‹ Mémoires sur Mirabeau et son époque (volume 3)Chapitre 10 sur 10 · III. DJ · texte numérisé non relu

III. DJ

5i4 MÉMOIRES

«posé, de l'immense hypothèque qu'il offrirait vaux créanciers de l'état', de la confiance qu'il «ressusciterait dans un moment où elle semble , » chaque jour, se dérober à nos espérances ; mais «gardez- vous encore, messieurs, de penser que » ce motif fôt suffisant , si la déclaï*ation que Ton » vous propose n'était destinée qu'à sanctionner ^ une usurpation. Le véritable crédit n'est que rie résultat de tous les genres de confiance, et » nulle confiance .ne pourrait être durable là où 9 la violation d'une seule , mais d'une immense » propriété , menacerait toutes les autres. Plu- » tôt que de sauver l'empire par im tel moyen , «j'aimerais mieux , quels que soient les dangers nqui nous environnent, me confier uniquement w à cette providence éternelle qui veille sur les 1) peuples et sur les rois , aussi n'est-ce pas uni- » quement sous ce point de vue que je vais envi- »sager laméme question.

» Ceux-ci ne l'ont traitée que dans ses rapports «avec les corps politiques, que la loi seule fait » naître, que la loi seule détruit , et qui , liés par »cela même à toutes les vicissitudes de la légis-

^ C'est une erreur , une hypothèque sur un bien national est tine chimère , puisque le propriétaire ne saurait être exproprié.

SUR MIRABEAU. 5i5

» lâtion , ne peuvent avoir de propriétés assurées,. » lorsque leur existence même ne Test pas. Mais

• cette considération lais3e encore incertain le" » point de savoir si , même en dissolvant le corps » du clergé pour le réduire à ses premiers élé- » ments , pour n'en former qu'une collection d'in- » dividus et de citoyens , le biens de l'église ne » peuvent pas être regardés comme des propriétés » particulières.

» Ceux-là ont discuté plus directement la ques- » tion de la propriété ; mais en observant que » celui qui possède à ce titre a le droit de dispo-

• ser et de transmettre , tandis qu'aucun ecclé- » siastique ne peut vendre ; que le clergé , même »en corps, ne peut aliéner ; et que, si des indi-

> vidus possèdent des richesses , nul d'entre eux, » au moins dans l'ordre des lois , n'a le droit d'en » hériter : ils n'ont peut-être pas senti que le » principe qui met toutes les propriétés sous la » sauvegarde de la foi publique doit s'çtendre »à tout ce dont un citoyen a le droi^ de jouir, ^ » et que , sous ces rapports , la possession est

> aussi un droit , et la jouissance une propriété » sociale.

» Enfin, d'autres ont discuté la même question, » en distinguant les fondations des biens ecclé- » siastiques ; ils ont taché de montrer qu'il n'est

> aucune espèce de ces biens à laquelle le nom »de propriété puisse convenir. Mais ils n'ont » peut-être pas assez examiné si les fondations »ne devaient pas continuer d'exister, par cela » seul que ce sont des fondations , et , qu'en sui- » vaut les règles de nos lois civiles , lein-s auteurs » ont pu librement disposer de leur fortune , et B faire des lois dans l'avenir.

» C'est , messieurs, sous ce dernier rapport que » je traiterai la même question. On vous a déjà » cité , sur cette matière , l'opinion d'un des plus «grands hommes d'état qu'aient produits les » temps modernes ; je ne puis ni l'approuver in- » térieurement , ni la combattre; mais je crois » devoir commencer par la rappeler.

«Il n'y a aucun doute, disait-il, sur le droit

^ » incontestable qu'a le gouvernement dans l'or- »dre civil, le gouvernement et l'église dans • l'ordre de la religion, de disposer des fonda- »tions anciennes, d'en diriger les fonds à de

. «nouveaux objets, ou mieux encore, de lessup- » primer tout-à-fait. L'utilité publique , la loi su-

, » prême* , ne doit être balancée ni par un respect

' Il est ÎDUlîle de faire remarquer ces sophismes au lecteur ; c'est pour en avoir accrédité de semblables que la révolution n'a enfanté qu'une servitude nouvelle , telle qu'on pourrait reg^retter Pancienne.

» superstitieux pour ce qu'on appelle intention » des fondateurs , comme si des particuliers igno- » rants et bornés avaient eu le droit d'enchaîner » à leur volonté capricieuse les générations qui «n'étaient point encore, ni parla crainte de blés- »ser les droits prétendus de certains corps, » comme si les corps particuliers avaient quel- » ques droits vis-à-vis de l'état. Les citoyens ont » des droits et des droits sacrés pour le corps »méme de la société: ils existent indépendam- » ment d'elle; ils en sont les éléments nécessaires,

• et ils n'y entrent que pour se mettre avec tous

• les droits sous la protection de ces mêmes lois «auxquelles ils sacrifient leur liberté. Mais les » corps particuliers n'existent point ni par eux-

• mêmes ni pour eux : ils dnt été formés par la » société , et ils doivent cesser d'être , au moment » où ils cessent d'être utiles. Concluons qu'aucun » ouvrage des hommes n'est fait pour l'immor-

• talité. Puisque les fondations , toujours multi- » pliées pav la vanité , absorberaient, à la longue, » tous les fonds et toutes les propriétés parti- «culières, il faut bien qu'on 'puisse à la fin » les détruire. Si tous les hommes qui ont vécu » avaient eu un beau tdmbeau , il aurait bien » fallu, pour trouver des terres à cultiver, ren- » verser ces monuments stériles , et remuer les

5i8 MÉMOIRES

«cendres des morts pour nourrir' des vivants.

• Pour moi , messieurs , je distingue trois sortes » de fondations : celles qui ont été faites par nos » rois , celles qui sont l'ouvrage des corps et des » agrégation!» politiques, et celles des simples » particuliers.

» Les fondations de nos rois n'ont pu être faites «qu'au nom de la nation. Démembrement du » domaine de l'état , ou emploi des revenus pu- > blics et des impôts payés par les peuples , voilà »par quelle espèce de biens ils s'acquittèrent » d'un grand devoir ; et , certainement , la plus

• grande partie des biens de l'église n'ont pas

• d'autre origine. Or, outre que les rois ne sont » que les organes des peuples , outre que les na- » tiojis sont héritières des rois , qu'elles peuvent «reprendre tout ce que ceux-ci ont- aliéné, et » qu'elles ne sont nullement liées par ce^ augus- »tes mandataires de leurs pouvoirs, il est de » plus évident que les rois n'ont point doté les » églises dans le même sens qu'ils ont* enrichi la » noblesse , et qu'ils ont voulu pourvoir à une

• dépense publique. Comme chrétiens et chefs » de l'état , ils doivent l'exemple de leur piété ; » mais c'est comme rois que leur piété a été si » libérale. •

» On a déjà dit que la nation avait le droit de

SUR MIRABEAU. 5i9

0 reprendre les domaines de la couronne, par •> cela seul que, dans le principe » ces biens ne » seraient consacrés qu'aux dépenses communes » de la royauté ; pourquoi donc la nation ne pour* »rait-elle pas se déclarer propriétaire de ses » propres biens , donnés en son nom pour le » service de l'église ? Les rois ont dès vertus pri- » vées , mais leur justice et leurs bienfaits appar- » tiennent uniquement à la nation.

9 Ce que je viens de dire des fondations des 0 rois, je puis le dire également de celles qui 9 furent le résultat des agrégations politiques : 9 c'est de leur réunion que la nation se trouve » formée, et elles sont solidaires entre elles, » puisque chacune doit , en partie , ce que la na- » tion doit en corps. Or , s'il est vrai que l'état » doit à chacun de ses membres les dépenses du » culte; s'il est vrai que {a reKgion soit au nom- * bre des besoins qui appartiennent à la société » entière, et qui ne sont que les résultats de cha* » cune de ses parties en particulier , les monu- » ments de la piété des corps de l'état ne peu- » vent plus , dès lors, être regardés que comme » une partie de la dépense publique. . » Qu'ont fait les . agrégations politiques lors- » qu'elles ont bâti des temples ; lorsqu'elles oiit » fondé des églises ? elles n'ont, payé que leur

» portion d'une dette commune ; elles n'ont ac- » quitté que leur contingent d'une charge natio- 9 nale ; leur piété a pu devancer un plan plus » uniforme de contribution ; mais elle n'a pu pri-

• ver la nation du droit de l'établir. Toutes les » fondations de ce genre sont donc aussi , comme » celles de nos rois , le véritable ouvrage , c'est-

• àf dire la véritable propriété de l'état.

» Quant aux biens* qui dérivent des fondations « faites par de simples particuliers , il est égale- » ment facile de démontrer qu'en se les appro-

• priant sous la condition inviolable d'en remplir » les charges , la nation ne porte aucune atteinte 9 au droit de propriété ni à la volonté des fonda- » teurs , telle qu'il faut la supposer dans l'ordre 1 des lois.

»En effet, messieurs, qu'est-ce que la pro-

• priété en général? c'est le ijfoit que tous ont » donné à un seul de posséder exclusivement une » chose à laquelle, dans l'état naturel, tous » avaient un droit égal ; et d'après cette définition

• générale, qu'est-ce qu'une propriété particu* » lière ? c'est un bien acquis en vertu des lois^

» Je reviens sur ce principe , parcequ'un ho- »norable membre (l'abbé Maury), qui a parlé, i il y a quelques jours sur la même question , ne

• l'a peut-être pas posée aussi exactement que

SUR MIRABEAU. Sai

» les autres vérités dont il a si habilement dé- » veloppé les principes et les conséquences. Oui » messieurs, c'est la loi seule qui constitue la • propriété, parcequ'il n'y a que la volonté pu- «blique qui puisse opérer la renonciation de >\tous , et donner un titre comme un garant à la «jouissance d'un seul.

» Si l'on se place hors de la loi , que décou-^ » vre-t-on ? ou tous^ possèdent , et dès lors rien «n'étant propre à un seul, il n'y a point de pro- » priété ; ou il y a usurpation , et l'usurpation «n'est pas un titre; ou la possession n'est que » physique , si l'on peut s'exprimer ainsi , et dans «ce cas, aucune loi ne garantissant une telle » possession , on ne saurait la considérer comme » une propriété civile.

«Telles sont, messieurs, le$ fondations ecclé- »siastiques. Aucune loi nationale n'a constitué » le clergé en corps permanent dans l'état ; au- » cune loi n'a privé la nation du droit d'examiner «s'il convient que les ministres de sa religion «forment une agi^égation politique existante par » elle-même , capable d'acquérir et de posséder.

« Or , de là naissent encore deux conséquent «ces : la première, c'est que le clergé, en accep- « tant ces fondations, a du s'attendre que la nation «pourrait uir jour détruire cette existence com-

vinune et politique , sans laquelle il ne peut rien » posséder ; la seconde , c'est que tout fondateur » a dû prévoir également qu'il ne pouvait nuire » au droit de la nation ; que le clergé pourrait » cesser d'être un jour dans l'état; que la colléeotion des officiers du culte n^aurait plus alors » ni propriété distincte , ni administration sépa«- »rée, et qu'ainsi aucune loi ne garantissait la » perpétuité des fondations dans la forme précise » qu'elles étaient établies.

• Prenez garde, messieurs, que si vous n'ad- » mettiez pas ces principes , tous vos décrets sur vies biens de la noblesse, sur ,1a contribution «proportionnelle, et sur l'abolition de ses pri- » viléges , ne seraient plus que de vaines lois. » Lorsque vous avez cru que vos décrets sur ces » importantes questions ne portaient point at- » teinte au droit de propriété , vous avez été fon- » dés sur ce que ce nom ne convenait point à • des prérogatives et à des exemptions que la » loi n'avait point sanctionnées , ou que l'intérêt » public était forcé de détruire. Or , les mêmes » principes ne s'appliquent-ils pas aux fondations » particulières de l'église ?

» Si vous pensez que des fondateurs , c'est-à- -dire de simples citoyens, en donnant leurs D biens au clergé, et le clergé en les recevant,

• ont pu créer un corps dans l'état, lui donner » la capacité d'acquérir , priver la nation du droit » de la dissoudre , la forcer d'admettre dans son

• sein , comme propriétaire, un grand corps à » qui tant de sources de crédit donnent déjà tant » de puissance, alors respectez la propriété du » clergé ; le décret que je propose y porterait 9 atteinte.

»Mais si, malgré les fondations particulières, » la nation est restée dans tous ses droits ; si vous «pouvez déclarer que le clergé n'est pas un «ordre, que le clergé n'est pas un corps, que le «clergé, dans une nation bien organisée, ne doit

• pas être propriétaire , il suit de là que sa pos- «session n'était que précaire et momentanée; que « ses biens n'ont jamais été une véritable pro- «priété; qu'en les acceptant des fondateurs, c'est » pour la religion ^ les pauvres et le service des » autels qu'il les a reçus , et que l'intention de « ceux qui ont donné les biens à l'église ne sera » pas trompée , puisqu'ils ont dû prévoir que l'ad- » ministration de ces biens passerait en d'autres « mains , si la nation rentrait dans ses droits.

» Mon objet n'a pas été de montrer que le » clergé dût être dépouillé de ses biens , ni que » d'autres citoyens , ni que des acquéreurs dus- «sent être mis à sa place; je n'ai pas entendu

» non plus soutenir que les créanciers de l'état » dussent être payé» par les biens du clergé , » puisqu'il n'y a point de dette plus sacrée que » les frais du culte , l'entretien des temples et les «aumônes ^es pauvres; jje n'ai pas' voulu dire » non plus qu'il fallût priver les ecclésiastiques n de l'administration des biens et des revenus , » dont le produit leur doit être assuré ; eh ! quel » intérêt aurions-nous à substituer les agents du > fisc à des économes fidèles , et à des mains tou- «jours pures, des mains si souvent suspectes?

»Qu'ai-je donc, messieurs, voulu montrer? • une seule chose: c'est qu'il est et qu'il doit » être de principe que toute nation est seule et » véritable propriétaire des biens de son clergé. »Je ne vous ai demandé que de consacrer ce » principe , parceque ce sont les erreurs ou les «•vérités qui perdent ou qui sauvent les nations. «Mais en même temps, afin que personne ne » pût douter de la générosité de la nation fran- » çaise envers la portion la plus nécessaire et la 9 plus respectée de ses membres , j'ai demandé » qu'il fut décrété qu'aucun curé, même ceux des «campagnes, n'auraient pas moins de douze » cents livres. »

Malgré la modération de cette conclusion , il était évident que Mirabeau avait établi les prin-

SUR MIRABEAU. SaS

cipes qui opérèrent dans la suite la vente des biens de l'église, et qu'en raisonnant d'après la généralité des maximes qu'il avait établies, on ne dut s'arrêter à aucune espèce de biens; aussi tous fiirent^Is aliénés indistinctement; mais ce n'est pas ici le lieu dé nous étendre sur ce sujet; il est du ressort de l'histoire de la révolution , et ce n'est pas elle que j'écris ici.

Je reviens aux démarches de Mirabeau , et à ses tentatives pour l'exécution de ses projets.

Nous l'avons vu prendre l'engagement avec la cour de faire admettre les rninistres avec voix consultative dans l'assemblée. Son projet était CQnnu ; tout fut donc disposé de la part des patriotes au moment où il prendrait la parole pour faire sa motion; mais s'il ne réussit pas dans son dessein, on ne peut lui refiiser d'avoir habilement prépaie les esprits , et d'avoir amené avec art et adresse sa proposition ; le lecteur en jugera par ce qui se passa à la séance du 6 novembre.

Il y parla d'abord sur l'établissement d'une caisse nationale proposée par le comité des finances , sur la rareté du numéraire , les besoins du trésor , et la nécessité de mettre la dette^ publique à l'abri de chances fâcheuses, en en confiant la direction à cette caisse chargée de payer les créanciers de l'état ; tous sujets qui lui permet-

talent de présenter des idées sinon profondes et utiles , au moins clairement énoncées et mises à la portée de tout le monde. Ce discours, un des mieux faits qu'il ait prononcés, semblait n'avoir pour but que d'en venir au développement de sa pensée principale.

« Messieurs, dit-il, si les orages qu'élève l'étai»blissement de notre liberté sont inévitables, » s'ils servent peut-être à donner aux lois constî- » tutionnelles dont nous nous occupons un degré » de sagesse que le calme et le défaut d'expérience » ne nous suggéreraient pas*, les désordres qui se » multiplient dans nos finances sont loin de nous «offrir aucune compensation; il en est même » dont l'aggravation peut enfin rendre tous nos ^travaux inutiles, et de ce nombre le plus fâ- » cheux est sans contredit la disparition du nu- » méraire.

»Un^ nation habituée à l'usage du numéraire, » une nation que de grands malheurs ont rendue » défiante sur les moyens de le suppléer , ne peut » pas en être privée long-temps sans que le trou- »ble ne s'introduise dans toutes ses transactions, » sans que les efforts des individus pour le sou- » tenir ne deviennent dç plus en plus ruineux , » et ne préparent de grandes calamités. »

Mirabeau s'attache ici à montrer que la dis-

parition du numéraire , les gènes dans les transactions et la difficulté de pourvoir aux subsis-* tances tenaient au discrédit des billets de la caisse d'escompte , contre laquelle il continue l'ancienne guerre qu'il lui a déclarée; passant ensuite à la formation d'une caisse nationale, proposée par le comité des finances , il lui attribue les plus grands avantages d'ordre et de crédit.

« Une caisse nationale, dit-il , uniquement des- « tinée à la dette publique , et dirigée sous l'in- » spection immédiate de la nation , est un éta- » blîssement indiqué par la nature des choses ; » une fois dotée de revenus destinés au paiement

• de la dette , c'est au pouvoir- exécutif à la pro-

• téger dans la perception de ses deniers. Sa comp » tabilité annuelle à l'assemblée, nationale ^ et les » surveillants qu'elle lui donnera, en assurent un » emploi toujours conforme à leur destination ;

• nulle crainte à cet égard ne serait raisonnable.

» Cette eaisse devient en quelque sorte la pro- » priété des créanciers de l'état ; ils aquièrent le » droit de la défendre ; ils peuvent suivre , pour » ainsi dire, jour à jour, son administration, et

• voir prospérer les mesures qui assurent leur

• remboursement. Il y a plus, les créanciers de » l'état pourront en quelque sorte actionner la » caisse nationale , toutes les fois qu'ils auront

» à s'en plaindre. Nul ministre , nul proposé , » nul commis ne sera à redouter pour eux. On » ne pourra plus mettre l'état au rang de ces dé- » biteurs qu'on ne peut pas contraindre , cohtre «lesquels on n'ose pas murmurer* Ce change- » ment donnera désormais au crédit des motife • qu'il n'a encore nulle part.»

Mirabeau croyait-il cette caisse aussi utile qu'il le disait ?' croyait-il aux avantages qu'il lui attribue? voulait-il tranquilliser les capitalistes et les créanciers pour qui il marqua toujours une prédilection particulière ? voulait-il par là ofifrir à ses amis et à ses partisans la perspective d'un établissement qui oflfrirait des places lucratives et agréables "à ceux qui y seraient nommés , et dans le choix desquels il aurait pu avoir de l'influence ? ou tout le grand développement où il entre sut les principales branches de l'administration avâit-il pour objet de donner une haute idée de son talent et de ses ressources , si une fois il était au ministère ? ou plutôt n'était-il pas mù par tous ces motifs à la fois, et surtout le dernier, qui était le véritable but de son discours.

Après donc avoir parcouru le cercle des besoins publics, et fait le tableau de la situation de la France, il reprend ainsi:

« J'ai dit , messieurs , que nous marchions à

» grands pas vers le retour de la paix et du bon » ordre , vers le rétablissement des forces de l'em- » pire. J'en ai pour garants tous les témoignages » qui nous viennent des provinces ; leur confiance » dans l'assemblée nationale n'est point affaiblie ; » elles nous rendent plus de justice qu'on vou- « drait nous le persuader; elles placent sans cesse

• à côté de la lenteur de nos travaux, et des fré- »quentes interruptions qu'ils éprouvent , les

• difficultés que nous avons à surmonter. Les » provinces, voyant notre zèle, notre dévouement » pour les vrais intérêts de la nation , notre ferme «résolution de ne pas abandonner, sans le conj» duire à sa fin , le grand ouvrage qu'elle nous a 9 confié , jusqu'à ce qu'aucun effort, aucune con- » juration ne puisse les renverser.

» Pourquoi faut-il que de tristes malentendus » entre l'assemblée nationale et les ministres aient » donné lieu à un mémoire public' dans lequel, 9 en repoussant une responsabilité qif ils ont mal

' C'est du Mémoire des ministres du roi adressé à l'assemblée nationale le a4 octobre 1789, et imprimé à l'imprimerie royale , que Mirabeau eoteod parler ; il est signé de Tanoien archevêque de Vienne , du comte de la Tour- Dupin , de l'archevêque de Bordeaux 5 du maréchal de Beauvau y du comte de Slontmorin , du comte de la Lu-

53o MEMOIRES

• interprétée, ik ont répandu des alarmes capa- » blés de produire les maux mêmes qu'ils exa- » géraient. »

t Étendons un voile sur ces déplorables mé- » prises , et cherchons les moyens de mettre fin » à toutes ces contradictions, qui ne cesseront de « s'élever aussi long^temps que les ministres du » roi seront absents de l'assemblée nationale^

»Tous les bons citoyens soupirent après le » rétablissement de la force publique ; et quelle » force publique parviendrons-nous à établir , si s le pouvoir exécutif et la puissance législative, se «regardant comme ennemis, craignent de discu- » ter en commun sur la chose publique ?

4 Permettez^ messieurs, que je dirige un in- Astant vos regards sur ce peuple, dépositaire » d'un long cours d'expériences sur la liberté ! » Si nous faisons une constitution préférable à la 0 sienne , nous n'en ferons pas une plus généra- 9 iement aimée de toutes les classes d'individus » dont la nation anglaise est composée ; et cette

xerne, de M. Neoker, et du comte de Sâîot-Priest ; il y est question surtout de» difficultés que les troubks et rembarras des finaoees ont opposées auk mesures du gouvernement pour assurer les subsistances du royaume , et de Paris en particulier.

SUR MIRABEAU. 53i

» rare circonstance vaut bien de notre part queli> que attention aux usages et aux opinions de la » Grande-Bretagne.

» Jamais, depuis que le parlement anglais existe^ • il ne s'est élevé une motion qui tendît à en ex- » dure les ministres du roi ; au contraire , la naution considère leur présence non seulement » comme absolument nécessaire, mais comme un » de ses grands privilèges : elle exerce ainsi sur » tous les actes du pouvoir exécutif un contrôle » plus important que toute autre responsabilité.

» Il n'y a pas un membre de l'assemblée qui » ne puisse les interroger. Le ministre ne peut » pas éviter de répondre : on lui parle tour à tour ; » toute question est officielle , élite a toute l'assem- » blée pour téinoin : les évasions , les équivoques »sont jugées à l'instant par un grand nombre » d'hommes qui ont le droit de provoquer des )> réponses plus exactes; et si le ministre trahit » la vérité , il ne peut pas éviter de se voir pdur- » suivi sur les mpts mêmes dont il s'est servi » dans ses réponses.

»Que pourrait*on opposer à ces avantages? » Dira-t-on que l'assemblée nationale n'a nul be- » soin d'être formée par les ministres ? Mais où » se réunissent d'abord les faits qui constituent » l'expérience du gouvernement ? N'est - ce pas

» dans les mains des agents du pouvoir exécutif? >Peut*on dire que ceux qui exécutent les lois » n'ont rien à observer à ceux qui les projettent, 9 ou qui les déterminent ? Les exécuteurs de tou-

• tes les transactions relatives à la chose publi-

• que , tant intérieures qu'extérieures, né sont-ils »pas comme un répertoire qu'un représentant

• actif de la nation doit sans cesse consulter? Et

• où se fera cette consultation avec plus d'avan- » tage pour la nation, si ce n'est en présence de » l'assemblée ? Hors de l'assemblée , ce consultant

> n'est plus qu'un individu auquel le ministre » peut répondre ce qu'il veut , et même ne faire » aucune réponse. L'interrogera-t-on par décret «de l'assemblée ? Mais alors on s'expose à des «lenteurs, à des délais, à des tergiversations, à

> des réponses obscures , à la nécessité enfin de » multiplier les décrets , les chocs , les méconten- ^ tements, pour arriver à des éclaircissements qui,

«n'étant pas donnés de bon gré, resteront tou^ «jours incertains. Tous ces «inconvénients se V dissipent par la présence des ministres dans » l'assemblée. Quand il s'agira de rendre compte «delà perception et de l'emploi des revenus, « peut - on mettre en comparaison un examen » qui sera fait sous ses yeux ! S'il est absent, cha- « que question qu'il paraîtra nécessaire de lui

>• adresser deviendra l'objet d'un débat, tandis -» que , dans l'assemblée , la question s'adresse à « l'instant même au ministre par le membre qui j»la conçoit. Si le ministre s'embarrasse dans ses » réponses, s'il est coupable, il ne^ peut échapper » à tant de regards fixés sur lui ; et la crainte de » cette redoutable inquisition prévient bien mieux «les- malversations que toutes les précautions » dont on peut^ entourer un ministre qui n*a ja- 9 mais à répondre dans l'assepiblée. Dira-t'^on i qu'on peut le mander dans l'assemblée ? Mais le » débat précède, et le ministre peut n'être pas «mandé par la pluralité^ tandis que, dans l'as- 1» semblée, il ne peut échapper à l'interrogation » d'un seul membre.

t Où les ministres pourront-ils combattre avec » moins de succès la liberté du peuple ? où pro- » poseront - ils avec moins d'inconvénients leurs » observations sur les actes de législation ? où «leurs préjugés, leurs erreurs, leur ambition, » seront-ils dévoilés avec plus d'énergie? où con- >» tribueront-ils mieux à la stabilité des décrets ? » où s'engageront-ils avec plus de sol^inité à leur ]> exécution ? n'est - ce pas dans l'assemblée na- » tionale ?

» Dira - 1 - on que le ministre aura plus d'in* » fluence dans l'assemblée que s'il n'avait pas le

«droit d'y siéger? On serait bien en peine de le » prouver. L'influence des ministres , lorsqu'elle » ne résulte pas de leurs talents et de leurs vertus, tient à des manœuvres, à des séductions, à des corruptions secrètes ; et si quelque chose peut en tempérer l'effet, c'est lorsque, étant membres de l'assemblée, ils se trouvent sans cesse sous les yeux d'une opposition qui n'a nul intérêt à les ménager.

» Qu'on me dise pourquoi nous redouterions la présence des ministres. Craindrait-on leurs vengeances ? craindrait-on qu'ils marquassent eux»mémes leurs victimes ? Mais on oublierait que nous faisons une constitution libre , et que si le despotisme pouvait supporter des assem* blées nationales permanentes , il les remplirait d'espions, auxquels les hommes courageux n'échapperaient pas mieux qu'à la présence des ministres: ce sont les lois sur la liberté individuelle qui nous affranchiront du despotisme ministériel. Voilà le vrai, l'unique palladium de la liberté des sufl'rages.

»Non, xpessieurs, nous ne céderons point à des craintes frivoles , à de vains fantômes ; nous n'aurons point cette timidité soupçonneuse qui se précipite dans les pièges par la crainte même de les braver.

9 Lçs premiers agents du pouvoir exécutif sont » nécessaires dans toute assemblée législative ; n ils composent une partie des organes de son » intelligence. Les lois discutées avec eux devien- » dront plus faciles ; leur sanction sera plus as- » surée , et leur exécution plus entière. Leur pré- Dsence préviendra les incidents, assurera notre » marche, mettra plus de concert entre les deux » pouvoirs auxquels le sort de l'empire est confié. » Enfin on ne nous demandera pas de ces inutiles » comités , où se compromet presque toujours la » dignité des représentants de la nation.

»Je propose donc, en me résumant, que l'as- » semblée décrète :

• 1^ Que sa majesté sera suppliée de dépécher » incessamment auprès des États-Unis, comme » envoyés extraordinaires , des personnes de con- » fiance et d'une suffisante capacité pour réclanmer , au nom de la nation, tous les secours en »h\és ou en farines qu'elles pourraient obtenir, • tant en remboursement des intérêts arriérés, j>dont les États «lui sont redevables, qu'en ac<- »quittemeat d'une partie des capitaux.

^ â"" Que le comité des finances proposera le » plus tôt possible à l'assemblée le plan d'une » caisse nationale , qui sera chargée dorénavant » du travail des finances relatif à la dette publi-

ique, d'en faire ou d'eu diriger les paiements , » de percevoir les revenus qui seront affectés à » ces paiements , et , en général , de tout ce qui » peut assurer le sort des créanciers de l'état , af-

• fermir le crédit, diminuer graduellement la

• dette, et correspondre avec les assemblées pron vincialës sur toutes les entreprises faivorables à «l'industrie productive.

» 3" Que les ministres de sa majesté seront » invités à venir prendre, dans l'assemblée ,voix «consultative, jusqu'à ce que la constitution ait » fixé les règles qui seront suivies à leur égard. »

De nombreux applaudissements se font entendre; la discussion s'engage : les deux premiers . articles du projet sont ajournés, et l'on renvoie au lendemain à s'occuper du troisième.-

Tous les véritables amis d'une liberté constitutionnelle en désiraient le succès ; tout ce que . Mirabeau venait de dire était parfaitement vrai , et si le choix du roi l'eût appelé au ministère dans le cas du succès, il n'y a pas à douter qu'avec la popularité dont il jouissait, et qui n'avait reçu encore aucune atteinte durable, il n'eût sauvé la France des fureurs des partis, de celles des factieux du dedans et de celles des ennemis du dehors.

Pans la séance du ^ , ses adversaires combat-

tirent avec plus d'acharnement la proposition qui en faisait l'objet. On vit avec peine un député de mérite, ami de la liberté, M. de Lanjuinais, aujourd'hui pair de France , proposer k l'appui de l'opinion contraire une rédaction insidieuse, ainsi conçue : « Les représentants de la nation ne » pourront , pendant la législature dont ils seront 9 membres , ni pendant les trois années suivan- » tes , obtenir du pouvoir exécutif aucune place , » pension, avancement. » Un autre député, M. Blin, avait demandé « qu'aucun membre de l'assemblée » ne pût dorénavant passer au ministère^ pendant » la durée de la session. »

Le* trait était directement dirigé contre Mirabeau dans cette nouvelle rédaction , car la première question était de décider si Jes ministres du roi pourraient avoir voix consultative dans l'assemblée ; il ne pouvait s'agir de savoir si le roi pourrait prendre ses ministres dans l'assemblée , puisqu'on en avait des exemples dans les archevêques de Vienne et de Bordeaux.

Ce fut donc alors que Mirabeau monta à la tribune et . dit :

«Messieurs, la question qu'on vous propose «est un problème; il ne s'agit que de faire dis- » paraître l'inconnue, et le problème est résolu. »Je ne puis croire que l'auteur de la motion

9 (M. Blin) veuille sérieusement faire décider » que l'élite de la nation ne puisse renfenner un «bon ministre; que la confiance accordée par » la nation à un citoyen doive être un titre d'ex-

• clusion à la confiance du monarque ; que le roi , » qui , dans des moments difficiles , est venu det mander des conseils aux représentants de la x grande famille, ne puisse prendre le conseil » de tel de ces représentants qu'il voudra choi- »sir; que l'assemblée nationale et le ministre

• doivent être tellement divisés, tellement op-

• posés l'un à l'autre , qu'il faille écarter tous les » moyens qui pourraient établir plus d'intimité , 9 plus de confiance , plus d'unité dans les des- » seins et dans les démarches... Je ne puis croire » non plus que l'on veuille faire cette injure au 9 ministère , de penser que quiconque en fait 9 partie , doit être suspect , par cela seul , à » l'assemblée législative , et que trois ministres 9 déjà pris dans le sein de cette assemblée , et B presque d'après ses suffrages , aient fait sentir 9 qu'une pareille promotion serait dangereuse à » l'avenir...

» Je me demande d'ailleurs à moi*^méme, est- » ce un point de constitution que l'on veut fixer? » Le moment n'est point encore venu d'ëxami- 9 ner si les fonctions du ministère sont incom-

SUR MIRABEAU. ôSg

» patibles avec Ja qualité de représentant de la

• nation, et ce nest pas sans la discuter avec » lenteur qu'une pareille question pourrait être 9 décidée.

• Est-ce une simple règle de police que l'on 9 veut établir? Il est alors une première loi à la- 9 quelle il faut obéir, celle de nos mandats , sans f lesquels nul de nous ne serait ce qu'il est ; et 9 SOUS ce rapport il faudrait peut-être examiner » s'il dépend de cette assemblée d'établir pour

• cette session une incompatibilité que les man-

• dats n'ont pas prévue , et à laquelle aucun dé'- » puté ne s'est soumis.

» Voudrait - on défendre à chacun des repré- 9 sentants de donner sa démission ? Notre liberté 9 serait violée.

• Voudrait-on empêcher celui qui aurait don-

• né sa démission d'accepter une place dans le

• ministère ?

» C'est la liberté du pouvoir exécutif que l'on

• voudrait limiter.

• Voudrait-on priver les mandants du. dçoit de » réélire le député que le monarque appellerait » dans son conseil ? Ce n'est point alors une sim-

• pie loi de police qu'il s'agit de faire , c'est un » point de constitution qu'il faut établir.

» Je me dis encore à moi-même : Il fut un mo-

54o MÉMOIRES

• ment où rassemblée nationale ne voyait d'autre «espoir de salut que dans une promotion de » ministres qui, pris dans son sein, qui, désignés » en quelque sorte par elle , adopteraient ses me- » sures et partageraient ses principes.

' » Je me dis : Le ministère sera-t-il toujours asf sez bien choisi pour que la nation n'ait aucun » changement à désirer ? Fût-il ct^oisi de cette

• manière , un tel ministère serait-il éternel ?

» Je me dis encore : Le choix des bons ministres » est-il si facile qu'on ne doive pas craindre de

• borner le nombre de ceux parmi lesquels un

• tel choix peut être fait?

» Quel que soit le nombre des hommes d'état 9 que renferme une nation aussi éclairée que la » nôtre, n'est-ce rien que de rendre inéligibles » douze cents citoyens qui sont déjà l'élite de

• cette nation?

» Je me demande : Sont-ce des courtisans ou »ceux à qui la nation n'a point donné sa con- 9 fiance, quoique peut-être ils se soient mis vsur ]es rangs pour la solliciter, que le roi de- »vra proposer aux députés de son peuple?...

«Non, messieurs, je ne puis croire à aucune » de ces conséquences, ni, par cela même, à l'ob- »jet apparent de la motion que l'on vient de » vous proposer. Je suis donc forcé\ pour ren-

SUR MIRABEAU. 54i

» dre hommage aux intentions de celui qui l'a » faite, de supposer que quelque motif secret le •justifiie^ et je vais tâcher tie le deviner.

»Je crois, messieurs, qu'il peut être utile » d'empêcher que tel membre de l'assemblée ») n'entre dans le ministère.

tMais comme., pour obtenir cet avantage «particulier , il iïb convient pas de sacrifier • un grand principe, je propose, pour amende- )>ment, l'exclusion du ministère aux membres »de l'assemblée que l'auteur de la motion pa- » raît redouter , et je me charge de vous les faire M connaître.

9 II nysL , messieurs, que deux personnes dans » l'assemblée qui puissent être l'objet secret de la » motion. Les autres ont donné assez de preuves » de liberté , de coiu-age et d'esprit public pour «rassurer l'honorable député; mais il y a deux î) membres sur lesquels, lui et moi, pouvons » parler avec plus de liberté, qu'il dépend de lui net de moi d'exclure, et certainement sa mo- » tion ne peut porter que sur l'un des deux.

» Quels sont ces membres ? Vous l'avez déjà > deviné, messieurs; c'est, ou l'auteur de la mo- » tion , ou moi.

V Je dis d'abord l'auteur de la motion , parce^ » qu'il est possible que sa modestie embarrassée

54a MÉMOIRES

» o]LL son oourage mal affermi aient redouté quel* » que grande marque de confiance, et qu'il ait » voulu se ménager le moyen de la refuser en » faisant admettre une exclusion générale. p Je dis ensuite moi*méme, parceque des bruits

• populaires répandus sur mon compte ont donné 9 des craintes à certaines personnes , et peut-être 1 des espérances à quelques autres , qu'il est très » possible que l'auteur de la motion ait cru ces «bruits, qu'il est très possible encore qu'il ait de » naoi l'idée que j'en ai moi-même ; et dès lors je 0 ne suis pas étonné qu'il me croie incapable de

• remplir une mission que je regarde comme »,fort au-dessus , non de mon zèle ni de mon t courage , mais de mes lumières et de mes ta-

• lents , surtout si elle devait me priver des leçons V et des conseils que je n'ai cessé de recevoir dans f cette assemblée.

» Voici donc, messieurs, l'amendement que je » vous propose : c'est de borner l'exclusion de- » mandée, à M. de Mirabeau , député des commu- » nés de la sénéchaussée d'Aix.

• Je me croirai fort heureux si , au jM'ix de mon «exclusion, je puis conserver à cette assemblée » l'espérance de voir plusieurs de ses membi^s ,

• dignes de toute, ma confiance et de tout mon » respect , devenir les conseillers intimes de la na-

t» tion et du roi , que je ne* cesserai de regarder » comme indivisibles. »

Malgré la force de ses raisons , et ce ton oratoire, Mirabeau perdit sa cause; il fut décrété, sur la motion de M. Blin, que, pendant toute la session, le roi ne pourrait prendre aucun ministre parmi les membres de rassemblée.

Cet échec portait un coup trop fâcheux à l'ambition de Mirabeau pour qu'il n'en fût pas affecté ; il eut le désagrément de s'entendre inculper par les patriotes: on l'accusa de corruption et d'intrigue; il n'y avait cependant ni l'un ni l'autre, à proprement parler; mais, en homme judicieux, il sentit bien que les amis de la liberté ne pousseraient pas trop loin les hostilités contre lui , dans la crainte de perdre un de ses plus habiles défenseurs.

La cour fut encore plus affectée que lui du résultat de cette journée ; il était visible qu'il y avait eu un dessein formé dp s^opposer au projet qu'il avait à cœur : sans la connaissance qu'on eut de ses démarches secrètes , et de ses engagements avec M. de Montmorin et la reine, il n'eût peut-être éprouvé qu'une faible résistance ; mais on apprit presque aussitôt qu'il l'eut tentée sa démarche auprès du ministre. Le garde des sceaux, M. Champion de Cicé , en instruisit

M. de Lameth, et bientôt le bruit se répandit que Mirabeau allait être ministre. MM. de Grillon , de Noailles, avaient agi auprès des. principaux membres , et leur avaient représenté que si uji homme tel que Mirabeau joignait à la place de député celle de ministre, il dominerait l'assemblée, et qu'aucun député ne jouirait plus d'aucun pouvoir. Pendant la délibération , Barnave et MM. de Lameth l'avaient combattu , et Duport , un des chefs du parti révolutionnaire, lui avait reproché des vues ambitieuses et insisté sur la nécessité d'adopter le décret , qui passa.

La cour sentit que , pour regagner sa popularité et son crédit , Mirabeau allait se montrer plus attaché que jamais aux intérêts de la révolution ; elle crut dans son anxiété que, pour retenir les patriotes et Mirabeau lui-même par la crainte, il fallait faire suivre avec activité la procédure du Châtelet, et répandre dans le public que le gouvernement avait .des preuves accablantes de la complicité de plusieurs députés dans les attentats du 6 octobre. Mais Mirabeau redoutait peu ces menaces , et sentait que toutes les fois qu'il combattrait sur le terrain de la révolution , et en faveur de ses principes, il triompherait. Nous allons donc le voir se livrer ostensiblement à ses travaux constitutionnels avec plus d'acti-

vite que jamais , jusqu'à l'époque où Ton discuta le droit de paix et de guerre, et celle où le toi prit encore des engagements avec lui : donc le succès ne dépendait point de l'assemblée.

Je n'occuperai point le lecteur de la discussion qui eut lieu le 1 5 et jours suivants , sur la division du royaume en départements. Mirabeau y combattit le projet de Thouret, et proposa une division du territoire en départements formés d'après la population et la richesse des productions. On ne peut douter que Mirabeau n^alt été aidé dans la réfutation du plan du comité, au nom duquel avait parlé M. Thouret ; il n'en est pas moins vrai que son travail est clair , savant même, et pouvait être adopté sans inconvénients. Les débats furent longs et multipliés sur ce sujet. Nous ne nous y arrêterons pas ; mais je n'engage pas moins le lecteur à en prendre connaissance, et de le lire en entier dans les journaux du temps et surtout le Moniteur où il fut consigné en entier.

Parmi les nombreux ennemis que comptait Mirabeau, se trouvait , au moins suivant lui, M. de La Fayette. Depuis l'époque où ce général avait en quelque sorte forcé le duc d'Orléans à s'exiler , il jalousait sa popularité^ et craignait de le voir s'élever à un poste prédominant dans l'état ; III. 35 ,

il lui supposait les intentions de profiter des souvenirs des journées d'octobre pour le perdre à la cour et dans le parti des patriotes honnêtes ; et il attribuait en partie à son influence les recherches que Ton faisait à cet égard , et les menaces dont les orléanistes, et lui Mirabeau, étaient l'objet.

M. de La Fayette fut donc pour . celui-ci un adversaire puissant , et dans tous les projets qu'il proposa dans la suite au roi , nous verrons Mirabeau recommander avec le plus grand soin d'en éloigner M. <ie La Fayette, de lui laisser ignorer ce qu'on voulait faire, ou de le tromper par de faux-semblaqts , précautions qui furent presque toujours infructueuses , parceque le général de l'armée parisienne avait mille moyens de connaître ce qui se passait à la cour , et les desseins des contre-révolutionnaires: c'est ainsi que dans les négociations entamées avec M. de Bouille par le comte de la Marck, il savait de quoi il s'agissait, et le fond du projet de Mirabeau. Une pareille opposition au reste entre deux hommes de cette importance , ne tenait pas seulement à des jalousies de pouvoir, mais encore à leurs différentes manières d'envisager la révolution. Mirabeau, qui y voyait une suite d'événements favorables à * son ambition, était bien décidé à les faire tourner

à son avantage, et à profiter de tout ce qui pourrait cadrer avec ses vues et ses moyens, non qu'il eut jamais la volonté de déserter la cause de la liberté; on sait ces mots qu'il dit à la reine dans cette entrevue de Saint-Cloud, dont nousparle-^ rons : c Dans tout ceci^ madame , il ne s'agit pas »de mettre le peuple à la chaîne, mais de relever »le trône; » mais parcequ'il pensait qu*on ne pouvait redonner du pouvoir au roi que par une autre marche, et plus dVnion entre les ministres et la nation.

M. de La Fayette, né avec des idées d'une entière Hberté, instruit à l'école des Américains dans le système d'un gouvernement libérai, penchant de cœur vers la démocratie, travaillait de bonne foi à l'œuvre de la constitution. Le projet qu'on lui a prêté d'ayoir voulu être connétable de France n'est qu'une rêverie aristocratique et digne des Actes des apd^ très*. Il était également opposé au parti jaco-r

' Tout le inonde connaît cet ouvrage de Peltier , l'auteur de rhistoire infidèle du 10 août; c'*était le plus gai et le plus mordant de tous les pamphlets aristocratiques qui parurent dans la réyolution , les numéros en sont encore recherchés et lus avec empressement. Mais puisque fai nommé ici M. Peltier, aujourd'hui et depuis long^ temps en Angleterre , je dois à mes lecteurs de leur

bin et à celui des contre- révolutionnaires ; les royalistes le haïssaient surtout, parcequ'il ne partageait pas avec eux Topinion que le désor-

rapporter une anecdote sur cet apôtre de l'aristocratie. Ayant eii occasion de le Toîr en 18149 H me parla beaucoiip de l'empereur ou roi d*Haîtî ( SaiÀt-I>omingtie ) , dont il était à Londres l'envoyé , et qni Idi donnait 1 5)000 fr. de traitement pour cette mission. Il me Taota beaucoup les dispositions fayorables de sa mbajesté noire pour les Français ; dit que ce prince faisait de très grandes dépenses ; qu'il Tenait de faire acheter à Londres pour plusieurs millions de francs de bronzes, de tapisseries 9 de pendules, de beaux nieublés pour orner son palais; qtte les Français purifient beaUicoUp à gagnei* à' établir des relations de commerce â?ec t'île ) que Christophe I*' le désirait. Il me demanda si l'on ne pourrait pas faire in* sérer dans quelque écrit accrédité un article à ce sujet ; je le lui promis; mais avant j'allai voir M. Planta, secrétaire de la légation anglaise à Paris ; je lui demandai si M. Peltier était reconnu à Londres comiïie en- 0oyé de Teiiipereur Christophe ; îl n^e répondit textuellement : a Nous ne reconnaissons pas M. Pdtier , nous ne »]e méconnaissons pas^ mais nous le connaissons comme utel. » -

Ainsi voilà Tapologiste des aristocrates français , le chantre de la contre^révelution^ métamorphosé en ambassadeur des nègres insurgés ou , ce qui est pis , de leur cbefy moyennant 1 5,000 francs par an. M. Peltier s'occupe encore, je crois, de rapsodies^ titre qu'il a donné à une eoUeçtîon des sienqest

dre ramènerait l'ordre, et qu'il valait mieux se ranger du bord de ceux qui favorisaient le désordre, que de celui des constitutionnels qui perdi^aient la monarchie. Il n'avait pas moins d'éloignement pour ceux qui, populaires à la tribune , étaient toujours en négociation secrète avec le gouvernement pour leur intérêt particulier« C'en était assez pour qu'il y eût une rivalité, Une inimitié entre Mirabeau et M. de La Fayette. L'un, Mirabeau, remuait les passions et entraînait l'auditoire ; M. de La Fayette ne parlait qu'à la raison et au jugement. Ces deux hpmmes ont été mal jugéd par leurs contemporains, et le temps seul leur rendra justice»

Cette inimitié n'avait pas empêché qu'à la séance du 1 9 octobre précédent, jour où l'assemblée se réunit pour la première fois dans une des salles de l'archevêché à Paris, MM. Bailty et La Fayette étant venus, l'un au nom de la commune, l'autre de la garde nationale, offrir leurs hommages à l'assemblée, et promettre de veiller à la tranquillité des députés , Mirabeau proposât de voter des remerciments à ces deux chefs du pouvoir municipal et militaire.

c Deux de nos collègues , vous le savez , mes- » sieurs, ont été appelés par la voix publique à » occuper le3 deux premiers emplois de Paris ,

55o MÉMOIRES * . ,

• l'un dans le civil, l'autre dans le militaire ; je » hais le ton des éloges ; j'espère que nous appro- » chons du temps où l'on ne louera plus que » par le simple exposé des faits. . . Ici les faits » vous sont connus ; vous savez dans quelle si- »tuation, au milieu de quelles difficultés, vrai- » ment impossibles de décrire, se sont trouvés ces » vertueux citoyens. La prudence ne permet pas » de dévoiler toutes les circonstances délicates , » toutes les crises périlleuses , tous les dangers » personnels , toutes les menaces , toutes les pei- » nés de leur position , dans une ville de sept » cent mille âmes , toutes en fermentation , à »la suite d'une révolution qui a renversé tous » les anciens rapports , dans un temps de trou- » blés et de terreur , où des mains invisibles fai- »saient disparaître l'abondance', et combattaient » secrètement tous les soins , tous les efforts des » chefs pour nourrir l'immensité de ce peuple ,

• obligé de conquérir, à force de patience, les 9 morceaux de pain qu'il avait déjà gagnés par la j» sueur. . .

• Je vous propose^ messieurs, de voter des » remercîments à ces deux citoyens , pour l'é- » tendue de leurs travaux et leur infatigable vi- » gilance ; on pourrait dire , il est vrai , que c'est 9 un honneur réversible à nous-mêmes ; puisque

SUR MIRABEAU. 5&i

» ces citoyens sont nos collègues, mais ne cher- I» chons point à le dissimuler , nous sentirons un «noble orgueil si l'on cherche parmi nous les «défenseurs de la, patrie, les appuis de la liberté; » si l'on récompense notre zèle en nous donnant » la noble préférence des postes les plus péril- » leux , des travaux et des sacrifices. »

Ces dernières paroles pouvaient déjà laisser pressentir l'opinion et les vues que Mirabeau dé^ veloppa dans la séance où ensuite il demanda l'admission des ministres dans l'assemblée avec voix consultative, que nous avons vue plus haut; malgré sa jalousie cachée contre M. de La Fayette , le même motif le porta à louer ce chef de la gardé parisienne , à lui donner le titre à^ homme vertueux en pleine assemblée ; il voulait soutenir sa popularité en louant des hommes populaires, et lever, peut-être, par cette apparence d'union, les difficultés qu'il redoutait dans son projet. C'est peut-être à ce motif encore qu'il faut attribuer l'oubli où il laissa , dans cet éloge , les membres des deux assemblées électorales et des représentants de la commune de Paris à qui on devait l'ordre , la répression des excès qui auraient été bien plus nombreux , la police, le soin des subsistances et de la sûreté publique dans les révolutions du 1 5 juillet , des

56a MÉMOIRES SUR MIRABEAU.

jours suivants et du mois d'octobre. Pour la partie civile, M. Baiily n'était qu'un représentant passif dans ces grands événements , et les <;atastrophes du 1 5 étaient passé8;.un pouvoir s'était établi, que MM. Baiily et La Fayette ne savaient qu'imparfaitement ei^core le résultat de l'insurrection.

Mais Mirabeau , en louant les assemblées du i4 juillet^ les magistrats de la commune, n'aurait sans doute pas cru atteindre le but qu'il se proposait dans ce moment , ou , peut<^tre , étaitil comme beaucoup de ceux qui ont parlé sur la révolution, et qui ont ignoré ou méconnu les Êdts remarquables et les travaux intérieurs de la municipalité provisoire. On doit à cette autorité d'en avoir préservé les habitants de grands malheu]^s , et d'avoir présidé avec une constance admirable au maintien de l'ordre , autant qu'on pouvait l'espérer dans une pareille conjoncture.

FIN nu TKOISIÉ3IE VOLUMJB.

Page 1