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eux. Sa volonté était tout dans le gouvernement,, on ne faisait rien que par lui ; et sans les principes d'éqplté dont il était animé, son règne n'eût été dans l'ordre civil qu'une servile répétition de ceux de ses prédécesseurs. Il eut sur eux la su- "périorité des talents militaires , des lumières et d'une conduite politique, qui élevèrent la Prusse au niveau des grandes puissances de l'Europe; mais cet éclat disparut avec lui; d'autres d'idées , d'autres vues, des intrigues et la faiblesse rem*placèrent , aous le règne suivant , l'énergie et les hautes conceptions de Frédéric.
' La postérité l'a placé au rang des grands rois , de ceux qui ont illustré le trône ; heureux si à ce titre 11 eût su joindre celui de législateur et de fondateur de la liberté prussienne ! mais il ne différa en rien à cet égard des princes ordinaires; il partagea les erreurs des cours , et regarda les peuples comme des colons destinés à exploiter leurs domaines. Il fut philosophe , mais peu touchée des nobles sentiments que suppose ce nom sî prodigué, et si peu mérité, trop souvent, de ceux qui l'usurpent.
Sa mort menaçait la paix , qu'il avait plus'd'une fois troublée pendant sa vie. Avec lui tombait la clef qui resserrait la route des états de l'Allemagne et du Nord. La guerre était à craindre; la
reprise de la Silésie * par FAutriche pouvait en être ie prétexte, et il n'était pas indifférent non plus pour la Franfcede savoir quelle serait, à i'é* gard des troubles qui se préparaient en Hollande , les dispositions de l'héritier de Frédéric.
Mirabeau , pour qui les grandes combinaisons politiques avaient de l'attrait , se sentit échauffé à l-aspect de cet avenir ; son ambition crut y voir un aliment et l'occasion de se signaler dans la car-" rière diplomatique. Il rédigea une note sur la situation de l'Europe et de la France en particulier^ où de nouvelles vues et des considérations d'un grand intérêt politique sont rapidement développées; il la fit remettre à M. le comte de Vergennes , ministre des affaires étrangères , et à M. de Calonne , ^n juin 1 786 ". J^en citerai quelques passages.
« Joseph II a peu d'argent, y. es tri l dit, mais » quatre cent mille soldats , quelques o£Bciers, et t le fatal pouvoir d'employer jusqu'au dernier de lises sujets dans la guerre. Tous ses engagements » secrets et publics avec l'impératrice de Russie
étendant à réaliser, à cimenter le système orien-
' ÇeUe province avait été conquise par Frcrdéric II sui^ sMane-Thérèse dans la guerre de 174^ ^ ^^1^ ^t re5tée i'^ la Prusse. T
• Elle îi depuis été imprimée en tête de la Correspond dance de Berlin,
moments de son règne , sur son cœur , son esprit, et ses projets.
iLes Anglais l'observent, le surveillent, Tinvestissent; ils réchaufferont, ils Fexalteront, ils l'enivreront pour troubler la paix du continent et se ménager l'occasion d'une revanche.
» On ne saurait se déguiser qu'ils se préparent pour cette occasion. Cent quinze vaisseaux en commission , un Hccroissement considérable de revenu, puissante hypothèque pour de nouveaux et immenses emprunts; une caisse d'amortissement très propre à les favoriser; les interrissablés espérances qu'ouvre le prodigieux succès de la commutation de droits ; ub crédit tel que les trois pour, cent , le principal de leurs fonds , qui ne représente pas moins de cinq milliards de notre monnaie, a monté depuis huit mois graduellement et constamment de cinquantesept à soixante-quatorze pour cent ; le procès d'Hasting, qui peut leur rendre la confiance des Indiens ; la faiblesse, la nullité de leurs ennemis dans cette contrée qui leur vomit For ' ; Tincen-
* Ceux de nos lecteurs qui Toudraient avoir une idée de la rîdbéssG des possessions anglaises dans l'Inde, de la nature et dé la quotité des revenus qu'elles donnent, p«uvent consulter l'ouvrage de Golqhoun intitulée Treatùe ofihe wealth^ power and ressources ofihe Bniish Em-
» die gâiéral prêt à s'allumer en Europe; les divi isions inextinguibles des Hollandais, seuls enne- » mis redoutables pour leur commerce lointain , > que la force des choses rendra tôt ou tard leurs » alliés ou leurs victimes ; leurs liaisons toujours
• plus étroites avec la Russie, qui leur donnent 1 le privilège presque exclusif des munitions naxvales; des bruits semés dans l'étranger sur la » déporable situation , de nos finances ; tout dis- 1 pose les Anglais à la guerre : leur roi est peiit- » être le seul en Angleterre qui ne la désire pas ; » peut-être aussi ce prince , si entêté par nature , » et bien plus ambitieux que ne peuvent le croire «ceux qui ne l'ont pas étudié, ne la craint -il » pas autant que ses liaisons et ses. intérêts de »£simille donnent à le penser. Telle est la crise
• qui menace le repos de l'Europe: qu'avons- » nous à y opposer? »
Ici Mirabeau trace un tableau de l'état intérieur de la France et de ses finances, de son crédit, de ses forces; tableau peu fidèle, où l'exagération perce de toutes parts , où chaque chose est envisagée sous un jour défavorable; puis, rêve-
pira. London, 1814* Us trouveront aussi de bons renseignements dans l'Etat des colonies et du commerce des Européens dans lesnieux Indes, par M. Peuchct; 2 vol. )D-8*. Paris, 1821, chez €ôste.
ib MÉMOIRES
nant aux moyens qu'elle présente cependant , il ajoute :
«A la vérité, la France, où la nature fait tout » pour le gouvernement , en dépit de lui-même , »la France, ce royaume inépuisable en hommes » et en argent pour peu qu'on sache solliciter Tun, t mettre en œuvre les autres, la France offre 9 mille et mille ressources : mais pouvons-nous 1 trop nous hâter de changer le fatal ordre des » choses où nous sommes tombés, de prendre les » moyens d'être exactement avertis, d'essayer s'il «est donc vrai qu'il soit impossible de se rap- » procher sérieusement et solidement de l'Angle- » terre , en faisant porter sur un traité de com» » merce qui , quelque avantageux qu'il puisse être »aux Anglais, ne fera pas qu'ils soient jamais 9 autre chose que nos voituriers , une alliance » offensive et défensive, à laquelle nous associe- 4 rions la Prusse, dans le seul but formellement » déclaré de garantir à chaque puissance ses pos- » sessions respectives ? N'est-il pas temps, en un 9 mot , si nous ne voulons pas sortir de notre
• routine par cette sublime révolution qui assure*
• rait la paix du monde , et qui n'a de difficulté
• peut-être que la pusillanimité qui empêche de » la tenter, de nous préparer, i\e fut-ce que pour » retarder la guerre, de jiousprép^er^dis-je,
SUR MIRABEAU. ii
» surtout aux Indes , ou Ton frappera mortelle- » ment nous et nos alliés - au premier moment , »^an» nous menacer le moins du monde; enfin
• de rétablir nos affaires au dehors et de les ra-
• Yitailler au dedans?»
A la suite de ces considérations qu'on trouvera sans doute un peu hasardées et hors de portée , Mirabeau expose l'utilité qui résulterait pour le ministère français d'avoir en Allemagne , à une époque aussi critique, un homme d'esprit, actif, capable de s'insinuer dans la confidence des princes , de saisir le secret des cours , d'en rendre compte au gouvernement français , et de le tenir ainsi au courant de tout ce qui pourrait l'intéresser. C'était se désigner pour une semblable mission , qui au fond n'était que celle d'un honnête espion, mais dont Mirabeau espérait tirer de l'avantage par la suite. Il fut accepté et reçut secrètement l'ordre de se r^idre en Prusse , mais sans caractère public , sans rien qui put l'accréditer ou même faire soupçonner qu'il voyageait aux frais du gouvernement.
Il partit de Paris au mois de juillet 1 786 pour se rendre à Berlin. On voit par la lettre qu'il ^adresse à M. de Galonné, du lieu de la première
* Il entend les HoUaodaîs.
la MÉMOIRES
poste', qu'un. des principaux objets de sa mission était d'instruire ce ministre le plus promptement possible de la mort du grand Frédéric *. Les expressions qu'emploie l'envoyé font connaître l'importance qu'il mettait à lui donner le premier * cette nouvelle. Il lui mande «que le » courrier de Berlin, qu'il a attendu à la première «poste avant de monter en voiture, n'avait ap- » porté aucune lettre; qu'il était possible mais > qu'il n'était pas probable que la lettre de son » correspondant à Berlin^ eût été mise trop tard »à la poste; qu'il était plus vraisemblable et » même à peu près sûr que le grand événement 9 était ou très prochain , ou consommé si M. de » Vergennes de son côté n'avait rien reçu : car , » ajoute-t-îl , je tiens pour certain que dès l'ago- »nie les courriers seront arrêtés. Ceci va me » presser beaucoup ; je me rendrai avec une très • grande célérité au moins à Brunswick, où je » serai très sûrement informé et où je m'arrêterai » plusieurs jours si le roi est vivant. Maintenant
' Juillet 1786.
* Ce prince mourut le 17 août 1786, claos la 76* année de son âge.
^ Ce correspondant était le marquis de Luchet , mauvais écrivain, publiciste détestable, que Mirabeau vante cependant quelquefois dans ses écrits.
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» il ne me reste qu'à vous dire que rien ne me • coûtera, efforts, temps, peine, pour vous ser- » vir et la chose publique. »
Une grande partie de cette correspondance est d'un styte maniéré , affecté , saillie du jargon de Tespionnagé et de l'astuce; on y retrouve souvent ce ton rampant et à la fois vaniteux des agents de la police et des ambitieux subalternes. J'en citerai quelques preuves et je prendrai la première dans la lettre datée de Brunswick, 1 4 juillet 1 786. «J'ai dîné et soupe hier avec le duc deBnmswick. » Au sortir de la table, après le dîner, il me prit en I» particulierdans une embrasure, et nous y causâ- » mes environ deux heures, d^abord avec beaucoup » de réserve de sa part, ensuite avec plus d'ouver- » ture, enfin avec le désir évident d'êtf e cru sincère. • T/occasion de la conversation particulière » fut un mot d'estime pour M. le comte de Vervgennes, et de crainte sur sa retraite prochaine. » Ce mot fut suivi brusquement de cette question, . » faite d'un ton affecté d'indifférence qui décelait » une très vive curiosité : Et sans doute M. de Bre- » tettil sera le successeur? La duchesse était en j» tiers. J'ai répondu en baissant la voix, mais «articulant avec beaucoup de fermeté: Monseù 9gneurjj*espère et Je suis persuadé que non. Je «n'avais pas fini de prononcer, qu'il m'avait em-
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• mené dans l'embrasure, au bout de i'apparte- » ment ; et aussitôt il s'est mis à me parler , avec » toute la force que comporte sa mesure naturelle
• et sa dignité, de l'inquiétude que ne pourrait »ne pas avoir le corps germanique si M. de '»Bretenil, qui était à la tête du parti autrichien, «depuis long*temps le serviteur et l'ami du ca- »binet de Yieune, venait à succéder au ministre » principal» Alors, parlant du comte de Yergennes » avec toute sorte de respect , et des intentions » généreuses du roi avec une grande confiance , «j'ai dit que si -M. de Yergennes se retirait, ce
> serait probablement de son plein gré, et que «personne n'influerait plus que lui sur le cboix »de son successeur; que, soit qu'il restât, soit » qu'il se retirât, le ministre principal ne serait » par conséquent pas du parti autrichien ; qu'as- » sûrement la probité du roi et la morale de sa » politique rendraient toujours respectables pour «notre cabinet nos liaisons avec l'empereur, » comme toutes les autres , mais que l'intérêt de » l'Europe et le notre en particulier était tel- » lement la paix, que ces liaisons ne pouvaient » qu'y concourir, bien loin de stimuler à la guerre ; » que la France était assez puissante par la force
> des choses et même par la situation de ses af- »^faires pour se faire honneur d'avouer qu'elle
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craignait la guerre et qu'elle réviteraitavec beaucoup de' soin ; que je ne pensais pas que rien -la rendit probable de sitôt , surtout lorsqu'en étudiant l'administration du duc de Brunswick je voyais qu'il avait fait" sob métier de souverain et de père avec une telle assiduité et un si grand succès, que, quelque tenté qu'il fut naturellement de suivre la carrière où il est incontestablement le premier , je ne pouvais croire qu'il sacrifiât à des idées de gloire militaire , dont il était déjà si comblé, son ouvrage chéri, ses véritables jouissances et le patrimoine de ses enfants; que tout l'appelant à là suprême influence sur les afiEaires de Prusse après la mon du grand roi , et la Prusse étant aujourd'hui dans le continent le pivot de la paix et de la gu^re, le duc de Brunswick serait presque le seul à en décider ; qu'il avait assez été le dieu de la gnwre, que j'étais convaincu qu'il serait désovmaîs l'ange de la paix. Il s'est défendu avec beaucoup de force d'avoir jamais aimé la guerre, même au temps où il avait été le plus heureux. Il m'a montré combien , indépendamment de ses principes , ses combinaisons de famillci et ses intérêts personnels l'éloignaient de la guerre. S'il allait, m'a-f-il ajouté, ne* consulter dans » une si grande cause que les vils intérêts de l'a-
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«mour-propre, ne sais-je donc pas quel jeu de » hasard c'est que la guerre ? Je n'ai pas été mal- » heureux ;•. peut-être aujourd'hui serais-je plus » habile, et cependant infortuné. Jamais homme i sensé, surtout avai^çairt en âge, ne compro- » mettra sa réputation dans une carrière si ha- » sardeuse , s'il peut s'en dispenser.
i Cette partie de spn discours, qui a été lon-
• gue et vive, chaleureuse, évidemment sincère, «avait été précédée d'une phrase d'étiquette et
• de représentation où il m'avait assuré qu'il n'au- »rait jamais d'influence en Prusse, et qu'il était » loin d'en désirer. J'ai repris cette phrase, et, lui » prouvant par un tableau rapide que je con- 1 naissais bien Berlin, les principaux acteurs, »et la situation des esprits, je lui ai démontré, » ce qu'assurément il sait mieux que moi , que »son intérêt et celui de sa maison, celui de l'Aiilemagne, celui de l'Europe, lui faisaient un » devoir de prendre en Prusse le timon , pour la » préserver de l'ouragan le plus &tal aux états »dont la puissance porte principalement sur » l'opinion, je veux dire les petites intrigues, les » petites passions, le manque de fermeté, de » suite et de système. Votre dignité personnelle, » ai-je ajouté, vraiment immense et mille fois plus » élevée que votre rang, quelqiie éminent qu'il
• soit, vous défeiicl àâns doute de Vous ofirir, »i^âis votre devoir est, je ne dis pas de né pals f refuser, je dis de vous mettre en meaure, et » d'employer votre forcé et vos talents k prendre » de l'empire sur le successeur et à sàisii' te scep-
• tre des afifaires
* Le courrier me presse , parceque , n'ayant «point quitté la cour de tout hier, je n'ai pu » écrire que ce matin , et le courrier part à onze
• heures. Or, chiffrer est très long; j'omets doiic
• mille et mille détails qui mé font croire , i** gue
• les Anglaià né réussiront pas à beaucoup ^tès
• aussi vite, dans leurs tracasseicies du nord qu'on
• pourrait le èrâîndre, pour peu que le cabinet » dé Berlin puisse compter sur celui de y ersailles; » 2" qu'il est temps dé parler un peu plus clsiîr » à celui-là, et dé ne pa6 confondre le mystère et lé » âecret , la finesse et la prudence , l'équîvoqiiè » él lâ politique ; 3*" qùè le duc de Brunswick , que
• je crois être, et dé beaucoup, le plus hàbfïé
• prîricé de F AHéttiagne , veut feîiiôèrément âujoui^-
• d'hui la pRïJC , et qu'il la fera vouloir âù caBihét
• de Berlin , pour peu que Voà contienne Téhl- » pereur , lequel , ra'a-t-il dit , a outragîé' èù ptô^ » pos déivaut' lui éeptièmié ôu hùitrèmé témoin , n lé prince dé Prusse , et: d'obtëtiir eh Europe Utfe » pàHtiAé ebnfiaÀcé.v...