‹ Mémoires sur Mirabeau et son époque (volume 3)Chapitre 8 sur 10 · V MÉMOIRES · texte numérisé non relu

V MÉMOIRES

même arrêter les autem's et instigateurs; elle prolongea sa séance, et ne se sépara que lorsqu'elle ajîprit que le calme était rétabli au Çalais- Royal , où se faisaient alors les réunions les plus actives et les plus ardentes.

Le lendemain l'agitation y recommence; une députatioli de ceux iqui s'y trouvent est envoyée à l'hôtel de ville. On délibéra dans l'assemblée des représentants si on la recevrait : le respect pour le caractère de citoyen et l'urgence du moment là! font admettre. Elle présente une adresse où elle dit : « Nous sommes chargés , de » la pai't des citoyens assemblés au Palais-Royal , » de demander une assemblée générale des dis- »tricts ce jour même; qu'à cet effet il soit en- »voyé à chaque district l'ordre de battre la

• caisse pour l'indication de cette assemblée, à

• l'effet d'y délibérer sur la question de savoir » si le roi doit avoir le veto, et si la commune de » Paris le lui accorde ou refuse pour la portion

• qui lui appartient dans le pouvoir législatif?»»

L'assemblée des représentants ayant fait rentrer les députés , qui s'étaient éloignés pendant qu'elle délibéra, leur dit qu'elle n'avait rien à repondre à leur demande.

Une seconde, une troisièmis députatiôn se présentent dans la journée. Le fameux marquis

de Saint-Huruge était à la tête de cette dernière'. Pour ne pas recevoir ces nouvelles députations , l'assemblée se sépara et se forma en comité ,

' C'était un homme trapu , à voix' de stentor ; une grosse tête 9 une large iace, un regard audacieux. Il était gentilhomme bourguignon. II avait épousé une jeune et jolie femme : elle plut à des personnes puissantes f Sstfnt- Huruge la maltraita : elle se plaignit, et, pour ayoîr la femme, M. Amelot fit mettre le mari à Yîncennes , puis à Charenton. Il eut sa liberté en 1777, et se rendit en Angleterre, où il se signala par son. ressentiment contre le ministère français, qu'il n'avait pas sujet d'aimer. Revenu en France en 1789, il donna carrière à son anitnosité. Il n'eut besoki. ni du due d'Orléans, ni de Mirabeau, ni de Necker , ni des factieux , pour agiter le peuple. Le Palais-Royal devint son Jbrum; il y parlait avec audace et succès des sottises de la Cour et dps intrigaillerie3 des aristocrates. On l'accusa d'avoir prêché le n^eurtre et l'incendie : baliverne comme on en a tant débité , qui ne sont que des exagérations d'extravagances, coupables sans doute, mais non criminelles à ce point. Ce qui doit au surplus rendre cet homme odieux , c'est qu'il fut un des agents de la terreur ; système affreux qui a préparé le retour du despotisme par l'effroi qu'il a inspiré et entretenu dans les esprits. Saint-Huruge est mort en 1809 ; il était digne d'être employé par celui qui avait au 1 8 brumaire foulé aux pieds de ses soldats la représentation nationale et usurpé la souveraineté dont on l'avait constitué le gardien.

<Jonpa (les ordres au commaDdaat général pour dissiper les attroupements du' Palais-Boyal ; et le lendemain tout était rentré ou à peu prè^ rentré dans Fétat ordinaire.

Les aristocrates jetèrent les hauts cris de ces désordres, comme ils les appelaient; mais tout le résultat fut que deux députés du Palais- Royal se rendirent à Versailles , et s'adressèrent il M. de Lally-Tolendal, et ensuite à l'assemblée , pour leur faire connaître que le vœu de Paris était contraire au veto absolu, et que plusieurs districts avaient été d'avis qu'on n'en accordât aucun au roi.

. Disons , pour l'instruction de ceux qui écrivent l'histoire avec cette légèreté que nous y remarquons aujourd'hui, et qui, afin de lui donner un caractère dramatique , en rattachent les événements à une seule cause, que ces agitations du Palais-Royal, des districts , ces motions , ces démarchas , ces députations , étaient presque toujours spontanées dans leurs causes et dans leurs agents , l'effet d'une effervescanoe générale , d'un entraînement qui s'accroissait par lui-même;' et qu'il n'y eut là ni duc d'Orléans, ni Mirabeau, iii comité de révolutionnaires, mais ce qu'on voit toujours chez les Français, en cause de liberté comme de servitude , le goût de l'i-

mitatton et le système moutonnier. Au surplus, j'ai voulu , par cette digression , montrer que Mirabeau ne fut poi;ir rien dans ces derniers troubles si exagérés, et c'est ce qui résulte, je crois , de l'exposé des faits et de son opinion.

Il est plus étonnant qu'il se soit montré l'adversaire du système des deux chidsibres. Il paraît, par tout cecjui s'est passé au commencement de l'assemblée, que le projet d'une partie des nobles et du clergé ; ainsi que de M. Necker , était de confondre les deux premiers ordres en un sénat, espèce de chambre des pairs; système qui , offrant un équivalent aux premières classes des sacrifices que la révolution exigeait d'eux, prévenait les systèmes , les intrigues , les excès qui occasionaient tant de scènes désastreuses.

Ce qu'il y a de certain, c'est que Mirabeau se déclara contre ce projet; il l'attaqua, dès l'ouverture de l'assemblée, dans ses Lettres à ses commettants , et , dans aucun d^at sur la sanction , il. ne dit un mot qui vînt à l'appui de l'opinion de M. de Lally, et de ceux qui pensaient comme lui sur la formation de detrx chambres.

Il est vraisemblable que la crainte de né pas entrer dans le sénat, ou dhambre haute, dût l'en rendre l'adversaire. Cette organisation donnait un grand pouvoir à l'homme dont il était se-

crètement l'ennemi , M. Necker. Il jalousait sa popularité , quoiqu'il se vît souvent obligé de la ménager dans l'intérêt du parti patriote , dont ce ministre était , en quelque sorte , le défenseur obligé. Deux'cents places de sénateurs ou membres de la chambre haute, à dçnner, auraient mis entre les mains de M.. Necker une clientèle immense; il se serait vu maître absolu de l'assemblée actuelle , et peut-être de toutes celjes qui auraient succédé. Le crédit des ministres, déjà si considérable dans le conseil, ses partisans dans les provinces, lui garantissaient que le choix des sujets destinés au sénat serait fait d'après ses vues; et quand ménie il se serait glissé par intrigue, dans le nombre des prétendants, quelques personnes qui ne lui auraient pas convenu, n'auraif-il pas été le maître de faire nommer par le roi ceux qui lui auraient été dévoués et disposés à le sQutenir ?

En fallait-il davantage pour enchaîner les idées de Mirabeau , et le porter à s'opposer à une prganisation de gouvernement si convenable à l'état des choses et au maintien de l'ordre ? Lui qui voulait qu'un roi eût le droit de rejeter ou d'adopter les décrets de l'assemblée , comment ne vit-il pas qu'une chambre haute devenait indispensable , surtout depuis que le veto absolu avait

été rejeté? Ce ne fut donc , on ne peut en douter, qu'une résolution fondée sur la haine qu'il portait au premier ministre, et la crainte de ne pas être lui - même appelé au sénat , qui lui inspirèrent dii dégoût et de. l'aversion, enfin, une opposition marquée à l'établissement des deux chambres.

Il fut plus judijcreux dans la question qui s'éleva à prqpos d'une motion de M. Volney. Il s'agissait de savoir si, lor^sqû'il faudra élire de nouveaux députés , ceux de l'assemblée actuelle pourront être choisis. Le vicomte.de Mirabeau, homtne plus spirituel que profond , demanda qu'ils ne le pussent pas. La manière dont son frère repoussa cette doctrine fut aussi claire que persuasive. Plût au ciel que son opinion eût prévalu! elle nous aurait mis à l'abri de bien des erreurs , nous n'aurions jamais eu à rougir du 1 0 août, du 2 septembre et du %\ janvier.

« J'ai toujours regardé , dit Mirabeau , comme » la preuve d'un très bon esprit que Fon fît son » métier gaiement " ; ainsi je n'ai garda de re- »procher au préopinant s^ joyeuseté dans ces

' Le yicomte de Mirabeau était fécond eu sarcasmes ; ii 06 les épargna pas dans la question dont il s'agit , ni cobtre son frère , ni contre les patriotes en général.

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» circonstances, qui n'appellent trop que de tristes Irréflexions et de sombras pçnsées; je n'ai pas le » droit de le louer , il n'est ni dans mon cœur »ni dans mes intentions de le critiquer, mais » il est de mpp devoir de réfuter ses^ opinions 9 lorsqu'elles me paraissent dangereuses.

» Telle est, à mon sens, la motion qu'il a sou- » tenue. Certainement ellef est le produit d'un «bon esprit, et surtout d'une âme civique et »pure: à l'isoler de l'ensemble de nps circon- » stances et de nos travaux , elle çsX saine en » principes ; mais j'y vois d'ai)ord une difficulté f insoluble , le serment qui vous lie à ne pas » quitter l'ouvrage de la constitution qu'il ne usoit consommé... Ce peu de mots suffiraient V sans doute pour écarter Cette motion , mais je n voudrais en ôter le regret même à son auteur , » en lui montrant combien elle est peu assortie » à nos circonstances et à ta constante politique » qui doit diriger notre conduite.

V Et pour vous le démontrer, messieurs , je me » servirai de Paiement même avec lequel on a 9 prétendu soutenir cette motipn, qu'il est imp^^- » sible d'opérer le bien par la diversité de nos opir unions et de nos moyens ^et qu'il faut convoquer les » provinces pour leur demander de nous envoyer 9 des successeurs , pmisqne nous sommes di^cords

SUR MIRABEAU. 43i

» et injiccordables... Est-ce bien là, messieurs, le » langage que nous devons tenir ? Est-ce là ce « que nous devons croire? Nous avouerons donc » que notre amour-propre nous est plus sacré »que notre mission, notre orgueil plus cher » que là patrie , notre opiniâtreté plus forte que ») la raison?... C'est donc précisément parceque » demander des successeurs serait nous déclarer

0 discords et inaccorUableSy que ùous ne porterons »pas un*tel décret; quand un serment solennel, «base* de la constitution, et palladium de la li- «berté française, ne nous l'interdirait pas. A

* Dieu ne plaise que nous regardions comme im- » possible d'opérer le bien par .la diversité de nos » opinions et de nos moyens. Il était impossible

* que , daôs les premiers temps d'une première « assemblée nationale , tant' d'esprits si opposés , «tant d'intérêts si contradictoires, même en ten- » datit au même but, ne perdissent pas beaucoup » de temps et beaucoup de leurs forces à se comy battre; mais ces jours de dissensions finissent »pour nous. Les esprits, même en se heurtant, » se sont pkiétrés , ils ont appris à se connaître »> et à s'entêiidre; nous touchons à la paix, et si '>nous mettons à la place d'autres députés, ce » premier moment serait peut-être encore pour

* eux celui de la guerre. Restons donc à nos

«postes, mettons à profit jusqu'à nos fautes , et » recueillons les fruits de notre expérience. »

Si ce sage conseil fiit goûté pour le moment , il ne jeta poiiït de racine dari^ l'assemblée; nous la verrons , lorsque , six mois après la mort de Mirabeau^ lamême question fut agitée, décider le contraire, et faire l'énorme faute de renouveler entièrement les députations, et d'ouvrir la carrière à des hotnmes npuveaux ^ ipexpérimentés, et par conséquent jaloux de se*signaler par des inaovâtions et des excès qui détruisirent l'ouvrage de leurs prédécesseurs.

Les -travaux sur* la constitution amenèrent un

débat dont on parla beaucoup , parceque Mirabeau , qui n'y défeqdit .qu«'un principe d'une sage et prudente politique, eut'l'air de ne parler ainsi qu'afin dei favoriser» les intérêts de la maison d'Orléans.

, Dans une série de propositions à décréter se trouvait celle-ci: « Le trône est indivisible , la » couronne est héréditaire de mâle en mâle , par 9 ordre de primogénîture, à l'exclusion perpétuelle k des femmes et de leurs descendants , sans enten- » dre rien préjuger sur 4'e£fet des renonciations '.» Mirabeau trouvait ces dernière expressions

^ Séance du 16 ëeptembre 1789.

vagues et impropres; il voulait, et avec raison , que la validité des renonciations légalement établies fut reconnue par l'assemblée.

Ce débat entraîna beaucoup d'agitation ; l'esprit de parti s'y manifesta de la înanière la plus évidente, et Mirabeau , malgré le talent qu'il y développa, vit ime opinion contraire à la sienne adoptée à une grande majorité.

M. Démeunier avait demandé que l'assemblée déclarât qu'il n'y avait pas lieu à prononcer sur les renonciations dans ce moment , et proposa la question préalable sur l'article.

« Il serait indigne de nous , dit algrs Mirabeau , » de biaiser sur une question de l'importance de » celle qui nous occupe; autant les circonstances «ont pu nous permettre, et peut-être ont dû » nous inviter à nous abstenir de cette discussion , «autant, puisque nous en sommes saisis, ilim- » porte qu'elle soit jugée; et ce n'est pas sur des » diplômes, des renonciations j des traités, que » vous aurez à prononcer , c'est d'après l'intérêt » national. En effet , si l'on pouvait s'abaisser à » considérer cette cause en droit positif, on ver- » rait bientôt que le procureur le plus renommé » par sa mauvaise foi n'oserait pas soutenir con- » tre la branche de France , ni vous en refuser »le jugement que le monarque le plus asiatique m. a 8

» qui ait régné sur la France vous a renvoyé lui- » même. »

Ici des cris à l* ordre ^ à C ordre , interrompent l'orateur.

«Messieurs^répliqua Mirabeau, je ne sais corn- » ment nous concilierons le tendre respect que » nous portons au monarque, honoré par nous du

• titre de restaurateur de la liberté^ avec cette su-

• perstitieuse idolâtrie pour le gouvernement de jj Louis XIV, qui en fut le principal destructeur.

«Je suis donc dans l'ordre, et je continue. Je » défie qu'on ose nier que toute nation a le droit «d'instituer son gouvernement, de choisir ses 0 chefs , et de déterminer leur succession. »

L'assemblée demande qu'on aille aux voix sur la question de savoir si on ajournera la question , ou si on la traitera à fond dans ce moment.

tt Je déclare , reprend Mirabeau , que je suis nprét à traiter la question au fond à l'instant nméme, et à montrer que si toute nation a in- » térêt que son chef se conforme à ses mœurs, à » ses habitudes , à ses convenances locales , qu'il » soit sans propriété ou affections étrangères , «cela est plus vrai des Français que d'aucun » autre peuple ; que si le sacerdoce veut de l'in- « qui2>ition , et le patriciat de la grandesse , la na- » tion ne veut qu'un prince français ; que les

» craintes par lesquelles on cherche à détourner » HQtre décision sont puériles ou mal fondées , » mais que l'Europe , et l'Espagne surtout , n'ont » point dit avec Louis XIV, Il n*y a plus de Pyré- » nées ; qu'en laissant maintenant la question in- »décise, s'il y a une question, on répandra des » germes innombrables de discordes intestines ; »et, enfin, que je ne pourrais que conclure, s'il » y a une question , à ce qu'elle soit jugée ; s'il » n'y en a pas, à ce que la rédaction de l'article »soit refaite hors de l'assemblée, car elle con- » sommerait trop de temps , et n'atteindrait ja- ^mais un certain degré de perfection, les douze » cents députés fussent-ils douze cents excellents » écrivains. »

L'intention de Mirabeau , dans ce discours , n'était pas clairement énoncée ; on y voyait seulement qu'il voulait qu'on séparât de l'article qui prononçait sur les successions du trône en ligne directe dans la famille régnante de mâle en mâle , l'amendement où il est dit , sans rien préjuger sur les renonciations.

M. le duc de Mortemart nia l'existence de la clause du traité d'Utrecht , portant renonciation de la part de la maison d'Espagne à la couronne de France ; il assurait qu'il s'agissait seulement dans ce traité d'une convention qui établissait

que les deux couronnes ne pourraient être établies sur la même tête '.

« Je rappelle à l'ordre Topinant , dit Mirabeau. » Son assertion est profondément fausse ; elle in- » suite noire droit public; elle blesse la dignitjé » nationale ; elle tend à faire croire que des in- » dividus peuvent disposer des nations comme » de vils troupeaux, t

Une partie de l'assemblée voulait affaiblir la

' Voici ce que porte l'article 6 du traité de pcdx et d'amitié entre la sérénissime princesse Anne, reine de la Grande-Bretagne , et le sérénissime prince Lords Xlf^j roi très chrétien f conclu à Utrecht le3i mars et ii ayril

a D'autant que la sûreté et la liberté de l'Europe ne «peuvent point souffrir l'union du royaume de France »et d'Espagne sous un même roi 9 on est enfin parvenu à »ce point , et le roi très chrétien, comme aussi le roi «catholique , y ayant consenti , que l'on ira au-devant de »ce mal par des renonciations passées dans les manières • les plus solennelles 9 dont la teneur s'ensuit:

«Lettres patentes du roi, du mois de mars 17139 qui «admettent les renonciations du roi d'Espagne, de M. le «duc de Berry et de M. le duc d'Orléans, et qui sup- •priment les lettres patentes du mois de décembre 1710.

«Renonciation du roi d'Espagne à la couronne de «France, le 5 novembre 1712.

«Renonciation de M. le duc de Berry à la couronne «d'Espagne, en date du 27 novembre 1712.

force des renonciations , afin d'ôter à la branche d'Orléans l'espoir de monter sur le trône, en cas d'extinction de celle régnante en Espagne. Mi-; rabeau aurait voulu le contraire , et les diverses motions qu'il fit ne tendaient qu'à isoler ou faire ajourner la question des renonciations.

«Un regard jeté rapidement sur l'assemblée, » avec ce tact infaillible des homn^es et des cho- »ses, dit le marquis de Ferrières, lui avait suffi

»|lenonciation de M. le duc d'Orléans à la couronne »d^£spagne^ en date du 19 novembre 171a.

» Étant donc réglé par la précédente renonciation , qui «doit toujours avoir la force d'une loi pragmatique fon-

• damentale , que ni le roi catholique ni aucun d'e sa lignée

• puisse prétendre à la couronne de France, et par les » renonciations réciproques de la part de la France , et ^ dles règlements de la succession héréditaire qu'on y a «faits pour la même fin ; que les couronnes de France et «d'Espagne sont tellement séparées qu'elles ne pourront «jamais être unies, la sérénîssime reine de la Grande- » Bretagne et le sérénissime roi très chrétien s'engagent , »sous leur parole royale, que ni eux ni leurs héritiers ou «successeurs feront ou souffriront que d'autres fassent «la moindre chose pour empêcher lesdites renonciations. »

Les mêmes renonciations sont de nouveau rappelées et confirmées dans le traité en latin entre la reine Anne et le roi d'Espagne régnant, conclu à Utrecht le 2 de juillet ( vieux style ) 1713.

9 pour voir que les esprits n'étaient point disposés » à décider cette importante question en faveur » du duc d'Orléans.»

Les patriotes orléanistes se réunirent à lui pour demander que l'on ajournât à un autre moment la discussion de ce point. Target, qui avait proposé l'amendement de ne rien préjuger sur les renonciations, le retira, d'après les observations un peu aiiières que lui fit le marquis de Sillery. Mais M. de Virieu fit observer que toute motion faite par un membre de l'assemblée devenait la propriété de l'assemblée même; que la motion de Target intéressait toute la nation entière ; qu'il fallait la discuter et prononcer , afin de ne laisser aucun prétexte de susciter des troubles. Rewbel fit observer que les termes vagues du décret préjugeaient la succession en faveur de la branche d'Espagne ', et semblaient l'appeler au défaut des descendants de Louis XIV ; que c'était exclure la branche d'Orléans, puisque , d'après le texte du décret j la branche d'Espagne pouvait

' Le décret avaif été ainsi proposé : « La couronne est •héréditaire dans la race régnante de mâle en mâle , par •ordre de primogéniture , à l'exclusion des feiiames et de » leurs descendants. » Target proposa Tamendement : « «ans » rien préjuger sur les renonciations. »

prétendre à la couronne de mâle en mâle, par ordre de primogéniture.

Le tumulte et le bruit que l'intérêt de la question et les vues cachées de quelques membres faisaient naître, allaient toujours croissant, lorsque Mirabeau , lançant tovit-à-coup une motion incidente à travers ^ les différentes opinions, demanda que si Ton ne prononçait pas sur le fond de la valeur des renonciations , -Fon joignît à la question de l'hérédité celle de la régence qui lui était commune, et il énonça ainsi sa proposition, que nul ne peut exercer la régence qu'il ne soit né en France. Il insista pour que l'assemblée s'en occupât sur-le-chanap : ce qui excita de violentes réclamations. M. de Sillery demande que l'assemblée entende la lecture des lettres patentes données par Louis XIV, et de l'acte de renonciation solennelle de Philippe V. Cette lecture finie , la discussion devint encore plus bruyante. M. d'Esprémenil prenant la parole au milieu du bruit : « Je ne parle, dit-il, ni pour la branche d'Espagne, ni pour celle d'Orléans , je parle pour la maxime française. Cette maxime , dans l'ordre de la succession à la couronne , c'est la loi salique , consacrée par nos pères , par les états-généraux , par nos commettants. Le trône est héréditaire dans la branche régnante de mâle en mâle , par ordre

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de primogénitiirej la renonciation du roi d'Espagne est une exception à ce principe. L'exception ne doit pas empêcher d'établir le principe. Si la question s'élève jamais , ce n'est pas avec des décrets qu'elle se décidera. » — « Le but de la loi salique , ajouta M. Duport , en excluant les femmes, a été que la couronne ne pût passer à des étrangers. Il est bien étonnant qu'on cite la loi salique , pour rendre un décret qui appelle un étranger au trône. Si vous adoptez le décret proposé , l'Espagne peut s'en autoriser : ainsi , en s'appuyant de ce principe général , un prince espagnol viendra donner ses mœurs, ses institutions, ses lois... »

« Il faut , s'écria Mirabeau , prononcer l'inviolabilité du Toi , adoptée par une acclamation unanime dç l'assemblée , et ajourner la question de l'hérédité du trône. » Les patriotes , et tous ceux qui tenaient plus aux principes qu'aux craintes de voir la maison d'Orléans appelée à régner, demandaient avec la plus vive instance la division proposée par Mirabeau; mais celui-ci, voyant que , malgré toutes leurs observations , le président , M. de Clermont Tonnerre , se disposait à mettre la question de la division aux voix , lui fit passer un billet qui contenait ces mots : « M. le président , nous sommes ici quatre cents

SUR MIRABEAU. 44i

» honnêtes gens opprimés par une majorité coa- « lisée de huit cents députés ; il est temps que » cette tyrannie finisse , autrement nous serons • forcés de prendre des moyens violents de la » faire cesser '. »

Ce billet produisit son effet , M. de Clermont Tonnerre leva la séance. Ce fut le soir de cette journée que Mirabeau et le comte de Virieu eurent ensetnble cette conversation que nous avons rapportée plus haut, et où M. de Virieu lui dit que le grand nombre de têtes que présentait la famille royale rendait peu inquiétante la discussion orageuse qui avait occupé l'assemblée au sujet de la branche d'Espagne ; à quoi Mirabeau répondit quelle n'était pas aussi éloignée dans le fond qu'elle pourrait le paraître au premier coup d'œil, et plusieurs autres considérations qui ont déjà été rapportées. La nuit fut employée en intrigues ; et ceux qui ne voulaient ni division des questions, ni ajournement de celle de l'hérédité et des renonciations, s'étant assurés d'une grande' majorité , le lendemain l'assemblée prononça que la couronne était héréditaire dans la race régnante de mâle en mâle , par ordre de primogéniture , à l'exclusion des femmes^ sans

' Mémoires du marquis de Ferrières, tom. I.

44a MÉMOIRES

entendre rien préjuger sur Ceffet des renonciations. Six cent soixante-dix-huit voix furent pour le décret, deqx cent soixante-huit le rejetèrent.

Mirabeau revint sur cette question dans le Courrier de Provence.

«Que ceux qui élèvent du doute sur la vali- » dite des renonciations , dit-il dans ce journal ' , » se rappellent cette éblouissante époque de notre «histoire, si glorieuse aux yeux du vulgaire , si 0 humiliante , si funeste aux yeux des sages , où , » sans égard pour la promesse qu'il avait faite en » épousant Marie-Thérèse , Louis XIV prodigua » l'or et le sang de ses peuples au stérile hon- » neur d'augmenter ses provinces, et forgea ainsi » le premier anneau de cette longue chaîne de » malheurs qui faillirent anéantir la monarchie.

» Cet acte de mauvaise foi avait du moins un » prétexte. L'acte dans lequel Louis XIV avait » renoncé à ses droits sur toutes les parties de la » monarchie espagnole était un simple contrat » de mariage , dépourvu de toutes les formes qui

* Mirabe&u , quoique travaillant peu ou point au Cour^ rier, y faisait quelquefois insérer des récils ou considérations qui Tenaient à l'appui de son opinion : telles sont celles que nous rapportons ici; elles sont en entier de lui.

» pouvaient en faire une loi pour les provinces » sur lesquelles il fit ensuite valgir ses droits. » La cour d'Espagne y dérogea la première, en ne » payant pas la dot promise.

» La renonciation de Philippe V, au contraire, » faite en présence des états de la monarchie es-

• pagnole rassemblés, munie de leur approba- » tion , appuyée de la religion du serment , suivie

• d'une renonciation du même genre, faite par » la maison d'Orléans à tous ses droits à la suc- » cession d'Espagne ' , confirmée en France par «les lettres patentes du monarque qui repré- » sentait la nation , par l'enregistrement des 9 cours sou^raines et de tous les tribunaux »du royaume, par la régence, déférée en l'jiS »au duc d'Orléans, et qui aurait dû l'être au troi d'Espagne, si ce dernier eût conservé » quelque droit à la succession de la monarchie^ » firançaise.

»Mais on dit que la renonciation de Phi- » lippe V , si forte , si solennelle , si hautement » proclamée, n'engage point ses successeurs. Cette «doctrine qui établit que des mortels privilé- » giés ont un droit divin et inaltérable à gou-

• verner ceux que la nature a faits leurs égaux,

' Voyez Tarticle du traité, plus haut, dau9 la oote.

» cette doctrine a osé paraître dans cette même v assemblée qui a si bien établi le seul droit » divin et inaliénable de l'homme , le droit d'être » libre , et d'exercer toutes ses facultés , sans » nuirç à ses semblables. Il est vrai que les dé-

• fenseurs de cette doctrine ont eu soin de la » gazer sous un voile très populaire. Un prince , > disent-ils , a bien pu renoncer à ses droits sur » le trône , mais il n'a pas pu priver la nation »de son droit à exiger ses services et ceux de » sa postérité. Mais que ceux qui veulent nous dé- » guîser par ces sophismes le véritable état de la » question répondent sans détour : la nation avait- » elle le pouvoir • d'accepter et de •onfirmer la

• renonciation de Philippe V? S'ils conviennent » que la nation avait ce pouvoir , nous demande- 9 rons comment elle pouvait s'exprimer pour ac- ,» cepter^ cette renonciation ; était-ce par un ac- » quiescement ou par un acte public ? Si l'acquies- » cément suffit, il s'est manifesté pendant près » d'un siècle ; s'il fallait un acte public , par quel » organe la nation pouvait-elle l'exécuter ? Dans «quel temps devait-il se faire? Devait-il être ré- » serve pour le moment le plus périlleux ? Fau-

• drait-il attendre que la branche régnante fut » éteinte pour appeler le peuple à prononcer sur » les renonciations de Philippe V? S'il en est ainsi,

» si telles sont vos prétentions , la couronne de » France est donc élective , elle n'est plus héré- » ditaire ; ou plutôt elle n'est ni élective ni héré- »ditaire, mais un mélange de l'un et de l'autre; I» une composition monstrueuse, une monarchie «neutre, qui réunit tous les vices d'une monar- » chie héréditaire et d'une monarchie élective , » où le peuple n'a de choix qu'entre deux indivi- > dus. Ce sera une monarchie héréditaire , et ce-

• pendant livrée à tous les maux d'une monar- 9 chie disputée.

» Mais on ne permettra pas , dit-on encore , au » roi d'Espagne , de régner sur les deux états ; et » il sera forcé de choisir entre l'Espagne et la

• France.

»Maisquoi!ce royaume sera-t-il donc gou- »verné par un prince qui aura commencé son » règne par abandonner le peuple qu'il avait long- » temps gouverné ? Son infidélité envers les uns » sera-t-elle le garant de son affection envers les » autres ? Avec quels sentiments louables peut-il «prendre possession d'un trône dont les devoirs » lui imposeront peut-être de tourner ses armes » contre ceux qui étaient ses sujets , et de ravager 9 un empire qui vient à peine d'échapper à sa

• protection?... »

Rien de plus juste , de plus conforme aux in-

térêts des deux peuples que cette renonciation défendue par Mirabeau. On en a fait, je le sais, un sujet d'accusation contre lui ; on a exagéré ou plutôt ûial appliqué les conséquences de son opinion en y voyant une preuve de son attachement aux intérêts de la maison d'Orléans. Mais d'abord il n'y aurait rien de criminel à préférer tes droits positifs d'une maison de princes nés et vivant en France, à ceux d'une famille dénaturalisée dans l'étranger ; ensuite c'est l'état de la question, qui se rattache aux intérêts de la maison d'Orléans , et l'animosité seule qui régnait entre Philippe et la cour, qui a pu faire trouver des vues séditieuses dans le soin que Mirabeau a mis à soutenir le principe des renonciations.

' Je ne me suis étendu sur ce point que parceque la question pourrait renaître et être soumise , non à un débat de tribune , mais à celui des armées , comme disait fort bien M. l'évêque de Langres dans cette discussion.

Au surplus, Mirabeau n'y a pas montré cet aplomb , cette forée de logique , cette vigueur de principes qu'on lui voit dans les questions purement constitutionnelles, et dans les répliques aux accusations dirigées , soit contre lui , soît contre l'assemblée nationale; son génie était en-

travé pat l'idée qu'on le ' supposait parler plus par des vues personnelles que par une véritable conviction de la bonté de sa cause : erreur sans doute , maïs enfin qui paraît l'avoir tenu audessous de son grand talent. Il n'osa point lui donner l'essor ordinaire : aussi ses ennemis triomphèrent-ils, en obtenant qu'on ne préjugerait rien sur la question des renonciations.

La séance du 26 du même mois lui offrit un sujet d'une nature différente. Il n'y montra point sa virulence ordinaire contre M. Necker, dont il avait si fort contrarié la marche dans l'emprunt de trente millions ; il accueillit au contraire avec une sorte d'empressement la nouvelle proposition de ce ministre dans cette séance.

Il était question d'une contribution patriotique du quart du revenu , et de proposer à l'assemblée de décréter que la vaisselle d'argent serait reçue à raison de 54 francs le marc à la monnaie , et à 58 francs pour être placée dans le précédent emprunt ; enfin , de transformer la caisse d'escompte en une banque nationale. Mirabeau avait du goût pour ces questions de finance, sans qu'on puisse dire que la solidité de ses idées y fut aussi réelle que l'art et l'adresse avec lesquels il les savait présenter^

Le plan du ministre avait été adopté presque

en entier par le comité de finances, qui 'fit son rapport à la séance du 26 septembre*. Mais dans la discussion, divers détails deiiiandés au rapporteur donnèrent lieu à Mirabeau d'exposer son opinion sur la nécessité de ne point contrarier M. Necker , et d'adopter de confiance ses calculs sur la contribution patriotique du quart du revenu. Soit que Mirabeau le pensât comme il le disait , «oit qu'il fut persuadé que cette ressource serait insuffisante , et qu'il ne fut pas fâché d'exposer le ministre à une méprise, ou que, sollicité par les banquiers et capitalistes, il ne crût pas devoir faire manquer une mesure conforme à leurs intérêts , il se montra favorable au plan de M. Necker. Je vais rapporter les considérations sur lesquelles il s'appuya.

«Il y a trois jours, messieurs, que le ministre » des finances vous a peint les dangers qui nous «environnent, avec l'énergie que réclame une » situation presque désespérée. Il vous demande » les secours les plus urgents ; il vous indique des » moyens , il vous presse de les accepter. Votre » comité des finances vient de vous soumettre un • rapport parfaitement confonde à l'avis du mi-

' M. Necker faisait connaître que les besoins s'élevaient à 45o millions , et que tous ces besoins étaient urgents.

»nistre, C'est sur cet avis et sur ce rapport qu'il » s'agit de délibérer.

» Examinez le projet du ministre des finances , » c'est une entreprise tout-à-fait impraticable. La

• seule vérification des chiffres consommerait » des mois entiers , et si les objections qu'on » pourrait lui faire ne portent que sur des dou- » nées hypothétiques , les seules que la nature de » notre gouvernement nous ait permis jusqu'ici » de nous procurer , n'aurait-on pas mauvaise » grâce de trop presser des objections de cette «nature dans des moments si pressés et si cri- » tiques ?

» Il n'est pas de votre sagesse , messieurs , de »vous rendre responsables de l'événement , » soit en vous refusant à des moyens que vous » n'avez pas le loisir d'examiner , soit en leur en » substituant que vous n'avez pas celui de com-

• biïier et de réfléchir. La confiance sans bornes » que la nation a montrée dans tous les temps » au ministre des finances que ses acclamations » ont rappelé vous autorise suffisamment, ce me » semble, à lui en montrer une illimitée dans les » circonstances. Acceptez ses propositions sans » les garantir , puisque vous n'avez pas le temps » de les juger ; acceptez-les de confiance dans le » ministre , et croyez qu'en lui déférant cette es-

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