III
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lementdes décisions, lise trouve sans cesse dans un embarras assez commun aux rois j qui , succédant de droit au trône, s'y asseyent sans les notions qu'on n'acquiert que dans l'usage de la société, sans connaître même les lois fondamen* taies de Fempire. Incertains comment prononcer, ils se laissent guider par le ministre auquel ils croient devoir leur confiance, ou par la maîtresse, le confesseur , le favori qui les a subjugués.
» Quoique le roi n'eût qu'une confiance aussi aisée à acquérir qu'à perdre , et qu'il n'eût aucun goût pour les femmes, il avait laissé prendre à la reine un tel ascendant sur lui, qu'il tenait de l'asservissement. Soit que ce fût supériorité, crainte ou attrait, non seulement jamais il ne lui résistait, mais j'ai mille fois été témoin que quand elle lui parlait, dans ses yeux et son maintien , il se manifestait une action , un empressement que rarement la maîtresse la plus chérie fait naître.
» On voyait d'autre part une reine d'une figure agréable , à qui la nature avait prodigué des grâces qui charmaient lorsqu'elle voulait les employer, dont le maintien en un mot semblait anponcer la souveraine d'une nation aussi élégante et aussi aimable que les Français, mais n'ayant pas toutes les qualités néeessaîres à sa
« position. Son goût pour la société arait détruit » toutes les étiquettes de la cour, et l'avait soiœ- » traite à la gène de ht représentation ^ qui ne se 9 conciliait pas avec ce goût dominant '.
» Les moments de représentation Fennuyaiént r tant, qu'en quelque occasion que ce fut, et médie
V lorsqu'elle tenait sa cour , les gens qui voulaient » des égards par leur rang., leur mérite ou leur f> considération , n'étaient pas seulement aper^^is» » Cela ne tai^da guère â faire tomber Versailles » du brillant où il s'était soutenu si long-temps ; non s'affranchit de l'obligation de s'y montrer
Y dans un abandon çt une solitiLule indécente*' I^
■ Qui ne sera étoDfké de voir on hodiDiii^; d'ptitapt .4'çSf prît que le baron de Besenval faire .un refiroclieE à ; 1^ reine de eon mépris pour les vanités et la. ^ottiçf ,,des étiquettes? Si quelque cho^ poutoH aJQU^r au .jusl^ éloge qu'on doit aux. boUeâjqn^Utfâ^diQ.cett^ pripoesse,, ç» serait ce mépria mêmie 4Ui'eUe teaaît d^gf^Q iUp^ti'e^mjy'e JMLarje<'Thérëae , q^'an VQjai.( daq^ «ia :0^ur çt au. wUe^ d^ son peuple eomniç^ une mère vertuttufe let indulg^e.;a]i;i
sein de sa Camille, Attribuer les malheurs de^ Mane'*4^t^inettie eî en partie la révoUition 4»u ip^oqipe d^ jc^^p^t !qu*elle eut pour r^UquQlte^ q'/est par trop ^u^i cpmp^r Borla crédule ignorance dukct^ur^ Le J)^ro.Q de BesepvaU ^u reste, a bien mauYaUe grAc0 de. faire ce reprocl^ç à, la reine, lorsqu'il fut lui-même ua de ceux quipontr^^ui^rent le plii^ à rabolitîon des étiquettes à la cotir.. .
»reineavaît du goût pour la société privée; elle 9 fut complètement servie sur cet objet. Le hasard »lui procura pour amie la femme de France » qu elle aurait dû choisir par préférence, je veux » dire la duchesse de Polignac ; et je ne contrif buai pas peu à développer l'attrait que je re* f marquai dans cette princesse pour elle, et à » cimenter l'amitié et la confiance sans bornes qui »en furent les suites.
» Madame de Polignac' forma à la reine une
* Peu de femmes ont lÂrillé d'aussi aimables qualités que madame la duchesse Jules de Polignac , qui fut hooorée d'une amitié rare de la part de la reine. Voici le portrait qu'en fait le baron de Besenval, qui l'aTait vue et firé^ quéntée à la cour. '
« La duchesse de Polignae a reçu de la nature, le plus «charmant visage qu'on ait vu ; en la détaillant ^.il aurait nétéiropossiblededireqnel trait méritait la préférence. Sa » taille ne répondait point à tant de perfections ; cependaM » elle passait et méritait de passer pour la plus jolie femiBe •de son temps^ et celle qui plaisait le plus généraleroent. 9 Son caractère était encore plus parfait que sa figure: ce «qui en faisait la base» c'était une qualité que je n*ai Jamais «trouvée qu'en elle; je veux dire un calme qu'aueune «situation 9 aucune circonstance) aucun objet ne pouvait «altérer, pas même les choses personnelles les plus faites «pour révolter. Cette façon d'être lui faisait tout envisager «d'un coup d'œil juste^ à la même distance de la préven*
9 société composée pour la plupart de gens aima- »bles et honnêtes 9 qui s'attachèrent véritable- »inent à sa personne, et donnèrent le spectacle » rare d'une union d'hommes et de femmes à qui » la faveur ne tournait pas la tête, et si sûre, que » jamais rien n'a transpiré de ce qui se passait 9 dans l'intimité , et que jamais il n'y a eu Fappa- 9 rence de la moindre dissension entre eux. 9 La reine est loin de manquer d'esprit , con*
»tion que de reothousiasme. Jamtfis la présomption n'a- »Tait po PaUeindre, et oq lui entendait souTeat répondre »de bonne foi : Ce que vous mé. dites là est au-dessus de ' % ma portée* Son maintien ^ ses actions , sa conyersation, . «et jusqu'au son de sa Toiz , tout se ressentait de sa dounceur. Sensible à Tezcés pour les siens , bonne et com- •pâtissante poui: les malheureux^ elle était attendrie jus- » qu'aux larmes au récit de quelque infortune, et elle n*a «jamais refusé son secours à quiconque le lui a demandé. »Le seul défaut qu'on pût lui reprocher venait en quelque •sorte de ses bonnes qualités; je veux dire de son calme, • de sa. douceur, qui dégénérait quelquefois en noncha- » lance, non pas lorsqu'il fallait rendre un service, mais » sur mille objets. » Telle était l'amie de cœur de Marie- Antoinette; elle mourut en Russie à la fin de 1793, âgép de quarant,e-quatre ans , de douleur de la mort de. cette grande princesse. MM. Armand- Jules duc de Polignac. et Jules-Auguste comtç de Polignac, aujourd'hui pairs de Frapce, sont les enfants de cette intéres>sante femme.
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• tifiue le baron de Besenval, mais son éduca->> »tion est nulle sous le rapport de l'instruction.
• Hors quelques romans y elle n'a jamais ouvert » un livre 9 et ne recherche pas même les notions »que la société peut donner. Dès qu'une matière » prend une tournure sérieuse , l'ennui se montre » sur son visage et glace l'entretien. Sa conversa- » tion est décousue , sautillante ^ et voltige d'ob- •jets en objets. Sans aucun fonds de gaieté per- »sonnelle, elle s'amusait de l'historiette du jour, »de quelques petites anecdotes gazées avec «adressa 9 et surtout de la médisance comme » on la prépare à la cour ; voilà ce qui lui plait. •Facile, point exigeante, mais peu faite pour le » sentiment , sans sa liaison et sa conduite avec » madame de Polignac, on aurait pu dire qu'elle » ne connaissait point l'amitié , car Tabbé de vYermont' et M. d'£sterbaj&y, pour qui elle en
• conserva toujours, ne peuvent servir d'exem- » plè : elle a créé Vvtn et l'autre ; elle les considère
• plutôt comme son ouvrage et dépendants unî- » quement d'elle que comme ses amis.
' Vûhhé de Vermoiyt', lecteur de la reine , homme adroit, sans ambition personnelle, d*nn commerce aî$é> mal vu des embitlenx A la cour, arait été donné à cette prlncesM' (lar l'arcbefêqtie de Toulouse , pour lu! ensei-
SUR MIRABEAU. aSi
» La reine s'occupe peu des gens qu'elle avait » rapprochés d'elle , et s'en détache aisément ; ils » n'éprouvent que les inconvénients de la faveur » sans en recueillir les avantages. Elle n'aime ni » les jolies personnes , ni les amants , ni les maistresses. Des droits pour plaire mieux fondés »que les siens l'inquiètent; mais à oet égard elle » est femme. On l'a taxée d'un peu de dissimula- » tion ; il était difficile que sa position lui per- » mît une extrême franchise.
» C'est avec ce manque de moyens , continue » le baron , que Tarchevéque de Sens , qui lui de- » vait sa place, la fit entrer dans tous les comités , » et lui donna une voix prépondérante dans les » décisions : par ce moyen, il augmentait son cré- » dit , la reine n'étant que l'écho de son opinion , »ce qui souvent jeta de la défaveur sur ceÊte » princesse , en même temps que l'administration » en était discréditée. »
La cour offrait encore dans Monsieur et M. le comte d'Artois deux personnes dont le caractère, les principes et l'opinion pouvaient influer sur les mesures du gouvernement.
goer les premiers éléments d» la langue française et les principes de la littérature, qu'elle était encore à Vienne ; il revint en France, ainsi que AI. d'Esterhazy, avec Marie* Antoinette, et ils restèrent atta<^hés à sa société.
« Monsieur, homme d'espr>t, avec un dehors » peu communîcatif , dit le même courtisan , avait »Iong*temps caché ses moyens sous les appa- • renées d'une réserve calculée d'après sa situa- » tion : âa conversation est brillante, sa politesse » est extrême. Il fut un moment l'idole de Paris ' ; f mais ce rôle fut de peu de durée , il ne fit rien > poiir le conserver.
»M. le comte d'Artois, à la figure la plus ai- »mable joint toutes les qualités ; bon père, bon « mari , bon fi*ère, ami solide, chaud , franc, loyal ; » toujours ému par ce qui est noble et juste ; fa- »cile sans hauteur, brave ; en un mot la nature » a tout fait pour lui , et l'éducation rien. Par )» bonheur, la sienne a été tellement négligée par » M. de La Vauguyon , comme troisième , qu'il V n'a pas en sa part des mauvaises impressions » données à ses aînés; au moyen de quoi il est » venu dans la société, pour laquelle il avait un » souverain attrait, entièrement neuf, et dénué » des notions les plus simples. Elle déploya bien- » tôt les germes précieux qu'il avait en lui. Mais
' Lorsqu'il âlhi &ire eoregislrer les édits ik la chambre des comptes le peuple l'applaudit; ou n'avait point ou- Uië que ce prince s'était prononcé pour le tiers -état dans l'assemblée des notables de 1788.
SUR MIRABEAU. a33
«l'essor fougueux d'un jeune prince qui passe
• en un instant de l'esclavage où le tient soii gou- » verneur à devenir maître de ses actions ; cet » essor, dis* je, une fois amorti, on remarqua 9 promptement qu'il était un peu apathique, » s'occupant plus, ou, pour mieux dire, se livrant vplus aux choses qui plaisent en général, qu'il » ne ^en amusait ; penchant assez vers le jeu , 9 plaisir plus facile à se procurer , et qui le re-
• muait peut-être davantage. Il portait cette sorte » d'indolence jusque dans 1^ choses qui le tou-
. »chaient le plus, comme de rendre un service » ou de faire une grande démarche. Il mettait » beaucoup de vivacité au début , et avait besoin » d'être poussé pour le soutenir ; on voyait sen- » siblement que cette suite lui coûtait : cepen- » dant ses excellentes qualités l'emportaient tou- » jours, on ne peut, pas dire sur sa nonchalance, » mais sur une &çon d'être aussi opposée à ce » qu'annonçait son caractère. »
Ce fut un tel prince que , pour plaire à l'archevêque , premier ministre , et afin d'obliger les coiu*s souveraines à enregistrer les nouveaux édits d(e ce prêtre extravagant , on exposa à l'animosité et à l'aversion du peuple de Paris. La multitude, qui ne juge que sur les actions et quelquefois avec aveuglement, crut le prince
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complice du despotisme de l'archevêque quand elle le vit paraître à la cour des aides pour y assister à un enregistrement de force. Le prince perdit ainsi une faveur que mille qualités brillantes lui méritaient.
Le duc d'Orléans, qui, depuis la séance du par^ lement du mois de novembre précédent % était en quelque sorte regardé comme une victime de la cour, n'y paraissait pas, ou peu. La haine qu'on lui portait à Versailles, et le mépris qu'imprudemment on lui prodiguait , avaient aigri son esprit et l'auraient porté à une vengeance effective, si la nature et la mauvaise éducation qu'il reçut avaient permis qu'il eût quelque énergie constante dans le caractère. Ce n'était un homme à craindre pour aucun parti , mais dont le nom et le rang pouvaient favoriser des démarches séditieuses. Nous le verrons le jouet de ses passions , des circonstances, et toujours au-dessous du rôle qu'en bien comme en mal on aurait dû re^ douter de sa part.
Tel était , à Fépoque où nous entrons , l'état de la cour , et la position de ceux qui en dirigeaient la conduite. On venait de passer deux années d'anarchie et de désordres ; dévoré d^in-
> 19 Doyembre 1787.
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trigues et de malversations de toute espèce , 1% royaume avait été bouleversé , les parlements , ces étais de la monarchie, attaqués, renversés, sacrifiés aux folles idées d'un ministre léger et présomptueux. La nation était indignée ; le roi était paralysé ; le ministère , sans esprit de sagesse et sans force. M. Necker seul offrait quelque appui , quelque espoir ; mais il pouvait être renvoyé d'un moment à l'autre. L'agitation , l'inquiétude , ne pouvaient donc que croître , et croissaient en effet chaque jour.
Qui mieux que Mirabeau pouvait en apprécier les conséquences ? Il y puisait une nouvelle activité pour son ambition et pour ce mélange d'amour de la gloire et de haine du despotisme qui étaient l'âme de toutes ses actions. Déjà fort dans le parti populaire , il n'aurait pas voulu négliger les nobles , et peut-être se serait-it entendu avec les principaux d'entre eux , s^ils ne l'avaient pas légèrement dédaigné. Pour le rendre odieux , ils lui prêtèrent des projets de républicanisme , d'attaque contre là famille régnante , et de subversion de la monarchie. C'était mal le connaître et le calomnier. Toute sa conduite a prouvé depuis qu'il avait , sur le gouvernement convenable à la France , des idées justes , et qu'il ne voulait qu'y mettre la liberté à l'abri d'un trône que des
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intrigues ou la vénalité n'entourassent plus. Il fut donc indigné des £atux bruits accrédités pour lui nuire. Le désir de se venger des nobles et du mépris qu'ils faisaient de lui le poussa plus d'une fois au-delà des limites qu'il aurait voulu respecter. Dès avant l'ouverture des états-généraux , il leur avait suscité des ennemis qui , au moment de la mêlée , lui assuraient la victoire;
Ces ennemis étaient les écrivains patriotes , les mécontents , les hommes las des hauteurs et de la cupidité des grands. Il ne dédaigna pas même de s'associer à un parti équivoque, peu sûr , mal organisé 9 et privé d'appuis suffisants , mais qui pouvait avoir une influence décisive dans certains moments.
Ce parti avait à sa tête ce duc d'Orléans que la cour avait irrité et forcé de se jeter parmi ses ennemis. Elle avait agi vis-à-vis du duc d'Orléans à peu près comme les nobles d'Aix à l'égard de Mirabeau.
Des esprits crédules , des écrivains systématiques , échos aveugles des bruits publics ; enfin, des hommes pour qui une allégation répétée est une autorité suffisante , ont depuis érigé en une
vaste conspiration la conduite du prince : tout ce qui s'est fait , tout ce qui s'est dit contre la cour , les plus petites intrigues comme les plus
grands crimes ont été son ouvrage ; on y a vu la révolution entière, et , sans citer upe preuve satisfaisante d'un aussi étrange pouvoir , on a supposé un gouvernement occulte dont il était l'âme et dont il soldait les attentats.
S'il y eut des menées contre la cour, si ce prince en a dirigé pendant autant de temps qu'on le dit les moyens et les ressorts, ne .serait-ce pas la cour même qui les aurait imprudemment provoquées ? On se souvenait de son exil pour avoir, avec quelque liberté , protesté contre la violation des lois parlementaires ' ; on voyait les grands et la famille royale le repousser avec dureté ; on aigrissait, on irritait son caractère, quoique apathique. Les ambitieux des différentes classes , les mécontents , dont l'absurde ministère de l'archevêque avait accru le nonibre , durent s'apercevoir dès . ce moment que le duc d'Orléans se trouvait un chef tout formé pour eux ; les idées s'échauffant , ils pensèrent que tels événements pourraient arriver où il serait possible que Phi-
' Get,esil n'était pas une peine bien rigoureuse; il ne fut pénible pour le duc que parcequ*ll le priyait du plaisir de voir madame de Buffon la jeune , épouse du fits du célèbre naturaliste , sa maîtresse chérie. Il n'y resta pas long-temps, obtint la permission de venir au Raincy^ et çnfln à Paris bientôt après.
lippe fut appelé au trône ou au mokis à en partager le pouyoir souverain ^ et que leur intérêt était de s'y attacher et de pix)téger sa popularité.
On ne peut douter quie Mirabeau ne fut de ce nombre au commencemeiat de la rérolutidn ; il vit les amis du prince , se lia avec eux , ou plutôt en fut recherché : quelques lettres échap* pées à sa plume, et conservées dans les archives de l'amôtié, en seraient la preuve à défaut de celles que fournit Thistoire de ce temps. Mais il se montra le confident des partisans du duc, bien plus qu'un zélateur de leurs projets; jamais il ne s'oublia au point de jouer le rôle de leur agent y à une époque où , député aux états^gé^ néraux , la plus noble comme la plus légitime carrière lui était ouverte*
On a pu juger, par ce qui précède, de l'état de fermentation où l'on était à Paris à l'approche des états-généraux : on y espérait , on y attendait un changement dans un gouvernement dont les rouages semblaient se dissoudre ; les bourgeois seuls n'avaient pas encore une opinion formée, mais les magistrats, les gens de lettres, les pgbles quine partageaient pas Les faveurs de la cour, les capitalistes, d'anciens militaires, étaient tourmentés du besoin d'innovations dont
les écrits qui paraissaient en grand nombre offraient, en quelque sorte, le programme. C'était au milieu de cette classe d'hommes de tous les états que Mirabeau aimait à se reproduire, à se faire des partisans , à répandre ses projets de réforme, et à échauffer les esprits de toute l'énergie de son caractère et de la fécondité de ses idées.
Un écrivain dont la sagacité est assez connue dans l'exposé des faits, quoique imbu de tous les préjugés de sa classe, le marquis de Ferrière, nous trace ainsi l'idée qu'on se faisait alors de Mirabeau à la cour, dans le monde , et parmi les députés déjà élus pour la prochaine assemblée '.
« Mirabeau, dit-il, avait calculé la force des liens » sociaux ; il les avait appréciés ce qu'ils sont pour
• un ambitieux, et il s'était mis au large jusque » dans sa conscience. Jugeant les hommes d'après » son {»*opre cœur, il les classait tous parmi les
• sots *ou parmi les fripons; gourmandant le peu-
• ple ou le flattant, suivant les circonstances, il »sut toujours le contenir et lui imprimer, pour sa
• personne et ses opinions , le respect et l'obéis-
' Mémoires sur la révolution de 1789, par le marquis de Ferrière , député de Tordre de In noblesse de Ip sénéchaussée de Saumur , éditîoo de l'an VII.
a4o MÉMOIRES •
» sance. Timide dans les hasards ordinaires de la vie, il déployait, dans les grandes occasions^ la hardiesse d'un homme qui s'est assuré de ses moyens : les obstacles l'irritaient et ne l'arrêtaient pas. Doué d'une grande facilité de concevoir , son imagination tourmentait sa pensée : de là ce défaut de plan dans ses vues, ce peu de suite dans ses idées, ces contradictions avec lui-même , cette indiscrétion qui ne lui permettait de rien taire , lorsque, irritant à propos son orgueil, on lui présentait comme invincibles ou comme faciles à détruire les obstacles qui s'opposaient à ses desseins.
» Il ne secoua jamais entièrement les préjugés et les habitudes de la classe où il était né ; il tint toujours à la noblesse et à la monarchie. Croyez-vous, disait-il à quelques nobles, que si j'eusse été député de . la noblesse , elle eût dégringolé si promptement. Mirabeau se montra l'ennemi des ministres et le plus zélé défenseur du ministère. Sa haine contre le despotisme ne s'étendait point à la royauté ; car il attendait plus des rois qu'il n'attendait des peuples , et les places du gouvernement ne lui semblaient désirables qu'autant qu'elles confèrent un grand pouvoir et qu'elles mènent à de plus grandes richesses. »
C'est avec ce mélange de/bien et de mal , avec le souvenir que le public conservait de sa vie passée ^ les craintes qu'elle inspirait aux uns, Tespoir qu'elle donnait aux autres, qu'il prit place dans la plus imposante assemblée qui eût jamais frappé les regards de la France.
Loin de se déclarer d'abord ouvertement pour aucun parti , son rôle se borna à suivre le mouvement qui s'annonçait , ou à le seconder, suivant que ses intérêts pouvaient l'y engager.
Il attendait que des événements le missent à même de s'essayer avec avantage sur ce nouveau théâtre. Ses rivaux l'effrayaient peu ; il avait jugé, dès l'abord', la force des uns et la timidité ou l'irrésolution des autres. D'intelligence avec ceux qui professaient de l'attachement à la mai- . son d'Orléans, il ne prit cependant aucun engagement avec eux; mais, en échange des services qu'il leur laissa entrevoir au besoin, il en reçut des promesses dont il espérait bien tirer parti, si jamais les circonstances pouvaient leur donner quelque réalité. Il avait calculé, examiné les possibles , et attendait que le choc des intérêts in- ^ diquât quelle marche il fallait qu'il suivît.
Enfin, l'instant de se montrer arriva. Les états-généraux s'ouvrirent le 5 mai. Il faut l'entendre rendre compte lui-même de ce moment ni. 1 6
dont les impressions furent si diverses sur les spectateurs, et dont on-^nous a laissé des relations si opposées '.Mirabeau ne partagea ni Tenthousiasme, ni l'illusion, ni les espérances de bonheur futur qu'une population confiante en attendait^
• Âpres s'être successivement rassemblés dans » le salon d'Hercule , dit-il , te â , les députés des » trois ordres furent admis chez le roi , ceux du i clergé et de la noblesse dans le cabinet du roi , » ceux des communes dans la salle de Louis XIV .
» Il ne s'y passa rietf de remarquable ; on a » seulement été frappé du peu de solennité d'une » présentation qui devait être si imposante, du » défaut d'ordre , des difficultés , des longueurs , » qu'une liste inexacte des bailliages et sénéchaus- Y sées a occasionées.
• Une singularité qui n'a point été moins dé- » favorablement observée , c'est la diflférence dans »la présentation des trois ordres •; les com- » munes en ont été affectées ; plusieurs groupes
' Journal des états ^néraux , rédigé par le oomte de Mirabeau , chez Lejay^ à Paris, d« i.
' Elle consistait dans celle du lieu où ils ont été repus ; à quoi il faut ajouter que les deux battants ont été ouverts pour le clergé et un seul pour la noblesse ; le tiers-état fut reçu seulement dans la salle de Louis Xir.
» se sont aussitôt formés parmi les députés. On » a proposé avec quelque véhémence de porter à p rinstant même une réclamation au pied du trône, » et de représenter au roi combien de pareilles «nuances étaient douloureuses pour la partie » vraiment nationale des trois ordres. Cet avis , > proposé par Mirabeau , fut ainsi motivé :
« Le premier sentiment que la vue des com- » munes doit porter dans l'âme du roi ne doit pas sétre pénible; et tel serait pour un bon prince » rembarras qui naît de la crainte de désobliger , » ou d'avoir désobligé. D'ailleurs la présentation • est purement facultative et nullement obUga- 9 toire, ni légale: le roi reçoit chez lui qui il veut, » et où il veut.
• Le code de l'étiquette a été jusqu'ici le feu n sacré des gens de cour et des ordres privilégiés , » la nation n'y doit pas mettre la même impor- )» tance. C'est lorsqu'elle demande que les distinc- » tions humiliantes soient abolies , que les témoiognages de respect décernés au monarque, et » qui ne sauraient être trop grands , puisqu'un » peuple s'honore lui-même en honorant son » prince , soient uniformes et universels , parce- »que les variétés en ce genre ne sont plus un »> tribut d'honneur, mais un symbole d'esclavage ; » c'est alors qu'on pourra citer cet excauple ré-
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«cent des rites servilës. Aujourd'hui nous ne ft sommes que des individus à qui te législateur » provisoire n'a point encore couvert les lèvres. » £t quand nous pourrons parler ne nous occubperons-nous pas d'objets plus sérieux que la )» nomenclature des escaliers et des salons par » où le maître des cérémonies nous a fait pas* » ser.
»La cérémonie de la procession des députés »se fit le lendemain avec une très grande soleni nité. Les députés des trois ordres ou plutôt les » représentants dé la nation , ont attendu le vroi » à l'église de Notre-Dame dé Versailles , où ce 9 prince a été reçu avec des acclamations , qui » sans doute sont la première récompense de ce » qu'il fait pour son peuple.
» De Notre-Dame , les communes venaient , la » noblesse et le clergé venant ensuite , le roi et i la famille royale fermant la marche , on s'est » rendu à l'église Saint-Louis.
» Toute la pompe du trône et de son cortège a • été déployée.
» La messe a commencé ; après l'évangile, l'évê- »que de Nancy ■ a monté en chaire. La religion 9 est la force des états ; la religion est la source
« M. de la Fare, aujourd'hui cardinal, pair de Fraace ^
ni unique de leur bonheur : telle est la division de vson discours'.
p II a paru long et tissu dé pièces de rapport , t> sans plan , sans idées , sans style , sans effet ; » c'est un autre mouvement , une autre inspiran tion , un autre ordre de choses , en un mot , » qu'on attendait dans cette auguste assemblée. » Tous les lieux communs , depuis le baptême de » Clovis jusqu'à la maladie de Louis le Bien-Aimé , »à Metz , et depuis la déclamation sur le luxe , «jusqu'aux injures à la philosophie, y ont i trouvé leur place. Il est trop évident que l'ora- » teur n'était «pas d'accord avec lui-même , qu'il » n'avait pas un parti arrêté , et surtout qu'il a. » bien moins jugé son époque que la tendance de » la feuille des bénéfices.
premier auniôoier de Madame , duchesse d'Angouléme , archevêque de Sens.
AI. de la Fare se distingua pendant l'assemblée constituante par son zèle et le calme qu'il montra pour son ordre. Ayant émjgré après la session , il rendit de grands secvices à ceux qui étaient dans le même cas que lui ; il en partagea les erreurs et les peines.
« a Ce n'était pas là la question importante à traiter denyant l'auguste assemblée , dît le marquis de Perrière; le » lieu, la circonstance ouvraient un champ plus vaste : l'é- »vêque de Nancy n'osa ou ne put le parcourir. » Mém, pour servir à l'histoire de la rés^oluUon, tom. I.
a46 MÉMOIRES
» Les fréquents éloges du roi ont été fort ap^ » prouvés , mais ils auraient dit être plus heureii- » sèment amenés et exprimés.
» L'apostrophe à la reine , Fille des Césars , » émule et confidente des bienfaits de son auguste^ » époux j pouvait être plus oratoire et mieux à sa n place.
»En tout, ce discours est fait, comme les tra- » gédies modernes, avec des hémistiches, et jamais » plus belle occasion ne fiit plus complètement » manquée. »
C'est dans la marche pompeuse du cortège de Notre-Dame à l'église Saint-Louis qu'on put dès lors juger de l'opinion publique, et de l'importance du rôle que jouerait Mirabeau.
« La noblesse se trouvant déchue de sa gran- » deur par l'esprit de courtisan , par l'alliage des » anoblis , et par une longue paix , dit madame » de Staël , qui fut témoin de cette grande scène ' ; » le clergé ne possédant plus l'ascendant des lu- V mières, qu'il avait dans les temps barbares, l'im- »portance des députés du tiers -état en était » augmentée; leurs habits et leurs manteaux » noirs , leurs regards assurés , leur nombre im- » posant , attiraient l'attention sur eux. Quelquea
' Considérations sur la révolution, tom. I, chap. 16.
«nobles s'étaient fait nommer députés du tiers- » état , et parmi ces nobles on distinguait Mira-^ » beau. L'opinion qu'on avait de son esprit était » singulièrement augmentée par la peur que fai- » sait son immoralité ; et cependant c'est cette » immoralité même qui a diminué l'influence que » ses étonnantes facultés devaient lui valoir. Il était » difficile de ne pas le regarder long-temps quand » on l'avait une fois aperçu : son immense cheve- » lure le distinguait entre tous ; on eût dit que sa «force en dépendait, comme celle de Samson : vson visage empruntait de l'expression de sa lai- » deur même, et toute sa personne donnait l'idée » d'une puissance irrégulière , mais enfin d'une » puissance , telle qu'on se la représenterait dans » un tribun du peuple. »
Lorsqu'il entra dans la salle, quelques murmures , quelques voix d'improbation , se firent entendre j mais sa démarche jassurée , l'air fier et l'expression, de sa tête élevée et un peu de côté , semblaient à l'avance menacer et faire repentir ceux qui se les permettaient. Il savait que ces murmures décèlent toujours la faiblesse et la haine impuissante de ceux qui les profèrent; ils ne firent qu'accroître la confiance qu'il avait dans ses forces, et il ne se trompa pas.
Il fut sensible à l'aspect magnifique de la
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séance; mais ni l'or, ni le trône, ni le brillant cortège de la couronne, ne frappèrent ses yeux ; il ne vit dans la séance que le monarque, entouré des représentants d'une gi*ande nation, et ce sublime tableau le remplissait d'espoir et d'admiration. On aimera peut-être à l'entendre rendre compte lui-même de cette célèbre ouverture des états->généraux ; j'en prends le texte dans son journal : on y verra la leçon qu'il donne à ses collègues, et qui annonçait déjà la supériorité qu'il aurait bientôt sur eux.
« L'ouverture s'est faite aujourd'hui , S mai. » Les députés étaient avertis de se rendre à huit » heures à la salle ; ils ont attendu très long-temps » avant que l'appel commençât, dans un corridor
• étroit, obscur, de cette salle éphémère; et véri- » tablement ils offraient plutôt le spectacle d'une » bourse de marchands que celui du vestibule de » l'assemblée nationale. L'appel a commencé sui- « vaut l'ordre des bailliages de 1 6i4« Il était diffi- »cile de mettre à contribution la patience des dé- » pûtes avec une indiscrétion plus fatigante, et » l'on croirait volontiers qu'il a fallu du talent » pour trouver une forme si bizarre , si compli- 9 quée , si fastidieuse.
» Le coup d'oeil de la salle était superbe ; les
• députés n'ont été en place qu'à midi, et le roi
n a presque immédiatement paru ; il a été fort » applaudi : la reine s'est placée à côté de lui , » hors du dais 9 sur un fauteuil inférieur au trône ; »la famille royale et le cortège du monarque les 9 entouraient.
9 Le roi a lu un discours où il exprime des » sentiments purs, et manifeste des intentions pa- » temelles. Il a été interrompu plusieurs fois par » des acclamations , et cette espèce d'inconve- » nance paraissait excusée et même embellie par » la vérité.
» Monsieur le garde-des-sceaux ' a paru long, » et les trois quarts de la salle n'ont pas entendu »un mot de son discours. Monsieur le directeur- » général des finances " a lu ensuite un volume , » et même considérable. Le roi en finissant son- » discours avait déclaré que ce ministre rendrait » compte de l'état des finances; et c'est ainsi qu'on » a ôté le prétexte et même le moyen de disputer » la parole au directeur-général, qui ne saurait en • avoir l'exercice aux états -généraux, sans une » permission spéciale, puisque le chancelier, ou »son suppléant, y est le seul commissaire du » roi, M. Necker a parlé plus de trois heures. •
* C'était M. de Barei^tin.
" M. Necker.
25o MÉMOIRES
Ce récit , où Ton trouve la touche de Mirabeau , est terminé par ce passage remarquable, qui se rapporte à des démonstrations excessives de reconnaissance et d'enthousiasme que le ministre des finances avait excitées en sa £aiveur.
«( Espérons que les représentants de la nation » sentiront mieux désormais la dignité de leur 9 mission , de leur caractère ; qu'ils ne consenti- » ront pas à se montrer enthousiastes à tout prix » et sans condition ; qu'enfin, au lieu de donner à • l'Europe le spectacle de jeunes écoliers échap- » pés à la férule , et ivres de joie de ce qu'on leur » promet un congé dé plus d'une semaine , ils «se montreront des hommes^ et des hommes » d'élite d'une nation qui , pour être la première » du monde, n'a besoin que d'une constitution. »
C'est ainsi que, dès l'ouverture de l'assemblée, Mirabeau faisait connaître que son opinion serait dans le sens d'une monarchie constitutionnelle et en opposition constante aux ministres.
Il voulait encore, en mettant ainsi les premiers faits des états-généraux sous les regards du public , donner la plus grande publicité aux actes qui en émaneraient , et appeler sur les députés l'estime ou l'animadversion , selon qu'ils défendraient ou trahiraient les intérêts de leurs cora-
SUR MIRABEAU. a5i
mettants* Cette voie lui procurait aussi le moyen de répandre et propager les opinions favorables à la cause populaire, et d'en signaler les ennemis cachés.
Il entreprit donc , dans ce dessein , sa feuille des États-généraux; le prospectus et.le premier numéro parurent, le lendemain même de l'ouverture, chez Lejay, libraire, dont nous avons vu la femme participer à ses projets comme à sa
société.
a IjCS livres, disait *il, sont principalement » utiles à ceux qtii pourraient s'en passer, je veux » dire les hommes déjà instruits , qui, accoutumés » à cultiver leur raison, à exprimer, à développer »leur pensée, trouveraient en eux-mêmes ce » qu'ils cherchent dans les autres ; les feuilles pu- » bliques doivent , au contraire, être considérées » comme le manuel de ceux qui n'ont pas le temps, «l'instruction, ou l'aisance nécessaire pour lire »les livres.
«Voilà pourquoi, continue-t-il , les peuples » libres ont beaucoup de gazettes, de papiers- » nouvelles , de feuilles publiques. Ces écrits, qui » circulent avec une rapidité proportionnée à leur » peu de volume; ces écrits, lorsqu'ils sont libres, » indépendants, lorsqu'ils n'ont d'autre gage de V leur succès que leur utilité même , sont la base
2b2 MÉMOIRES
»et rinstrument du contrôle universel; ils pro^- > pagent l'instruction ou en reçoivent l'influence; »ils deviennent le point de ralliement de tous 9 les bons esprits ; ils ouvrent upe correspondance » qui doit infailliblement produire une harmonie » d'opinions, de sentiments et d'opérations, sou- » tien de la puissance publique , garant de la con- » stitution, et palladium inexpugnable de toute » liberté. »
Mais, soit que les ministres ne fussent pas cout vaincus de la bonté de ces principes et de la publicité que voulait y donner Mirabeau, soit qu'ils fussent choqués de la manière dont il avait rendu compte, dans son premier numéro, de la séance d'ouverture, ou qu'ils n'approuvassent pas qu'une feuille publique parût sans leur attache, un arrêt du conseil' supprima le$ Étatsgénéraux^ dont le succès avait été tel , qu'au rapport des écrits du temps, le nombre des souscripteurs fut porté à près de six mille en moins de huit jours. C'était Iq premier journal politique quotidien afiranchi de la censure.
' Du 7 mai 1789; un autre arrêt, rendu la veille, avait défendu rimpression , publication et distribution de tous prospectus, journaux, ou autres feuilles qui ne seraient pas revêtus de l'autorisation du roi.
SUR MIRABEAU. â53
Une pareille proliibitioti' fut une faute inutile de la part des ministres ; elle ne fit que compromettre l'autorité. Ils fournissaient des armes contre eux, en prouvant qu'ils ne connaissaient pas ou méprisaient imprudemment les dispositions des esprits. C'était les irriter sans avoir moyen de les contenir dans de justes Umites. On voulait la liberté, et, à moins dressais périlleux, il fallait lui creuser un lit où elle pût se mouvoir sans danger pour le pouvoir légitime.
L'assemblée des électeurs de Paris se déclara contre la mesure ministérielle. Elle n'avait point encore nommé ses députés à cette époque ; ceux du tiers ne le furent même que le 3 1 mai. Ce retard pouvait être attribué aux débats que fit naître la rédaction des cahiers de chaque ordre ; il tenait aussi à l'intention secrète des électeurs du tiers de rester en permanence jusqu'à ce que l'assemblée nationale se fut constituée.
Mirabeau, bien au fait de ces dispositions, en tira bon parti ; il mit les électeurs dans ses intérêts : composés , en grande partie , d'hommes ardents , de patriotes exaltés , d'amis de la liberté, ils formaient une puissance disposée à recevoir les impressions qu'on voudrait lui donner dans le sens de la révolution.
L'arrêt du conseil du 7 leur fut dénoncé ; inu-
tilement quelques électeurs voulurent-ils que l'assemblée se récusât S « Appelés , disâient-ils à » nommer des députés , et à rédiger les instruc- » tions que nous devons leur donner, ils ne nous «appartient pas de nous mêler de la police de » l'état, et de juger le gouvernement dans les » moyens qu'il prend pour la maintenir. Ce serait «donner l'exemple d'une dangereuse confusion •des pouvoirs, ouvrir la porte à l'arbitraire et 9 faire naître de nouveaux abus. »
Le pîus grand nombre des membres pensa diâéremment. t L'instant où nous sommes n'est >» point ordinaire, dirent-ils, un acte de despo- » tisme est commis contre les intentions du roi , «dans un moment où il appelle la France en- » tière à la discussion des intérêts publics*, quelle «que soit la forme qu'un écrivain suive pour » atteindre ce but., les ministres n'ont aucun droit
' L'assemblée des électeurs du tiers-état se tenait à THôtei-de- Ville , daas le même iQcal où , depuis, siégea celle des représentants de la commune, qui succéda à la première pour -la surveillance et la police de Pams.
"* Un arrêt du conseil, du 5 juillet 1788, ordonnait des recherches sur la forme des élections et înyîtait les hôtelsde-TÎlle , les sociétés savantes et les gens de lettres à donner leur avis sur les moyens de rendre la conyocation des états-généraux avantageuse à la nation.
» de s'y opposer ; ce n'est donc point trahir la » confiance de ceux qui nous ont clK>isi3 que de » signaler cette atteinte portée à la liberté de la » presse ; il est urgent au contraire de montrer » que la France est éclairée sur âes droits , et sent » le besoin de les défendre. Qui serait plus di* » gne interprète de ses vœux , dans cette com- » mune , que ceux qu'elle a investis de sa con- » fiance ? Les formes ici ne peuvent être que » secondaires , et lorsque la liberté est menacée » dans une de ses plus essentielles prérogatives , «tout le monde lui doit secours et protection.^ » Une doctrine contraire serait trop favorable à » nos ennemis, et ce ne sera sûrement point dans » cette enceinte qu'on l'entendra professer. »
L'avis prévalut, et l'assemblée des électeurs prit un arrêté par lequel, « en réclamant contre » l'arrêt du conseil qui suppritne la feuille inti- «tulée les ÉlaU-ginéraux, et sans entiéndre ap- » prouver ni blâmer le contenu de celte feuille, » elle regarde l'acte du conseil du roi comme une «atteinte portée à la liberté publique, au mo- '»ment où elle est si précieuse à la nation , dé- »clare qu'il blesse la liberté de la presse, ré- » clamée par la France entière; qu'il la viole au » moment où la nation a besoin de connaître «toutes les délibérations de la grande assem*
»blée, où ses droits se discutent et où s'agitent » ses destinées.
» Cet acte, émané du conseil dans le temps 3 même des états-généraux et libres , décide une » question qui leur est réservée par le roi , dans »le résultat dii conseil du 27 décembre dernier.
i Cet acte enfin rappelle, au premier moment » de la liberté nationale , une police et des règle- «ments qui avaient été déjà suspendus par la «sagesse et la bonté du roi, et en conséquence » l'assemblée du tiers-état a unanimement résolu «que le présent arrêté, lequel sera signé de tous •les membres présents à l'assemblée, et présenté » à la signature de tous les membres qui s'y ren- » dront, sera porté à MM. de la chambre du clergé » et à MM. de la chambre de la noblesse ', et qu'ils » seront invités à s'unir à MM. de la chambre du » tiers-état pour faire révoquer ledit acte du con- » seil, et pour procurer à l'assemblée nationale la «liberté provisoire de la presse, et notamment » celle d'imprimer tous les journaux et les feuilles » périodiques contenant jour par jour les actes » et les délibérations des états -généraux, sans «préjudice des peines qui pourront être infli-
< Il ^^9l^x des assemblées des électeurs du clergé et des nobles, irUra muros.
»gées aux auteurs coupables de calomnie. » Une aussi éclatante intervention ne fit cependant pas annuler Tarrét du conseil, mais elle devint un puissant argument en faveur de l'ouvrage , et montrait que l'opinion en soutiendrait Fauteur. C'était tout ce que Mirabeau désirait; et , comme il s'agissait bien moins pour lui de chicaner sur les mots que d'avoir gain de cause au fond , il changea le titre de sa feuille , et la fit paraitresous celui de Lettres du comte de Mirabeau à ses commettants : le succès en fut accru de la contradiction même qu'il venait d'éprouver.
Les ministres sentirent la faute qu'ils avaient commise ; ils irritaient encore davantage contre eux un homme fort de l'opinion publique et de ses moyens personnels ; mais il n'était plus temps , il fallut supporter les suites de cette démarche d'écoliers et d'hommes qui , voulant toujours voir le passé dans le présent , se conduisaient au rebours de ce qu'ils auraient dû faire.
Mirabeau ne manqua pas de tirer avantage de cette position. Dès le début de sa nouvelle feuille, il rendit compte de la conduite des ministres ; il se plaint « des droits violés , et de la liberté de » la presse foulée aux pieds par des administra- >♦ teurs ineptes, qui , disait-il , couvraient del'auiii. 1 7
n torité du monarque leiu*s sottises et leurs pré- » varications. » Il soutient que , dans un point aussi important que celui dont il s'agit , on perdait tout en cédant aux injonctions ministérielles et aux ordres de la cour. Il parle, en homme habitué à de semblables matières , de l'utilité et de la nécessité de la liberté de la presse. Ces
questions étaient encore neuves , elles ofiraient un grand attrait à des esprits enthousiastes da nouvel ordre de choses , et des espérances qu'ils en concevaient.
« Messieurs , disait - il à ses lecteurs dans la » première Lettre à ses commettants , j'avais cru » qu'un journal annoncé comme devant être ré- » digé par quelques membres des étatsngénéraux » pouvait , jusqu'à un certain point , remplir en- 4 vers la nation le devoir commun à tous ses ■ députés de lui rendre un compte particulier n des affaires publiques ; grâce à cette feuille je B sentais moins strictement l'obligation d'une cor- «respondance personnelle : mais le ministère. » vient de donner le scandale pubUc de deux ar- » rets du conseil, dont l'un, au mépris du carao- . D tèré avoué de ses rédacteurs, supprijzie la feuille • des États- généraux, et dont l'autre défend la » publication des écrits périodiques.
» Il est donc vrai que , loin d^aiïranchir la na-
SUR MIRABEAU. aSg
» tioD , on ne cherche qu'à river ses £ers ; que » c'est en £ace de rassemblée nationale que l'on » produit ces décrets aulîques , où l'on attente à » ses droits les plus sacrés ; .et que, joignant Tin-
* suite à là dérision , on a l'incroyable impéritie 0 de lui feire envisager cet acte de despotisme et «d'iniquité, comme un provisoire utile à ses » intérêts.
» Il est heureux , messieurs , qu'on ne puisse » imputer au monarque ces proscriptions , que »les circonstances rendent encore plus crimi- » selles. Personne n'ignore aujourd'hui que les » arrêts du conseil sont des faux éternels , où » les ministres se permettent d'apposer le nom »du roi ; on ne prei^ pas même la peine de dé- » guiser cette étrange supercherie : tant il est vrai n que nous en sommes au point où les formes
* les plus despotiques marchent aussi tranquille- » ment qu'une administration i^glée !
» Mais de quel prétexte a-t-on au moins essayé » de colorer cette incroyable publicité de Farrêt »du 7 mai ? A-t-on cru , de bonne foi , que des n membres des états-généraux, pour écrire à leurs » commettants,,fassent tenus de se soumettre aux j» règlements de la librairie ? Est-il , dans ce mo- 9 ment, un seul individu à qui cette ridicule 9 assertion puisse en imposer ? N'est-iî pas évi-
» dent que ces arrêts proscripteurs sont un crime » public, dont les.coupables auteurs , punissables vdans les tribunaux judiciaires, seront bien for- » ces , dans tous les cas , d'en rendre compte au » tribunal de la nation. £h! la nation entière n'est- » elle pas insultée dans le premier de ces arrêts , »où l'on fait dire à sa majesté qu'elle attend » les observations des états-généraux , comme si » les iétats-généraux n'avaient d'autre droit que » de faire des observations ?
» Je regarde , messieurs , comme le devoir le » plus essentiel de l'honorable mission dont vous » m'avez chargé ^ celui de vous prémunir contre » ces coupables manœuvres ; on doit voir que leur 9 temps est fini, et que celui de prendre une » autre marche est arrivé ; ou s'il était vrai qu'on » n'eût assemblé la nation que pour consommer » avec plus de facilité le crime de sa mort poli- » tique , que ce ne soit pas du moins en affectant »de vouloir la régénérer; que la tyrannie se » montre avec franchise , et nous verrons si nous • devons nous roidir ou nous envelopper la » tête. »
Ah ! qu'une triste réflexion me soit permise ici. Quelque despotiques que fussent certains ministres de Louis XVI, quelque injustes et vexa*, toires que fussent leurs ordres , leurs règlements,
leur crainte de la liberté, et les abus de leur police , non ce n'était point là de la tyrannie ; il était réservé à une époque plus rapprochée de nous en faire subir l'épreuve ensanglantée; Mirabeau ne les a pas vus ces jours de laniies et de . douleur; quelle distance ils ont mise entre le despotisme d'une cour mal conseillée et ks scènes de terreur de la tyrannie !
Celle-ci ne méconnaît pas seulement les droits, elle ne se borne pas à con^mander au gré de ses intérêts et de ses caprices ; elle étend une verge meurtrière sur toutes les personnes ; elle les poursuit dans les cachots où elle les plonge ; elle noie dans le sang les plaintes et les cris de ses victimes ; elle insulte à la nature dans les tourments même qu'elle leur fait subir; elle s'honore d'une dégoûtante et farouche impassibilité : telle fut la tyrannie d'un Louis XI ; d'un Richelieu, peut-être; telle, plus inouïe encore, nous l'avons vue quinze mois entiers couvrir la France de crimes et d'échafauds , et faire douter qu'il existât aine Providence et des récompenses à la vertu.
Le despotisme et la tyrannie ont la même origine, mais ils offrent des images différentes: celle du premier est moins repoussante ; c'est de la soumission qu'il demande ; il est mesuré
dans ses démarches ; il n'est point destructeur ; il se met au-dessus des lois , mais il n'en bit point de sanguinaires ; ennemi de la liberté politique , parcequ'elie est une rivale du pouvoir ^ il laisse volontiers aux individus l'indépendance de leurs actions et de leur conduite morale , ou ne s'en occupe que lorsqu'elles lui paraissent troubler l'harmonie de ce qu'il appelle Vordre public. Le despotisme peut s'affermir ; il donne des prétextes , forme des habitudes : mais la tyrannie ne p^ut être que passagère ; elle appelle l'insurrection, qui n'est pas seulement alors un devoir^ mais un besoin.
Il y a donc eu despotisme et non tyrannie dans, la suppression de la feuille des états - généraux. Les ministres voyaient dans ce journal une atteinte portée à Vordre de eftoses établi, si cher à leur paresse et à leurs intérêts : ils durent en airéter la publication. Mais le despotisme, en repoussant les lumières et les utiles innovations , se méprend souvent; et c'est ce qui lui arriva ici : il ne sut pas juger de la circonstance i et la résistance qu'il crut surmonter se changes^ en un obstacle contre lequel il se brisa.
Les Lettres de Mirabeau à ses commettants remplirent pariaitement le but qu'il se proposait, et déjouèrent la manœuvre des ministres. Elles.
SUR MIRABEAU. a63
méritent une grande attention pôUî* Thistoire du temps ; elles font connaître les principes qui guidèrent Fauteur dans sa conduite à l'ouverture des états-gétiérauic. On doit regretter qu'il ait abandonné sitôt cette entreprise pour se livrer plus entièrement aux travaux de l'assemblée et atix démarches ^ je devrais dire aussi aux intrigues dont les drconstanôes faisaieiit une loi à sou ambition. Les Lettres à ses commettants n'allèrent pas au-delà de dix -neuf, et finirent vet-s le i5 juillet '.
Au milieu des troubles naissante, parJnî les conflits des ordres, des privilégiés et du peuple, il n'eut pas l'intention de borner son rôle à celui de tribun et d'antagoniste désintéressé de la cour. Deux impulsions le poussaient. Il ambitionnait la gloire d'être compté parmi les législateurs de sa patrie et les fondateurs de la liberté ; mais avec cette ambition il avait aussi celle dû pouvoir ; il en était profondément pénétré, et rien rie parais-
' La feuille périodique qui ensuite parut sous le titre de Courrier de Provence , jusqu'en juillet 1790, n'était point l'ouvrage de Mirabeau ^ quoiqu'il le laissât croire et y insérât quelquefois des morceaux de lui. Il travailla seulement aux premiers numéros. Elle n'en eut pas moins un graftd auccès^ et ne contribua pas peu à soutenir les principes de l'assemblée contre les attaques de ses adversaires.
â64 MÉMOIRES
sait lui Coûter pour satisÊiire cet irrésistible peuchant. Sa fierté, inflexible dans le reste, s'abaissait à d'obscures ressources pour parvenir à ce but ; dans son esprit les moyens s'ennoblissaient l>ar l'objet qu'on se proposait en les employant : on en avait vu un exemple à Aix , on va en voir un autre dans sa démarche auprès des ministres de Louis XVI ; la même ambition dicta l'une et l'autre conduite.
L'assemblée nationale ,. divisée sur la question de la vérification des pouvoirs, voyait le temps s'écouler sans qu'elle eût encore organisé sa marche ; chaque ordre accusait l'autre d'obstination , de mauvaise volonté , d'erreur ; les esprits s'aigrissaient, les cabaleurs , les ennemis secrets du nouvel ordre de choses s'agitaient : il était à craindre que ce désordre ne se prolongeât et n'en amenât un plus grand encore.
Les députés du tiers voulaient que la vérification se fît dans la salle commune , dans celle où la première réunion générale avait eu lieu. Ils l'occupaient depuis ce moment; et cette seule localité leur donnait un avantage marqué , et le caractère de principale assemblée, dont celles des deux autres ordres ne paraissaient être ainsi que des fractions. Us attendirent donc que le clergé et les nobles vinssent s'y réunir à eux
pour vérifier les pouvoirs en commun,. et s'occuper du travail de la constitution. Plusieurs députations des communes s'étaient rendues fort inutilement auprès des deux premiers ordres pour les y engager, sans avoir pu obtenir rien de décisif que lorsque le roi , las de .cet état d'hostilités réciproques , ordonna que la réunion se fît et que la division cessât.
Il s'était écoulé plus d'un mois avant qu'on en fût venu à ce point de solution, et c'est dans cet intervalle que Mirabeau, voyant l'aigreur qui régnait dans les trois ordres, leur opposition, et les reproches amers qu'ils se faisaient, conçut le dessein louable de mettre un terme à ce scandale, et de s'ouvrir une route à la prépondérance et au pouvoir par le double rôle d'homme admis aux secrets du ministère et de celui de député. Le seul obstacle qu'il voyait à son projet était M. Necker , dont la suffisance et de vieux ressentiments ne manqueraient pas de repousser toute ouverture qui viendrait de liii : il ne se méprit point à cet égard.
Vers la fin de mai, c'était l'époque du plus fort des débats et des rivalités entre les ordres , Mirabeau alla trouver M. du Roverai, ancien procureur -général de la république de Genève, réfugié en France et son ami ; il était de la con«
266 MÉMOIKES
naissance de M. Malouet '. Il s'ouvrit à lui du désir qu'il aurait de voir cet estimable député , et de lui faire part de quelques idées sur les divisions qui s'élevaient dans l'assemblée. M. Ma^ louet, et presque tous les députés royalistes « n'aimaient pas Mirabeau ; ils le craignaient ; ils le regardaient comme un homme dangereux , et ne lui pardonnaient pas sa conduite en Provence; ils alléguaient ses anciens torts et sa réputation d'homme immoral pour s'en éloigner.
* A la suite des troubles qui arrivèrent à Genëye , et soud le prétexte de les apaiser, la France envoya contre cette république le cbevalier de Jaucourt, à la tête de 8\t mille hommes ; les Bernois j en ajoutèrent trois Ebille» sous la conduite du baron de Lentèdies; et le roi de Sardaigne autant , sous celle du comte de Marmora. Vers la fin de 17825 ces troupes s'avancèrent sur Genève ; les républicains ne purent faire de résistance , divisés ei)tre eux et trahis par le parti de l'étranger : les alliés se ren-t dirent maîtres de la ville.
Le» aristocrates genevois, appuyés de ces forcée, exilèrent beaucoup de citoyens qui leur portaient ombrage ; de ce nombre fut M. du Roverai. Il fut fort question de lui dans la séance du 1 1 fuin , où on le dénonça comme un étranger, espion à la solde de TAngleterre. Mirabeau prit sa défense , et fit voir que cet espion était tout uni-^ ment un Genevois , victime des événements , à qui l'Angleterre avait offert Thospitalité avec une pension dont il vivait.
Cependant M. Malouet , qui avait trop de jugement pour ne pas apprécier l'importance de s'acquérir un pareil député, consentit à le voir, et lui donna rendez-vous chez M. du Roverai même.
• J'avais, dit M» Malouet en rapportant ce fait » dans ses Mémoires , autant de défiance que de » prévention contre M. de Mirabeau ; je le regar- »dais comme un des plus dangereux novateurs, »et je fus très étonné de son début avec moi. » J'ai désiré, me dit-il, uiie explication avec vous, » parcequ'à travers de votre modération je vous «reconnais ami de la liberté, et que je suis peut^ » être plus effrayé que vous de la fermentation » que je vois dans les esprits , et des malheurs » qui peuvent en résulter. Je ne suis pas homme nk me vendre lâchement au despotisme; je veux » une constitution libre , mais monarchique ; je 9 ne veux point ébranler la monarchie ; et si Ton » ne se met de bonne heure en mesure , j'aperçois »dans cette assemblée de si mauvaises têtes, tant » d'inexpérience et d'exaltatron , une résistance , îruûe aigreur si inconsidérées dans les premiers » ordres , que je crains autant que vous d'horribles » commotions. Je m*adresse donc à votre probité; » vous êtes lié avec M. Necker et M. de Mont- «morin; vous devez savoir ce qu'ils veulent, et
• s'ils ont un plan; si ce plan est raisonnable > je
• le défendrai.
» Cette déclaration , ajoute M. Malouet , me fit » une grande impression : elle était assez raison -> » nable pour que je la crusse sincère ;. et Mirabeau 9 avait l'esprit juste et ne voulait pas le mal pour »te mal '. » / \
M. Malouet se laissa donc persuader , et répondit à Mirabeau qu'il pensait comme lui; qu'il ne doutait pas de la nécessité d'un plan de réforme et de constitution qui remplît les vœux raisonnables de la nation , mais qu'il ignorait , qu'il doutait même que les ministres en eussent au-* cune d'arrêté ; que ce qu'il avait appris de leur hésitation l'avait effrayé autant que l'exaltation de plusieurs de ses collègues.
Mirabeau s'offrit alors de voir les ministres et de. conférer avec eux. M. Malouet y consentit, et rendit à M. de Montmorin et à M. Necker le résultat de cette conversation ; mais il leur trouva une répugnance extrême à entrer en correspondance avec Mirabeau ; ils parlèrent de son immoralité, desa mauvaise réputation, et du peu de confiiance qu'il méritait. M. Malouet combattit toutes ces raisons. Il leur représenta qu'un homraç
> Mémoires de M. Malouet, toin. III.
qui , avec de grands talents , annonçait des vues . honnêtes ; qui, malgré son immoralité, ne paraissait encore engagé dans aucun parti , et mettrait un grand poids dans celui qu'il embrasserait ; qui , loin de s'offrir à la corruption , s'expliquait de manière à ce que toute espèce de rôle et de condition ne pouvait lui être proposée, qu'un pareil homme méritait qu'on l'écoutât.
M. Malouet ayant surmonté la répugnance de M. Necker, il fut convenu avec lui qu'il recevrait Mirabeau dès le lendemain. La conférence eut en effet lieu ; mais Mirabeau s'attendait qu'on lui parlerait , qu'on s'expliquerait avec lui sur l'idée que ie ministre^se faisait de l'état des choses. Ce n'était point là l'intention de M. Necker, qui semblait plutôt céder que consentir. La conférence fut donc sèche et courte; Mirabeau en sortit mécontent , et , en rentrant dans l'assemblée, il dit à M. Malouet: Je n'y reviendrai plus^ mais ils auront de mes nouvelles '.
* Si ce qu'on va lire n'est pas une altération et une confusion de ce qui précède, il paraîtrait qu'à l^a même époque Mirabeau se serait adressé aussi au roi et à la reine pour -traiter ayec eux dans la crise où se trouvait l'état ; c'est au moins ce qu'on doit conclure d'un passage des Mémoires de madame Gampan : on pourrait peut-être douter de la vérité de son récit , si elle ne di-
Ils en eurent en effet dès le jour même ; car , au moment où il reïitrait, on s'occupait du projet d'arrêté des communes, destiné à rapprocher les esprits 9 et qu'avait proposé M. Malouet. Mirabeau parla contre la délibération , au grand étonne** ment des royalistes , qui, déjà instruits delà démarche de Mirabeau, ne comprenaient rien à cette nouvelle hostilité; l'arrêté fut rejeté, et la
sait tenir le fait de la reine, car il n'est pas supposable qu'elle eût osé prêter à cette princesse ce qu'elle n'aurait pas dit 9 puîsqu'alors il ne faudrait plus croire un mot de tout ce que contiennent ses mémoires. Madame Gampan rapporte donc «qu'on assurait que, dès les premières «séances de rassemblée, RiiTabeau ayait fait connaître au 9 roi, et plus partioulièremeat à la reine, une partie de »ses proj.ets et ses propositions pour y renoncer. Cet »homme Jouait à .la révolution pour gagner une grande 0 fortune. La reine me dit à celte époque qu'il demandait » une ambassade ; et c'était , si ma mémoire ne me trompe »pas, celle de Constantinople : il fut refusé. »
Demander une ambassade, ei ceUie de ConstaniinopÈe , pour renoncer à ses projets!,,. Encore une fois, il faut que madame Gaaipan mette c«s paroles dans la bouehe de la reine pour cp'on y evoie, carell«» piésentenfe une foule de contracUcUioas avec la> position de Mirabeau , son ambition et se» Tueau El puis^ quels étaient ses proj«ts P Jarmaïs il ne pensa à renrereer la monavcbâe ; s*ii en écouta im moment les ennemis, ce n« fut que très, condition-* Bellement, el eneote pàrcequ'ob l'y ibffçaiil.
cour perdit par là les avantagea qu'elle et ses adhérents en auraient retirés.
La séance du 29 lui offrit une nouvelle occasion de signaler son ressentiment ; il s'agissait toujours de la vérification des pouvoirs , éternel sujet de divisions et de cabales^ parcequ'on y attachait la conservation ou la suppression de la distinction des ordres, suivant qu'elle serait faite en commun ou dans chaque chambre séparée.
Les ministres auraient voulu renvoyer la question à une commission de députés réunis à des membres du conseil , en sorte qu'en cas de difficulté et d'opposition de vues, le roi , par l'organe du garde des sceaux, prononçât en définitive.
Une lettre du foî instruisait l'assemblée de ce dessein ; il pouvait tout concilier.
« J'ai été informé, dit S. M., que les difficultés » qui s'étaient élevées relativement à la vérifica- 9 tion des pouvoirs des membres de l'assemblée • des états -généraux subsistaient encore, malgré »les soins des commissaires choisis- par les trois » ordres pour chercher des moyens de concilia- » tion sur cet objet.
» Je n'ai pu voir sans peine, et même sans in- » quiétude , l'assemblée nationale, que j'ai convo-
» quée pour s'occuper avec moi de la régénéra- » tion de mon royaume , livrée à une inaction » qui , si elle se prolongeait , ferait évanouir les
• espérances que j'ai conçues pour le bonheur » de mon peuple et pour la prospérité de l'état.
» Dans ces circonstances, je désire que les com- » missaires conciliateurs déjà choisis par les trois » ordres reprennent leurs conférences, demain à »six heures, du soir, en présence de mon garde » des sceaux et des commissaires que je réunirai à »lui, afin d'être informé particulièrement des
• ouvertures de conciliation qui seront faites, et » de pouvoir contribuer directement à une har-
• monie si désirable et si instante. • Signé Louis. Versailles, 29 mai 1789. .
On pouvait s'attendre à quelque heureux effet de cette lettre paternelle émanée du roi ; mais Mirabeau avait son injure à venger : un premier succès contre les ministres ne lui suffisait pas , il lui en fallait un second. « Comment fermer les ».yeux , messieurs , dit-il à l'assemblée , sur les cir- » constances où la lettre du roi nous a été remise? > il est impossible de ne pas distinguer les motifs i de ceux qui l'ont provoquée , du sentiment de » s<5n auguste auteur.
» La lettre du roi nous a été remise sans que » nous ayons donné le plus léger prétexte à l'in-
SUR MIRABEAU. 2n5
» terventîon de l'autorité ; et , si nous voulons ap- » précier cette observation à sa juste valeur , ne » soyons pas dupes des mots. iJn médiateur tel » que le roi ne peut jamais laisser une véritable » liberté aux partis qu'il désire concilier. La ma* » jesté du trône suffirait seule pour la leur ravir ; » et qui ne sent combien non est difficile à profé- » rer devant celui qui a dit si long-temps , sans » discussion et sans partage , je veux? Qui ne sait «que le despotisme de l'amour est bien plus «puissant encore que celui de l'autorité?
• Nous n'avons pas donné le plus léger pré- » texte à son intervention , et elle paraît au mo- » ment où deux ordres sont en négociation avec » le troisième ( je me sers du mot ridicule que
• l'usage a consacré ) ; au moment où l'un de j»ces ordres est principalement entraîné par le » parti populaire' , c'est-à-dire celui de la justice »et des principes. C'est au milieu de la délibé-
• ration de l'ordre du clergé , après les concilia- »bules, je parle des assemblées nocturnes du » haut clergé , que la notoriété publique nous a » dénoncées , que les lettres du roi sont remises
* La majorité du clergé^ composée en grande partie des curés 9 délibérait de se-réunir dans la salle commune, et j passa en effet.
in. ï8
» aux divers ordres ; qu elles arrêtent les délibéra* » tionsy suspendent toute négociation ultérieure , » aiguisent la méfiance, et enflamment les jalou- » sies réciproques.
» Enfin le message du roi reconnaît des ordres » comme constituants , à l'instant même où Ton » nous parle des moyens de nous concilier pour » nous constituer en commun. Je dis le message » du roi , parcequ'il ne paraît pas prouvé qu'on 9 ait pu prendre les ordres de sa majesté sur cette ;» démarche singulière. . . Mais aussi qui croira » que la noblesse, malgré ses formes impétueuses » et tranchantes , eût osé , sur l'invitation du mo- » narque à se concilier , agir comme constituée , » et croire que le déclarer c'était s'y conformer , » s'il eut été manifeste que le roi ne la regardait » pas comme telle ?
» Voilà les principales circonstances qui ont pré- » cédé et accompagné la lettre du roi. Certes elles » sont alarmantes , et cette lettre elle-même , où « se trouvent plusieurs expressions rertiplies de « sagesse et de bonté , plusieurs paroles vraiment » civiques, qu'il est bon de consacrer ; cette lettre » ne peut nous laisser sans inquiétude que grâce *à la ferme persuasion où nous sommes que » le roi est personnellement le premier ami du » peuple, comme le plus puissant auxiliaire de la
SUR MIRABEAU. 2i5
«justice et de la vérité; autrement Vintention^ qui » succède au désir ^ et surtout la déclaration plu- »tôt que l'ordre de contribuer directement à l'ac- » card des ordres^ ne permettrait à aucun homme » de bonne foi , qui connaît les choses et le pays, » de douter que l'on ne veuille nous conduire à »un jugement prononcé par une commission...
«Qu'est-ce donc que tout ceci? Un effort de » courage , de patience et de bonté de la part du » roi , mais en même temps un piège dressé par »la main de ceux qui lui ont rendu un compte n inexact de la situation des esprits et des choses , » un piège en tous sens , un piège ourdi de la 9 main des druides. »
Mirabeau, poursuivant sur ce ton et avec l'assurance oratoire qu'il mettait dans dé pareils débats , conclut à ce qu'on refusât d'adhérer à la formation d'une commission pour la vérification des pouvoirs , et qu'on passât à l'ordre du jour sur le message du trône. L'assemblée en conséquence ne prit aucune délibération.
On a beaucoup écrit sur ou contre M. Necker ; lui-même, dans deux ouvrages connus , a rendu compte de son administration , mais en aucun endroit on ne trouve relevée la faute grave qu'il commit en dédaignant Mirabeau*; il eût peutêtre prévenu de grands malheurs par une con-
duite diflférente. Il voulatt établir deux chambres^ et balander ainsi l'inxinense influence des communes par une haute aristocratie constitution-^ nelle '; qui mieux que Mirabeau pouvait faciliter l'exécution d'un pareil dessein ? Mais l'orgueil ou la basse jalousie , tous les deux peut-être, lui fermèrent les yeux; il leur sacrifia l'intérêt de i'état, et, dans tous les cas, l'avantage de mettre du côté du gouvernement un homme propre à en ranimer les ressorts et à donner un nouveau nerf à son mouvement.
Long-temps encore nous verrons dans l'assemblée l'eflFet caché de cette vengeance secrète et du juste ressentiment que le redoutable député conservait contre le ministre dédaigneux.
A mesure que les séances prenaient de l'importance et offraient des sujets intéressants, Mirabeau donnait de nouvelles preuves de ses études profondes en politique et en législation.
Il s'agissait , dans celle du 1 5 juin , de savoir quel nom porterait l'assemblée : malgré le mauvais état de sa santé, il jeta sur cette question des lumières nouvelles qui fixèrent les idées encore incertaines du plus grand nombre de ses collègues.
" Yoyei son Hyre de la Rés^olution française , tom. I.
«Je n'ai jamais été moins capable qu'aujour* » d'hui, messieurs, de discuter une question aussi » importante et de parler devant vous. Agité de- » puis plusieurs jours d'une fièvre opiniâtre , elle » me tourmente dans ce moment même; je sollicite » donc une grande indulgence pour ce que je vais » dire. Si mon âme parle à votre âme , vos forces «suppléeront à mes forces ; mais j'ose vous de- » mander en même temps une grande attention » pour la série des résolutions que j'aurai à vous » offrir ; long-temps méditées , rédigées dans un » moment plus favorable , je les soumets à votre » sagesse dans le peu de mots que je vais bal- »butier. »
Ce début fut* suivi de l'exposé de ce que le tiers-état avait fait depuis l'ouverture de l'assemblée , et des obstacles que le clergé et la noblesse avaient mis à ses travaux ; il né veut pas les retracer, dans la crainte de porter les esprits à des résolutions extrêmes. « Il me serait facile , messieurs , » dit-il , par un discours véhément , d'exciter votre j» indignation ; vos droits sont si évidents , vos » réclamations sont si simples , et les procédés
• des deux ordres si manifestement irréguliers, » leiffs principes tellement insoutenables , que »le parallèle en serait au-dessus de l'attente
• publique. .. Toutes les voies de douceur sont
» épuisées , toutes les conférences sont finies , il » ne nous reste que des partis décisifs et peutn être extrêmes ? Extrêmes ! oh ! non , messieurs , »la justice et la yérité sont toujours dans un » sage milieu. Les partis extrêmes ne sont ja- » mais que les dernières ressources du désespoir ; »et qui donc pourrait réduire le peuple fran- »çais dans une telle situation?... Il faut nous » constituer , nous en sommes d'accord ; mais » comment ? sous quelle forme ? sous quelle dé- 9 nomination? •
Parcourant les différentes propositions faites sur cette question , il s'attache à réfuter celle de l'abbé Sieyes , qui voulait que les communes se constituassent sous le titre à^assemblée des représentants connus et vérifiés de la nation française ; puis il ajoute :
c Nous ne pouvons non plus nous constituer »en états -généraux ; le mot serait impropre, » vous l'avez senti : il suppose trois ordres , trois » états , et certes ces trois ordres ne sont pas «ici.
• Nous proposerait'On une autre dénomina- » tion après celle d'états-généraux, je demanderai, » aurez-vous la sanction du roi , et pouvez-vous » vous en passer ? L'autorité du monarque peut- »elle sommeiller un instant? ne faut-il pas qu'il
«concoure à votre décret, ne fôt-ce que pour » en être lié ? Et quand on nierait , contre tous les ♦> principes , que sa sanction fût nécessaire pour 9 rendre obligatoire tout acte intérieur de cette «assemblée, accordera-t-il aux décrets subsé- » quents une sanction dont on avoue qu'il est » impossible de se passer , lorsqu'ils émaneront » d'un mode de constitution qu'il ne voudra pas » reconnaître ?
> Étes-vous sûrs d'être approuvés de vos com- » mettants ? N'allez pas croire que le peuple s'in- » téresse aux discussions métaphysiques qui sont » agitées ici : elles ont plus d'importance qu'on » ne leur en donnera sans doute ; elles sont le dé- » veloppement et la conséquence du principe de » la représentation nationale , base de toute con- » stitution. Mais le peuple est trop loin encore I» de connaître le système de ses droits et la saine » théorie de la liberté. Le peuple veut des soula- » gements , parcequ'il n'a plus de force pour souf- »frir ; le peuple secoue l'oppression, parcequ'il » ne peut plus respirer sous l'horrible faix dont » on l'accable ; mais il demande seulement de ne » payer que ce qu'il peut , et de porter paisible- » ment sa misère. Sans doute nous devons avoir «des vues plus élevées, et former des vœux plus » dignes d'hommes qui aspirent à la liberté; mais
a8o MÉMOIRES
A il faut s'accommoder aux circonstances , et se » servir des instruments que le sort nous a con-
• fiés. Ce n'est qu'alors que vos opérations tou- » cheront directement aux premiers intérêts des
• contribuables, des classes les plus utiles et les '«plus infortunées; que vous pourrez compter » sur leur appui ; que vous seriez investis de l'ir- »résistible puissance de l'opinion publique, de » la confiance, du dévouement illimité du peuple. » Jusque là , il est trop aisé de le diviser par des 9 secours passagers, des dons éphémères, des acsensations forcenées, des machinations ourdies ide la main des courtisans; il est trop facile »de l'engager à vendre la constitution pour du 3» pain. »
Développant ces considérations, et y en ajoutant de nouvelles , l'orateur finit en disant : « Ne » cherchons donc pas pour notre assemblée un » titre qui effraie ' ; cherchons-en uû qu'on ne » puisse nous contester , qui , plus doux et non 9 moins imposant dans sa plénitude , convienne » à tous les temps , soit susceptible de tous les
• développements, et puisse au besoin servir de » lance comme d'aide aux droits et aux principes » nationaux ; telle est , à mon sens , la formule
■ Il fait allusion à celui que proposait l'abbé Sîeyes.
» suivante : Représentants du peuple français. » Le ressentiment de Mirabeau contre le ministre ne lui faisait point oublier , comme on voit, ce qu'il devait au trône ; il en défend ici les prérogatives avec force et perspicacité ; mais il y soutient en même temps les droits du peuple , dont il fait ressortir la pénible situation avec beaucoup d'effet. Il se concilia tous les esprits ; il fut éloquent et persuasif; on l'écôuta avec d'autant plus d'attention , qu'on voyait les efforts qu'il faisait pour surmonter la faiblesse de son organe dans ce moment de maladie. Cependant , malgré les applaudissements qu'il reçut, sa proposition ne fut point adoptée, et le titre à' assemblée nationale l'emporta , et non sans raison : sa simplicité , sa clarté , sa brièveté , le grand caractère q!j:'il conciliait aux députés, lui méritaient à bon droit la préférence *.
Si Mirabeau donnait une idée avantageuse de ses talents oratoires, et confirmait l'idée qu'on en avait par ses discours à la tribune , il montra bientôt aussi que son caractère et sa force morale pouvaient figurer dans les plus orageuses circonstances ; la fameuse séance du 23 juin en offrit bientôt une preuve. Nous avons be-
' 1 5 juin 1 789.
soin d'en connaître les causes et les antécédents.
Les divisions qui régnaient parmi les députés, les retards que l'épineuse question de la vérification des pouvoirs avait apportés à leurs travaux, étaient loin de déplaire à tout le monde; ceux qui se repentaient de la convocation des états-généraux , qui en craignaient les suites , étaient bien aises de trouver dans un aussi étrange début des motifs de décrier l'assemblée et de la congédier s'il eût été possible.
Cette disposition d'esprit régnait à la cour et dans un grand nombre de familles puissantes , et chacune d'elles cherchait à la répandre par son influence, ses moyens de séduction et son crédit.
C'était en quelque sorte dans la maison de madame de Polignac qu'était le centre de ces mouvements, le lieu de rendez -vous et de réunion de ceux qui n'épousaient point les opinions du jour. La plus grande partie de la noblesse, le haut clergé , partageaient cette opposition , et formaient un parti puissant cçntraîre à l'assemblée nationale. On y recueillait les nobles de province, on leur faisait des promesses, on leur prodiguait les caresses, et il n'était pas une grande maison de Versailles où ils n'eussent un accès facile et ne trouvassent des égards qui flattaient leur amour-propre et les attachaient
au parti anii- populaire. La lutte qui dura si long-temps germait dans ces réunions ; et ses racines ont été si profondes , que vingt-cinq ans de combat n'ont pu la détruire entièrement. Chaque réunion avait sa nuance d'opinion , mais les plus nombreuses étaient pour l'aristocratie.
« Beaucoup de femmes , dit le marquis de Fer-
» ri ères, jouèrent un rôle remarquable dans les
» commencements dé l'assemblée ; elles y appor-
» tèrent la teinte de leur caractère. Elles traitaient
«une révolution qui allait décider du sort de la
«France comme elles auraient fait une intri-
» gue dont le but aurait été de déplacer un mi-
» nistre ou d'avancer un amant. Assises à leur
» toilette , plongées dans la mollesse , elles s'occu-
» paient d'affaires avec leur légèreté ordinaire ;
«elles parlaient des événements dont on était
» menacé , comme d'une chose curieuse et qui
» devait leur faire jouer un rqle. La galanterie
» fut mise en jeu par elles , mais plus malheur
» reusement que dans les guerres de la fronde
» et même de la ligue. Ces dames avaient pour
» amants des membres de l'assemblée , et à cet
«égard elles ^ avaient leurs choix différemment.
» placés ; les unes parmi les membres de la mi-
»> norité de la noblesse qui avait voté pour la réu-
«nion des ordres, les autres parmi ceux qni
• montraient la plus violente résistance aux pré- 9 tentions du tiers-état.
» Madame de Staël était en quelque sorte le 9 centre du parti opposé : jeune alors, d'un physi- »que peu distingué, mais née avec beaucoup » d'esprit, des sens très actifs, une imagination » vive , un grand amour de la célébrité , elle fai-
• sait mouvoir les femmes qui comme elle étaient » attachées à la révolution. On la trouvait partout, » au salon , au boudoir, à Versailles , toujours » agissante et infatigable ' . Mesdames de Luines,
• d'Aiguillon, de Lameth, de Castellane, de »Tessé, de Coigny , ^avaient chacune leur era- 9 ploi ; elles donnaient des dîners , assistaient » régulièrement aux séances de l'assemblée , cajo- » laient les .députés patriotes , commandaient des i brochures, échauffaient les tièdes , soutenaient » les chancelants.
. ' Madame de Staël , auteur de plusieurs ouvrages estimés , parmi lesquels ses Considérations sur la révolution tiennent le premier rang, a été jugée avec la légèreté et la partialité, tout à la fois ^ de l'exclusive admiration et de l'esprit de parti. Ses détracteurs en ont fait un être impossible j par les absurdités contradictoires qu'ils en ont dites. La postérité placera ses principaux étrits au nombre de ceux qui honorent la littérature et qu'a enfantés l'amour de la liberté et de l'humanité. Le goût outré de madame de Staël pour les conceptions sentimentales ne
Mirabeau était un autre centre de mouvements et de projets politiques ; il ne perdait aucune occasion de faire prévaloir les intérêts de l'assemblée, et 9 sr'il ménageait ceux du trône, ilfei'en donnait pas moins carrière à ses objurgations contre la cour et les ministres. Il recevait chez lui tous ceux que la révolution intéressait ; c'est à lui qu'on s'adressait pour se diriger et faire agir les autres. Il avait une société régulièrement composée d'hommes de lettres et de membres des districts de Paris. Caniille-Desmoulins, Sallaville, Cerutti, écrivaient pour lui ; le premier fut un de ses plus ardents émissaires au 14 juillet, et l'on sait que c'est à son audace qu'est due la première étincelle qui fit naître l'insurrection parisienne.
De leur côté les partisans de la noblesse , conduits en partie par MM. d'Esprémenil , Bouthil-
prouve que l'excès d'une organisation sensible et mobile ; sa conduite privée la regarde seule , et sur ce point rien n'est moins certain que ce que la haine des beaux esprits et des coquettes en a pu dire. On a reproché à madame de Staël d'avoir trop préconisé son père ; on aurait dû l'en louer : on aurait dû aussi priser davantage l'honorable refus qu'elle^ fit de louer Bonaparte, non parceque c'était Bonaparte , mais parcequ'il fut le meurtrier de la liberté française, et pour long-temps. Madame de Staël est morte le 14 juillet 1817.
liery Laqueille , se réunissaient dans des maisons connues pour professer les mêmes principes qu'eux. Ils formèrent aussi un club dont la conduite irrégulière et mal ordonnée rendit inutile la courte durée. L'immobilité et la fermeté des communes déconcertaient toutes les mesures tendantes à faire triompher les nobles et les ennemis de l'assemblée nationale.
Tels étaient à peu près les éléments d'agitations, d'intrigues et de sentiments divers qu'offrait Versailles aux deux partis qui divisaient les esprits, lorsqu'on suggéra au roi la démarche de manifester sa volonté aux députés , et d'en venir à une fin prochaine de la tenue des états-généraux.
Pour parvenir à ce but , il était nécessaire d'éloigner le roi de Versailles, de le séparer de M. Necker et des ministres qui lui étaient attachés. On arrangea un voyage de Marly : la mort du jeune dauphin * servit de motif; là on s'empara de l'esprit du moparque , on lui remontra qu'il était temps d'arrêter les entreprises inouïes du tiers-état ; que sans cela bientôt il ne lui resterait plus que le nom de roi. Le cardinal de la Rochefoucauld et l'archevêque de Paris coururent se jeter à ses pieds, et le supplièrent d'em-
' Louis-XaTier-Joseph-Fraoçoi» ; il était né à Versailles le aa octobre 1 78 1 .
pêcher la ruine du clei^é et de protéger 1^ religion. La reine et le comte d'Artois se joignirent au garde des sceaux, Barentin. On persuada au roi qu'il était aisé dei contenter le peuple ; qu'il suffisait d'une déclaration propre à remplir le vœu des cahiers ; que la noblesse et le haut clergé l'accepteraient avec reconnaissance '.
Tout ayant été définitivement concerté, un ordre du roi , proclamé dans Versailles , annonça une séance royale des états-généraux pour le 22 juin ; celles de l'assemblée furent suspendues jusqu'à ce moment , sous prétexté de travaux à faire à la salle. On comptait par là empêcher le tiers - état de se rassembler ; c'était mal connaître la disposition des députés, et placer le roi dans un embarras d'où il ne se tirerait que par la violence, moyen prompt, mais dont les suites ne peuvent jamais être prévues. La séance qui avait été indiquée pour le 22 fut remise au lendemain. Ce délai tenait à une intrigue de cour. M. Necker avait voulu se donner un jour de plus pour faire quelques changements au projet de déclaration; il savait de plus que son Renvoi avait été demandé, et employa ce temps à déjouer ses adversaires. Le 2 2 , nouvelles proclamations
' Mémoires du marquis de Ferrieres, tom. I.
des hérauts d'armes , pour annoncer que la séance royale se tiendrait le lendemain. Le refus de l'entrée de la salle fut maintenu , et l'assemblée , qui s'était tenue la veille au jeu de paume , se réunit le 22 dans Féglise de Saint-Louis, dont le curé, nommé Jacob, quoique fort attaché à la cour, ne crut pas devoir exclure les membres de l'assemblée qui s'y présentèrent ; ils y prirent des arrêtés auxquels la cour ne s'attendait pas.
Le roi revînt de Marly ce même jour; M. Necker s'empressa de lui soumettre les changements qu'il proposait : mais son autorité au conseil fut éclipsée par la présence du comte d'Artois, des princes de Condé et de Conti , qui trouvèrent la première déclaration conforme aux droits de la monarchie et aux intérêts des peuples *. La séance des états-généraux s'ouvrit le aS: M. Necker refusa de s'y trouver, parceque, comme il le dit lui-même; les conseils de sa majesté ayant
^ Gela pouyait être jasqa'à ud certaia point : mais quelle garantie offrait-on au peuple et à la monarchie contre J'ambition , les erreurs ou les yengeances ministérielles ? Ne yenait-on pas deyoir un premier ministre, l'archeyêque de Toulouse, bouleyerser le royaume, jeter la diyision et la discorde, le discrédit et la ruine dans toutes les classes de la société, le faire impunément, couyrir ces actes insensés de l'autorité du roi ?
donné un autre sens et un autre objet à la déclaration , n'ayant tenu aucun compte des additions ou changements qu'il y avait faits, il ne voulut pas prendre sur lui le blâme de la mauvaise impression qu'elle devait produire dans l'assemblée.
« La séance royale , dit le marquis de Ferrières, » offrit l'appareil d'un lit de justice : des Suisses » et des gardes-du-c'orps environnaient la salle. » La déclaration ne contenta personne ; on y fit
> parler le roi plutôt en despote qui commande
> qu'en monarque qui s'occupe avec les repré- B sentants du peuple des intérêts d'une grande » nation '. »
Après que M. Barentin, garde des sceaux,
* «Uoe garde nombreuse entoure la salle, on établit des »barriëres, et, dans un moment où tout devait inspirer la D confiance, on ne songe qu*ù imprimer la terreur. On » rouvre la porte de la salle aux représentants de la nation , «mais elle est sévèrement interdite au public; le roi paraît r »on observe un morne silence; il ne reçoit point ce tribut «accoutumé de vœux et d'bommages qui lui annonce le » contentement de son peuple , et qu'il obtiendra toutes les nfois que de perfides conseils n'égareront pas sa sagesse. B A quel point ne faut-il pas qu'elle ait été trompée, pour 0 adopter des formes aussi despotiques , après avoir solennnellement abjuré le despotisme!» iZ* Lettre de Mirabeau à ses commettants.
ni. 1 9
eut fait lecture de la déclaration , le roi reprit la parole et dit :
« Vous venez, messieurs, d'entendre le résultat 9 de mes dispositions et de mes vues ; elles sont
• conformes au vif désir que j'ai d'opérer le bien » public : et si, par une fatalité loin de ma pen- » sée , vous m'abandonniez dans une si belle en- » treprise , seul je ferai le bien de mes peuples , » seul je me considérerai comme leur véritable •représentant; et connaissant vos cahiers , con- » naissant l'accord parfait entre le vœu le plus « général de la nation , et mes intentions bien- » faisantes , j'aurai toute la confiance que doit » inspirer une aussi rare harmonie , et je mar,-
• cherai vers le but auquel je dois atteindre
»avec tout le courage et la fermeté qu'il doit » m'înspirer.
, » Je vous ordonne, messieurs , de vous sépa- »rer tout de suite, et de vous rendre demain
• matin chacun dans vos chambres affectées à » votre ordre , pour y reprendre vos séances ; » j'ordonne en conséquence au grand-maitre des » cérémonies de faire préparer les salles. »
En finissant ces mots le roi se leva et sortit. Il fut suivi des députés de la noblesse , et d'une partie de ceux du clergé; l'autre continua de siéger avec le tiers - état , qui resta
immobile , observant un morne silence. L'assemblée était dans cette situation depuis un quart 'd'heure , lorsque les ministres , ne voyant point qu'elle obéît aux ordres du Toi , ainsi qu'ils l'avaient espéré , envoyèrent le maître des cérémonies pour demander à son président s'il les avait bien entendus. L'assemblée paraissait ébranlée , et il est probable que si M. Bailly eût levé la séance , le très grand nombre des députés seraient sortis ; mais , ayant répondu à M. de Brézé que c'était à l'assemblée qu'il fallait qu'il s'adressât pour rappeler les ordres du roi , Mirabeau saisit avec une habileté admirable cet instant pour raffermir les esprits , et inspirer aux députés une résolution qui commençait à en abandonner le plus grand nombre.
« Les communes de France , dit-il du ton le » plus fier , le plus imposant et le plus assuré , » ont résolu de délibérer : nous avons entendu * les intentions qu'on a suggérées au roi ; et vous , » monsieur , s'adressant au grand-maître , qui ne » sauriez être son organe auprès de l'assemblée » nationale; vous qui n'avez ici ni place, ni^ p voix , ni droit de parler , vous n'êtes pas fait » pour nous rappeler son discours ; allez dire »à votre maître que nous sommes ici par la » volonté du peuple , et qu'on ne nous en arra-
» chera que par la puissance des baïonnettes '. » U n'en fallut pas davantage pour relever les courages : l'assemblée fut électrisée , et tous les députés, partageant l'opinion de l'orateur, s'écrièrent 9 Tel est le vœu de l'assemblée !
Ainsi, par la force du caractère d'un seul homme , par une audace habilement placée , la volonté du roi fut détruite , le recouvrement de sa puissance devint impossible; les tentatives qu'on lui fera faire pour la reprendre n'aboutiront qu'à la faire entièrement disparaître : on dirait que la vigueur de Mirabeau était passée de l'assemblée nationale dans l'esprit de tous les Français, Ce trait dut prouver à la cour et aux mi-
^ En rendant compte de cette séance et de son discours dans ses Lettres à ses commettants ^ Mirabeau adoucit un peu son rôle; on dirait qu'il voulait garder des ménagements.: les phrases qu'il raplj[>orte sont un peu différentes, les termes sont moins violents que ceux dont il se servit ; on n'y trouve pas le terme à* assemblée nationale, qu'il employa; il y a substitué états-généraux , locution moins hardie pour le moment ; on n'y trouve pas non plus l'apostrophe sanglante , Allez dire à votre mcâtre , mais une phrase beaucoup plus radoucie, où le roi n'est ni directement ni indirectement indiqué. Ses Lettres allant dans les provinces , il aurait peut-être craint d*y déplaire par cette apostrophe ; ne point la rapporter lui-même , c'était en quelque sorte la désavouer: elle est pourtant réelle.
SUR MIRABEAU. 2g5
nistres. de quel appui ils s'étaient privés par leur éloigneinent hostile pour un pareil homme. Mais des ministres peuvent-ils faire de pareilles réflexions ? L'orgueil , la suffisance , l'intervention de la force armée, sur laquelle ceux-ci comptaient , les égarèrent au point de perdre la monarchie par les moyens mêmes que, dans leur aveuglement , ils employèrent pour la conserver. M. de Brézé alla rendre compte au roi de ce qui venait de se passer. Le sage monarque , à bon droit mécontent du rôle qu'on lui avait fait jouer , répondit au grand-maître : « Eh bien ! » si messieurs du tiers-état ne veulent pas quitter » la salle , il n'y a qu'à les y laisser ". » N'osant donc employer la force , on eut recours à un moyen puéril. On envoya une trentaine d'ouvriers, armés de marteaux, sous prétexte de remettre la salle dans son ancien état , qui , détendant et retendant les tapisseries , démontant les boiseries , cognaient et recognaient. On pensait qu'un tel bruit et la confusion d'un pareil déménagement forceraient les députés à lever la séance ; il en fut autrement, ils demeurèrent impassibles : ils décrétèrent qu'ils persistaient dans leurs arrêtés ; ^Is furent entièrement ras-
' Mémoires du marguis deFerrihres, tom. I, pag. 55.
sures par ce mot de l'abbé Sieyes : « Messieurs , » vous êtes aujourd'hui ce que vous étiez hier ; » délibérons. »
Mirabeau , qui y plus que les autres , avait à craindre les vengeances de la cour, sentit la nécessité de mettre les députés à l'abri de toute atteinte portée à leur liberté ; il proposa et fit adopter un décret portant t que . la personne »de chaque député est inviolable; que tous in- 9 dividus , toutes corporations , tribunaux ou » commissions qui oseraient , pendant ou après » la présente session , poursuivre , rechercher , » arrêter ou faire arrêter , détenir ou faire dé- » tenir un député, pour raison d'aucune pro- » position, avis, opinion ou discours par lui » faits aux états-généraux ; de même que toutes • personnes qui prêteraient leur ministère à » aucun desdits attentats , sont infâmes , traîtres «envers la nation, et coupables de crime cavpital. »
L'assemblée , pour donner force et soutien à cette mesure , ajouta , sur la dejnande expresse de Mirabeau , que , dans les cas qu'elle venait de déterminer , elle prendra toutes les mesures nécessaires pour faire rechercher , poursuivre et punir ceux qui en seraient les auteurs , instigateurs ou exécuteurs.
Les grands , les ministres , lés conseillers de la cour , témoins de pareilles résolutions , restèrent d'abord frappés d'étonnement , mais bientôt crurent y voir une nécessité ou un prétexte de forcer le roi à recourir à la violence ; cet instant leur paraissait peu éloigné.
La déclaration du 2 3 était l'objet de l'attention générale ; si elle ôtait beaucoup à la noblesse , elle ôtait encore davantage à ses ennemis ; elle x^onservait aux nobles le droit de faire dans l'état un ordre distinct : cette prérogative , plus apparente qu'utile , les consolait des sacrifices réels qu'on exigeait deux. Les députés de la noblesse se rendirent au château ; le duc de Luxembourg , leur président , les mena chez M. le comte d'Artois. Ce prince, d'un caractère ouvert, les reçut avec sa politesse et ses manières accoutumées. On proposa de monter chez la reine; c'était flatter ce prince, qui eut toujours pour sa belle-sœur les plus tendres et les plus respectueux sentiments. La reine sortit dans la salle du jeu ; elle tenait Madame par la main et portait le jeune dauphin sur son bras : elle présenta son fils aux députés avec cet air gracieux et touchant qui lui était si naturel et l'embellissait tant dans de pareils moments ; elle leur dit « qu'elle » le donnait à la noblesse, qu'elle lui apprendrait
» à la chérir et à la regarder comme le plus fermes 9 appui du trône. »
Tandis que la noblesse triomphait au château , et partageait l'espoir de la cour de pouvoir dissoudre prochainement les états -généraux, les patriotes ardents ne négligeaient rien pour tirer avantage dé tout ce qui se passait; d'un côté, les partisans de M. Necker, de l'autre , ceux qui regardaient le duc d'Orléans comme leur chef, et suivaient les directions que leur donnait Mirabeau 9 leur servaient de puissants auxiliaires , et marchaient au même but, celui d'opposer une résistance soutenue aux projets dirigés contre l'assemblée.
Mirabeau , qui craignait que les députés , gagnés par l'intrigue, ou effrayés de menaces, ne finissent par mollir ou se ranger du côté de la cour, faisait de fréquents voyages à Paris ; il répandait et accréditait le bruit que le résultat de la députation de la noblesse au roi allait être d'abord de perdre M. Necker, qui avait annoncé sa démission ; qu'il, fallait prévenir ce coup , parceque ce ministre était dans ce moment le seul qui soutint la cause du peuple, à laquelle il était lié. « Nous avons besoin d'énergie et de » force pour soutenir l'assemblée; si le peuple »ne soutient pas nos efforts, toute espérance
SUR MIBfABEAU. ,^ •297
»est vaine. Empêchons le renvoi de Necker '. ^ Une députation vint , au nom de la capitale , solliciter M. Necker de ne pas abandonner la France : on disait tout haut autour de son hôtel ^ à Versailles , que sa retraite perdrait le royaume ^ que les nobles allaient se rendre maîtres et opprimer la nation.
Un jeune homme qujB j'ai déjà nommé, et que la suite fera mieux connaître encore, Camille- Desmoulins fut un des plus actifs agents qu'employa Mirabeau pour jeter l'alarme. D'un extérieur peu agréable, il n'en parvenait pas moins à persuader le peuple par son ton assuré, ses déclamations contre les nobles , et une certaine élocution factieuse très convenable à son rôle ; il seconda puissamment, dans ce moment , les intentions des patriotes, en échauffant la multitude et criant à toute force que M. Necker seul pouvait sauver la France *.
Cette effervescence doima un redoublement d'inquiétude à la cour. La reine envoya chercher
' Lettre à Chamforty 3o juin 1 789.
* Camille -Desmoulins eut l'horrible malheur deyoter la mort de son roi ; lui-même périt sur Téchafaud, où renvoyèrent les tyrans de la FVance , le 5 mai 1 794* Son épouse , jeune 5 belle, courageuse, demanda à partager son sort. Robespierre, avec qui Camille avait étudié au
agSé . MÉMOIRES
M. Necker, et passa dans le cabinet du roi, où il y eut une explication. M. Necker promit de rester. Le peuple s'était porté en foule au château; if le duc du Châtelet fit remarquer au ministre 9 cette multitude répandue dans les cours , et lui » conseilla de se retirer par la terrasse. Non , réu pondit M. Necker, il faut bien me montrer au » peuple si Ton veut le calmer ; et il se rendit à » pied au contrôle général , au milieu des cris de » vive M. Necker ' I »
Ces événements, suivis de beaucoup d'autres, et de nombreuses intrigues , opérèrent enfin la réunion des trois ordres en une seule assemblée, qui bientpt prit un essor rapide. Les conseillers du roi n'en fiirent que plus décidés à faire tête à l'orage, et à opposer la force à la résistance, en un tnot , à dissoudre les états-généraux et faire proclamer la déclaration du â3 juin comme loi constitutionnelle du royaume : conduite qui amena les scènes du i4 juillet, où Mirabeau se montra, tant au dehors qu'au dedans de l'assem-
collège LouÎ8-Ie- Grand, la fit traîner au supplice dix jours après» Elle était fille naturelle de Tabbé Terray, et ce mariage ^ qui eut lieu pendant la révolution, avait valu 6000 livres de rente à Desmoulins.
' Mémoires du marquis de Ferrièrcs , tom. I.
biée , un des plus fermes soutiens de la révolution, et le plus dangereux ennemi du parti contraire. Mais voyons ce qui se passa avant cette époque mémorable.
Prévoyant de bonne heure ce qui devait arriver,, naturellement ouvert , il déguisait peu ses sentiments sur la détermination à prendre dans le cas où les événements forceraient le peuple à recourir au duc d'Orléans pour le mettre à la tête du gouvernement. Soit donc indiscrétion , soit désir de sonder l'opinion publique , ou plutôt tous les deux à la fois , il s'était mis à découvert, et avait laissé percer des preuves , sinon de sa coopération , du moins de son adhésion , à ce qui fut tenté en faveur de ce prince aux deux époques principales qui les ont compromis l'un et l'autre.
Ce qui se passa au 6 octobre, 3i contraire aux intérêts des chefs patriotes et de la révolution , les a portés à &ire disparaître, depuis lors, les traces de leur première intention ; ils ont nié les faits et jeté du doute sur ce qui n'en paraissait souffrir aucun. Mais les antécédents , les propos, les démarches , des aveux indiscrets, antérieurs à cet événement , ont fait cesser toute incertitude, et prouvé que Mirabeau regardait comme une chance possible et désirable que, dans^le commencement de la lutte, le duc d'Or-
5oo MÉMOIRES
léans parvînt an trône, ou, au moins, à partager le pouvoir souverain sous un titre qui lui en donnât la puissance.
La véracité , l'honnêteté , les principes d'une sage liberté, professés par Mounier, sont connus : son témoignage est dçnc une preuve prépondérante dans le récit des faits dont il fut le témoin. On tient de lai , et de plusieurs députés contemporains , des particularités qui justifient ce qu'on vient de lire , et qui font voir que Mirabeau ne fut point étranger aux projets de ceux qui auraient désiré voir Louis-Philippe d'Orléans près ou sur le trône.
« Pendant que Paris était environné de troupes, » dit Mounier', le comte de Mirabeau, étant avec » M. du Roverai , de Genève , dans la cour des » Menus , à Versailles , aborda MM. Bergasse , de » La Fayette , Duport et moi ". Il nous pria de » passer avec lui dans l'un des bureaux ; il nous • fit part de la résolution où il était d'engager » l'assemblée à demander l'éloignement des trou- » pes. Il n'était point encore question de la ma- » nière dont devait être rédigée l'adresse au roi » sur cet objet : nous fumes tous de son avis. M. le
' Appel au tribunal de V opinion pubUque, Genèye, 1790. ' a juillet 1789.
SUR MIRABEAU. 3oi
» marquis de La Fayette sortit ensuite, les autres «continuèrent leur entretien. Le comte de Mira- » beau , après avoir parlé de la nécessité de mettre » obstacle aux projets que pouvait avoir la cour, » nous tint le discours suivant :
« J'ai rencontré hier M. le duc d'Orléans, à qui » j'ai dit : Monseigneur j vous ne pouvez pas nier que » nous ne puissions avoir bientôt Louis XVII au 9 lieu de Louis XVI ; et si cela n'était pas ainsi, 9 vous seriez au moins lieutenant-général du royau- » me. Le duc d'Orléans m'a répondu , messieurs , • des choses fort aimables,»
«Je réfléchis sur ces expressions du comte de » Mirabeau , et lorsque le roi eut répondu qu'il » n'avait jamais eu le dessein de nuire à la liberté »de l'assemblée, et que, s'il lui restait sur la 9 présence des troupes les moindres inquiétudes , » il offrait de les transférer à Soissôns , je résolus »de combattre toute nouvelle proposition sur » ce sujet. Je fis part de ina résolution à beaucoup .9 de députés. Le comte de Mirabeau, qui avait fait »de vains efforts pour empêcher qu'on ne fut » satisfait de la réponse du roi ', ne perdit point » l'espérance de rengager le combat ; il travaillait
^ Ce que Mounier dit ici s'expliquera plus loin , lors de Tadresse pour le renvoi des troupes.
3o2 MÉMOIRES
» à une seconde adresse '. Il me fit appeler dans » un des bureaux , où je le trouvai avec MM. Bu- »zot et Robespierre; il s'efforça de me faire » abandonner l'opposition dont j'avais formé le » projet. J'y persistai ; je lui dis que j'étais extrê- «mement alarmé de toutes les manœuvres em- «ployées à Paris pour occasioner une défection » dans les troupes ; que la première adresse pa- • raissait suffire pour prou ver, au gouvernement » qu'on avait les yeux ouverts sur ses desseins ; » qu*une seconde adresse accroîtrait le danger ; » que si, dans cette situation, un prince ambitieux » paraissait au milieu de l'armée , après avoir fait T> distribuer de l'argent et des billets , il pourrait » s'emparer du trône ; il me répondit : Mais ^ bon V homme que vous êtes > Je suis attaché autant que 9V0US à la royauté^ mais qu'importe que nous » ayons Louis XVII au lieu de Louis XVI y et » qu* avons-nous besoin d'un bambin pour nous gouverner ? Je voulus alors prouver combien était «criminel tout ce qui pouvait conduire à un » changement de dynastie ; qu'un pareil change- »ment avait de si terribles conséquences, qu'il
' Pour demander le renvoi des ministres qui araient reiAplacé M. de Montmorin, H. Necker et M. de Saint- Priest.
SUR MIRABEAU. 3o3
» fallait , pour le justifier , qu'un prince se fut D baigné dans le sang dé ses sujets. Mais saoez- » vouSy me dit-il ^ que la manière dont les membres ibdes communes ont été repoussés du lieu de leurs 9 séances^ avant ta déclaration du 25 juin, était un y^acie bien coupable y et qu'il y aurait là un beau n prétexte pour un manifeste? Je répliquai que je » reconnaissais , dans cette mesure , une impru- » dence très blâmable ; qu'avant d'ordonner les » préparatifs pour la séance royale , on aurait »dû prévenir les communes pendant que les • membres étaient assemblés, et ne pas inter- » rompre le cours de l'ajournement ; mais enfin » que si je connaissais un homme qui eût dessein »de profiter des circonstances pour s'emparer » du trône, et que je pusse entrevoir une proba- » bilité de succès , je me ferais un devoir de le » poignarder. Le comte de Mirabeau changea su- »» bitement de ton et de contenance , et tâcha de » me persuader qu'il ne fallait pas prendre litté- » ralement tout ce qu'il avait dit. »
Mounier fut^ un des hommes dont la révolution a fait ressortir les talents politiques. J'en dirai ici un mot. Il était faible , incapable de soutenir de grandes secousses et de fortes contradictions ; honnête homme , ami sincère de la liberté, il s'était montré courageux et éclairé
3o4 MÉMOIRES
dans sa province. Sorti d'une famille peu opulente, et livré dé bonne heure aux études de droit public, il se distingua au barreau et dans la charge déjuge royal de Grenoble en 1783. Renfermé pendant cinq années dans ces fonctions , les événements de 1788 vinrent l'en tirer pour le placer à la, tête de l'insurrection du Dauphiné. Grenoble s'étant soulevée contre la violation de ses droits par un ministère despotique , l'assemblée générale des trois ordres de la province se tint à Vizille, sur la convocation qu'en firent les habitants de Grenoble. On n'y avait aucune idée du droit constitutionnel qui devait en diriger les opérations; l'incertitude, l'hésitation y régnaient sur la marche à suivre : tout-à-coup parut Mounier ; il 's'y montra avec éclat ; les lumières qu'il avait puisées dans la lecture de bons ouvrages sur la législation lui furent d'un grand secours ; il les répandit parmi ses collègues , qui le choisirent à l'unanimité pour secrétaire de rassemblée , que les uns appelèrent séditieuse , les autres légitime , et dont le résultat fut le rétablissement des états du Dauphiné j dont Mounier fut encore nommé secrétaire \ Il en exerçait les fonctions lorsque , le 2 janvier de 1 789 , il fut élu député
' 27 septembre 1788.
SUR MIRABEAU. 3o5
aux états-généraux. Il ne cessa dans ces diverses positions de défendre avec courage et talent les droits de sa province , et de répondre aux protestations des nobles et du clergé, qui les méconnaissaient. Il publia aussi quelques ouvrages en faveur de la liberté constitutionnelle de la France, entre autres des Observations sur les états-généraux et du gouvernement qui convient à la France, où il proposait les deux chambres, dont l'utilité lui paraissait , à bon droit , démontrée par ce qui se passe en Angleterre et aux États- Unis.
Il était président de l'assemblée nationale lorsque les événements des 5 et 6 octobre vinrent l'effrayer et émouvoir sa sensibilité ; il en. fut accablé et ne put résister à d'aussi violentes secousses. Lfe découragement s'empara de lui , sa santé en fut altérée , et du moment qu'il vit l'assemblée transférée à Paris, il la quitta , et vint à Grenoble reprendre ses fonctions de secrétaire de |a commission intermédiaire des états de la province '. Il fit paraître un Exposé justificatif de sa conduite, où toute l'émotion qu'il éprouvait perce à chaque page. Son amour de la liberté , sans s'éteindre , s'affaiblit , et lui qui avait défendu avec tant de
' 1" décembra 1789.
iii. 20
3o6 MÉMOIRES
constance les droits qui en sont inséparables , n'hésita pas , quinze années après , de prendre du service sous l'empire du plus grand ennemi de cette même liberté. Mounier fut nommé préfet dllle-et- Vilaine par Bonaparte en 1802, et conseiller d'état en 1 8o5* On connaît ses nombreux ouvrage^ : son jifpel au tribunal de r opinion publique du rapport de^ Chabroud est une médaille de la révolution, t Le style de Mounier, dit M. Berriat de Saint-Prix , se ressent de la nature des objets qu'il avait à traiter et de la précipitation avec laquelle il a presque toujours été forcé de composer. I^es discussions d'économie politique et de droit public sont peu propres à l'élégance et au choix des expressions. Cependant le style de Mounier a le caractère convenable aux sujets qu'il traite ; mais on y remarque de l'ificorrection et du désordre. Celui de tous ses écrits auquel il a consacré le plus de loisirs , ses Recher" elles sur Cinfuenee de la pkitoeophie , prouve qu'il connaissait sa langue et savait écrire. •»
Entraîné dans l'émigration , il n'y eut que des désagréments : la plupart des hommes qu'il y rencontra, étrangers à tout ce qui s'était dit et fait, aux périls comme aux malheurs de la France, passant une vie oisive et obscure dans les cafés , les antichambres des grands ou les alcôves des
femmes, traitaient avec insolence et mépris ceux qui , comme Mdunier , s'étaient fait connaître par des principes généreux et l'amour de la liberté.
Il n'en fallut pas davantage pour lui faire préférer le règne de Bonaparte à cette situation pénible. Revenu en France , comme je viens de le dire , il y mourut le 26 janvier 1 806 , ,à un âge (47 ans) où sa patrie pouvait en attendre des services. Nous avons vu son fils , le baron Mounier , se montrer digne de lui dans des fonctions délicates , qu'il ne souilla point par la délation , l'iiijustice ou des marques d'une basse obséquiosité.
Le témoignage de Mou nier sur l'opinion qu'on doit prendre des intentions de Mirabeau , n'est pas le seul qu'on puisse citer ; plusieurs indices ont été révélés , qui montrent qu'à mesure que les choses se compliquaient , il se laissait aller à l'espoir que le flot des événements pourrait porter le duc d'Orléans à la première puissance.
En efifet , M. le marquis de Virieu , un des moins exagérés de la majorité de la noblesse, interpellé par le tribunal du Chatelet ' de décla-
' Ce tribunal avait été autorisé à poursuivre et juger les auteurs des crimes des 5 et 6 octobre.
3o8 MEMOIRES
rer sous serment ce qu'il savait des 5 et 6 octobre , inséra dans sa déclaration les faits suivants , faits qu'on ne voit point avoir été détruite dans le rapport de Chabroud sur la procédure dont il est question :
« Je crois , dit ce député , devoir rendre compte » d'une conversation que j'eus avec M. le comte » de Mirabeau le soir du second jour de la discus- » sion qui eut lieu à l'assemblée nationale au sujet » des droits de la branche de Bourbon régnante » en Espagne à la couronne de France, dans le cas » d'extinction de la branche régnante en France ' . » Comme il s'était nettement prononcé dans une » opinion contraire à la mienne '; qu'il paraissait • appuyer avec force celle d'ajourner simplement » la question , ou de la décider en faveur de la » maison d'Orléans, je crus important de chercher » avec lui des tempéraments propres à concilier 3 les esprits sans nuire à l'intérêt national, qui > exigeait, suivant moi , qu'il fut prononcé, sans B délai, soit son ajournement à l'époque où le cas » se présenterait; soit sa décision en faveur de l'Es- 9 pagne, que nous ne pourrions, sans le plus grand » danger , armer contre nous , par une exclusion » décidée dans ce temps de détresse, où la solidité
» i6 septembre 1789.
SUR MIRABEAU. 5og
» de son alliance était notre seul appui .contre les » entreprises de nos rivaux; soit enfin rëfïacement » total de la question, comme si elle n'eût pas été
• élevée. Je crus devoir insister sur différents
• moyens de conciliation; j'appuyai particulière-
• rnent sur ce que rien ne nous engageait à nous »en occuper dans un temps où le plus grand » nombre des têtes existantes dans la famille royale » et leur âge nous mettaient à l'abri de craindre » de long-temps l'ouverture de cette dangereuse » difficulté.
» M. le comte de Mirabeau me répondit qu'elle » n'était peut-être pas aussi éloignée, dans le fait, «qu'elle pouvait le paraître au premier coup » d'oeil ; que l'état pléthorique du roi et celui de n.MonsieuTy qui pouvait abréger leurs jours , fai- » sait à peu près dépendre la question de M. le » dauphin , qui n'était qu'un enfant. Je lui mar- » quai mon étonnement de ce qu'il oubliait M. le » comte d'Artois et ses enfants ; sur quoi il me » répondit que, dans le cas où l'événement se pré- » senterait dïci à un temps peu éloigné , il fallait » avouer qu'on pouvait regarder M. le comte » d'Artois comme fugitif ' , ainsi que ses enfants,
* On sait que ce prince avùit quitté la France le 1 5 juillet précédent avec se6 enfants.
3io MÉMOIRES
• et , d'après ce qui s'était passé , à peu près exlex » pour au moins ou environ dix ans. Cette con- B versation ayant eu lieu dans un couloir, derrière » les colonnes , à la gauche du président, plusieurs » députés s'approchèrent de nous à diverses re- » prises , et furent à portée d'entendre une grande
• partie de notre conversation , qui fut très longue ; »de ce nombre sont MM. le duc d'Havre, le » comte d'Egmont, si je ne me trompe , et le mar- » quis d'Ambly.
• Quelques jours après , me trouvant dans le » vestibule de la salle de l'assemblée, qui donne » sur la rue des Chantier^ , dans le cours de la
• matinée, j'ai eu une no\ivelle conversation avec » le comte de Mirabeau. Nous reparlâmes encore » de M. le duc d'Orléans , et de l'appui qu'il me » paraissait lui donner ; il s'en défendit un peu , »en me soutenant que ce prince avait trop. peu » de caractère et de tenue pour qu'on pût réelle- B ment en faire un chef de parti , et tenter de » grandes entreprises par son moyen ou avec lui ; » et, pour me donner un exemple de sa timidité, )» il me dit, avec nu ton mêlé de dépit et de dédain, B à peu près ces pai^oles : «Sa timidité lui a fait man- » quer de grands succès. On voulait le faire lieu- 9 tenant-général du royaume ; il n'a tenu qu* à lui. » On lui avait fait son thème; on lui fiv ait préparé ce
SUR MIRABEAU. 3ii
» guil avait à dire. C'était à l'époque du 1 4 juillet, » continue M. de Virieu , lorsque la prise de la «Bastille avait jeté la cour dans la terreur et » l'enabarras» Il devait se présenter à la porte du » conseil, s'y faire introduire pendant sa tenue, » se porter pour médiateur entre le roi et la ville » de Paris , et mettre pour condition sa nomina* »tion à cette place importante; mais, au lieu de »cela, parvenu à la porte du conseil, il n'osa » pas y entrer , et se borna , après son issue , » à demander au roi la permission de passer en » Angleterre , si les affaires prenaient une tour- »nure fâcheuse'.»
Quels que fussent donc les projets des ôrléa* nistes , comme on les appelait , et sans adopter les absurdités répandues sur une immense conspi^ ration tramée par leur chef*, il paraît donc hors de doute que Mirabeau avait donné les mains à des intrigues tendantes à ôter au roi sa couron?ne , ou au moins son pouvoir , par l'élévation du duc d'Orléans au premier poste; mais tout porte
' Gent-quarantî^nie déposition de la procédure du Ghâtelet.
^ «Montjoie a écrit une histoire de la Conjuration d*Or- ^léans qui n'est qu*une compilation de faits apocryphes. » Biograpfde moderne de M. Michaud, auteur de la Biographie universelle, etc.
3i3 MÉMOIRES
aussi à croire , et la suite le prouvera ; qu'indifférent sur. le monarque qui régnerait , il eût de préférence favorisé Louis XVI, si de continuelles contradictions , la guerre secrète qu'on lui faisait , et l'éloignement de la cour pour lui , ne l'eussent forcé de se mettre de bonne heure à même de profiter des chances qui pouvaient lui faciliter les moyens de se venger de ses ennemis et de leur mépris. Où est l'homme puissant qui résista jamais à la tentation de faire repentir un ministre ou une cour de l'avoir ofifensé, méconnu ?
On n'ignorait point chez le roi les sentiments qui animaient Mirabeau et ceux du même parti ; on s'épouvantait des suites funestes qu'ils pouvaient avoir, et l'on était embarrassé du parti à prendre pour y couper court. Les débats entre les ordres échauffaient les esprits , et donnaient à Mirabeau de fréquentes occasions de déclamer contre la cour, qui soutenait l'obstination des nobles. On conseilla donc au roi défaire cesser ce sujet de troubles , se réservant , pour un autre instant, des mesures efficaces contre l'assemblée et le parti des communes, qui se fortifiait chaque jour. Dans cette circonstance, le roi écriyife'aux deux premiers ordres que son intention était qu'ils se réunissent dans la salle com-
SUR MIRABEAU. 3i3
mune, afin de s y occuper des objets pour lesquels ils avaient été appelés \
ÏjSl cour avait eu connaissance du projet de Mirabeau , de proposer une violente adresse aux commettants^ sur la conduite des ministres et les obstacles qu'ils opposaient aux travaux de l'assemblée. C'était accroître l'incendie : la démarche du roi le prévint ; l'adresse n'eut pas lieu : mais Mirabeau ne manqua pas de l'insérer dans son journal; de répandre ainsi les inquiétudes , et d'éveiller l'attention des peuples sur les desseins des nobles et des ministres.
Cependant ceux-ci , incertains et flottants, suivant les diverses impressions qu'ils éprouvaient, paraissaient se repentir, et la cour se repentait en effet, de la réunion des ordres en une seule chambre, qui venait de s'opérer dans l'assemblée. Les communes en acquerraient une force irrésistible: on résolut de s'y opposer, et d'employer des moyens violents , s'il n'était pas possible de réussir autrement. Nous allons voir que*, soit ignorance des faits, faiblesse ou illusion, la tentative de ce plrojet fit éclater la dévolution du 1 4 juillet, à laquelle le parti populaire s'était préparé par toutes les voies que l'état des choses
* 27 juia 1789.'
3i4 MÉMOIRES ,
lui ofifrait. Mais c'est du rôle qu'y joua Mirabeau qu'il doit être question ici : on a vu quelles étaient ses (lispositions et son attente probable, de cet événement ; il- y contribua de toute son influence et de celle de ses adbérents.
La cour donc, vers le commencement de juillet, décidée à agir contre ses adversaires, ne doutait point du succès de ses moyens : cependant , elle vit promptement son erreur ; elle n'avait pas cru trouver tant de résistance , et surtout elle ne pensait pas qn^ Paris, accoutumé à être contenu par un lieutenant de police et quelques compagnies de soldats , osât s'engager dans une insurrection aussi imprévue. Les ministre3 , les grands, les princes, ne s'aperce* valent pas des changements survenus dans le peuple , et même dans toutes les classes de la société : la troupe elle-même était ébranlée par l'emploi déplacé qu'on en avait fait contre les rassemblements populaires dans les provinces : on fut obligé de recourir à des régiments étrangers; ce qui annonçait peu de ressource dans la partie militaire.
Mirabeau et ses apais agissaient en secret.; ils pratiquaient les principaux des électeurs de Paris, dont l'assemblée n*était point censée dissoute : ils étaient certains du succès de toute démarche
hardie contre une cour qui, faible, et substituant des défaites à une marche droite et conforme à Tapparenoe, s'aventurait au milieu des événements^ sur la foi d'hommes passionnés et imprudents.
Il fut convenu entre Mirabeau et les principaux chefs du parti populaire , qu'il demanderait le renvoi des troupes qui , sous le commandement du maréchal de Broglie et du baron dç Bezenval, étaient réunies pour contenir Paris , et dissoudre ou soumettre l'assemblée. On a une lettre de lui , écrite à un de ses amis , membre de l'assemblée des électeurs , où il dit ? : « Les » ministres jouent gros jeu: ik compromettent I» la personne du roi ; en menaçant Paris et l'as- » semblée, ils menacent la France. Toute réac- » tion est égale à l'action ; plus la pression sera «grande, plus je prévois que la réaction sera » terrible. Paris ne se laissera pas museler par un » ramas de nobles désespérés de leur sottise; mais »ils en subiront la peine. Le peuple n'a qu'une «ressource, c'est dans une vigoureuse résolution : » vous en connaissez les dispositions ; son sort » est dans ses mains. La liberté ou un dur escla- » vage , telle est l'alternative qu'on lui présente ;
' 5 juillet 1789.
5i6 MÉMOIRES
» aidez-le de vos conseils , de votre puissance ;
» l'orage éclatera sous peu Il est en-
» tendu que je demanderai le renvoi des troupes; «mais tenez -vous prêts à soutenir cette dé- » marche , etc. »
Ce fut dans la séance du 8 juillet quil prit la parole sur cet important objet, et qu'il fit recevoir cette adresse si remarquable par les inquiétudes qu'elle accrut et l'art avec lequel elle fut rédigée. « Messieurs, dit-il, il m'a fallu, pour » nàe décider à interrompre Tordre des motions
• que l'on doit vous soumettre, une conviction «profonde que l'objet dont j'ai demandé la per- » mission de vous entretenir est le plus urgent » de tous les intérêts ; mais si le péril que j'ose » vous dénoncer menace tout à la fois , et la vpaix du royaume, et l'assemblée nationale, et »la sûreté du monarque , vous approuverez mon » zèle. Le peu de moments que j'ai eus pour ras- » sembler mes idées ne me permettra pas sans •» doute de leur donner tout le développement » nécessaire , mais j'en dirai assez pour éveiller
• votre attention, et vos lumières suppléeront à X» mon insuffisance.
• Veuillez, messieurs, vous replacer au mo- » ment où la violation des prisons de l'abbaye » Saint - Germain occasiona votre arrêté du i*'
»de ce mois '. En invoquant la clémence du roi » pour les personnes qui pourraient s'être ren- » dues coupables, l'assemblée décréta que le roi 9 serait supplié de vouloir bien employer ^ poujr le ^rétablissement de l* ordre ^ les moyens infaillibles » de la clémence et de la bonté ^ si naturels à son » cœur y et de sa confiance y que son bon peuple vie- » ritera toujours.
»Le roi, dans sa réponse , a déclaré qu'il trou- » vait cet arrêté fort sage ; il a donné des éloges vaux dispositions, que l'assemblée lui témoignait, » et proféré ces mots remarquables : Tant que » vous me donnerez des marques de votre confiance^ » j'espère que tout ira bien.
» Enfin , messieurs , la lettre du roi à M. l'ar- »chevêque de Paris, en date du a juillet, après » avoir exprimé les intentions paternelles de S. M. » à l'égard des prisonniers dont la liberté suivrait » immédiatement le rétablissement de l'ordre , » annonce quil va prendre des mesures pour rame- » ner l'ordre dans la capitale ^ et qu'il ne doute pas
' Le duc du Châtelét avait fait arrêter au Palais-Royal deux soldats des gardes françaises , et les avait fait mettre à la prison de T Abbaye. Une multitude de jeunes gens «t des hommes du peuple allèrent les délivrer, et les ramenèrent en triomphe au Palais- Royal.
Ji8 MEMOIRES
» que l'asêemblée n'attache la plus grande impor- » tance à leur succès.
» En ne considérant que les expressions de la
• lettre du roi, la première idée qui semblait » detoir s'offrir à l'esprit était le doute erl'in- » quiétude sur la nature de ces mesures , pour » lesquelles il paraissait désirer l'approbation de
• l'assemblée. Aussi, dès ce moment, enssé-je » proposé une motion tendante à ce but , si , en » comparant ces expressions de la lettre du roi «avec la bonté qu'elle respire dans toutes ses » parties , avec les paroles précieuses qu'on nous » a données comme l'expression affectueuse et pa- »> t-ernelle du monarque , Je trouve cet arrêté fort » sage, je n'avais cru apercevoir dans ce parallèle » de nouveaux motifs pour cette confiance , dont » tout Français se fait gloire d'offrîr des témoi- «gnages au chef de la nation.
* Cependant , quelle a été la suite de ces dé- - clarations et de nos ménagements respectueux? » Déjà un grand nombre dé troupes nous envi- » ronnait ; il en est arrivé davantage, il en arrive «chaque jour; elles accourent de toutes parts;
• trente-cinq mille honimes sont déjà répartis ^ entre Paris et Versailles. On en attend vingt » mille ; des trains d'artillerie les suivent ' ; des
* Le baron de Besenyal donne dans ses Mémoires le
» points sont désignés pour les batteries; on » s'assure de toutes les communications ; on in- » tercepte tous les passages : nos chemins , nos 0 ponts, nos promenades, sont changés en postes 3 militaires. Des événements publics, des faits » cachés , des ordres secrets , des contre-ordres » précipités, les préparatifs de la guerre, en un »raot, frappent tous les yeux, et remplissent d'in- » dignation tous les cœurs.
» Ainsi ce n'était point assez que le sanctuaire »de la liberté eût été souillé par des troupes ! ♦ »ce n'était pas assez qu'on eût donné le spectacle • inouï d'une assemblée nationale astreinte à des » consignes militaires et soumise à une force » armée ! ce n'était pas assez qu'on joignît à cet » attentat toutes les inconvenances , tous les man- »ques d'égards, et^ pour trancher le mot, la » grossièreté de la police orientale , il a fallu dé- » ployer tout l'appareil du despotisme et montrer » plus de soldats menaçants à la nation le jour » où le roi lui-même l'a convoquée pour lui de-
» mander des conseils et des secours, qu'une in-
détail du mouyement de ces troupes ^ dont le maréchal de Broglie avait le commandement général. Ainsi les doutes qu'on avait élevés sur leur nontibra et leur destination sont dissipés.
Dvasion de l'ennemi n'en rencontrerait peut- » être, et mille fois plus de moyens qu'on n'en a »pu réunir pour secourir des amis, martyrs de • leur fidélité envers nous; pour remplir nos en- » gagements même les plus sacrés, pour conserver » notre considération politique, et cette alliance »des Hollandais, si précieuse, mais si chère- »ment conquise, et surtout si honteusement » perdue '.
» Messieurs , quand il ne s'agirait ici que de » nous , quand la dignité de l'assemblée nationale » serait seule blessée, il ne serait pas moins con- » venable , juste , nécessaire , important pour le » roi lui-même , que nous fussions traités avec «décence, puisque enfin nous sommes les dépu- »tés de cette même nation qui seule fait sa «gloire, qui seule constitue la splendeur du «trône; de cette nation qui rendra la personne «du roi honorable, à proportion de ce qu'il 0 l'honorera plus lui-même. Puisque c'est à des «hommes libres qu'il veut commander, il est »tenu de faire disparaître ces formes odieuses, «ces procédés insultants, qui persuadent trop » facilement à ceux dont le prince est entouré ,
' Voyez ce qui a été dit âu livre IV de Tinvasion de la Hollande par les troupes prussiennes en 1787.
SUfe MIRABEAU. 32i
»que la majesté royale consiste dans les rap-
• ports avilissants d'un maître à Fesclave, qu'un » roi légitime et chéri doit partqut et en toute » occasion ne se montrer que sous l'aspect des V tyrans inîtés, ou de ces usurpateurs tristement » condamnés à méconnaître le sentiment si doux, Asi honorable de. la confiance.
9 Et qu'on ne dise pas que les circonstances » ont nécessité ces mesures menaçantes; car je vais » démontrer qu'également inutiles et dangereu- » ses , soit au bon ordre , soit à la pacification des » esprits, soit à la sûreté du trône , loin de pou- » voir être regardées comme le fruit d'un sincère » attachement au bien public et à la personne » du monarque , elles ne peuvent servir que des «passions particulières, et couvrir des vues per-
• fides. »
Ici l'éloquent orateur s'attache à prouver ces différents points , puis il ajoute :
« Que les conseillers de ces mesures désas- » treuses nous disent s'ils sont sûrs de conserver »dans sa sévérité la discipHne militaire , de pré- » venir tous les effets de l'éternelle jalousie entre » les troupes nationales et les troupes étrangères ; » de réduire les soldats français à n'être que de «purs automates, à les séparer d'intérêt, de pen- » sées , de sentiments d'avec leurs concitoyens ? m. 2 1
«^ Quelle imprudence dans leur système ^ de les » rapprocher du lieu de nos assemblées , de les «électriser par le contact de la capitale, de les » intéressé: à nos discussions politiques! Non, mal- » gré le dévouement aveugle de l'obéissance mili- » taire, ils n'oublieront pas ce que nous sommes; » ils verront en nous leurs parents , leurs amis , » leur famille occupée de leurs intérêts les pluspré- » cieux ; car ils font partie de cette nation qui nous » a confié le soin de sa liberté , de sa propriété , » de son honneur ; non , de tels hommes , non , » des Français ne feront jamais l'abandon total de » leurs facultés intellectuelles ; ils ne croiront ja- » mais que leur devoir est de frapper sans s'infor- »mer quelles sont les victimes...
-» Enfin , ont-ils prévu , les conseillers de ces » mesures, ont-ils prévu les suites qu'elles en- » traînent pour la sécurité même du trône ? ont-ils » étudié ^ dans l'histoire de tous les peuples , com- T> ment les révolutions ont commencé , comment » elles se sont opérées ? Ont-ils observé par quel » enchaînement funeste de circonstances les es- » prits les plus sages sont jetés hors de toutes les » limites de la modération , et par quelle impul- V sion terrible un peuple enivré se précipite vers » des «xcès dont la première idée l'eût fait fré* »mîr ? Ont-ils lu dans le cœur de notre bon roi ?
» Connaissent-ils avec quelle horreur il regarderait «ceux qui auraient allumé les flambeaux d'une » sédition , d'une révolte peut-être ' ( je le dis eh » frémissant, mais je dois le dire), ceux qui Tex- » poseraient à verser le sang de son peuple , ceux » qui seraient la cause première des rigueurs , » des violences , des supplices dont une foule de » malheureux seraient victimes ?
» Mais, messieurs, le temps presse; je me repro- » che chaque moment que mon discours pourrait
• rayir à^ vos sages délibérations, et j'espère que » ces considérations , plutôt indiquées que pré- » sentées , mais dont l'évidence me paraît irrésisi^tible, suffiront pour fonder la motion que j'ai » l'honneur de vous proposer. ^
» Qu'il soit fait au roi une très humble adresse,
• pour peindre à sa majesté les vives alarmes » qu'inspire à l'assemblée nationale , à son royau- » me , l'abus qu'on s'est permis depuis quelque » temps du nom d'un bon roi , pour faire appro- » cher de la capitale et de cette ville de Versailles »un train d'artillerie, et des corps nombreux
^ La sédition consiste dans Temploi de Ja Tîolence de la part du peuple ou de la troupe pour obtenir quelque chose ; ja révolte a pour objet de méconnaître et renverser l'auiorité ; c'est au moins ainsi que Tentend Mirabeau.
» de troupes , tant étrangères que nationales , » doïit plusieurs se sont déjà cantonnés dans les
• villages voisins, et pour la formation annon- » cée de divers camps aux environs de ces deux » villes.
» Qu'il soit représenté au roi , non seulement » combien ces mesures sont opposées aux inten- » tions bienfaisantes de sa majesté pour le soula- » gement de ses peuples dans cette malheureuse
• circonstance de cherté et de disette des grains ,
» mais encore combien elles sont contraires à la ^ » liberté et à l'honneur de l'assemblée nationale , » propres à altérer , entre le roi et ses peuples , » cette confiance qui fait la gloire et la sûreté dij » monarque, qui seul peut assurer le repos et la
• tranquillité du royaume, prouver enfin à la » nation les fruits inestimables qu'elle attend des
• travaux et du zèle de cette assemblée.
» Que sa majesté soit suppliée très respectueu- » sèment de rassurer ses fidèles sujets , en don- » nanties ordres nécessaires pour la cessation » immédiate de ces mesures également inutiles , » dangereuses et alarmantes , et par le prorapt » renvoi des troupes et du train d'artillerie aux » lieux d'où on les. a tirés*
» Et attendu qu'il peut être convenable, en suite
• des inquiétudes et de l'eflfroi que ces mesures
») ont jetés dans le cœur des peuples, de pourvoir » provisionnellement au maintien du calme et de » la tranquillité , • sa majesté sera suppliée d or- » donneur que , dans les deux villes de Paris et de «Versailles, il soit incessamment levé des gardes » bourgeoises , qui , sous les ordres du roi , sufofiront pleinement à remplir ce but , sans aug- » menter , autour des deux villes , travaillées des » calamités de la disette , le nombre des consom- » mateurs. »
De nombreux applaudissements couvrent ce discours et les propositions de l'orateur; un membre de l'assemblée , M. Biauzat , demande seulement que l'article relatif aux gardes bourgeoises soit supprimé ; il' le fut. Mirabeau est chargé de la rédaction de l'adresse que je vab rapporter. On- la cite comme un modèle de style , de raisonnement , et la preuve la plus forte du grand talent de- Mirabeau dans les affaires d'état.
Adresse au roù
Sire,
« Vous avez invité l'assemblée nationale à vous » témoigner sa confiance : c'était aller au-devant » du plus cher de ses vœux.
«Nous venons déposer dans fe sein de votre » majesté les plus vives alarmes : si nous en «étions l'objet, si nous avions la faiblesse de «craindre pour nous-mêmes, votre bonté daî- » gnerait encore nous rassurer, et même, eii nous «blâmant d'avoir douté de vos intentions, vous ^accueilleriez nos inquiétudes, vous en dissipe- »riez la cause, vous ne laisseriez point d'incer- » thude sur la position de l'assemblée nationale.
» Mais , sire , nous n'implorerons point votre » protection , ce serait offenser votre justice ; »nous avons conçu des craintes, et, nous l'osons . V dire , elles tiennent au patriotisme le plus pur, » à l'intérêt de nos commettants , à la tranquil- »lité publique, au bonheur du monarque chéri » qui , en nous aplanissant la route de la félicité , «mérite bien d'y marcher lui-même sans ob- «staclé.
«Les mouvements de votre cœur, sire, voilà »le vrai salut des Françai^Tlliorsque des troupes » s'avancent de toutes parts , que des camps se » forment autour de nous , que la capitale est in- «vestie^ nous nous demandons avec étonne- » ment : Le roi s'est-il méfié de la fidélité de ses » peuples ? s'il avait pu en douter, n'aurait-il pas » versé dans notre cœur ses chagrins paternels ? «Que veut dire cet appareil menaçant? où sont
9 les ennemis de Fétat et du roi qu'il faut sub- » juguer? où sont les rebelles, les ligueurs qu'il » faut réduire?... Une voix unanime répond dans » la capitale et dans l'étendue du royaume : Nous » chérissons notre roi; nous bénissons le ciel du a don qu'il nous en a fait dans son amour.
• Sire, la religion de votre majesté ne peut »étre surprise que spus le prétexte du bien » public.
» Si ceux qui ont donné ees conseils à notre » roi avaient assez de confiance dans leurs prin- «cipes pour les exposer devant nous, ce raor »men;t amènerait le plus beau triomphe de la
» vérité.
» L'état n'a rien à redouter que des mauvais » principes qui osent assiéger le trône même, et »ne respectent pas la confiance du plus pur, du »plus vertueux des princes. Et comment s'y » prend*on , sirè , pour vous faire douter de l'at^ » tachement et de l'amour de vos sujets ? Avezjivous prodigué leur sang? étes-vous cruel, im- »placable ? avez -vous abusé de la justice? le » peuple vous impute- t-»il ses malheurs? vous »nomme-t-il dans ses calamités ?, ont-ils pu vous » dire que le peuple est impatient de votre joug ? » qu'il est las du sceptre des Boui-bons ? Non , » non , ils n« l'ont pas fait : la calomnie du moins
Tt n'est pas absurde ; elle cherche un peu de vrai- » semblance pour colorer ses noirceurs.
» Votre majesté a vu récemment tout ce qu'elle n peut sur son peuple ; la subordination s'est ré- » tablie dans la capitale agitée ; les prisonniers » mis en liberté par la multitude , d'eux-mêmes
• ont repris leurs fers , et l'ordre public, qui peut- » être aurait coûté des torrents de sang si l'on » eût employé la force , un mot seulement de » votre bouche l'a rétabli. Mais ce mot était un y^ mot de paix ; il était l'expression de votre cœur, » et vos sujets se font gloire de n'y résister ja- »mais. Qu'il est beau d'exercer cet empire ! C'est V celui de Louis IX, de Henri IV, c'est le seul 9 qui soit digne de vous.
» Nous vous tromperions, sire, si nous n'ajou-
• tions pas, forcés par les circonstances , que cet
• empire est le seul qu'il soit aujourd'hui possible » en France d'exercer. La France ne souffrira pas » qu'on abuse le meilleur des rois , et qu'on l'é- » carte, par des vues sinistres, du nc^le plan qu'il » a lui-même tracé. Vous nous avez appelés pour » fixer de concert avec vous la constitution , pour » opérer la régénération du royaume. L'assemblée ji nationale vient vous déclarer solennellement » que vos vœux seront accomplis ; que vos pro- » messes ne seront point vaines ; que les pièges ^
» les difficultés , les terreurs, ne retarderont point » sa marche , n'intimideront pas son courage.
» Où donc est le danger des troupes , affecte- » ront de dire nos ennemis ?... Que veulent leurs
• plaintes, puisqu'ils sont inaccessibles au dé*
• couragement?
i» Le danger, sire, est pressant, est universel, » est au-delà de tous les calculs de la prudence » humaine.
«Le danger est pour le peuple des provinces. » Une fois alarmé sur notre liberté , nous ne con- » naissons plus^ de frein qui puisse le retenir. La » ^îstance seule grossit tout, exagère tout , dou* » ble les inquiétudes , les aigrit, les envenime.
» Le danger est pour la capitale. De quel œil » le peuple, au sein de l'indigence , et tourmenté »des angoisses les plus cruelles, se verra-t-il dis- » puter les restes de sa subsistance par ime foule
• de soldats menaçants ? La présence des troupes » échauffera, ameutera, produira une fermenta- » tion universelle , et le premier acte de violence , «exercé sous prétexte de police, peut commen- » cer une suite horrible de malheurs.
» Le danger est pour les troupes. Des soldats » français , approchés du centre des discussions, » participant aux passions comme aux intérêts du »peifple, peuvent oublier qu'un engagement les
» la liberté du peuple; mais lorsqu'ils remplissent » leur devoir, lorsqu'ils cèdent à leur raison , à «leurs sentiments, les exposeriez-vous an soup- » çon de n'avoir cédé qu'à la crainte ? Ah ! l'auto- » rite que tous les cœurs vous défèrent , est la • seule pure , la seule inébranlable ; elle est le ajuste retour de vos bien&its, et l'immortel apa- » nage des princes dont vous serez le modèle. »
Cette éloquente adresse ne put être remise au roi que le i o , soit que la cour eût le projet d'empêcher le roi de là recevoir, ou qu'on attendît l'effet de quelque mesure secrète. Elle lui fut présentée par une députation de douze membres, au nombre desquels était Mirabeau, et du président de l'assemblée , M. l'archevêque de Vienne.
A l'ouverture de la séance du lendemain, 1 1 , le président rendit compte à l'assemblée du résultat de €ette grande démarche : il ne fut pas tel qu'on l'attendait. Le roi avait fait répondre , par son garde des sceaux , que cet appareil militaire, dont on s'alarmait, devait au contraire rassurer les députés ; qu'il n'avait d'autre but que de protéger leurs délibérations, et de prévenir de nouveaux troubles ; que si pourtant la présence des troupes causait encore de l'ombrage , sa majesté, sur la demande de l'assemblée, consenti-
» recevoir. Ces deux tableaux sont également in- » fidèles.
«Toujours prêts à vous obéir, sire, parceque » vous commandez au nom des lois , notre fidélité » est sans borne comme sans atteinte.
» Prêts à résister à tous les commandements » arbitraires de ceux qui abusent de votre nom , » parcequ'îls sont ennemis des lois, notre fidélité »méme nous ordonne cette résistance ; et nous » nous honorerons toujours de mériter les repro- » ches que notre fermeté nous attire.
» Sire , nous vous en conjurons au nom de la » patrie , au nom de votre bonheur et de votre » gloire, renvoyez vos soldats aux postes d'où vos » conseillers les ont tirés ; renvoyez cette artillerie » destinée à couvrir vos frontières ; renvoyez sur- » tout les troupes étrangères , ces alliés de la na- » tion , que nous payons^ pour défendre et non » pour troubler nos foyers. Votre majesté n'en a » pas besoin : eh ! pourquoi un monarque adoré • de vingt-cinq millions de Français ferait-il ae- » courir à grands fi[»ais autour du trône quelques » milliers d'étrangers?
jiSire, au milieu de vos enfants, soyez gardé » par leur amour. Les députés de la nation sont » appelés à consacrer avec vous les droits émi- » nents de la royauté, sur la base immuable de
» dres ; nous savons tous que la confiance habi- »tuelle des Français dans leur roi est moins » une vertu qu'une faiblesse , si surtout elle s e- » tend à toutes les parties de Tàdministration.
»La réponse du roi est un véritable refus; le » ministère ne Ta regardée que comme une sira- » pie formule de rassurance et de bonté ; il a l'air » de penser que nous avions fait notre demande nsans attacher à son succès un grand intérêt, et » seulement pour paraître l'avoir faite.
.^11 faut détromper le ministère. Sans doute » mon avis n'est pas de manquer à la confiance et » au respect qu'on doit aux vertus du roi ; mais » mon avis n'est pas non plus que nous soyons «inconséquents, timides, incertains dans notre «marche.
» Certes il n'y a pas lieu k délibérer dans la » translation qu'on nous propose ; ; car enfin , • même d'après la réponse du roi , nous n'irons, »soit à Noyon, soit Soissons, que si nous le de- » mandons , et nous ne l'avons pas demandé , et » noua ne le demanderons pas, parceque probableoment nous ne désirerons jamais de nous placer » entre deux ou trois corps de troupes , celles qui «investissent Paris, et celles que pourraient, d'un «moment à l'autre , lancer sur nous la Flandre et » l'Alsace.
» Nous avons demandé la retraite des troupes, » voilà l'objet de notre adresse ; nous n'avons pas » demandé à fuir les troupes , mais seulement » que les troupes s'éloignassent de la capitale : et » ce n'est pas pour nous que nous avons fait cette » demande ; ce n'est certainement pas le senti- » ment de la peur qui nous conduit , on le sait • bien, c'est celui de l'intérêt général. Or la pré- » sence des troupes contrarie l'ordre et la paix 9 publique, et peut occasioner les plus grands » malheurs. Ces malheurs , notre translation ne » leséloignera pas, elle les aggravera au contraire.
»Il faut donc amener la paix en dépit des » amis du trouble ; il faut être conséquent avec » nous-mêmes , et pour cela nous n'avons qu'une » conduite à tenir : c'est d'insister sans relâche sur » le renvoi des troupes, seul moyen de l'obtenir. »
Cependant la cour , peu alarmée de la fermeté de l'assemblée , poursuivait son fatal dessein de se rendre maîtresse des événements par l'emploi ou la présence de la force: la fureur, l'entêtement des nobles , leur peu d'expérience , l'entraînaient dans des démarches qu'elle ne pourrait pas soutenir, et qui étaient le comble de l'injustice, puisqu'elles ne tendaient à rien moins qu'à dissoudre l'assemblée , s'il le fallait , et diriger contre l'immense population de Paris des trou-
pes destinées à défendre l'état contre l'ennemi étranger. ,
Les historiens qui ont parlé de ces moments d'orage n'ont vu, dans ce qui se passait, que la cour et le gouvernement : c'est l'histoire de leur conduite pendant cette révolution qu'ils ont écrite ; ils ont passé légèrement sur les incidents , les résolutions et l'étonnant spectacle qu'offrait Paris aux yeux de l'observateur. Les courtisans en étaient . eux-mêmes peu instruits , et présentaient au roi ce qu'ils en savaient comme le résultat d'une cabale impuissante où ils faisaient entrer pêle-mêle les parlements, le peuple, le duc d'Orléans, les communes, les philosophes, et quelques nobles mécontents. 11 leun paraissait aisé de dissiper ou mettre k la raison une pareille coaUtion , si une fois on était débarrassé de ceux des ministres qui n'étaient pas pour les mesures proposées , et surtout de M. Necker , que depuis quelques jours on éloignait du conseil.
Son renvoi fut décidé le 1 1 juillet , et MM. de Montmorin , de la Luzerne et de Saint-Priest donnèrent en même temps leur démission.
« Lorsque le 1 2 au matin , dit Mirabeau % les
* Lettres à ses commettants.
» députés , réunis dès sept heures , eurent appris » ces nouvelles , ils furent plongés dans la con- » sternation ; ils ne mesuraient qu'avec terreur » Tabîme de maux où la résolution de la veille » pouvait entraîner la patrie ; l'exil de M. Nec- »ker, depuis long -temps l'objet des vœux de » nos ennemis , était consommé. Un bouleverse- » ment universel dans le ministère annonçait leur » triomphe et la maturité des complots* MM. de »Breteuil, de La Galaisiere, deBroglie, Laporte » et Foulon , avaient eu le triste courage de se » prêter aux projets des sinistres conseillers qui «égaraient le trône.
» Versailles était morne ; l'efiroi s'empara de la » cour ; les communications avec la capitale fu« » rent interrompues ' ; ni les courriers delà poste; » ni même les gens à pied , ne purent franchir B les barrières. Mais qui ne sait que les terreurs » s'accroissent par les précautions mêmes dont » on s'ei)toure pour s'en délivrer ? Roi infortuiié, » au sein d'un peuple qui vous chérit , n'oubliez
' On ne peut lire de sang-froid le récit que le baron de Besenval fait de ces dispositions , comme sMl ne se ifût agi que de faire rentrer dans la souoâission des forçats ré- Yoltés ; il n*y avait , pour ce militaire suisse, de respectable en France^ que la cour: le reste de la nation o^éfait à ses yeux que des serfs qu'il fallait châtier et soumettre, m. 2 a
jamais ce jour d'angoisse ? c'est ainsi que vivent les tyrans : voilà le règne que vos conseillers voulaient vous préparer, parceque toutes les inquiétudes de votre cœur ne pèsent rieii dans la balance de leur ambition.
nlje 1 3 , c'est toujours Mirabeau qui parle à ses commettants , après la lecture de plusieurs adresses, dans lesquelles différentes villes du royaume consignent leurs sentiments patrio-^ tiques , et prouvent toujours plus l'invincible union des Francs dans cette crise nationale , M. Mounier proposa une députation au roi, pour lui demander le rappel des ministres , et lui déclarer que la patrie ne pouvait avoir aucune confiance dans leurs successeurs.
» Nous devons au roi , dit-il , des vérités fortes et courageuses. Les ennemis du bien public osent braver le désespoir du peuple , le provoquer , l'environner de troupes armées ; ils attentent à la liberté publique et individuelle; ils interceptent les passages ; ils ont appris au roi dé redouter son peuple , à prendre contre lui les mêmes précautions que cotitre les ennemis de la patrie Je propose qu'il soit
fait une adresse au roi, pour lui démander le rappel de MM. Necker, de Montmorin, de La Luzerne et de Saiilt-Priest« i
M. de Lally-Tolendal s'étendit beaucoup sur les services de M. Necker , et les justes regrets que son renvoi devait inspirer à la nation. Son discours, prononcé avec émotion, peignait le caractère de ce député , dont le nom rappela de si intéressants souvenirs. Il était alors, avec M. de Clermont-Tonnerre , du nombre des nobles qui défendaient la cause populaire. « Ce député , dit » le marquis de Ferrières, avait reiju de la nature B une âme tendre et des passions douces ; l'ambi- »tion démesurée, la basse cupidité, les intrigues » coupables, étaient étrangères à son cœur. Il dé- » testait également le despotisme des ministres » et le despotisme des parlements , mais il vou- » lait un roi , et une monarchie fondée sur des » lois positives ; il voulait que l'honneur, la vie , »la fortune des citoyens ne dépendissent plus » du caprice , des intérêts secrets , des passions » haineuses d'un ministre ou d'un juge. Lally » aimait la gloire ; il se persuadait qu'il obtien* 9 drait ce qu'elle a de plus flatteur en travaillant » à la liberté de sa patrie. Peut-être même, parmi »ceux qui ont le plus contribué à la révolution, » est-il le seul qui puisse avouer ses motifs. Il » était admirateur de Necker , et en parla avec » l'accent de la persuasion. Son éloquence est » douce et facile , son geste noble et l'accent flat-
34o MÉMOIRES
» teur Les événemaits du 6 octobre
p émurent sa sensibilité ; il quitta sans retour une » assemblée dans laquelle il crut ne pouvoir plus » faire le bien *. »
a M. de Clermont-Tonnerre , mécontent de la » cour, dit le même écrivain , parcequ'il n'y était » rien , aimait cependant le roi et Tétat. Il voulait » une révolution pour le plaisir d'en faire une : »il ne conçut aucun plan de gouvernement, » flatté d'être chef dans un parti , et d'occuper la M renommée de Paris , il crut avoir tout fait eiï » engageant la minorité de la noblesse à se réunir • aux communes, et en parlant en faveur de » M. Necker et des ministres exilés. »
Malgré ce jugement sévère du marquis de Ferrières sur ce député, son discours fit une grande impression dans l'assemblée , et réuni à
» Mémoires du marquis de Ferrières, Paris, an VII,
M. de Lally a conservé les nobles sentiments que lui reconnaît son collègue à. rassemblée nationale. Il est un de ceux qui , pendant Témigration , se conduisirent avec dignité ; il donna une généreuse retraite à Mallet-Dupan, ce courageux défenseur de la famille royale et de la monarchie constitutionnelle, en Angleterre. M. de^Lallj-Tolendal , aujourd'hui pair de France, e.st né à Paris en
SUR MIRABEAU. 34i
M. de Lally-Tolendal , au comte de Virieu et à quelques autres , il contribua puissamment à la délibération de l'assemblée en faveur du rappel des ministres. Mais écoutons Mirabeau rendre compte lui-même de ce qui se passait , et dont personne ne connaissait mieux les ressorts et ne prévoyait mieux les résultats.
« La relation qu'il fit des malheurs arrivés dans » la capitale , tristes avant-coureurs de ceux dont » elle était encore menacée , suspendit la discus- » sîon dont l'assemblée était occupée. On apprit » que la foulé était immense au Palais-Royal ; que » les barrières du nord avaient été forcées , les ma- » gasins des armuriers pillés ; que plus de deux » mille hommes en armes , dont le nombre gros- » sissait toujours , menaçaient d'attaquer les trou- » pes cantonnées aux Champs-Elysées, et de venir » ensui te à Versailles.
»I1 serait affligeant, dit alors le duc d'Aiguillon.% » de perdre du temps en vains discours dans de
> AnnaDd- Victor du Plessis Richelieu, duc d'Aiguillon, fils du célèbre mioîstre de ce nom. Il fut de la miaorité de la noblesse qui se réunit aux communes le a 5 juin 1789 ; on Ta chargé de diverses accusations dont il s'es1;|^leî Dément justifié ; il s'était éloigné de la cour par des mécontentements ; il s'en- rapprocha en 1791. Mort à Han)bourg au mois de Tnai 1800.
» si cruelles circonstances. Ce n'est point de l'élo- • quence qu'il faut aujourd'hui ; c'est une dépu- » tation au roi et à Paris, pour remédier aux mal- » heurs actuels,
»Un mouvement unanime et soudain a déter- » miné l'assemblée. L'archevêque de Vienne est » parti à la tête d'une députation pour faire part D au roi de la délibération et de l'état des afiaires ; » il en rapporta cette réponse :
« Je vous ai déjà fait connaître n^es intentions ») sur les mesures que les désordres de Paris m'ont » forcé de prendre ; c'est à moi seul à juger de «leur nécessité, et je ne puis, à cet égard, ap- » porter aucun changement. Quelques villes se » gardent elles-mêmes , mais l'étendue de la capi- » taie ne permet pas une surveillance de ce genre. » Je ne doute pas de la pureté des motifs qui jivous portent à m'offrir vqs soins dans cette n affligeante circonstance ; mais votre présence » à Paris ne ferait aucun bien ; elle est néces- » saire ici pour l'accélération des importants trâ- »vaux dont je ne cesserai de vous recommander » la suite. ».
» M. de lia Fayette a demandé aussitôt qu'on > décla9S^t la responsabilité des ministres sur les «événements actuels; et, après avoir entendu «plusieurs propositions, l'assemblée a déclaré
ique M. Necker, ainsi que ceux qui venaient » d'être renvoyés , emportaient les remets de la » nation; qu'elle ne cesserait d'insister pour le «renvoi des troupes, et qu'elle persistait dans » ses précédents arrêtés sur l'inviolabilité de ses » membres et l'indépendance de ses travaux, t.
Le marquis de Montesquiou représenta que , dans une circonstance aussi alarmante , il était convenable de prolonger la séance toute la nuit , ^t cet avis passa sans contradiction.
La réponse du roi n'ayant point satisÊiit l'assemblée , Mirabeau qui sentait que , sans l'éloignement des troupes , une lutte terrible allait s'engager entre elles et les habitants de la capitale; que le dénouement pouvait en être incertain, la personne du roi même compromise si le parti populaire triomphait et cherchait à se venger de la conduite qu'on fesait tenir au roi , insista de nouveau pour qu'on forçât la cour au renvoi des troupes. Dans ce moment le vicomte de Noailles arrivant de Paris fit le récit de la prise des Invar lides , et ajouta que la Bastille était assiégée. La première impulsion des députés fut d'aller tous au roi pour éclairer sa conscience , et lui présent ter le tableau de ces événements ; mais après un moment de réflexion on résolut d'envoyer une députation nombreuse pour réclamer denouveaii
réloignement absolu des troupes , et pour parler au roi avec cette énergique vérité que rendaient nécessaire les conseils perfides de ceux qui le trompaient.
L'attente de la réponse parut longue ; car pendant cet intervalle l'assemblée recevait des nouvelles plus inquiétantes les unes que les autres de ce qui se passait à Paris. Deux électeurs venaient en rendre compte , et l'on s'apercevait , dans leur discours , que la capitale était décidée à faire tête à l'orage ; que le régiment des gardes françaises s'était rangé du côté du peuple, et que tout annonçait une guerre civile plus acharnée. C'était bien ce que quelques courtisans et des hommes aveuglés par l'orgueil et la crainte voulaient et cherchaient , mais ce n'était point là ce que les patriotes réels désiraient.
Ceux-ci voulaient une résistance assez positive et forte pour obliger le gouvernement à marcher dans le sens delà révolution, à ne point irriter, par d'inutiles tiraillements , les esprits , et chercher à faire rétrograder un mouvement qu'il avait donné lui-même aux affaires, et que l'insensé ministère de Brienne avait provoqué par ses fausses mesures et ses actes despotiques.
Mirabeau et quelques députés aussi ardents portaient leurs vties plus loin. J'ai dit ses liaisons
avec les ennemis de la reine et les partisans du duc d'Orléans: il agissait avec adresse pour en seconder les desseins. Il avait à Paris , non pas précisément des émissaires, mais des hommes qui partageaient ses opinions , et qui agissaient sous sa direction : dans le nombre était le jeune Desmoulins , que j'ai déjà fait connaître. Ardent , flatté de seconder un patron aussi illustre que Mirabeau , doué d'une éloquence populaire , il avait établi son siège au Palais-Royal : ce lieu était le rendez-vous de tout ce que Paris offrait d'hommes • animés de passions différentes. On y faisait la guerre aux agents de police , détestés à plus d un titre , et les premiers objets dés . ressentiments publics lorsque le peuple parvient à briser ses fers. Les ^belles nuits du mois de juillet favorisaient ces rassemblements , et c'est de ce lieu que sont parties les premières étincelles qui ont embrasé la France , j'allais dire l'Europe. Mais ces grands événements sont connus , et quoique rapportés avec beaucoup dé partialité et une grande infidélité de couleurs par de nombreux écrivains, je n'en occuperai point davantage ici le lecteur ; je reviens au rôle de Mirabeau dans l'assemblée.
Enfin la députation y appprta la réponse du roi. « Au travers des inquiétudes du monarque ,
• dit Mirabeau, on y voit percer l'art de ceux «qui le travaillent. » Elle était conçue en ces termes :
« Je ïne suis sans cesse occupé de toutes les i mesures propres à rétablir la tranquillité dans
• Paris. J'avais en conséquence donné ordre au » prévôt des marchands de se rendre ici , pour «> prendre les dispositions nécessaires. Instruit
• depuis de la formation d'une garde bourgeoise, »j'ai donné ordre à des officiers générs^u:^^ de se » mettre à la tête de cette garde , afin de l'aider *de leur expérience, et seconder le zèle des 9 bons citoyens ; j'ai également ordonné que les » troupes qui sont au Champ de Mars s'écartent ¥ de Paris. Les inquiétudes que vous me témoi- »gnez sur les désordres de cette ville doivent » être dans tous les cœurs , et affectent vivement » le mien. »
« A peine cette réponse eût-elle été lue qu'une » seconde députation , présidée par l'archevêque » de Paris , se rendit chez le roi pour en obtenir, » sans ambages , le renvoi des troupes. H revint
• bientôt après chargé de la réponse suivante, pqui ne remplissait point l'objet de l'assem- » blé^ :
• Vous déchirez de. plus en plus mon cœur,
• avait dit le roi, par le récit que vous me faites
» des malheurs de Paris. Il n'est pasi possible de 9 croire qiie les ordres que j'ai donnés aux trou- » pes eu soient la cause ; je n'ai rien à changer à j» la réponse que je vous ai déjà faite. »
Ces paroles nébuleuses furent loin de rassurer les députés ; ils résolurent de passer encore la nuit , soit pour déjouer les desseins de la cour, qui étaient visiblement de réduire Paris et de forcer l'assemblée à se transporter dans quelque autre ville , soit pour tenter un dernier effort auprès du trône afin de prévenir de semblables extrémités.
Le 1 5 , on reprit la séance de bonne heure. Il y fut de ïipuveau question d'une adresse au roi , plus pressante que les autres. On était instruit de tout ce qui s'était passé pendant la journée du 14 et la nuit qui venait de s'écouler à Paris. Il fut résolu qu'on ferait connaître la vérité au roi , dont on égarait le bon sens par des bruits contradictoires au milieu desquels son caractère irrésolu se perdait. On poussa rpéme l'absurdité des récits jusqu'à lui donner à entendre que la vie da comte d'Artois et de la famille des Polignac était menacée ; on tenta de lui persuader de profiter du renvoi des troupes pour s'éloigner de la capitale , et employeii ensuite avec assurance de plus efficaces moyens de répression. Toutes ces
idées, jetées sans liaisons , sans suite , sans principe de conviction, tourmentaient ce prince et le livraient sans appui aux desseins de toutes les factions.
Cependant on débattait dans l'assemblée les termes dans lesquels devait être conçue la nou* velle adresse : les discours se prolongeaient. Alors M. Dandré % prenant la parole, dit : « Nous per-
' On ferait un livre très curieux de la vie politique de M. Dandré. Si jamais il donne ses mémoires et qu'il veuille ou puisse être vrai , ils ne seront pas les moins intéressants de tous ceux qui ont paru. Mais, las du monde, des révolutions , des émigrés , des intrigues et des intrigants 5 il préfère passer sa yîe dans Theureuse inspection des domaines de la couronne : on peut douter que sa charge de conseiller au parlement d'Aix lui eût yalu une aussi douce retraite. Député de la noblesse de Provence aux états-généraux^ il se déclara pour la révolution, et fut du nombre des nobles qui se réunirent aux communes , le 25 juin 1789. Il se déclara long-temps en faveur des principes de liberté professés par l'assemblée nationale, dont il ftit président trois fois. Le duc d'Orléans (Philippe) ayant déclaré à la séance du i5 août 1791 qu'il renonçait au titre de prince français qu'on donnait aux membres de la famille royale d£^ns la nouvelle constitution, M. Dandré lui dit «qu'il n'avait pas droit de renoncer au trône, i»ni pour lui , ni pour ses enfants, ni pour ses créanciers. t> On blâma dans le temps M. Dandré de faire le commerce d'épicerie^ et le peuple s'amusa beaucoup de lui à ce
» dons le temps à discourir , ce n'en est pas le » moment : il" faut agir ; il faut aller au roi et • lentraîner par l'expression du sentiment et la » peinture frappante de l'état des choses. » La députation fut décrétée. Elle allait partir
sujet. On le représenta dans un pain de sucre; on le traita naênne d'accapareur , ce qui était plus sérieux alors qu'une caricature. M. Dandré^ tracassé en France,. se retira en Angleterre. Il se rendît 9 en 17969 auprès du roi ( Louis XVIII), en Allemagne. Ce prince lui donna .toute sa confiance pour correspondre et ménager des intelligences avec l'intérieur de la France. Il fut le ministre de la police générale à cet égard, et chercha à opérer quelques mouTements 9 en faveur de la maison de Bourbon , dans le Midi. Il y entretenait beaucoup d'intelligences ainsi qu'à Paris, où il vint, en 1797, avec une mission et des instructions du roi. Il y était lorsque le 18 fructidor le força de quitter la France. Les papiers saisis à Bareuth, en 1801, et rendus publics, font connaître une partie des opérations auxquelles il était employé. Son zèle pour les Bourbons fut infatigable : il revint en France avec eux en 1 8 1 4 ; le roi récompensa ses services par la place d'intendant des domaines de la couronne ; puis de directeurgénéral de la police jusqu'en mars 181 5, qu'il suivit le roi à Gand. A son retour, M. Dandré rentra dans sa place d'intendant des domaines où il est, à sa grande satisfaction. M. Dandré est âgé de 64ans, et a plusieurs enfants ; c'est un gros petit homme , d'une figure ordinaire.
35o MÉMOIRES
lorsque Mirabeau lui adressa ces paroles remar* quables : « Apprêtiez au roi que les hordes étran- » gères dont nous sommes investis ont reçu hier »la visite des princes, des princesses, des favoris, » des favorites , et leurs caresses , et leurs exhorta- Dtions et leurs présents; dites-lui que toute la
• nuit ces satellites étrangers, gorgés d'or et de »vin, ont prédit, dans leurs chantis impies, l'as^ » servissement de la France , et que leurs voeux » brutaux invpquaient la destruction de Tassemvblée nationale; dites-lui que, dans son palais » même j les courtisans ont mêlé leurs danses au «son de cette musique barbare, et que telle fut » l'avant-scène de la Saint-Barthélémy.
» Dites-lui que ce Henri , dont l'univers bénit » la mémoire, celui de ses aieux qu'il voulait
• prendre pour modèle, faisait passer des vivres )i dans Paris révolté, qu'il assiégeait en personne, » et que ses conseillers féroces font rebrousser » les farines que le commerce apporte dans Paris, » fidèle et affamé. »
La députation sortait lorsqu'elle fut arrêtée par le duc de Liancourt * , qui annonça l'arrivée du roî , qui venait apporter le calme et la paix.
' Aujourd'hui duc delà Rochefoucauld, pair de France, un des plus sincères amis de Louis XYI persounellement;
SUR MIRABEAU. 35i
Les premiers mouvements de l'assemblée furent ceux de la joie et de la reconnaissance. Mirabeau les modéra en observant que cette allégresse formait un contraste choquant avec les maux que le peuple avait déjà soufferts ; • Qu'un » morne respect, ajouta-t-il, soit le premier ac* » cueil fait au monarque ; dans un moment de » douleur , le silence du peuple est la leçon des » rois- »
Sa majesté, reçue dans la salle, debout, découverte, prononça le discours suivant avec force et dignité.
» Messieurs, je vous ai assemblés pour vous p consulter sur les affaires les plus importantes » de l'état ; il n'en est pas de plus instante , et qui
il disait en 1790 à un représentant de la commune; «Mon- » sieur 5 je connais le roi, son cœur et sa raison: c*est le «plus honnête homme de son royaume* Dites bien à tos » collègues que si sa majesté avait pu suivre ses lumières •et son noble caractère jamais nous n'aurions connu les » désordres que nous voyons; il n*a pu échapper à la «séduction dé ceux qu'il aime et qui l'ont perdu ; c'est »le sort des rois. » Nous avons vu M. de Liancourt constamment attaché à la mémoire de ce prince ; et certes il lui a rendu un plus digne hommage par ses utiles travaux pour la prospérité de son royaume que beaucoup d'autres par d'insensés desseins de vengeance el de réaction.
» affecte plus sensiblement mon cœur que les dés-' » ordres affreux qui régnent dans la capitale. Le » chef de la nation vient avec confiance au milieu »de ses représentants, leur témoigner sa peine, » et les inviter à trouver les moyens de ramener «l'ordre et le calme.
» Je sais qu'on a donné d'injustes préventions; «je sais qu'on a osé publier que vos personnes » n'étaient pas en sûreté ' ; serait - il donc néces-
' On lit à ce sujet ce qui suit dans les Mémoires de ma" dame Campan:
« Le i4 juillet au soir , le roi était entré chez la reine, «comme j'étais seule avec sa majesté; il lui parlait des » soupçons affreux que les factieus de l'assemblée ayaient nfait répandre, en disant qu'il avait fait miner la salle » des états-généraux pour la faire sauter, mais il ajouta » qu'il devait continuer à mépriser une semblable ineptie. » Je me permis de lui dire que j'avais soupe la veille avec i»M. Begouen , député, qui avait dit que des personnes «fort estimables pensaient que cet horrible .moyen avait rété suggéré à Tinsu du roi. — L'idée d'une semblable «atrocité n'a pas révolté un homme aussi vertueux que oBegouen! dit alors sa majesté; demain matin, de bonne » heure , je ferai fouiller dans la salle. » On voit en effet «par le discours du roi, prononcé à l'assemblée nationale »le* i5, que les soupçons qu^on avait semés méritaient >»8on attention.» {Mémoires, tom. II, chap. i4-)
J'ai cité ce passage de madame Campan parcequ'il se
SUR MIÏIABEAU. 555
«recevait un nouvel intére): de rassocîalicm de la » religion et du patriotisme. »
Le bruit s'était répandu que la cour avait Tintentian d'emmener le roi dans une ville de province, et probablement à Metz; les adversaires de l'assemblée r^<>ndaient que c'était une calomnie, et que rien n'était si faux. Le témpîgnage de madame £ampan vient ici à l'appui des soupçons qui s'accréditaient.
«Le 16 juillet, dit^Ue, il y eut un comité chez ».le roi , où il s'agissait de la question Ja plus im^ «portante. Sa majesdé devait-selle quitter Ver- » sailles , et partir avec les troupes dont elle ve- »ïnait d!ordonner la retraite , ou ce rendre à Paris » pour calmer les .esprits? Lta reiqe désirait le dé- » part. • • mais vers :dix haiires du matin la >dbiose » ;élait décidée. La reine me dit : Le roi ira demain I» à l'hôtel-de-ville : ce n'est pas4ui qui a choisi ce » parti ; les débats wkt été longs, le roi les ater- • minés en se levant et ^n disant : Enfin , me&^ I» sieurs, il faut.se décider; dois^j^ partir ou rester ? y* je suds prêt à l'un comme, à l'autre. La majorité »a été pour que le roi resté t.. Le comte d'Ar- 9 tois ^ ie prince de Coxkié , avec leurs enfants , «partirent. Le duc, la duchesse de Polignac, » leur fille , la duchesse de Guiche, la comtesse » Diane de Polignac, sœur dv dMC., et J'abbé
»de Baliyière, émigrèrent aussi dans la même » nuit *• »
Cependant l'assemblée poursuivait ses démarches pour assurer son triomphe sur ses adversaires : elle avait obtenu le renvoi des troupes ; on voulait le rappel des ministres disgraciés. Mirabeau avait à cœur de voir encore son parti remporter cet avantage ; il insista donc sur ce point, et l'adresse au roi qu'il proposa, quoique rejetée par l'-assemblée , n'ofïrit pas moins d'aussi fortes preuves de son talent que celle qu'il fit sur le renvoi des troupes*. J'en rapporterai quelques passages.
«Vous avez ddigné, sire, nous appeler pour Il consulter avec vous du bien de l'état : ainsi, » nous avons le dépôt sacré de votre confiance et »du mandat de la nation, et nous ne saurions Y être suspects , puisqu'on ne peut nous supposer * » un autre intérêt qfte le bien public, ess^itielleornent le vôtre. Eh bien ! sire, sous ce double » rapport, nous serions prévaricateurs, si nous n pouvions vous taire une partie de la vérité..
t Votre sagesse a prévenu les plus grands mal- » heurs, mais votre indulgence ne doit pas pro-,
■ Mémoires de madame Campan, tom. II , chap. i4* ' Séance du 16 juillet 1789.
»téger cçux qui ont creusé sous nos pas Fabiiue 9 que vous venez de fermer.
» Il suffît qu'ils aient voulu nous arracher l'af- »fection dé votre majesté, il suffît qu'ils aient » risqué de mêler votre nom aux calamités qu'ils «préparaient apx peuples, pour que nous ne » voyions jamais en eux les dignes coopérateurs » de vos sublimes travaux.
»H nous est impossible d'accorder aucune » confiance à un homme qui , ayant acquis des » droits à l'immortalité par la défense de l'état ' , > s'est mcmtré prêt à tourner à l'esclavage du peu- » pie l'art conservateur de la liberté publique , » et qui nous a fait craindre pour nos foyers tous » les maux que la guerre doit en écarter.
»I1 lious est impossible d'accorder aucune » confiance à un chef.de la justice qui s'est «montré le plus ardent ennemi d'une constitu-^ »tion sans laquelle tout ordre judiciaire, même » avec des magistrats vertueux , n'est qu':uii re- »doutable jeu de hasard, et qui,, abusant des » droits que lui donne sa place sur toutes les » presses du royaume, s'est opposé de tout^ sa » puissance à la circulation des lumières.
' Il entend le maréchal de Brogtie, MU de Bareotin,Je baron de Breteuil.
35« aïÉMOIRES
» Il nous est impossible d'accorder jàidais au-^ »cune confiance au ministre qui,- contre les «intentions connues du roi , n'a pas craint, ayx 9 yeux de la nation assemblée , de prodiguer des «ordres arbitraires à l'active inquisition-, qui ne » voit qae dams la perfection de resfrionnage le
• salut des empires.
»La nation croira-t-èlle que Fhshrmonle soit oparfkite entre votre majesté et nous, si lé mi- »nistère est snspect, si on le r^afrde. comme
• l'ennemi de nos travaux, si on croit qu'il n'a » cédé un .moment à la nécessité et à votre sa- » gesse que pour nous envelopper incessamment » de nouveaux pièges ?
» Des inconvénients de toute espèce résultent »de la défiance ouverte entre nous et lé minist tère : nous avons plus que des soupçons* de » leurs intentions hostiles ; ils orit plus que des » doutes des sentiments qu'ils ont provoqués » dans nos cœurs. Le prince ami de ses peuples » doit-il être entouré de nos ennemis ?
» Nous ne prétendons point dicter le choix de » vos ministres ; ils doivent vous plaire , élre «agréables à votre cœur; c'est une condition «nécessaire pour vous servir : mais, sire, quand «vous coïisidérereE la route funeste où vos « conseillers voulaient vous entraîner ; quand
» vous songerez au mécontentem^it de la capi- »tale, qu'ils ont affligée et voulu affamer, au «sang qu'ils ont fait couler, aux horreurs qu'on » ne peut qu'imputer à eux seuls , toute l'Europe )»vou& trouvera clément, si vous* daignez leur n pardonner. »
Barnave^ qui, dès l'origine de l'assemblée, s'y montra l'un des plus chauds défenseurs de la révolution, mais qui manquait de cette expérience, fruit des malheurs et de la réflexion, quMl obtint dans la suite; Barnave défendit le projet de Mirabeau avec toute Fénergie de la persuar sioD, et plusieurs membres l'imitèrent; mais un plus grand nombre le repoussa , tout en aipp^udissant au zèle et au courage qui l'avaient dâcté : on craignait que l'adresse ne portât atteinte à la prérogative royale ; Mirabeau soutint le contraire.
« Dans une circonstance auissi urgente , dit-il , » je pourrais éviter toute controverse, puisque » les préopinânts, obligés de convenir avec nous »que le roi nous ayant consultés, nous avons »le droit et le devoir de lui proposer, ne s'op- » posent point à l'adresse pour le renvoi des mi- »nistres» Mais je ne crois^ pas qu'il soit jamais » permis dans cette assemblée dé. lais^er^ sans ré- •> clamation , violer, m^ine dans un discours, les
36o MÉMOIRES
» principes , et de composer avec les amours- » propres aux dépens de la vérité.
» S'il est une maxime impie et détestable , ce 9 serait celle qui interdirait à l'assemblée natio- » nale de déclarer au monarque que son peuple » n'a point de confiance dans ses ministres...
» Eh ! depuis quand les bénédictions et les ma- »lédictions du peuple ne sont -elles plus le ju- »gement des bons ou des mauvais ministres? • Pourquoi une nation qui est représentée s'é- 9 puiserait-elle en vains murmures, en stériles » imprécations , plutôt que de faire entendre le »voeu de tous par ses organes assermentés? Le » peuple n'a-t-il pas placé le trône entre le ciel »et lui, afin de réaliser, autant que le peuvent »les hommes, la justice éternelle, et anticiper »sur ses décrets, du moins pour le bonheur de 9 ce monde?
» Mais vous voulez donc confondre les pou-
• voirs?
» Nous aurons' bientôt occasion d'examiner
• cette théorie de trois pouvoirs, laquelle, exacte- »ment analysée, montrera peut-être la facilité de
• l'esprit humain à prendre des mots pour des
• choses , des formules pour des arguments , et à » se routiner vers un certain ordre d'idées , sans
• revenir jamais à examiner l'intelligible défini-
SUR MIRABEAU. ' 36i
» tion qu'il a prise pour un axiome. Les valeu- » reux champions des trois pouvoirs tâcheront » alors de nous faire comprendre ce qu'ils enten- » dent par* cette distribution des trois pouvoirs ; » et , par exemple , comment ils conçoivent le » pouvoir judiciaire distinct du pouvoir exécutif, » ou même le pouvoir législatif sans aucune par- » ticipation au pouvoir exécutif.
» Il me suffît de leur dire : Mais vous oubliez
» que ce peuple à qui vous opposez les limites
«des trois pouvoirs est la source de tous les
» pouvoirs, et qjue lui seul peut les déléguer;
» vous oubliez que c'est au souverain à qui vous
9 disputez le contrôle des administrateurs ; Vous
» oubliez enfin que nouS;, les représentants' du
j souverain; nous, devant qui sont suspendus
» tous les pouvoirs , et inème ceux du chef de la
» nation s'il ne marche pas d'accord avec nous ;
9VOUS oubliez que nous ne prétendons pas à
» placer ni déplacer les ministres en vertu de nos
» décrets , mais seulement à manifester, l'opinion
4 de nos commettants sur tel ou tel ministre. Eh !
» comment nous refuseriez-vous ce simple droit
» de déclaration , vous qui nous accordez celui
9 de les accuser, de les poursuivre , et de créer
/» le tribunal qiii devra punir ces artisans d'iniqui-
» tés, dont , par une contradiction palpable, vous
» npus proposez de contempler les œuvres dans » un irespectueiax silence ? Ne voyez-vous donc » pas combien je fais aux gouvernants un meî'Ueur »sorl que vous, combien je s^is plus modéré? nVous n'admettez aucun interva?lle entre un » morne silence et une dénonciation sanguinaôre. » Se taire ou punir ; obéir ou frapper : voilà votre » systèiûe. ; et moi , j'avertis avant de dénoncer , 9 je récuse avant de flétrir ; j'offre une retraite • à l'inconsidération oii à l'incapacité ,1 avant de 9 les traiter de crijnes : qui de nous a plus de » mesure et d'équité ?^. » , . •
Cette discussion longue et vive n'oËlrit aucun résultat ; on oublia même le projet d'adresse en s'occupant de débats constitutionnels '; enfin on en reconnut l'inutilité lorsqu'on apprit que 'les mitiistrés, effrayés sans doute au danger qui les menaçait , donnaient leur démission. Le roi fit savoir à l'assanblée qu'il rappelait M. Necker, et qu'il se rendrait le lendemain (17) dans la capitale. Le peuple y aVait sacrifié k sa fureur de^ix grandes victimes , M. Bertier , is^tendant de la généralité de Paris, et M. Foulon , adjoint au ministre de la guerre , détestés du peuple tous les deux pour avoir pris part au projet de soumettre la capitale par lemplm des forces rassemblées sous Paris.
Je n'entreprendrai point de peindre Pétat.des« choses, l'agitation, le trouble, les craintes, les espérances qni *faisaient mouvoir les esprits dans ce moment d'alarmes : d'autres ont parlé do voyage du roi à Paris , d«s heureux efïets qui en résultèrent, mais n'ont peut-être vu que la cour et' le roi dains ces grands événements ; 1^'à mouvements d'une immense capitale, t'organisa^ tion de l'insurrection presqu'au moment où dFe éclata, le zèle des électeurs , celui de là bourgeoisie , rétonnante activité des districts : tous . ces sujets d'instruction leur ont échappé, ou s'ils les ont rappelés* dans leur récit, c'est avec ujie telle' inexactitude, im.tel esprit de dénigrement, si peu de connaissance des faits, une si grande insensibilité pour le peuple , et tant de partialité pour ses ennemis, qiï'ils ne permettent au lecteur aucun moyen de connaître le caractère , le jeu et les ressorts de ces scènes mémorables. Peut-être un jour des historiens mieux instruits^ plus éclairés, et plus indépendants dans' leurs opinioris , répareront-ils ce tort des contemporains , et transmettront à la postérité , avec la vérité des faits , l'instruction qu'elle doit en retirer. Je reviens à Mirabeau et au rôle qu'il joua au milieu des catastrophes qui se succé- ' daient avec une étonnante rapidité.
Il avait toujours entretenu des relations avec ceux- des membres des districts et dé l'assemblée électorale qui avaient de rinfluêiice dans leur quartier : une correspondance suivie le tenait au coiurant de ce qui se passait , des craintes et des espérances du moment. Il écrit dans une lettre du 1 3 juillet à un de ses amis : < Je ,prévois que »«la crise sera violente ; vos Parisiens une. fois » lancés ne reculeront pas ; tout est si bien xlis- » posé dans leur esprit , que la moindre étincelle » produira un embrasement. C'est surtout dans » votre assemblée ( celle des électeurs ) que doit » être le centre de l'organisation provisoire ; le » peuple fera tout : si le renvoi des troupes est I obtenu-, le danger sera nul, et la paix sera » bientôt rétablie.»
Dans une autre du â3, on lit : < Mettez un • terme aux vengeances populaires ; la cour croit » que nous les conmiandons ; elle ne voit pas » que ceux qui en sont l'objet se sont conduits » d'une manière si hostile contre le peuple qu'on à sera très heureux qu'elles n'aillent pas plus . » loin. »
Voyant dans l'assemblée qu'on se récriait contre l'anarchie qui régnait à Paris , il réfuta avec un grand sens leà exagérations de quelques membres ; la sûreté des propriétés , le respect
des personnes , furent maintenus beaucoup mieux qu'on n'aurait osé l'espérer dans un aussi terrible moment. Tout en avouant que les grands pouvoirs que s étaient arrogés les électeurs étaient illégaux , il reconnut le bien qu'ils avaient opéré par l'établissement d'un comité permanent qui pourvut à la police et au soin dé la ville. Il proposa de faire cesser les contrariétés qui se trouvaient entre les diverses autorités de la capitale , en organisant promptement une municipalité et une discipline militaire. Tout ce que Mirabeau dit dans cette circonstance annonce un esprit maître de lui-même et à qui les scènes alarmantes qui se passaient ne faisaient point oublier ce qu'il fallait faire pour y mettre un terme et rétablir l'ordre au profit de la liberté.
Le récit qu'il en fait dans ses Lettres à ses commettants est peut-être le plus impartial de ceux qui nous sont parvenus ; mais ce qu'on y remarque d'un peu exagéré sans doute , est la manière dont il justifie , si l'on peut parler ainsi , la conduite, du peuple contre les accusations dont elle ne pouvait manquer d'être l'objet.
« Que l'on compare , disait-il , le nombre des «innocents sacrifiés dans ces crises avec les » sanguinaires maximes des tribunaux , les ven-
566 M£MOI)l£S
» geancesAnitiistérieUes exercées sourdement dans » les donjoDs de Y iucenues , dans les cachots de ^ » la Bastille; qu'op les compare .avec les sou- » daines et impétueuses vengeances de la muiti- »tude, et qu'après on décide de quel côté se » trouve là barbarie...
• La colère du peuple!..^ Ah! si la colère du » peuple est terrible , c^est le sang-froi<il du des- 0 potisme qui est atroce ; ses cruautés systéma*- » tiques font plus de malheureux en un jour «que les insurrections populaires n'immolent f de victimes pendant des années.
*Voyjez combien de causes avaient produit » cette explosion ; des dénis de justice , des in- » suites , des scandales , des ministres chéris exi- » lés ; le rebut du mépris public inauguré à la » tête de «ceux qui les remplacent ; le sanctuaire »des lois profané; l'aissemblée nationale copa- » promise et menacée ; des troupes étrangères , 9 de l'artillerie ; la capitale au moment d'être as- » piégée ou envahie ; les apprêts d'une .guerre Hi.civile^ qiAe dis-je, 4'une boucherie, où.les anus »du peuple, connus ou soupçonnés, devaient • tomber , surpris , désarmés , sous le glaive des f soldats ; et , pour tout dire .en un mot , deux » cents ans d oppression publique 9 d'humiliàutions, de hauteur et d'insolence envers le peu-
M pie : voilà ce qui l'a provoqué. Il a puni un » petit nombre de ceux que le cri public lui dé- » signait connue auteurs de ses maux; mais qu'on «nous dise s'il n'eût^ pas coulé plus de sang «dans le triomphe de nos ennemis, ou avant »que la victoire fut décidée...
» On méprisse le peuple , et Ton veut qu!iL soit » toujours doux , toujours humble et impa&si- »ble! Non, c'est une instruction qu'il faut tirer 9 de ces tristes évasements : l'injustice des autres » classes envers le p«iple lui fait trouver la jus- » tice dans sa barbarie même.
Après ces réflexions, sur lesquelles on peut élever plus d'tm doute, Mirabeau ajoute :*« Dans » un moment où l'humanité même égàve la ré- «flexion, nous nous hâtons de dire que la cqnti- » nuation de cette foi*midable dictature populaire » exposerait la liberté publique autant que les com- » plots de ses ennemis. La société serait bientôt •dissoute, si la multitude, s'accoutumaht au sang » et au désordre , se mutait au-dessus des magis- »trats et bravsât l'autorité des lois; au lieu de » courir à la liberté , le peuple se jettei*ait bientôt » dans l'abîme de la servitude; <:ar trop souvent »le danger rallie à la domination absolue, et, x^dans le sein de l'anarchie, un despote même » parait un sauveur. »
Ce fut à cette époque de la révolution que Mitabeau ces^ de travailler au journal qu'il avait entrepris sous le titre d^ États- généraux , et qui, ayant été supprimé par le ministre le 7 mai précé4ent , avait été remplacé par les Lettres à ses commettants.^
tPpur faciliter l'instruction et Ig connaissance
rdes débats législatifs; dit-il dans sa dernière
• lettre, j'avais associé, à l'ouverture des états- » généraux, des amis éclairés, qui, dans un jour- » nal , devaient vous exposer les opérations de
• notre assemblée , moins en gazetiers scrupu-^ »leux et didactiques qu'en historiens, en hommes
• d'état. Vous savez qu'une volonté des minis- » très frappa , dès sa naissance , ce journal trop » libre et trop vrai ; il fallut le courage de se
• nommer : j'adressai mes Lettres à mes commet- » tants. Mais puisqu'on n'a plus à craindre au- » jourd'hui les proscripteurs,les Sylla'de la pen- »sée , je Vais rendre ce journal à mes coopéra*- B teurs et joindre leurs efforts aux miens '.
Ce qui venait de se passer avait donné une nouvelle secousse aux esprits, et une nouvelle direction aux affaires ; la révolution s'offrait à
* Telle est l'origine du Courrier de Provence, qui dès ce moment remplaça les Lettres à ses commettants.
la pensée avec toutes ses chances ^ ses périls et ses avantages. Dès ce moment les partis se prononcèrent plus fortement. La liberté de la presse ayant été établie par le «fait de l'insurrection, les écrits achevèrent d*ei)tretenir le mouvement , et dévoilèrent au peuple les projets tramés par les divers partis. La cour se vit en proie aux plus bizarres desseins : il était aisé aux moins clairvoyants de s'apercevoir que son premier vœu la portait à s'éloigner du théâtre des événements. La reine surtout , pour qui le roi redoublait de tendresse et de confiance dans les moments d'angoisse , protégeait constamment toutes les tentatives qui avaient pour objet l'évasion de la famille royale. Il paraît que celle de la conduire à Metz avait pris faveur , et qu'on attendait des circonstances propices pour la mettre à exécution.
Mirabeau , qui avait les yeux fixés sur ce qui se passait au château , et qui connaissait les intentions de la reine, fit quelques démarches pour la détourner de ce projet, en s'offrant de nouveau de diriger l'opinion de manière à arrêter l'activité terrible de l'assemblée. On voit dans une de ses lettres, à la date du i5 août 1 789 , qu'il s'était adressé à une femme du service de la reine pour cet objet: c'était pour la m. 24
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seconde fois qu'il sç présentait connue n^édialeur ou appui du roi depuis l'ouverture des étatsrgénéraux ; et c'est sans doute de cette dernière démarche que madame Campan veut parler : mais elle se trompe quand elle dit que dès les premières séances de l'assemblée Mirabeau fit offrir ses services à la reine, et demanda une ambassade. On lîe peut regarder comme premières séances l'époque d'août. Comme niadame Campan écrit de mémoire, et long-temps après les événements, tout porte à croire qu'elle a fait ici de la confusion , comme dans plusieurs endroits de ses intéressants Mémoires, et qu'ayant entendu parler de la démarche de Mirabeau auprès de M. Necker, dans les derniers jours de mai , elle l'aura confondue avec celle-ci : au reste il n'en résulta rien ; et ce ne fut que plus tard qu'une négociation dont je parlerai plus bas s'engagea entre Mirabeau et le roi, par l'intervention de la reine , lorsque la cour était à Saint- Cloud.
Qu'il. me soit permis de remarquer ici qu'on donne beaucoup trop d'importance à ces détails d'i^itrigues, à l'aspect des^ands événements de l'époque , et du rôle impo^nt que jouait Mirabeau, Si la curiosité y trauve un aliment, qiïellc instruction peut -il en résulter? C'est dans ses
actes publics ^ à la tribune , dans ses ouvrages , qu'il faut chercher Mirabeau ; qu'il faut admirer ses ressources , les puissants ressorts qu'il savait faire mouvoir, et les causes de l'ascendant prodigieux qu'il obtint sur les esprits.
Pendant la période qui s'écoula du 1 4 juillet au milieu de Tannée suivante , il se livra entièrement au succès de la cause populaire , et à combattre les ennenlis de la révolution.
Ses moyens étaient nombreux , variés et sûrs. Outre sa correspondance habituelle avec plusieurs membres des districts , tout puissants alors , lui-même se rendait dans l'assemblée du sien. Soit jalousie de pouvoir^ soit suggestion, M. Regnault de Saint-Jean-d'Angely, dont la renommée a été depuis si bizarrement et tristement fameuse, fit. dans l'adsemblée une proposition qui avait pour objet d'empêcher ses membres d'aller dans les districts de Paris. Cette motion , accueillie avec applaudissement par le côté droit, était évidemment dirigée contre Mirabeau ; il le sentit : « Messieurs , dit41, je n'aurais »pa8 cru nécessaire de combattre cette propo- 9 sition , si , en dépit du règlement et de la raison , » elle n'avait pas été accueillie d'applaudissements ^tumultueux. (Quelques voix lui crient à /'c?ri/r^.) »Je suis à l'ordre, puisque je réclame le règle-
» ment, qui défend de donner des signes bruyants 9 d'approbation ou d'improbation , et certes nous «prouvons chaque jour que la règle est sage, » puisque les contradictoires sont applaudis, et » que la méthode des improbations inarticulées » établit un véritable ostracisme , et nuit à la li- » berté des discussions.
0 Mais pour revenir à la question , je demande » lequel de nous, en recevanf Thonneur d'être » nommé représentant de la nation , a pensé abvdiquer les devoirs ou les droits de citoyen ; je » demande si , parceque nous sommes éminem- » ment les surveillants de la chose publique, nous h pouvons être privés du droit de concourir in- » dividuellement à l'organisation de ses détails » dans les municipalités ; je demande comment » on pourrait interdire à ceux d'entre nous qui K ont leur domicile à Paris , de porter leurs lu- »mières et leurs vœux dans leurs districts; de » remplir les devoirs de simples citoyens , s'il «leur est possible, en même temps que les fouettions d'hommes publics ; je demande enfin 9 quelle œuvre est plus digne d'un membre de » cette assemblée que de chercher, de concert »avec ses concitoyens, une forme municipale 0 qui facilite la perfection de tous les détails , » soulage le roi , ses serviteurs , l'assemblée na-
vtionâle, et promette à Paris des avantages si «grands, si importants, si multipliés, que je ne 9 puis y livrer mon imagination sans une espèce » de ravissement. Certes , l'assemblée nationale » ne peut qu'applaudir à de tels travaux ; il se- » rait aussi coupable de craindre que peu pru- » dent de provoquer de sa part des ordres qui «leur fussent contraires; d'ailleurs elle saurait » bientôt qu'aux bornes de la raison se trouvent »les bornes de son empire, et que le véritable » ami de la liberté n'obéit jamais aux décrets qui » la blesseift , de quelque autorité qu'ils émanent . » Mirabeau disait vrai sur l'objet qui occupait les districts. Ils étaient au nombre de soixante , et avaient été formés par le règlement du roi pour l'élection des députés aux états-généraux. Leurs premières fonctions avaient été de nommer les électeurs qui devaient choisir les députés du tiers-état. Lors de l'insurrection du i4 juillet, les électeurs, qui avaient prolongé la durée de leur session ', convoquèrent les soixante districts , qui devinrent dès ce moment de puissantes autorités dans la capitale. Ils s'occupèrent de projets pour l'organisation provisoire de la municipalité, et le 25 juillet 1789, ils nommèrent cent vingt représentants chargés d'administrer la commune , et de travailler à la formation
d'un plan de municipalité. Chacun des articles arrêtés par las cent vingt représentants ' était adressé aux assemblées de districts, qui en délibéraient : un plan provisoii*e fut arrêté et servit jusqu'à l'organisation décrétée par l'assemblée nationale au mois d'octobre 1790.
Une question plus importante avait été débattue la veille " , et Mirabeau en avait profité pour rappeler et défendre des principes sur br violation des lettres, qu,'il avait déjà développés dans un de ses plaidoyers.
Le baron de Castelnau , ministre dt France à Genève, arrêté pendant la nuit, lorsqu'il se rendait à son poste, fut trouvé saisi d'un paquet dé lettres; il en avait déchiré une, adressée au comte d'Artois % au moment dé son arrestation. Les morceaux furent ramassés et rapprochés ; on les envoya, ainsi que le&lettres décachetées et lues, au comité . permanent des électeurs à l'hotël de ville , qui fit passer le. tout au président de l'assemblée nationale. ( C'était* M. le duc dé Liancourt. ) Le respect pour le secret des lettres ne lui permit pas de les lire , et te paquet fat renvoyé au comité des électeurs.
* 25 juillet ] 789.
' Ce prince était alors à Turin.
La premier mouvement de l'assemblée fut d'applaudir à la délicatesse et à la pureté des principes de son président. Mais bientôt plusieurs députés soutinrent que, dans les circonstances cruelles où Ton se trouvait, l'assemblée avait le droit de feire ouvrir des lettres qui ppuviùent jeter un grand jour sur la conspiration. « Dans un état de guerre , dîsaient>^ib , il est » permis de décacheteir toutes les lettres. Nous » pouvons nous regarder , et nous sommes ef- »fectivement en état de guerre, nous sommes »donc autorisés à intercepter, à ouvrir toutes »les lettres venant de pays ou de personnes «suspects; et l'on doit regarder comme telles » toutes personnes en fuite. Ainsi les lettres dont » il s'agit , et toutes celles qui ont été intercep- » tées depuis les troubles de Paris ou dans les pro- »vincés, doivent être mises dans un dépôt sur, » pour être présentées à l'assemblée nationale , » quand elle jugera à propos de les demander. »
Mirabeau , indigné de pareilles maximes , lui qui au milieu des troutliles civils avait toujours protégé la liberté personndle« et qui -pensait que ce n'était que pour fen jouir que les loii sont instituées , prit^ k parole , d^ oçk ton impérieux et courroucé qui lui réussissait si bien pour ramener l'assemblée à s^on opinion.
«£st«-ce à un peuple qui veut devenir libre , à
• emprunter les maximes et les procédés de la » tyrannie ? Peut-il convenir de blesser la morale, » après avoir été si long-temps victime' de ceux » qui la violèrent ? Que ces politiques vulgaires «qui font passer avant la justice ce que, dans » leurs étroites combinaisons , ils appellent la su- » reté publique , que ces politiques nous disent » du moins quel intérêt peut colorer cette vionlation de la probité nationale? Qu'apprenndrions-nous par la honteuse inquisition des » lettres ? de viles et sales intrigues , des anec-
• dotes scandaleuses, de méprisables frivolités. » Croit - on que les complots circulent par les «courriers ordinaires? Croit-on même que les
• nouvelles politiques de quelque importance pas- >» sent par cette voie ? Quelle grande ambassade , »quel homme chargé d'une mission délicate, » ne correspond pas directement et ne sait pas » échapper à l'espionnage de la poste aux lettres? » C'est donc sans aucune utilité qu'on violerait » le secret des familles, le commerce des absents , B les confidences de l'amitié , la confiance entre M les hommes. Un procédé si coupable n'aurait 9 pas même une excuse , et l'on dirait de nous » dans l'Europe : « En France, sous le prétexte de » la sûreté publique, on prive les citoyens de tout
» droit de propriété sur les lettres , qui sont les » productions du cœur et le trésor de la con- » fiance. Ce dernier asile de la liberté a été im- » punément violé par ceux rnême que la nation » avait délégués pour assurer tous ces droits. Ils » ont. décidé par le fait que les plus secrètes » communications de l'âme , les conjectures les
• plus hasardées de l'esprit, les émotions d'une » colère souvent mal fondée , les erreurs souvent » redressées le moment d'après , pouvaient être » transformées en dépositions contre les tiers ;
» que le citoyen , l'ami , le fils , le père devien- * » draient ainsi les juges les uns des autres , sans
• savoir qu'ils pourront un jour périr l'un par «l'autre ; car l'assemblée nationale a déclaré
• qu'elle ferait servir de base à ses jugements » des communications surprises , qu'elle n'a pu » se procurer que par un crime. »
La cause de la liberté, de la justice, l'emporta sur les vaines terreurs et les sophismes du parti contraire. Ah! si elle eût toujours prévalu, cette cause, que de sang , que de larmes de moins répandues pendant les jours dé tyrannie qui ont pesé sur la France! Mais que penser, quand ceux mêmes qui ont été les victimes malheureuses de ces mesures de sûreté ^ si bien diffamées par Mirabeau, laissent d'obscurs agents, d'ignares
salariés les pratiquer, en tourmenter les individus, les familles, sous le vain prétexte d'une surveillance inutile à la impression .du crime, mais très propre à satisfaire les goûts de l'autorité? que penser, quand aucune magistrature en France n'of&e au citoyen paisible, à la femme timide, à l'homme malheureux, dés secours contre ces vexations^ nocturnes et journalières, qui livrent le sommeil, le repos, le< Ut, l'asile de milliers de personnes à l'inquisition , autant absurde qu'indécente , de prétendus protecteurs • des mœurs et de l'ordre ? que penser enfin , quand les représentants de la nation, quand ceux que la loi a placés immédiatement enix'e le* trône et le peuple , quand aucun des magis trats qui siègent sur les fleurs de lis, n'élève la voix, contre un pareil abus de l'autorité sacrée du roi au nom duquel on ose ex»cer ces actes répréhensibles ? A quoi bon, je le répète, prolonger ce système de police créé par la terreur , sous le règne paisible d'un roi qui l'ignore sans doute , et sous l'empire d'un gouvernement qui n'a point besoin d'une paraille législation pour faire fleurir un royaume comme le nôtre? quelle est cette contradiction entre l'apparence et la réalité ? Une législation est vicieuse , la nation souffre, le peuple est malheureux, il a le droit de
se plaindre lorsque les règlements de détails, ceux qui pressent les citoyens à tous les moments de leur existence , les livrent dans leur famille, dans leurs habitudes, dans l'usage de leurs facultés , à d'inutiles et gênantes formalités, à d'humiliantes précautions. Abolissez-les donc, dirais- je, aux dépositaires du pouvcnr, cessez-donc de vous traîner sur la police des Robespierre, des Marat et des proscripteurs de 93. Est-ce ainsi qu'on traite une nation soumise, confiante et généreuse? vit-on sous les anciens règnes un pareil ordre de choses , et un Sartines même eût-il toléré les dures persécutions dont s'enorgueillit si souvent là police? viton autrefois les vols, les meurtres , les empoisonnements plus fréquents, parceque le domicile et la personne des Français étaient afiranchis de toute dépendance de la police? Qu'il soit donc permis d'invoquer- une législation qui subsista sous des rois puissants, et dans un royaume où l'ordre le plus parfait régnait sans aucun de ces moyens que nous a légués le régime épouvantable de la terreur. Trop d'auguste^ têtes, trop d'hommes chers à la France en ont été victimes pour qu'il ne soit pas du devoir d'un écrivain sincère de la signaler à la haine publique et à l'attention du prince, ami des
58o MÉMOIRES
mœurs et de la liberté, qui nous gouverne.
Mirabeau n'avait donc que trop de raison en attaquant les atteintes que l'aveugle fureur ou l'esprit de parti portaient à la liberté personnelle, dès l'origine de la révolution ; il sentait trop les conséquences de pareils excès, pour ne pas s'y opposer, et nous le retrouverons toujours dans les mêmes principes.
Le rappel de M. Necker avait produit une joie universelle ; on y voyait le gage d'une sincère union entre la cour et l'assemblée nationale. Le ministre n'était pas le moins enivré de l'enthousiasmie qu'il inspirait, mais il s'attendait peu au revers qu'il allait éprouver au milieu de son triomphe, revers dont Mirabeau fut en partie la cause par l'influence qu'il conservait sur les assemblées de district, et particulièrement du sien , où il se rendait souvent. L'occasion se présentait de se venger d'un ennemi secret, sans se compromettre, et il le fit avec une adresse et un succès auxquels on ne se serait pas attendu.
Après avoir présenté se3 hommages au roi , M. Necker était venu à Paris ' témoigner aux habitants de cette grande ville la reconnaissance que lui inspiraient les marques de sensibi-
■ 5o juillet 1789.
lité et d'intérêt qu'il en avait reçues. Il se rendit à l'hôtel de ville , où siégeaient deux assemblées, celle des électeurs et celle des représentants de la commune; l'une et l'autre jouissaient d'un grand crédit , et la dernière était en possession du pouvoir municipal dans toute son étendue.
M> Necker se présenta d'abord à celle-ci, et y fut reçu avec les plus grandes marques de hveur et de reconnaissance publique; il y prononça un discours où respirait l'amour de la paix et de l'union; ensuite, venant à des idées de bonté, d'indulgence, d'oubli du passé, il dit qu'il regardait comme le plus beau jour de sa vie , et comme une récompense sans mesure des services qu'il pouvait avoir rendus , si le mot d'amnistie était prononcé par l'assemblée , et si elle rendait la liberté à M. le baron de Besenval , qui venait d'être airêté à Villenoxe ', au moment où il s'en retournait dans sa patrie, avec un passeport du roi. L'assemblée accorda unanimement à M. Necker ce qu'il demandait ; et deux représentants de la commune partirent pour aller délivrer M. de Besenval.
■ Petite yille du département de TAube y à deux lieues de Nogent-sur-Seine.
M. Necker se rendit ensuite dans la salle des électeurs , où tout ce qui venait d'être décidé fut de nouveau confirmé avec le plus grand empressement. Les électeurs , entraînés par un noble sentiment^ mais excédant en cela leurs pouvoirs , prirent un arrêté au nom de la commune , où ils déclarèrent , « qu elle pardonnait à Bses ennemis; qu'elle proscrivait tout acte de » violence contraire au présent arrêté , et qu'elle » regardait désormais comme les seuls ennemis 0 de la nation ceux qui troubleraient par quel- » que excès la tranquillité publique. »
Si de son propre mouvement la commune eût pris un semblable arrêté , son exécution eût été prompte et complète, au moins en ce qui concernait M. de BesenVal. Mais ce triomphe de M. Necker avait excité la jalousie de bien du monde , et Mirabeau entre autres ne le lui pardonnait pas.
A peine l'arrêté des électeurs fiit-il connu que les districts firent entendre des réclamarions ; ils se plaignirent que les électeurs s'arrogeaient un pouvoir qui n'appartenait qu'aux représentants de la nation, et que tes tribunaux devaient seuls prononcer sur les individus soupçonnés de trahisoil. Le district Saint-Honoré fut le premier à dénoncer l'arrêté
des électeurs ; on ne put douter que l'initiative de ToppositioD ne partit de Mirabeau. Les électeurs furent forcés de se rétracter , et les représentants de la commune de révoquer l'ordre de mettre en liberté M. de Besenval et d'envoyer des commissaires pour s'assurer de sa personne '.
Cette affaire , parvenue à la connaissance de l'assemblée nationale , devînt le lendemain , 3 1 juillet 9 l'objet d'une discussion assez vive, où Mirabeau ne manqua pas de raison pour contrarier M. Necker et hii arracher un fleuron qu'il croyait avoir ajouté à sa couronne triomphale.
« Quelque purs que soient les motifs , quel- > que entraînants que soient les mouvements ora- 9 toires qui ont déterminé hier la démarche de » l'hôtel-de-ville • et des électeurs, il nous est im- » possible d'en approuver le résultat.
• IjC mot pardon s l'ordre de relâcher M. de » Besenval , sont également impolitiques et répré-
'* Procès^verbal des représentants de la commune, du 3o juillet 1769.
'•Mirabeau fait aliasion au discours très pathétique 9 ^t pl^D d'une éloquence en; effet entrainante, que Mi Necker prononça pour «demander la ISiellé de M. de Besenval et Toubli dupasse.
nhensibles, nous-mêmes n'avons pas le droit » de prononcer une amnistie. Accusateurs natu- » rels de tout crime public , instituteurs présu- » mes du tribunal destiné à le poursuivre , nous » ne pouvons ni punir ni absoudre ; nous faisons »les lois, nous ne les appliquons pas : nous » pouvons bien retirer notre accusation , si elle » est dénuée de preuves ; mais nous ne pouvons » pas innocenter celui que la notoriété publique A désigne comme coupable , ni priver aucun in- » dividu , aucune corporation , du droit de le » poursuivre. Le pouvoir de faire grâce, tant » qu'il existe , réside éminemment dans la per- » sonne du monarque ; je dis tant qu'il existe , » parceque c'est une grande question que de dé- » terminer si ce pouvoir de faire grâce peut » exister , dans quelles mains il résidera s'il existe , »et si les crimes contre la nation devraient ja- »mais être remis ^ Je ne prétends pas même » effleurer ces questions ; je ne les ai pas encore
■ Ne pourrait-OQ pas regarder ce doate de Mirabeau comme peu fondé ou injuste? Car enfin de tous les crimes y en a-t-il de moins défini , de moins clair que celui de lèse-nation ? Ce qui dans un temps appellerait la mort sur la tête du coupabk pourrait dans un autre lui, valoir des honneuts de Ja part même de ceux quî> allaient Tégorger.
» étudiées , il ne s'en agit point aujourd'hui : il «suffit que le droit de faire grâce nous soit i étranger.
fil nous est plus étranger encore dans cette » occasion que dans toute autre. A Dieu ne plaise » que j'aggrave la situation de M. de Bésenval : » il est arrêté , suspect , il est malheureux ; au- »tant de raisons de m'abstenir. Mais vous avez «déclaré les chçfs militaires responsables des i événements : M. de Bésenval est accusé par la «notoriété publique; et une municipalité, un » hôtel de ville , une ville aurait pu donner des «ordres pour l'innocenter, pour le relâcher, » pour le soustraire à la justice publique ! Non , «messieurs, puisque nous-mêmes nous ne le «pouvons pas, aucune corporation particulière »n'a ce pouvoir. Il nous est donc impossible «d'approuver sous aucun point de vue une dé- » marche inconsidérée qui a excité dans Paris » une fermentation très naturelle , et , j'ose le « dire , très estimable. »
L'assemblée rendit un décret conforme à cette
Telle est la nature des crimes de lèze -nation ; soyons donc lents à les punir, bien loin de ne pouvoir les remettre comme Tinsinue Mirabeau. Par crime de lèze-nation il entendait ce que depuis on a appelé conspiration, accusation si souTent vague et arbitraire.
m. fl5
opinion , et ordonna que M. de Bésenval serait remis en lieu sûr , que personne ne pourrait attenter à sa sûreté , et qu'il était sous la garde de la loi.
On agitait peu de questions dans l'assemblée, aucun événement important n'était soumis à ses délibérations , que Mirabeau n'y prît part ; et quand il serait vrai , comme on l'a dit avec une exagération ridicule, qu'il fit usage à la trtbuae du travail de ses amis ou confidents ' , il n'en
* Cette allégation se trouve dans mille pamphlets contre Mirabeau ; mais on serait étonné de la rencontrer dans les Mémoires de TVeher, si l'on ne sayait pas qu'en ce qui concerne la réyolution et le dehors du château , l'auteur de ce liyre a, comme madame Campan dans le sien, écrit d'après les préventions » les bruits , les récits des courtisans et des habitués de Versailles et des Tuileries* Weber dit donc «qu'on ne laissait pas à Mirabeau la peine de » préparer ses motions et ses harangues , qu'on les lui four- »nissait toutes faitqs ; il n'avait qu'à les lire à la tribune. »
M. le duc de Lé vis, qui publia en i8i3 des Souvenirs et portraits, n'a pas été exempt de cette exagération. On lit dans son ouvrage «qu'il est certain que la plupart des » discours que Mirabeau prononça à la tribune ne sont pas de lui ; on nomme l'auteur de l'adresse aux troupes , des » discours sur le veto , du travail sur les monnaies. »
Personne n'a jamais douté que Mirabeau , comme tous les hommes publics^d'un grand talent ^ ne s'aidât souvent
serait pas moins étonnant qu'il ait pu suffire à une aussi pénible assiduité. C'était surtout dans les questions constitutionnelles et de finances qu'il se distinguait, et c'est aussi de celles-là que je parlerai le plus.
La séance du 7 août en offrit un exemple , et en même temps de l'opposition constante qu'il montrait à M. Necker toutes les fois qu'il le rencontrait sur son chemin.
Ce ministre avait demandé à l'assemblée nationale d'être autorisé à faire un emprunt de trente millions ; Mirabeau employa tous les arguments tirés des circonstances , de la nature de
des notes 9 renseignements, ébauches ou certains travaux fournis par d'autres ; mais si les discours n'étaient pas de Mirabeau^ s'ils étaient faits par d'autres, comment se faisait-il que ces autres eussent tous le ton , les phrases , les idées, les principes de Mirabeau ? Ensuite M. de Léyis choisit mal sa citation , l'adresse sur le renvoi des troupes et non auX' troupes, fut, à la connaissance de tout le monde, rédigée par lui; il n'est pas un auteur contemporain qui n'atteste ce fait, et nous pourrions nous citer, si cela était permis. L'adresse projetée sur le renyoi des ministres fut bien aussi de lui. Pour qu'on pût admettre que ses discours lui îyxvtnX. fournis , il faudrait que dans ceux qu'il improvisa ou dans ceux qu'il prononça à Aix , il se fût montré au - dessous de sa réputation; or cela n'est pas.
l'emprunt , et de son insuffisance pour pourvoir au besoin public , afin de le faii^e rejeter.
Les banquiers , les capitalistes , les hommes de finances, les agents de la bourse, furent alarmés de cette résistance de Mirabeau. Ils sentaient bien que, s'il s'obstinait à faire repousser l'emprunt , il n'aurait pas lieu ; ils lui représentèrent donc les inconvénients de son opposition , et l'engagèrent à y renoncer , ou du moins à laisser ses collègues agir et voter suivant qu'ils le croiraient convenable , sans les contredire : il le promit.
On a voulu dans le temps que cette complaisance n'ait pas été gratuite; ce soupçon n'est pas sans vraisemblande , mais je ne connais aucune preuve positive qui le changé en certitude : il était assez naturel quQ les capitalistes , les rentiers , ceux qui avaient des effets du gouvernement, craignissent que l'emprunt ne réussît pas , et que , connaissant la situation peu fortunée de Mirabeau , ils aient eu recours à un moyen assez ordinaire pour acheter son suffrage dans une matière qui , au résultat , ne pouvait ni arrêter la révolution , ni diminuer le pouvoir de l'assemblée, ou son pouvoir à lui-même.
Dans la séance du 7 , où l'emprunt fut demandé par le ministre , Mirabeau avait proposé
de consulter les départements , et d'autres longueurs semblables , pour savoir si les représentants du peuple pouvaient voter l'emprunt; dans la séance du lendemain, il fit la motion que les membres de l'assemblée s'en rendissent solidairement et individuellement cautions ; en sorte que le crédit public fût dans ce cas confondu avec la loyauté et la solvabilité des députés.
Cette proposition fiit rejetée. Mirabeau s'y attendait bien ; il ne la faisait que pour avoir une occasion de parler de nouveau de la demande du ministre de manière à la favoriser : il l'admettait, puisqu'il proposait que l'assemblé^ s'en rendît caution. Il tint parole à ceux qui lui avaient demandé son suf&age, et l'emprunt fut accordé.
Une question d'un intérêt plus grand attira son attention dans une séance suivante ' : l'on sera fâché sans doute d'y remarquer l'opinion qu'il y soutint si contraire à celles qu'il professa toujours en faveur de la liberté personnelle , sans laquelle la liberté politique n'a plus ni objet ni réalité.
On se plaignait de toutes parts que les municipalités se permissent d'arrêter les voyageurs
' 16 Août 1789.
ogo MÉMOIRES
sous prétexte qu'ils étaient sans passe-ports , ou que leurs passe-ports n^étaient pas en règle. Les bons esprits soutinrent que si une fois cette police s'introduisait dans le royaume, c^en était fait du plus précieux des droits , celui de l'indépendance morale et de la liberté des actions les plus innocentes.
M. de Lally-Tôlendal fut le premier à s'élever contre le droit que s'arrogeaient les municipalités; il regardait cette innovation comme une violation des anciennes franchises nationales et individuelles. « Qu'avons-nous besoin , dit l'élo- • quent député, de solliciter pour quelques per- » sonnes le pouvoir de voyager librement dans D le royaume, n'est-ce pas un droit acquis à tous »les Français? et jamais imagina-t-on , dans les «temps les plus orageux du gouvernement, d'as- » sujettir qui que ce soit à cette formalité ? L'as- » semblée ne doit pas se mêler des i:éclamations » et des demandes relatives aux actes des muni- » cipalités , maïs elle doit déclarer que la faculté » de voyager librement , et sans recourir à une » permission , est un droit qui ne peut être ôté » aux Français. »
On ne sait si ce fut la passion ou quelque vue particulière qui porta Mirabeau à soutenir une opinion contraire, lui qui avait si bien, dan^
SUR MIRABEAU. jgi
une séance précédente, réfuté le ridicule prétexte de la sûreté, pour autoriser la violation de la liberté dans les actions domestiques et personnelles; mais il n'en est pas moins vrai que dans le discours suivant il dérogea à cet égard aux principes quMl avait défendus dans tous les temps.
^ Je pense, comme M. de Lally-Tolendal , dit- » il , que l'assemblée nationale se compromettra » toutes les fois qu'elle sortira de son caractère »et excédera les bornes de sa juridiction; mais., » loin d'en tirer la même conséquence que lui , » je soumets à votre sagesse cette question préli- » minaire. Ijqs passe-ports sonUils ou ne sont^ils pas » de votre juridiction ? Il est d'autant plus néces- » saire ' de le décider que , si vous accordez un » seul passe-port, vous ne devez en refuser aucun*. » Sans doute il y a quelques contrariétés, je dirais » mêmes avec les préopinants, quelques calam?- • tés particulières dans cet assujettissement; mais » elles tiennent inévitablement aux calamités pu- » bliques, auxquelles seules nous sommes chargés n de remédier. Quelques particuliers ont été arrê- » tés dans leurs voyages , quelques uns même sont
' ' La questioQ s'était élevée sur la demande de passeports faite par quelques députés.
» détenus jusqu'à ce qu'on ait pris des renseigne- «ments sur eux: ne voilà-t-il pas un majestueux » sujet de distraction pour l'assemblée nationale?
• C'est une aimable qualité sans doute que la B facilité aux émotions ' , mais elle exclut souvent »la vertu et même la sagesse de Tordre public. •
On ne peut se refuser à Vétonnement en voyant Mirabeau raisonner si pitoyablement. Il trouvait sans doute mauvais que M. de Lally- Tolendal eût en quelque sorte entraîné l'assemblée par. son éloquence douce , forte et persuasive : il lui reproche la facilité des émotions / mais ce n'était pas de cela qu'il était question , c'était d'un droit précieux , sur lequel l'autorité ne doit pas plus exercer de contrainte et de gêne que sur la respiration. Avec les raisons que Mirabeau emploie , et qu'on dirait extraites du portefeuille de Merlin • ou de Bpnaparte ; il n'est pas jusqu'aux lettres de cachet, contre lesquelles il a tant écrit, qu'on ne pût justifier. On pourrait dire : « Il y a dans l'usage des lettres de caichet quelques contrariétés , je dirai même
• quelques calamités particulières : c'est une » belle qualité que la sensibilité , mais elle exclut
' Il fait allusion à M. de Lally-Tolendal. * Il a*agit de Merlin , auteur de la loi des suspects , et des mesures qui ont fait tant de mal.
SUR MIRABEAU. 5g5
» souvent la vertu et même la sagesse de l'ordre «public. On ne doit donc pas trouver que le » gouvernement eût tort en 1 778 de faire mettre » le comte de Mirabeau à Yincennes par lettre » de cachet , puisque l'ordre public , qui ne per- » met pas qu'on séduise la femme d'un magistrat » et qu'on vive maritalement avec elle , exigeait » qu'on punît au moins d'une rigoureuse prison » un semblable délit , pour lequel les .tribunaux » auraient prononcé une bien plus forte peine. » Il n'est point d'acte arbitraire, ou même de crime, qu'on ne pût justifier, parceque quelquefois il pourrait être utile.
Je me suis attaché à cette contradiction de raispnnement qu'offre ici Mirabeau , d'abord pour en faire sentir la fausseté , et ensuite parcequ'elle fait voir que, dans les débats de tribune, l'homme le plus judicieux , de l'esprit le plus juste , peut se laisser entraîner , par des vues ou des passions secrètes, à se contredire et à soutenir des principes opposés entre eux. Mirabeau sera rarement pris dans un pareil défaut, et plût à Dieu que les membres qui ont successivement siégé dans nos assemblées n'y fussent pas ton^bés plus souvent que lui !
On va le retrouver avec toute sa justesse de jugement dans le débat suivant.
M. le vicomte de Noailles venait de proposer * rétablissement d'un comité militaire ; M. de Virieu avait observé qu'il était plus urgent de s'occuper d'un changement de rédaction dans la formule du serment que devaient prêter les troupes. Il était dit dans le décret pour le rétablissement dé la tranquillité publique, au sujet des ofEciers , qu'ils prêteraient serment es mains des officiers municipaux; il proposait d'y substi- ' tuer ces mots , en présence des officiers munici-paux.
Cette opinion de M. de Virieu offrit à Mirabeau l'occasion de développer d'excellentes réflexions sur la nature des pouvoirs municipaux et les dangers de leur donner trop d'extension.
« Jamais , dit-il , les forces militaires ne doi- » vent être subordonnées aux forces civiles , ou » bientôt il n'y aurait plus d'armée , surtout si , » dans le régime actuel ' , elles étaient soumises à » la volonté des municipalités , qui ne sont que »des établissements monstrueux du despotisme.
» J'ai bien entendu parler de l'aristocratie mi- »litaire, civile, religieuse, mais je n'ai jamais
I Les municipalités n'étaient pas encore organisées constitutionnellement ; elles étaient composées de membres en titre d'office dans la plupart des villes.
SUR MIRABEAU, SgS
» connu une plus cruelle , une plus ty rannique • autorité que celle qui est usurpée par des » officiers municipaux ; et ce serait la porter à «son comble, que de mettre' encore dans leurs » mains le dernier moyen de l'oppression. Les » citoyens seraient sans cesse sous le joug de leur » pouvoir , si le mépris dont sont couvertes les » municipalités né servait quelquefois à les af- » franchir. Je le prouverai ,• moi , qui appartiens »à une province dont le chef municipal a fait •tirer le premier coup de fusil qui a allumé le » feu de la guerre : j'en entretiendrai l'assemblée » en temps et lieu". »
La suite n'a que trop prouvé l'excès de pouvoir que les municipalités , même constitutionnelles , ont usurpé. Chargées de la police , elles ont exercé une surveillance odieuse sur l'asile des citoyens , et , sous prétexte de sûreté et de recherches dps conspirateurs, elles ont été de dociles instruments, je ne dirai pas de despotisme , mais de tyrannie réelle ; tout dit qu'on doit resserrer les limites de leurs attributions en ce qui concerne les personnes et les droits du domicile.
' Il fait allusion à l'émeute d'Aix ^ à laquelle M. de la Farre donna lieu en mars i789«
La liberté publique veut d'un autre côté , que si les troupes, à leur organisation en corps, ne doivent de serment qu au roi , elles ne puissent se réunir dans une ville qu'avec l'agrément des autorités municipales; c'est une gène sans doute pour le gouvernement , mais c'est une garantie pou^ les peuples; garantie qui ne peut cesser que lorsque, par de grands motifs, le prince a obtenu du cprps législatif qu'une ou plusieurs villes soient mises hors de la constitution. On peut se passer de tout ceci sans doute, mais alors c'est une autre question , et nous n'entendons parler ici que d'un gouvernement constitué, où le roi est souverain sans doute , mais où le peuple est aussi quelque chose , d'un gouvernement où tout n'est pas d'un côté et rien de l'autre.
Mirabeau , quoique partisan de la déclaration des droits, comme base de la constitution qu'on devait donner à la France , sentait qu'exprimée en termes. trop généraux ou équivoques, elle présentait des innovations opposées aux habitudes et au génie des Français, qui aiment avant tout leurs aises , et ensuite la liberté. Ce qu'il dit à ce sujet , dans la séance du 1 7 août , au nom de la commission dont il était rapporteur , m'a paru si judicieux que je n'ai pas dû le passer sous silence.
« La déclaration des droits de rhomme en so- »ciété, dit-il, n'est sans doute qu'une exposition > de quelques principes généraux , applicables à » toutes les associations politiques, et à toutes les » formes de gouvernement; sôus ce point de vue, 9 on croirait uii travail de cette nature fort sim- »ple, et peu susceptible de contestation et de » doute.
»Mais le comité que vous avez nommé pour »s'en occuper s'est bientôt aperçu qu'un tel » exposé , lorsqu'on le destine à un corps politi- »que vieux et presque caduc, est nécessairement » subordonné à beaucoup de circonstances loca- » les , et ne peut jamais atteindre qu'à une pervfection relative : sous ce rapport, une déclara- » iion des droits est un ouvrage difficile.
»I1 l'est davantage, lorsqu'il doit servir de «préambule à une constitution qui n'est pas » connue ; il l'est enfin lorsqu'il s'agit de la » composer en trois jours, d'après vingt projets de » déclaration, qui, dignes d'estime chacun en leur » genre , n'en sont que plus difficiles à fonidre , » pour en tirer un résultat utile à la masse d'un 9 peuple , préparé à la liberté par l'impression des » faits et non par le raisonnement.
» Cependant , messieurs , il a fallu vous obéir ; » heureusement nous étions éclairés par les ré-
» flexions de cette assemblée sur l'esprit d'un tel » travail. Nous avons cherché cette forme popu- » laire qui rappelle au peuple , non ce qu'on a » étudié dans les livres ou les méditations abs- » traites , mais ce qu'il a lui-même éprouvé , en «sorte que la déclaration des droits dont une as- » sociation politique ne doit jamais s'écarter soit » plutôt le langage qu'il tiendrait s'il avait l'ha- »bitude d'exprimer ses idées, qu'une science » qu'on. se propose de lui enseigner.
• Cette différence, messieurs, est capitale; et V comme la liberté ne fut jamais le fruit d'une • doctrine travaillée en déductions philosophi- » ques , mais de l'expérience de tous les jours , » et des raisonnements simples que les faits exci- » tent , il s'ensuit que nous devons mieux l'en- » tendre aujourd'hui que nous approchons da- » vantage de ces raisonnements. S'il faut employer » des termes abstraits , nous les rendrons intelli- » gibles en les liant à tout ce qui peut rappeler » les sensations qui ont servi à faire éclore la » liberté , et en écartant, autant qu'il est possible, » tput ce qui se présente sous l'appareil de l'in- » novation.
»Une déclaration des droits, si elle pouvait » répondre k une perfection idéale , serait celle » qui contiendrait des axiomes tellement simples ,
» évidents et féconds en conséquences , qu'il serait 9 impossible de s'en écarter sans être absurde , » et qu'on en verrait sortir toutes les constitu- » tions. Mais les hommes et les circonstances n'y » sont point assez préparés dans cet empire , et » nous ne vous offrons qu'un très faible essai , que 9 vous améliorerez sans doute , mais sans oublier »que le véritable courage de la sagesse consiste » à garder , dans le bien même , un juste milieu. 9
Les débats s^échauffèrent sur ce sujet , et furent repris dans la séance suivante. Mirabeau y soutint une proposition qui étonna un grand nombre de ses collègues.
«L'exposition des droits généraux, dit-U, ne » sera jamais applicable à l'organisation sociale , » si on ne les justifie par les principes de la con- » stitution ; la ligne de démarcation entre la dé- » claration des droits et la constitution est pure- »ment abstraite, métaphysique, et jamais vous » ne parviendrez à la faire comprendre. »
Ce discours, applaudi du côté droit, excita les plaintes du côté gauche. Pour répondre à celuici, l'orateur réplique que, pour toute réponse aux attaques personnelles dont quelques préopinants avaient jugé à propos de l'accueillir, il manifestera un sentiment qui portera plus de douceur dans son âme que les traits décochés
4oo MÉMOIRES
contre lui n'y peuvent jeter d'amertume. * Si , par
• impossible, dît-il, quelqu'un de vos décrets me » paraissait blesser la justice ou la raison , j'ai
• tant de respect pour cette assemblée, que je 9 n'hésiterais pas à vous le dénoncer, à vous dire » que vous devez montrer un mépris profond » pour cet absurde dogme d'infaillibilité politi-
• que , qui tendrait à accumuler sur chaque siècle n la rouille des préjugés de tous les siècles , et » soumettrait les générations à venir aux erreurs » des générations passées. »
Ce qui avait principalement offensé Mirabeau dans cette discussion , c'était le doute qu'on élevait sur ses intentions , en le voyant combattre une déclaration des droits que les patriotes regardaient comme la base de tout système libéral. Il se défend des soupçons dont les exagérés affectaient de le noircir. «Je n'ai point
• attaqué votre décret, leur dit-il, j'ai maintenu » la nécessité d*une déclaration des droits , j'ai
• même déposé sur le bureau la motion qu'il » sera déclaré que Cexposition des droits est partie » intégrante et inséparable de la constitution. Mes » doutes n'ont porté que sur le moment favorable » à la rédaction de ce travail : ces doutes étaient » motivés peut-être par les difficultés toujours » renaissantes qu'il rencontre, par la nature des
SUR MIRABEAU. 4oi
» objections qu'on vous a faites, par les sacrifices » qu'on a exigés de nous , par les embarras inex-
• tricables où nous jette l'ignorance absolue de »ce qui sera statué dans les. constitutions. Mais,
• quoiqu'il en soit, j'ai pu me tromper sans qu'il » puisse être permis de jeter sur mes intentions »un doute, qu'aucun membre de. cette assem* » blée , qu'aucun citoyen au courant des affaires » publiques, n'a pu concevoir sur moi.
» Sans doute , au milieu d'une jeunesse très » orageuse , par la faute des autres , et surtout par »la mienne, j'ai eu de très grands torts, et peu «d'hommes ont dans leur vie privée donné plus » que moi prétexte à la calomnie, pâture à la médi- »sance. Mais, j'ose vous en attester , nul écrivain , » nul homme public n'a plus que moi le droit de
• s'honorer de sentiments courageux , de vues » désintéressées, d'une fière indépendance , d'une
• uniformité de principes inflexibles. Mapréten- 9 due supériorité dans l'art de vous guider vers %des buts contraires est donc une injure vide de
• sens, un trait lancé de bas en haut, que trente
• volumes repoussent assez pour que je dédaigne » de m'en occuper. »
Cette apologie fut suivie de l'examen de quelques articles de l'exposition des droits , où Mirabeau fit voir qu'avant d'avoir arrêté ceux de la m. 26
Ao2 MÉMOIRES
constitution , il était impossible d'en adopter une rédaction définitive, et qu'en conséquence il fallait ajourner ce travail important.
L'assemblée n'adopta point eç entier cet avis; elle fit quelques changements aux articles proposés par le comité : la déclaration des droits fut regardée comme la base de la constitution , et <îomrae une suite de jalons qui devaient indiquer la route à suivre dans le travail de sa rédaction ; dix-sept articles seulement furent adoptés. On déclara qu'ils ne complétaient pas le travail, et que les articles qu'il convenait d'y ajouter seraient mis en délibération , après que la constitution aurait été terminée.
Si Mirabeau opposa une résistance inattendue à une des opinions les plus populaires ; si par là il s'attira les reproches que nous venons de voir , il s'y exposa encore davantage dans la question de la sanction royale, où il montra toute la force de son génie , à soutenir le système de la nécessité du veto indéfini dans la confection des lois.
lAistoire de la révolution peut seule faire connaître les manœuvres que chaque parti employa pour influencer la délibération, et obtenir une décision conforme à ses vues, dans cette grande et importante question. Mirabeau s'y
SUR MIRABEAU. 4o3
montra partisan de la monarchie , et s'il n'eut pas le succès qu'il désirait, il n'y donna pas moins les mêmes preuves de talent que dans les autres débats constitutionnels.
Le 3 1 août , M. de Lally Tolendal fit un rapport au nom du comité de constitution, et proposa divers décrets sur l'unité oit la division du corps législatif, sur le veto ou la sanction royale , sur la permanence ou la périodicité des assemblées nationales. L'éloquent rapporteur proposait l'établissement de deux chambres , et , après avoir fait voir la supériorité d'une pareille organisation sur celle d'une seule chambre, il en vient à la question de la sanction royale, ou du droit que le monarque aurait de refuser son consentement aux actes* de l'assemblée , et par conséquent d'en empêcher l'exécution ; en un mot , s'il aurait le droit de veto ou d'empêchement dans la formation de la loi. Dix séances fairt^it employées à ce grand débat , au bout duquel le veto fut déclaré suspensif jusqu'à la seconde législature , à la majorité de 673 voix contre 3 20.
Mirabeau nous a laissé, dans le Courrier de Provence j le discours qu'il prononça dans cette occasion, ou plutôt qu'il désirait qu'on crut qu'il avait prononcé ; c'est ce qu'on doit conclure de
4o4 MÉMOIRES
ce qu'il nous appfend dans ce même journal*. « Lorsque j'>ai porté la parole , dit-il , sur la sancjition royale, j'ai autant parlé que lu; ainsi on »ne trouvera pas ici tout ce que j'ai dit, mais » on n'y lira rien que je n'aie dit. L'indulgence » d'une assemblée est beaucoup plus grande » que celle des lecteurs ; c'est donc un véritable «sacrifice de mon amour-propre que je fais par «obéissance pour l'assemblée, en laissant im- » primer mon discours. Il est devenu impossible, f par la marche des séances de l'assemblée , de «» rien écrire avec soin , ni même d'organiser au- » cun ouvrage : il ne l'est pas moins de réfléchir, »si l'on n'a pas de très grandes avances; qui- » conque n'apportera pas à l'assemblée nationale » des principes arrêtés , risquera de n'y embrasser » que des opinions très inconsidérées.
• Mais il a paru sur le beau sujet de la sanc- » tion royale un écrit de M. le marquis de Ca- » seaux % intitulé Simplicité de ridée d'une constintution^ qui est une mine inépuisable d'idées sai- » nés et profondés dont j'ai beaucoup profité ;
' On ne sait pourquoi Mirabeau a fait , dans ses écrits , l'éloge de ce marquis de Gaseaux, ou Descaseaux; c'est le plus inintelligible métaphysicien politique de tous ceux
SUR MIRABEAU. 4o5
«par exemple, toute la partie de mon discours » relative à la permanence des assemblées natio* » nales en est extraite. »
On pourrait , si la curiosité y portait, comparer le discours imprimé dans le Courrier de Provence , avec celui que le Bulletin de l'assem^ blée nationale ^ rédigé alors par M. Maret, depuis duc de Bassano , a donné; on y saisirait quelques nuances de différences : mais il ne s'agit pas dans ces mémoires de juger précisément ce que ce 'célèbre député a dit , mais ce qu'il croyait s^^ ce point , et les raisons qu'il donnait de son opinion ; nous ferons donc usage du premier de ces discours , qui est bien son ou-^ vrage , sauf le passage pris à ce marquis de Caseaux , dont il aurait bien pu se passer. Je ne crois pas cependant qu'il soit indifférent au lec^ teur d'avoir une idiéç du débat , et de connaître avec quelle dextérité Mirabeau soutint un système mal vu du parti populaire, dont il, était cependant regardé comme le chef.
Le roi aura-t-il le droit de veto? ce veto serat-il absolu ou suspensif ? Telle était la question.
qui ont paru. Son mécanisme des sociétés est une véritable apocalypse. Mirabeau avait été lié avec lui en Angleterre et en avait conservé la connaissance depuis son eatrée aux états-généraux.
4o6 MÉMOIRES
f Dans la monarchie la mieux organisée , dit » alors Miriiibeau, raiitorité royale est toujours » l'objet des craintes des meilleurs citoyens : celui »que la loi met au-dessus de tous devient aisé- »ment le rival de la loi. La marche uniforme » qu'a suivie partout l'autorité \ies rois n'a que « trop enseigné la nécessité de les surveiller. Une «secrète terreur nous éloigne malgré nous des » moyens dont il faut armer le chef suprême de » la nation , afin qu'il puisse remplir les fonctions » qui lui sont assignées. »
L'orateur établit ensuite une distinction entre l'état où se trouvait la nation alors , et celui où elle sera sous l'empire d'une constitution libre. «Je pense, dit-il, que le droit de suspendre et » même d'arrêter l'action du corps législatif doit 1» appartenir au roi quand la constitution sera B faite et qu'il s'agira seulement de la maintenir. » Mais ce droit d'arrêter, ce veto 9 ne saurait s'exer- » cer quand il s'agit de créer la constitution ; je » ne conçois pas comment on pourrait disputer n à un peuple le droit de donner à lui-même la ») conf^titution par laquelle il lui plaît d'être goù- » verné désormais. Cherchons donc uniquement » si , dans la constitution à créer , la sanction ») royale doit entrer comme partie intégrante de «la législature.
b Certainement , à qui ne saisit que les sur- » faces, de grandes objections s'ofîfrent contre » l'idée d'un veto exercé par un individu quel- » conque contre le vœu des représentants du peu- » pie. Lorsqu'on suppose que l'assemblée natio- » nale , composée de ses vrais éléments , présente » au prince le fruit de ses délibérations par tétes^ 0 lui offre le résultat de la délibération la plus » libre et la plus éclairée , le produit de toutes les » connaissances qu'elle a pu recueillir ; il semble » que c'est là tout ce que la prudence humaine » exige pour combattre , je ne dis pas seulement »ia volonté, mais la raison générale; et sans » doute, sous ce point de v^ie abstrait, il parai- » trait répugner au bon sens d'admettre qu'un » homme seul ait le droit dé s'opposer à cette » volonté, à cette raison générale. Cette idée • devient même plus choquante encore, lors- » qu'il doit être établi par la constitution que «l'homme armé de ce terrible veto le sera de » toute la force publique , sans laquelle la vo- »lonté générale ne peut jamais être assurée de » son exécution.
• Toutes ces objections disparaissent devant » cette grande vérité , que , sans un droit de résis- » tance dans la main du dépositaire de la force » publique , cette force pourrait souvent être ré-
4oS MÉMOIRES
» clamée et employée malgré lui à exécuter des « volontés contraires à la volonté générale.
» Or , pour démontrer par un exemple que ce » danger existerait si le prince était dépouillé du » veto sur toutes les propositions de loi que lui 9 présenterait l'assemblée nationale , je ne de- » mande que la supposition d'un mauvais choix 9 de représentants, et deux règlements intérieurs » déjà proposés et autorisés par l'exemple del'An-
• gleterre , savoir :
« L'exclusion du public de la chambre natio- » nale sur la simple réqtlisition d'un membre de i l'assemblée, et l'interdiction aux papiers publics » de rendre compte de ses délibérations.
» Ces deux règlements obtenus , il est évident » qu'on passerait bientôt à l'expulsion de tout » membre indiscret ; et la terreur du despotisme » de l'assemblée agissant sur l'assemblée même, » il ne faudrait plus, sous un prince faible, qu'un »peu de temps et d'adresse pour établir léga- »lement la domination de douze cents aristo-
• crates', réduire l'autorité royale à n'être que » l'instrument passif de leurs volontés , et replon- 9 ger le peuple dans cet état d'avilissement qui p accompa^e toujours la servitude du prince.
» Le prince est le représentant perpétuel du
> C'était le nombre des députés de l'assemblée nationale.
» peuple , comme les députés sont ses représen- 0 tants élus à certaines époques. Les droits de «l'un comme ceux des autres ne sont fondés » que sur Futilité de ceux qui les ont établis.
» Mais, dit-on, lés députés dans l'assemblée a nationale n'étant revêtus du pouvoir que pour » un temps limité , et n'ayant aucune partie du » pouvoir exécutif, l'abus qu'ils peuvent faire de «leur veto ne peut être d'une conséquence aussi » funeste que celui qu'un- prince inamovible op- » poserait à une loi juste et raisonnable.
» Premièrement , si le prince n'a pas le veto , » qui empêchera les représentants du peuple de «prolonger et d'éterniser leur représentation » (c'est ainsi, et non, comme on vous l'a dit , par »la suppression de la chambre des pairs, que le » long parlement renversa la liberté politique de »la Grande-Bretagne)? qui les empêchera même »de s'approprier la partie du pouvoir exécutif »qui dispose des emplois et des grâces? Man- »queront-ils de prétextes pour justifier cette «usurpation? Les emplois sont si scandaleuse- » ment remplis ! les grâces si indignement provstituées! etc.
» Secondement , le veto ^ soit du prince , soit » des députés à l'assemblée nationale , n'a d'au- » tre vertu que d'arrêter une proposition : il ne
4io MÉMOIRES
» peut donc résulter d'un veto j quel qu'il soit , » qu'une inaction du pouvoir exécutif à cet effet.
• Troisièmement, le veto du prince peut, sans » doute , s'opposer à une bonne loi ; mais il peut >» préserver d'une mauvaise , dont la possibilité » ne saurait être contestée.
9 Quatrièmement, je supposerai qu'en effet le B veto du prince empêche l'établissement de la loi »la plus sage et la plus avantageuse à la nation, » qu'arrîvera-t-il si le retour annuel de l'assem- » blée nationale est aussi soliden^nt assuré que » la couronne sur la tête du prince qui la porte, « c'est-à-dire si le retour annuel de l'assemblée » nationale est assuré par une loi vraiment con-
• stitutionnelle , qui défende j sous peine de con- «viction d'imbécillité, de proposer ni la con- » cession d'aucune espèce d'impôt, ni l'étabUs- » sèment de la force militaire pour plus d'une » année? Supposons que le prince ait usé de son » veto, l'assemblée déterminera d'abord si l'usage •» qu'il en a fait a ou n'a pas des conséquences « fâcheuses pour la liberté. Dans le second cas ,
• la difficulté élevée par l'interposition du veto » se trouvant nulle ou d'une légère importance , » Rassemblée nationale retire l'impôt et le remet » pour le terme ordinaire , et dès lors tout reste. >dans l'ordre accoutumé.
SUR MIRABEAU. 4ii
» Dans le premier cas , l'asseixiblée aura divers «moyens d'influer sur la volonté du roi; elle » pourra refuser l'impôt ; elle pourra refuser l'ar-
• mée; elle pourra refuser l'un et l'autre, ou sim- » plement ne les voter que pour un temps très » court. Quel que soit celui de ces partis qu'a- «dopte l'assemblée, le premier moment de la » paralysie du pouvoir exécutif, à une époque » connue , n'a plus d'autre moyen que d'en apfl peler à son peuple , en dissolvant l'assemblée.
» Si donc alors le peuple renvoie les mêmes » députés à l'assemblée , ne faudra-t-il pas que le
• prince obéisse? Car c'est là le vrai mot, quel- 9 que idée qu'on lui ait donnée jusqu'alors de sa » prétendue souveraineté , lorsqu'il cesse d'être » uni d'opinion avec son peuple et que son peu- »ple est éclairé.
» Supposez maintenant le droit de veto enlevé » au prince, et le prince obligé de sanctionfier » une mauvaise loi , vous n'avez plus d'espoir que »dans une insurrection générale, dont l'issue la » plus heureuse serait probablement plus funeste j^aux indignes représentants du peuple que la » dissolution de leur assemblée. Mais est-il bien • certain que. cette insurrection ne serait fu- «neste qu'aux indignes représentants du peu- ) pie?... J'y vois encore une ressource pour les
» partisans du despotisme des miiiistres. Je vois » le danger de la paix publique , troublée et peut- » être violée; j'y vois l'incendie presque inévi- » table , et trop long-temps à craindre dans un »état où une révolution si nécessaire, mais si 9 rapide , a laissé des germes de division et de » haine, que l'affermissement de la constitution, » par les travaux successifs de l'assemblée , peut »seul étouffer...»
Mirabeau passe ensuite à l'examen de l'annualité de l'assemblée nationale ; il soutient la nécessité de l'annualité, et montre qu'elle sera un contre-poids suffisant au danger de la sanction royale ; puis il continue : « Peut-être que pour » suppléer le retour des asseipblées nationales on «vous proposera une commission intermédiaire; »mais cette commission intermédiaire fera ce «que ferait l'assemblée nationale, et alors je ne
• sais pas pourquoi celle-ci ne se rassemblerait » pas; ou elle n'aura pas le pouvoir de faire ce que » ferait l'assemblée , et alors elle ne la suppléera » pas. Et ne voyez-vous pas d'ailleurs que cette » commission deviendrait le corps où le minis- » tère irait se recruter , et que , pour y parvenir ,
* on deviendrait insensiblement le docile instru-p » ment de la cour et de l'intrigue ?
»On a supposé que Je peu d'esprit • public
SUR MIRABEAU. 4i3
» s'oppose au retour annuel de rassemblée natio-
• nale. Mais comment formerez-vous mieux cet
• esprit public qu'en rapprochant les époques » où chaque citoyen sera appelé à en donner des » preuves ? Pouvait-il exister , cet esprit public ,
• quand la fatale division des ordres absorbait » tout ce qu'elle n'avilissait pas ? quand tous les
• citoyens, grands et petits, n'avaient d'autres res- » sources contre les humiliations et l'insouciance, »et d'autre dédommagement de leur nullité, que j»le spectacle, lâchasse, l'intrigue, la cabale, le •jeu, tous les vices?
» On a objecté les frais immenses d'une élec- » tion et d'une assemblée nationale annuelle. • Tout est calculé: trois millions forment la
• substance de cette grande objection. Et que
• sont trois millions pour une nation qui en paie
• six cents, et qui n'en, aurait pas trois cent
• cinquante à payer si, depuis trente ans, elle » avait* eu annuellement une assemblée national^.
» On a été jusqu'à me dire : Qui voudra être
• membre de l'assemblée nationale , si elle a des
• sessions annuelles ? Et je réponds à ces étranges
• paroles : Ce ne sera pas vous, qui le demandez ; » mais ce sera tout digne membre du clergé qui
• voudra et qui pourra prouver aux malheureux
• combien le clergé est utile; tout digne membre
4i4 MÉMOIRES
9 de la noblesse qui voudra et pourra prouver à » la nation que la noblesse aussi peut la servir » de plus d'une manière ; ... ce sera tout membre » des communes qui voudra pouvoir dire à tout » noble enorgueilli de son titre : Combien de fois » avez-vous siégé parmi les législateurs ?
9 Enfin, les Anglais , qui ont tout fait, dit-on , » s'assemblent néanmoins tous les ans , et trou- » vent toujours quelque chose à faire ;... et les a Français , qui ont tout à faire , ne s'assemble- )» raient pas tous les ans!... .
»Nous aurons donc une assemblée permat nente , et cette institution sublime àerait à elle » seule le contre-poids suffisant du veto royal.
• Quoi! disent ceuit qu'un grand pouvoir ef- » fraie, parcequ'ils ne savent le juger que par » ses abus , le veto royal serait sans limites ! Il » n'y aurait pas un moment déterminé par la con- » stitution où ce veto ne pourrait plus entraver 9 la puissance législative ? Ne serait-ce pas un des- » potisme quele gouvernement où le roi pourrait »dire: Voilà la volonté de mon peuple; mais la 9 mienne lui est contraire , et c'est la mienne qui » prévaudra ?
»Ceux qui sont agités de cette crainte propo- » sent ce qu'ils appellent un veto suspensifs c'est- -à-dire que le roi pourra refuser sa sanction
SUR MIRABEAU. 4i5
» à uo projet de loi qu'il désapprouve ; il pourra » dissoudre l'assemblée nationale ou en attendre n une nouvelle ; mais si cette nouvelle assemblée » lui représente la même loi qu'il a rejetée, il sera » forcé de l'admettre.
vil a fallu rendre la couronné héréditaire' » pour qu'elle ne fut pas une cause perpétuelle » de bouleversement : il en est résulté la nécessité » de rendre la personne du roi irréprochable et «sacrée, sans quoi on n'aurait jamais mis le
• trône à l'abri des ambitieux: or quelle n'est pas i>déjà la puissance d'un chef héréditaire et rendu » inviolable ! Le refus de faire exécuter une loi » qu'il jugerait contraire à ses intérêts , dont la «qualité de chef du pouvoir exécutif le rend » gardien , ce refus suffira-t-il pour le faire dé- » choir de ses hautes prérogatives ? Ce serait » détruire d'une main ce que vous aiu^iez élevé
• de l'autre ; ce serait associer à une précaution » de paix et de sûreté le moyen le plus propre » à soulever sans cesse les plus terribles orages.
» Passez de cette considération aux instruments » du pouvoir qui doivent être entre les mains » du chef de la nation. C'est à vingt-cinq millions » d'hommes qu'il doit commander; c'est sur tous » les points d'une étendue de trente mille lieues » carrées que son pouvoir doit se montrer sans
4i6 MEMOIRES
«cesse, prêt à protéger et à défendre; et Ton «prétendrait que le chef, dépositaire légitime » des moyens que ce pouvoir exige, pourrait être » contraint de faire exécuter des lois qu'il n'aurait » point consenties ! Mais par quels troubles af- » fipeux , par quelles insurrections convulsives et ?; sanguinaires voudrait-on donc nous faire passer » pour combattre sa résistance ? Quand la loi est » sous la sauvegarde de l'opinion publique , elle » devient vraiment impérieuse pour le chef que » vous avez armé de toute la force publique. Mais » quel est le moment où Ton peut compter sur »cet empire de l'opinion publique? n'est-ce pas • lorsque le chef du pouvoir exécutif a lui-même » donné son consentement à la loi , et que ce « consentement est connu de tous les citoyens ? «n'est-ce pas uniquement alors que l'opinion «publique la place irrévocablement au-dessus ») de lui , et le force , sous peine de devenir un «objet d'horreur, à exécuter ce qu'il a promis; « et son consentement , en qualité de chef de la « puissance executive, n'est autre chose que l'en- » gagement solennel de faire exécuter la loi qu'il » vient derevêtir de sa sanction.
» Et qu'on ne dise pas que les généraux d'ar- « mées sont dépositaires de très grandes forces , « et sont néanmoins obligés d'obéir à des ordres
» supérieurs , quelle que soit leur opinion sur la
• nature de ces ordres. Les généraux d^armées » ne sont pas des chefs héréditaires; leur personne » n'est pas inviolable ; leur autorité cesse en la » présence de celui dont ils exécutent les ordres : » et si l'on voulait pousser plus loin la comparai- » son , l'on serait forcé de convenir que ceux-là »sont, pour l'ordijiaire, de très mauvais géné- » Taux 5 qui exécutent des dispositions qu'ils n'ont «pas approuvées. Voilà donc les dangers que «vous allez courir. Et dans quel but? Où est le » véritable efficace dû veto suspensif?
» N'est-il pas besoin* que certaines précautions
» contre le veto royal soient prises dans la con-
• stitution? Si le roi renverse les précautions, ne »se mettra-t-il pas «aisément au-dessus de la loi ?
• Votre formule est donc inutile dans votre
• propre théorie; et je la prouve dangereuse »dan^ la mienne.
» On ne peut supposer le refus de la sanction » royale que dans deux cas.
• Dans celui où le mcmarqtie jugerait que la » loi proposée blesserait les intérêts de la nation ,
• et dans celui où, trompé par ses ministres, il » résisterait à des lois contraires à leurs vues per-
• sonnelles.
» Or, dans l'une ou l'autre de ces suppositions ,
HT. 2n
4i8 MÉMOIRES
fie rbi et ses ministres, privés de la Sarculté » d'empêcher la loi par le moyen paisible d'un » i)éto légal , n'auraient-îls pas recours à une ré- » sistance illégale et viokente , selon qu'ils met- > traient à la loi plus ou moins d'importance ?. » Peutr-on doutfer qu'ils ne ^^réparassent leurs » moyens de très bonne heure ? Car il est tou- » je^rs facile de préjuger le degré d'attachement
• que la puissance législative aura pour sa loi. » n se pduïrait donc que le pouvoir législatif se » trouvât enchftîtïéà l'instant marqué par la (fon- » stitutîon pour réûdre lé veto royal hnlptiissant; »fai^is que si ce veto reste toujours passible, »fa résistance violente et illégale, déYenaiitinu- » tile au pHbee , ne peut plus être employée , 9 ^ans en faire aut yeux de toute la nation une irtëvôlte contre la constitution , circonstance qui yrtenà bieaitôt lïtie telle résistance infiniment » dangereuse pour le roi lui-même , et surtout » pour ses ministres. Remarquez bien que ce » danger n'est plus le même lorsque le prince
• n'aurait résisté qu'à une loi qu'il n'aurait pas » consentie.
»Daiis ce dernier tsa^, comme là réàistance^ » violente et illégale peut toujouirs être ap|^yée »par des prétextes plausibles, l'insurfection du «pouvoir exécutif contre la cOfisftitution trouve
» toujours des partisans , surtout quand elle est »le fait du. monarque. Aveq quelle facilité la '>Suè4e nVt-elle pas retourné aq de^otisme » pour avoir voulu que son roi , quoique hérédi- » taire , ne fut que l'instrument passif et aveugle «des volontés du sénat'?
9 K'armons donc pas le roi contre le pouvoir • législatif, en lui faisant entrevoir uq instant » quelconque où l'op se passerait' de sa volonté , »et où , par conséquent, il n'en serait que Texé- »cuteur aveugle et forcé. Sachons voir que la » nation trouvera plus de sûreté et de tranquil- » lité dans des lois expressément consenties par 1 son chef que dans des résolutions où il n'àu- » rait aucune part , et qui contrasteraient avec »la puissance dont il faudrait, en tout éta|: de » cause , le revêtir- Sachons que , dès que qoi^s » avons placé la couronne dans uûe famille dé- » sigpée , qqe nous en aVpqs fait le patrimoine »de ses aînés, il est imprudent de les alarmer »en les assujettissant à un pouvoir législatif dont »ia force reste en- leurs mains, ^ où cependant
' Le 19 août 177», Gustave III changea la forme du gouFeroement et rétablit celle qui avait été observée depuis Gustave - Adolphe jusqu'à Charles XL II remit toute Fautorité entre les mains du roi, et détruisit celle du sénat 9 etc. ^
» leur opinion serait méprisée." Ce mépris revient » enfin .à la personne ; çt le dépositaire de tau- » tes les forces de l'erQpire français ne peut pas » être méprisé sans les jjus grands dangers.
» Par une suite de ces considérations , puisées » dans le cœur humain et dans, l'expérience , le ï) roi doit avoiV le pouvoir dVgir sûr l'assemblée
, )> nationale, en la faisant réélire. Cette sorte dac-
>» tion est nécessaire pour laisser au roi un moyen
» légal et paisible de faire à son tour agréer des
Aùis qu'il jugerait utiles à la nation, et aux-
» quelles l'assemblée nationale résisterait : riea
•ne serait moins dangereux , et il faudrait bjen
') que le rôi comptât sur le vœu de la nation , si ,
» pour faire agréer une loi , il avait recours à
D'une élection de nouveaux membres; et quand
»la nation et le roi se réunissent à dési?er une
»loi, la résistance du corps législatif Yie peut
» plus avoir que deux causes : ou la corruption de
» ses membres , et alors lé remplacement est un
» bien ; ou un doute sur Popinion publique , et
» alors le meilleur *môyen de l*éclairer est sans
» doujte une élection de nouveaux membres. « •
»Je me résume en un seul* mot, messieurs, » annualité dé l'assemblée nationale , annualité » de l'arpaée , annualité de l'impôt , i:esponsabilité » d^s ministres , et la sanction royale sans'restric-
» tion écrite , mais parfaitement limitée de fait ^ » sera le palladium de la liberté nationale , et le » plus précieux exercice de la liberté du peuple.» '
Malgré l'art et l'adresse de ce discours , il excita de nombreux murmures dans le public , il fit craindre aux ardents patriotes qu'il ne cachât .un parti formé €n faveur de la coiuronne contre la liberté nationale; mais il s'en fallait de beaucoup que rien de semblable existât. La cour mettai;t peu d'importance à la décision de cette grande question. Elle ne pensait pas que jamais les choses en vinssent au point que le roi eût besoin de faire usage du veto constitutionnel ; toutes ses vues étaient alors portées Vers une contre-révolution, ou plutôt un changement .qui la mît au-dessus de fioutes craintes* à cet égard. Les partisans de la monarchie voyaient cependant avec plaisir que Mirabeau professât une doctrine conforme à leur sentiment ^ quoiqu'ils n'attendissent sûrement pas qu'elle triomphât dans l'assemblée.
La défaveur du veto absolu était tellement générale, que M. Necker , par divers motifs, et vraisemblablement par le désir de conserver sa popularité, prit la résolution de donner son opinion dans la question qu'on agitait. Il écrivit à l'assemblée que les ministres avaient en-
tretenu le roi des débats qui s'étaient élevés sur la sanction; que le roi, après en avoir pris connaissance dans un rapport fait au conseil , l'autorisait à communiquer ce rapport à l'assemblée'. On allait en commencer la lecture, lorsque M. Baumetz, protestant que personne -n'était plus pénétré que lui de respect pour l'autorité royale , persuadé même que le nom du monarque ne doit être prononcé qu'avec la plus grande vénération , observa qu'il était contraire à la liberté de l'assemblée d'y lire, au moment d'une délibération , un rapport fait au conseil du roi ; que rinîtiatîve ne pouvait lui convenir en aucune manière. Ces réflexions , soutenues par MM. de Virieu et Mounier , firent rejeter la lecture du mémoire; tout le monde en savait le contenu, ainsi l'envoi de ce mémoire avait produit le même effet qu'en aurait pu produire la lecture ; ceux qui tenaient , par une sorte d'égard pour la cour, ati vetoabsohi n'hésitèrent plus à donner leur voix en faveur du veto suspensif , qui était l'objet du mémoire de M. Necker : mais ce n'était pas Topinion de Mirabeau, il voulait 'le veto absolu ; l'assemblée cependant fiit du sentiment du ministre.
^ Séance du vendredi, ii septembre 1789.
Que de choses fausses ou exagérées n'a-t-on pas écrites sur l'agitation que produisit à Paris ce débat ! Puisqu'il est certain que le phis grand nombre des patriotes ne voulaient point du veto absolu, il est incontestable que Mirabeau ne put être ni moteur ni instigateqr des démarches que firent quelques agitateurs pour influencer les délibérations de l'assemblée, et qu'il resta étrajiiger à ce qui se passa alors ; en voici l'aperçu.
Le 3o août au soir, deu^ particuliers vinrent annoncer à l'assemblée générale des représentants de la commune qu'une très vive fermentation s'était manifestée au Palais-Royal, qu'un grand nombre d'hommes rassemblés proposaieiit de s'armer et de se porter en force à Versailles pour empêcher que le veto royal ne soit adopté, et pour donner ime garde d'honneur à -M. de Mirabeau , dont la vie était en ditpger '.
L'asseonblée :de la commune , alarmée d'une semblable nouvelle , et craignant les suites de la démarche qu'on annonçait, donna ordre à M. de La Fayette de prendre provisoirement les précautions nécessaires pour l'empêcher , d'çp faire
^ Mirabeau n'avait couru aucuD danger; mais on débitait ce bruit afin d'échauffer la multitude, qui lui portait un grand intérêt.