SUR LA FRANCE ET SUR LES BOURBONS
^ L'Histoire n'aura point à parler de la politique, de l'administration de Louis XVII; mais elle regrettera ses heureuses dispositions, ses vertus naissantes; elle redira surtout ses malheurs inouïs dans les annales du monde. Son pinœau sévère effraiera la postérité par le tableau des cruautés, des barbaries qui, pendant l'agonie aussi longue que douloureuse de l'enfant-roi, ont été commises envers lui, envers les Français, par des forcenés, usurpateurs du pouvoir légitime. Déjà l'exemple de tant de maux produits par l'anarchie n'a point été sans fruit pour les autres peuples que nos divisions ont aussi aésolés : il ne sera pas, sans doute, moins utile pour nous qui en avons été les témoins ou les victimes. Puisse cette terrible leçon préserver à jamais nos descendants du désir des innovations, des systèmes impies et du délire révolutionnaire! Echappés aux périls de ces temps horribles et aux désastres oij, depuis, nous avait précipités une ambition aveugle et insensée, reportons les tributs de notre reconnaissance, de notre vénération, de notre amour AU ROI qui, par ses hautes vertus, nous a réconciliés avec tant de nations rivales de notre gloire ; et dont le cœur et les soins paternels nous procurent enfin la paix et le bonheur (i).
Ci) L'enfant qu'ont soigné Desault et Pelletan, qui est mort au Temple, était-il le Dauphin ? Non, répondent les (( Evasionnistes », à cette date un autre enfant lui a été substitué ; c'est cet enfant qui est mort au Temple. Ils en donnent pour preuve trois lettres qui établiraient, si elles étaient authentiques, qu'une double substitution aurait eu lieu. On aurait d'abord, dans les premi^^rs jours
de novembre 1794, mis un muet à la place du Dauphin et caché ce dernier dans les combles du Temple ; puis^ entre le 5 février et le 3 mars 1795, remplacé ce muet par un autre enfant, rongé de tuberculose et qui devait mourir bientôt, puis être enterré comme s'il eût été le Dauphin. Que valent comme preuve ces trois lettres attribuées à Laurent, l'un des commissaires du Temple, lettres que nul n'a jamais vues, dont Naundorfî lui-même n'aurait eu que des copies ? On ne doit point historiquement faire état de documents qu'on ne peut produire, dont on n'a pas prouvé que les originaux ont existé, qui ont donc tous les caractères de pièces apocryphes. Nous les publions parce qu'il nous paraît qu'on peut retrouver comment et pourquoi elles ont dû être fabriquées.
Harmand de la Meuse avait publié, en 1814, le récit qu'on a lu de la visite qu'il fit au Temple, sur l'ordre de la Convention, pour s'assurer de l'état où se trouvaient les enfants de France et si leur régime avait été amélioré suivant les instructions données après l'inspection de Barras. Dans cette visite, dont il n'indiquait pas la date, Harmand avait été frappé de ce fait que le Dauphin s'était refusé à parler et n'avait fait, alors qu'on lui parlait, bien qu'en regardant avec fixité et la plus grande attention, ni un geste, ni un signe.
Les amis de Naundorff s'emparent du récit et font de l'enfant un muet, car d'admettre qu'un pauvre enfant, même d'une force d'âme singulière, ayant peut-être encore présents à l'esprit l'interrogatoire d'Hébert et les insultes de Simon, hébété par l'isolement, se soit enferme dans un mutisme craintif, cela serait trop simple et ne ferait point leur affaire. Il y a tout un parti à tirer de ce mutisme et ils n'y manquent pas.
Sans doute le Dauphin a-t-il donné la main, marché, sur Tordre qu'on lui a donné, mais ne peut-on soutenir que c'est parce qu'il comprit le signe qui accompagnait l'ordre et non l'ordre lui-même.
Il faut que l'enfant soit muet, car alors la substitution est établie. Il n'y a qu a imaginer un document établissant la présence d'un muet au Temple à cette date, le récit d'Harmand lui servira de confirmation. Et c'est ainsi qu'aurait été produite la première lettre.
Après bien des variations, les Naundorffistes déclarent que B serait Botot, secrétaire de Barras ; la lettre serait adressée à Frotté.
Mon général,
« Votre lettre du 6 courant m'est arrivée trop tard, car votre premier plan a déjà été exécuté parce qu'il était temps. Demain un nouveau gardien doit entrer en fonctions, c'est un républicain nommé Gommier, brave homme à ce que dit B... (Botot), mais je
n'ai aucune confiance à de pareilles gens. Je serai bien embarrassé pour faire passer de quoi vivre à notre p... (prince), mais j'aurai soin de lui et vous pouvez être tranquille. Les assassins ont été fourvoyés et les nouveaux municipaux ne se doutent pas que le petit muet a remplacé le d... (Dauphin). Maintenant, il s'agit seulement de le faire sortir de cette maudite tour. B... (Botot) m'a dit qu'il ne pouvait rien entreprendre à cause de la surveillance. S'il fallait rester longtemps, je serais inquiet de sa santé, car il y a peu d'air dans son oubliette, où le bon Dieu, lui même, ne le trouverait pas, s'il n'était pas tout-puissant. Il m'a promis de mourir plutôt que de se trahir lui-même. J'ai de 'bonnes raisons pour le croire. Sa sœur ne sait rien ; la prudence me force à l'entretenir du petit muet comme s'il était son véritable frère.
« Cependant le malheureux se trouve bien heureux, et il joue, sans le savoir, si bien son rôle que la nouvelle garde cro't parfaitement qu'il ne veut pas parler : ainsi, il n'y a pas de danger.
(( Renvoyez bientôt le fidèle porteur, car j'ai besoin de votre secours, suivez le conseil qu'il vous porte de vive voix, car c'est le seul chemin de notre triomphe.
(( Tour du Temple, le 7 novembre 1794. »
Mais cette lettre ne suffit pas. Il y a l'enfant qui est mort le 8 juin, et c'est alors qu'on écrit la seconde lettre. Elle établit une seconde substitution, celle d'un enfant malade et qui mourra à la place du Dauphin.
Mon général,
(( Je viens de recevoir votre lettre. Hélas ! votre demande est impossible. C'était bien facile de faire monter la victime ; mais la descendre est actuellement hors de notre pouvoir, car la surveillance est si extraordinaire que j'ai cru d'être trahi. Le Comité de sûreté générale avait, comme vous le savez déjà, envoyé les monstres, Mathieu et Reverchon, accompagnés de M. H. de la Meuse (Harmand), pour constater que le muet est véritablement le fils de Louis XVI. Général, que veut dire cette comédie .^ Je me perds et je ne sais plus que penser de la conduite de B... (Botot). Maintenant, il prétend de faire sortir notre muet et de le remplacer par un autre enfant malade. Etes-vous instruit de cela ? n'est-ce pas un piège ? Général, je crains bien des choses, car on se donne bien des peines pour ne laisser entrer personne dans la prison de notre muet, afin que la substitution ne devienne pas publique ; car, si quelqu'un examinait bien l'enfant, il ne lui serait pas difficile de comprendre qu'il est sourd de naissance
et, par conséquent, naturellement muet. Mais substituer encore un autre à celui-là, l'enfant malade parlera et cela perdra notre demi-sauvé et moi avec !
(f Renvoyez le plus tôt possible notre fidèle et votre opinion par écrit.
« Tour du Temple, 5 février 1795. »
Une troisième lettre est nécessaire car elle doit établir que la seconde substitution a réussi, n'en doutez pas, elle existe et la voici :
Mon général,
« Notre muet est heureusement transmis dans le palais du Temple et bien caché : il restera là, et en cas de danger, il passera pour le Dauphin. A vous seul, mon général, appartient ce triomphe. Maintenant, je suis tranquille, ordonnez toujours et je saurai obéir. Lasne prendra ma place quand il voudra. Les mesures les plus sûres et les plus efficaces sont prises pour la sûreté du Dauphin ; conséquemment, je serai chez vous en peu de jours vous dire le reste de vive voix.
(( Tour du Temple, le 3 mars 1795. »
Comme on le voit, il existerait, non une correspondance de Laurent, mais trois lettres, et ces trois lettres contiendraient tout ce qui est nécessaire, mais rien que ce qui est nécessaire pour établir la thèse de la double substitution, et cela, écrit de la façon la plus formelle, en langage clair, à un moment oii il était essentiel de ne pas écrire, où l'on risquait sa tête pour un soupçon. Ces: au point que si des originaux pouvaient être produits, il faudrait que leur authenticité fût hors de conteste pour qu'on ne se prît pas à douter encore. Il est assuré, pour tout historien accoutumé aux méthodes de la critique historique, que de tels documents, dont on n'a jamais produit que des copies et qui résolvent aussi clairement toutes les inconnues d'un problème, ont l'apparance de faux.
Ces lettres, d'ailleurs, si on leur accordait une valeur historique, car on peut faire crédit aux Naundorffistes, qu'établiraient-elles ? On savait déjà que nombre de tentatives avaient été faites pour enlever le roi, puis la reine, et enfin le Dauphin de la tour du Temple : ces lettres témoigneraient seulement qu'une des dernières tentatives eut l'appui de Barras, sans qu'on puisse savoir même si cet appui était sincère, ou si Barras avait l'intention de jouer les royalistes en leur livrant un faux Dauphin. Ce n'eût point été la seule fois qu'ils furent ses dupes. On sait du reste que c'était
devenu une manière d'entreprise fructueuse que de promettre aux exaltés royalistes de sauver le Dauphin. Ces sortes d'entreprises qui ont changé d'objet existent toujours ; on sauve encore de nos jours, et à des prix élevés, la patrie ou la religion. Ces lettres n'établiraient donc qu'une double tentative de substitution, mais ne démontreraient pas que le Dauphin a pu quitter le Temple. Surtout elles ne prouveraient pas que l'enfant mort et dont on fit lautopsie n'était pas le Dauphin car les preuves de l'identité du cadavre, déjà nombreuses, sont devenues, depuis les travaux de M. Bégis, irréfutables.
Quand l'état de santé de Louis XVII devient inquiétant, le médecin qui est désigné pour le soigner est Desault, praticien célèbre, de moralité exemplaire, et qui a été médecin des enfants de France. Il commence ses visites le 18 prairial an III (7 mai 1795) et constate sur le jeune malade les mêmes tumeurs aux articulations qui avaient déjà frappé Harmand et Barras. Il continue ses visites deux et même trois fois par jour, bien accueilli par le malheureux enfant que ses soins dévoués avaient fait sortir du mutisme dans lequel l'avait plongé une séquestration de sept mois (8 janvier 1794-30 juillet 1794). Desault mourut le i^^ juin 1795 (13 prairial an III), emporté en dix jours par une fièvre maligne qui avait déjà été fatale à deux de ses collègues, médecins comme lui à l'hospice de l'Humanité. Son collègue et ami, Pelletan, fut désigné, le 5 juin (17 prairial) pour le remplacer. Mais il avait souvent accompagné Desault dans ses visites, et Tavait suppléé pendant sa maladie.
L'état de l'enfant empirant, Pelletan se fit adjoindre, le 19 prairial, le docteur Dumangin, premier médecin de l'hospice de la Charité. Il fit, le 20 prairial, sa visite accoutumée. Le malade était très affaibli par une diarrhée chronique ; il manifeste sa reconnaissance à Desault et à Pelletan pour leurs bons soins, mais paraît résigné à mourir.
Il s'éteignit le même jour, 20 prairial an III (8 juin 1795). Pelletan, mandé en toute hâte, ne put que constater le décès. L'un des gardiens, Gomin, était allé porter au Comité de sûreté générale le bulletin quotidien des médecins, mais l'autre gardien, Lasne, et le commissaire chargé de la surveillance du Temple ce jour-là, Damont, président du Comité civil de la section du faubourg du Nord, assistèrent aux derniers moments du fils de Louis XVI.
Gomin, informé de ce qui s'était passé, retourna immédiatement à la Convention. La séance était levée ; aussi les membres du Comité de sûreté générale le prièrent-ils de garder le secret jusqu'au lendemain, mais ils lui firent tenir sur-le-champ une lettre accusant réception d*» *^s déclarations et l'invitant à prévenir les
deux officiers de santé chargés de traiter Capet pendant sa maladie de s'adjoindre deux de leurs confrères les plus éclairés à l'effet de procéder à l'ouverture du corps et d'en constater l'état.
Dumangin et Pelletan appelèrent Lassus, professeur de médecine légale, et ancien chirurgien de Madame Victoire, tante de Louis XVI, et Nicolas Jeanroy, professeur à l'Ecole de médecine. L'autopsie, nous dit M. Bégis, fut faite en présence de Lasne et de Gomin, du commissaire Damont, qui avait assisté aux derniers moments du jeune prince, de Meunier, Gourlet et Baron, guichetiers. Tous avaient connu le Dauphin à diverses époques de sa vie, ils ne manifestèrent aucun doute sur l'identité du cadavre que les médecins ouvraient devant eux. Le procès verbal d'autopsie est conservé aux Archives. Les Naundorffistes ont attaqué sa rédaction. Or, cette rédaction est conforme aux règles reçues. Si les médecins déclarent seulement avoir pratiqué l'autopsie d'un corps « qu'on leur a dit » être celui de Louis XVII, c'est que telle était bien la formule en vigueur ; de même, les commissaires du Châtelet, apposant les scellés après décès, se bornaient à constater qu'ils avaient été mis en présence d'un corps (( qu'on leur avait dit être celui de telle personne ». C'était aux autorités administratives et judiciaires qu'il appartenait d'établir l'identité du défunt, nous verrons qu'elles n'y manquèrent pas. Au reste, les médecins reconnurent les lésions déjà remarquées par Barras et par Harmand, et Pelletan, en enlevant à la dérobée le cœur de Louis XVII, authentiqua de la manière la plus formelle son procès-verbal. Le Mémoire publié dans la Revue rétrospective en 1894 l'établirait formellement s'il était utile.
L'opération, commencée à onze heures et demie du matin, prit fin à quatre heures du soir.
Le même jour, à huit heures du matin, quatre délégués du Comité de salut public vinrent constater le décès et donner les ordres relatifs à l'inhumation. Afin d'éviter tous soupçons, on fit monter à midi, dans la chambre d'autopsie, les sous-officiers et officiers de la garde montante et de la garde descendante, qui reconnurent le cadavre et signèrent leur attestation, au nombre d'une vingtaine, sur le registre de la tour.
Le second commissaire de service au Temple le 21 prairial, Etienne-Joseph Guérin, commissaire de la section de l'Homme armé, a laissé dans ses papiers la minute de son rapport. Ce document, communiqué par la famille Guérin à M. de La Sicotière, montre que l'ordre du Comité de salut public, réglant les obsèques « suivant les formules ordinaires, en présence du nombre de témoins désigné par la loi », parvint au Temple à quatre heures et demie. Le même jour, à six heures, le commissaire de police de
la section rédigea le certificat qui devait servir à dresser l'acte de décès à la municipalité (i). « Vers huit heures, dit Guérin, le corps, enveloppé d'un drap, fut mis en bière dans un cercueil de bois blanc, par les porteurs employés ordinairement pour les inhumations... le corps sortit du Temple à huit heures et demie, par la grande porte. La foule fut écartée sans beaucoup de peine et arrêtée à l'entrée de la rue de la Corderie par une halte d'un détachement qui forma ainsi une barrière. Le convoi parvint sans difficulté au cimetière Sainte-Marguerite. »
Le procès-verbal d'inhumation, cité par M. Bégis, {loc. cit., p. 28-29), signé de Dominique Godet et de Nicolas-Laurent Arnould, commissaires de la section du Temple, nous apprend que ces commissaires, accompagnés des citoyens Jacques Garnier, chef de brigade de la section de Montreuil, Pierre Vallon, capitaine de la même section, Lasne, commissaire de garde au Temple, ont conduit le corps au cimetière Sainte-Marguerite, rue Bernard, faubourg Antoine, lieu ordinaire des inhumations de l'arrondissement, où il a été déposé dans une fosse qui a été recouverte en leur présence. L'acte de décès fut dressé à la mairie le 24 prairial, dans la forme et dans les délais usités.
Il est enfin établi que le corps de Louis XVII fut conduit au cimetière, non dans une voiture, qui aurait pu être pourvue d'un double fond où se serait caché, vivant et bien portant, le véritable Louis XVII, mais sur une civière, dans un cercueil de bois blanc sans aucune marque, d'une longueur de quatre pieds et demi, porté par quatre personnes, qui se relayaient deux par deux ; le cercueil fut déposé dans la fosse commune, en présence de témoins qui n'avaient pour ainsi dire pas perdu de vue le malheureux Dauphin depuis son agonie.
Tant de précautions réduisent à néant toute hypothèse de substitution d'enfant.
(i) Cet acte a été publié par M. Bégis d'après une copie faite sur les registres qui furent incendiés en 1871. Il est daté du 22 prairial an III et signé de Lasoe et des commissaires. Il est établi dans la forme ordinaire. M. Bégis a, pour le prouver, reproduit un grand nombre d'actes mortuaires (Danton, Marie-Antoinette, Robespierre, etc..) qui sont de formule identique (Cf. page 137).