‹ Mémoires sur Mirabeau et son époque (volume 2)Chapitre 2 sur 14 · III · texte numérisé non relu

III

i8 MÉMOIRES

]>Je n'ai le temps aujourd'hui que d'esquisser

• ce prince tel qu'il m'a paru. Assurément il ne n serait pas un homme ordinaire , même parmi

• les gens de mérite. Sa figure annonce profon- 9 deur et finesse , envie de plaire , tempérée de » fermeté et même de séférité. Il est poli jusqu'à » l'affectation ; il parle avec précision et même » élégance; mais il cherche un peu à parler ainsi, et » le mot propre lui manque souvent. Il est prodi*

• gieusement laborieux, instruit , perspicace. Ses

• correspondances sont immenses, ce qu'il ne ».pe^ devoir qu'à. sa considération personnelle t « car il n'est pas assez riche pour pa}^ tant de » correspondants ,:et peu de grands cabinets sont » aussi bien informés que lui. Ses affaires de tous «genres sont excellentes. Arrivé, en 1.780 , à la

• souveraineté , qu'il a trouvée surchargée de près

• de quarante millions de* dettes , il a tellement

• administré, qu'avec un revenu d'environ cent

• mille louis , et une caisse d'amortissement où » il a versé les reUquats du subside de l'Angle-

• terre , dès 1 790 il aura parfaitement liquidé ,

• non seulement les dettes de la souveraineté, » mais celles des états.

• Il ne serait pas moins sensible qu'up autre n aux plaisirs et aux élégances , mais sévère ob- ^ servateur des décences (sa maîtresse, mademoi-

«selle de Hartfeld', est la femme la plus raison- »nable de sa cour; et ce choix est tellement » convenable , que le duc a^pint moillré , il y a » peu de temps ^ quelque velléité pour une autre »femtne , la duchesse s'est liguée avec mademoi- » selle de Hartfeld pour l'écarter ); religieusement » fidèle à son métier de souverain , il a senti que » l'économie était sa première ressource. Véri- » table Alcibiade , il aime la grâce et li» voluptés , »mais elles ne prennent jamais rien sur son tra- » vail et ses devoirs , même de convenance. Une » marque d'un très bon esprit , ce mie semble , » et d'un caractère supérieur, c'est moins encore » qu'il suffit au travail de chaque jour , que le

• travail de chaque jour lui suffit ; sa première

* ambition est de le bien faire. »

Si cette correspondance secrète et chiffrée étaij; toute comme ce portrait du duc ^e Brunswick, il n'y aurait rien là que le rôle d'un voyageur judfcieux et jaloux d'ob^eryer les hommes et de rendre compte de ses remarques; ce travail n'eût pas été indigne d'un homme honnête et de génie; mais que dire de ce qui termine cette lettre ?

« Je ne saurais, en ce moment, parler du sou- » per où le duc m'ôta de la place d'honneur (vissa-vis la duchesse ), que j'avais occupée à dîner-

ao MEMOIRES

» pour me mettre à côté de lui , qui est toujours »à Textrémité de la table. La conversation fut » vive et entièrement particulière , mais point » politique ( nous étions entourés ) , et de pure » curiosité, siu- la France. Je dine aujourd'hui avec » le duc et soupe avec la duchesse douairière à » Antoinetten-Ruh. Je n'ai pu éviter cette corvée , • qui m'ôte l'occasion de souper avec le duc , fa- 9 veur qu'il accorde très rarement , et qui a paru » hier fort marquée là» où l'on m'observe avec » inquiétude, mais seulement peut -être parce- » qu'on me croit un chercheur de place.

1 Le voyage de Zimmermann à Postdam ' s'est » prolongé plus .qu'on ne croyait. Il a écrit que » l'hydropisie n'était point déclarée , et il reparle

' Zimioermana , Dé en Suiâse , était un homn>e de mérite; il était médecin du roi d'Angleterre , et demeurait à Hanovre lorsque Frédéric le fit appeler. On a de lui plusieurs ouvrages, entre autres son traité de la solitude , chef-d'œuvre de savoir et de bon sens, qui a été traduit en français. C'est, dit-on , à la lecture de ce Hvre que Catherine II dqt la force et la consolation qu'elle recouvra et qu'elle avait perdues par la mort de son favori , LanskoL Zimmermann a laissé une relation intéressante des derniers moments de Frédéric II. Il est mort en i^qS, à soixante-sept ans, du chagrin de la perte de ses enfants ; il méritait que Mirabeau en parlât avec quelque estime.

SUR MIRABEAU. ii

tde l'asthme: c'est un lieu commuti. Il ta » f homme du roî ; il n'est pas celui du publie : » ce qui est certain , c'est qu'il n'a pm remporter » aucune victoire sur la polenta ' et les pâtés » d'anguilles ; que le roi n'a plus de rides au 1 visage; que tout est affecté d'enflures œdémaateu^s.

» Le prince Henii • est retourné à Rheinsberg , » où le jeune et très beau Rech fait la pluie et le • beau temps ^ Un fait que je puis garantir, c^esl «qu'un Écossais, premier médecin de Cathe- » rine II , étant dernièrement à Vienne , a dîné » à la table de l'empereur, assis à coté de lui , et » même la chose a été avouée dans les gazettes ; » mais ce qu'on n'y trouve pas, c'est que, pendant » le séjour de ce médecin à Vienne , M. de Coben- 9 zel , ministre de Vienne en Russie , mais alors » auprès de l'empereur, ayant été chargé de mon- 9 trer à ée médecin une maison de plaisance aux

> Espèce de pâte A ritalîenne , que Frédéric aimait beaucoup et que ses médecins lui défendaient.

> FrédéricrHenri-Louis 9 frère de Frédéric II , né le i8 janvier 1756, oaort en 1802, âgé de soîtante-seîze an«.

^ i\lirabemi fait soupçonner ici les loœurs du prince Henri ; personne ne lui demandait de semblables réyéfa- . lions, et il y a une telle lâcheté à le faire, qu'on est peiné de le voir s'abaisser à ce rôle.

t\oa dç la cpur de Prusse', après la mort du grand Frédéric, il dit, en parlant du noii^eau rpi Frédéric-Guillaumell: «Ce prince devient 9 très difficile à observer utilement ; il prend les • rites sévères de l'étiquette allemande ; on croit » qu'il ne verra pas d'étrangers, du moins de » quelque temps. Or je saurai bien ce qu'on peut 1 apprendre par l'espionnage subalterne des va- » Lets et des courtisans , des secrétaires , et de 9 l'intempérance de langue du prince Henri ; maïs » il n'y 9 que deux moyens d'influer , c'est en don- »ndnt ou plutôt en faisant naître des idées ai| » maître, ou à ses ministres. Au maître? comment, »dès qu'on ne l'aborde pas? Aux ministres? il » n'est ni facile ni convenable dé leur parler » d'ajflaires quand on n'est pas accrédité ; et les t discussions de hasard sont courtes, vagues, » tronquées. Si l'on me croit propre à quelque » chose , on doit m'en voyer en lieu où je sois 9 accrédité , autrement j'ai peur de coûter ici plus » que je n'en rapporterai. »

Voici comment , dans une autre lettre , il .s'y prend pour attirer sur lui l'attention des ministres ji.e France et leur ofîrir une occasion de l'avancer* :

' ag^^oût 1786.

' Lettre de QfirliQ , 5 $e|>ten)bre 1786.

« Huttel , chargé d'affaires à Pétersbourg , » mande à la cour de Berlin que la Russie est •plus pacifique que le Turc, et que les provinces X de l'empire ottoman invoquent la guerre; quant » aux provinces frontières , celles qui appartien- » nent aux'Tsirtares ne sont certainement pas amies » des Russes. La Moldavie et la Yalachie ont des » hospodars * , qui , en * leur qualité de Grecs , » sont sûrement vendus à qui veut les acheter , » et par conséquent à la Russie. L'empereiû* d'Aï- » lemagne tracasse et se fait haïr là comme ail- «leurs. J'en dirai davantage , et je tâcherai d'es- » quisser l'idée d'un voyage sur les bords de ces » contrées , fait sous- le déguisement d'un mar-r 9 cfaand dans lé plus sévère incognito. On y in- » struirait le ministre de l'état des frontières , des «magasins, des dispositions des peuples, etc.; en- » fin de ce qu'on doit craindte ou espérer dans le »eas où il faudrait en venir au v€t6 armé (dans » lequel il est bien probable que la Prusse nous «aiderait), c'est-à-dire si l'empereur se décidait » à ne tenir aucun compte de nos représentations, » comme il en a déjà fait montre dent: fois.

< Ce sont des gouverneurs généraux , sous, le nora de prince, nommés par la porte et choisis parmi les Grecs, mais n'en' dépendant pas moins du grand-seigneur.

a6 MÉMOIRES

9 Peut-être serai-je plus utile dans un tel voyage » qu'à Beplin, où ma carrière est sieniée de chausse. » trapes , et où elle le sera aussi long-temps qu'on 9 ne m'accréditera pas du moins comme conver- » seuvj ce qui serait d'autant plus convenable , » peut-etca , qu'on s'ouvre quelquefois davwitage 9 à un tel interlocuteur qu'à un ministre, attendu »que les refus ou les propositigns n'ont plus 9 les conséquences ministérielles, et qu'ainsi l'on 9 s'éclairerait les uns les autres sans se compro*. 9 mettre.

» Faites une sérieuse attention à ceci , je vou^ 9 prie : en vain me recommanderiez-vous cle peu 9 marquer ; permettez-moi de vous le dire , il est 9 impossible, malgré tous mes efforts, que je ne 9 marque pas ; j'ai trop de célébrité et trop d'af- 9finité avec le prince Henri, qui est un vrai 9 Henri-femme, et qui n'a aucune espèce de se- 9 cret. On me fait parler lorsque je n'ai rien dit ; » on dénature ce que j'ai dit, lorsque j'ai parlé. Il 9 est impossible de se faire une idée de tout ce » qu'on m'a prêté depuis la mort du roi , c'est- 9 à-dire depuis une époque où j'ai profité de l'in- 9 terruption des sociétés pour me tenir âbsoiu- 9 ment clos et ne travailler qu'en minant.

9 Le comte d'Esterno me déiavorise autant p qu'il peut ; la légation anglaise crie: Fenum habei

» in cornu y lange fuge. Les favoris m'écartent , les » beaux esprits , les visionnaires font ligne ; cha- » cun craint pour son domsine parceque ma des- » tination n'est pas connue. Je ne puis rester avec » utilité qu'autant qu'on trouvera moyen de 9 faire dire au comte de Finchèstein ' que je ne » suis rien qu'un bon citoyen , et un bon obser- «vateur , mais que je suis cel^, et qu'on m'a per- » mis de donner mon avis. Je ne puis pas douter » que ce ministre ne désire fort qu'on lui dise » ce peu de mots. Quoi qu'il en soit , je dois en » conscience le répéter, mon rôle devient tous ^Ê les jours plus difficile et plus louche ; et pour ^ que je soja vraiment utile, il me faut un carac- » tère quelconque , ou être employé ailleurs. »

Ces plaintes et ces raisons furent inutiles, et Mirabeau continua de remplir^sur le même pied ce poste peu honorable iet peu agréable ; mais, en insistant de nouveau, pour obtenir un changement dans sa situation , il voulut essayer de se faire nommer à la place d'envoyé près la cour, de Bavière. Il en écrivit ainsi au ministre :

«Songez* que vous avez pour ministre un 4t imbécile en Bavière', qui devient une mis$ioi\

< Ministre des affaires étrangères de Prusse. * Lettre' du aa septembre 1 786.

^ {«e comte de Montezan.

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