S MÉMOIRES
» importante à la mort dé Téiecteur. Si l'on » compte me placer , et il le faut bien , si l'on veut » que je serve, ne feraîc-on pas bien de me faire » débuter ainsi ? »
Point de réppnse à cette lettre, rien qui prouve qu'on eût envie de lui faire une mission avouée. De là ses griefs , tant de fois répétés dans cette correspondance , contre l'indifférence et l'oubli où on le laisse. Il s'en explique vivement dans une lettre à un ami , datée de Brunswick , 1 4 novembre 1 786.
« Si je cours la poste , dit-il , vous voyez que » ce n'est pas par dissipation. Eh! de bonne foi, » quelle vie convient moins à mes goûts naturels » que cette activité oiseuse , si je puis parler ainsi, » qui, me précipitant dans toutes les cohues , dans » les sociétés les plus fastidieuses , dans la perte »de temps qu'entraîne en général le tourbilloli » des cercles allemands, qui s'appellent des entré- *nous quand on n'est pas trente personnes, » me ravit à l'étude , à mes recherches favorites , » à mes propres pensées , et me force à me plier » sans cesse à des formes qui m'étaient si étran- » gères, pour ne pas dire si odieuses? Vous qui «menez une vie fort agitée, mais du moins dans »des sociétés d'élite, vous devez éprouver, mal- . D gré tout l'aplomb que vous a donné la nature ,
» combien il est difficile de passer brusquement
• de la dissipation sociale à la méditation du ca- » binet. Cette prepiière est cependant nécessaire » pour connaître , sinon les hommes , du moins «tels ou tels humains, indépendamment de ce » qu'elle est indispensable pour se ménager les ^ a parie qui instruisent des faits , et font deviner » ceux qui les suivront. Il faut galoper cinq jours »avec un prince, et le suivre dans toutes les si* » nuosités physiques et morales de sa«vie publi- » que et privée pour avoir le droit ou l'occasion » de faire une question, ou, ce qui est préférable , » pour lui surprendre un mot qui équivale à la » demande et à la réponse. Mais qui sait cela
• mieux que vous? Je ne veux que vous faire sen- » tir que mes excursions ne sont pas le fruit du » hasard, encore moins celui de la fantaisie. Ajou* »tez que chacune de mes courses complète des » connaissances locales ^ sur lesquelles je me suis » imposé de n'être pas satis&it légèrement. J'es- » père que vous verrez, entre autres, par mon mé- » moire sur la Saxe , et par celui sur les états prus- » siens, qui sont des vrais ouvrages, et qu'à la
• vérité vous ne recevrez que dans quelques » mois , que j'ai soigneusement approfondi les f pays que je veux connaître , et que je les ai » étudiés autant dans les hommes que dans les
So MÉMOIRES
» livret, avec cette différence, que jV>se à peine 9 me confier à l'assertion orale de rhomme le » mieux instruit lorsqu'il ne m'apporte pas de » preuves écrites *.
» Mais où marché - je dans cette route péni- »ble? Si je m'en rapporte au peu de comptes » rendus que votre amitié a daigné'^ me faire de »la sensation qu'ont produite mes dépêches, «épurées, arrangées, embellies par vous' (car » comment soigner ce qu'on écrit au moment , » au jour le jour , et sans avoir le temps de re- » lire?), on est content. Si j'en juge par les sym- » ptômes redoublés de l'extrême inattention que 9 supposent les longs silences sur les questions 9 les plus importantes , sur les demandes les plus • instantes, et quelquefois l'oubli absolu de la 9 plupart de ces choses, je dois croire qu'on lit
* Lés recherches et les travaux sur la Saxe et les états prussiens, dont Mirabeau parle ici , oot été employés par lui dans sa Monarchie prussienne.
' Cette lettre indique assez que la correspondance telle qu'elle a été imprimée en 1789, et que nous Tavons , n'est point la même entièrement que celle que recevaient M. de Yergennes et M. de Galonné : celte dernière était chûliée , et yraîsemblablement abrégée dans un nombre de détails à peu près inutiles, et quelquefois mal ag^réables, qu'on rencontre dans l'ourrage imprimé.
SUR MIRABEAU. 3i
% xaes lettres tout au plus avec l'intérêt d'un bulsletin assez bien rédigé, et que cette lecture «'a
• pas la plus légère suite ultérieure/
» Si cela est vrai , est-ce donc bien la peine; » je vous le demande , à vous dont les sentiments
• ^ergiques et les hautes pensées échappent par » tant de côtés à la contagion de la légèreté ,
• d'insouciance, d'égoïsme et d'inconséquence, » qui s'exhale de tous les pores des pays que vous » habitez ; est-ce bien la peine que je sacrifie à »un intérêt aussi subalterne que celui de la «curioidté, mon temps, mes goûts, mes forces »et mon talent? Vous savez, je croîs j que je ne » suis pas charlatan , vous savez que mon usage » n'est pas d'exagérer ma peiiie et mon travail; » eh bien ! mon cher ami, je vous jure que j'en » prends et que j'en fais beaucoup. J'occupe trois » hommes tout entiers de la seule exécution
• mécanique de ce que j'ai dirigé ; je m'aide du » travail et des connaissances de plusieurs autres ; »tous mes moments et presque toutes mespen-
» sées sont là , portent là et y retournent
». . • . . Si cela ne produit pas davantage ( et, à
• dire vrai, vous ne pouvez pas encore évaluer » ce que cela produit , car mes plus grands tra- » vaux sont dans mon portefeuille ) , c'est la faute , » ou de mon insuffisance , ou de ma position ,
» oa peut'étre de toutes les deux , peut-éti*e aussi » seulement de cette dernière ; mais j'y suis tout
• entier, et ce *n'est pas à près de trente-sept ans »'que je dois être tout entier à des riens , si cela » ne produit rien , si cela ne mène à rien , ni » moi , ni les autres.
» Si donc cela produit quelque chose , qu'on » me le prouve ; qu'alors , par exemple , que je » £aiis une question pour le bien de ma commis- «siou, elle soit répondue; qu'alors que je dis, » Il importe que j'aie un plan d'opérations de tel
• et tel genre à proposer , parcequ'on me ques- » tionnera incessamment sur cela , et que je per- 1 drais une occasion que je ne trouverais jamais » si j'étais pris au dépourvu , on m'envoie ce plan » d'opérations.
» Si cela me niène à quelque chose , qu'on me » le dise ^ car j'ai bien dans ma position quelque f besoin d'encouragement , ne fut-ce que, pour 9 pouvoir me livrer , sans folie , aux impulsions »de mon propre zèle. Je dis sans folie; car, pour » ne parler que du plus grossier mais aussi du » plus palpable des intérêts , quand je vois que » je suis à une assez grande distance de pouvoir » joindre les deux bouts avec ce qui m'est assuré » ( et comment assuré ? on est tellement en arrière » que j'ai tout lieu de craindte qu'un changement
» de ministre n'aggravât mes dettes personnelles » des sommés dont mes amis m'ont fait l'avance ^
• pour le coiâBpte de ceux qui ne peuvent pas » ignorer que je ne Saurais en faire , moi ). Ne » dois-je pas enrayer ? Si j'efîiraie , ma« mission et
»mon utilité ne sont-elleis pas finies} me restera-
»t-il autre chose ajors que le regret du temps
• perdu et le chagrin profond et très onéreux » dans les suites , d'avoir attaché à mon sort des »gens pour qui je ne pourrai rien qui les dé- » dommage, que nàal, et à mes dépens, de ce qu'ils p m^'auront âOicrifié ? Pardon si je délxTrde , mais »à qui confierai-je mes anxiétés, si ce n'est à » vous , mon ami , mon consolateur, mon guide , » mon soutien ? Que me rapporte tout ceci ? pas » même de l'argent , car ^1 va tout à la chose et
• »non à ma satisfaction personnelle. Yéritable-» » ment je ne serais susceptible d'aucune autre , si »mon avenir était arrivé, et que je n'eusse point »d'entours. Vous savez bien que Fargent ne me » sera jamais rien, du moins quand j'en aurai. Où » vais-je ? où mènerai-je les autres ? ai-je fait un «bon marché de troquer ma vie, même ora- » geuse , mais si mêlée de jouissances qu'il n'est 9 pas au pouvoir des hommes de me dérober , »^our une activité stérile , qui m'arrache^«jus- » qu'aux fi^quents épanchements de votre ami- - ni. 3
34 MÉMOilLËS
» tié ? Vous n'êtes plus qu'un homme d'état pour » moi ', vous pour un serrement de inain duquel •j'aurais donné tous les trônes du monde.... Ah! » )e suis beaucoup plus propre à l'amitié qu'à la » politique ! » >•
Il fit donc une grande école de prendre ce rôle si peu convenable à ses goûts et à l'élévation habituelle de ses pensées. Mais il s'était fait illu^on sur les intentions de M. de Vergennes et les pro-
* messes de M. de Galonné. Ce dernier ne voulait peut-être que l'éloigner de Paris , sans le désir de lui procurer un avancement qui ne #pendait pas, au reste , entièrement de lui , mais aussi de M. de Vergennes. Mirabeau crut qu'une fois engagé
* dans cette carrière équivoque , son zèle , ses talents fixeraient sur lui ^'attention de ses protecteurs , et qu'au moins sa mission lui vaudrait de l'argent. Sur ce dernier point on a lieu de croire qu'il obtint quelque satisfaction , car dans le reste de sa correspondance il ne revient plus sur cette plainte. On conçoit qu'il dut être d autant plus pressant pour en obtenir , que , voulant se faire valoir dans son métier de scrutateur et d'enquêteur politique , il devait le jeter à tout venant pour en arracher un secret , faire trahir une^onfidence , ou apprendre quelque anecdote dont il put se faire wn mérîteauprès des deuiL mi-
SUft MIRABEAU. 35
nistres, à quoi on peut ajouter qu'il était par luimaiie un des plus grands prodigues du siècle et des moins difficiles en fait de dettes.
Il se dégoûta donc de sa prétendue mi$$wn $e^ crête ^ sur laquelle îl avait fondé de si grandes espérances , conune on le voit par sa lettre que je viens de transcrire. Enfin, ne recevant aucune réponse satisÊdsante à ses demandes , las de se traîner dans les cours d'^lemagne sans caractère, ou plutôt d'y passer pçur un espion déguisé, il se détermina à quitter* la Prusse, et ai partit au mois de janvier 1 787^ pour* revenir à Paris.
Le fi'uit de son voyage se borna réellement a quelques matériaux qu'il recueillit pour son grand ' ouvrage sur la Prusse, et à cette correêpondance secrète ^ long-temps tenue dans l'obscurité de son pcNTtefeuille , et qu'enfin il mit au jour en 1 789 '.
* On accrédita dans le temps une anecdote ridicule sur cette publicité. tJue maison de librairie 9 disait-on ( la maison de Le Jay ) , allaît faire faillite , lorsque Mirabeau , pour la mettre à l'abri de ce malheur , tira de son portefeuille la corre^ondance de^erUm «t la lui livra > eo disant: ^Prenez cet aliment de la curiosité, impric^ez-le, ▼endez-le ; il me perd 9 mais je vous sauve. ».
Le marquis de Luchet a répété cette baliverne dans l'éloge de Mirabeau, prononcé au lycée le 11 avrjl 1791. Celte corre^jildttdàtiec /sdUsl le titfe d'Histoire sectèèe vie la H>ur (iB BeMîy fut vendiie et négoeiée avec la tUâteoù
Elle excita de nombreuses et vives réclamations; elle fut traitée de libelle , -et regardée comme le firuit de la lâcheté et de la calomnie. Un réquisitoire de M. l'avocat-général Séguier la dénonça au parlement comme une production criminelle et attentatoire à l'honneur des premières familles de l'Europe.
« Quelle idée peut-on se former de cette A««- ' 3toire secrète j plus abqpiinable encore que celle » de rhistorien Procope, <jm se permettait d'écrii^e » le pour et le contre sur le même empereiu» ? »dit le magistrat. Elle ne présente partout qu'un » recueil d'impostures honteuses , invraisembla- }>bles et in ventées à plaisir, plutôt pour satisfaire » la manie de l'écrivain , que pour attacher la eu- » riosité d'un lecteur qui cherche à s'instruire.
% C'est une collection de portraits où l'imagij» nation a plus de part que la vérité. I^ main du » peintre a détrempé ses couleurs dans la bile » amère dont son cœur était abreuvé ; et si l'on • pouvait se persuader qu'il a rendu les objef$ » tels qu'il les envisageait , il faudrait aussi con- » venir que son œil malade leur prétait la nuance » dont il était lui-même obscurci.
Le Jay pour fournir à Mirabeau TargeDt nécessaire à son Toya'ge, de Provence, à l'époque des élections de 1789.
» C'est un assemblage de réflexions hasardées » sur de ^conversations malignes, sur des rapports y mensongers , sur des confidences artificieus^i » et s^r des faits , enfin , dénués <lk certitude , » rapprochés à la hâte , transcrits avec précipi- « tation , et que l'émissaire caché n'a pas craint «d'affirmer comme véritables, parceque c'était » la seule monnaie avec laquelle il pouvait com* » penser le traitement qu'on lui faisait , et dont il » r^yoche sans cesse la médiocrité.
»I1 est malheureux d'avoir un grand talent 9 quand on n'a pas une trempe de caractère assez » forte pour le diriger vers le bien '. Si la perversité »de l'âme étouffe le sentiment de l'honneur et le » cri de la conscience , le génie est un présent vfi^este de la nature. Que penser d'un écrivain » qui adopte volontairement le r^le de délateur » caché, qui va s'établir dans une cour éttsingère , »avec cette franchise, cette aisance, cette amé- » nité qui forme les liaisons , et qui , abusant ^bientôt des sentiments qu'il a inspirés, ose ré- » vêler des particularités qu'il ne doit qu'à lacon-*
' Ce o'était pas la fprce de caractère qui manquait à Mirabeau 7 mais le respect des cooTeoâoces de société, 1» retevuedaos ses diatribes ; enfin il lui manqua dans cette mission le respect de lui-même^
9 fiance la phis intimé , ose calomnier tous ceux » qui l'ont reçu avec bonté , ose leur prêter des ^projets et des propos dont rien ne garantit la • fidélité , et J>qrte l'audace jusqu'à insulter ^ avec » un cynisme odieux , des personnages si fort au-* » dessus de cet agent subalterne, ainsi qu'il se » qualifie lui-même , qu'il 'est difficile d'ajouter » foi à ses assertions ?...
» Supposons que l'auteur, trompé par de faux 1 rapports ou par de fausses combinaisons, ait » cru voir réellement tout ce qu'il a inséré dans » ses lettres anonymes , l'ouvrage entier n'en pré- »sentera pas moins une violation du droit des » gens , un abùsi de l'hospitalité , une inÊimie » d'autant moins pardonnable , que la familiarité » était en lui le manteau de la perfidie , et que la » sainte amitié tlevenait l'instrument de l'espion- » nage et de la trahison '. »
* Les ministres à qui Mirabeau adressait ses lettres Q'étaient-ib pas aussi coupables , plus coupables même que lui ? a'cncourageaient-ils pas de semblables manœuvres ? De tout temps n'ont -Us pas payé des espions, A 'ont-ils pas tendu des piég;es à la bonne foi P Si i'on ourraif les correspondances secrètes el celles des ambassadeurs déposées dans les bureaux , {[^rand Dieu , que n'y verrait-on pas.!
Cet éloquent réquisitoire fut suivi d'un arrêt ' de la cour de parlement , rendu , les chambres assemblées , les pairs y séant , qui condamne vn imprimé ayant pour titre Histoire secrète de la cour de Berlin , ou Correspondance d'un voyageur français j à être lacéré et brûlé par l'exécuteur de la haute justice.
Quoique l'ouvrage fut anonyme et portât le titre de posthume^ tout le monde savait qu'il était de Mirabeau, et l'on s'étonnail que, dans un moment bù la carrière politique s'ouvrait aux hommes ambitieux , il cherchât éSti quelque sorte à s'en jfermer l'entrée par un livre qui ne pouvait que rappeler l'irrégularité de sa vie antérieure.
Que toute cette correspondance nit porté sur les projets ambitieux de certaines cours , sur les vues secrètes qui pouvaient intéresser la'France , il n'y avait rien là qui pût arqier le public Contre lui ; mais que penser des anecdotes , au moins inutiles dans un semblable sujet, ^t qu'il recueille avec ime scrupuleuse attention ?' Je peux citer la suivante pour exemple.
Le roi Frédéric-GuiHaume II avait des lidisoni intimes avec mademoiselle de Voss*; il voyait
* 10 février 178g. '
'' Voici ce qu'on lit 9uf iDdcU^me de Yoss dans Thistoire
4o MÉMOIRES
fréquemment cette jeune personne, à qui les cri-* tiques les plus sévères n'ont pu refuser des sen-
de Frédéric-Goillauine II, par M. le comte de Ségar, imprimée eo 1801 :
a Mademoiselle de Voss ou Woss, nièce du comte »de Fink, plut à Frédéric-Guillaume II, roi de Prusse, }»qui, en étant ardemment épris, fut au moment de l'éspouser. Il en préTÎnt la reine , et consulta lés prêtres , »qui répondirent qu'il valait mieux contracter un mariage » illégal que de courir sans cesse d'erreurs en erreurs. »Get hymen n*eut cependant pas lieu; mademoiselle de » Voss aima mieux s^tfnûet sa veHu que la gloire de son «amant. »
Quelques écrivains français ont confondu mademoiselle de Voss ayec madame de RieU, fille d'un musicien de la chapelle du roi , laquelle fut faite comtesse de Lîchtenau ; celle-ci eut \ij» sort plus magnifique que la modeste de Voss. Après beaucoup de négociations et d'intrigues , elle fut épousée par Frédéric-Guillaume II, qui n'en eut pasmojps une autre femme légitime, et qui, pour mettre le comble à ses folies. Ht chasser de Berlin les comédiennes françaises, attendu qu'elles corrompaient les mœurs.
M.^le comte de I]|ampmartin fut admis, pendant son émigration, chez madame de Rietz, et chargé de l'éducation du fils que cette dame avait eu du roi ; revenu en France ^ous Bonaparte, il obtint, par la protection de M. Maret de Bassano^ comme. récompense d'un ouvrage intitulé la France sous ^s rois , où il louait beaucoup le fondateur de la quatrième dynastie, une place au conseil, des prises. On lui doit plusieurs ouvrages intéressants.
SUR MIRABEAU. 4i
timents au*dessus de son rôle, et une réserve trop rare chez les personnes qui se trouvent dans sa' position ; ce ne pouvait doiA; être un sujet de scandale qu'on vît paraître quelquefois chez elle une des princesses fille du roi ; et l'on doit être surpris que Mirabeau en ait fait un sujet d'odieuse ineylpation. « Une nouvelle qui paraît vraiment » inconcevable, dit-il, qui mérite confirmation, et » que je répugne à croire encore, c'est que le roi > prostitue sa fille, la princesse Frédéi*ique, à être via compagne de sa maîtresse'. »
L'auteur a beau dire que cette nouvelle mérite confirmation, qu'il a peine à la croire, il ne la présente que pour qu'on y ajoute foi , et comme une action qui couvre d'ignominie Iç roi de Prusse; le mot prostitution qu'il emploie indique assez l'odieux que gratuitement il veut jeter sur le prince à cette occasion. Était-ce pour plaire à ses correspondants qu'il parlait ainsi ? croyait-il se donner par là l'air d'être très instruit des intrigues de cour? que ce soit l'un, ou l'autre , on fut d'autant plus choqué de cette révélation, qu'elle venlait d'un homme qu'on savait ne guère se piquer dé délicatesse et de respect des mœurs.
Voici ce qu'il ajoute ensuite : « Mademoiselle
^ Lettre du 6 janvier 1 787.
4â* MÉMOIRES
»de Voss a une sorte d'esprit, naturel , quel- »que instruction, des manies plutôt que des
• volontés, une gaucherie très saillante qu'elle «s'efforce de sauver par les apparences de la » naïveté ; elle est laide , et même à un haut de- »gré ; pour toute grâce elle n'a que le teint du «pays, encore le trouvé- je plus blafard ^e 9 blanc ; une gorge assez belle , qu'ausM couvrait- » elle l'autre jour , au sortir de la comédie du » prince Henri , d'un double mouchoir pour tra- » verser les appartements , en disant à la prin- » cesse Frédérique : Soignons-les bien , car c'est » après eux qu'il court. Jugez du ton des princeabes » qu'un tel mot fait rire. C'est ce mélange de lif» cence unique ( qu'elle unit aux i^irs de l'igno-
• rance innocente) et de sévérité de vestale qui, 1 dit-on , a séduit le roi. »
Vingt autres exen^pies semblables pourraient être cités pour justifier la rumeur qu'excita contre lui cette imprudente publication. Il comptait sur ce scandale sans doute pour en tirer un parti avantageux ; mais , malgré la proscription que le parlement prononça , malgré les attaques qu'on y lisait contre des personnes puissantes, le succès fut médiocre : l'édition s'épuisa à peine ; on y trouva peu d'intérêt , peu d'instruction , pas assez de ces faits historiques, ou de ces réflexions
fortes ^'on pouvait attendre d'un pareil écrivain.
' -<La- France retira cependant un fruit de son voyage ; ^lle lui doit l'acquisition d'un savant distingué , M. de Lagrange , un des premiers géomètres de notre siècle. Mirabeau le vit à ferlin , et voici ce qu*il en écrivit, le 28 novembre ^ 1 786 , à M. de Galonné : « Il me semble qu'il y » aurait ici dans ce moment une acquisition digne » du roi de France , et que M. de Galonné est » fait pour le lui proposer. L'illustre I^agrange , le premier géomètre qui ait paru depuis Newton , et qui ,«ous tolis les rapports de l'esprit et du génie , est l'homme de l'Europe qui a le plus étonné , /Lagrange , le plus sage et peut-être le seul philosophe vrjtiment pratique qui ait jamais existé, recommandable par son imperturbable sagesse, ses mœurs, sa conduite, est depuis vingt ans à Berlin , où il fut appelé dans sa jeunesse |Mir le feu roi (Frédéric II) pour remplacer Eu- 1er, qui l'avait désigné lui-ïnême comme le seul homme capable de marcher sur sa ligne. Il est très mécontent , il l'est en silence , mais il Test irrémédiablement, parceque c'est du mépris que sont nés ses dégoûts. Les fougues , lés brutalités de M. Herzberg, l'association de tant d'hommes auprès desquels Lagrange ne peut, avec pudeur,
» rester assis ' , la ci^ainte très sage de se prouver » pressé entre le repos philosophique , quV re* 0 garde comme le premier des biens , et le juste «sentiment du respei^ de lui-même, qu'il ne » laissera pas blesser , tout le convie à se retirer » d'iin pays où rien n'absout du * crime d'être » étranger, et où il ne supportera pas de n'être^ » pour ainsi dire, qu'un objet de tolérance. Dans • cette conjoncture, il n'est pas douteux qu'il n'é- » change volontiers le soleil et l'argent de Prusse » pour le soleil et l'argent deTrance, seul pays de » la terre où l'on sache rendre un culte au génie » des sciences et des ^rts , et Ëdre las réputaâân& » durables ; où Lagrange, petit-fils d'un Français , r> et qui se souvient , avec reconnaiibance , que » nous l'avons fait connaître à l'Europe , puisse » aimer A vivre , s'il lui faut renoncer à ses habi- «tudes*.
' Il était membre de l'acadéiqib de Berlin , si peu dî^^tinguce par les talents et les productions de ses membres.
^ Lagrangë naquit à Tarin , de parents français ; il fut éleyé en France « et s'établit à Paris. Mais Frédéric II , qui Youlait monter son académie 9 le 6t venir à Berlip, et lui donna six mille francs de pension. A la mort de ce prince, les choses ayant changé à la cour , Lagrange pensa à se retirer de Prusse , et ce fut dans cette occasion que Mjrabeau négocia son retour en Franée.
«Le {HrJnce Carditp de Lef&edo, ministre de B Naples à Copenhague , lui a oiSort les plus belles > conditions de la part de son souverain ; le gFand- »duc de Toscane, le roi de Sardaigne, l'invitent 9 vivement : mais toutes leurs propositions se- »ront aisément oubliées pour la nôtre. (Eh! quel » homme d'un mérite constaté en Europe le roi » de France n'attirera-t-il pas de même , à l'aide
• d'un bon contrôleur-général, le jour où il vou- . » dra exercer cet empire de bienfaits qui ne peut » appartenir qu'à lui ? )'
» Lagrange a icf 'sitl mille livres de pension : » le roi de France nç peut-il donc pas consacrer » cette somme .au premier géomètre de l'Eu- » rope ' ? efct-il au-dessous de Louis XVI de reti- »rer d'une académie misérable tm grand homme » qu'on y méconnaît, qu'on y mésallie , et de tuer^ » ainsi , par la plus nobledes guerres , ^ seul corps
• littéraire qui ait lutté contre les siens'? N'est-
.' Il vaut incomparablement mieux consacrer six mille francs à la pension d'un savant que d'un courtisan et diun flatteur; maïs je n'en dirai pas moins, comme M. Necker, que six mille francs sont la taille d'un village, et qu'urf homme comme Lagrange pouvait être employé dan§ le gouvernement. Bonaparte Tavait fait sénateur : c'est à peu près comme s'il Peut laissé oisif.
> Quelle déplorable raison -que cette dernière ! elle est
»ce pas aussi une générosité mieux entendue * que tant d'autl*es ? La. France a si i mpoli tiqueliment servi d'asile à tant de princes qui ne » pouvaient que lui coûter , pourquoi ne recueil - » lerait - elle pas un grand homme qui ne peut 9 que lui valoir? elle a si long -temps enrichi les vautres de ses pertes, pourquoi ne s'enrichirait- •elle pas des fautes des autres? enfin, et pour » parler du ministre que j'aime , M. de Boynes '
d'ailleurs yîcieuse dans le principe ; car les corps littéraires et les lumières ne peuvaat xjfue gagner à la maltiplicité des sociétés savantes : malheureusement celle de feerlin n'a pas eu besoin qu'on Itf tue.
^ M. de Boynes fut nommé au ministère de la marine en 1771, et se démit de sa place en 1774* vonri en 1785. C'était un homme estimable. L'abbé^Boscowich, dont parle Mirabeau, fut appelé eà France par M. de Boynes ; ^c'était un sur ant très distingué dans- les sciences physiques et mathématiques. Le ministre lui donna huit mille francs , et non pas dix-huit mille ,'pour remplir la place de directeur de P optique de la marine j expression obscure , mais qui n'en désignait pas moins une partie importante au perfectionnement de l'art nautique : sa fonction n'était donc poiht inutile. L'abbé Boscowich a laissé de bons ouvrages sur l'astronomie et les mathématiques. C'était un homme aimable, généreux, obligeant. Il avait été jésuite. Né à Raguse en 1711, il mourut en 1787 à Milan, où il s'était retiré après la mort de M. de Boynes.
» a donné dix^huit mille livres de rente pour une » place inutile à un Rosco wich , méprisé de toute » lïlurope ; savant comme un charlatan , assez ^ médiocre : poui^quoi M. de Galonné ne feraity» i\ pas donner une pension de deux mille écus »au premier homme que l'Europe ait dans le • même. genre, et probablement au dernier génie » qu'aïu'ont les sciences, dont la passion diminue » avec les difficultés excessives et le nombre inifiniment petit, de places qui restent à y pré- » tendre ? Je suis très îiftaché à cette idée , parce- » que je la crois noble, et qye j'aime tendrement » l'homme qui en est l'objet ; je supplie qu'on me » réponde le plus tôt possible , car j'avoue que A j'ai suspendu la délibération de M. Lagrange »sur les propositions qui lui sont faites, pour > attendre les nôtres. »
C'est dans ses lettres qu'il faut étudier Mirabeau; c'est dans la chaleur qu'il y met à soutenir sa passion, ses vues ou ses «désirs , qu'on apprend à connaître le fond de son caractère. Il se montre ' tout entier ici ; rien ne lui coûte pour convaincre le ministre sur une affaire qu'il avait à cœur de faire réussir, l'exagération d'une part, le dénigrement de l'autre; il est vrai qu'ici sa cause était belle. M. Lagrange méritait qqe la France le rappelât; le conseil de Mirabeau fut écouté ,
et son illustre protégé a joui long-ptemps parmi nous des honneurs et des avantages dus à son savoir et à son rare talent.
A travers les clameurs et les justes plaintes qu'excitait la correspondance de Berlin, quelques voix s'élevèrent pour la défendre ou Texcuser. On voulait y voir la hardiesse d'un observateur clairvoyant qui met au grand jour les intrigues et les turpitudes des princes , la fausseté et le» tergiversations de leurs ministres ; on ajoutait que s'il avait sali sa plume de quelques obscénités, ou calomnié quelquefois légèrement, c'était plutôt pour plaire,à ceux qui l'avaient envoyé que par la volonté de nuire ; enfin on trouvait dans ce livre des matériaux secrets pour l'histoire des cours et la connaissance de ceux qui y jouaient un rôle à l'époque de son voyage.
Mais Mirabeau lui-mélme se montrait peu satisfait de ces apologies, ou au moins pensaitil que le public ne s'en contenterait pas ; il crut qu'il devait désavouer l'ouvrage; c'était son pisaller en pareille circonstance*.
' La Correspondance de Berlin a été réimprimée depats peu dans la collection des œuvres de Mirabeau ; mais , à dire yrai , pour quiconque n'est point au courant de Phistoire de Frédéric-Guillaume II et de sa cour, ce liyre n'est
Le Mercure de France était alor» un des papiers publicà oui joignaient à de l'exactitude un caractère grave et dont les jugements avaient une autorité particulière; il paraissait encore sous la censure du ministère. Cefjit ce journal, ou plutôt la partie politique que rédigeait le sévère Mallet Dupan , que Mirabeau choisit pour rendre public son désaveu '.
« J'apprends , monsieur , .dit-il au rédacteur , » qu'on m'impute un ouvrage posthume sur hk vcour de Berlin, ait l'on dit que plusieurs per- » sonnes sojjy: maltraitées, et que l'on m'accuse » d'avoir publié cet ouvrage. Je ne puis le juger » à Aix* ,où il n'est point parvenu ; je ne suis pa^
• qu'une suite d'énigmes depuis un bout jusqu'à l'autre y
les éditeurs ont laissé en blanc les noms qui s'y trouvent dans la première édition , comme s'il y ayait quelque inconvénient à |&ver Tanonyme aujourd'hui; mais c'est bien plus à l'ignorance qu'à la réser^ qu'on doil cette' négligence de leur part. L'ouyrage ayait besoin aussi de notes et d'explications ; ce qui exigeait du sayoir et des recherches : il a été plus court de s'en dispenser.
A combien de nouvelles éditions ou réimpressions de mémoires ou livres anciens ne pourrait-on pas appliquer la même remarque!
' N*' du a8 mars 1789.
' Où Mirabeau *é tait pour les élections aux états-généraux. .