tout. Mais nous y avons beaucoup gagné en trouvant dans cette occasion une
confiance en vous est sans bornes. Vous TROUVEREZ TOU- JOURS EN MOI DU CARACTÈRE ET DU COURAGE, MAIS L'IN- TÉRÊT DE MON FILS EST LE SEUL QUI ME GUIDE. QUELQUE BONHEUR QUE J'EUSSE ÉPROUVÉ A ÊTRE HORS D'ICI, JE NE PEUX CONSENTIR A ME SÉPARER DE LUL JE NE POURRAIS JOUIR DE RIEN SANS MES ENFANTS ET CETTE IDÉE NE ME LAISSE PAS MÊME UN REGRET. »
D'après cette résolution et la crainte que la reine avait de se voir à chaque instant privée de toute communication, Sa Majesté et Madame Elisabeth chargèrent M. le chevalier de Jarjaye, dans les premiers jours de mai, de faire parvenir à Monsieur et à Monseigneur le comte d'Artois le cachet, l'anneau et le paquet renfermant des cheveux de la famille royale que le roi, peu de moments avant son départ du Temple, avait remis à Cléry pour les porter à la reine.
Ce fut vers la fin de mars 1793 que la reine et Madame Elisabeth confièrent ce dépôt important à M. le chevalier de Jarjaye; et ce fut dans les premiers jours de mai qu'il eut le bonheur de le faire parvenir à Monsieur qui était alors à Ham, en Westphalie.
Le 26 mars, Toulan et M. Lepitre avaient été dénoncés au Conseil général de la commune pour raison de leur conduite à l'égard de la famille royale. Hébert demanda contre eux le scrutin épuratoire. Ils cessèrent d'être compris au nombre des commissaires chargés de la surveillance de la tour. L'infortuné Toulan a, depuis, payé de sa tête son noble dévouement.
Les différents projets d'évasion n'avaient pu se concerter sans éveiller l'attention de Tison. Ce geôlier, atroce dans ses discours avec les commissaires dont la scélératesse lui était connue, affectait une certaine pitié avec ceux qui lui paraissaient honnêtes et sensibles, et il s'extasiait sur les qualités charmantes du jeune roi. C'est ainsi que cet homme fourbe et cruel tentait de s'insinuer dans l'esprit des municipaux et de découvrir leurs sentiments. Mais, quoique Ton se tînt
en garde contre lui, que, pendant les conférences. Madame Royale restât dans une tourelle avec son frère, pour que ce prince, bien jeune encore, ne commît pas quelque indiscrétion involontaire, et qu'ainsi Tison n'eût que de vagues soupçons, il s'empressa de les dénoncer au Conseil général de la Commune.
Ce fut le 19 avril que ce misérable et sa femme accusèrent la reine et Madame Elisabeth « d'avoir gagné quelques officiers municipaux, d'être instruites par eux de tous les événements, d'en recevoir les papiers publics, et d'entretenir par leur moyen des correspondances, etc. » Le lendemain, Hébert, cet ennemi acharné de la famille royale, accourut au Temple pour faire une fouille rigoureuse qui dura jusqu'à quatre heures du matin. Le jeune prince dormait; on l'arracha de son lit pour visiter les matelas et jusqu'aux moindres vêtements. Cette visite vexatoire aboutit à prendre un bâton de cire à cacheter.
Dès ce moment, les adoucissements et les consolations cessèrent pour la famille royale. La Commune n'envoya plus au Temple que des commissaires d'une excessive sévérité. Un mur fut élevé dans le jardin et l'on mit partout des jalousies. Enfin les précautions devinrent plus rigoureuses que jamais, lorsque Dumouriez eut passé dans le camp autrichien, que l'on apprit la désertion des soldats de son armée dans l'intérieur et le succès des armées prussiennes.
Au mois de mai, le jeune prince tomba malade. La reine demanda au Conseil général de lui envoyer M. Brunyer, médecin ordinaire des Enfants de France, en qui elle avait confiance. Sa Majesté ne put l'obtenir. Au bout de quatre jours, la maladie augmentant, on envoya au Temple le médecin des prisons. La reine et Madame Elisabeth servirent de garde au jeune roi et ne le quittèrent point, ni jour ni nuit. Ces princesses en avaient agi de même lorsqu'après la mort de Louis XVI, Madame Royale tomba malade, et eut les jambes dans un état d'autant plus inquiétant qu'on refusa de laisser entrer aucun secours du dehors.
N. lleideloff liel. et soulp.
Louis XVII D'après une estampe anglaise de l'époque.
(Uibl. nat-)
Des journaux avaient révélé que Louis XVII était traité en roi par les princesses; que chaque matin la famille royale allait le saluer et qu'on lui rendait tous les honneurs dus à la royauté. Ces bruits et beaucoup d'autres que les Jacobins faisaient répandre réveillèrent l'attention sur ce qui se passait au Temple. Quelque temps après, la section du Finistère (faubourg Saint-Marceau) demanda que les autres sections de la capitale et des cantons ruraux s'assemblassent à l'effet de rédiger une adresse à la Convention pour obtenir que l'on commençât le procès de la reine et de Madame Elisabeth, et pour que l'on prît des mesures certaines afin que Louis XVII ne pût succéder à son père.
La lutte qui s'était élevée entre les Jacobins et les Girondins ne laissait à aucun des partis le temps de s'occuper de ces clameurs. Après le 31 mai, les Jacobins, restés maîtres du champ de bataille, se hâtèrent de donner suite à toutes les dénonciations qu'eux-mêmes avaient suscitées contre la famille royale. Des circonstances accélérèrent l'exécution de leurs sinistres projets.
Quelque temps avant cette époque, Lullier, procureurgénéral de la Commune de Paris, avait dit confidentiellement au député Hérault de Séchelles que les rapports que sa place lui procurait lui avaient fait connaître l'existence dans les départements et dans la Convention même, d'un parti considérable en faveur du jeune prince; que lorsque
T^ ^^î^^.x^r'''^'^ ^^"^"^^ ^^ ^^^^^ ^^ fo^c^ nécessaire, Louis XVII serait enlevé du Temple et qu'on le montrerait
au peuple, la Constitution de 1791 à la main. Hérault de Séchelles s'empressa de divulguer hautement cette confidence.
, ". ^1,Tt^' "^"''^ ^ ^"* quelques projets pour rétablir Louis XVII sur le trône, et l'on doit cette justice à quelques membres de la Convention d'avoir toujours conservé l'espérance de relever sur ses bases l'antique monarchie. Mais combien de factieux ne parurent seconder ce dessein que pour rallier a leur parti les amis toujours nombreux de la royauté,
écraser les factions rivales, et faire ensuite servir à leur ambition le jeune roi et la reine, sa mère ! Ces diverses tentatives furent du moins le prétexte que les meneurs révolutionnaires, qui s'accusaient réciproquement de royalisme, employèrent pour s'envoyer à l'échafaud. Nous n'interromprons point le récit des faits personnels au jeune prince par le détail des trames obscures dont il n'était que l'objet apparent; nous indiquerons seulement les projets qui, par les craintes qu'ils inspirèrent aux anarchistes, influèrent sur le sort du jeune roi et des augustes prisonniers du Temple.
L'un des plus remarquables fut celui dont Cambon, organe du Comité de Salut public, rendit compte à la Convention, le 13 juillet 1793.
Après un long rapport sur la situation de la France où ce député avait dit : a Nous nous trouvons dans des circonstances extrêmement difficiles; toute la République est en mouvement; les villes du Midi, de l'Ouest, s^arment pour opérer ce qu'elles appellent le rétablissement de l'ordre et la punition des coupables, etc. » Il continua à peu près dans ces termes :
« Il y a quelques jours que les officiers d'une section de Paris sont venus dénoncer au Comité qu'il y avait un projet d'aller, le 15 juillet, enlever le fils de Louis XVI et de proclamer Louis XVII ; que pour y parvenir le général Dillon devait être à la tête de l'armée des conjurés avec douze autres officiers généraux ; que les auteurs du projet devaient se rendre dans les sections et s'emparer de la majorité sous le prétexte de combattre les anarchistes et de rétablir Tordre: quils se croyaient sûrs de soixante personnes par section; que le premier moyen serait d'enclouer le canon d'alarme, de s'emparer de ceux de chaque corps de garde, et de se réunir sur la place de la Révolution ; que, de là, les conjurés se diviseraient en deux colonnes, dont l'une irait par le boulevard enlever le jeune Louis et l'autre se rendrait à la Convention pour la forcer de le proclamer roi ; que Marie-Antoinette devait être proclamée régente pendant la minorité;
que ceux qui auraient fait cette révolution formeraient la garde privilégiée du monarque et qu'on leur donnerait des médailles avec un ruban blanc moiré, sur lesquelles serait un aigle renversé, avec ces mots : « A bas l'anarchie! Vive € Louis XVII ! >
Cambon ajouta que, d'après cette dénonciation et d'autres
MEMOIRES StTR LOUlS XVll.
Sw«buoh Ue.-fuuUune» ael.
Triomphe de Robespierre (31 mai 1793).
Berthault, sculp.
coïncidentes, le Comité avait fait arrêter le général Dillon et les principaux auteurs du plan; que ce général était convenu qu'on lui avait proposé de se mettre à la tête d'un parti pour seconder les mouvements des départements et donner le dessus aux « Bonnêtes gens », mais qu'il avait nié le projet de couronner Louis XVII.
Enfin Cambon termina son rapport en annonçant qu'en conséquence de ces informations, le Comité avait signé le l*' juillet un ordre portant que le fils de Louis XVI serait
séparé de sa mère et de sa famille, et qu'il serait remis à un instituteur nommé par le Conseil général de la Commune. La Convention approuva ces mesures.
Rien n'avait préparé la reine à cette affreuse séparation. Elle avait pu la craindre à l'instant de la mort du roi, mais depuis près de six mois qu'on laissait auprès d'elle cet auguste enfant, elle était persuadée qu'un objet aussi cher ne lui serait pas enlevé.
Le 3 juillet, à dix heures du soir, six Commissaires de la Commune vinrent notifier à Sa Majesté le fatal arrêt qui ordonnait de transférer le fils de Louis XVI dans une autre partie de la tour. La reine refuse d'y consentir et fait les plus vives instances pour obtenir que son fils soit laissé à ses soins. Elle se place au-devant du lit où l'enfant était couché et le défend contre les municipaux. Madame Royale et Madame Elisabeth, également consternées de cette séparation qui présage des mesures plus funestes encore, prodiguent leurs caresses au malheureux prince réfugié dans les bras de sa mère. Tous versent des torrents de larmes, tous s'abaissent jusqu'aux prières les plus touchcintes et les plus humbles ; mais rien ne peut fléchir les cœurs insensibles de ces commissaires qui, sans doute, n'avaient jamais connu les sentiments de la nature. Ils pressent, ils menacent de faire monter la garde pour emmener l'enfant. Contraintes de céder à la force, la reine et les princesses habillent en tremblant le jeune prince. Lorsqu'on entraîne cet enfant, la reine, en lui donnant les derniers embrassements, lui dit : ff Souvenez-vous, mon fils, souvenez-vous d'une mère qui vous aime, soyez sage, doux et honnête. » On eût dit qu'en lui recommandant cette honnêteté, cette douceur, la reine prévoyait qu'il en aurait besoin pour apprivoiser le tigre chargé de sa surveillance. Les commissaires arrachent enfin le jeune prince des bras de la reine; elle implore qu'il lui soit permis de voir son fils, ne fût-ce qu'au moment des repas : on lui répond à peine; les barbares n'ignorent point qu'elle ne reverra plus son fils !...
Séparé de tout ce qu'il possédait sur la terre, le jeune Louis refuse toute nourriture; il ne cesse de pleurer pendant
Gravé par Gros.
V i>iL-j. liai.)
Antoine Simon.
deux jours et deux nuits. Il ne cessa de redemander sa mère sa sœur, sa tante. A qui ?... A l'infâme Simon (i), que la
(i) Les écrivains royalistes, et Eckard avec eux, ont de tout temps représenté Simon comme un tortionnaire. De récentes
Commune avait qualifié d'instituteur, à ce cordonnier crapuleux que Robespierre protégeait et qui était digne de la protection d'un tel monstre.
Quelques jours après la cruelle séparation, Drouet, Chabot et d'autres conmiissaires du Comité de sûreté générale se
publications permettent d'affirmer que les scènes rapportées par eux, et très propres à émouvoir leurs lecteurs, sont imaginées, et que Simon, homme rude et de parole brutale, n'alla point jusqu'à martyriser le Dauphin. M. Lenôtre a donné une curieuse étude de cet éducateur de prince dans ses Vieilles maisons^ vieux fafiers (Perrin, édit.), étude à laquelle nous empruntons quelques-uns des détails qui suivent.
Antoine Simon, né à Troyes, en 1736, d'un boucher, était venu de très bonne heure à Paris. Apprenti cordonnier, il obtint ses lettres de maîtrise, mais soit maladresse, soit malchance, végéta et resta « savetier » et misérable. En novembre 1766, il épouse la veuve du maître cordonnier Frédéric Munster, et prend avec la femme le fonds de cordonnier du premier mari. Mais les affaires ne marchent pas et le cordonnier achète une gargotte rue de Seine, où il vivote, usant d'emprunts et d'expédients, jusqu'à la saisie finale qui l'oblige à quitter la rue de Seine pour un étroit logement de la rue des Cordeliers, au deuxième étage d'une maison voisine de l'Ecole de Médecine.
Simon doit alors reprendre son métier et, pour première mise de fonds, essaie d'emprunter de l'argent à sa belle-fille ; mais sur son refus, il engage au Mont-de-Piété d'abord deux montres d'or, puis les vêtements de sa femme, Marie Barbe. Quelque temps après, cette dernière tombe malade et meurt à l'Hôtel-Dieu le 11 mars 1786. Devenu veuf, la misère ne quitte pas le cordonnier; il n'a plus ni ressources, ni crédit et partout se heurte à des créanciers.
Cependant, quelques mois après, Marie-Jeanne Aladame, femme de ménage chez M™® Fourcroy, consent à partager les vicissitudes de cette misérable destinée, et le 20 mai 1788, en l'église de Saint Côme, elle épouse Antoine Simon. Celui-ci avait alors 52 ans, sa nouvelle femme, 43. Antoine Simon était grand, les épaules larges, les cheveux noirs et plats, le visage bruni, rude d'aspect, mais dans le quartier il n'était pas considéré comme un méchant homme. Quant à Marie-Jeanne, née à Paris d'un charpentier, et restée orpheline, ses traits accentués lui donnaient l'air dur ; mais c'était une bonne femme et une ménagère de premier ordre. Elle possédait une petite rente viagère lai'sée par une marchande de vins en récompense de longs services.
Les nouveaux mariés quittent alors le logement de Simon pour
transportèrent au Temple, moins pour vérifier, ainsi qu'ils l'annonçaient, la fausseté des bruits qui circulaient sur 1 évasion de Louis XVII que pour s'assurer de quelle manière avaient été exécutés les ordres du Comité de salut public, et pour donner des instructions secrètes à Simon et aux
venir s'installer toujours rue des Cordeliers au 3® étage d'une de ces maisons encore existantes qui se dressent derrière la statue du célèbre conventionnel Danton. Le cordonnier se trouve là en pleine ruche révolutionnaire. Marat, Danton, Fabre d'Eglantine, C. Desmoulins, le futur maréchal Brune sont ses voisins, et quand éclate la tourmente, tous se retrouvent avec lui à^ la section des Cordeliers. Aussi quand Danton, le 10 août 1 791, est nommé ministre, les honneurs pleuvent sur le club. Simon en a sa part : il est nommé commissaire de la Commune provisoire. Dès lors, le voilà lancé à corps perdu, lui qui n'a rien à perdre, dans le nouveau et bouillonnant courant. Le 2 septembre 1792, on l'envoie avec Michonis pour essayer d arrêter les massacreurs de Bicêtre et de la Salpétrière ; son intervention est, d'ailleurs, inefficace. Le i«' septembre 1792, il fait I inventaire des lettres, papiers et effets des prisonniers d'Orléans, lesquels furent massacrés en passant à Versailles.
Marie-Jeanne s'emploie plus pacifiquement au triomphe des Idées nouvelles en soignant les fédérés marseillais, blessés dans I affaire du 10 août, et installés dans son voisinage au couvent des Cordeliers, converti en hôpital pour la circonstance. Les blesses rendent^ hommage à son dévouement et à son endurance, et quand elle reclame à la Convention les avances de fonds qu'elle a du faire à cause de l'insuffisance des subsides qu'on lui allouait pour les tisanes et remèdes, Chaumette et les Marseillais appuient sa juste requête et l'aident à se faire rembourser. C'est d'ailleurs en soignant les « braves fédérés » que la femme Simon doit connaître Marat, lequel exerçait son art dans le même hôpital des Cordeliers, et, peut-être, trouve-t-on là le premier jalon de la protection qui amena les Simon au Temple. Chaumette dut aussi fortement contribuer à la nomination du cordonnier comme « instituteur » du Dauphin. C'était une idée très conforme à la nature et aux principes ultradémocrates d'Anaxogaras Chaumette, autretïsLÎZfir '. ?'P"'^ Chaumette, que celle de démocra-
ef J..T 1 ^"''''' "^f ^^ ^'"^^" ^^ '^^^ ^^"«^^^ aristocratique en
LrT^' rr P"' ^' ''"' P^^^^^^ ^' ^^^^ ^^^^^ier Simon D'un autre cote, Chaumette avait été nommé, en décembre 1792, procu
reur de la Commune et avait de ce fait la responsabilité des prisonniers du Temple. Il lui fallait pour le royal enfant un
autres gardiens sur la conduite qu'ils devaient tenir à l'égard du fils de Louis XVI et des princesses.
Les événements qui se passaient alors dans toute la France annonçaient de plus en plus aux chefs de l'anarchie que leur pouvoir tyrannique allait cesser : les Autrichiens
patriote à toute épreuve, un gardien que les conspirateurs, sans cesse en éveil, ne pussent corrompre ; tout porte à croire que ces différentes considérations jointes à l'estime qu'avait su acquérir la femme Simon aux Cordeliers décidèrent de la fortune du ménage.
Ce fut le 3 juillet 1793 que Marie-Jeanne et son époux s'installèrent dans la voiture qui venait les prendre pour les conduire à l'Hôtel de Ville où ils reçurent confirmation de kur charge près de l'enfant du Temple. C'était pour eux une fortune inespérée, et leur passage d'une sordide demeure au confortable aménagement du deuxième étage de la tour du Temple fut pour eux plus qu'ils n'avaient jamais souhaité. La table et le logement fournis, Simon comme instituteur du jeune prince recevait 6000 livres; sa femme, comme aide dans les soins à donner à l'enfant, 4000. Sans doute, Simon dut trouver dans ce poste les loisirs qu'il aimait, l'occasion de jeux, de beuveries qu'il chérissait également. Braillard comme tout bon ivrogne, et grossier de par son milieu et son éducation, il dut faire souffrir le Dauphin, plus par son contact et ses manières rudes que par de réels sévices, et en différentes circonstances, montra une certaine sollicitude pour son élève. Quoi qu'il en soit, pour des raisons encore mal définies, Simon se lassa assez vite de son rôle de geôlier, malgré tous les avantages qui s'y trouvaient attachés et la misère qu'il savait retrouver en abandonnant ses fonctions. D'un autre côté, le changement d'existence avait amené des perturbations dans la santé de Marie-Jeanne, et une congestion du foie s'était déclarée au coçimencement de décembre 1793. Enfin une décision de la Commune interdisant le cumul des fonctions publiques obligea Simon de choisir entre ses fonctions de membre du conseil général de la Commune et celles d'instituteur du Dauphin. Simon fut-il emporté par un excès de civisme ou bien, inquiet des tentatives faites pour sauver les prisonniers du Temple, craignait-il pour sa tête ? Toujours est-il qu'il démissionna et que le 19 janvier il déménageait. Marie-Jeanne souffrant d'un asthme, à peine relevée d'une crise, toute la journée traîna meubles et hardes par les escaliers. A neuf heures du soir, les Simon quittaient définitivement le Temple. En somme, pendant cette période, le Dauphin fut relativement heureux ; ses gardiens lui laissaient la liberté de courir et
s'emparaient de Condé, de Valenciennes et d'autres places. Caen et plusieurs villes de l'Ouest n'avouant que les efforts en faveur du jeune roi, ne reconnaissaient plus la Convention ; la Vendée devenait de plus en plus formidable. Lyon mettait hors la loi les députés montagnards, et Toulon se
de jouer dans sa chambre ou dans les jardins. Simon lui avait fait installer un billard, une volière d'oiseaux automates servant aussi à le distraire, et pour qu'il ne souffrît pas trop d'être éloigné de sa sœur, on lui avait même trouvé une petite compagne de son âge, la fille de la blanchisseuse Clouet. Les commissaires Chabot et Drouet chargés de constater la présence du jeune prince ne relèvent d'ailleurs aucun indice pouvant faire supposer qu'il fut maltraité par ses gardiens. Le médecin Thierry qui soigna l'enfant et lui fit yy visites eût pu constater aussi les ecchymoses, des traces de coups si l'enfant eût été maltraité. La femme Simonie soigna avec grand dévouement pendant deux courtes maladies. Ce fut dans ces conditions que l'instituteur remit son élève aux mains des commissaires de la Convention, ainsi qu'en fait foi un extrait du Moniteur, journal officiel de l'époque.
En sortant de la tour du Temple, le ménage Simon ne regagna pas le logement de la rue des Cordeliers, mais nous le retrouvons installé dans un appartement dépendant du Temple et ayant vue sur la cour des écuries, où il occupe deux pièces et une cuisine. Simon, sans doute en récompense de son zèle et de son désintéressement civique, est nommé, le 6 avril 1794, surveillant des charrois, poste qu'il n'occupe pas longtemps, car au mois de juillet il retourne à la section des Cordeliers et prend à bail deux chambres dans l'ancien couvent des Cordeliers, tout en gardant son logement du Temple et son autre logement de la rue des Cordeliers, ainsi qu'en attestent les scellés posés sur ces trois logements à la mort de Simon (G. Lenôtre). En effet, quinze jours après son installation aux Cordeliers, l'orage du 9 thermidor éclatait et entraînait Simon avec lui. Il fut arrêté à la section des Cordeliers, et le lendemain matin exécuté.
Marie-Jeanne, très malade, recueillit le modeste héritage de l'excordonnier un an après. Grâce au chirurgien Naudin, elle obtint, par faveur, de rester aux Cordeliers. Enfin, le 12 avril 1796, elle est admise à l'hospice des Incurables de la rue de Sèvres (aujourd'hui hôpital Laënnec). Les sœurs de saint Vincent de Paul qui dirigeaient l'établissement rendent un bon témoignat^e de sa conduite et de son caractère. C'est là que le 10 juin 1819 mourut la compaçrne de 1' « instituteur » du Dauphin. Elle fut enterrée au cimetière de Vaugirard.
livrait avec joie aux Anglais en proclamant Louis XVII roi de France et de Navarre.
Que l'on s'imagine l'impression que durent produire ces divers événements sur l'esprit des Constitutionnels dont la main fumait encore du sang de Louis, XVI ! Aussi le président de l'Assemblée, le farouche Billaud-Varennes, qui dans ces circonstances impérieuses, venait d'être adjoint au Comité de salut public, avec son digne collègue Collotd'Herbois, prononça-t-il d'une voix prophétique ces paroles épouvantables : a Quand les têtes des conspirateurs (Clavières et Lebrun dont il demandait la mort avant huit jours) seront tombées, ainsi que celle de Marie-Antoinette, dites aux puissances coalisées contre vous qu'un seul fil retient le fer suspendu sur la tête du fils de Capet; et que si elles font un pas de plus sur votre territoire, il sera la première victime du peuple. C'est par des mesures aussi vigoureuses qu'on parvient à donner de l'aplomb à un nouveau gouvernement. »
^ On voit que ce député, l'un des plus initiés dans le mystère des mesures vigoureuses^ annonçait déjà positivement la mort de la reine et le sort qu'on préparait à son malheureux fils.
Tout porte à croire que la Commune, et surtout les Conventionnels montagnards, dirigeaient la conduite que l'on tint envers ce prince infortuné. Simon entraîna l'innocente victime dans la chambre même que le roi avait occupée, et l'y tint renfermée au secret ; lui seul avait le droit de la visiter. Il redoubla ses malheurs et rendit la position du fils de Louis XVI encore plus affreuse en l'abreuvant d'amertume, dans le lieu même où tout rappelait à cet enfant les soins et la tendresse de son père.
L'âge, rinnocence, la beauté du jeune roi ne purent toucher l'inflexible geôlier ni sa femme, vraie mégère, qui était venue s'établir au Temple avec lui. D'après leurs instructions et dans leur exagération démagogique, ils employaient tous leurs moyens pour anéantir les forces physiques et
morales du royal enfant Ils voulurent lui faire partager leurs opinions, leurs habitudes grossières et leurs chants régi-
. fe prie LÛ-talpaur oian ch*re ci pour 4a t/^ra/ice.
Le Dauphin.
ci des. L'auguste enfant résista longtemps ; que l'on en juge par ce fait :
Le 9 août, la Convention proclama l'acceptation de la Constitution qui établissait la France en République. Simon, entendant tirer le canon à cette occasion, dit au prince : t Capet, crie : Vive la République! » L'enfant refusa ; après
plusieurs instances le geôlier se mit à jurer et à proférer des menaces, a Vous ferez ce que vous voudrez, lui dit alors le jeune roi avec fermeté, mais je ne répéterai jamais de telles paroles. » Ce trait de caractère fut aussitôt connu de tous ceux qui, ce jour-là, étaient de service au Temple
Mais cette résistance ne fit qu'accroître les malheurs de Louis XVII. Il n'entendit plus que des expressions révoltantes, des imprécations. Simon l'employait aux occupations les plus viles ; sa femme coupa les cheveux du jeune prince, seul ornement qui restât sur son front royal; elle lui ôta ses habits de deuil pour le revêtir d'une carmagnole. Simon ne s'arrêta pas à ces indignes traitements envers l'enfant, son prisonnier; il eut la cruauté de le frapper sans cesse et sans pitié, jusqu'au moment où, lui disant avec une lâche ironie : « Eh bien ! Capet, te voilà Jacobin », il parvint à mettre un bonnet rouge sur la tête du descendant de Henri IV et de Louis XIV.
Les amusements du royal enfant devenaient même un sujet d'insulte. Un jour, Simon lui apporta une guimbarde, instrument favori des petits Savoyards. « Tiens, dit-il au prince avec des jurements effroyables, ta mère, ta tante, jouent du clavecin, il faut que tu les accompagnes avec ta guimbarde, cela fera un beau tintamarre. »
Un autre jour que le jeune roi, toujours rempli du souvenir de sa mère, se refusait à chanter des couplets infâmes contre elle, Simon, écumant de rage, prit un chenet et en eût assommé le malheureux enfant si celui-ci n'eût pas eu l'adresse d'esquiver le coup.
La plume n'ose en écrire davantage...
Les princesses découvrent enfin que le jeune prince monte quelquefois sur la tour du Temple pour prendre l'air et qu'il y a une fenêtre d'où elles peuvent l'entrevoir au moment où il passe. Chaque jour elles restent des heures entières pour saisir l'instant de son passage et se retirent heureuses quand elles l'ont aperçu.
Cette ombre de bonheur leur causa de cruels chagrins
MÉMOIRES SÛR LOÙlS XVIÎ.
quand elles virent que l'enfant avait quitté le deuil de son père; que la tête du jeune roi était couverte de l'infâme bonnet rouge; quand elles apprirent qu'on lui parlait tou-
rriciir «lel-
,bii)l. nat.)
Marie-Antoinette à la Conciergerie;
jours avec des jurements et des blasphèmes et qu'on voulait le contraindre à chanter des couplets infâmes et régicides. Tison lui-même eut, dit-on, horreur de la conduite de Simon; ce fut lui qui révéla à la reine le déplorable état de son fils.
A peine l'auguste mère eut-elle reçu l'affreuse révélation, que, le 2 août, à deux heures du matin, on vint éveiller les princesses pour lire à la reine le décret qui ordonnait qu'elle serait transférée à la Conciergerie (i). Madame Royale et
(i) Ce fut le i«^ août 1793 que Marie-Antoinette fut transférée à la Conciergerie. Dans la journée, Hanriot avait fait au Temple une tournée d'inspection. Dès huit heures du soir, la garde était sur pied, les armes chargées. Les administrateurs de police, Michonis, Froidure, Marmier, Michel, se présentèrent à la prison à I h. 1/4 du matin pour faire exécuter l'arrêté de la Convention qui traduisait la veuve Capet devant le tribunal révolutionnaire et ordonnait son transfert à la Conciergerie. Marie-Antoinette embrassa à la hâte sa fille et sa belle-sœur qu'elle ne devait plus revoir. Son fils lui avait été enlevé depuis le 3 juillet 1793. Un fiacre escorté de vingt gendarmes l'attendait au perron du Palais et la déposa à la Conciergerie à 3 heures du matin. (Papiers du Temple, publiés dans la Nouvelle Revue ^ i^"^ avril 1884.)
A vrai dire, l'arrêté de la Convention ne préjugeait en rien le sort de Marie-Antoinette. Il fixait seulement qu'elle serait transférée à la Conciergerie. Aussi bien des négociations étaientelles engagées entre la Convention et la cour de Prusse et d'Autriche en vue d'obtenir, en échange de la reine, soit la cessation des hostilités, soit des échanges de prisonniers. On voulait simplement peser sur la décision des puissances, dont la réponse se faisait attendre.
S'il faut en croire une dépêche adressée à lord Grenville par Fr. Drake^ résident anglais à Gênes, qui recevait des communications d'un secrétaire du Comité de salut public (Historical manuscript Commission, The rescaped Mss of J.-B. Fortescue, II, 457), ce fut dans une réunion secrète du Comité de salut public, tenue aux Tuileries, chez Pache, dans la nuit du 4 au 5 septembre, que fut décidé le sort de la reine. En vain Cambon voulut-il objecter les négociations en cours ; Hébert emporta la décision du Comité en montrant que la trahison était partout, que le Comité de salut public ne pouvait subsister qu'en s'attachant par la mort de la reine les sans-culottes et l'armée révolutionnaire, comme il avait obligé, par la mort de Louis XVI, la Convention à lui prêter son concours. Fouquier-Tinville, mandé, se déclara prêt à seconder les vues du Comité de salut public, et demanda que l'on réformât cinq des membres de son jury, dont il n'était pas sûr.
A son arrivée à la Conciergerie, Marie-Antoinette fut renfermée dans une pièce assez vaste, la chambre du Conseil, prenant jour sur la cour des femmes, et qui serait aujourd'hui la cantine de la prison. On venait d'en délog^er Custine, dont on jugeait le procès
Madame Elisabeth demandèrent à l'accompagner : elles furent refusées. Quels termes pourraient peindre cette cruelle séparation ! La reine partit, emportant la douleur d'être éloig^née de personnes aussi tendrement chéries et de savoir son fils entre les mains de Simon. Du moins elle ne
sut pas, elle n'entendit pas ce que nous allons être obligés
d» / écrire.
Pour arriver à ses fins exécrables, le geôlier avait changé
le régime du jeune prince. Il le forçait à manger beaucoup
et à boire également du vin que l'enfant ne pouvait goûter
à ce moment-là. Bertrand, le tapissier de la prison, fournit un lit de sangle, deux matelas, un traversin, une couverture légère, et une cuvette de propreté. On y ajouta une table commune et deux chaises de prison. (Relation de Rosalie Lamorlière.) Marie- Antoinette séjourna dans cette pièce du 3 août au 13 ou 14 septembre. Deux gendarmes avec sabre et mousquet étaient toujours de garde auprès d'elle. Les consignes données par la Convention étaient extrêmement étroites : il semble, toutefois, d'après les relations publiées sous la Restauration, que le personnel inférieur de la prison, les guichetiers Richard et Lebeau, ou Bault, la servante Rosalie Lamorlière aient fait preuve d'humanité ou même de sensibilité. La Convention avait alloué pour la dépense de la reine une somme de 15 livres par jour, et sa dépende pour les soixante-quinze jours qu'elle passa à la Conciergerie (2 août- 17 octobre 1793) s'éleva à la somme de i 407 livres 6 sous. (Campardon, Tribunal révolutionnaire.) Nous ne rapporterons pas ici les incidents touchants qui marquèrent la captivité de la malheureuse reine; toutes les personnes qui l'approchèrent, la servante Rosalie Lamorlière, si délicate et si dévouée, M. de Salomon, l'internonce alors détenu à la Conciergerie, M"« Fouché, qui procura à Marie-Antoinette les secours d'un prêtre insermenté', ont laissé des souvenirs^ publiés pendant la Restauration et utilisés par tous les historiens de la reine, depuis Lafont d'Aussonne jusqu'aux Concourt et à M. de Nolhac. Nous dirons seulement que, le 3 septembre, le chevalier de Rougeville put pénétrer, sous un déguisement, jusque dans la prison de la reine, et laissa tomber à ses pieds un œillet blanc contenant un écrit. Une fausse patrouille attendait dans une des cours de la Conciergerie. Malheureusement l'œillet fut ramassé par un gendarme de service, nommé Gilbert (qui reçut en récompense un brevet de lieutenant). La reine fut transférée dans une autre chambre où se trouvait la pharmacie de la prison, dont les fenêtres furent solidement
qu'avec répugnance. Ce nouveau genre de vie influa sur la santé et le moral du prisonnier : il engraissa beaucoup, mais il ne grandit point. L'enfant tomba malade et la fièvre survint : on lui fit prendre une médecine qui faillit lui devenir funeste; sa bonne constitution l'emporta, et le prince se rétablit.
Ce ne fut qu'après le départ de la reine que les princesses, demeurées au Temple, connurent à quel point l'infâme Simon était parvenu dans sa dépravation; les excès qu'il faisait commettre au malheureux enfant dans le boire et le
grillagées et même bouchées en partie. L'ancien guichetier de la Force, Bault, dont la réputation de fermeté était connue, vint remplacer Richard qui fut interné à Sainte-Pélagie, et la surveillance se fit plus étroite. Ce fut à cette occasion que Marie- Antoinette subit son premier interrogatoire.
Amar, au nom du Comité de sûreté générale, s'efforça de trouver les éléments d'un acte d'accusation que les clubs réclamaient avec insistance et que Fouquier-Tinville s'étonnait de ne pas voir venir. Sur la question de l'œillet blanc, la reine répondit d'abord négativement. Elle revint d'ailleurs sur ses dénégations dans un second interrogatoire. Aux autres questions relatives aux sentiments de la reine vis-à-vis de la Révolution, à l'intervention des puissances étrangères, au banquet des gardes du corps, à la fuite de Varenne, au 10 août, Marie-Anoinette opposa des réponses à la fois habiles et dignes.
Le 19 vendémiaire, Fouquier réclame au Comité de salut public les pièces du procès de Louis XVI ; le 21, à 6 heures du soir, le tribunal révolutionnaire, présidé par Herman, procède à l'interrogatoire de la reine. (Voir Campardon, le Tribunal révolutionnaire, tome I, p. 112 et suiv.) Nous retrouvons dans la bouche d'Herman toutes les accusations que, depuis deux ans, on retrouvait chaque jour dans les colonnes des journaux ou dans la bouche des orateurs des clubs : dilapidation des finances, intelligences coupables entretenues avec les princes émigrés et les monarchies étrangères influence réactionnaire exercée sur le faible Louis XVI, enfin, participation à l'évasion de Varennes et au 10 août. Tronson-Ducoudray et Chauveau-Lagarde furent chargés de l'assister. Le 15 octobre 1793, Marie-Antoinette prit place sur le fauteuil qui, par un dernier égard de ses juges pour sa Majesté déchue, avait été déposé pour elle dans la salle du Tribunal révolutionnaire. Herman présidait, Coffinhal, Maire, Douzé-Verteuil l'assistaient. Fouquier-Tinville prononça le réquisitoire dans le
manger, et la violence qu'il employait lorsque la raison de cette innocente victime était égarée, pour lui faire chanter des chansons obscènes et impies.
Tant de tourments influèrent à tel point sur le moral et sur la santé du jeune roi qu'il tremblait à l'aspect de son gardien, et qu'épouvanté par de continuelles imprécations, il n'était plus qu'une machine asservie aux volontés de ce bourreau.
C'est alors que, le 5 octobre 1793, l'exécrable Simon et l'infernal Hébert, pour mettre le comble à leurs forfaits inouïs, forcèrent le malheureux enfant à signer, sans lui en
style emphatique de l'époque. L'interrogatoire d'Herman reproduit relui que nous avons résumé plus haut. On en trouvera le texte dans l'excellent ouvrage de M. Campardon (loc. cit.). Herman ne craignait pas, dans l'audience publique, de faire état de l'odieux interrogatoire que Hébert et Chaumotte avaient fait subir dans la prison du Temple aux enfants de l'infortunée reine. Marie-Antoinette, indignée, en appela au cœur de toutes les mères. Après un second discours de Fouquier, le président résuma les débats d'une voix sèche et tranchante comme le couperet de la guillotine Que pouvait, contre tant d'efforts coalisés, l'éloquence des deux défenseurs? A 4 h. 1/2 du matin, Herman lut à Marie-Antoinette la sentence qui la condamnait, à l'unanimité, à la peine de mort
Devant les juges et devant le peuple, Marie-Antoinette avait été reme ; rentrée dans la prison elle redevint femme. Elle écrivit h sa fille la lettre sublime que l'histoire a conservée, et quand Rose Lamoriière, sa dévouée servante, entra dans le cachot elle la trouva étendue tout habillée sur son lit et pleurant amèrement, l'-.lle consentit cependant à prendre quelque nourriture. Elle dut ensuite quitter sa robe noire, car on craignait que la vue de ce deuil ne rappelât le souvenir de Louis XVI et n'excitât la fureur du peuple ; il fallut que Marie-Antoinette fît sa dernière toilette en présence du gendarme qui, malgré ses instances, ne voulut pas la quitter du regard. Un prêtre assermenté se présenta et ne fut point accueilli ; il accompagna cependant la reine jusqu'au lieu du supplire. Elle avait pu néanmoins recevoir les secours de la religion : les Soiivcnns de M"« Fouché (publiés en 1824 par le comte de Robinno) nous assurent que cette pieuse personne réussit a introduire auprès de la reine un prêtre non jureur, l'abbé Magnm. qui la confessa et la fit communier à plusieurs reprises Vers 10 heures, Marie-Antoinette fut extraite de son cachot et conduite au greffe, où les juges renouvelèrent la lecture de la sen-
donner lecture, un interrogatoire qu'ils prétendaient lui avoir fait subir, mais qu'Hébert avait préparé avec le nommé Daujon, officier municipal, son digne émule, et que ce dernier s'est vanté d'avoir entièrement écrit de sa main, quelques jours auparavant.
Les ennemis de la reine sentirent la nullité d'une pareille pièce. C'est pourquoi, le 8 octobre, Pache, Chaumette et David se transportèrent au Temple, envirormés de satellites. Ils interrogèrent Madame Royale, l'accablèrent de questions captieuses et ambiguës, espérant surprendre à l'innocence quelques mots dont ils pourraient abuser contre la reine. Les
tence. Sanson parut, qui lui lia les mains et lui coupa les cheveux ; à II heures, elle sortit de la Conciergerie pour monter dans la charette de l'exécuteur qui se dirigea vers la place de la Concorde, entourée de nombreux piquets de gendarmerie à pied et à cheval. Un dessin de David, souvent reproduit, nous montre la reine de France déchue de sa jeunesse et de sa beauté, mais non de sa fierté, vêtue d'un misérable déshabillé de piqué blanc.
Ses cheveux blanchis s'échappaient en mèches irrégulières du pauvre bonnet qui couvrait sa tête. « On n'aperçoit sur son visage aucun abattement, dit l'un des témoins de sa mort, Desessart. Elle avait l'air calme et paraissait insensible aux cris de « Vive la République ! A bas la tyrannie ! » qu'on faisait entendre sur son passage. Lorsque le cortège passa près des Jacobins, le comédien Grammont, qui se tenait à cheval près de la charrette, s'écria brandi sant son épée : « Ah ! la voilà, l'infâme Antoinette, elle est f... mes amis. »
Arrivée devant l'échafaud, Marie-Antoinette mit pied à terre avec légèreté et promptitude. <( Elle est de même montée à la bravade, dit un autre témoin de l'exécution, Rouy, auteur du Maf^icîen républicain^ sans parler au peuple ni aux exécuteurs ; elle s'est prêtée aux apprêts du supplice, ayant fait tomber elle-même sa bonnette de sa tête. Son exécution, ce qui en formait l'affreux prélude, dura environ quatre minutes. A midi un quart précis, sa tête tomba sous le fer vengeur des lois et l'exécuteur la montra au peuple aux acclamations répétées de : Vive la République ! »
Son corps, porté au cimetière de la Madeleine, ne fut inhumé que deux semaines plus tard (M. de Rocheterie, Histoire de Marie- Antoinette), le i«' novembre 1793 ; le fossoyeur Joly prit sur lui de creuser une fosse pour le paiement de laquelle il réclama 15 livres 35 sols.
réponses de la princesse trompèrent l'attente des bourreaux de sa mère. Après une séance qui dura trois heures et dont les détails feraient reculer d'horreur, Madame Royale fut
Bonneville del.
Hébert.
Bovinet, sculp.
ramenée dans sa chambre. En s'y rendant, elle aperçoit son frère : elle s'empresse de le prendre dans ses bras; le cruel Simon le lui arrache avec violence.
On fait ensuite descendre Madame Elisabeth. Toutes les infamies dont on voulait accuser la reine envers son fils
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furent répétées devant elle. Sa défense fut ce qu'avait été celle de son auguste nièce, vraie, simple, pure comme elle.
Cette séance, qui excitera à jamais l'exécration de tous les siècles, fit frémir de rage les régicides; ils se virent réduits au procès-verbal fabriqué par Hébert
Dans cet interrogatoire, uniquement rédigé pour rendre odieuse la reine, que les régicides, après l'avoir abreuvée de toutes les amertumes, voulaient absolument faire périr, on faisait déclarer par un enfant de huit ans que plusieurs officiers municipaux avaient formé, de concert avec cette princesse, des projets contre-révolutionnaires, et qu'elle entretenait des correspondances avec l'étranger. Cet interrogatoire était terminé par des atrocités monstrueuses que le scélérat qui les avait forgées, Hébert, reproduisit devant les jurés, ou plutôt les assassins de la reine; aucun des juges du tribunal révolutionnaire n'osa demander la pièce calomnieuse.
La reine avait laissé sans réponse cette atrocité : un des jurés veut qu'elle s'explique. Elle hésite encore, mais tout à coup, s'animant d'une nouvelle dignité, elle se tourne vers l'auditoire et, avec un accent inexprimable de douleur, elle prononce ces mots : a Si je n'ai pas répondu, c'est que la nature se refuse à répondre à une pareille inculpation faite a une mère. J'en appelle à toutes celles qui peuvent se trouver ICI. » Elle parlait à des furies, et les furies ne purent lui répondre que par des larmes.
Peu de jours après l'attentat commis envers la reine, Chaumette fit <c sentir » au Conseil général de la Commune t le ridicule » de conserver dans la prison du Temple a trois individus » qui nécessitaient une surcharge de service et des dépenses excessives. Sur son réquisitoire, le Conseil arrêta qu il se porterait en masse à la Convention pour lui demander que les prisonniers du Temple fussent envoyés dans les prisons ordinaires et traités comme les autres détenus.
Le Comité de salut public manda sur-le-champ le procureur général de la Commune, lui fit apercevoir les suites
que pourrait avoir la mesure proposée, et l'arrêté demeura sans exécution.
Les membres de la Commune voulurent alors faire mettre
(Dessiné d'après nature par Bonneville).
Fouquier-Tinville.
en jugement Madame Elisabeth, ou plutôt livrer aux bourreaux leurs complices une nouvelle victime tombée du faîte des grandeurs. Malgré toutes leurs recherches, les muni-
MEMOIRES SUR LOtJIS XVII.
cipaux ne trouvèrent aucune pièce, ni même aucun prétexte qui pût servir à leur abominable dessein. Mais, de concert avec Simon et sa femme, ils employèrent une machination aussi atroce que celle qui avait été pratiquée par Hébert.
En conséquence, les commissaires de la Commune dressèrent, le 3 décembre 1793, un procès- verbal où l'infâme geôlier contraignit encore de paraître un enfant accablé de plus en plus sous le poids du malheur. Dans oet acte qui serait révoltant s'il n'était absurde, les deux princesses détenues au Temple étaient accusées a d'avoir quelques intelligences ou correspondances avec quelqu'un et de fabriquer des assignats ». Les commissaires ajoutaient : a Que, d'après ces déclarations, ils avaient fait une visite très exacte dans l'appartement des détenues, et qu'ils n'y avaient rien trouvé qui pût donner de l'inquiétude!... > Cette dénonciation parut si ridicule au Conseil général qu'il n'osa pas suivre l'accusation.
L'on voit que le malheureux prince était sans cesse obsédé par ses geôliers et par les commissaires. La reine, qui avait jugé d'où partaient toutes ces suggestions perfides, avait réduit d'un seul mot à leur valeur ces prétendues déclarations. Dans son interrogatoire, le président du Tribunal révolutionnaire opposait à cette princesse de semblables révélations : « Il est bien aisé, répondit T'auguste mère, de faire dire à un enfant de huit ans tout ce qu'on veut. »
Cette infortunée souveraine, prévoyant que les (Calomniateurs feraient encore usage de cet affreux moyen, s'exprima ainsi dans la lettre touchante et sublime ou testament, qu'elle écrivit le jour de sa mort à Madame Elisabeth : a J'ai à vous parler d'une chose bien pénible à mon cœur. Je sais que cet enfant doit vous avoir fait de la peine; pardonneziui, ma chère sœur, pensez à l'âge qu'il a et combien il est facile de faire dire à un enfant ce qu'on veut, et même ce qu il ne comprend pas. »
Un voile impénétrable a couvert d'ailleurs tout ce qui se passa a la tour du Temple concernant le jeune prince. Le
MÉMOIRES SUR LOUlS XVÎl.
19 janvier 1794, il fut remis entre les mains des commissaires de la Commune par Simon qui, las d'exercer les traitements les plus horribles envers un enfant, demanda, dit-
Fonlaine del. I^e Beau, sculp.
Madame Elisabeth à dix ans.
on, à rentrer dans le Conseil général dont il était membre. La résignation de la victime avait triomphé de l'atrocité du bourreau.
Après le départ de Simon, les malheurs du roi ne firent que changer de nature, parce que c'étaient toujours les meurtriers de sa famille qui, avec Chaumette et Hébert, dirigeaient tout ce qui concernait le Temple. Le moindre signe d'intérêt pour les augustes prisonniers était un crime.
L'on va en juger. Le 27 mars suivant, il fut question de renouveler la Commission de sept membres pris dans le Conseil général et chargés spécialement de la surveillance de la tour. Cressant est proposé : plusieurs s'opposent à son admission. On lui reproche d'avoir plaint le sort du jeune Louis, d'avoir même recueilli les noms de ceux qui montaient journellement au Temple. Après une longue discussion, Cressant est exclu du Conseil, et il est envoyé sur-lechamp à l'administration de la police. Interrogé, l'on reconnut que c'était un homme peu révolutionnaire, mais comme il n'était établi aucun fait grave contre lui, les choses en demeurèrent là. Cette exclusion fut heureuse pour Cressant, puisqu'elle le sauva de l'échafaud, où furent envoyés tous les membres qui siégèrent à la Commune, le 9 thermidor suivant.
Tandis que le Conseil général excluait les commissaires qui témoignaient de la sensibilité pour les illustres prisonniers, les dominateurs de la Convention envoyaient à la mort l'agent de la Commune, Hébert, et les autres chefs de sa faction, devenue redoutable. Couthon les accusait particulièrement d'avoir fait passer des lettres et de l'argent au Temple pour favoriser l'évasion du jeune roi. Bientôt ces dominateurs se divisèrent et le parti qui triompha précipita sur l'échafaud Danton, Lacroix et plusieurs autres députés, comme complices d'une conspiration tendant (qui le croirait!) à rétablir la monarchie. Mais ces réactions prouvaient l'existence morale de la royauté; elles prouvaient que Louis XVII était toujours le point de mire sur lequel tous les Français portaient sans cesse leurs regards. Les anarchistes,^ poursuivis par les remords, éprouvaient à son nom les craintes, les frayeurs qu'ils n'inspiraient que trop aux
amis de l'ordre; ceux-ci, à ce nom sacré, sentaient renaître leur courage et leurs espérances; hommage involontaire chez les uns, irrésistible chez les autres, mais rendu par tous à l'Autorité, au Roi légitime.
La terreur était partout à son comble, et les illustres prisonnières, plus surveillées, plus resserrées que jamais, ne pouvaient plus obtenir aucune nouvelle du jeune roi. Madame Elisabeth s'était entièrement occupée d'entretenir dans le cœur de Madame Royale ces vertus sublimes qui font aujourd'hui l'admiration de la France et l'admiration du monde, lorsque le 9 mai, pendant la nuit, on vint l'arracher des bras de cette princesse. Accablée d'injures, traînée dans un fiacre, la sœur de Louis XVI était conduite à la Conciergerie et, le lendemain, jugée, condamnée, exécutée (i).
(i) « Entre toutes les victimes de la Révolution^ dit M. de lîcauchesne {Etudes sur Madame Elisabeth)^ il n'en est pas de plus illustre, de plus pure que Madame Elisabeth. » Elisabeth-Marie- Philippine-Hélène de France naquit à Versailles le 23 mai 1764, du Dauphin fils de Louis XV et de Marie-Joséphine de Saxe, sa seconde femme, dont elle fut le dernier enfant. Orphelioc de très bonne heure elle fut élevée, par M""® d'Aumale et M™« de ?Iackau, dans les principes d'une piété austère, et parut à la cour pour la première fois à l'époque du mariage de son frère Louis XVI, alors Dauphin, et de Marie-Antoinette. « Ses yeux bleus, d'une douceur infinie, dit un de ses biographes (A. Cordier : Madame Elisabeth de France), donnaient à sa figure une empreinte de sensibilité et de suave mélancolie qui lui attiraient tous les cœurs. Une bouche agréable, un teint d'une blancheur éclatante, des manières pleines de dignité fixaient sur elle les regards... Aussi les prétendants à sa main ne manquèrent point malgré qu'elle fût peu mondaine. Le prince de Portugal se présenta d'abord, les choses allèrent même assez loin, mais une intrigue de cour fit échouer ce mariage pour lequel la princesse marquait de l'éloignement ; puis ce fut le futur roi de Sardaigne, alors duc d'Aoste, enfin, l'empereur d'Autriche Joseph II, veuf depuis peu, manifesta lui aussi l'intention de l'épouser. » Madame Elisabeth voyait s'échafauder et disparaître tous ces projets avec la même indifférence : « Je ne peux épouser que le fils d'un roi, aurait-elle dit; et le fils d'un roi doit régner sur les Etats de son père ; je ne serais plus Française, je ne veux pas cesser de l'être. » Au reste, cm la voyait peu à la cour; la charmante résidence du Petit-Montreuil,
Malgré les dangers de plus en plus imminents d'être soupçonnés de royalisme, les agents fidèles poursuivaient leurs plans, souvent dérangés ou trahis, de relever le trône. Un des plus actifs et des plus persévérants fut sans doute M. le baron de Batz qui avait été l'un des membres de l'Assemblée constituante.
Si l'on en croit un rapport fait à la Convention, le 15 juin 1794, par Elie Lacoste, au nom du Comité de sûreté
qui lui avait été donnée en 1781 par Louis XVI {Revue de Ihisioire de Versailles, 1904), avait à ses yeux plus de charmes que les splendeurs de Versailles. L'été, presque chaque jour, on l'y voyait, heureuse de cette retraite, où les importuns ne pénétraient pas. Les journées s'écoulaient en pratiques de piété, en bonnes œuvres. Les travaux de la campagne étaient aussi fort en faveur et, comme à Trianon, il y avait à Montreuil une laiterie, des vaches et leur vacher suisse. Le reste du temps se passait en visites à Madame Louise, retirée au Carmel, et à la maison de Saint-Cyr. On voyait peu Madame Elisabeth dans l'intérieur de la famille royale, sa piété s'accommodant mal des mondanités frivoles où se complaisait sa belle-soeur; combien elle leur préférait la société de ses amies : M"" de Causans et Angélique de Mackau, mariées par ses soins, l'une à M. de Raigecour, l'autre au marquis de Bombelles, et avec lesquelles elle échangeait les charmantes lettres étudiées récemment par le comté Fleury.
Cependant, les événements du dehors ne laissaient pas indifférente Madame Elisabeth qui, dès 1786, se rapprocha de son frère, sur l'esprit duquel elle ne tarda pas" à prendre une grande influence. Déjà opposée aux idées nouvelles par sa naissance et par son éducation. Madame Elisabeth fut encore froissée dans ce qu'elle avait de plus cher par la politique religieuse de l'Assemblée constituante. Son zèle contre-révolutionnaire dépassait même celui de Marie- Antoinette, dont l'esprit plus ouvert et la piété' moins austère se seraient mieux accommodés d'une évolution progressive. Aussi bien ne tint-il pas à elle que le roi ne prît des mesures de rigueur : « Nous sommes perdus, lit-on dans une de ses lettres, SI le roi n'a pas l'énergie de faire tomber deux ou trois têtes. » Lorsque Louis XVI se décide à se rendre à l'Assemblée nationale, le 4 février 1790, il trouve encore devant lui la résistance obstinée de sa sœur : (( Je regarde la guerre civile comme nécessaire, écritelle à cette époque... l'anarchie ne pourra jamais finir sans cela ; plus on retardera, plus il y aura de sang répandu. » Aussi bien, ses frères ni ses tantes ne parvinrent-ils pas à lui faire aban-
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générale, M. le baron de Batz était l'un des trésoriers de l'armée royale en France. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dénoncé comme ayant promis un million pour assurer l'évasion de la reine de la Conciergerie, il trouva le moyen de faire arrêter ses dénonciateurs et de rester libre pendant tout le régime de la Terreur. Suivant le rapport dont nous parlons, le baron de Batz, chef d'une entreprise fort habilement combinée pour le rétablissement de la monarchie, avait
donner son poste de combat : « Pour moi, j'ai juré de ne jamais quitter mon frère, et je tiendrai mon serment. » {Lettre du 2Ç mai JjSç-) Du 5 octobre au 10 août, elle partagea les angoisses et les dangers de la famille royale, et, quand les portes du Temple se furent refermées sur eux, les biographes nous montrent Madame Elisabeth aux côtés du roi, lui faisant la lecture, travaillant à l'aiguille avec Marie-Antoinette, soutenant leur courage au milieu des épreuves que peut-être, par son obstination, elle avait un peu contribué à amasser sur leurs têtes.
Elle reçut les derniers adieux de Louis XVI le 20 janvier 1793, et ceux de Marie-Antoinette le 2 août de la même année. En octobre suivant, pendant que s'instruisait le procès de la reine, Hébert et Chaumette lui firent subir l'odieux interrogatoire destiné à établir que Marie-Antoinette avait souillé le Dauphin. Après le départ de la reine, les commissaires de la Commune la maintinrent au Temple confinée avec Madame Royale dans une cuisine sans meubles. Le 9 mai 1794 elle fut transférée à la Conciergerie, car pendant le procès de Marie-Antoinette on avait découvert que le comte de Provence et le comte d'Artois entretenaient une correspondance suivie avec leur sœur et recevaient d'elle des avis et de l'argent, notamment des sommes importantes provenant de la vente de ses diamants. Le jugement eut lieu le lendemain ; vingt-trois autres accusés, parmi lesquels on remarquait M™® de Senozan, sœur de Lamoignon de Malesherbes, cinq membres de la famille de Bricnne, M""® de Montmorin et son fils (Campardon, Tribunal révolutionnaire, t. I, p. 318 et suiv.) comparaissaient avec Madame Elisabeth devant le tribunal révolutionnaire. En dehors des griefs mentionnés plus haut, Fouquier-Tinville lui reprocha d'avoii coopéré à toutes les trames, à tous les complots formés par ses infâmes frères, par la scélérate et impudique Antoinette ; on l'avait vue aux côtés de la reine au banquet des gardes du corps; les gardes blessés dans la bagarre qui suivit le banquet des Champs-Elysées avaient été pansés de ses mains ; surtout, au 10 août, elle avait pris, à l'action engagée entre Ips
choisi son domicile à Charonnc, dans un lieu de plaisance, appelé l'Ermitage, dépendant du château de Bagnolet C'est de là que partait la correspondance avec les agents éloignés. On avait eu soin de le colorer d'un vernis patriotique; les détails qu'elle renfermait étaient tracés en signes invisibles dans les interlignes des journaux les plus en faveur : les correspondants approchaient du feu ces feuilles, et ils voyaient se retracer à leurs yeux les ordres des chefs, les
patriotes et les satellites de la tyrannie, une part activej poussant le zèle jusqu'à servir les ennemis du peuple, à leur fournir des balles qu'elle avait mâchées elle-même; enfin, en prodiguant au petit Capet les soi-disant honneurs du trône, elle entretenait en lui l'espérance de succéder à son père, et provoquait ainsi le rétablissement de la royauté.
Dumas dirigeait les débats, qui furent très courts, l'accusée s'étant bornée à opposer des dénégations aux questions qui lui étaient adressées. Reconnue coupable à l'unanimité, Madame Elisabeth fut condamnée à mort. Ramenée dans la prison, elle passa ses derniers moments à relever le courage de ses compagnons d'infortune. Vers 4 heures du soir, les charrettes du bourreau vinrent chercher les condamnés. Une horde de forcenés suivait le cortège, proférant des injures. Madame Elisabeth les subit avec résignation, occupée tout entière, dit-on, à préparer à la mort une vieille femme placée à côté d'elle.
Enfin, on arriva place de la Concorde. La sœur de Louis XVI, comme étant la plus coupable, devait être exécutée la dernière : elle prit place sur la banquette disposée au pied de la guillotine, et ses compagnons de supplice la saluèrent respectueusement en montant à l'échafaud. Suivant les biographies royalistes, Madame Elisabeth gravit d'un pas ferme les degrés de l'échafaud; ni la longue attente, ni la vue des corps sanglants n'avaient ébranlé son courage; mais ce fut avec la plus vive émotion' qu'elle dit au bourreau qui lui enlevait son fichu : « Au nom de Dieu, Monsieur, couvrez-moi ! » Elle reçut enfin la mort. M. Campardon soutient avec plus de raison la version contraire. La longueur de l'attente (il avait fallu, le 2 août, quatre minutes pour exécuter la seule Marie-Antoinette), les coups sourds du couperet, qui tomba vingt-trois fois de suite, la vue du sang qui coulait en nappes de la sinistre machine avaient épuisé la force de résistance de Madame Elisabeth, .elle défaillit en montant l'échelle de la guillotine, et le bourreau n'ajusta sur la planche fatale qu'ui\ corps inerte.
progrès de l'entreprise ou les retards quelle éprouvait.
M. de Batz s'était d'abord entouré de MM. le marquis de Pons, de Sombreuil père et fils, du prince de Rohan-Rochef ort, de MM. de Montmorency-Laval, de la Guiche, de Marsant, et du prince de Saint-Maurice.
Il fut enfin dénoncé lui-même ; prévenu à temps, il parvint à s'échapper. Il n'en fut pas de même des personnes respectables que nous avons nommées ; elles furent traduites au Tribunal révolutionnaire avec d'autres individus qu'elles ne connaissaient point, mais que par une monstruosité digne de ce temps, le rapporteur Elie Lacoste accusa d'avoir agi de complicité. Tous furent condamnés à mort le 17 juin 1794 pour avoir tenté le rétablissement de
la royauté.
Que dire d'une prétendue conspiration attribuée à Catherine Théos? Des commissaires de la Convention avaient découvert, au château de Saint-Cloud, un portrait en pied du Dauphin, peint par la célèbre M'"' Lebrun. Dans un rapport imaginé par le député Vadier, il prétendit que ce portrait avait été mystérieusement caché derrière un lit ; qu'il devait être inauguré aux Ecoles de Droit, près du Panthéon, et qu'il était réservé à l'exécution d'un projet tendant à la restauration du trône dans la personne du jeune roi. Cette fable ridicule ne servit qu'à démontrer que ces inventeurs de conspirations avaient épuisé l'art de leur tactique infernale.
Quoi qu'il en soit de ces différents projets, ils fournissaient aux tyrans de la France des motifs pour rendre de plus en plus affreuse la captivité du jeune roi. On avait placé deux brigands, à figure horrible, pour veiller jour et nuit autour du lieu où l'innocente victime était renfermée. Qui pourrait, sans verser des larmes, décrire sa déplorable situation ! Il vivait seul dans une chambre obscure, qu'il était obligé de balayer lui-même, s'il voulait y conserver quelque propreté, précaution que l'absence de ses forces, affaiblies par la mauvaise nourriture et le défaut d'exercice
ne lui permit pas longtemps de prendre. Dès ce moment, il coucha dans un lit qui n'était jamais remué et au milieu des ordures que ses gardiens ne se dppnaient pas la peine d'enlever. Ne changeant presque jamais de linge, il éprouva bientôt toutes les suites d'une malpropreté qui, reproduite partout et sur lui-même, eût suffi pour miner lentement et réduire enfin les faibles restes de son existence débile.
Toute communication lui étant interdite, il ne voyait pas même la main qui lui faisait passer des mets grossiers, par une espèce de trou pratiqué dans sa chambre ; il n'entendait d'autre bruit que celui des verrous. A la fin du jour, une voix barbare lui criait de se coucher, parce qu'on ne voulait pas lui donner de la lumière. Encore, s'il eût pu goûter les douceurs du sommeil ! Mais à peine était-il endormi que l'un des cerbères, imitant les manières de Simon, se faisait un plaisir cruel de réveiller le prince en sursaut, et lui criait : a Cap>et ! où es-tu ? dors-tu ?
a — Me voilà, disait l'enfant à moitié endormi et tout tremblant.
a — Viens ici, que je te voie.
c — Me voilà, que me voulez-vous?
Louis XVII.
(D'après Deseine).
fi
« — Te voir ; va te coucher, housse ! » Deux ou trois heures après, l'autre brigand recommençait le même manège et l'enfant était obligé d'obéir.
(Kst. anglaise) (Bihl. nat.)
cLamabit ad me OrphanUs et eluS eXaVdIam vocem et IRa EXardescet et interficiam vos GlAdio et erunt fiLii orphani et muLieres vldu^^.
Exode, chap. 22.
Louis XVII, Rex Galliae.
Ce n'est qu'avec de pénibles efforts que nous sommes parvenus à retracer ces horribles images. Accablé de cette situatien affreuse et de tant de tortures, l'infortuné prince conçut
contre les auteurs de ses maux et des malheurs de sa famille une indignation si vive que dès ce moment il prit la ferme
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Out^rin «lel
Neiflel, P'Milp.
Robespierre,
résolution de ne rien leur demander, de ne plus leur répondre, aimant mieux se priver absolument de tout que de recourir, pour quoi que ce fût, non pas à des hommes, mais à des monstres qui lui inspiraient un mépris aussi profond.
L'on reconnaîtra aisément, dans la suite, que les motifs allégués par les persécuteurs du jeune roi, de sa détermination à leur égard, sont absolument illusoires : le silence de l'auguste enfant, les exceptions qu'il y a mises, achèveront,
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au contraire, de démontrer la bonté de son cœur et la grandeur de son caractère.
Sans doute, après la chute de Robespierre et de ses complices, la France parut moins opprimée. Les amis de l'ordre, de plus en plus nombreux, tentaient le retour à la monarchie, mais dirigés alors, comme dans tous les temps, par des chefs timides ou souvent déconcertés, parce qu'on ne cessait de déclamer à la tribune contre les royalistes, ils n'agissaient qu'avec beaucoup de circonspection. Ainsi la France n'avait fait que changer de maîtres, ixussi jaloux que les précédents de la priver de son roi légitime. La Convention conserva donc le même esprit, et Louis XVII, moins maltraité peut-être dans sa prison, n'en fut pas mieux traité par les gouvernants (i) ; car parmi les régicides, les uns, redoutant les mouvements de l'intérieur pour le rétablir sur le trône, demandaient à grands cris son éloignement ; les
^ (i) On retrouve, dans les Mémoires de Barras, le récit de sa visite au Temple après Thermidor. Nous publions ici le texte rétabli sur le manuscrit même par M. Georges Duruy :
<( Le Comité de salut public me fit prévenir qu'on annonçait l'évasion des prisonniers du Temple qui étaient sous ma responsabilité. Je fus au Temple. Je trouvai le jeune prince dans un berceau au milieu de la chambre, il était accroupi, il s'éveilla ave-: peine, il était revêtu d'un pantalon et d'une veste de drap gris. Je lui demandai comment il se trouvait et pourquoi il ne couchait pas dans le grand lit. Il me répondit : <( Mes genoux sont enflés et me font souffrir aux intervalles (sic\ lorsque je suis debout ; le petit berceau me convient mieux. «J'examinai les genoux, ils étaient trè5 enflés ainsi que les chevilles et que les mains, son visage était bouffi, pale.' Après lui avoir demandé ce- qjui-lVii était liécôssaire et l'avoir engagé à se promener, j'en., donnai .l'ordre aux commissaires et les grondai de la mauvaise tenue de là chambre. « De là,, je montai chez Madame, elle était' habillée de bonne heure et debout, la chambre était proipre. « — Le bruit de la nuit « vous a sans doute éveillée, lui dis-je, avez-vous quelques réel a.- « mations àme faire et tous donne-t-on ce, qui vous est néces- « saire ?» Madame- me répondit qu'oui, qu'elle avait entendu le bruit de la nyit, qu'elle me remerciait et me priait de faire prendre soin de son frère. Je l'assurai que je m'en étais déjà occupé.
« Je me rendis au Comité de salut public : Tordre n'a point été
autres, prévoyant l'appui que le jeune roi trouverait dans les cours étrangères, le considéraient comme un otage nécessaire à leur sûreté. Quant aux meneurs des Comités, oseronsnous récrire ?... Ils attendaient en silence l'horrible succès de leur barbarie envers lui !... Tous, dans les discussions où le nom du jeune roi se trouvant amené, continuaient à ne le, désigner que par les expressions les plus grossières et les, plus révoltantes. Nous nous abstiendrons de reproduire leur^ vociférations.
Veut-on juger de la perplexité des Conventionnels quand, il s'agissait de statuer sur le sort de l'auguste prisonnier? Nous citerons les phrases que nous pouvons écrire, d'une diatribe proférée par le député Duhem, le. 21 septembre'1794. • '
troublé au Temple, mais le prince est dangereusement malade.' J'ai ordonné qu'on le fît promener et fait appeler M. Dussault, il est urgent que vous lui adjoigniez d'autres médecins, qu'on examine son état, et qu'on lui porte, tous les soins que commande son état. Le Comité donna des ordres en conséquence. ' »
La relation laissée par Madame Royale de cette visité confirme le récit de Barras :
« Tel était, écrit-elle, notre état quand le c) thermidor arriva. ; j'entendis battre la générale et sonner le tocsin ; je fus très inquiète. Les municipaux qui étaient dans le Temple ne bougèrent pas. Quand on m'apporta à dîner, je n'osai demander ce qui se passait ; enfin, le 10 thermidor à dix heures du matin, j'entendis un bruit affreux au Temple. La garde criait aux armes, le tambour rappelait, les portes s'ouvraient et se fermaient. Tout ce tapage était occasionné par une visite des membres de l'Assemblée nationale qui venaient s'assurer si tout était tranquille. J'entendis les verrous de la porte de mon frère qu'on ouvrait ; je me jetai hors de mon lit et j'étais habillée quand les membres de la Convention arrivèrent chez moi ; Barras était du nombre ; ils étaient en grand costume, ce qui m'étonna, n'étant pas accoutumée à les voir ainsi et craignant toujours quelque chose. Barras me parla, m'appela par mon nom, et fut étonné de me trouver levée ; on me dit encore plusieurs choses auxquelles je ne répondis pas. Ils partirent et je les entendis haranguer les gardes sous les fenêtres et leur recommander d'être fidèles à la Convention nationale. Il s'éleva un cri dé : Vive la République ! Vive la Convention ! La garde fut doublée ; les trois municipaux qui étaient au Temple y restèrent huit jours. »
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a Et moi aussi, secria-t-il, il y a longtemps que je demande pourquoi il existe parmi nous un point de rassemblement pour l'aristocratie; comme si un peuple qui a eu le courage de conquérir sa liberté, de... pouvait conserver encore dans son sein un rejeton héritier présomptif de la royauté ! Mais c'est ici un acte de souveraineté : il faut qu'il soit profondément médité... Nous avons en France deux nations : les royalistes et les républicains; vous n'aurez point de paix, point de sécurité, tant que l'une de ces nations pourra inquiéter la patrie... » Duhem conclut par demander l'expulsion de tous les membres de la famille royale et de tous ceux qui étaient suspects, aux termes du gouvernement révolutionnaire.
Un exemple suffira pour prouver combien la conduite et les discours des anarchistes étaient contradictoires, œ Lorsqu'il fut question de rappeler dans le sein de l'assemblée les députés qui en avaient été chassés après la journée du 31 mai, Merlin de Doucd, alors membre du Comité de salut public, demanda à ceux de ses collègues qui en firent la proposition, <c s'ils voulaient ouvrir les portes du Temple », c'est-à-dire placer le jeune fils de Louis XVI sur le trône. Quel rapport pouvait-il y avoir entre l'enfant détenu au Temple ou ceux qui voulaient que la couronne lui fût rendue, et des députés qui avaient concouru à l'extermination de son père et à l'expulsion de toute sa famille?... Cependant ce fut sur le rapport de Merlin que ces députés furent ensuite rappelés. »
Mais rien ne peut mieux établir les intentions des gouvernants à l'égard de Louis XVII, que la pièce que nous allons transcrire. Son importance nous oblige à la donner en erîfier : elle seule fait connaître la véritable situation du jeune roi après le 9 thermidor. C'est ainsi que s'exprima le député Mathieu, membre du Comité de sûreté générale, dans la séance du 2 décembre 1794 :
« Citoyens, je viens, au nom du Comité de sûreté générale, donner le démenti le plus formel au récit calomnieux
IIO
et royaliste inséré depuis plusieurs jours dans des feuilles publiques et répété avec une sorte d'affectation au moins très répréhensible. Le Comité y est représenté comme ayant donné des instituteurs aux enfants Capet, enfermés au Temple, et
porté des soins presque paternels pour assurer leur existence et leur éducation.
« Voici le journal et l'article dont les autres P ériodist es n'ont été que les trop dociles échos. C'est le Courrier universel du 6 frimaire (26 novembre), rédigé par Nicolle. Pou jade et Bertin l'aîné :
« Le âls de « Louis XVI profitera « aussi de la révolu- « tion du 9 thermidor, a On sait que cet en- « faut avait été abana donné aux soins du « cordonnier Simion, « digne acolyte de Robespierre, dont il a^ partagé le sup- « plice : le Comité de sûreté générale, persuadé que, pour « être fils d'un roi, on ne doit pas être dégradé au-dessous « de l'humanité, vient de nommer trois commissaires, € hommes probes et éclairés, pour remplacer le défunt « Simon. Deux sont chargés de l'éducation de cet orphelin : .« le troisième doit veiller à ce qu'il ne manque pas du né- € cessaire comme par le passé. »
« Le premier devoir du Comité, continua Mathieu, pour écarter cette fable du royalisme, est de présenter à la Con-
^Uibl. nat.j
Barras.
vention un récit simple des mesures par lui prises pour assurer le service du Temple et la garde des enfants. du tyran. ...
« A l'époque du 9 thermidor, un nouveau gardien avait été placé au Temple par le Comité de salut public : un seul gardien a depuis paru insuffisant au Comité de sûreté générale. Un citoyen d'un républicanisme éprouvé fut demandé à la Commission de la police administrative de Paris; indiqué par elle, il fut adjoint au premier pour remplir cette fonction ; et comme aux yeux des hommes prévenus et ombrageux la permanence de deux individus au même poste éveille l'idée d'une séduction possible avec le temps, pour compléter et assurer d'autant mieux la détention des enfants du tyran, le Comité arrêta que chaque jour et successivement l'un des Comités civils des quarante-huit sections de Paris fournirait im membre pour remplir vingtquatre heures les fonctions de gardien, concurremment avec les deux nommés à poste fixe.
a Le Comité a regardé cet ensemble de mesures comme nécessaire, pour ôter au récit fabuleux tout air de vraisemblance, et à la malveillance, soit active, soit calomniatoirey tout prétexte de plaintes ou d'agitations.
« Pour la partie militaire du service de ce poste, le Comité de sûreté- générale s'est- concerté- avec le Comité militaire. Plusieurs représentants l'ont visité, et les deux Comités se sont persuadés que le service se faisait avec exactitude et ponctualité.:
« Par cet exposé, l'on voit que le Comité de sûreté générale n'a eu en vue que le matériel d'un service confié à sa surveillance; qu'il a été étranger à toute idée d'améliorer la captivité des enfants de Capet y ou de leur donner des instituteurs. Le Comité et la Convention savent comment on fait tomber la tête des roisy mais ils ignorent comment on élève les enfants.
« Si le royalisme voulait élever la voix, il serait à l'instant anéanti : pour en ôter la pensée aux amis de la chose
publique, et prévenir les conspirations qui trop souvent sont le produit de la faiblesse des gouvernements, le Comité doit annoncer qu'il a pris dans cette circonstance des mesures contre les coupables, et qu'il saura, fidèle aux principes, faire respecter les lois, et empêcher qu'on ne provoque une perfide pitié sur les restes de la race de nos tyrans, sur cet enfant orphelin auquel il semble qu'on voudrait créer des destinées. »
S*il était besoin d'une nouvelle preuve que les meurtriers de Louis XVI et de la famille royale ne voulaient point même laisser échapper leur dernière victime, que l'on considère leur conduite dans la séajice du 28 du même mois! Ce jour-là, Bentabolle avait dénoncé avec beaucoup de véhémence un ouvrage intitulé : Le Spectateur français fendant le Gouvernement révolutionnaire^ que M. de Lacroix, ancien magistrat, venait de publier, et dans lequel il exprimait le désir que le peuple fût consulté individuellement sur la Constitution de 1793 pour ôter, disait-il, toute espèce de doute aux puissances étrangères qui semblaient ne pas croire à la sincérité du vote pour cette acceptation. Moyen adroitement imaginé par l'auteur pour faire rejeter cette Constitution par le peuple, et pour le mettre dans le cas de redemander ses souverains légitimes.
Après des débats très animés, Lequinio s'élance à la tribune en s'écriant :
€ Déjà depuis plusieurs jours il est manifeste à tout iiomme que les malveillants et les intentions perfides des royalistes prennent une nouvelle action. Jamais vous n'imposerez silence aux royalistes si vous ne leur ôtez l'espérance tjui leur reste : je veux parler du dernier rejeton... On a déjà demandé l'expulsion de cet enfant. Je demande que vos Comités de gouvernement prennent des mesures et vous [3résentent les moyens de purger le sol de la liberté du seul vestige de royalisme qui y reste. »
Certes! la France entière aurait applaudi à des mesures ^ui, en la privant pour quelque temps de la présence de son
jeune roi, auraient soustrait l'auguste prisonnier à tous les maux dont il était accablé, et nous eussent sans doute conservé des jours aussi précieux.
A peine Lequinio eut-il prononcé son discours dont nous avons dû taire les expressions atroces, que les dominateurs de la Convention firent encore renvoyer la demande à leurs comités, mais pressés par tous les partis de s'expliquer sur une proposition tant de fois réitérée, ils annoncèrent enfin que la discussion de cette importante question s'ouvrirait le lendemain du fatal anniversaire.
En effet, le 22 janvier 1795, Cambacérès, au nom des Comités de salut public, de sûreté générale et de législation réunis, fit un rapport qu'il termina en disant : « Jusqu'ici la prudence avait écarté la question dont il s'agit; aujourd'hui, les circontances paraissent exiger qu'elle soit examinée, autant pour déjouer des espérances criminelles que pour fixer irrévocablement l'opinion du peuple. Il y a peu de danger à tenir en captivité les mdividus de la famille Capet : il y en a beaucoup à les expulser. » D'après ces motifs, Cambacérès proposa de passer à l'ordre du jour sur la mise en liberté des Bourbons détenus au Temple... Son avis fut adopté presque sans discussion. Les régicides ne tardèrent pas d'obtenir l'affreux résultat de leurs horribles combinaisons.
Les progrès de la maladie du royal enfant devinrent sî effrayants que la municipalité de Paris crut devoir en prévenir le Comité de sûreté générale et lui. envoya, dans le courant de février 1795, des commissaires chargés de lui annoncer « le danger imminent que couraient les jours du prisonnier ». On interrogea les commissaires sur la nature de ces dangers; ils répondirent que le jeune prince avait des grosseurs à toutes les articulations, surtout aux genoux, qu'il voulait toujours rester assis ou couché, refusant toute espèce d'exercice ; ils ajoutèrent qu'on n'en pouvait arracher un seul mot; que ce refus d'exercice, ce silence absolu dataient du 5 octobre 1793, jour où la violence dr- deux
scélérats, Hébert et Simon, lui avait fait signer l'horrible interrogatoire dont nous avons parlé, et qu'ils ne doutaient pas que ce ne fût la cause de ce procédé extraordinaire.
Sur ce rapport, le Comité de sûreté générale nomma H. Harmand, de la Meuse, l'un de ses membres, ayant la police de Paris dans sa division, pour aller au Temple constater les faits, prendre les mesures provisoires et rendre compte de tout ce qui était relatif aux prisonniers d'Etat
Laissons M. Harmand lui-même parler de cette mission (i) :
« Mon cœur y volait, dit-il, mais comme je n'ai pas voté la mort du roi, et que les préventions attachées à l'opinion contraire prévalaient alors, je délibérai; et les connaissances locales ne me permettant pas de douter que si, à mon retour du Temple, je faisais un rapport favorable aux illustres prisonniers, je serais écouté avec une prévention nuisible pour eux et pour moi ; et n'étant pas capable d'en faire un contraire, je demandai qu'on m'adjoignît quelques membres du Comité.
« On nomma MM. Mathieu et Reverchon, tous deux membres aussi du Comité, et j'espère que ce que je vais dire ne les offensera pas.
« Une préoccupation dont je n'ai pas été le maître ne m'a pas permis de garder la date précise de notre visite au Temple, mais voici les faits :
« Nous arrivâmes à la porte, sous l'affreux verrou de laquelle était enfermé le fils innocent, le fils unique de notre roi, notre roi lui-même.
« La clef tourne avec bruit dans la serrure, et la porte ouverte nous offre une petite antichambre fort propre, sans autre meuble qu'un poêle de faïence qui communiquait dans la pièce voisine par une ouverture dans le mur de séparation, et que l'on ne pouvait allumer que par cette antichambre : les commissaires nous observèrent que cette pré-
(i) Le ton du récit se justifie pa^- ce fait qu'il a été publié en 1814.
caution avait été prise pour ne pas laisser du feu à la discrétion d'un enfant.
a Cette autre pièce était la chambre du prince, et dans laquelle était son lit; elle était fermée en dehors, il fallut
F. Bon ne ville del. et sculp.
(Bibl. nat )
Le Dauphin.
encore l'ouvrir ; ce mouvement de clefs et de verrous porte à l'âme un noir d'autant plus pénible que la réflexion ne fait qu'y ajouter au lieu de la dissiper.
« Le prince était assis auprès d'une petite table carrée, sur laquelle étaient éparses beaucoup de cartes à jouer : quelques-unes étaient pliées en forme de boîte et de caisse
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d'autre élevées en châteaux; il était occupé de ces cartes lorsque nous entrâmes, et il ne quitta pas son jeu.
« Il était couvert d'un habit neuf à la matelot, d'un drap couleur ardoise ; sa tête était nue, la chambre propre et bien éclairée.
a Le lit se composait d'une couchette en bois, sans rideaux; le coucher et le linge nous parurent bons et beaux. Ce lit^ était derrière la porte, à gauche en entrant : plus loin, du même côté, était un autre bois de lit, sans couches, placé aux pieds du premier; une porte fermée entre les deux communiquait à une autre pièce que nous n'avons pas vue.
^ « Les commissaires nous dirent que ce lit avait été celui d'un savetier, nommé Simon, que la municipalité de Paris, avant la mort de Robespierre, avait établi dans la chambre du jeune prince pour le servir et le garder. On sait assez avec quelle atroce barbarie ce monstre s'est acquitté de ces deux fonctions.
« On sait que ce scélérat se jouait cruellement du sommeil de son prisonnier; que, sans égard pour son jeune âge, pour lequel le sommeil est un besoin si impérieux, il l'appelait à diverses reprises la nuit, en lui criant a Capet .. Ca- « pet?..,l^ prince répondait : « Me voilà, citoyen ..
« — Approche que je te voie, » répliquait le tigre.
« L'agneau approchait... L'exécrable bourreau sortait sa jambe du lit et, d'un coup de pied lancé partout où il pouvait atteindre, il étendait sa victime par terre, en lui criant : Va ie coucher, louvetemi. O Ciel ! et la vengeance divine se bornerait à la vie que ce monstre a perdue avec Robespierre!
« Ceci a déjà été écrit ; mais je le rapporte, parce que les commissaires nous en firent un récit dont le souvenir me fait frissonner chaque fois qu'il se présente.
« Après avoir reçu ces affreux détails préliminaires, je m'approchai du prince; nos mouvements ne semblaient faire aucune impression sur lui; je lui dis que le gouvernement, instruit trop tard du mauvais état de sa santé, et du refus qu'il faisait de prendre de l'exercice et de répondre aux
MÉMOIRES SÛR LOUIS ^Vl\. ^^^
questions qu'on lui faisait à cet égard ainsi qu'aux propositions qu on lui avait faites d'employer quelques remèL et de recevoir la visite d'un médecin, nous avait envoyés près de lui pour nous assurer de tous ces faits, et lui renouveler nous-mêmes en son nom, toutes ces propositions; que nous desirions qu'elles lui fussent agréables, mais que nous ^T^T':^'"''' d'y ajouter le conseil et le reproche même s 11 persistait a garder le silence et à ne vouloir point prendre
mren"H'%'"H "'" ''""^ ^"^^^^^^^ ^ lui proc4r les moyens détendre ses promenades et à lui offrir les objets
de distraction et de délassement qu'il pourrait désirer et St ^''^' ^''''^'''' ^'^"^ "^^ répondre, si cela lui con-
« Pendant que je lui adressais cette petite harangue, il me regardait fixement sans changer de position, et il m'écou-
un mot de réponse. ^
je Alors je repris mes propositions comme si j'eusse pensé qu il ne m avait pas entendu, et je les lui particularisai à peu près de cette manière :
. mavez-vous pas entendu, Monsieur, mais j'ai l'homieur
« de vous demander si vous désirez un cheval, un chien
« des oiseaux, des joujoux de quelque espèce que ce soit,
« un ou plusieurs compagnons de votre âge, que nous
« vous présenterons avant de les installer près de vous •
4 voulez-vous, dans ce moment, descendre dans le jardin
« ou monter sur les tours ; désirez-vous des bonbons, des
« gâteaux, etc. ? »
« J'épuisai en vain toute la nomenclature des choses qu'on peut désirer a cet âge : je n'en reçus pas un mot de réponse, pas même un signe ou un geste, quoiqu'il eût la tête tournée vers moi et qu il me regardât avec une fixité étonnante qui exprimait la plus grande indifférence.
« Alors je me permis de prendre un ton un peu plus prononce, et j'osai lui dire : . Monsieur, tant d'opiniâtreté
Ii8 * MÉMOIRES SUR LOUIS XVII.
c à votre âge est un défaut que rien ne peut excuser; elle a est d'autant plus étonnante que notre visite, comme vous « le voyez, a pour objet d'apporter quelque adoucissement « à votre situation, des soins et des secours à votre santé : a comment voulez-vous qu'on y parvienne si vous refusez « toujours de répondre et de dire ce qui vous convient? a Est-il une autre manière de vous le proposer? Ayez la « bonté de nous le dire, nous nous y conformerons. »
« Toujours le même regard ûxe, et la même attention, mais pas un seul mot.
« Je repris : a Si votre refus de parler. Monsieur, ne c compromettait que vous, nous attendrions, non sans « peine mais avec plus de résignation, qu'il vous plût de a rompre le silence, parce que nous devons en conjecturer a que votre situation vous déplaît moins, sans doute, que « nous le pensions, puisque vous ne voulez pas en sortir, c mais vous ne vous appartenez pas, tous ceux qui vous en- « tourent sont responsables de votre personne et de votre « état : voulez-vous les compromettre? Voulez-vous nous « compromettre nous-mêmes? Car quelle réponse pourrons- « nous faire au gouvernement dont nous ne sommes que « les organes? Ayez la bonté de me répondre, je vous en a supplie, ou bien nous finirons par vous l'ordonner »
« Pas un mot, et toujours la même fixité.
a J'étais au désespoir et mes collègues aussi : ce regard, surtout, avait un tel caractère de résignation et d'indifférence qu'il semblait nous dire : « QUE M'IMPORTE, ACHEVEZ c VOTRE VICTIME. »
« Je le répète, je n'en pouvais plus ; mon cœur se gonflait, et je fus prêt à céder aux larmes de la plus amère douleur; mais quelques pas que je fis dans la chambre me remirent et me confirmèrent dans l'idée d'essayer l'effet du commandement, ce que je tentai en effet, en me plaçant tout près et à la droite du prince, et en lui disant : « Monsieur, ayez la « complaisance de me donner la main. » Il me la présenta, et je sentis, en prolongeant mon mouvement jusqu'à Tais-
selle, une tumeur au poignet et une au coude, comme des nodus; il paraît que ces tumeurs n'étaient pas douloureuses, car le prince ne le témoigna pas.
« — L autre main, monsieur. » Il la présenta aussi, il n'y avait rien.
* — P^^^ettezy monsieur, que je touche aussi vos jambes « et vos genoux. » Il se leva. Je trouvai les mêmes grosseurs aux deux genoux, sous le jarret.
a Placé ainsi, le jeune prince avait le maintien du rachitisme et d'un défaut de conformation ; ses jambes et ses cuisses étaient longues et menues les bras de même, le buste très court, la poitrine élevée, les épaules hautes et resserrées, la tête très belle dans tous ses détails, le teint clair, mais sans couleur, les cheveux longs et beaux, bien tenus, châtains clairs.
« — Maintenant, Monsieur, ayez la complaisance de marcher. » Il le fit aussitôt, en allant vers la porte qui séparait les deux lits, et il revint s'asseoir sur-le-champ.
« — Pensez-vous, Monsieur, que ce soit là de l'exercice, et « ne voyez-vous pas, au contraire, que cette apathie seule « est la cause de votre mal et des accidents dont vous êtes « menacé ; ayez la bonté d'en croire notre expérience et notre « zèle, vous ne pouvez espérer de rétablir votre santé qu'en « déférant à nos demandes et à nos conseils, nous vous en- « verrons un médecin, et nous espérons que vous voudrez
Le Dauphin.
(D'après une miniature).
« bien lui répondre. Faites-nous signe au moins que cela « ne vous déplaira pas. »
« Pas un signe, pas un mot.
« — Monsieur^ ayez la bonté de marcher encore et un feu € flus longtemps. »
a Silence et refus : il resta sur son siège, les coudes appuyés sur la table; ses traits ne changèrent pas un seul instant; pas la moindre émotion apparente, pas le moindre étonnement dans les yeux comme si nous n'eussions pas été là, et comme si je n'eusse rien dit. J'observe que mes collègues ne parlèrent pas.
« Nous nous regardions avec étonnement et nous faisions quelques pas l'un vers l'autre pour nous communiquer nos réflexions, lorsqu'on apporta le dîner du roi.
« Nouvelle scène de douleur, il faut l'avoir vue et éprouvée pour le croire.
a Une écuelle de terre rouge contenait un potage noir, couvert de quelques lentilles; dans une assiette de la même espèce était un petit morceau de bouilli, noir aussi et retiré, et dont la qualité était assez marquée par ses attributs; une seconde assiette dont le fond était rempli de lentilles et une troisième dans laquelle étaient six châtaignes plutôt brûlées que rôties, un couvert d'étain, point de couteau ; les commissaires nous dirent que c'étai: l'ordre du Conseil de la Commune, et point de vin.
« Tel était le dîner du fils de Louis XVI, de l'héritier de soixante-six rois ! Tel était le traitement fait à l'innocence !
« Hé! qui pourrait tenir à ce sjx^ctacle et à ce souvenir du fils d'un roi, d'un roi lui-mcnio, d'un innocent enfin, forcé par la violence à se nourrir comme le plus malheureux de ses sujets!
« Pendant que l'illustre prisonnier faisait cet indigne dîner, mes collègues et moi nous exprimâmes par nos regards aux commissaires de la municipalité notre étonnement et notre indignation; et pour lui épargner en présence du
prince les reproches qu'ils méritaient je leur fils signe de sortir de l'antichambre : là nous nous expliquâmes comme nous sentions; ils nous répétèrent que c'était l'ordre de la municipalité, et que c'était encore pire avant eux.
« Dans l'antichambre, nous ordonnâmes que cet exécrable état de choses serait changé à l'avenir, et que l'on commencerait à l'instant même à ajouter à son dîner quelques friandises, et surtout du fruit. Je voulus qu'on lui procurât du raisin, qui était rare alors.
« L'ordre ayant été donné pour cela, nous rentrâmes. Il avait tout mangé. Je lui demandai s'il était content de son dîner. Point de réponse. S'il désirait du fruit? Point de réponse. Un instant après, le raisin arriva; on le plaça sur sa table et il le mangea sans rien dire. En désirez-vous encore? Point de réponse.
« Il ne nous fut plus permis de douter alors que toutes les tentatives de notre part pour en obtenir une réponse seraient inutiles : je lui fis part de notre détermination, et je lui dis qu'elle était d'autant plus pénible pour nous que nous ne pouvions attribuer son silence à notre égard qu'au malheur de lui avoir déplu ; que nous proposerions en conséquence au gouvernement de lui envoyer des commissaires qui lui seraient plus agréables.
a Même regard, mais point de réponse.
« — Voulez-vous bien. Monsieur, que nous nous retirions ? » Point de réponse.
a Cela dit, nous sortîmes; la première porte étant fermée, nous restâmes un quart d'heure dans l'antichambre à nous interroger mutuellement sur ce que nous venions de voir et d'entendre, et à nous communiquer nos réflexions et les observations que chacun de nous avait faites à cet égard, ainsi que sur le moral et le physique du jeune prince.
« D'après le récit que je viens de faire, qui est exact, et dont j'ai plutôt abrégé qu'étendu les détails, tout le monde peut faire et fera sans doute les mêmes réflexions et les mêmes observations que nous, mais je ne les répéter.^ pas
« J'ai dit les motifs auxquels les commissaires attribuaient le silence opiniâtre du prince. Je leur demandai dans l'antichambre si ce silence datait réellement du jour où la plus barbare violence lui avait fait faire et signer l'odieuse et absurde déposition... Ils renouvelèrent leur assertion à cet égard.
« Après avoir présenté cette anecdote à l'éternelle douleur des âmes sensibles, je la livre aux observateurs de la nature.
« Est-il possible qu'à l'âge de neuf ans, un enfant puisse former une telle détermination et y persévérer? C'est ce qui n'est pas vraisemblable sans doute, mais je réponds à ceux qui douteraient ou qui nieraient par un fait et par des témoignages que j'indique et auxquels on peut recourir.
« Quoi qu'il en soit, avant de sortir de l'antichambre du prince, mes collègues et moi nous convînmes que, pour l'honneur de la nation, qui l'ignorait, pour celui de la Convention qui, à la vérité, l'ignorait aussi, mais dont le devoir était d'en être instruite, pour celui de la coupable municipalité de Paris elle-même, qui savait tout et qui causait tous ces maux, nous nous bornerions à ordonner des mesures provisoires qui furent prises sur-le-champ, et que nous ne ferions pas de rapport en public, mais en comité secret, dans le Comité seulement ; ce qui fut fait ainsi. »
Pourquoi ces ménagements.? Pourquoi ce silence complice?...
Peu de jours après la visite au Temple, M. Harmand fut, dit-il, envoyé en mission : il ne put suivre l'exécution des mesures qu'il avait prescrites pour l'amélioration du sort de l 'enfant-roi.
D'après les attentions de ce député et les ordres qu'il a donnés, de concert avec les organes du gouvernement, qui ne croirait que l'on va employer les remèdes les plus prompts et les plus efficaces pour soulager l'auguste malade? Non; trois mois s'écoulent avant que cet infortuné ne reçoive aucun secours; trois mois, c'est-à-dire assez de temps pour
qu'il n'y eût plus aucun espoir de guérison. Les monstres avaient voté publiquement la mort du père; ils tramèrent secrètement la mort du âls.
Revenons au rapport.
Les lecteurs auront observé qu'à coup sûr, celui présenté à la Convention, en comité secret, n'était pas rédigé dans les termes que l'on vient de lire. Est-ce devant les meurtriers de Louis XVI, les destructeurs de la monarchie, les fondateurs de la République, que M. Harmand aurait osé dire : « Le fils innocent, le fils unique de notre roi, notre roi luimême, » et quelques autres expressions que l'on a pu remarquer dans son récit?
Mais ce qui a dû surtout fixer l'attention, c'est la manière dont M. Harmand insiste sur le prétendu silence de Louis XVII, pendant environ quinze mois, ainsi que sur les motifs auxquels on l'attribuait et qui lui ont paru expliquer le refus du jeune prince de répondre aux questions des commissaires du Comité de sûreté générale.
Mais nous sommes également persuadés que le jeune roi, qui ne pouvait ignorer d'où provenaient tous les malheurs de sa famille, n'avait jamais vu qu'avec dédain, avec horreur, tous les Conventionnels et tous les membres de la Commune à l'exception d'un petit nombre qui, depuis longtemps, n'avait plus d'accès auprès de sa personne. Aussi n'accordait-il point d'autre réponse aux auteurs de ses maux et à ses gardiens que ce regard si expressif : Que m'importe ? Achevez votre victime !... L'isolement, le dénûment total où on le laissa durant la dernière année de sa pénible existence ont dû faire persévérer l'enfant-martyr dans son héroïque résolution.
Les causes alléguées par les commissaires de la Commune des refus et du silence du prince sont d'ailleurs illusoires ; car s'ils remontaient réellement au 5 octobre, jour de la monstrueuse déposition, comment l'enfant a-t-il signé l'odieuse déclaration du 3 décembre suivant? Ces allégations sont donc mensongères, puisqu'il est avéré aujourd'hui
que des scélérats ont surpris la signature de cet enfant, sans qu'il se doutât de ce que contenaient les prétendus interrogatoires. Enfin... osons le dire... le brutal Simon aurait-il, pendant les trois mois qu'il continua d'être le geôlier du
M""^^*^"'^' ^"^^""^ ''^ ^''^"''^ ^* ""^ ^^^"^ accusateurs.?... Mais les municipaux ont cru que leurs assertions à cet égard détourneraient l'idée que la juste indignation d = l'enfantroi retombait aussi sur leurs têtes.
Après avoir écrit ceci, nous l'avons communiqué à M le docteur Naudin. Son dévouement héréditaire à la famille des Bourbons et son amour pour le vrai lui ont suggéré 1 Idée de vérifier nos observations : il y a mis tout le zèle qu inspirent une s. belle cause et la recherche de la vérité, cest d après des renseignements certains qu'il s'est empressé de se procurer, qu'il nous a affirmé que l'explication donnée
Sni' f^'^f^l''^' ^^ '=» Commune du silence du jeune .^rince était absolument controuvée; que le royal enfant n avait jamais cessé de parler à ceux qui l'apprihaient a
Z: Sn " ' 'îf ;^"' "" P°"^'^*^' - -P-ter plus hku que 1 époque ou il fut entièrement isolé.
Les succès obtenus au dehors car It vnl^nr ^» franralc^ „^ • "'^""'^^ par la Valeur des annee.j
françaises ne rassuraient pas néanmoins les tyrans de la France contre la terreur que leur inspirait la guerre de Vendée. Quelques membres de la Convention, choisis parnii cZ
tamer des négociations avec les principaux chefs des armé^ catholiques et royales. Le chevalier de Charette et Z^Z compagnons d'armes, manquant alors des munS^nri guerre les plus indispensables, profitèrent adroitement de
'"JrdeTa" Co'^" r'"^^'" ^^^^ '^' commissaires des -omîtes de la Convention et conclure avec eux, sinon un
traite de paix, du moins un armistice Toutes hosti S ^r
sant de part et d'autre, on pouvait ^ flatter quÏuné Soq?:
arZdle ! 'o "1 '" ^' ""^'^"^ ^°>"^' ' seraient 'r:Si : aux Vendéens. Quelques personnes assurent même que cen
de temps avant la mort de Louis XVII. le Comke' de sa^^
public avait traité avec les chefs de la Vendée et s'était engagé à leur remettre l'héritier de la couronne et s^n auguste sœur, avant le 15 juin, pour tout délai. Ces personnes vont jusqu'à dire que M. Desotteux, baron de Cormatin,
Gravé par L J. Cathelin, d'après Cochin.
(Bibl. nat.)
Desault, chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu.
major général de l'armée catholique et royale de Bretagm avait l'honorable mission de venir chercher à Paris ces pré cieux rejetons de Louis XVI.
Mais la faction qui avait écrasé Robespierre dont elle par tagea si longtemps les crimes et qui s'était couverte d;i
masque de la modération ne craignit pas tant le farouche tyran que tout ce qui pouvait rendre le pouvoir à ses véritables maîtres. Dans cette appréhension, et mieux informés de la situation des Vendéens, les gouvernants, loin de remettre le jeune roi aux défenseurs de la religion et du trône, prolongèrent son martyre et celui de la princesse sa sœur. Le fidèle M. Hue, instruit de l'état de dépérissement dans lequel était Louis XVII, sollicita auprès du Comité de sûreté générale la faveur de s'enfermer de nouveau avec le jeune prince et de lui donner des soins ; sa demande fut rejetée, sous le prétexte que les commissaires du Temple le soignaient!...
Ce fut seulement dans le courant de mai et d'après de nouvelles instances réitérées par des personnes informées de la situation de plus en plus déplorable où se trouvait le jeune prince, que les comités se décidèrent à lui envoyer le célèbre Desault (i). Cet honnête chirurgien, après avoir examiné très attentivement l'enfant malade, ne leur dissimula pas qu'ils avaient trop tardé à l'envoyer auprès de lui ; que l'état de dépérissement rendait la guérison presque impos-
(i) Pierre-Joseph Desault avait, comme Pelletan, k titre de chirurgien en chef du Grand hospice d'Humanité (ancien Hôtel-Dieu). Il naquit le 6 février 1744, au Magny-Vernois, près de Lure, où ses parents, qui avaient quelque fortune, lui firent faire ses études. Elevé au collège des Jésuites, il fut d'abord destiné à l'état ecclésiastique. Mais une vocation déterminée pour les sciences de la nature obligea son père à l'envoyer à l'hôpital militaire de Belfort où il apprit pendant trois ans la chirurgie et l'art des pansements. Venu à Paris en 1764, il tira un si grand profit de l'enseignement de ses maîtres, qu'il put lui-même ouvrir deux ans après un cours d'anatomie. Il fut éprouvé à cette époque par une maladie provenant de l'excès de travail et des chagrins que lui donnaient les intrigues de ses rivaux. Reçu, en 1776, au Collège de chirurgie, avec une thèse dans laquelle il préconisait un nouveau mode d'opération pour la taille vésicale, son succès fut si brillant qu'on lui accorda, vu son peu de fortune, un délai pour acquitter les droits d'entrée qui étaient fort élevés. De même, par une exception jusque là sans exemple, il avait été nommé professeur d'anatomie à l'Ecole pratique avant d'avoir été agrégé au Collège
sible : il proposa de prendre sur-le-champ le parti de faire transporter le malade à la campagne; que là, un traitement, des secours appropriés, pourraient parvenir à rétablir, du moins pour quelques années, la débile existence de l'auguste enfant. ,
Les Comités ne prirent aucun parti sur ces propositions. Cependant Desault employait toutes les ressources que ses talents et son zèle lui suggéraient pour améliorer la situation du royal prisonnier. Le prince fut sensible aux soins
de chirurgie. L'Académie de chirurgie appela bientôt Desault, qui fut chirurgien à l'hôpital de Saint-Sulpice à la rue de Sèvres (Laënnec), puis à la Charité (1782). Trois ans plus tard, il obtenait à la. mort de Ferrand la place de chirurgien en chef en survivance de l'Hôtel-Dieu ; peu de temps après, la mort de Moreau, qui était titulaire, le plaçait à la tête des services de chirurgie. Il en profita pour ouvrir une école clinique de chirurgie et inaugura, malgré de nombreuses résistances, l'usage d'exécuter des opérations à l'amphithéâtre, pour les faire servir à l'instruction des étudiants. Bichat, qui fut son élève, a laissé, dans une brochure où tous les biographes ont puisé, un exposé fort complet des découvertes chirurgicales de son maître.
La Révolution n'interrompit pas le cours des travaux de Desault qui fut nommé membre du Conseil de santé, en 1792, par Servan. Cette circonstance lui valut, malgré son dévouement à la chose publique attesté par de nombreux dons patriotiques, l'animosité de Chaumette, qui, dans les sections, l'accusa d'avoir refusé ses soins aux blessés du 10 août. Mandé par deux fois à la barre de la Commune, Desault fut, le 28 mai 1793, arrêté en plein amphithéâtre de l'Hôtel-Dieu et interné au Luxembourg. Le Comité de sûreté générale le relâcha au bout de trois jours. Cette épreuve ne le découragea point et, sorti de prison, il continua à l'Hôtel-Dieu l'enseignement de la chirurgie, anéanti partout ailleurs. Après le 9 thermidor, le Comité d'instruction publique le nomma professeur de clinique externe à l'Ecole de santé, nouvellement fondée, et il conçut le projet d'installer une clinique de chirurgieTi dans le bâtiment de l'Evêché, voisin de l'Hôtel-Dieu. Mais les troubles du i®"* prairial l'affectèrent profondément : il craignit de nouveau pour sa sécurité personnelle. Sa santé, compromise par un excès de travail, ne put supporter de nouvelles épreuves : il s'éteignit au début du mois de juin 1795 dans les bras de son ami Chopart après une courte maladie. La mort' rapide de Desault donna lieu aux commentaires les plus étranges.
assidus de son chirurgien. Il le lui témoigna en s'abandonnant à lui en toute confiance, et en rompant avec lui le silence absolu qu'il gardait avec ses geôliers et les commissaires de la municipalité. Lorsque ces commissaires annonçaient que la visite allait cesser, l'auguste enfant, ne voulant pas s'adresser à eux pour la prolonger, retenait M. Desault par le pan de son habit. C'était les larmes aux yeux que le franc et sensible Desault, sortant du Tempb, racontait chez lui à M. Nicolle et à des amis intimes les paroles et les instances du jeune prince.
Il aurait été mandé au Temple peu après le 9 thermidor, sur l'ordre de Barras et, dans l'enfant rachitique et muet qu'on lui présentait, n'aurait pas reconnu le Dauphin, qu'il avait vu quelques années auparavant robuste et plein de santé. « Ils ont enlevé l'enfant ! » se serait-il écrié avec un juron. On aurait craint de sa part des révélations. Le jour où il déposa son rapport, invité à dîner par les Conventionnels, il aurait été, en rentrant chez lui, pris de vomissements violents et n'aurait pas tardé à mourir. Tout cela semble invraisemblable, dit très justement le docteur Cabanes {Les Morts mystérieuses) : Bichat, ni aucun autre biographe de Desault, n'a connu ce dîner. Cependant, la veuve de Desault et sa nièce, M"« de Calmet, ses élèves, les docteurs Adouls et Abeille, ont affirmé et maintenu, malgré tous les témoignages contraires, que le malheureux docteur était mort empoisonné. La France médicale, dans son numéro du 25 août 1Q05, a même cru devoir reproduire leurs témoignages. Il existe pourtant, dans l'ouvrage de M. de La Sicotière (Les faux Dauphins, Paris, 1882), une excellente réfutation de cette légende. Pourquoi les Thermidoriens auraient-ils empoisonné le chirurgien de l'Hôtel-Dieu ? Parce que, ayant empoisonné le Dauphin, on voulait faire disparaître son secret avec lui ? Un pareil crime était inutile : il suffisait de laisser la séquestration achever son œuvre. Parce que, au contraire, Desault avait refusé d'empoisonner le Dauphin ? On ne conçoit pas que de pareilles ouvertures aient été faites à Desault, royaliste, et dont le caractère était connu. Parce qu'il aurait reconnu la substitution du Dauphin ? Pourquoi eût-on attendu un mois pour faire disparaître ce témoin dangereux? Tout cela n'est qu'invraisemblance et contradiction. L'autopsie de Desault, faite par Corvisart, permet de croire qu'il mourut, soit de méningite cérébrospinale, soit d'une fièvre typhoïde, mais ne laisse aucune place à rhy|x>thèse d'un empoisonnement.
Desault mourut le i'' juin suivant, presque subitement, et sans qu'on ait pu découvrir chez lui aucune note sur les visites qu'il avait rendues au prince malade.
Le 5, M. Pellctan (i), chirurgien en chef du grand Hospice, et M. Dumangin, premier médecin de l'Hôpital de Santé, furent nommés pour remplacer M. Desault dans le traitement dû jeune prince.
Ces médecins reconnurent, comme Desault, qu'il n'y avait plus aucun espoir de conserver une vie aussi précieuse; et l'état d'épuisement rendant les secours de l'art inutiles, il ne leur restait que les moyens d'adoucir les derniers moments du royal prisonnier.
(i) Philippe-Jean Pclletan était né à Paris le 4 mai 1747. Ses parents étant fort pauvres, ce ne fut qu'au prix de mille peines qu'il put poursuivre ses études, et il dut, en échange des livres qu'il ne pouvait acheter, donner à ses camarades des leçons d'anatomie. Il gagna sa maîtrise à l'Hôtel-Dieu, sous Moreau, et enseigna quelque temps au Collège de chirurgie. Lorsque la Convention déclara la Patrie en danger, Pelletan quitta l'hôpital pour les camps et fut chirurgien major à l'armée des Pyrénées, puis à l'armée du Nord. Mais il ne tarda pas à reprendre à Paris la place due à ses talents, et il était chirurgien en chef du Grand hospice de l'Humanité (c'est ainsi qu'on appelait l'Hôtel-Dieu) lorsqu'il fut appelé à procéder à l'autopsie de l'enfant mort au Temple.
Pelletan fut membre de l'Académie de chirurgie, puis de -a Légion d'honneur, et de l'Institut dès leur fondation. Cependant, il ne fut jamais heureux, ni riche ; il était très éloquent (ses élèves l'avaient surnommé le Chrysostome de la chirurgie), très habile opérateur, très bienfaisant ; mais son caractère incertain et timide gâtait tous ces dons et il fut constamment supplanté par ses émules, ou même par ses élèves. Il avait fait la réputation de l'Ecole de perfectionnement, et ce fut Antoine Dubois qui en recueillit la gloire ; il ne put obtenir la place de premier chirurgien de TEmpereur, donnée par Corvisart à Boyer; il ne put même, malgré son désir, être fait baron de lEmpire. La réorganisation des corps savants par la Restauration ne lui fut point favorable : il passa de la chaire de clinique à celle des opérations, de là à celle des accouchements et se vit enfin retirer son titre et son traitement en 1823, à la suite d'une émeute d'étudiants. Aussi les malades l'abandonnèrent-ils, ot à l'âge de 77 ans, banb emploi, après 30 années d'enseignement et 40 ans de
Ils blâmèrent les municipaux de n'avoir point fait disparaître les barreaux qui obstruaient les fenêtres, ainsi que les énormes verrous dont le bruit rappelait sans cesse à l'innocente victime les tourments qu'elle avait endurés et qui l'avaient réduite à un état aussi désespéré. Comme M. Pelletan s'exprimait assez haut sur ce sujet, le jeune prince lui fit signe d'approcher et le pria de parler plus bas : « Je craindrais, lui dit-il, que ma sœur ne vous entendît, et je serais bien fâché qu'elle apprît que je suis malade parce que cela lui ferait beaucoup de peine. » Cette attention annonce jusqu'à quel point ce prince possédait une âme aimante et sensible.
pratique, le malheureux n'avait d'autres ressources que son traitement de membre de l'Institut (d'après Isidore Bourdon). Comme la plupart des chirurgiens de son époque, Pellctan, qui contribua grandement à la rénovation de son art, écrivit fort peu : il publia seulement en iSio une Clinique chirurgicale en trois volumes, résumé tardif dun enseignement que ses élèves avaient déjà dépassé. Aussi l'histoire n'a-t-elle retenu son nom qu'en raison de sa participation à lautopsie de l'enfant du Temple.
On sait que Pelletan déclarait avoir réussi à glisser dans sa poche, le cœur, enveloppé d'un linge, de Louis XVII.
Il ne parvint pas à convaincre Louis XVIII, instruit des protestations de Lasne et de Dumangin, témoins de l'autopsie, et Louis XVIII refusa d'accepter cette relique.
Des articles de la Nouvelle Revue rétrospective (1894), de V Intermédiaire des chercheurs (1895), i^^^s permettent de suivre la destinée de ce cœur jusqu'à l'épociue actuelle. Pelletan, qui, une fois repoussé par le roi, s'était adressé vainement à la duchesse d'Angouléme, à Decaze, ministre de la justice, au garde des sceaux Pasquier, et même au ministre de la guerre le comte de Clermont-T(mnerre, crut trouver meilleur accueil auprès de rarchevèque de Paris. Mgr Quélen. qui reçut h- cœur m dépôt, s'entremit activement auprès de Charle^ X. On proposait au roi (( de faire déposer le cœur au bas du sanctuaire de Notre- Dame, au même endroit où étaient déposées les entrailles de Louis XIII et de Louis XIV. On ferait en grande pompe un service à l'église métropolitaine. Si cette proposition n'agréait pas au roi, on déposerait le cœur, avec le même cérémonial, à Sainte- Geneviève, auprès de l'autel de Saint-Louis, ou encore dan^ le caveau de l'église Saint-Louis. »
Toutes ces démarches restèrent inutiles, et le cœ'ur de
MM. Dumangin et Pelletan firent transporter le prisonnier dans le salon du concierge dont les fenêtres donnaient sur le jardin. La vue du soleil et de la verdure parut adoucir les souffrances de l'auguste malade. Il le témoigna; mais ne pouvant plus articuler que des monosyllabes, tant il devenait faible, il souriait encore quelquefois à ses médecins.
Dans la journée du /, le roi éprouva un évanouissement qui fit craindre sa fin prochaine, et le dernier accomplissement de ces paroles prophétiques à son égard :
^ rt Toutes mes forces sont épuisées, mes jours ont été abrégés, et il ne me reste plus que le tombeau. »
Louis XVIII, enfermé dans un étui de cristal serti d'une couronne de fleurs de lis dorée, se trouvait encore à l'archevêché quand celui-ci fut mis à sac en 1831. Un ouvrier nommé Lescrocart le trouva dans la bibliothèque du cardinal avec les pièces justificatives et se mit en devoir de le porter au fils de Pelletan, car ce dernier était mort depuis 1829.
Pendant la route, des émeutiers le lui enlevèrent, et il ne put remettre a Philippe Pelletan que les papiers. Celui-ci fut assez heureux pour retrouver dans un tas de sable le cœur, qu'il reconnut a sa forte (KÎeur d'esprit de vin. Le D«- Corlieu (Mort des rois de Hancv) raconte ,^mv Ph. P<.ll,tan fit maim.-s démarche, auprès du comte de Chambord pour lui faire accepter sa relique • Il mourut, en icS;^, sans y avoir réussi. L(^ arur resta aux mains de ses héritiers jusqu'en 1SS6, époque à laquelle M. de Alaille ht remise à Don Carlos « d'un vase de cristal renfermant un cœ-ur réduit à l'état de parchemin desséché, et qu'il affirmait être celui du fils de Louis XVI ,,. Cette remise suscita d ailleurs dans tous les camps, des protestations virulentes • le prmce de Valori, qui était cependant le porte-parole fidèle de D(m Carlos, défendait l'opinion de Louis XVIII, de Charles X ef de la duchesse d'Angouléme. D'autre part, le (c duc de Normandie », fils de Xaundorff, protestait hautement contre « ce nouveau travestissement de T'histoire ». Les médecins dont le témoignage fut invoqué, les docteurs Sée, Mathias Duval, TiUaux Laborde déclarèrent à l'unanimité que la question du cœur de Louis XVII était insoluble au point de vue médical. Quoi qu'il en soit, la relique, après tant de vicissitudes, repose à présent dans la chapell<« du château de Frohsdorfi^, à côté du fichu ensanglante que portait Marie-Antoinette à l'échafaud et des épines provenant de la couronne d'épines de la Sainte-Chapelle .
Le 8 juin, à deux heures de l'après-midi, l'infortuné Louis XVII rendit le dernier soupir...
Le lendemain, le député Sevestre, régicide, et qui, le 3 avril 1794, avait dit que « cet enfant ne serait jamais majeur », fit, au nom du Comité de sûreté générale, le rapport suivant à la Convention :
« Depuis quelque temps, le fils de Capet était incommodé par une enflure au genou droit et au poignet gauche. Le r"" floréal (20 avril), les douleurs augmentèrent; le malade perdit l'appétit et la fièvre survint. Le fameux Desault, officier de santé, fut nommé pour le voir et le traiter. Ses talents et sa probité nous répondaient que rien ne manquerait aux soins qui sont dus à l'humanité.
« Cependant la maladie prenait des caractères très graves. Le 16 de ce mois (5 juin), Desault mourut ; le Comité nomma pour le remplacer le citoyen Pelletan, officier de santé très connu, et le citoyen Dumeingin, premier médecin à l'Hôpital de Santé, lui fut adjoint.
« Leurs bulletins d'hier, à onze heures du matin, annonçaient des symptômes inquiétants pour la vie du malade; et à deux heures un quart de l'après-midi, nous avons reçu la nouvelle de la mort du fils de Capet. Le Comité de siireté générale nous a chargés de vous en informer : tout est constaté. »
Le 10, deux jours après la mort de Louis XVII, le commissaire de police de la section du Temple, accompagné de deux commissaires civils, se rendit, à huit heures et demie du soir, à la tour du Temple, conformément à un arrêté du Comité d<^ sûreté généra h- ]X)ur y enlever le corps de Sa Majesté : ils le trouvèrent découvert; et en leur présence il fut mis dans un cercueil de bois, et transporté sur-lechamp et sans aucune cérémonie au cimetière de la paroisse Sainte-Marguerite, au faubourg Saint-Antoine (i).
A peine la nouvelle de la mort de Louis XVII fut-elle
(1) L'acte df décès établi par la municipalité d'après lactt;
Pelletan, dernier médecin de Louis X\'fl
répandue qu'un grand nombre de personnes s'empressèrent de publier qu'un poison lent, apprêté dans un plat d'épinards, avait abrégé la vie du malheureux prince; elles réunirent plusieurs motifs qui semblaient justifier leurs soupçons. ., .
Elles rappelaient que le représentant Mailhe, au nom du Comité de législation, avait terminé son rapport sur le procès de Louis XVI par cette phrase homicide :
drossé par les commissaires de police de la section du Temple lo 22 prairial, a été retrouvé par M. de Beauchesne aux Archives de l'Hôtel de Ville et publié par lui. Il porte :
Du vingt-quatre Prairial de l'an trois de la République.
Acte de décès de Louis-Charles Capet du vingt-trois de ce mois, trois heures après midi, âgé de dix ans, deux mois, natif de Versailles, département de Seine-et-Oise, domicilié à Paris, aux tours du Temple, section du Temple, fils de Louis Capet, dernier roi des Français et de :\rarie-Antoinette-Joséphe-Jcanne d'Autriche
Sur la déclaration faite à la Maison commune par Etienne Lasne, âgé de trente-neuf ans, gardien du Temple, domicilié à I ans, rue et section des Droits de l'Homme, n« 48, le déclarant a dit être voisin, et par Rémy Bigot, âgé de cinquante-sept ans, employé, domicilié à Paris, vieille rue du Temple, n« 61, le déclarant a dit être ami.
Vu le certificat de Dussert, commissaire de police de ladite section, du vingt-deux ce mois.
Signé :
Officier public, Pierre-Jacques Robin ;
Lasne, commandant en chef, section des Droits de l'Homme • Bigot. *
Le 10 juin, Dominique Goddet et Laurent Arnoult, commissaires civils de la section du Temple, en exécution d'un arrêté du Comité de surete générale, se transportèrent au Temple accompagnés de Pierre Dufour, commissaire de police de la section. Lasne et Gornin gardiens de Louis XVII, et Joseph Guérin, commissaire civil de la section de l'Homme armé, leur présentent un cadavre du sexe masculin de l'âge de 10 ans, gisant sur un lit, lequel a cte reconnu pour être celui de Louis-Charles Capet.
De plus, nous savons par l'un de ces commissaires, Guérin, qui en a laissé une relation publiée par la Revue des questions histcriques, que des bruits d'évasion ayant circulé à plusieurs reprises
« Cet enfant n'est pas encore coupable : il n'a pas encore eu le temps de partager les iniquités des Bourbons. Vous avez à balancer sa destinée avec les intérêts de la République. Vous aurez à prononcer sur cette grande question échappée du cœur de Montesquieu : // y a, dans les Etats où Von fait le -plus de cas de la liberté, des lois qui la violent contre un seul... et f avoue, ajoute-t-il, que V usage des peuples les plus libres qui aient jamais été sur la terre me
dans Paris, des précautions supplémentaires furent prises : <( Avant de procéder à l'inhumation, les gardiens, pour s'entourer encore d'un plus grand nombre de témoignages sur l'identité de la personne qu'il s'agissait d'inhumer, invitèrent les deux commissaires de la section du Temple et tout l'état-major de garde au poste, d'assister à cette vérification, et ceux d'entre eux qui reconnaîtraient le fils de Louis Capet, de le déclarer et de l'attester par leurs signatures. Tous le reconnurent et signèrent au registre du Temple. » {Cf. page 153.)
Le 12 juin, à huit heures et demie du soir, deux commissaires civils et le commissaire de police de la section du Temple se transportèrent à la tour du Temple, pour, en vertu d'un arrêté du Comité de sûreté générale, enlever le corps du fils de Louis Capet. Ils le trouvèrent découvert et, en leur présence, il fut mis dans un cercueil de bois et transporté de suite au cimetière de Sainte-Marguerite, rue du Faubourg-Antoine, où il fut inhumé. Des mesures de sûreté générale ont fait escorter ce convoi, de loin en loin, par des détachements d'infanterie. {Moniteur du 26 prairial, 14 juin 1795.)
La question de l'inhumation du Dauphin a été très complètement étudiée par M. Lucien Lambeau (Le cimetière de Sainte- Marguerite et la sépulture de Louis XVII, i vol. in-8. Daragon, 1905). Il a analysé avec soin les recherches faites à diverses époques pour retrouver les restes du Dauphin, et indiqué le peu de résultats qu'elles donnèrent.
La conclusion de cet excellent travail, de documentation parfaite, est que le Dauphin est mort au Temple, qu'il fut inhume dans la fosse commune au cimetière Sainte-Marguerite, et que Louis XVIII fut sage qui, « sachant la réalité du décès de son neveu, en connaissant les moindres détails, comme tous les dessous de la Révolution, ne crut pas devoir entrebâiller la porte aux doutes et aux suppositions en autorisant des recherches qu'on pouvait à l'avance, ainsi que les faits l'ont confirmé, supposer devoir rester vaines ».
fait croire qu'il y a des cas où zl fazit vtetire, four 2in moment y tin voile sur la liber té^ comme on cache les statues des dieux. »
Elles se souvenaient que le député Chabot avait dit hautement que « c'était à l'apothicaire de délivrer la France du fils de Capet », et que Brival, le digne collègue des deux Conventionnels que nous venons de nommer, reprocha au Comité de salut public, quelque temps après le 9 thermidor, d'avoir commis beaucoup de crimes inutiles, et de n'avoir point consommé celui-là.
Nous laissons aux lecteurs le soin d'apprécier ce qu'on lit à ce sujet dans un ouvrage qui parut vers la mên.e époque. L'auteur anonyme, après avoir apostrophé Tallien en termes virulents sur sa conduite, lui dit, page 169 : « Si tes joues ne sont pas humectées de larmes en lisant cet irticle, si ton cœur n'est pas froissé par le repentir... tu n'es pas un homme... Alors, n'écoutant qu'une juste indignation, je découvrirai l'affreux tableau du passé, je dirai en quel lieu, à quelle heure et par quels monstres fut préparé ce breuvage moral, et comment expira cette innocente victime du Temple!... »
Enfin, beaucoup de personnes, frappées de la rapidité avec laquelle Desault fut emporté, répandirent le bruit qu'il avait été empoisonné, parce qu'il avait, disaient-elles, refusé de prêter son ministère aux desseins criminels qu'on supposait lui avoir été confiés au sujet du fils de Louis XVI. Cette opinion se fortifia par la mort aussi subite de Choppart, pharmacien, qui avait commencé, avec son ami Desault, le traitement du jeune malade; et surtout par la mort de cet infortuné prince qui, comme on l'a vu, suivit celle de ses deux chirurgiens.
Le 9 juin, lendemain de sa mort, MM. Dumangin et Pelletan, accompagnés de MM. Jeanroy oncle, et Lassus, procédèrent, d'après les ordres du Comité de sûreté générale, à l'ouverture du corps de Louis XVII. Le procès-verbal de cette opération, dans lequel on a entièrement oublié
d'insérer la date de l'année, a été rédigé par M. Pelletan, qui en a conservé l'original entre ses mains.
L'autopsie rigoureusement détaillée de l'enfant-roi, faite par des hommes dont le savoir et la probité sont connus, semble détruire le soupçon d'empoisonnement. Desault paraît aussi avoir jugé que ce crime n'avait point été commis. S'il n'a point laissé de notes écrites sur le traitement qu'il avait suivi, du moins s'en est-il expliqué verbalement. Voici ce qu'on lit à ce sujet dans les Essais historiques sur la révolution de France, par M. Beaulieu :
« Tandis que les journalistes s'efforçaient de fortifier l'opinion contre un mode de gouvernement incompatible avec nos mœurs, nos usages, et, surtout, notre caractère, la mort enlevait aux royalistes le seul personnage autour duquel beaucoup de personnes, même révolutionnaires, avaient réuni leurs pensées pour retirer la France de l'abîme où elle était enfoncée ; le malheureux fils de Louis XVI terminait dans la prison du Temple son innocente et douloureuse existence... La misère, l'abandon auxquels on l'avait réduit, après avoir été entouré de tant de ménagements, de tant de précautions bienfaisantes, avaient vicié ses humeurs et corrompu en lui tous les principes de la vie. Le bruit a longtemps couru, et beaucoup de personnes pensent encore que ce malheureux enfant a été empoisonné ; c'est un mystère qui ne sera sans doute jamais complètement éclairci. Tout ce que je sais, c'est que le fameux chirurgien Desault, avec qui j'avais fait connaissance en prison, m'a dit, après l'avoir visité, qu'il ne le croyait pas ; mais M. Desault étant mort lui-même peu de temps après, ainsi que l'apothicaire qui fournissait les remèdes, on n'a pas manqué de dire qu'on les avait sacrifiés à un secret qu'il importait de garder. Je rapporte ce que M. Desault m'a dit, et il me parlait avec l'air de la franchise.
« Ce ne fut cependant pas, comme l'observe M. Hue, par aucun sentiment d'hmTianité que l'on s'abstint de commettre ce crime. Il y aurait eu, en effet, moins de barbarie dans
l'empoisonnement de l'enfant-roi qu'il n'y en eut à lui faire subir le supplice lent et douloureux de l'abandon, de l'isolement auxquels il fut livré pendant plusieurs mois, et qui furent les seules causes de sa mort. Les monstres qui tyrannisaient la France et qui ne se dissimulaient pas le vif intérêt qu'inspirait généralement le sort de ce jeune prince, calculaient trop froidement les forfaits pour s'exposer à compromettre leur popularité et leur puissance en le faisant mourir de mort violente. Il leur parut moins dangereux de travailler à l'anéantissement de toutes ses facultés morales, à force de mauvais traitements et en fatiguant continuellement ses organes par la terreur. « S'il arrivait, disaient-ils, « que, dans quelque mouvement populaire, les Parisiens se « portassent au Temple, pour proclamer roi Louis XVII, rt nous leur montrerions un petit bambin dont l'air stupide « et l'imbécilité les forceraient à renoncer au projet de le c placer sur le trône. »
Louis XVII fut la quatrième victime royale moissonnée pondant l'espace de deux ans par la faux révolutionnaire. Monsieur fut profondément ému de douleur en apprenant la fin déplorable du jeune roi, son neveu. Appelé au trône par les droits de sa naissance et par les lois du royaume, Louis XVIII fit part de son avènement aux diverses puissances de l'Europe, et Sa Majesté adressa aux Français une proclamation que M. Crappart, ancien éditeur de VAmi du roi, s'empressa de faire imprimer à Paris et dont il répandit avec profusion des exemplaires^dans toute la France.
Le 4 juillet, S. A. S. Monseigneur le prince de Condé annonça le triste événement à son armée par la proclamation suivante :
« Messieurs : A peine les tombeaux de l'infortuné Louis XVI, de son auguste compagne et de leur respectable sœur se sont-ils refermés, que nous les voyons se rouvrir encore pour réunir à ces illustres victimes l'objet le plus mtéressant de notre amour, de nos espérances et de nos respects. Le jeune rejeton de tant de rois, dont la naissance
(Hil)l. nat )
Portrait du Dauphin.
D'après une estampe royaliste de l'époque révolutionnaire.
seule paraissait assurer le bonheur de ses sujets, puisqu'il était formé du sang de HENRI IV et de celui de Marie- Therese, vient de succomber sous le poids de ses fers et de sa cruelle existence.
« Ce n'est pas la première fois que j'ai eu à vous rappeler qu 11 est de principe que LE ROI NE MEURT PAS EN FRANCE Jurons donc à ce prince auguste qui devient aujourd'hui notre roi, de verser jusqu'à la dernière goutte de notre san^ pour lui prouver cette fidélité sans bornes, cette soumission entière, cet attachement inaltérable que nous lui devons à tant de titres et dont nos âmes sont pénétrées
« Nos vœux vont se manifester par ce cri qui part du
cœur, et qu un sentiment profond a rendu si naturel à tous
es bons Français; ce cri, qui fut toujours le présage comme
le résultat de vos succès, et que les régicides n'ont jamais
entendu sans stupeur et sans remords.
* Après avoir invoqué le Dieu des miséricordes pour le
de prolonger les jours du roi qu'il nous donne, et de raffermir la couronne de France sur sa tête, par des victoire, s'il
L su t? ^ T.'"' "'^ ^' P"'^^^^"' P^^ ^^ ^-P-n^- àc Z^T ^'' "" '"'"'^ ^' '^ clémence et de sa
« Messieurs, le roi Louis XVII est mort • « VIVE LE ROI Louis XVIII ' »
Le roi ayant enfin recouvré son sceptre, l'un de ses pro miei. soins, après s'être occupé des intérêts de son royaum: fut dirige vers la recherche des martyrs de sa famille Tin
^e^^iise royale de Saint-Denis, sépulture ordinaire de nos Le plus jeune et le dernier martyr de cette famille infor-
tunée ne fut point oublié dans ces pieuses réparations Au mois de février 18 16, Sa Majesté ordonna qu'on rechercherait la dépouille mortelle du roi, son auguste neveu et prédécesseur, qu'elle serait aussi exhumée et transportée ix l'église de Saint-Denis.
La Providence a veillé sur les restes de l'enfant-roi comme elle avait veillé sur ceux des auteurs de ses jours. Elle a confié le soin de les conserver à deux fossoyeurs, qui, avant que ces restes ne fussent déposés dans la fosse commune, du cimetière de la paroisse Sainte-Marguerite, avaient fait, avec de la craie blanche, sur le cercueil qui les renfermait, un signe auquel ils devaient le reconnaître. Ils avaient, en outre, eu le soin de ne placer qu'à une certaine distance les cercueils qui arrivèrent les jours suivants. Pendant cinq ou six nuits on mit des factionnaires à la porte du cimetière, afin que personne ne vînt enlever le corps de Louis XVII. Mais lorsqu'il n'y eut plus de ces surveillants, les deux fossoyeurs tirèrent le cercueil de la fosse commune et allèrent le déposer dans une fosse particulière qu'ils avaient creusée, joignant le seuil de la porte d'entrée du cimetière dans l'église. Au premier signe pour le reconnaître, ils en ajoutèrent un second : ce fut une croix formée d'un amas de petites pierres. Un de ces fossoyeurs est encore existant et son témoignage est appuyé de celui de la veuve de son camarade à qui son mari avait dit le secret de l'heureuse disposition.
L'on assure aussi que la dépouille mortelle de Louis XVII n'a point été entièrement confiée à la terre et que le cœur de ce prince aimant et sensible sera rendu à nos hommages et à notre vénération. Voici ce que des informations particulières nous ont appris sur un fait aussi important : nous le soumettons aux lecteurs.
Les Comités de la Convention avaient enjoint expressément de confondre le corps de leur victime dans la fosse commune. M. Pelletan, l'un des chirurgiens qui procédèrent à l'ouverture, informé de cet ordre, profita d'un moment de
distraction de ses collègues pour ravir au tombeau le cœur du jeune roi. Il le déposa et le conserve dans un vase de cristal sur lequel sont gravées les lettres L. C, monogramme
Dessin,' d'après naturt- \>av F. -A. Pernot, juin 1814
^Hil>l. nat.)
Tombeau de Louis XVI et de la Reine au cimetière de la Madeleine.
de Louis-Charles : dix-sept étoiles, aussi gravées sur U
couvercle, forment une couronne surmontée d'une fleur de lis dorée.
Quoi qu'il en soit, les divers renseignements déjà obtenus
sur tous les faits dont nous venons de parler et les enquêtes qui auront lieu en conséquence dirigeront dans les recherches pour découvrir et constater d'une manière authentique et solennelle tout ce qui peut exister des restes précieux de Louis XVIL
La Chambre des Pairs et celle des Députés, se rendant les interprètes des sentiments de tous les Français, se sont empressés de concourir aux cérémonies expiatoires ordonnées par le roi. Les i; et i8 janvier, elles ont, l'une et l'autre, adopté à l'unanimité une loi qui, après avoir statué qu'il sera élevé au nom et aux frais de la nation un monument en expiation du crime commis le 21 janvier 1793, porte, article IV :
« Il sera également élevé un monument, au nom et aux frais de la nation, à la mémoire de LouiS XVTT, de la reine Marie-Antoinette et de Madame Elisabeth. »
Enfin deux Ordonnances du roi, des 19 lanvier et 14 février 18 16, ont prescrit l'achèvement de 1 "église de la Madeleine, au faubourg Saint-Honoré, pour y placer les monuments expiatoires dont l'exécution est ordonnée. M. Lemot, l'un de nos plus célèbres sculpteurs, est chargé de l'exécution du mausolée de Louis XVIL
Parmi les inscriptions consacrées par M. Belloc aux victimes royales des fureurs révolutionnaires, il s'en trouve une pour le jeune roi; elle joint, suivant l'expression d'un savant critique, « à toute l'élégance du genre orné, le mérite inappréciable d'une sensibilité pure et vraie, beaucoup plus rare dans le style monumental ».
MEMORIAE. ET. CINERIBVS