‹ Mémoires sur Mirabeau et son époque (volume 3)Chapitre 9 sur 10 · III · texte numérisé non relu

III

45o MÉMOIRES

» pèce de dictature provisoire , vous remplirez • vos devoirs de citoyens et de représentants delà » nation. Que si y ce qu'à Dieu ne plaise, le pre- » mier ministre des finances échouait dans sa pé* ^nible entreprise, le vaisseau public recevrait »sans doute une grande secousse sur l'écueil 9 où son pilote chéri l'aurait laissé toucher, » mais ce heurtement ne nous découragerait pas; » vous seriez là , messieurs , votre crédit serait » intact , la chose publique resterait tout entière.»

Ce discours entraîna le suffrage unanime de toute l'assemblée ; on proposa sur-le-champ de décréter , que , vu l'urgence des circonstances , elle accorde un secours extraordinaire du quart du revenu de chaque citoyen , et qu'elle renvoie ' pour le mode au pouvoir exécutif.

Cette rédaction déplut à Mirabeau, a En énon- >»çant mon avis, dit-il, je n'ai point entendu, » messieurs, rédiger une proposition en décret; » un décret d'une importance aussi majeure ne » peut être imaginé et rédigé au miUeu du tumulte. » J'observe que le décret telqu'il vient de vous être » proposé ne peut .pas être le mien , et je désap- » prouve la sécheresse de ces mots : renvoie pour » le mode au pouvoir exécutif. Encore une fois , «messieurs, la confiance illimitée de la nation » dans le ministre des finances justifiera la vôtre ;

SUR MIRABEAU. 45i

9 mais il n'en faut pas moins que l'émanation » du décret que vous avez à porter soit exprès-^ >» sèment provoquée par le ministre. » -

On chargea Mirabeau de rédiger lui-même le projet de décret ; il le motiva très au long sur la confiance que l'assemblée avait dans le ministre , et sur l'impossibilité d'examiner les détails con* tenus dans le discours qui avait précédé sa demande ; elle se confiait à ses lumières, à sa sagesse et à son expérience , et adoptait textuellement les propositions, telles qu'il les avait présentées.

M. d'Esprémenil témoigna une extrême surprise de voir Mirabeau faire ainsi l'éloge de M. Necker , marquer une aussi grande confiance dans ses moyens et son patriotisme , lui qui l'avait si souvent attaqué et combattu ; qu'au surplus il adoptait son projet de décret : d'autres membres l'inculpèrent de perfidie et d'une affectation de confiance exagérée, afin de compromettre la responsabilité des ministres. Il £sil* lait relever ces attaques; il le fit.

«Il me semble, messieurs, répondit il, que » j'ai rarement été inculpé de. flagornerie. Lors* • que , dans l'arrêté dont l'assemblée m'a chargé »de lui présenter le projet, j'ai rappelé la con- » fiance sans bornes que la nation a montrée au «premier ministre des finances, c'est un fait

• que j'ai raconté, ce n'est pas un éloge que j'ai » donné. Je me suis rigoureusement conformé à » l'esprit de la décision que l'assemblée nationale » paraissait adopter : je veux dire l'acceptation » de confiance d'un plan que les circonstances ne p nous laissent pas le loisir d'examiner , et la dé- »claration que cette confiance dans le minisptre.nous paraissait autorisée par celle que lui » avaient montrée nos commettants.

. » Lorsque je me suis retiré pour préparer ce » que l'assemblée avait bien voulu me charger de » rédiger , on a beaucoup dit que j'allais rap-- 9 porter de l'éloquence^ et non un décret. Lorsque »je reviens, on accuse mon projet de décret i^de sécheresse^ d'aridité^ de malveillance. Les amis » du ministre insinuent que je veux le compro- » mettre^, en sauvant de toute responsabilité, » dans une occasion si délicate , l'assemblée na- »tionale. D'un autre côté^ on semble croire que » je veux faire manquer les mesures du gouver- » nement , en spécifiant dans le décret de l'assem- » blée qu'elle accepte^le plan du ministre , de con- » fiance dans l'homme, sans discuter son projet.

» Je n'ai point l'honneur d'être l'ami du pre- » mi^r ministre des finances , mais je serais son » ami le plus tendre, que , citoyen avant. tout , et » représentant de la nation, je n'hésiterais pas

»un instant à le compromettre plutôt ^que Tas- » semblée nationale. Ainsi on m'a deviné , ou «plutôt on m'a entendu, car je n'ai jamais pré- » tendu me cacher. Je ne crois pas , en effet, »que le crédit de l'assemblée nationale doive » être mis en balance avec celui du premier mi- » nistre des finances ; je ne crois pas que le salut » de la monarchie doive être attaché à la tête d'un

• mortel quelconque; je ne crois pas que le » royaume fut en péril quand M. Necker se se- » rait trompé ; et je croîs que le salut public se- » rait très compromis si une ressource vraiment » nationale avait avorté , si l'assemblée avait per- » du son crédit et manqué une opération décisive.

» Personne n'a le droit de me demander ce que »je pense individuellement d'un plan sur lequel » mon avis est que nous ne devons pas nous per- » mettre de discussion. Cependant, afin d'éviter > toute ambiguïté , et de déjouer toutes les insi- » nuations qui ne tendent qu'à aiguiser ici les 9méfi.ances, je déclare que j'opposerais à ce plan » de grandes objections, s'il s'agissait de le juger. » Je crois que , dans les circonstances infiniment » critiques qui nous enveloppent , il fallait créer

• un grand moyen sans la ressource du cré- » dit ; qu'il fallait, en s'adressant au patriotisme', «craindre ses réponses, craindre surtout cet

égoïsme concentré , &uit de la longue habitude du despotisme; cet égoïsme qui désire de grands sacrifices à la sûreté publique , pourvu qu'il a'y contribue pas ; qu'on devait redouter cette multitude d'incidents qui naissent chaque joiu*, et dont les mauvais effets circulent dans le royaume long-temps après qu'ils ont pris fin autour de nous; que, les circonstances ne promettant pas un retour de confiance assez pro* chain pour en faire usage immédiatiBment, se servir du crédit des ressources volontaires , c'était exposer de très bonnes mesures à être usées quand les sujets d'alarmes ne subsisteront plus; qu'en un mot c'était d'une contribution forcée qu'il fallait attendre du succès. Et qu'on ne dise pas que ce genre de contribution était impossible ; car de deux choses l'une , ou nous pouvons encore compter sur la raison des peuples , et sur une force publique suffisante pour effectuer une mesure nécessaire à leur salut, ou iious ne le pouvons plus. Dans le premier cas , si la contribution était sagement ordonnée, » elle réussirait.

» Mais cette opinion , comme toute autre , n'est » pas une démonstration; je puis avoir tort , et » je n'ai pas même le temps de m'assurer si j'ai » tort ou raison. Forcé de choisir en un instant

» pour la patrie , je choisis le pian que , de con- » fiance pour les autres , elle choisirait pour elle- »méme; et je conseille à l'assemblée nationale » de prendre le parti qui me paraît devoir in- » spirer à la nation le plus de confiance , saffs » compromettre ses véritables ressources.

» Quant à la prétendue sécheresse du décret » que je propose, j'ai cru jusqu'ici que la rédaction *des arrêtés du corps législatif ne aevait avoir » d'autre mérite que la concision et la clarté. J'ai » cru qu'un arrêt de l'assemblée nationale ne de- » Vfitit pas être un élan de rhéteur ou même d'o- » rateur ; mais je suis loin de penser qu'il faille » négliger, en cette occasion, les ressources de l'é- » loquence et de la sensibilité. Malheur à celui qui » ne souhaite pas au premier ministre des finaii- » ces tous les succès dont la France a un besoin »si imminent! Malheur à qui pourrait mettre » des opinions ou des préjugés en balance avec »la patrie? Malheur à qui n'abjurerait pas toute » rancune, toute méfiance, toute haine sur l'autel » du bien public ! Malheur à qui ne seconderait «> pas de toute son influence les propositions et » les projets de l'homme que la nation elle-même » semble avoir appelé à la dictature ! Et vous , • messieurs, qui, plus que tous les autres, avez »et devez avoir la confiance des peuples , vous

0 devez plus particulièrement, sans do.ute, au mi- » nistre des finances, votre secours et vos recom- » mandations patriotiques. Écrivez une adresse » à vos commettants , où vous leur montriez ce n^^'ils doivent à la chose publique, l'évidente » nécessité de leurs secours , et leur irrésistible » efficacité; la superbe perspective de la France; D l'ensemble de ses besoins, de ses ressources,

1 de ses drcfts , de ses espérances ; ce que vous » avez fait, ce qu'il vous reste à faire, et la certi- » tilde, où vous êtes que tout est possible > que » tout est facile à l'honneur , à l'enthousiasme «français.... Composez, messieurs , publiez cette «adresse, j'en fais la motion spéciale ;, c'est, j'en » suis sûr, un grand t^essort, un grand mobile de » succès pour le chef de vos finances. Mais, avant » tout, donnez-lui des bases positives ; donnez-lui 9 celles qu'il vous demande par une adhésion de » confiance à ses propositions ; et que, par votre «fait du moins, il ne rencontre plus d'obstacles » à ses pians de liquidation et de prospérité, t

Quelques nouveaux débats s'élevèrent sur la motion de M. de Lally-Tolendal, qui voulait qu'on renvoyât la rédaction du décret au comité des finances ; alors Mirabeau , prenant la parole , dit avec l'accent de la plus véhémente impression :

« Deux siècles de déprédations et de brigan-

» dage ont creusé lé gouffre où le royaume est » près de s'engloutir. Il Éjut le combler ce gouffre

• effroyable*. Eh bien ! voici la liste des propriéitaires français ; choisissez parmi les plus riches,

• afin de sacrifier moins de citoyens. Mais choi- » sissez 9 et ne faut-il pas qu'un petit nombre pé- » risse pour sauver la masse du peuple ? Allons , » ces deux mille notables possèdent de quoi com- » bler le déficit. Ramenez Tordre dans vos finan- » ces , la paix et la prospérité dans le royaume. » Frappez, immolez sans pitié ces tristes victimes; > précipitez-les dans Tabîme^il va se refermer. » Vous reculez d'horreur, hommes pusillanimes! » Eh ! ne voyei-vous pas qu'en décrétant la ban- »queroute, ou, ce qui est plus odieux encore, » en la rendant inévitable sans la décréter , vous »)Vous souillez d'un acte mille fois plus crimi- »nel, et, chosje inconcevable! gratuitement cri- »minel; car enfin cet horrible sacrifice ferait » du moins disparaître le déficit. Mais croyez-vous, » parceque vous n'aurez pas payé^ que vous ne

• devrez plus rien? Croyez-vous que les milliers, » les millions d'hommes qui perdront en un in- » stant , par l'explosion terrible ou par ses con- »tre-çoups, tout ce qui faisait la consolation » de leur vie , et peut-être leur unique moyen de »la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir

«de votre crime? Contemplateurs stoïques des » maux incalculables que cette catastrophe vo- »mira sur la France; impassibles égoïstes, qui » pensez que ces convulsions du désespoir et de » la misère passeront comme tant d'autres, et d*au- » tant plus rapidement qu'elles seront plus vio- » lentes , êtes-vous bien sûrs que tarit d'hommes » sans pain vous laisseront tranquillement savou- » rer les mets dont vous n'aurez voulu diminuer »ni le nombre ni la délicatesse?... Non, vous

• périrez; et, dans la conflagration universelle »que vous ne firémissez pas d*allumer, la perte » de votre honneur ne sauvera pas une seule de » vos détestables jouissances.

» Voilà où nous marchons... J'entends parler, «de patriotisme 9 d'élans du patriotisme, d'in- » vocations au patriotisme. Ah \ ne prostituez pas

• ces mots de patrie et de patriotisme. H est donc

• bien magnanime l'effort de donner une portion » de son revenu pour sauver tout ce qu'on pos- »>sède! Eh! messieurs, ce n'est là que de la sim- »> pie arithmétique; et celui qui hésitera ne peut •' désarmer l'indignation que par le mépris que » doit inspirer sa stupidité. Oui , messieurs , c'est » U prudence la plus ordinaire , la sagesse la plus

• triviale, c'est votre intérêt le plus grossier que

• j'invoque...

» Votez donc ce subside extraordinaire , et » puisse-t-il être suffisant ! Votez-le , parceque si vYOus avez des doutes sur les moyens ( doutes » vagues et non éclaircis) , vous n^en avez pas sur » sa nécessité et sur notre impuissance k le remj» placer , immédiatement du moins. Votez - le , » parceque les circonstances publiques ne souf- » frent aucun retard , et que nous serions comp- 0 tables de tout délai. Gardez-vous de demander »du temps; le malheur n^'en accorde jamais... » Eh ! messieurs , à propos d'une ridicule motion » du Palais-Royal , d'une risible insurrection qui

> n'eut jamais d'importance que dans les imagi-

> nations faibles , ou les desseins pervers de quel- »ques hommes de mauvaise foi, vous avez en- « tendu naguère ces mots forcenés : Catilina est » aux porte$ de Rome ^ et l'on délibère ! Et certes , » il n'y avait autour de nous ni Catilina , ni pé- • rils, ni faction, ni Rome... Mais aujourd'hui, » la banqueroute, la hideuse banqueroute est là , » elle menace de consumer, vous , vos propriétés , » votre honneur ... , et vous délibérez ! »

Un autre que Mirabeau n'aurait peut-être excité que de' la risée dans un exposé aussi exagéré des malheurs qui menaçaient , suivant lui , la France, si les paiements eussent été différés et les rentes suspendues pour quelques

46o MÉMOIRES

mois; mais dans sa bouche et au milieu d'hommes alarmés du danger que pouvait courir leur fortune, il produisit un effet contraire; un enthousiasme général fut la suite de son discours , la contribution patriotique fut accordée à M. Necker , et le décret rédigé par Mirabeau lui-même, mais toujoiu's de manière à rendre responsable le ministre du mauvais succès de cette mesure, si elle ne réussissait pas.

Il avait proposé dans son discours une adresse aux commettants sur cette contribution. Ce ne fiit que dans la séance du 2 octobre suivant qu'il en fit lecture à l'assemblée , qui l'adopta. J'en citerai deux passages pour en donner une idée au lecteur.

« Les députés de l'assemblée nationale suspai- »dent quelques instants leurs travaux, pour ex- » poser à leurs commettants les besoins de l'état, »et inviter leur patriotisme à seconder des me- » sures réclamées au nom de la patrie en péril.

» Nous vous trahirions si nous pouvions le dis- » simuler : la nation va s'élever à ses glorieuses » destinées, ou se précipiter dans un gouffre » d'infortunes.

» Une grande révolution, dont le projet nous eût • paru chimérique il y a peu de mois, s'est opérée » au milieu de nous ; mais, accélérée par des circon-

» Stances incalculables, elle a entraîné la subver- «» sion soudaine de l'ancien système ; et, sans nous » donner le temps d'étayer ce qu'il faiit conserver » encore , de remplacer ce qu'il fallait détruire , » elle nous a tout-à-coup environnés de ruines.

» En vain nos efforts ont soutenu le gouverne- » ment. Il touche à une fatale inertie. Les revenus «publics ont disparu. Le crédit n'a pu naître » dans un moment où les craintes semblaient en- »core égaler les espérances. En se détendant, le » ressort de la force sociale a tout relâché, les » hommes et les choses, la résolution , le courage', »et jusqu'aux vertus. Si votre concours ne se » hâtait de rendre au corps politique le mouye- »ment et la vie, la plus belle révolution serait » perdue aussitôt qu'espérée ; elle rentrerait dans » le chaos d'où tant de nobles travaux l'ont fait » éclore , et ceux qui conserveront à jamais l'a- »mour invincible de la liberté ne laisseraient apas même aux mauvais citoyens la honteuse » consolation de redevenir enclaves

» Que de courage vous nous rendrez pour les » fonctions que vous nous avez confiées! Com- »ment travaillertons-nous avec sécurité à la con- » stitution d'un" état dont l'existence est compro- »mise? Nous nous çtioils promis, nous avions A juré de sauver la patrie : jugez de nos angois-

» ses , quand nous craignons de la voir périr dans » nos mains. Il ne faut qu un sacrifice d'un rao- »ment, offert véritablement au bien public, et »non pas aux déprédations de la cupidité. £h » bien ! cette légère expiation pour les erreurs et » les fautes d'un temps marqué par notre servi- » tude politique est-elle donc au-dessus de notre » courage? Songeons au prix qu'a coûté la liberté » à tous les peuples qui s'en sont montrés dignes : » des flots de sang ont coulé pour elle ; de longs » malheurs, d'affreuses guerres civiles ont par- »tout marqué sa naissance!.*. Elle ne nous deamande que des sacrifices d'argent; et cette » offrande vulgaire n'est «pas un don qui nous «appauvrisse: elle revient nous enrichir, et re- » tombe sur «os cités , sur nos campagnes, pour • en augmenter la gloire et lai prospérité. »

Nous voici arrivés à l'époque désastreuse des 5 et 6 octobre , époque où toutes les lois furent violées , et où Mirabeau s'est entaché d'un soupçon qui devient presque une certitude lorsqu'on examine les fiadts , mais dont peut-être on a tiré contre lui des conséquences trop générales et trop exagé* rées; au reste, ce n'est pas ici lelieu de nous occuper de sa justification, ni des détails de la procédure instruite à ce sujet ; il en sera suffisamment question au inoment où le rapport en sera fait

à l'assemblée: ce qu il importe à présent , c'est de soumettre au lecteur l'aperçu des événements qui se passèrent à Versailles , afin de le mettre à même d'en apprécier les causes et de prononcer à quel point Mirabeau a pu y contribuer. Rapportons-nous-en aux contemporains, pour être vrais sur les faits matériels; tant de passions ou d'intérêts secrets ont pris à tâche de les dénaturer, que si nous-mêmes nous n'en avions pas en quelque sorte été témoins, nous ne pourrions les reconnaître aux récits contradictoires qu'en ont donnés ceux qui en ont parlé depuis \ Mais

' Peu d*écriyaiDs ont décrit d'une manière plus incom plète et plus dé^gurée les éyénements d'octobre que M. le chevalier Weber dans ses Mémoires; il charge tout, comme si d'aussi terribles catastrophes avaient besoin de couleurs empruntées pour frapper davantage. On pourra juger , au reste , du génie de cet auteur par la réponse qu'il fit à la reine aux Tuileries le 6 octobre* Cette grande princesse le remerciant du zèle qu'il avait témoigné pour la famille royale , la yeille , et des dangers qu'il avait courus, il répondit: c Madame, je voudrais avoir à ma » disposition • une armée pénétrée de mes sentiments , »pour défendre votre majesté et lui faire quitter, et à •toute son auguste famille, une nation si égarée* » Cela n'aurait été ni bien fin ^ ni bien méritoire : tout autre en aurait fait autant que M. le chevalier Weber, avec une armée.

pour m'appuyer d'un témoignage qui ne puisse être suspect à personne, je ferai surtout usage des Mémoires du marquis de Ferrières; le sang-froid, la modération qu'il conserve dans l'exposé de ces scènes tragiques , inspirent de la confiance dans son jugement et dans ses observations.

«La cour, dit ce député de la noblesse, était » lassé des sacrifices sans cesse répétés que l'on » exigeait d'elle ; elle crut qu'il était temps d'ar- » rêter des entreprises qui tendaient à l'anéan- Btissement de sa puissance. M. Necfcer et ses » partisans voyaient leur plan de constitution » ( deux chambres ) rejeté , et leurs espérances » évanouies. Là noblesse , le clergé , les parle- » ments , ne pouvaient plus douter que leur ruine

• ne fût inévitable. Ces trois grands corps , réunis

• en un intérêt commun , haïssaient et devaient » haur le nouvel ordre de choses. Aussi des ma- » nœuvres soui:des , des attaques indirectes , prou- » vèrent-elles qu'ils s'occupaient des moyens de le » renverser. Les patriotes sentirent qu'il leur im- '> portait de prévenir des tentatives qui, bien » qu'échouées déjà plusieurs fois, pouvaient être » à la fin couronnées de succès ; forts de l'appui » du peuple , instruits des mouvements de leurs

• adversaires, sûrs de les déjouer, ils épiaient » une faute , une imprudence pour en profiter.

iDes bruits vaguement répandus prépa- » raient les- esprits à quelque événement ex- » traordinaire. On connaît cette indiscrétion

• de Mirabeau chez le libraire Blaizot, qui a » donné de si grands soupçons contre lui. Mon » cher Blaizot, lui dit-il , par amitié pour vous , f je veux vous prévenir que , dans très peu de «temps, vous verrez de grands malheurs, du »sang peut-être répandu à Versailles. Je vous - »en avertis, afin de dissiper vos craintes per-

» sonnelles ; les bons citoyens comme vous n'ont

• rien à craindre.

9 Ces confidences alarmantes ^ répandaient, » se multipliaient, et augmentaient les inquiétu- » des ; la rareté et la cherté des grains y ajoun talent encore. Les portes des boulangers étaient »à Paris assaillies par la multitude; le peuple s'y » portait en foule , et , dans ces rassemblements , » il ne manquait pas de gens qui , soit par conn viction , soit par haine ou par suggestion , ac- I» cusaient le gouvernement , la cour , et , on ne

• sait pourquoi, la reine surtout, d'être les aun teurs de la disette. Rien n'était plus propre à

• exciter une révolte qu'une pareille conjonc-

• ture. Chaque parti semblait la désirer, car

• l'un et l'autre espérait qu'il en résulterait

• une insurrection dont il tirerait avantage , la

» cour contre l'assemblée , et les patriotes contre

• la cour et les aristocrates.

»> A ces manœuvres , déjà si propres à soulever » le peuple , continue le marquis de Ferrièrts, on » joignit dej bruits de guerre civile, de projets de

• contre-révolution. Ces bruits n'étaient pas en- » tièrement dénués de fondement. Une foule de «nobles, de prêtres, de financiers, de parlemen- » taires , se berçant du fol espoir de ramener l'ani> cien régime , formaient des associations , recefvaient des .signatures, et préparaient des plans » de retraite du roi à Metz '. »

Ces derniers faits se trouvent constatés par une lettre du comte d'Estaing à la reine • ; on y aperçoit visiblement lesprojets qui se tramaient, et dont la connaissance , qu'ils fussent possibles ou non, semait l'inquiétude, échauffait les es^ prits , et donnait des motifs à l'insiu^rection.

« Mon devoir et ma fidélité Pexigent, dit le comte « d'Estaing dans cette lettre à sa majesté , il faut » que je mette aux pieds de la reine le compte des » voyages que j'ai faits à Paris. On m'a dit dans la

■ GeUe ville était alors dans le commandement de M. de Bouille , dont on connaît rattachement au roi.

' Pièces justijicatwes du rapport sur la procédure hIu Châtelet , fait à ' l'assemblée nationale, 5 octobre 1790.

» société, dansla bonne compagnie, et que serait- -ce, juste ciel, si cela se répandait parmi le » peuple ! on m'a répété que l'on prenait des si- » gnatures dans le clergé et la noblesse. Les uns » prétendent que c'est d'accord avec le roi , d'au- »tres croient que c'est à soi^ insu. On assure » qu'il y a un plan de form^ , que c'est par la n Champagne ou par Verdun que le roi se reti- ») rera , ou sera enlevé ; qu'il ira à Metz. M. de » Bouille est nommé. Et par qui ? par M. de La » Fayette , qui me l'a dit tout bas à table , dans » une maison où je dînais. J'ai frémi qu'un seul «domestique ne l'entendît; je lui ai observé ^ qu'un mot de sa bouche pouvait devenir un siù gnal de mort. Il m'a répondu qu'à Metz, comme «ailleurs, les patriotes étaient les maîtres, et » qu'il valait mieux qu'un seul mourût pour le » salut de tous '. M.. le baron de Breteuil, qui » tarde à s'éloigner, conduit le projet. On acca- »pare l'argent, et l'on promet de fournir un mil- » lion et demi par mois. M. le comte de Mercy

^ Ce mot de la lettre du comte d'Estaing est équivoque et absurde. Que signifie qu'un seul mourut pour tous ? M. d'Estaing Youlait-il faire entendre que c'était du roi que voulait parler itfl de La Fayette ? Une pareille allégation ne mérite pas d*être réfutée. On doit en penser de même de M. de Bouille, parent de M. de La Fayette.

test malheureusement cité comme agissant de «concert. J'ai été chez M. l'ambassadeur d'Es- » pagne ^ et c'est là, je ne le cache *point à la

• reine , où mon efîtiroi a redoublé : M. Fernand- » Nunès a caus^ avec mol de ces faux bruits , de » l'horreur qi^'il y avait à supposer un plan im-

• possible, qui entraînerait la plus désastreuse i»et la plus humiliante des guerres civiles, qui

• occasionerait la séparation pu la perte totale de via monarchie. Je me suis écrié que du moins il » n'y aurait d'autre mal que celui que produirait

• cette fausse nouvelle, si elle se répandait, parv cequ'elle était une idée sans fondement. M.l'amobassadeur d'Espagne a baissé les yeux à cette » dernière phrase"; je suis devenu pressant , et il 9 est enfin convenu que quelqu'un de considé- »rable et de croyable lui avait appris qu'on lui » avait proposé de signer cette association. »

Le comte d'Estaing finissait par demander à la reine une audience , qui lui fiit accordée. On a prétendu que les dispositions de l'un et de l'autre changèrent dans cette entrevue , c'est-àdire, que le comte promit de se prêter aux mesures dé sûreté pour le roi , et que la reine renonça à favoriser le projet dont il est question dans la lettre. Cette opinion est d'accord avec les démarches qui furent faites depuis , et avec

l'ordre que M. d'Ëstaîng reçut de la municipalité de Versailles , qui avait été gagnée , de ramener le roi après que la tranquillité aurait été rétablie ^ mot indéfini , mais qui annonçait un projet prémédité d'éloignement de la famille royale.

Le projet dont, vers la fin de septembre 1 78g, le bruit s'était {*épandu parmi le peuple de Paris , de se rendre à Versailles , se renouvelait. Les gardes* françaises annonçaient qu'ils allaient reprendre leurs postes pour la garde du roi. Les esprits étaient tellement échauffés , que M. de La Fayette crut devoir prévenir la cour de Tétât des choses ; état qui résultait non seulement des circonstances , mais aussi des suggestions d'hommes absurdes qui pensaient qu'il fallait faire naître l'ordre de l'excès du désordre. Cependant , dans la lettre que le commandant-général de la garde nationale de Paris écrivit à ce sujet à M. Saint- Priest , il assurait à ce ministre que , quoiqu'on eût mis dans la tête des grenadiers d'aller à Versailles , il n'y avait aucune inquiétude à avoir ; qu'il avait fait avorter ce projet ; mais que, dans ce qui s'était passé, il avait eu connaissance des ressources inépuisables que les cabaleurs trouvaient dans l'ignorance du peuple et la fermentation des esprits.

Malgré ces assurances, le projet des gardes

françaises n'en continuait pas moins d'alarmer la reine; on n'avait aucune force à leur opposer. Quatre cents gardes du corps , cent chasseurs des Trois - Évéphés et les cent -suisses de la garde étaient les seules troupes existantes à Versailles ; la cour ne pouvsdt pas compter sur la garde nationale de cette ville, parcequ'elle était presque toute composée de patriotes ardents , et d'ailleurs , en cas d'attaque , hors d'état de résister à des troupes réglées , telles qu'étaient les gardes françaises. £n fallait-il davantage pour autoriser une augmentation de forces à Versailles?

La reine et le comte d'E^taing^ qui avait le commandement général de la garde nationale de Versailles , convinrent d'y faire venir un régiment d'infanterie ; on en fit part à M. de La Fayette , qui approuva le projet.

La loi défendait de faire entrer aucune troupe dans une ville que sur la réquisition de la municipalité et avec l'autorisation du corps législatif , lorsqu'il siégerait dans cette ville. La cour avait des ennemis parmi les municipaux de Versailles et dans la garde nationale. On craignait de. causer de l'inquiétude à l'assemblée si la troupe venait sans qu'elle en fut prévenue ; il était difficile de concilier ces divers intérêts ; on

y traLvailla : le comte d'Estaing se chargea de négocier avec la municipalité , et M. de Saint- Priest devait , lorsqu'on en aurait obtenu le consentement , en avertir l'assemblée. Mais ces précautions donnèrent bientôt à cette affaire le caractère d'une intrigue , et firent naître des soupçons parmi la garde nationale, encore appelée alors garde bourgeoise. Le comte d'Estaing se rendit au comité militaire , où siégeait l'étatmajor de cette garde. Il commit la- maladresse d'en faire sortir tous ceux qui n'étaient pas de l'état-major, et exigea, -en sa qualité de commandant, des officiers de ne jamais révéler ce qu'il allait leur confier, précaution aussi déplacée qu'inutile, comme la suite le fera voir.

Le comité lut la lettre de M. de La Fayette , qui annonçait que les gardes françaises voulaient aller à Versailles reprendre leur service ; M. d'Estaing parla ensuite des alarmes du roi , des périls que cette insurrection des gardes françaises ferait . courir à la famille royale *et même à l'assemblée nationale. On lui répondit qu'il fallait repousser la force par la force; qu'il n'était aucun citoyen qui ne fût disposé à verser son sang pour la sûreté de l'assemblée nationale et du roi. Le commandant général objecta l'impossibilité de résister avec des forces si inégales à une troupe nombreuse ,

aguerrie ; qu'un régiment d'infanterie ajouté aux gardes du corps , aux dragons des Trois-Évêchés et à la milice bourgeoise , pourrait seul écarter les malheurs qu'on redoutait. Il s'en fallait ^e beaucoup que le comité militaire fut de l'avis du comte d'Estaing , et il ne paraissait vouloir acquiescer à ses raisons qu'après avoir consulté les bataillons. Cependant il fut convenu qu'il donnerait son avis à la municipalité sur le besoin d'un régiment pour augmenter les forces de Versailles , et qu'elle demanderait au roi un secours de mille hommes.

Le comte d'Estaing, accompagné de six officiers de l'état-major, se rendit sur-le-champ à la municipalité. Celle-ci exigea avant tout que la lettre dé M. de La Fayette fût déposée sur le bureau. Quelques personnes représentèrent les dangers où, dans les circonstances, cette publicité exposerait le commandant de la garde na- ^ tionale parisienne , qui semblait inculper les soldats qu'il avait l'honneur de commander ' ;

' H. de La Fayette n*ignorait pas que cette prétention des |;ardes françaises leur avait été soufflée par les caba" leurs, comme il les appelle, afin de motiver l'augmentation des troupes à Versailles ; mais il n'en tint compte : c'était inutile en effet.

on convint que M. de Saint-Priest en écrirait une ostensible, dont on fit le modèle, qu'on porta au ministre ^ et qu'il signa.

M. de Saint-Priest notifia en même temps à l'assemblée la demande de la municipalité de Versailles. Après la lecture de sa lettre, Mirabeau, à qui ces intrigues n'étaient point inconnues , et qui avait sans doute aussi ses raisons de les laisser aller en avant, s'opposa, mais faiblement, à la demande de la municipalité. Ceci se passait à la séance du 2 1 septembre.

t La municipalité, dit-il, demande un secours » de mille hommes pour assurer le repos de cette » ville contre des attaques qu'on lui fait craindre. » Lorsque des circonstances urgentes exigent du » pouvoir exécutif- des précautions extraordinai- »res et désirées, il est de son devoir d'augmenter )»la force armée dans tel ou tel lieu; il est aussi »de son devoir de communiquer au corps légîs- » latif les motifs de ces rassemblements de tro'u- »pes. Mais une municipalité quelconque, quels 9 que soient les motifs , ne peut appeler un corps • d'armée dans le lieu où réside le corps légis- » latif sans y être autorisée par lui. »

Quelques membres, et entre autres M. Freteau et le marquis de Foucault , si opposés l'un à l'autre par leurs principes , et réunis dans ce

moment contre la motion de Mirabeau , sans doute par des motifs différents , firent observer que l'assemblée, par un décret, avait autorisé les municipalités à appeler des trouf^s quand elles le jugeraient nécessaire.

« J'en conviens , répliqua Mirabeau , et je ne » dispute pas à celle de Versailles le droit de » requérir des troupes au besoin ; je ne désap* » prouve aucunement la mesure qu'elle prend , » quoique je n'en connaisse pas les motifs; mais . » je dis que l'assemblée nationale , en permettant i>aux municipalités d'invoquer des troupes ré- » gulières , ne s'est apparemment pas interdit , » surtout dans le lieu où elle est séante , de se » faire rendre compte des raisons qui provoque- » raient une semblable demande.

» J'ajoute qu'Userait singulier que la municipa- » lité de Versailles pût recevoir des confidences *> ministérielles qui ne pourraient être connues »de l'assemblée nationale, et qu'on interdit à » celle-ci de porter un vif intérêt aux détails » que l'on assure compromettre la sûreté de la «» ville et de la personne du roi.

» Je demande que la lettre de M. de Saint-Piriest 9 à la municipalité, et le réquisitoire du comman- » dant de la garde de Versailles , soient commu- ;> niques à l'assemblée. »

Cette motion fut repoussée : la raison s'en ex* plique ; les constitutionnels y voyaient une atteinte portée à Texercice du pouvoir exécutif; les royalistes dans le secret, une entrave mise aux desseins de la coiu*; les patriotes exaltés, réunis aux orléanistes , étaient bien aises d'avoir des motifs de signaler cette démarche des ministres comme la répétition de ce qui s'était passé avant le i4 juillet, et comme le prélude de nouvelles hostilités contre Paris.

La cour avait jeté les yeux sur le régiment de Flandre pour le faire venir à Versailles, parcequ'il s'était conduit à son gré jusqu'alors, et que M. de Lusignem % son colonel, membre de l'assemblée, était connu par son attachement au parti populaire.

Dès qu'à Paris on sut son arrivée , les alarmes commencèrent. Le bruit se répandit qu'on devait enlever le roi , et le conduire à Metz ; les compagnies de la milice bourgeoise de Versailles refusèrent de ratifier la réquisition de l'état-

* Le marquis de Lusignem , député de la noblesse de Paris aux états-généraux , fut un de ceux qui passèrent des premiers danà la chambre du tiers-état. Cet officier ayait peu de disposition à seryir le parti de la cour, et son régiment , au 6 octobre , se montra accessible aux in- TÎtations des Parisiens.

major, adressée à la municipalité; on alla jusqu'à proposer de s'opposer à main armée à l'entrée du régiment ; mais ceux qui étaient bien aises de profiter de cette démarche de la cour pour opérer une révolution en sa faveur , se montrèrent peu opposés à ce qu elle voulait faire, et le régiment entra. Les officiers et les soldats prêtèrent entre les mains de la municipalité le serment prescrit; on remit à la garde nationale toutes les munitions et toute l'artillerie qui avaient , avec quelque raison, quoiqu'on en plaisantât beaucoup, inspiré de vives inquiétudes aux habitants de Paris, sur l'emploi qu'on en voulait faire. Les agents de la révolution , les patriotes ardents, ceux qui, une fois lancés dans le nouvel . ordre de choses, voulaient s'y maintenir, firent tout ce qui dépendait d'eux pour gagner la milice bourgeoise , et la détourner du parti, de la cour. Ils agirent de même à l'égard du régiment de Flandre , et leurs succès ne furent ni difficiles ni lents; les esprits étant peu disposés à agir contre l'assemblée , et à faire rétrograder la révolution du 14 juillet. On a beaucoup exagéré les moyens de séduction employés vis-à-vis de ce régiment ; on a parlé d'argent donné, de gardes françaises déguisés en bourgeois , de filles publiques envoyées près des soldats pour les dé-

baucher, enfin on y a fait jouer un rôle principal à la fameuse Theroigne de Méricoiu't , si célèbre dans la révolution '. La véritable séduction , on ne doit cesser de le répéter, consistait dans la haîiie et le mépris pour la cour , que les excès du ministre de Brienne avaient fait naître ; dans la connaissance des générosités prodiguées aux courtisans; dans l'amour de la liberté, que l'on

^ C'était une jeune fille assez jolie , petite , mais bien faite , née au' pays de Luxembourg , qu'elle fut obligée de quitter, comme il arrÎTe à toutes celles de son âge qui sont deTcnues mères. Elle vint à Paris en 1788. Après avoir été entretenue par plusieurs hommes , lasse de ce métier , et la révolution l'exaltant comme tant d'autres^ elle affuble sa jolie tête d'un petit chapeau à là Henri lY, et va se mêler à la foule de ceux qui assistaient aux séances de l'assemblée ou fréquentaient les réunions patriotiques. Dans cet état, ce ne sont pas des aventures galantes qu'elle cherche^ mais des occasions de signaler son patriotisme. L'abbé Sieyes fut celui des députés qu'elle affectionna le plus sous ce point de vue ; elle en parlait ave'c enthousiasme, mais n'aimait point Mirabeau : «son 9 immoralité , disait-elle, lui déplaisait;! c'était le mot commun contre le célèbre député. Mademoiselle Theroigne tenait chez elle un petit club où se rendaient entre autres Romme , depuis député à la convention , le jeune StrogODoff, fils d'un des plus grands seigneurs russes, et le frère de l'abbé Sieyes, etc.

Elle avait quelque connaissance de aotre littérature et

croyait trouver, et dont on ne jouit que quelques moments, dans l'entraînement général. Une parole, un mot suffisait pour déterminer les soldats à suivre l'impulsion générale; et les filles publiques, quoi qu'on en ait si niaisement dit, jouèrent un bien petit rôle dans ces scènes tragiques. La cour n'ignorait ni ces dispositions , ni les intrigues des chefs de parti pour les mettre à profit ; elle pensa à les déjouer , et crut y réussir, en faisant présenter les officiers du régiment de

savait par cœur de nombreux passages de nos meilleurs poêles. L'extrême activité de son caractère, les mouvements dans lesquels son ardeur révolutionnaire la tenait continuellement lui firent perdre de ses agréments ; elle devint maigre, décolorée, et éprouva des désagréments publics ; on se permit de la fouetter au PalaîsrRoyal, en 1 795, précisément parcequ 'elle parlait contre les excès de cette époque et se déclarait pour le parti modéré. Elle avait été envoyée par les patriotes, en 1790 , dans le pays de Liège pour y favoriser rinsurrection : mais les Autrichiens l'arrêtèrent et la conduisirent à Vienne , où elle fut mise en prison. L'empereur Léopold II désira la voir, et lui accorda la liberté : elle revînt en Finance , où eUe se signala par des excès qui l'ont fait détester. C'est elle qui fit assassiner Suleau dans la joilrnéé du 10 août. Cette fille a été l'objet de beaucoup de plaisanteries de la part des atistocrates. Elle est morte foUe sur la fin de la révolution , dans une maison de santé où elle avait été placée.

Flandre à la famille royale; on les admit au jeu de la reine, et à ces petites faveurs que prise tant la vanité française. Les gardes du corps , suivant un usage assez constamment observé dans les garnisons, voulurent donner un repas aux officiers du régiment de Flandre. Le désir d'unir dans le même esprit de fraternité et d'union les corps qui composaient la garnison de Versailles, d'établir entre eux un accord que les circonstances rendraient favorable aux vues de la cour, les engagea à inviter les officiers des cent -suisses, des gardes suisses, des chasseurs des Trois -Évêchés, et de la milice bourgeoise. Les gardes du corps demandèrent la grande salle de l'opéra , ils l'obtinrent.

Je ne répéterai point ici ce qui a été tant de fois dit des détails de ce trop fameux et imprudent repas, où le zèle, l'enthousiasme, la présence du roi et de la famille royale, et l'ivresse, donnèrent lieu à mille démonstrations peut-être injurieuses au parti national, déjà très irrité de la présence de ces réunions militaires.

Les journaux de Paris amplifièrent ce qui s'y était passé ; ils insistèrent principalement sur le mépris de la cocarde nationale que se seraient permis les convivçs;* sur le scandale d'une sorte d'orgie , pendant que le peuple n'avait point de

48o MÉMOIRES

pain ', Gomme il y avait du vrai dans ces récits , quoique exagérés en plusieurs points, l'exaspération fut portée très loin, et dès lors se manifesta le désir d'aller à Versailles venger la cocarde nationale , et réprimer la licence des soldats de la cour: c'était l'expression populaire.

Ces explications étaient nécessaires avant d'en venir au récit des journées funestes qui nous ioccupent et à ce qui se passait dans l'assemblée nationale, où Mirabeau semble avoir JQué un rôle entortillé, mais tel qu'il fallait l'attendre de la situation équivoque où il se trouvait placé dans ce moment.

Dans la journée du 5, on s'y occupait de l'acceptation donnée par le roi aux décrets constitutionnels, et de la réponse que S. M. avait faite à la demande de l'assemblée. M. Adrien Duport , un des ' plus ardents patriotes , observa que la réponse du roi n'était contre-signée d'aucun ministre , ce qui lui paraissait un moyen d'échapper à la responsa-

* Il n*est aucun contemporain résidant à cette époque à Paris qui ne puisse attester que cette considération excitait dans le peuple la plus yiolente irritation; et il n'est personne qui ne puisse remarquer qu'il en est de même toutes les fois que la cour ou les grands donnent des festins somptueux en préseAcede la gêne ou de la misère du peuple.

bilîté. Il trouvait aussi déplacé que le roi déclarât qu'en acceptant les décrets il avait eu égard au vœu présent des députés, et aux circonstances alarmantes qui les pressaient si fortement.

Le même député prit delà occasion de parler avec colère du repas des gardes du corps , et d'ajouter que, si l'année qu'on voulait faire venir à Versailles y eût été, l'acceptation des décrets n'eût pas eu lieu. Plusieurs députés répondirent à M. Duport , et d'assez violents débats s'engagèrent successivement.

Ce fut alors que Mirabeau, parfaitement instruit des mouvements de Paris , et qui prévoyait ceux dont Versailles pouvait être le théâti'e, loin de prolonger la discussion, chercha au contraire à l'abréger en ouvrant un avis modéré.

« Avant , dit-il , de passer à la grande ques- » tion de l'acceptation . du monarque , je crois » devoir dire un mot sur la question de circon- » stances qu'on vient d'élever peut-être avec plus »de zèle que de prévoyance. Je n'entrerai pas » dans les détails auxquels on peut croire comme » homme ,. et non comme membre du souverain ; »il s'est passé des jours tumultueux, on a vu des » faits coupables , mais est-il de la prudence de » les révéler ?

9 Le seul moyen que l'on doive prendre sur lîi. 5i

i cet objet , c'est de requérir que le pouvoir exé- »cutif tienne, les corps et les chefs des corps » dans la discipline exacte qu'ils doivent surtout » observer dans le lieu où réside le monarque » et le souverain ; qu'il défende surtout ces fes- » tins prétendus . fraternels qui insultent à la mi- » sère publique , et jettent des étincelles sur des «matériaux trop combustibles.

» Quant à l'acceptation qui vient d'être donnée , »est*elle ou n'est-elle pas suffisante? Il y a sur » cela plusieurs observations à faire : la première 9 c'est qu'il importe souverainement au monar- »que, pour le succès de la tranquillité publique, »que vos arrêtés soient acceptés, et que surtout » ils paraissent l'avoir été volontairement. Je ne » pense pas qu'il faille prier le roi de retirer l'ac- » céptation qu'il vient de donner , mais seulement » de l'interpréter, de donner enfin des éclaircis- » cissements qui puissent satisfaire la nation.

» L'assemblée a été autorisée à fixer le pouvoir » constituant dans ses rapports entre la nation »et son délégué. Si le roi persistait dans ses » refus , bientôt le germe du patriotisme serait » étouffé; et l'anarchie commence au moment où » les peuples connaissent assez leurs forces pour » s'apercevoir qu'on veut les comprimer.

0 L'accession que vient de donner le roi fait

» naître des doutes sur ses sentiments. On craint » que le pouvoir exécutif ne veuille être indépen* » dant , et il ne peut pas plus l'être du pouvoir V législatif que la volonté de l'action , et la tête » du bras*

» La réponse du roi n'est pas contre-signée du

• ministre ; elle devrait l'être , car sans cela la loi » salutaire*de la responsabilité sera toujours élu- » dée. La personne du roi est inviolable ; la loi

• doit l'être aussi, et quand elle est violée, les » victimes ne peuvent être que les ministres. »

La modération de ce discours ne surprit que ceux qui ne connaissaient pas le caractère de Mirabeau , et qui ignoraient les cbances qui pouvaient résulter pour lui du grand mouvement qui se préparait; il fut décidé que le président irait demander au roi l'acceptation pure et simple des décrets , ce que sa majesté accorda dans la nuit du jour même , et au moment où tout Versailles était inondé des hommes et des femmes venus de Paris.

Cependant Mirabeau , l'esprit occupé de ce qui se passait, et dii résultat qui pouvait en être la suite , marquait une grande impatience de voir lever la séance. Il va se mettre derrière le fauteuil du président, c'était M. Mounier. «M. le » président, lui dit Mirabeau, quarante mille

«hommes armés arrivent de Paris; pressez la » délibération ; levez la séance , trouvez-vous mal , « allez chez le roi. — Je ne presse jamais les déli- » bérations , reprend Mounier ^ je trouve qu'on ne »les presse que trop sou vent. — Mais M.leprési- » dent , ces quarante mille hommes ? — Eh bien , » tant mieux; ils n'ont qu'à nous tuer tous, mais « tous , entendez-vous , les affaires n'en iront que » mieux. — M. le président, le mot est joli ! reprend Mirabeau. » Pendant cette conversation , la discussion continuait avec chaleur; le côté gauche affectait un ton tranchant qui annonçait une sécurité suspecte , et donnait lieu de croire que les principaux de ses membres s'attendaient à des événements combinés dans leurs intérêts.

Un député demanda tout-à-coup que M. Pétion s'expliquât sur des inculpations qu'il venait d'ar* ticuler contre les gardes du corps, et qu'il remît sur le bureau sa déclaration signée. -^Oui, oui, s'écrièrent un grand nombre de députés patriotes, Pétion fera sa dénonciation.

» Messieurs ,^it alors Mirabeau , je commence »par déclarer que je regarde comme souverai- »nement impolitique la dénonciation qui vient » d'être provoquée ; cependant si l'on persiste à la 9 demander, je suis prêt, moi, à fournir tous • les détails, et à les signer; mais avant, je de-

» mande que cette assemblée déclare que la per- » sonne du roi est seule inviolable, et que tous » les autres individus dé l'état, quels qu'ils soient, » sont également sujets et responsables devant la »Ioi. »

Ces dernières paroles dénotaient assez l'objet de la dénonciation qu'il se proposait de faire , mais pour qu'il n'y eût pas le moindre doute à cet égard , il se tourna vers les députés qui l'entouraient, et dit : « Je dénoncerai la reine et le »duc de Guiche't i>( Mémoires du marqui^ de Ferrieres. )

' Madame de PoUgDac (Jules) avait une fille de onze ans lorsque cette dame fut nommée gouvernante dea enfants de France, et jouît de la plus grande faveur de la reine. Sa majesté lui dît : u Dans peu , sans doute , B vous penserez à marier votre fille ; lorsque votre choix »sera fait^ songez que le roi et moi nous nous chargerons » du présent de noces. » Parmi ceux qui se présentaien^t , le comte de Grammont fut choisi : il n'existait pas de plus beau nom à la cour. En faveur de son mariage aveô mademoiselle de Polignac, le roi lui permit de prendre le titre de duc de Guiche^ et le fit capitaine de ses gardes. Le duc de Guiche a été un des plus fidèles^ des plus zélés serviteurs dpj roi et de la reine.

Ses beaux-frères , les deux jeunes ducs de Polignac , aujourd'hui pairs de France, ne se sont pas moins signalés par up rare dévouement à la cause royale ; opposés

Malgré le désir de Mirabeau de voir lever la séance , elle continuait ; et vers minuit la salle se trouva remplie d'une foule d'hommes et surtout de femmes , qui demandaient du pain, apos-* trophaient les députés , et portaient le trouble à l'excès. «Je prie M. le président, dit Mirabeau , » de préserver la dignité de la délibération , en » donnant l'ordre de faire retirer dans les galeries f les étrangers répandus dans la salle. Ce n'est i pas au milieu d'un tumulte scandaleux que les • représentants de la nation peuvent discuter » avec sagesse , et j'espère que les amis de la li- » berté ne sont pas venus ici pour gêner celle de » l'assemblée. » ( L'ordre du président fut donné , et exécute san$ difficulté ^)

à la cause populaire, ou ne Toît pas qu'ils se soient jamais associés aux projets de mettre la nation dans les fers; leur conduite en soutenant ou rétablissant le trône a été de protéger les libertés et les droits du peuple français.

' Les Mémoires du marquis de Ferrières, V Exposé de la conduite de Mourtier, son Appel au tribunal de l'opinion publique , la Procédure du Chdtelet, peurent, arec le Récit des événements des 5 e^ 6 octobre , qu'on trouve dans V Introduction au Moniteur , donner une idée de ces événements et des faits authentiques î nous ne parîei^ons pas d^es Mémoires de TVeber, très confus~sur ce point;

Le président était allé au château demander itérativement une acceptation pure et simple des décrets , et revint vers minuit au n^ment de l'invasion de la salle par le peuple. Il annonça que le roi avait accepté les déclarations des droits et les articles constitutionnels. « Cela donnera-t-il »du pain aux pauvres gens du peuple de Paris?» s'écrièrent une multitude de femmes placées dans les tribunes. On reprit la discussion sur les lois criminelles , mais plus pour prolonger la séance en attendant M. de La Fayette , que par aucun autre motif. Un député étant monté dans ce moment à la tribune , et parlant sur l'objet de la délibération , fiit interrompu par mille cris :

Du painl du pain ! pas tant de longs discours ! Alors Mirabeau , qui avait déjà fait retirer le peuple dans les galeries, se levant avec un visage sévère et d'un ton d'autorité. « Je voudrais bien » savoir, dit -il, pourquoi l'on s'avise de venir «troubler nos séances ?» Toutes les femmes se mirent à crier bravo ! et à battre des mains. Le calme se rétablit.

On sait que vers trois heures du matin, M. de

OD pense bien que M. Bertrand de MolleyiHe , dans son Histoire de la révolution , les a peints avec le caractère et les idées qui caractérisent ce grand et bel ouvrage.

La Fayette , trompé par de fausses apparences , et à qui le roi avait reftisé que les postes intérieurs du château fussent occupés par des grenadiers^de la garde nationale parisienne , ayant assuré que tout serait tranquille pendant le reste de la nuit, qu'il avait pourvu à la sûreté extérieure du château, et à celle de 1^ ville, l'assemblée se sépara. Le reste est connu et du domaine de l'histoire de la révolution ; lorsque nouis en serons au 2 octobre de l'année suivante, époque où le rapport sur ces journées et leurs auteurs fut présenté à l'assemblée par M. Chabroud , on verra à quel point Mirabeau y fut compromis, et la défense brillante mais évasive qu'il prononça , et qui fut suivie du décret d'absolution.

La matinée du 6 fiit orageuse, des meurtres, des attentats furent commis ; la faute que l'on fit faire au roi, de ne point confier les postes intérieurs aux grenadiers nationaux, sans doute par respect pour les droits des gardes du corps , permit aux brigands de s'introduire dans les appartements, de violer l'asile du roi. Mais lorsque l'incursion eût été réprimée par l'arrivée de M. de La Fayette et de ses soldats , qui sauvèrent les gardes du corps d'un massacre général , et le palais de nouveaux malheurs, le roi envoya à

rassemblée lui demander qu'elle vînt tenir ses séances au château, mesiure qui pouvait rassurer la famille royale contre les justes craintes qui la pressaient. « Je m'y oppose, dit Mirabeau; »il n'est pas de notre dignité, il n'est même pas • sage de déserter notre poste au moment où »des dangers, soit réels, soit imaginaires, sem- » blent menacer la chose publique. » Il y avait de la dureté mais de la raison dans cet avis; de très fâcheux événements pouvaient être la suite d'un avis contraire; le peuple eût regardé le transport de l'assemblée chez le roi comme une trahison ; alors le siège du château devenait inévitable; la mêlée eût été terrible, tout eût été perdu; peut-être aussi que le parti qui comptait sur la fuite du roi , ou qu'il nommerait pour lieutenant-général du royaume le duc d'Orléans , aurait regardé la démarche que demandait la cour comme un grand obstacle à ses projets: mais pour qui connaît le peuple dans de semblables moments , le vrai danger était dans le soupçon de trahison de la part de l'assemblée, et dans la désertion de son poste ; on fit donc raisonnablement d'adopter l'avis de Mirabeau.

Tout fut calmé dans la journée du 6 , par la déclaration que fit le roi, que, syr la demande du peuple, il allait se rendre à Paris avec sa faniille.

à la suite de Tarmée parisienne; cette nouvelle ayant été portée à l'assemblée , Mirabeau se leva et dit: t Je pense que nous devons être rappro- » chés du monarque pour l'accélération de notre . » ouvrage; je demande qu'il soit décrété que le f roi et l'assemblée nationale seront inséparables » pendant la présente session ; et j'observe à l'as- » semblée qu'une saine politique doit la détermi- » ner à faire librement un acte d'une si grande » importance. » Cette proposition fut décrétée à l'unanimité.

Mirabeau venait de jouer un rôle un peu ambigu , mais où il s'était montré fort, et au-dessus des petits moyens des députés vulgaires. Pourquoi donc le trouvons-nous , dans la séance du lendemain 7 , recourant en quelque sorte à ces moyens , et cherchant à se signaler par une dénonciation futile contre un ministre qui le réfiita avec avantage.

M. Malouet s'était livré à des plaintes amères contre les journalistes , qui ne cessaient de ré^ pandre des calomnies et de signaler les députés qui leur déplaisaient à la fureur du peuple; il demandait que l'on prît des mesures de répression contre un semblable désordre; il invoquait également la sévérité de l'assemblée et des lois efficaces contre les attroupements , que

l'impunité multipliait d'une manière alarmante '.

Mirabeau releva ce mot de calomnie ^ et, pour justifier les journalistes inculpés , demanda que l'assemblée reçut la dénonciation suivante qu'il lui faisait : « Il est de notoriété publique qu'un » ministre, et ce ministre est M. de Saint-Priest, a » dit à la phalange de femmes qui demandaient » du pain (5 octobre) : Quand vous n'aviez quun 9 roi, vous ne manquiez pas de pain, à présent 9 que VOUÉ en avez douze cents, allez leur en de- » mander. Je propose que le comité des douze » informe sur ce fait. »

Il n'est pas aisé de deviner le motif qui suggéra cette boutade à Mirabeau; que pouvaitil en attendre ? M. de Saint-Priest était un ministre estimé , un de ceux qui avaient partagé avec M. Necker les regrets de l'assemblée , lorsque , le 1 1 juillet , celui-,ci fut renvoyé du ministère. Attaché au roi , il ne montrait pas la même horreur pour la révolution que ceux qui l'entouraient ; aussi M. de Lally-Tolendal écrivit-il en sa faveur une justification qui repoussait l'attaque étrange de Mirabeau , et qui en montrait l'injustice et la déraison '. Quoi qu'il en soit du

' Séance du 9 octobre 17B9,

^ Observations du comte de LaUy - Tolendal sur la

motif et de la réalité contestée du sujet de la dénonciation , Mirabeau eut le désagrément de la voir se ranger parmi celles , en grand nombre, qui étaient un véritable scai^dale aux yeux des véritables amis de l'assemblée. Voici la let^ tre que M. de Saint-Priest écrivit au président du comité des recherches, où Mirabeau avait adressé sa dénonciation :

t J'apprenjis , monsieur , que l'assemblée a • reçu une dénonciation de M. le comte de Mi- » rabeau, qui , dit-on , a été faite en ces termes : » Un ministre, appelé M. le comte de Saint-Priest , « a dit lundi à la phalange des femmes qui lui 9 demandaient du pain, Quand voiu n'aviez qu'un »roi^ vous aviez du pain^ aujourd'hui que vous Tten avez douze cents ^ o,Uez leur en demander; je «demande que le comité des recherches soit » tenu d'acquérir la preuve de ce fait. On m'a- » joute que cela devait être décrété le soir, et «renvoyé au comité des recherches.

»Je crois, messieurs, devoir aller au-devant

lettre écrite par M. le comte de Mirabeau au comité des recherches contre M* le comte de Saint-Priest, ministre d'état. Paris, Desenne, 10 novembre 1789.

M. de Lallj-Tolendal était à Lausanne lorsqu'il écrivit cette défense; il Penyoya à Paris, où elle fut imprimée.

» de ces enquêtes , en ayant l'honneur de vous » déclarer authentiquement qhe le fait allégué «par M* de Mirabeau est controuvé", et que » je n'y ai pas fourni le plus léger prétexte.

»M. le comte de Mirabeau ne dit pas m'avoir f entendu , et j'aime à croire qu'il a été trompé f le premier. Je déclare sur mon honneur , qui » m'est plus cher que ma vie , que je n'ai parlé 9 qu'aux femmes qui sont entrées dans TQEilrde nbœuf; le roi m'ayant ordonné d'aller les en- » tendre et de leur répondre.

»Je crois bien avoir eu cent témoins, et je » doute qu'un seul réponde qu'il ait été mention »de l'assemblée nationale. Sur la plainte que ces » cinq ou six femmes m'ont faite de manquer

' Mirabeau, dans ses lettres adressées au comité des recherches , ne persiste pas à soutenir le propos des douze cents rois ; il penche pour cette version... « C'est du pain »que nous demandons, a dit l'une des femmes; le mi- » nistre a répondu : Le roi ne peut dans ce moment vous »en donner, Paris n'a point voulu des troupes ^ si vous •en aviez eu pour escorter vos convois , ils n'auraient pas •manqué. Lorsque le roi pourvoyait la ville de Paris , les » subsistances ne manquaient jamais ; aujourd'hui qu'il ne » s'en mêle plus , vous voyez où vous en êtes. » Ce discours est bien loin de i^énoncé de la dénonciation, et M. de Saint-Priest était bien sûr qu'on ne pourrait pas la prouver telle qu'on l'articulait.

» de pain , j'ai répondu que le roi avait fait l'im- » possible pour procurer des grains au royaume » et à la capitale; que , lorsque les récoltes étaient » mauvaises , il était bien difficile de pourvoir à la » subsistance du peuple ; que Ton avait tiré des i grains de tous les pays du monde ; qu'enfin le dé- » tail de Tapprovisionnement de Paris était, depuis n deux mois , entre les mains de la ville, et que » le roi et ses ministres y aidaient de leur mieux. » Je ne me rappelle pas que cette conversation , • dont j'ai sur-le-champ rendu compte au roi, » ait roulé sur autre chose ; mais je suis sûr , je »le répète , qu'il n'a pas été question de Tassem- » blée nationale : et d'abord , peut-on appeler )» une phalange de femmes les cinq ou six aux- » quelles j'ai parlé dans l'OËil-de-bœuf ? Je crois » que ceux qui ont fait ce rapport à M. le comte »de Mirabeau ont ignoré jusqu'au lieu de la «scène. J'ajouterai que, sans avoir l'honneur » d'être connu de lui , saps lui avoir parlé de ma f vie , j^aurais espéré qu'il aurait cru moins légè- » rement sur mon compte un propos choisi dans » ce qui s'est dit de plus trivial, depuis quelques 'j jours, par les gens qui voulaient exciter le » peuple contre l'assemblée nationale ; peut-être » aussi ma conduite précédente aurait-elle dû me » mettre à l'abri de cette imputation. J'ai passé

» beaucoup d'années au service de ma patrie , et f travaillé pour son bonheur et pour ^a gloire. dAu reste; monsieur, je sais qu'un citoyen doit 9 être toujours disposé à répondre au tribunal » du public. Je viens , récemment , de confondre » une calomnie invei;itée contre moi à mon dis- » trict de Saint-Philippe-du-RouIe. On avait tra- • vesti une de mes lettres; mais l'original ayant »été produit, a parlé pour moi, et l'imposteur p a été démasqué. Ici , je réclame, ceux qui m'ont » entendu dans l'OEil-de-bœuf; et je crois, sans » cependant en être assuré , que M. le prince de » Poix et M. le duc de Liancourt étaient de ce » nombre. J'offre de prouver V alibi pour toute » autre conversation avec ces femmes.

» Telle est , monsieur , ma justification : elle » est faite à là hâte , mais je sais le danger des «premières impressions, et l'avantage qu'on peut »en tirer.

• J'ajouterai, monsieur, que je suis pénétré » de respect pour l'assemblée nationale , et que »je viens d'en donner une preuve, en refusant » de signer des arrêts du conseil , depuis la date » de la sanction que le roi a donnée aux droits » de rhomme , ayant jugé que ces formes sont » devenues interdites. Je ne dispute pas à M. le B comte de Mirabeau ses talents , son éloquence,

«ses moyens, mais je ne le crois pas meilleur » citoyen que moi.

f J'ai l'honneur d'être , etc.

9 Signé, le comte de Sàint-Pbibst.

• Paris y. le 10 octobre 1789.»

La dénonciation n'eut point de suite, $oit que le comité n'en pût pas trouver de preuves , qu'on la jugeât inutile et sans objet , ou qu'enfin on voulût s'en tenir à la parole d'hpnneur de M. de Saint-Priest, qui démentait le propos; Mirabeau en fut donc pour s'être mal à propos avancé, et avoir fait un acte peu digne de sa puissance et de son ascendant dans l'assemblée.

Ce qu'il dit dans les débats du lendemain sur la formule de la promulgation des lois était plus approprié à son caractère et à son rôle de député. On avait proposé de supprimer la formule Louis j par ta grâce de Dieu , comme contraire à la nouvelle constitution. « J'avoue , dit-il , que je » ne vois aucun intérêt pour la nation , de chaniger dans la promulgation des lois les formes » anciennes qui sont analogues à des sentiments » religieux , lorsque ces formes ne peuvent avoir 0 de mauvaises conséquences. Sans doute celle- » ci , de noire certaine science » pleine puissance ,

heurte le bon sens: une certaine science^ qui sans cesse varie, essaie et se contredit; urie pleine puissance qui vacille, rétrograde et ne peut rien, n'appartient qu'à la chancellerie du despotisme. Mais cette formule, Zouis^ par la grâce àe Dieu y considérée comme un sentiment religieux, offre un point de ralliement à toutes les nations et n'entraîne aucun danger.

« Que pourrait-on en conclure dans les inté- » rets du despotisme le plus imprudent , dans • les subtilités du despotisme le plus raffiné? Si » les rois sont tels par la grâce de Dieu , les ua- » tions sont souveraines par la grâce de Diei^.

» Au reste, dans la protnulgation des lois, on »peut tout concilier : d'abord tout préambule »doit en être banni; on conçoit en effet que » lorsqu'un seul ordonne en son nom , et d'après j»sa volonté, il cherche à se rallier les opinions » en faisant l'exposé des mptifs, vrais ou faux, qui «l'ont déterminé. Mais les représentants de la » nation parlent au nom de la nation , et éxpri- »ment la volonté générale; il leur suf&t de le «Étire connaître pour qu'on y obéisse, ej ils » n'ont pas besoin d'en déduire lès motifs ; voici » donc l'intitulé de la loi comme je le propoise- »rais: Louis ^ par la grâce de Dieu et la loi con- ^ stitutionnelle de i* état, roi des Français, i^

ni.

Cette iiédaction fut adoptée comme convenable à une monarchie constitutionnelle.

' Les attentats du 6 octobre avaient fait une profonde impression sur les esprits ; ils avaient éloigné de l'assemblée quelques député3 d'un mérite rare , pareil lesquels il faut placer MM. de Lally*Tolendal et Mounier ; on voulait en connaître les auteurs et les instigateurs; le comité des recherches de la commune de Paris recueillait des renseignements dans l'intention de les dénoncer auXhâtelet, à qui on avait attribué la connaissance des crimes contre la sûreté de l'état et la révolution. Les patriotes conclurent des inquiétudes de ces mesures qui s'exécutaient dans l'ombre ; on craignait que la cour ne s'en servît pour se venger des députés dont elle avait à se plaindre ; Mirabeau et le duc d'Orléans étaient surtout indiqués. Des motions contre ce dernier se multipliaient, même au Palais-Royal; les journaux royalistes le signalaient dans ce même sens, et l'appelaient le héros du six octobre; le parti opposé accusait ces feuilles et quelques libelles de même espèce d'être payés par la cgur et par M. de La Fayçtte •. On y peignait le prince comine

' Séance du i5 octobre 1789.

' Cette accusation de yénalité est une des grandes «r»

un traître qui n'avait pris le masque du patriotisme que pour tromper le peuple et le faire servir «^d'instrument à ses projets ambitieux. Quelques feuilles publiques, d'un autre côté, éveillaient l'attention du peuple sur l'espoir que ses ennemis avaient de se prévaloir de ces conjonctures pour effrayer les patriotes, en leur faisant craindre d'être enveloppés dans ce qu'ils appelaient la conspiration d'Orléans.

Cependant les mouvements opposés que pro* duisaient ces soupçons et ces inquiétudes pouvaient faire appréhender aux véritables patriotes quelque explosion, dont la présence du duc d'Orléans aurait été le motif ou le prétexte. M. de

reurs de la révolution , ou plutôt des écriyaiDS qui s'en sont occupés. Ou a voulu que l'argent ait été la cause des principaux troubles et malheurs qui l'ont signalée. C'est ne pas connaître l'esprit de parti et la rage des factions. Ils n*ont besoin ni l'un ni l'autre d'être excités par l'intérêt et par l'argent. La haine, la jalousie, le plaisir d'humilier ceux qu'on regarde comme ses ennemis, VQÎlà le mobile des grands événements révolutionnaires , des dénonciations , des poursuites , de l'acharoeipeBt du parti vainqueur contre le parti vaincu. L'idée que l'on conspire contre les institutions qui lui sont chères , suffit pour émouvoir la multitude, et cent plumes animées du zèle le plus ardent, quoique souvent le plus absurde, appellent sur la tête des prévenus, la mort ou la proscription :

5oo MÉMOIRES

La Fayette surtout, le seul homme, il faut le dire, qui dans cette révolution ait conservé constamment le même système, qui ne fat' pas toujours cependant à l'abri de l'erreur, M de La Fayette fat inquiété de ces avant-coureurs de troubles , au point de se déterminer à provoquer l'éloignement dû prince, comme une mesure indispensable au rétablissement de la tranquillité publique , et , suivant quelques versions , de la sûreté de la famille royale. Il résolut donc de le faire sortir du royaume ; et cela était très aisé , . dit M. Bertrand de MoUeville , il ne fallait que lui faire peur. Cette négociation ne traîna pas en longueur; on proniit au prince d'en tenir les dé-

Targent est bien peu de chose devant de pareils mobiles. Demandez à un démocrate pourquoi le moindre échec éprouvé par les patriotes lui ôtait le sommeil ? Informez- Tons d'un royaliste outré du motif qui lui faisait désirer qu'on donnât au roi le pouvoir de tout faire et de tout défaire P Demandez à l'un et à l'autre pourquoi peines , soins ^ démarches 9 ne leur coOtent rien lorsqu'il s^agit de répandre , d^accréditer leurs opinions , et de livrer à l'exil 5 à l'échafaud mêmc^ quiconque ne pense pas comme eux ? Y a - t - il de l'argent là ? Plût à Diea qu'il j en eût! L'honneur vendu et acheté est peu dangereux ; mais le fabatisme politique est un monstre qui dé^ vore tput 9. et ne connaît de loi que ses fureurs et ses vengeances.

SUR MIRABEAU. 5o»

tails secrets, et on lui tint parole. Mirabeau seul en â fait connaître une partie dans les débats sur le rapport de la procédure relative aux 5 et 6 octobre.

» J'appris , dit-il , par la notoriété publique , «qu'après une conversation entre M. le duc

• d'Orléans et M. de La Fayette, très impérieuse » de la part de celui-ci , et très résignée de la part » de l'autre , le prenïier venait d'accepter la mis^ » sion , ou plutôt de recevoir la loi de partir pour > l'Angleterre. Au même instant , les suites d'une » telle démarche se présentèrent à mon esprit :

• inquiéter les amis de la liberté, répandre des » nuages sur les causes de la révolution , fournir » un nouveau prétexte aux mécontents , isoler de » plus en plus le roi , semer au dedans et au de- »hors du royaume de nouveaux germes de dé- » fiance, voilà les effets que ce départ précipité, » que cette condamnation sans accusation devait » produire. Elle laissait surtout sans rival l'homme » à qui le hasard des événements venait de donner »une nouvelle dictature, l'homme qui dans ce

• moment disposait, au sein de la liberté, d'une

» police plus active que celle de l'ancien régime ', .

' L'auteur de ces mémoires a administré la police de Paris pendant que H. de La Fayette y jouissait de tous

5o2 MÉMOIRES

» l'homme qui par cette police venait d'accueillir » un corps d'accusation sans accuser , l'homme « qui en imposant à M. d'Orléans la loi de partir, » au lieu de le faire juger et condamner , s'il était

• coupable, éludait, par cela seul, l'inviolabilité

• des membres de l'assemblée. Je dis à M. de »Biron, avec qui je n'ai japiais eu de relation » politique *, mais qui a toujours eu mon estime, »et dont j'ai reçu plusieurs fois des services d'a- )»mitié: M. d'Orléans va quitter, sans jugement, » le poste que ses commettants lui ont confié ; s'il

• obéit, je dénonce son départ et m'y oppose ;

• s'il reste, s'il fait connaître la main invisible » qui veut l'éloigner , je dénonce l'autorité qui

les droits de sa place de commandant général ; il peut attestei^ qu'il ne l'a jamais tu solliciter d'actes arbitraires; qu'au contraire il se montra toujours un sincère et courageux défenseur de la liberté personnelle : c'est à lui qu'on dut la suppression des passe-ports et le rétablissement de la liberté de voyager qu'il demanda et obtint à la séance du i3 septembre 1791 9 dont les Français ont joui quelque temps.

' Il s'agit d'Armand , duc de Biron , connu aussi sous le nom de duc de Lauzun , dont le^ Mémoires , récemment imprimés, offrent, à s'en rapporter à lui , le tableau le plus déplorable de la corrut^tion et des folies qui caractérisaient la cour. NeTeu du niaréebal de Biron , colonel des gardes firaoçaises , dont il sollicita vainement la place

SUR MIRABEAU. 5o3

N preàd là place de celle des lois : qu'il choisisse ventre cette alternative. M. de Biron me répon- » dit par des sentiments chevaleresques ; je m'y >i étais attendu. M. d'Orléans , instruit de ma ré- » solution, promit de suivre mes conseils ;mais dès » le lendemain, je reçois dans l'assemblée un billet » de M. de Biron. Ce billet portait le crêpe de la » douleur , et m'annonçait le départ du prince. » J'avoue que dans mon indignation je tins un » propos que le rapporteur aurait dû faire con- «naître, pour avoir le droit de le taxer d'indis- » cret , et que je me permets moi-même de trouver «insolent.»

Le propos dont il est ici question est le même

à la mort de son oncle ^ il était colonel des hussards de Lauzun. Nommé en- 1789 député aux états-généraux 5 \l y montra toujours un grand amour de la liberté. Les éTénements de la réfolution l'appelèrent successiyement au commandement des armées, où il montra de la bravoure, du zèle et une grande pureté de conduite.* Sa modération, sa justioe dans la guerre de la Vendée , lui attirèrent la haine des sycophantes qui désolaient alors la France au gré des suggestions étrangères; ils le traduisirent au tribunal révolutionnaire , où il fut condamné à l'échafaud le 1*' janvier 1794^ Il est accusé dans la procédure du Châlelet relative au 6 octobre, d*avoir paru avec le duc d'Orléans au milieu des brigands qui assaillirent le château.

5o4 MÉMOIRES

que celui que le docteur Laffisse , dans sa déposition % assura avoir été tenu par Mirabeau dans rassemblée nationale , en montrant à ses voisins la lettre qui lui annonçait le départ du duc d'Orléans. « Tenez, lisez, leur dit-il, il est lâche

» comitie un laquais ; c'est un j . . . fo qui ne

» mérite pas là peine qu'on s'est donnée pour lui.» Mais le même témoin a aussi déclaré dans sa déposition , r que le duc étant déterminé à passer » en Angleterre , Mirabeau , pour Ten détourner, n lui avait dit qu'il n'y avait que des indices con- » tre lui; que, sur cette observation, le duc d'Or- » léans avait résolu de ne pas partir , et que Mi- » rabeau était convenu avec lui de dénoncer • son départ; que le jour où il devait faire cette » dénonciation , il avait reçu une lettre du duc » d'Orléans conçue en ces termes : J*ai changé » (Tavis ; ne faites rien ; nous nous verrons ce soir. » * Ces détails , sor.tis en partie de la bouche de Mirabeau même, ou coi^statés par une déposition judiciaire, montrent très évidemment l'existence de liaisons intimes et d'intérêts communs entre le prince et lui ; ils expliquent aussi les changements survenus dans la fortune de

' Gioquante-oîDquiàme déposition de la procédure du Châlelet.

SUR MIRABEAU. 5o5

Mirabeau, qui lui permirent dès lors de grandes dépenses.

Ces faits expliquent encore ce qui se passa dans l'affaire présente du duc d'Orléans. I^ promesse que lui faisait Mirabeau de le dénoncer à rassemblée était un véritable service d'ami., puisé[ue cette dénonciation, avant qi^a la procédure fut terminée , tendait à le faire acquitter ; aucune preuve juridique ne pouvant alors être produite contre lui, il n'existait que des indices qui ne suffisaient pas pour le faire condamner. Cette considération dut faire hésiter le duc et le porter à ne point partir. Mais M. de La Fayette, qui le faisait suivre et surveiller, instruit de ce qui se passait, prit vis-à-vis de lui un ton plus absolu^ lui montra le danger où il s'exposait, et lui signifia que l'ordre du roi était qu'il partît incessamment. Il appuya cette instance du moyen le plus efficace pour que le duc la regardât comme de la plus, haute importance pour sa sûreté : il fit partir pour Versailles , le 1 3 octobre , un officier de la garde nationale ' , qu'il chargea de demander de sa part à l'assemblée un décret qui déclarât qu'il n'y avait aucun lieu

^ L'assemblée nationale était encore à Versailles ; elle ne vint à Paris que le 19.

5o6 MEMOIRES

privilégié pour les personnes accusées de crime de lèse -nation; et l'assemblée décréta sur-lechamp que les criminels d'état pourraient être arrêtés dans quelques lieux qu'ils fussent. Le duc d'Orléans alarmé^ ne balança plus, et le lendemain , à l'ouverture de la séance, le président annoncça (pe le prince demandait un passe-port poiu» aller en Angleterre remplir un ministère très pressé. Le passe-port fut accordé.

La position de Mirabeau va changier : il renonça dès ce moment à toutes liaisons avec

les agents ou partisans du duc d'Orléans, perdu dans l'esprit de tous ceux qui l'avaient regardé comme un appui , ou instrument de leurs projets ambitieux; son incapacité fut reconnue; s'il conserva encore quelque crédit à son retour > d'Angleterre " , ce ne fut que parmi des hommes d'un rang inférieur et incapables de faire pour lui rien qui flattât son espoir toujours trompé jusque dans ses derniers moments ■.

^ Il fut de retour à Paris le 1 1 juillet 15190.

* Od sait que lorsque le duc d'Orléans, qui avait pris le nom de Philippe-Egalité , fut mené à Téchafaud , le 6 novembre 1795, la voiture mit plus de trois heures à faire le traj^et du palais de justice à la place Louis XV. On voulait attendre le moment où Robespierrei alors toutpuissant et chef de la terreur, sortirait du comité de salut

SUR MIRABEAU. So;

Mirabeau tourna donc encore une fois ses vues du côté du gouvernement , dans l'intention de préserver l'état de l'anarchie où il craignait qu'il ne fût entraîné , et aussi pour ouvrir de nouvelles routes à son ambition et à sa fortune.

public, ce qui était vers les quatre heures du soir ; il deyait être assassiné en rentrmt chez loi , une révolution opérée, et le duc passer de Téchafaud à la tête du gouyernement. Le hasard Touliit que Robespierre ne sortit du comité qu'à six heures ; la charrette arriva sur la place Louis XY, et les hommes apostés 9 voyant que rien ne remuait , laissèrent guillotiner le duc sans aucune résistancCw» Harmand.(de la Meuse), dans un écrit très curieux, imprimé en 18149 a donné des détails qui confirment ce fait. €e député à la convention avait appris beaucoup de choses secrètes dans ses fonctions de membre du comité de salut public , où il fut appelé après le 9 thermidor. Il fut aussi Tua des commissaires envoyés au Temple pour s'informer de l'état et des besoins de l'auguste prisonnière, Madame; il mit le zèle et le respect convenable dans cette mission^ Je ne saurais omettre ici qu'Harmand ( de la Meuse ) est mort dans la plus affreuse misère et d'une inauière déplorable. Un soir du mois de juillet 1816,. il; tomba de faiblesse et de besoin , à moitié mort, rue et via-à-vis Saint*6ervais. Le commissaire de police appelé le fit placer sur un brancard pour le Conduire à l'Hôtel-Dieu, mais 11 expira avant d'être arrivé à l'hospice. Son corps fut rapporté et déposé à la Mprgue. On trouva sur lui quelques papiers qui le firent connaître.

5o8 MÉMOIRES

Vers les premiers jours de novembre de cette année, il vit M. de Mootmorin , tant pour lui faire part de ses vues et offrir ses services au roi , que pour participer, sans doute, à la munificence royale , dans la disposition des fonds confiés pour cet objet au ministre. '

Il paraît que ce malheureux ayait adressé une pétition pour demander du secours à Madame , en lui rappelant sa mission auprès d'elle; on en trouva des fragments déchirés dans sa poche. Un nommé Lenoir , écriTain public , YÎnt le réclamer et lui fit donner la sépulture chrétienne. Harmand vivait chez ce brave homme et à ses dépens depuis quelque temps , et ce ne fut que le chagriu qu'-eut le premier de ne pouvoir s'acquitter de ce qu'il devait à son modeste bienfaiteur, qui le détermina à s'éloigner et à errer dans Paris pendant trois jours , jusqu'à ce qu'il tombât d'inanition.

Harmand avait montré du courage et des principes d'honneur dans la convention , mérite bien supérieur à jcelui de combattre à la tête d'un bataillon.

Il paraîtrait qu'un peu d'incondnite , d'incurie et de nonchalance a causé son malheur; mais il méritait qu'on vint à son secours/ Il a Caisse une femme et deux enfants.

Il avait été membre du conseil des anciens sous la république , préfet du Bas-Rhin et ensuite de la Mayenùe sous Bonaparte, professant toujours des principes de justice, et défendant la liberté des individus contre la rage des partis. Il avait voté le bannissement du roi : on sait ce que ce mot signifiait.

Comme en tout Mirabeau avait l'esprit vaste et n'aimait point les projets vaguer , il parla au comte de Montmorin de la nécessité où se trouvait le roi d'avoir dans son conseil un homme qui , comme lui, eût une influence marquée sur ses collègues dans l'assemblée , sur l'opinion publique et dans le parti populaire. M. de Montmorin lui promit de s'en occuper et de parler au roi , ejt fit remettre au comte une somme assez considérable sur le fonds des dépenses secrètes'.

M. de La Fayette venait de rendre un service signalé à la cour , en éloignant le duc d'Orléans , qui lui donnait de l'inquiétude.* Cependant la reine ne l'aimait pas ; elle avait remarqué en lui , et cela n'avait pas été bien difficile , un grand désintéressement , une conviction entière sur la révolution , l'amour de la liberté, et le dévouement le plus sincère à la constitution : il n'y avait guère de transaction à faire avec un pareil homme. Mirabeau , avec son génie ardent , ses

* Talon 9 lieutenaDt civil de cette époque, gagna beaucoup d'argent à ce métier ; c'était lui qui distribuait aux agents secrets du roi les sommes qu'on leur accordait. On verra au procès-verbal dressé à la mort de Mirabeau, que son domestique avait reçu de M. Talon i6,ooo/r. pour le mois de M. le comte. Mais c'était en avril 1 79 1 •

5io MÉMOIRES

grands moyens , son ambition , son orgueil , lui parut plus propre à ses vues : elle le préféra à M. de Là Fayette.

Elle était y et avec raison , lasse des projets incertains et des imprudences des zélés du château, et pensait qu'il y aurait plus d'utilité à mettre dans les intérêts du roi des hommes du bord opposé '. Tant que M. le duc d'/Orléans fiit à Paris , ses liaiisons plus ou moins étroites avec Mirabeau pouvaient donner des inquiétudes à la reine pour s'attacher à celui-ci ; mais son exil en Angleterre, et le témoignage public du mépris qu'en avait fait Mirabeau , rompaient toute espèce de liaison entre eux. Mirabeau était libre, et son. ambition pouvait le pousser à faire un effort en faveur de la monarchie , et à prêter spn appui au roi , si la porte lui était ouverte aux places du gouvernement :* celle de ministre était la seule qui pût lui convenir , et qu'il fut dans les vues de la reine de lui donner.

Le rpi, qui suivait les conseils de son ^ouse, ne fut pas loin d'adopter cette idée ; elle était appuyée du suffrage de M. de Montmorin : mais

< Voyez les Mémoires de madame Gampan et ceux de Weber , qui, sur ces faits de rintérieur, sont des témoins croyables.

SUR MIRABEAU. 5ii

l'on tient de ce ministre que le roi fut le premier à douter que l'assemblée voulût le per* mettre ; car il ne suffisait pas que Mirabeau fût ministre 9 il fallait ' encore qu'il conservât son poste dans l'assemblée: c'était une condition sans laquelle tout arrangement devenait • inutile. Mirabeau lui-même, comme le remarque judicieusement madame Staël , n'aurait pas été homme à sacrifier sa popularité et son pouvoir de député pour une place qu'il eût pu perdre et. qui l'aurait laissé dans une nullité absolue ; il prit donc la détermination et l'engagement d'obtenir de l'assemblée une- décision favorable à ses vues et à celles du roi.

Nous le verrons bientôt s'occuper.de ce projet ; arrêtons-nous avant sur la question des biens du clergé ^ où il se -montra aussi habile sophiste qu'éloquent orateur, et où il conclut par une proposition insidieuse et de nature à ménager l'un et l'autre parti , combinaison appropriée à sa position et à ses desseins.

Cette question des biens du clergé doit être mise au premi^ rang des plus importantes qui ont été agitées dans l'assemblée'. Je ne déciderai pas si l'on a toujours raisonné juste dans

' Séance du 3i octobre 1789.

5i2 MÉMOIRES

ce grand débat, si la passion n'y a pas souvent doipiné, et si des sophismes n'y ont pas pris plus souvent encore la place de la raison et de la justice. Je ne crois pas que Mirabeau se soit montré entièrement à l'abri de ce dernier reproche dans la discussion : il y a employé plus d'une fois la logique du jour , et des arguments qui n'^avaient de force que celle de ceux qui remployaient. On aperçoit ici un orateur qui veut défendre une cause , bonne ou mauvaise , et prouver, non ce qu'il croit juste en soi, mais ce qu'il faut faire trouver juste, parcequ'il est utile qu'on le croie ainsi.

Mirabeau a prononcé deux discours dans cette grande question : je me bornerai au premier ; le second n'est qu'une réponse à Tabbé Maury , qui défendit mal les intérêts du clergé , en parlant en leur faveur comme il aurait fait au quinzième siècle., en oubliant qu'il est des arguments auxquels, dans, un pareil sujet, il. ne lui était plus permis d'avoir recours.

L'assemblée avait plusieurs buts dans son projet, celui de se procurer des secQurs pécuniaires par l'aliénation des biens de l'église ^ d'assurer la révolution par la destruction de toutes les corporations privilégiées , et surtout par celle du clergé , qui était le point de mire du parti do-

SUR MIRABEAU. 5i3

minant. Cette dernière pensée était tellement celle de la majorité de l'assemblée , qu'elle repoussa avec dédain l'offre d'aliéner une partie des biens ecclésiastiques, ceux des couvents surtout , pour payer les charges et dettes de l'état ; d'abandonner le reste à sa première destination de salarier le culte , sans lequel il paraît impossible qu'il y ait jamais un corps de nation régulier. Mais écoutons Mirabeau.

« La question de la propriété des biens du cler- » gé est du nombre de celles qu'il importe de trai- » ter avec une religieuse lenteur ^ une scrupu- »leuse sagesse, en la considérant sous tous ses » rapports. Une foule de membres l'ont déjà dis- » cutée avec une solennité digne de son impor- » tance; je ne crois pas cependant qu'elle soit » encore épuisée.

» IjCS uns ne l'ont considérée que relativement » à l'intérêt public; mais ce motif, quelque grand » qu'il puisse être , ne suffirait pas pour décréter » que les biens du clergé appartiennent à la na- » tion , si l'on devait , par là , violer les propriétés » d'un grand nombre de ses membres. On vous » a dit qu'il n'y a d'utile que ce qui est juste , et , » certainement nous admettons tous ce principe.

» Les autres ont parlé de l'influence qu'aurait » sur le crédit public le décret qui vous est pro-

Page 1