‹ Mémoires sur Mirabeau et son époqueChapitre 3 sur 8 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

DEPUIS LA NAISSANCE DE MIRABEAU JUSQU'a SA DÉTENTION AU DONJON DE VINCENNES.

( 9 mars 1749.-8 juin 1777. )

Peu d'hommes ont dû leur célébrité au mérite seul de leurs actions ou de leurs écrits ; ce genre*^ de gloire n'appartient qu'au génie, qui crée ou opère de grandes choses indépendamment des circonstances de temps et de lieu. Pour le commun des hommes , rillustraliab *est «toujours le irésultat des conjonctures ou dli l'importance des scènes où ils ont été acteurs , et quelquefois encore des services rendus à leur patrie. Leurs noms

dès lors s'identifient avec les événements, et les souvenirs qui s'y rattachent se présentent avec un caractère historique aux yeux de la postérité.

Ce qui s'est passé de nos jours «n est une preuve irrécusable. La révolution a donné l'essor à des talents qui, sans elle, seraient restés dans l'obscurité , faute d'occasions pour se produire ; elle a été, pour l'audace et l'ambition, comme pour le mérite et le courage, une immense carrière où ils ont pu se développer avec toute leur énergie. Des hommes nés pour rester inconnus se sont rendus fameux , les uns par l'horreur qu'ont inspirée leurs crimes ; les autres par des actions d'éclat , de grands services , et l'ardent amour de Ifi^ liberté : les premiers comme les seconds ont leur place marquée dans l'histoire, et ce n'est pas une des moindres instructions qu'elle offre que le récit de leur vie.

On verra par celle du comte de Mirabeau quel rang il doit y tenir. Connu d'abord par les vices et les égarements d'une jeunesse fougueuse et tourmentée, puis par des conceptions hardies, une conduite peu recomtoandable ; long-temps aux prises avec Wbesbin, toujours avec l'autorité; habile dans l'art ^e séduire, doué d'une forc# de caractère qui s'est élevée jusqu'au sublime dans les moments d'alarme, il a dû de bonne

heure attirer sur lui les regards de la Saine et de l'admiration , de la censure" et de l'approbation , suivant l'aspect sous lequel il était envisagé. Mais c'est surtout dans sa carrière politique qu'il s'est montré avec le plus grand éclat, et a obtenu une célébrité qu'aucun tort, aucun reproche antérieur, n'ont pu lui faire perdre. « Mirabeau, I a dit un de ses collègues , l'estimable et mal- » heureux Bailly , a été le principe de la force dans • l'assemblée nationale ; on ne peut rien voir de » plus grand , de plus fort , de plus digne en même i temps , que plusieurs de ses discours. Sa quahté » principale était l'audace ; elle fortifiait son ta- » lent , elle en dirigeait l'usage , elle en déveîop- » pait la puissance : quel que fut son caractère «moral, quand il était porté par les circon- » stances, il s'agrandissait, il s'épurait avec elles, » et alors son génie s'élevait à la hauteur du cou- »rage et de la vertu ^ »

Peu d'événements, aucun peut-être d'important , ne se sont passés , pendant les premières années de la révolution, qu'il n'y ait eu part: sa renommée en a acquis une grandeur colossale ;

» Mémoires de JeQnSyhain Bailly, ou Journal des faits qui se sont passés sous ses yeux depuis Voûs^rture des éiatS'^néraux jusqu'en octobre i^Sg.

enfin, %s succès, ses revers, sa vie^ sa mort, forment autant d'époques qui se confondent avec celles où la France a offert Le plus grand comme le plus mémorable des spectacles sur la scène du monde.

Qu'on ne s'étonne donc plus qu'il ait été si diversement apprécié , si différemment jugé , et que son caractère , déjà si difficile à définir, parceque, à l'exception de l'amour du pouvoir et du plaisir, rien ne le dominait entièrement , soit resté défiguré par l'éloge ou par le blâme; à quoi ses admirateurs peuvent avoir autant contribué par un enthousiasme outré, que ses détracteurs par leurs imputations exagérées. On ne peut ni l'absoudre de ses égarements, de son mépris des convenances socSales et de la foi domestique , ni méconnaître les qualités courageuses et brillantes dont il était orné. Si quelque homme mérita de notre temps l'apothéose civique, qu'on me permette cette expression, ce fiit lui, parcetque de tous les ennemis de la société les plus terribles sont le despotisme et l'anarchie , qu'il les combattit tous deux , et laissa des préceptes dont on peut encore se servir pour les terrasser.

Le comte de Mirabeau a éclipsé ses rivaux en renommée, en illustration, en importance; il les

a dominés ; il s'est fait craindre, et par conséquent rechercher; ses ennemis pubUcs ne lui ont préparé que des triomphes ; il passait pour un habile chef de sédition, peut-être n'en eut-il que la renommée'. Sa popularité était toute-puissante, mais elle ne fiit souvent pour lui que l'instrument avec lequel il combattit ses adversaires et servit ses desseins. On veut qu'il se soit mépris sur les résultats de la révolution, et qu'irrité de quelques excès dont elle eut souillée , il ait conspiré contre la liberté : tel a été au moins un des chefs d'accu-' sation intentée à sa mémoire. Cette erreur , pour avoir été accréditée , n'en est pas moins dénuée de fondement. Ce n'était pas une révolution que voulait Mirabeau ^ mais un changement politique dans le gouvernement de l'état, qui conduisît le peuple à la liberté, et lui au pouvoir et à la fortune. Mais , lorsqu'il vit le despotisme de la cour pulvérisé , sa puissance anéantie , il pensa qu'il était temps de mettre sous l'égide d'une autorité suprême, inviolable, réglée par la loi, soumise

^ Un écrivain d'économie politique, Tabbé Moreilet, Phomme du monde le plus infatué de son mérite d'académicien , se méprend , dans ses Mémoires posthumes , imprimés depuis peu , au point d'appeler le comte de Mirabeau chef d'agitateurs. On ne peut montrer plus d'ignorance du caractère du célèbre député.

au vœu national , les garanties de Tordre , de la paix et des institutions libérales , en un mot qu'il fallait raffermir la monarchie rappelée à sa véritable constitution. Il put se tromper dans le choix des moyens p mais, en cherchant à rétablir la royauté sur de pareilles bases , et la chose était possible, c'était pour la liberté qu'il conspirait, et non contre 1a liberté.

Peut-être Mirabeau se fit-il illusion su^ la tendance des premiers événements de la révolution , peut-être manqua-t-il de perspicacité dans la manièrjB de la juger et d'en prévenir les catastrophes ; mais la haine et l'aveuglement de ses ennemis ne lui laissèrent pas l'alternative du choix : le combat était engagé, il fallait ou périr ou triompher ; il leur montra ce que peut un seul homme , et comment, ainsi qu'il le dit lui-même, le dernier des Gracques, frappé d'un coup mortel, put faire naître, d'une poignée de poussière lancée vers le ciel , Marins et les siens, qui détruisirent la domination des patriciens dans Rome'.

Peut-être encore qqe , si , impuissant à tenir ses promesses et ses engagements avec la cour, il eût poussé sa carrière politique au-delà du

* Voyez, livi'a m, le discours de Mirabeau à la chambre d£ la noblesse des états de Provence.

terme où il mourut , il eût succombé sous les coups du gouvernement révolutionnaire, monstre inconnu aux temps anciens, qui glaça, dégrada les hommes , et sacrifia à sa fureur des milliers de victimes. L'anarchiefuten effet telle alors, que la liberté , les droits , la royauté , furent engloutis dans Tabîme , et qu'il était au-dessus de tout pouvoir humain de les en retirer par les ressources du génie et de la prudence : le temps seid pouvait opérer un tel miracle , non sans atoir laissé de terribles vestiges de cette cruelle époque.

Sous quelque point de vue donc qu'dn envisage la conduite politique de Mirabeau, on le trouve toujours dans les rangs des défenseurs du trône et de la liberté : à ce titre , et par le peu qu'on vient d'en dire , on citerait difficilement un homme public dont là vie méritât mieux d'être connue.

Il naquit au Bignon , près Nemours',' le 9 mars 1749? de Victor de Riquety, marquis de Mirabeau , de Sauvebœuf et deBiram , comte de Beaumont, vicomte de Saint-JMatthieu, premier baron, de Limo;$in, et de Marie-Geneviève de Vassan, comtesse' de Saint-Matthieu.

Il se trouvait ^insi tenir par ses ancêtres à plusieurs familles* illustres de Provence et de Li-

mosin; ta sienue était originaire d'Italie, elle vint ^'établir en France daas le quatorzième siècle : cette illustration ne lui a jamais été indifférente^ et il la rappelle plusieurs fois dans ses écrits et sa correspondance '.

Le premier de sa famille qui se fixa en Provence fut Pierre Riquety, ou Arrighety, que Robert d'Anjou 5 roi de Naples et de Sicile et comte

■ Une lettre ù Sophie, marquise de Monaier, datée de Vincennes, 1 5 février 1779, en offre une preuye. On y lit: « J'ai toujours compté forcer M. de Garamant, avec tous • les égards dus à un homme que j'estime, mais avec toute »la fermeté que je crois me devoir, à quitter ly dont il »a augmenté son nom. Mon péi:e a pu reconnaître qui il »a voulu pour son parent , le roi aussi , etc. ; mais moi , je »puid toujours revenir sur ces manigances. Je ne veux de » Riquety que ceux qui le sont; et comme MM. ,Riquet de »Cararaant ont 5oo ,000 livres de rentes^ que je n'aurai «jamais, îl est très probable que dans cent ans le public, »à qui l'autorité ni les généalogistes n'en imposent. pas , » mais qui n a pas le temps d'écouter les manifestes de tout » le monde, prendrait la' branche entée pour la bonnoi, et » nous pour la branche enl,ée. C'est ce que je ne veux point, » non que cela ne me soit beaucoup moins intéressant au- *' » jourd'hui que je n'ai plus de fils, et n'en aurai probable- »ment pas de mon nom. n On voit qu'il voulait obliger MM. de Garaman , qu'il écrit de CaramarU, à se départir du nom de Riquety , et à ne prendre que cblui de Riquety comme n'étant pas de la première branche.

de Provence , y amena dltalie et fit capitaine et châtelain de la petite ville de Seyne ' , où il fonda un hôpital. L'on y voyait encore dans Tavant-dernier siècle son mausolée : Pierre de Riquety , ou Arrighety , y était représenté vêtu d'une cotte d'armes à l'antique, l'épée nue à la main. Il mourut en 1 35o , et fut enterré dans cet hôpital avec Sybille de Fos, son épouse. Il avait été nommé consul de Seyne par le peuple , en 1 346.

G*est de ce Pierre de Riquety que sont descendus les marquis et comte de Mirabeau et les conites de Caraman et barons de Bonrepos : les premiers éteints dans Honoré-Gabriel de Riquety, dont j'écris la- vie; les seconds représentés par MM. de Caraman, qui faisaient une branche collatérale , et non entée , comme voulait Mirabeau.

Victor de Riquety , marquis de Mirabeau , père du comte, et descendant, au neuvième degré, de Pierre établi à Seyne, naquit le 5 octobre 171.5.. On le destina au service militaire, profession commune alors à tous les nobl^ qui ne prenaient pas d'état dans la robe ou dans l'église. Admis , encore presque enÊint, dans l'ordre de Malte, il le quitta par la mort de son aîné, et devint chef de

' \ oy et V Armoriai de France, par d*Hozier ^ cinquième supplément in-folio , article Kiqvety.

nom et d'armes de la famille de Riquety; il épousa , «en 1 743? la fille du marquis de Yassân , âgée jle dix-huit ans, qui lui apporta une fortune et des alliances considérables.

Le marquis de Mirabeau avait fait avec distinction plusieurs campagnes. Il s'était trouvé au siège de Kehl , à l'attaque des lignes d'Etlinghen , où il fut blessé à la tête de la compagnie des grenadiers du régiment de son père, pendant la guerre qui suivit la mort de l'empereur Charles VI, et se termina par la paix d'Aix-la-Chapelle de 1 748. Nommé chevalier de Saint-Louis avant la fin de cette guerre, c'est-à-dire en 1 743, il se retira dji service, et alla habiter la terre du Bignon ou Buignon, qu'il avait achetée, près de Nemours et où naquit le comte ; il revint à Paris s'établir dans l'hôtel qui porte son nom , rue de Seine,. faubourg Saint-Germain.

C'était Tépoque où la secte des économistes commençait à faire du bruit. Les principes, les débats, les écrits dont elle occupait le public, trouvaient des admirateurs et des adversaires également ardents à en défendre ou attaquer la doctrine. Le- célèbre médecin Quesnay avait mis le système des économistes en vogue à la cour de Louis XV; livré par goût aux travaux agricoles dans sa jeunesse, il avait, dans un âge

plus avancé, appliqué à des raisonnements sur l'administration les idées que ses premières études lui avaient laissées des avantages de l'agriculture. Il réduisit en corps de science et en formules les connaissances relatives à l'économie politique. Il établit pour base de son système que la terre étant la source de toute richesse , c'était aux intérêts de la culture qu'il fallait subordonner .tout autre dans l'état.

La propriété territoriale deviiit, dans cette opinion, -le seul titre des droits politiques: erreur dont les économistes ne prévirent pas les conséquences. C'est elle qui a ébranlé les véritables fondements de la liberté politique et sociale ; elle a introduit le despotisme de la propriété, le plus fâcheux de tous, dans la législation; l'orgueil et la domination des grands propriétaires s'en sont accrus , et lorsque les économistes pensaient attaquer|^i'un côté les abus féodaux qui nuisaient à la culture , ils n'apercevaient pas que d'un autrç côté ils consacraient ce premier pripcipe du régime féodal , ique c'est la terre qui donne le droit de domination dans la société.

Madame de Pompadour accueillait les économistes d'un caractère distingué. Digne . d^n rôle différent de celui qu'elle remplissait auprès

du roi y cette dame effaçait le scandale de sa vie privée par Tamour des arts et là protection qu'elle accordait aux savants. C'était, dans une cour corrompue, un prodige, qu'une favorite mît de la dignité dans sa conduite et montrât de l'intérêt pour le bien de l'état : c'est même à ce dernier motif qu'il faut attribuer son goût pour la nouvelle secte. Louis XV lui-même s'était, à son exemple, montré disposé en faveur des économistes; il appelait Quesnay son penseur. S'il fallait en juger par l'événement, on augurerait mal du maître ou du^ disciple; mais ce mot, dans la bouche du roi , n'indiquait que l'empire de la mode et le goût d'une nouveauté, ce qui est tout pour des Français, et principalement des gens de cour.

Il n'en fallut pas davantage néanmoins pour acquérir à la secte , car ce nom lui est reisté , la plus grande vd^e : les courtisans ambitionnaient d'en .être; les écrivains; les académies ne parlèrent que de revenus-, d'impôts, de produit net, d'avances foncières, de liberté du commerce; et tel homme qui n'était pas libre de sa personne, qu'un ministre de mauvaise humeur pouvait faire pourrir à la Bastille ou à Bicêtre , s'occupait des iinérêts du tr^or et des reyeniis du roi , comme s'il eût eu à çn partager les recettes. Cependant,

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quelque innocentes que fussent ces ^iiscussions et les théories des économistes , malgré Tobscurité dé. ceux: qui" s'en mêlaient , le gouvernement en prit de l'ombrage,. on dirait même de l'inquiétude.; il sernblait craindre qu'elles ne gênassent sa marche et n'accoutumassent les contribuables à raisonner , ce qui est toujours fâcheux pour l'autorité. On défendit donc plusieurs fois la publication d'ouvrages de cette espèce ; on étendit même -la prohibition à des productions si mê-* diocres qu'elles -seraient restées inconnues sans cette rigueur. Quoiqu'une' pareille sévérité ne fût au surplus qu'une vaine formalité qui n'empêchait pas les livres de se vendre , elle n'en déplaisait pas moins au public, mais surtout aux auteurs, qui, au reste , avaient grand tort de s'en pkindre , puisqu'ils lui (levaient le plus souvent la célébrité de leurs écrits.

Le marquis de Mirabeau prit part à ces débats et devint bientôt un des apôtres de -la secte.* Son Ami des hommes ^ ou Traité de la populatiëu , publié pour la première fois en 1765, avait eu le plus grand succès, et plusieurs éditions promptement épuisées. Le livre fit rechercher l'auteur par tous ceux qui suivaient la même carrière; il devint et resta long-temps le bréviaire de quiconque écrivait sur l'administration et la richesse de l'état.

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Parmi beaucoup de choses fort communes , on trouve, dans cet ji mi des hommes y des pensées hardies, des maximes républicaines ;* il en est plu* sieurs qu'on aurait à peine osé professer de nos jours, telle, entre autres^ celle-ci, qui consacre le dogme, de l'insurrection de la manière la plus explicite : « La loi des plus forts fait de la révolte » le droit des gens '. »

La réputation d'auteur profond , dé savant, de chef de secte , ne servit qu'à développer en lui le caractère d'orgueil et de de3potisme dont il était imbu. On en vit une première preuve dans le bruit qui courut que des personnes considérables le portaient à la place de sous-gouverneur des enfants de France. « Je suis , écrivait-il à sa » femme, l'homme que tout le monde vient voir » par curiosité , l'honnête homme par excellence. » Le bruit est grand qu'on me fait sous^gouver- «neur des enfants de France: j'ai dit à ceux qui » m'en ont parlé que je ne prendrais pas de sous y » pas niéme de sous-fermier. »

Malgré sa brusquerie affectée , sa morgue réelle, son esprit caustique, et ses diatribes contre la cour, ou peut-être à cause ^de tout cela, l'importance du marquis de Mirabeau, se soutenait

\J And des hommes , tom. m, pag. 55 > édit. in- 12.

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dans le monde, lui-même en était enivré. « Vous » saurez bientôt que mes preuves sont faites en »face du public pour le bon cœur, mandait-il 1 encore à la marquise, et mes engagements pris là cet égard par un ouvrage qui a un tel succès » que grands* et petits se font inscrire à ma porte, » et que je ne pébx paraître en aucun lieu pu- »blic de crainte de faire foule: ce n'est qu'un » livre qui .fait ce bruit prodigieux, qui m'attire » les hommages et. visites de toute la terre , deipuis les rois jusqu'aux goujats, qu'on traduit »déjà en trois langues'.»

La même correspondance nous apprend qu'il ne fut point appelé à l'honorable emploi dont on pourrait croire que l'enthousiasme de ses admirateurs qu la malignité de ses ennemis l'auraient flatté; mais il s'en, vengea par un ton continuel de raillerie et de dénigrement contre la cour et contre ceux qui ne criaient pas après elle.

« Comptez que je ne serai pas employé à l'é- » ducation des. princes , et cela par mille bonnes «raisons. Il est toujours fort agréable que le «public ait , de lui-même, fait ce choix, et avec » un acharnement tel qu'il ne veut pas s'en désis-

* Mémoire pour la marquise de Mirabeau: correspondance du marquis.

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• ter; et que les plus raisonnables se contentent

* de dire que la chose serait trop biéii ppur qu'on » k puisse espérer... Ces pestes de billevesées, qui » courent la cour, la ville et lés provinces, m'àfti- »rent des lettres de toutes parts, puis autant de » billets de la ville , envois de livres et brochures » nouvelles avec de grandes plfrases pour Y Ami » des hommes. »

Le martjuis avait de commun avec les économistes et les philosophes politiques d'alors, outre l'identité de système, la vanité, la jactance, la fausse modestie, qui était l'âme de son caractère. Parceque ces hommes avaient attaqué avec succès et raison quelques abus , ils se proclamaient su- • périeurs en lumières à tout le monde, se donnaient, sans le moindre scrupule^ pour de grands hommes d'état , et ne voyaient rien au-dessus des services qu'ils pouvaient ou croyaient rendre à la société; la licence des mœurs, l'égoïsme, la dureté, la morgue, n'en faisaient pas moins la règle dé leur conduite et la base de leurs actions! Tel était le marquis, tels nous avons vu, à des époques plus rapprochées, les abbés Bauâeau',

. * C'est de cet abbé Baudeau qu'on rapporte le trait sui- Tant , qui est vrai. On reprochait à M. de Galonné de lui avoir accordé 6000 francs de pension. « Je ne yois point

Morellet, Dupont de Nemours, et quelques autres, aussi enflés de leur vaine science qu'entétés de leurs chimériques projets d'économie politique.

On ne fiit point étonné de voir, ati milieu de cette agitation des esprits et des griefs allégués contije l'administration , un apôtre de la nouvelle doctrine , comme le marquis de Mirabeau ; rentrer dans la lice par une production noiivelle, la Théorie de r impôt \ Pour se vepgér , sans doute, d'un gouvernement qui estimait trop peu ses grands talents, il y prit à tâche de censurer la marche dé l'autorité et les absurdités du régime fiscal suivi par le ïninistère. Sa causticité s'y donne une pleine carrière ; aussi mécontenta-t-il la cour au point qu'un ordre du roi, du i4 ' décembre 1760, fit enfermer l'auteur au château de Vincennes; mais il n'y resta que dix jours , sa prison ayant été changée au bout de ce temps eà^ii exil au Bignon , d'où peu après il obtint la permission de revenir dans /son hôtel à Paris.

» que ce soit trop pour un pauvre abbé q|tii fi femme et en- «> fauts , » répondit le ministre.

' Un volume in-12., 1760, sans nom d'auteur, d'i mprimeur, ni lieu dimpression. L'ouvrage eut plusieurs éditions. ' >

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Les formes, les usages, les habitudes du gouvernement étaient alors tellement décriés que, quoiqu'il , comptât dans son sein des hommes recommandables , on n'en tirait pas moins vanité d'avoft* été l'objet de ses rigueurs, quand surtout il n'y entrait d'autres motifs que d'avoir encouru sa disgrâce en censurant sa conduite , comme il arrivait ici.

La détention à Vincennes fut donc pour l'auteur de la Théorie de l'impôt un nouveau titre d'illustration dans le monde: mais ce qui en ternissait un peu l'éclat, c*est que, pendant les dix jours qu'elle dura, il ne cessa de prier^ de supplier, de tourmenter les personnes puissantes . pour obtenir sa liberté ; il se montra aussi hum ble devant l'autorité qu'il avait afifecté pour elle dé hauteur et de mépris dans ses ouvrages; il désavoua , ei^ quelque sorte , les plaintes trop explicites qui s'y trouvaient sur les abus et les erreurs de l'administration, ce qui était aller loin, puisque, au fait, il y en aidait qui cho^ • quaientle bon sens et la justice'.

.< Ce« fsoolradictîom m'en rappellent une autre «on moins choquante ; elle est d'un philosophe à la manière du marquis de Mirabeau , l'abbé Morellet. On a des pièces qui prouTeot que cet abbé 9 grand piartisan de la liberté de la presse, en laveur de laquelle il a écrit, sollicita de M. de

Son épouse, qu'il traita avec si peu dç mena* gement dans la suite, et contre laquelle il sou;tint un procè^'scandaleux, fut Finstrument docile dont il se servit pour faire passer ses prières et ses repentirs aux hommes en état de le protéger; c'est même à elle, à son active adresse >, qu'il dut, non seulement sa liberté, mais encore la courte durée de son exil au Bignon.

^ Admirons encore ici la vanité du grave auteur àe/VLAmi des hommes ^ lorsqu'il se rendit à ce deiruier lieu , en conformité des ordres du roi : c Q. £ut, c'est ainsi qu'il en écrit à sa femme, le »piaisir de voir que non seulement tout Égre- • ville , mais encore tout Nemours , était en dou- »ble haie, aux fenêtres, sur les étaux et partout, » pour le voir passer. •

Quelque surprise que fa^e naître Vimpor" tince et l'éclat que l'on donna à la disgrâce et à la détention du vxarquis, on peut s'en étonner encore davantage quand on en examine le motif. La Théorie de tintât ne* méritait pas cet honneur. C'était à la vérité un des premiers ouvrages

Sartines, lieutenant dé^^^olice^ 4lor<]i*e àe faire arrêter Palissot, qui s'était moqué de lui;>c<>mme il en sollicita également depuis contre liii^et, quva'Tait démasqué le prêtre orgoeilkiix dans la Ihéorie du Ubelle.

écrits avec amertume et dénigrement sur les matières de haute administration ; il y avait des phrases hardies et des maximes nouvelles, mais on ne concevrait pas aujourd'hui que de pareils torts pussent entraîner l'autorité à des actes de rigueur contre un écrivain. La maladresse était d'autant plus grande qu'on sentait bien qu'il faudrait revenir sur son emprisonnement , ce qui nç servirait qu'à faire rechercher avec plus d'empressement le livre qui en était la cause, et qu'on aurait négligé sans cela.

Cette Théorie de l'impôt est une véritable Apocalypse sur les sources du revenu public, sur la quotité et le mode des contributions; l'auteur s'y égare à travers les calculs et les hypothèses économiques , si fort de mode alors : c'est donc un mauvais livre sur i'économie politique. Quant à quelques autres points qu'y touche l'auteur, ils y sont faiblement traités ; ici, plus encore peutêtre que dans X Ami des hammes^le style est dur, entortillé, à prétention ; on y trouve peu d'idées nettes et à l'abri de la contradiction.

Le début en est cependant remarquable, et je lie citerai par curiosité ; c'est au roi que le marquis s'adresse : « Seigneur ', dit-il , vous avez vingt

* Ce n'est pas sans motif que le marquis ait seigneur et

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» millions d'hommes et de sujets, plus ou moins. » Ces hommes ont tous quelque argent ; ils sont «toussa peu près, capables du service que vous, tdemâuldez, et toutefois vous ne pouvez plus

• avoir de service sans argent, ni d'argent pour

• payer les services : cela signifie, en langage na-

• turel, que votre peuple se retire de vous sans le

• savoir, attendu que les volontés sont encore •ralliées à votre personne, en la supposant isolée

• des agents de l'autorité; et, d'autre part, sans •oser le dire, vu que nous sommes dans un •siècle mou et craintif, votre puissance n'est que •la réunion des volontés d'une forte et active

• puissance à la vôtre, d'où suit que la dîsjonc?

• tion. des volontés est ce qui coupe le nerf de » la puissance. »

Tel est le style à peu près de tout l'ouvrage. Mais l'administration y est clairement accusée d'inapuissance et d'impéritie; c'en fut assez pour irriter un ministère méticuleux «t vivant d'em- 1. prunts et de ressources. Le livre fut donc sxJpi ■ primé , et l'auteur emprisonné , comme nous l'a- \ . vons vu. Mais, pour n'en avoir plus de-^^embl**

non pas sire; il yeut par. là se reporter avec orgueil au temps, où les grands seigfneurs comme lui disaient la seigneur roL

aji MÉMOIRES

blés à craindre à l'avenir, le contrôleur-général de Laverdy fit rendre une déclaration portant défense d'imprimer ni débiter auciio ouvrage, écrits ou ftrojets concernant Tadministl^tion ' ; ce qui n'empêcha pas pourtant qu'il n*en partit un plus grand nombre' qu'avant, comme il était naturel de s'y attendre.

Le marquis de Mirabeau était de la sodété qui se réunissait chez madame Geofïnb; c'était le rendez-vous des esprits forts , des grands seigneurs amis des lettres , et des étrangers qui en avaient ou voulaient avoir la réputation. Ils y iormaient une sorte d'école de politique et de philanthropie ; quelques principes de liberté , -mais sans suite et sans ensemble , y composaient le fond de la doctrine qu'on y professait. Madame Gèofirin jouissait de quarante mille Kvres de rente, fortime notable pour cette éjjoque; elle l'employait d'une manière honorable, et secourait avec noblesse ceux des gens de lettres qui fi^

' La déclaration est du a8 n^ar^ 1 764 ; ce ne fut que longtemps après 3 en 1775, sous le mipistère de M. Turgot, que -l'abbé Morellet fit paraître contre les principes et les dispositions de cette déclaration un écrit intitulé : Réflexions sur les avantages de la liberté d'écrire et d'imprimer sur les matières d^ administration ; chez les frères Etienne, à Paris, 1776.

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queutaient sa maison et qui étaient dans le be« soin : réternol abbé Morellet fut de ce tfombre; elfe lui fit une pension de quinze cents francs '.

Aucun étranger de marque n'arrivait à Paris qu'il ne se fît présenter cîhez cette dame. C'est )à que le marquis de Mirabeau vit le roi de Pologne, Stanislas - Auguste % qui n'était encore que le

■Hdadame Geoffrin, née en 1699, était restée yeuve du propriétaire de la manufacture royale des glaces ^ ayec la fortune que j'ai indiquée. Elle crut qu'il valait mieux passer sa yie avec des hommes de mérite et d'esprit que de subir les lois d'un second mariage dans un âge déjà ayaneé. Elle ouvrit donc sa porte anx «ayants et artistes distingués de la capitale ; elle leur rendit des ser- • vices 9 ainsi qu'aux étrangers. Parmi ces derniers irfeùl citer le prince Pohiatowski, depuis roi de Pologne. Dès qull fut sur le trôçe^ il appela auprès de lui- madamt^ Geoffrin , qu'il nomiàaît sa mère. En passant à Vienne 9 eu 1768, pour se rendre auprès de ce monarque, elle repui de Tempereur et de l'impératrice l'accueil le plus flaitteur.

Arrivée à Varsovie, elle y trouva un apparttmënt par-

faitement semblable à celui 'qu'die occupait à Paris, oà

elle vécut comblée d'honneurs, et y mourut en 1777, A *'

l'âge de soixante- dix-huit ans.

=* Stanislas- Auguste Pomiatowski II , né le hy* janvier^

1752, fut élu roi de Pologne et grand-^duc dé Lilhuanie,

le 7 septembre 1764. On sait que, trop faible pour lutter

contre kl Russie et les événements, il se démit delà eoit-

fonne en 1795.

5j4 Mémoires

comte Poniatowski. Ce prince aimable, et plus Élit pOii^jétre pour jouer le rôle de courtisan de Catherine que celui de restaurateur de la liberté • polonaise, conçut une haute idée de l'ami des hommes. Parvenu au trône, il s'en rappela, et voulut tenir de sa main le gouverneur du prince Czatorinsky, son neveu; le marquis lui donna Dupont, si connu depuis sous le nom de Dupont de Nemours, élève de la secte économique, et dont il sera souvent question dans cet ouvrage. Il était alors prôné pour quelques livres qu'il avait faits sur le commerce, et notamment pour une dissertation sur celui des grains, qui lui avait valu le prix proposé par là société royale d'agriculture de Soissons, en 1764.

Dupont se rendit à Varsovie , et y fut magni- * fiquement traité par Stanislas. Des honoraires considérables , des présents à sa femme , un avenir qui flattait son ambition et sa donquichotterie politique, étaient bien faits pour le retenir en Pologne; mais M. Turgot, intendant de Limoges, son protecteur, et grand partisan des économistes , ayant été appelé au ministère des finances en 1 774 ? ^t Dupont se regardant par cet événement comme destiné à faire le bonheur de la France de préférence à tout autre état de l'Europe, demanda et obtint de M. Turgot un

SUR MIRABEAU. aS

ordre de revenir à Paris. Le précepteur quitta donc son royal disciple, et revint à Paris , comblé des générosités de Stanislas. I^ marquis de Mirabeau eut en lui un admirateur et un prôneur d'autant plus zélé que c'était, comme on voit, à sa recommandation qu'il devait l'insigne honneur d'avoir été .désigné et appelé pour l'éducation d'un prince royal.

Les honneurs que le marquis de Mirabeau devait recevoir des têtes couronnées ne se bornèrent pas à cette marque de confiance que lui * avait donnée Stanislas en recevant Dupont de ses mains ; le roi de Suède , Gustave III , celui-là méihe qui changea la forme aristocratique de son royaume en monarchie simple', lui envoya le grand cordon de l'ordre de Wasa. Il avait vu le marquis lorsqu'il vint en 1771 à Paris, n'étant encore que prince royal. C'était une. contradiction , sans doute, mais enfin c'était la inode alors que les rois exerçassent une autorité absolue sur leurs sujets , et n'en recherchassent pas moins les hommes dont les écrits censuraient le plus.

leur conduite. On s'était accoutumé à ces con-

' 19 août 1772. Ce prince fut assassiné à Stockholm, par suite d'un complot des nobles, à un bal, dans la nuit du 16 au 17 mars 1 79a. ^

trastes, qu'on regardait comme ne devant pas tirer à conséquence.

Tandis que l'ami des hommes réunissait des honneurs et des cordons, il était chez lui, dans sa famille , envers sa femme et ses enfants , un esprit bisarre, un homme processif, et un des plus ardents provocateurs d'ordres arbitraires. 11 les employa contre son épouse, contre son fils, et contre une de ses filles , de la manière la plus odieuse et la plus dure. Une telle conduite ne 4 pouvait avoir que les plus tristes résukats pour la famille ;ii^îBe fut l'origine des n|||faeurs du comte de Mirabeau : c'est à la tyrannie que ce père despote exerça surN lui qu'il faut attribodk* les plaintes amères, les récriminations, les révélations déshonorantes dont le fils se servit dams les défenses qu'il publia , soit pour lui , soit pour sa mère, par le besoin commun de résister à tm tel persécuteur.

Toute la France a été scandalisée des profcès que cette désunion enfanta: fourberie, adultère, inceste, débauche, spoliation domestique, il n'est aucun chef d'accusation qui n'y ait figiiré.

La marquise de Mirabeau a été la première à appeler l'appui des lois à son secours. Traînée d'exil en exil, privée de ses droits, ce n'a été qu'après une dure épreuve qu'elle s'est déter-

minée à rendre publics les déportements de son mari envers elle.

Il est loin de mon idée aifon puisse trouver dans ces .débats un sujet «pié des regards de la postérité, mais ayant besoin de faire connaître un homme qui a étrangement abusé de l'autorité de mari et de père, dont le caractère et les procédés ont si puissamment agi sur les destinées de celui dont j'écris l'histoire, je me trouve obligé de rappeler les trai^o>rincipaux de sa vie , qui justifient Fidée que fetà donne icf Les pièces judiciair'es déposent des faits et des accusations avec d'autant plus d'authenticité , que peu de familles ont mis autant de soins que celle des Mirabeau à convaincre le public des gfiefe dont ses membres s'accusaient réciproquement.

Le marquis de Mirabeau avait épousé, en *745, mademoiselle de Vassan, alors âgée seulement de 18 à 19 ans, et déjà veuve du marquis de Sauvebœuf. Elle lui apporta quarante à cinquante mille livres de rente, des titres nombreux, et tous les agréments d*une femme jeune, sensible et digne dftm tendre attachement. Il s'en fallut de beaucoup que son mari lui en donnât long-temp^ des preuves soutenues: sa réputsftiôn de philosophe , d'homme grave , et d'une con-

duite régulière, se démentit bientôt, au moins dans l'intérieur de sa maison. Les mémoires du temps, ceux qui ont été publiés par sa femme, par la marquise de Oflbris sa fille, enfin les lettres du comte son fils, attestent que le prétendu ami des .hommes était non seulement le maître le plus absolu qu'une femme pût se donner dans le mariage, mais encore un modèle de scandale domestique. Il n'y avait pas six ans qu'il était marié, qu'il commença, entre autres mauvais traits faits àsa femme, à introduire chez lui une espèce de maîtresse, épouse d'un commis, et séparée de son mari. Elle devint bientôt grosse, et ce ne fut que par un billet tombé par hasard entre les mains de la marquise , qui aimait trop son mari pour soupçonner une pareille conduite, qu'elle en eut connaissance. Les chroniques du temps ont rapporté plusieurs procédés semblables de ce grotesque Caton, qui, en outrageant la morale , discréditait d'autant ceux qui dans leurs écrits en professent les principes '.

' Voici ce qu'on lit dans \e,3 Mémoires pour la marquise de Mirabeau 9 sur celte maîtresse de son mari : ces faits n*ont été ni détruits ni même (K>nt€stés par lui; il croyait, à cet égard, n'avoir à se justifier auprès de personne. • .

«Dès 1749 1^ marquis de Mirabeau avait introduit dans

'Cette intimité du marquis avec la dame Bontems ne Tempêchait pas d'avoir de pareilles fréquentations avec les autres femmes au service de la sienne. « Je n'ai point Ig prétention , disait- 3» ii quelquefois , de faire usage de toutes les fem- » mes à mes gages , dans ma maison ; mais j^ ne » pourrais pas y souffrir huit jours une d'entre » elles qui me plairait, et qui ne serait pas à,ma » disposition. »

H courut risque cependant à plusieurs reprises d'essuyer des procès pour de semblables fredaines, principalement pour Ja fille de son cocher. Il l'avait séduite^ cela étiaît facile; dès qu'elle fiit grosse , il parla de l'éloigner , mais le père, instruit du fait, et qui peut-être n'en était

>sa maison une dame Bontems, femme d'un commis > «séparée de son mari, sous prétexte de lui donâ^er un asile. » Mais un billet qu'il écriyait à cette femme tomba entre >)les mains de la marquise, et trabit le secret de sabiennyeillancè: Ne vois point la marquis^, tu deviendrais » chaste : ce h' est pas cela que je veux ; il iefaift du plaisir ^s€Uis peur et de Vampur sans scandak^ iAdieu^ mie, je » te baise entre les deux orteils. ' :•

> La dame de Bontems devint grosse; le marquis de Ati- »rabeau la plaça dans la maison d'un ami, qu'il trompa , • nen la faisant passer pour une femme de province que ses^ »aîfaires amenaient à Paris; elle y aecoucba de deux garnçons, qui furent baptisés à Saint-Nicolas-des-Champ?., »

5o MÉMOIRES

pas fâché, menaça défaire de l'éclat: le marquis, pour se tirer d'embarras, donna oent louis de rente en dot à la jeune fille et trouva à la marier. Enfin , pour en finir sur un sujet si peu digne qu'on s'en occupe, j'ajouterai que le marquis couronna cette carrière de libertinage par abandonner le soin de sa maison à une femme de ch^imbre dont il fit sa maîtresse en titre , la dame Éléonore de Pailly, dont il sera souvent question dans la suite. Il se soumit à ses caprices, là fit l'arbitre de sa famille , vécut publi4uement avec elle dans son hôtel , et força madame de Mirabeau à se retirer chez ses parents. Cette femme, à s'en rapporter même à ses ennemis , avait quelque beauté, de l'esprit, et une sorte d'élévation et d'amabilité de caractère, qui gagnaient l'afifection de ceux qui la connaissaient. Elle fut coiistamment l'adversaire du comte de Mirabeau et de sa mère. Celle-ci surtout dut à cette maîtresse Tàcharnement avec lequel son mari la persécuta et l'obligea, après trente ans de patience et de souffrances^ à réclamer l'intervention des tribunaux pour recouvrer ses droits. Mais que peuvent: les droits et les tribunaux quand la faveur et le pouvoir se réunissent contre eux? La marquise de ^rabeau succomba long-temps, et trouva l'exil ou la captivité d'un couvent

SUR MIRABEAU. 3i

là où elle devait obtenir justice et protection.

On est outré d'indignation * quand on lit dans les pièces de la procédure que, pour prix du sacrifice de sa dot, que la marquise ofirait pour payer les dettes de son mari , elle se bornait à lui demander de ne pas la rendre témoin du triomphe de ses indignes rivales ; mais»iellç éprouva un dur refus. L'orgueilleuse Eléonore eut même la hardiesse de lui dire: « Nous ver^ » rons qui de nous d^eux sortira la première. » Cette audace exigeait que la femâie outi*âgée en demandât justice; mais le mari, I6i6.de la lui rendre et de réprimer un seinblable propos, eut Ist bassesse de répondre à cette plainte par une menace de âéplu'ation ; il ajouta avec une pédantesque hauteur cette révoltante phrase : ^jpaéwQ, renvoya sa femme, et quand on voulut ilûi 'dire des %i, des mais^ il montra son soulier > et dit:lf / est bien fait, cependant U me blesse , et ^personne ne sait par où. •

Ces impertinences étaient suivies du plus odieux abus de l'autorité. La marquise de Mirabeau, que nous avons vue, par ses sallicitatiôns et ses dértiarches, faire* lever la lettre de cachet qui retensiit son mari à Yincennes; fiit elle-même arrêtée à l'époque où nous en somnaes , ai vertu d'un ordre du roi, obtenu par le marquis, et

obligée de se rendre en Provence , sans qu'on lui permît même d'emporter les effets que son rang, sa fortune et ses besoins lui rendaient nécessaires; on ajoutait la dureté à l'injustice envers elle.

Un acte aussi illégal avait besoin d'être soutenu d'autres actes de même espèce; le marquis de Mirabeau sut y pourvoir. Son nom, sa célébrité , ses alliances de paî^enté avec des hcnnmes puissants à la cour, mettaient à sa disposition l'odieux emploi des lettres de cachet ; il en obtint autapt qu'il voulut pour tenir son épouse éloignée. Ses mœurs, sa fortune gaspillée dans une vie licencieuse et par de folles entreprises , lui rendaient cet éloignement nécessaire , afin de se débarrasser d'un témoin importun ; une modique pension qu'il lui accorda laissait à sa disposition le reste des biens qu'il tenait d'elle.

Aurait-on lieu maintenant de s'étonner des plaintes amèrès que la marquise articula contre lui, des reproches et des accusations qu'elle porta devant les tribunaux pour en obtenir justice du mal qu'il lui avait fait? On peut, au surplus , en lisant les pièces qui ont été produites au procès , se faire une idée de l'animosité, de la division, de k haine qui régnait entre tous les membres de la famille; mais surtout y recon-

naître l'esprit despotique et la mauvaise coqduite d'un hbniipe qui avait usurpé dans le monde une réputation de droiture et de grandeur dont il était si peu digne.

Le comte de Mirabeau, qui coni^iss^t les malheurs de sa mère, et poiu* laquelle- il conserva toujours un inépuisable fonds de tendresse, nous en instruit en dëtail dans ses lettres écrites du donjon de Yincenii^. On voulait, à l'époque où il y était renfermé^ qu'il se changeât d'écrire à la marquise pour l'engager à faire cesser sa procédure et à rentrer avec son mari', c'est-à-dire à se soiunettre à de nouveaux outrages de sa part; il répugnait à une semblable démarche; il craignait avec raison que sa mère ne le repoussât : ce qu'elle avait souffect l'y autorisait. tVotire » père , lui disait-elle , m'a empoisonnée deux fois » pour me faire avorter ; et de qui était-il jaloux? Vde son frère*. Votre père m'a donné trois fois »un mal honteux; il a dissipé ma fortune, m'a «sacrifiée à des courtisanes^ à i^es femmes; m'a » exclue à leur volonté; me tient dans l'indigence, » moi la mère de onze enfants , moi qui lui ai Il donné 5o,ooo livres de rente. U me déchire dies

' Le bailli de Mirabeau : lettres originales ^ écrites du doQJOQ de Vincenoes, 19 noyembre lyyg*

n calomnies les plus atroces , et ce qu'il dit de moi 1 serait encore atroce à dire quand ce ne seraient » pas des calomnies ; voilà le prix dont il paie un » ardent amour que j'ai senti pour lui pendant 1 douze ans. 'Çout Paris est témoin des services 1 essentiels que je lui ai rendus avec un zèle sou-

• tenu , depuis même que ses procédés l'ont banni . » de mon cœur , et de ma folle complaisance à

» me prêter à son dérangement et à m'engager » pour lui. Maintenant il m'ôte les débris de l'hé- » ritage de ma mère , me dispute mes biens para-

• phemaux'; refuse de tenir une convention 9 qu'il a signée ; il me tient dans la misère , et

• croit me subjuguer par là: je plaiderai. »

Un des griefs du marquis de Mirabeau coptre le comte son fils a été qu'il ait osé se déclarer pour sa mère et prendre sa défense ; il a poussé l'extravagance jusqu'à donner à cet acte de devoir filial un^* couleur odieuse, et n'a point rougi d'accuser le fils d'inceste avec la mère.

C'est le comte lui-même qui nous en instruit, et qui justifie, par l'indignation que lui inspire cette calomnie , ce que le Mémoire qu'il publia en Hollande, en faveur de sa mère contre son

' On appelle ainsi en droit civil les biens que possède une femtde mariée , indépendamment de sa dot.

père, peut avoir d'injurieux et de répréhensible. Lorsque Dupont vint voir le comte au donjon de Vincennes, pour chercher, dans une réconciliation avec sa famille, à le faire sortir de prison, il^ Itii rappela avec amertume , et conmie un juste sujet de plainte de la part de son père, ce Mémoire publié en Hollande. «Je ny piis plus ) tenir, dit Mirabeau, et je lui aittculai (à Du- »p6nt) le plus horrible des griefs de mon père . » contre ma mère et contre moi. Il le nia de ma- » nière à le confirmer, et même à le rendre plus » coupable'. Il convint que si mon père n'avait «jamais pu croire à cette horrible, imputation ,

• dont il n'est peut-être pas l'auteur , il n'a pas »m^s, contribué à la répandirè et débiter chez » tous ses juges. Assurément les honnêtes gens » frémiront d'horreur en entendant cette accusa- » tîon infâme , et n'y croiront pas ; mais celui qui,

• ne la croyant pas plus qu'euy^- l'a cependant •accréditée pour obtenir un arrêt favorable, est

• un homme que je ne veux pas qualifier, mais

• auquel il reste bien peu de droit de se plaindre

» de mon Mémoire ^ qui paraîtra très modéré à

• quiconque saura que j'ai écrit avec ce ver roa- » geur dans le sein. »

« LeUfe (la don}ou de Yincenoes, 16 juillet 1779.

Le comte renouvelle, dans une autre. lettre adi*e8sée à Dupont même, tout ce. que devait lui inspirer cette étrange diffamation. « Je sens , dit- » il , que j'étais accusé par mon père du crime » abominable d'avoir souillé son lit. A cette id^ 9 mon sang se glace et ma main s'arrête. On me » demandait vengeance (sa mère) , on me la de* «mandait dans Je délire de la colère et de la «douleur: ce sentiment outrageux s'empara de »moi; j'écrivis, j'écrivis amèrement, mais sans » toucher au cruel motif de mon emportement '. »

Ces accusations contre sa femme et son fils plaisaient sans doute à ce bizarre personnage , ce qui , avec ses moeurs libertines, s'expliquerait aisément : on croit faciletnent les choses qui ont de l'afHnité avec nos passions. Il aimait à faire usage de ce moyen dans les dénonciations qu'il dirigeait contre les membres dé sa famille. On en a une autre preuve dans une accusation moins odieuse que la précédente , admissible peut-être jusqu'à un certain point, mais enfin dont le .public ne fut pas moins révolté, et dojnt je vais par anticipation donner une idée au lecteur; ce sujet se reproduira dans la suite.

De toutes les sœurs du comte de Mirabeau, la

• LeUre du donjon , 9 septembre 1 779.

plus jeune, qui épousa le marquis de (^bris, était la mieux faite ^ la plus susceptible de sentixiients t€bdf«s, la plus jolie. Ce fut pour elle que son frère, lèeomte, provoqua en duel un gentilhomme de Kovence, et se fîttme affaire dont je parlerai dans un autre moment. Le iportrait qu'il en fait daiis une de ses lettres à Sophie ' ne serait pas de nature à repousser les soupçons de leurs liaisons secrètes, si d'autres faits notaient propres, sinon à les détruire , du moins à les atténuer. « Madame de Cabriâ , dit Mirabeau , avait une » étendue d'esprit et nue sagacité peu Commune, » même chez les hommes les plus distingués par i leurs talents; elle avait, avec Téclat de là plus

• brillante jeunesse, la fraîcheur d'Rébé, cet air »de noblesse que fon ne trouve plus que dans

• les formes antiques, et une taille comme je n'en » ai point vu depuis d'aussi belle ; elle avait dtec «tout cela cette souplesse, cette gracé , xette «nïagie de séduction qui n'appartient qu'à) ^on »sexe. »

Le comte de Mirabeau n'igiiôrait point raccii^

' LeUres du donjon de Vincennes, a juillet 1779. Ces lettres, publiées long-temps après les divers genres de procès qu'essuya Mirabeau, ont réyélé mille choses q^'il avah niées arec assarance, et qui pourtant étaient vraies, maïs igoo^s.

sation d'inceste dirigée contre lui, pour le fait de son intimité présumée avec cette charmante sœur; jamais iL ne mit ce grief au nombre des reproches dont il accabla son père , quoique ce fût celui-ci qui eût accrédité le soupçon. A la vérité c'était plutôt contre elle que contre le comte que le marquis voulait faire valoir cette accusation. On n'en aurait peut-être même jamais entendu parler du vivant de Mirabeau ^ si la marquise de Cabris n'eût présenté un Mémoire aux ministres du roi, en réponse à celui que son père leur avait remis sous le secret, et où il l'accusait de cet inceste. Mirabeau garda le silence sur ce point , dans les plaintes violentes qu'il fit •dans la suite de la conduite de cette sœur, dont il parla alors d'une manière bien différente de ce qu'il en avait dit environ un an plus tôt: il faut pourtant; avouer que la volyptuéuse peinture qu'il en fait se rapporte à sa sœur âgée de dixsept à dix-huit ans, et non plus à une femme de près de trente ans, depuis long-temps mariée, et signalée par s.es intrigues et ses amours , comme elle l'était au montent où elle produisit* son Mémoires c'est-à-dire i^So. L'irritation qu'en ressentit Mirabeau' lui fit oublier ce qu'elle pouvait . lui avoir inspiré; il ne vit plus en elle qu'une intrigante qui voulait se faire un mérite d'une

vaine persécution , afin d'obtenir des avantages qu'elle ne lui paraissait pas mériter dans la famille.

Nous aurons besoin de revenir sur ces fafts lorsqu'il sera question de l'évasion de la marquise d^ Monnier avec le comte de Mirabeau , et du voyage concerté avec madame de .Cabris pour les aller retrouver dans l'étranger. Je n'ai voulu pour le moment qu'ajouter une preuve à celles déjà connues de l'acharnement du marquis

de Mirabeau à poursuivre et déshonorer ses propres enfants, par tous les moyens que la haine lui inspirait; cette digression nécessaire m'a entraîné à parler des liaisons supposées ou réelles de madame de Cabris avec son Jrèrç, et de l'ingratitude de ce frèf e , qui , par des intérêts de famille , s'est ensuite rendu un des adversaires de cette jeune femme.

Pour plus de clarté, on doit ajouter que madame de Cabris attribua à des motifs bien différents de ses amours avec son frère les persécutions qu'elle éprouvait de la p^pi: Aik marquis de ]MQra})i9aii.: l'accusation d'inceste n'était, suivant dte, qu'un prétexté, le vrai motif était l'intérêt.

«Mon crime, dit -elle aux ministres du roi, «est d'avoir demandé à M. le bailli de Mirabeau » l'acquittement de 3o,ooo francs qu'il devait sur

4o MÉMOIRES

» parole; d(|ivoir prêté 20,000 francs à la mar- » quise de Mirabeau ; de m'étre tenue auprès » d'elle pendant son procès contre son mari; d'anvoir sollicité sa liberté pendant sa détention;

• c'est surtout d'avoir envoyé de Provence, de- » puis la révocation de la lettre d'exil de la mar- » quise de Mirabeau, une procuration pour faire

• demander secours au parlement de Paris en i &veur de madame de Mirabeau '. »

On laisse à penser «à présent si avec un père tel qu'on vient de voir le marquis de Mirabeau, avec un homme aussi orgueilleux , vindicatif et dur 9 le comte dut vivre long-temps en paix, s'ils ne devaient pas être dans un qontinuel état de guerre. Lai plainte, l'emportement, l'irritation,

* Le comte de Mirabeau 5 dans une lettre à Sophie, marquise de Monoier (9 janvier 1779), parle avec une in}a9* tioe éTidente de madame de Cabris ; il traite le Mémoire qu^eUefit imprimer (il n'eat pas question de celui qu'elle fit remettre aux ministres du roi) à^alroçef quoique n*ayaat rien de semblable. « Assurément , dit-il, elle ment sur4ouj » les faits ; unefiftessalinet[ui yante la pureté de ses mœurs, i une femme fugitive qui se jacte de son amour, poar son »mari, ne doit pas inspirer une 'minde confiance. «

Si madame de Gàbris ét|iit une Messaline, il apparte- Qiiît TraiaamUiibienicnt moins à NUrabeau de le dioe qu'à tout autre.

étaimt d'un côté ; la puissance/ la domination , le faux^point d'honneur et l'autorité, de l'autre : voici comment Mirabeau en paHé hii-méme dans une lettre à M. Le Noir".

« Mon père est mon bourreau ; il a commencé » par vouloir m'assfervir, et, ne pouvant y réussir, » il a mieux aimé me briser que de me laisser » croître auprès de lui , dfe peur cfue je n'élevasse »ma tête pendant que lès années baissent la 9 sienne. En yain li^i ai-je dit souvent, Mais y mon 1^ père y 7i' ea0ifz^vou$ que de t amoér^^f^re , mes » succès seraient encore les vôtres : loin de rentrer »en lui-même, il ne m'en a que plus haï quant} » il s'est vu deviné. Seul peut-être entre tous le^ » pères^ il était irrité* des dispositions ,, des talents

• naissants qu'il a cru voir dans- son fils, et c'est » sur ce fonds d'orgueil vil et atroce que se sont

ft élevés tous les ressentiments accessoires. Il » tâche de persuMer aux autres, et peut-être à lui- »même, qu'il est dirigé, entraîné, con^airit par

• tout aiître 'motif, tandis que c'est une basse ') jaloitsie et abjecte avarice qui l'aiguillonne , et » qu'il complète les vengeances qtt'il veut exercer » siH^ina pauvre mère en les exerçant sur ma tête. «) Le marquis de Mirabeau in'appeUe dur et cruel,

/^ Lettre du donfe»^ de Vincennes, 17 mars 1778.

» lui qui a fait uhe de ses filles religieuse nuilgré «elle, à quinze ans; qui a frappé sa sœur d'une

• lettre de cachet; qui a fait interdire et dé-

• pouiller sa belle-mère mourante; qui a pour- » suivi un de ses frères jusque dans les pays étran- » gers pour ne pas lui payer sa légitime ; qui a ob- » tenu dix lettres de cachet contre sa femme '; qui

• en a lancé huit autres contre son fils aîné, qu'il » étouffe dans un cachot * ; qui refuse le nécessaire

• à son fils cadet , et lui eût fait faire une marche »dans totâliG^'ki longueur du royaume, à pied, à » la suite d'un régiment , si le frère de ce pauvre •jeune homme n'eut été averti à temps pour » payer ses dettes. C'est cet homme, qui ne parle

' Ce serait une chose digne de la curiosité publique et de l'attention des hommes amis de la justice, qucrie clépouillement des motifs sur lesquels on rendait les le'ttres de cachet. On^ikisait une enquête pour la forme, ou plutôt on n'en faisait que lorsqu'on le voulais ; et c'était toujours sur le rapport d'un commis souvent gagné , ignorant ou passionné, que la lettre étfût délivrée. On a des centaines de dossiera sur cette matière ; il est impossible de voir de plus sottes , quelquefois de plus injustes et de plus bizarres raisons que celles quW. y donne jpour obtenir des ordres de détention ; on doute que les comités révolution^ noires en ^dent jamais admis de plus bêtes ou dé plus iniques.

^ Lorsque Mirabeau écrivait ceci, il était à Viocennes.

SUR Mirabeau. 43

» jamais à ses enfants que de les charger de tfers ou de les envoyer aurdelà des mers; c'est » cet homme, qui a plaidé cintre sa signature, et 9 sauvé sa bourse aux dépens de son honneur^ • en se mettant sous l'abri des formes; c'est cet » homme qui m'appelle dur et cruel, b

Ces deux épithètes convenaient peu au comte de Mirabeau , et il fallait être animé au point où l'était le marquis pour les employer en parlant de son fils, même à propos du mémoire imprimé en Hollande. Mais, de sovcôté, le comte n'épargnait pas son père, soit de vive voix, soit par écrit; il lui rend bien haine pour haine, dent pour dent; sa correspondance du donjon en. renferme mille preuves, je me borne pour le moment à celle qu'on vient de lire.

Le comte de Maurepas , ministre favori de Louis XVI, depuis long-temps l'ami du marquis de Mirabeau, élevé dans les principes et les habitudes du despotisme, léger, dédaigneux, insouciant, ne croyait pas que la justice fut une dette des rois , qu'ils fussent obligés de la rendre indistinctement à tout le monde ; il lui paraissait tout simple que lorsqu'un 'ministre pensait que l'ordre public, ou ce qu'oii appelait l'honneur des familles, exigeait qu'on violât les lois eu prononçant la détention d'im citoyen , sans même

l'entendre dans sa défense, on se soumît à sa volonté , et que toute hésitation fut regardée comVne attentat à IjbÂitorité du roi. Il riait au ittot ^e liberté , qui^ ne lui semblait qu'une expression de mauvaise humepr> ou de mauvaise compagnie. Il était secondé dans cette manière de penser par la plus grande partie du public , qui s'est.toujours montré très disposé en France à respecter .^1^ ordres les plus violents ou les plus arbitrais?^, sitôt qu'on lui dit que l'ordre ou la sûreté de l'état l^igent ainsi. Auprès d'un homme comme le comte de Maurepas, le marquis de Mirabeau ne pouvait manquer d'être écouté lorsquH demandait des lettres de cachet. Un autre courtisan dont le marquis s'aidait dans ces demandes , était le duc de Nivernais , allié du premîéir ministre •. Qui aurait pu résister

» Le duc de Nivernais (Mancini-Mazarini), né à Paris en décembre 1716, avait épousé, dès Page, de quinze ans, Hélèfke-^iilipeaa de Pontchai^traiD ^ soMir du eomte de Maorepas. L'étude et le goût des lettres furent sa passion dominante. D'une constitution faible, le service nùlitaire fut toujours au-dossus de ses forces , il le quitta de bonne heure et se livra à la carrière diploniatique ; il y remplit plusieiii^s missions , ejt ce fut lui qui conclut à Londres la paix de 1^65. Le duc de NiTcrnaîs avait cultivé fa jpoésie au mitieu des camps ; il y était encore lorsque l'académie

à une pareille coalition? Il*y avait de quoi ^ire mettre à Yincennes ou à la Bastille les deux tiersf cla la France.

^ — Les parlements pouvaient bien quelque chose contre de pai'eils abus, ils les sign^tlaient et les poursuivaient quelquefois , mais ce n'était guère que lorsque les lettres de cachet attaquaient les droits de leur corps ou quelques'uns de leuns membres; encore, dans ces cas mêmes , leur réserve, leur obséquiosité pour la cour, paralysaient-elles le courage de ceux d'entre les conseillers qui osaient réclamer Fappui des lois contre les atteintes qu'on leur portait. Ce n'était que rarement et dans les affaires d'état seulement qu'on les voyait

française le choisit pour succéder à Hassillon. Il n'était pas seulement un grand seigneur et un amateur distingué , mais un littérateur très instruit : ses nombreux ouvrage» le prouvent ; mais il soignait trop peu< ses vers ; son poemq; y^ de Riehardet est plein de négligence.

Le duc de Nivernais soutint dans les troubles parlemen- . lâires le parti des pairs de France et de roppositioo. La bom^esse Dubarri le gourmandait un jour sur cette conduite et lui disait : « Ne savez-vous pas , moQsîi^ le duc, que le »rpî a dit qu'il ne changerait jamais de riaolution ? — Ma- »daœe» répondit le duc, )'ai rAnarqoè qu'en pronbnçant «ces mots c'était vous que sa majfé^té regardait. » Le duc de Nivernais était pair de France.' Il est mort en février 1^8.

s'opposer aux lettres* de cachet ou en demander . , la révocation ; quand il ne s'agissait que de pai^ jV ticuliers, ils s'en occupaient rarement, et j%Oi^ ^ lorsqu'il était question de ce qu'on appteliiit affaires de famille. Il fallait donc subir dans toute son étendue la rigueur des ordres ministériels signifiés dans une lettre de cachet : s'il en était ainsi pour des gens du rang de Mirabeau , qu'on juge ce qu'il devait en être pour la classe bourgeoise et du peuple! Puisse un pareil régime ne jamais reparaître, dussent ceux qui y aspirent sécher d'attente et de regrets ' !

' La cour avait érigé en droit public la maxime que les parlements ne pouvaient point faire de remontrances sur les lettres de cachet, et par conséquent qu'elles devaient être exécutées sans opposition quelconque. Cette erreur est victorieusement réfutée dans les Maximes du droit : public français , tom. I, pag. 1649 de Fédition in-4% imprimée en 1776; on y prouve que les lettres de cachet ou lettres closes n'avaient pas une autorité supérieure aux lettres patentes, et que si les cours pouvaient délibérer sur . celles-ci et faire des remontrances, elles le pouvaient également sur les autres.

La dénomination de lettres de cachet n'a été employée, pour, la première fois 9 que par V ordonnance d'Orléans, de 1 56o. Son origine est plus ancienne. Lorsque les lettres bu déclarations du roi étaient destinées à- être revêtues du grand sceau, le chambellan, gardien du scel secret, les

L'abus que fit le marquis de Mirabeau des lettres de cachet fut aussi la principale cause qui développa ou fit peut-être germer dans le cœur de son fils cette haine vigoureuse pour le despotisme, avec lequel il ne put jamais se réconcilier sincèrement depuis, malgré des démarches qui auraient pu l'en faire soupçonner; c'est encore

enfermait sous ce S€el^ et le chancelier ne derait apposer le grand sceau qu'à celles qui lui étaient ainsi adressées sous le scel secret. ( Ordonnance de PhiHppe-îe'Long , i5 noVembre i3i8. ) Les eourtisans, trouyant qu'il était plus facile de se servir du scel secret , déposé entre les mains du chambellan, quiB du grand sceau gardé par le chancelier, à qui les ordonnances avaient défendu de sceller des lettres injustes, introduisirent l'habitude de ne sceller les lettres patentes que du scel secret ; mais Charles V corrigea cet abus par l'ordonnance du 10 mai i358, en défendant d'obéir aux lettres patentes qui ne seraient scellée» que du scel secret.

Les lettres patentes ne furent plus scellées que du grahd sceau ; mais elles étaient souvent accompagnées de lettres • closes scellées du scel secret; celles-ci étaient ordinairement conçues en stjle impératif et quelquefois menaçant; elles furent aussi appelées lettres missives ou de cachet. La déclaration du i4 février 1673 porte que les édits , déclarations, lettres patentes, seront envoyés au parlement avec lettres de. cachet 9 portant ordre pour l'eii^registremënt.

Ainsi les lettres de cachet étaient des ordres signés du roi , et scellés du petit scel, et par conséquent secrets.

à cette tyrannie paternelle qu'il faut attribuer les violents reproches qu'il adresse à son père, et qui se reproduisent en tant d'endroits de ses écrits.

Sa détention à Yiucennes lui en offrait de nouveaux motifs , dont il ne profita que trop pour mettre à nu la vie privée du marquis ; il le peint partout comme un modèle achevé de barbarie, et appuie cette censure de nombreux arguments tirés de sa conduite; il répète vingt fois que c'est à cette funeste disposition de son père que sont dus tous les égarements de sa jeunesse, inde mali labes. C'iest dans les ouvrages mêmes de Vami des hommes qu'il en cherche la preuve, en faisant voir la monstrueuse opposition qui se trouve entre les saines maximes qu'il y professe et Jes actes de. sa vie scandaleuse et barbare.

L'ouvrage qui avait fait le -plus de bruit et valu le plus de couronnes au marquis fut donc précisément celui que le comte choisit pour établir les comparaisons dont il l'accable ; rien n'est amer et d'ime ironie plus déchirante que les extraits qu'il en adresse à M. Le Noir ' ; les con-

> Il y avait quelque adresse à Mirabeau de peiodre à M. Le Noir Vami des hommes comme un esprit de travers. Les écouomistes l'avaient fait renvoyer de sa place de

tradictions du père y sont mises dans tout leur jour. •

« Les extraits que je prends la liberté de vous » adresser, dit Itfirabeau à ce n!iagistrat',sonila » plus cruelle satire, mais aussi la plus innocente^ »des procédés de mon père; car enfin ce sont 9 ses maximes et ses propres expre9sion0 que je » rappelle , et s'il a à. se plaindre de quelqu'un , 1 c'est de lui. Je n'ai même choisi (foiè dans celui » de ses ouvrages où il a été. le f\ns^ retenu par

; p le respect humain, et sa véhémente 'Théorie de \.^

» Vimpôt m'aurait fourni infiniment pli^ de cita- » tions analogues à mes vues. »

Je me bornerai à un seul dés passages que rapporte Mirabeau, celui qui contraste le plus ' aVec les actio^is du marquis, et justifie le mieux son censeur.

a La police , cçtoftiè plu» subordonnée que la • justice, dit VAmi des hùmmesy et moins guidée ^ »dans ses démarches, plus subite, plus tran- » chante et plus fi^uente , doit être plus atten-

Ueut^ntde police sous M. Turgot, pour y mettre M. Albert. C'en était a^ex pour que le magistrat yît avec plaisir les sarcas{nès du co^ate contre un des chefs de cette secte, et la nianîèjre fine et mordante dont il le critique ajoute encore au plaisir de la malignité.

I • 3juin iTTi^.

5o MÉMOIRES

jitive à ne blesser jamais les bis de titre % sous » peine de scandale et de tyrannie. Qu'on se

• souvienne que le pire des abus est la viola- »tion de ces lois, que les abus de détail sont » une défectuosité inséparable de tout ce qui est » humain , mais que le gouvernement se poîsgnarde lui-même quand, pour parer aux dé- «tails, il abuse en grand et attente aux lois de » titre. Si la loi ne fait pas exception de personne,

• de quel droit l'instrument de la loi peut -il

• s'arroger plus de pouvoir, se livrera plus de

• prévoyance ? On veut sauver la honte, et l'on

• ouvre la porte au désordre , principe de toute ^ action honteuse ; on veut y voir plus clair que

• la justice, et l'on se livre à tous les prestiges

• de la déception; on veut un frein plus prompt,

• plus assuré que les lois, et l'on met une arme » dangereuse aux mains de l'orgueil et de l'in- » justice; on veut faire respecter et redouter la

• police , on la rend odieuse par une inquisition «absolue, ou, pour mieux dire, par des juge-

• ments qui ont précédé toute inquisition; enfin, •^on la fait paraître ridicule, en avilissant les

• coups d'autorité par leiu* multitude, leur dé- » placement, leur infirmité. »

^ Le marquis appelle ainsi ce que nous nommerioQS aujourd'hui lois fondamentales ou constitutionnelles.

SUR MIRABEAU. 5i

C'est de pareils aveux que part le comte pour mettre la conduite de soti père en opposition avec les principes de justice qu'il établit ici. Il le&^vait recueillis avec beaucoup d'autres , et y avait joint une réfutation qu'il adresse au marquis lui-même; le tout fut envoyé à M. Le Noir, qui en prit lecture , sans le faire ptoser à sa ftestination^ puisqu'on a retrouvé la pièce en entier, telle que Mirabeau l'avait écrite, dans les bureaux de la police, avec les lettres du donjon, à Sophie.

Je reviens au passage cité; Mirabeau, après l'avoir rapporté, disait à sop père: «Vous ne » vous attendez pas que je commente cet article : iqui serait assez lâche pour battre son ennemi »à terre? Ah! quand cet ennemi est un père, on » vole à lui pour le relever. C'est vous-même qui

• avez écrit cet excellent morceau; il contient, •

• avec une énergie qui vous est propre, infini-

• ment plus de choses que J0- n'en ai délayé à dans ces notes; il psi IC; résumé de mon ouvrage

• sur les prisons d'état; ouvrage qui n'est pas » sans quelque mérite , car mon âme , enhardie » par la .persécution , a élevé mon génie abattu i par les souflrances. Je crois avoir si peu , dans »cet écrit, dépassé les bpi'nes du devoir d'un bon » sujet , et la modération d*un citoyen sage , que

» je l'adresserai incessamment à celui-là même qui »a l'inspection des lieux où vous m'avez con- )» fine' : il est digne d'entendre la vérité et capable n de la connaître. Je sais bien que je ne changerai «pas les principes du gouvernement , qui croit, » de la meilleure foi du monde , avoir Fintérét ttlé^plus grami et le droit le plus légitime au » maintien de cette pratique commode^ par la- » quelle tout citoyen ilont la physionomie aie «malheur de déplaire à un ministre peut être » pour jamais soustrait à tous les yeux ; mais j'aurt rai fait l'acquit de ma conscience, qui me dit » que, jusqu'à ii)on dernier soupir, je ne dois dé- »serter ni ma cause ni ceUe de mes semblables, «et je serai peut-être utile par quelques détails » ignorés. Je n'ajouterai rien à ce que je viens » de transcrire de vous , mon père ; des répétitions «seraient superflues: vous vous êtes condamné » vous-même , et l'arrêt, clair et précis, ne laisse » aucun moyen d'échapper. »

L'apostrophe qui s^ est digne d'être citée ; elle fait connaître, et celui qui la fait, et celui

^ Il entend M. Le Noir, alors lieutenant de police. On verra par la suite avec quel zèle lui et M. Boucher, son secrétaire , ont cherché à adoucir les rigueurs de la captivité de Mirabeau, et à lui procurer des moyens de correspondance avec Sophie.

à qui die s'adresse; il est pèii de traits d'éloquence qu'on puisse lui coiïiparer, au moins pour la vivacité des images et des sentiments.

« Monpere , vous^avanoez dans la carrière que » vous a destinée la tiature , et puisse-t-elle la » prolonger! Vous voyez croître sous vos yeux les » enfants d'une de vos filles ' : eux seuls sont élus; »la nature en avait appelé davantage. Mais 'enfin

• vous feraient-ils oublier votre fils? Mon père,

• vous n'avez point voulu en être aimé ; et cepen- » dant vous en avez été tendrement chéri : vous le «dépréciâtes toujours ; jamais vous ne l'avez en- » courage; jamais un moi d'éloge qui pût l'animer » au bien , développer et élever son âme , ne sortit ') de votre bouche , et le seul temps ou vous ne »lui relates pas, toute justice fiit celui où, » seul avec vous-même , vous ne. jugiez que pgr » vos yeux et votife 'opinion.

» Il a lutté contre les préventions et contre l'inj» justice; il s'est décour^ enfin /il s'est. indigné, » il s'est égaré; mais il n'a point cessé de vous » aimer, pas même dans des moments où il l'au- » rait voulu , où cela était jiiste , paà même dans «ceux où il ne pouvait point ne pas ressentir vos » procédés.

' Madame la comtesse du Saillant.

» Mon père, votre cœur n'est-il jamais oppressé n Içrsque vous réfléchissez que vous-même avez » mutilé votre famille ; que vous avez condamné » votre fHs sans l'entendre , sur des rapports in- • téressés et suspects, et peut-être sur les calom- »nies les plus atroces; que vous avez étouffé ses » talents, détruit ses forces, anéhnti son moral, » abrégé sa vie physique? Je vous en conjure au » nom de vous-même , n'attendez pas un repentir »4ardif qui empoisonnerait vos dernières aimées, » que vous n'auriez pas la force de manifester, » mais qui aurait bien celle de vous dédiirer le 9 sein; n'aggdivez pas sur votre tête, par ces » nuages terribles , le fardeau de la vieillesse , à lar t quelle vous touchez ; ne mettez pas entre vous »et V inévitable abtme de la mort* le remords qui » I9 rend si e£&ayante; adoucissez la pente rapide »de vos jours par le charme d'un bienfait, si » vous voulez appeler ainsi un acte d'équité: Qu'à »vos derniers moments, le souvenir de votre » fils consumé de douleurs ou mort de désespoir » ni,e $6it pas la furie yengeresse que déchaînent » contre vous la justice violée et la nature outragée. »

. ^ Expression terrible et pleine de vérité du marquis de Mirabeau.

Ces représentations touchante^ devaient être sans e£fet sur un homme du caractère du marquis de Mirabeau : outre qu'il était offensé à l'excès de l'intérêt que son fils prenait à sa mère, ji^ qu'à la défendre par des écrits, et qu'il lui attribuait ainsi une partie des humiliations que l'odieux procès contre sa femme lui avait' attirée!^, il l'était encore ^ar le dédain que le comte a^chait pour la secte des économistes, ce qui mettait l'esprit de parti de moitié dans les ressentiments qui animaient Yami des hommes contre son fils.

Aigri par les durs refus de son père, que rien ne pouvait désarmer, Mirabeau ne crut plus devoir garder de mesures , et de la prison où il gémissait il' fit passer à M. Le Noir une pièce plus violente encore que toutes celles quHl avmt écrites contre l'auteur de ses maux'.

«J'espère, dit-il au magistrat, que vous voudrez 9 bien lire cette courte diatribe, qui ne laisse ^pas

• que d'être curieuse, et où j'ai réuni, avec toute

• la sincérité dpnt je suis capable, ce que je sais

• de plus fort en faveur des procédés. de ce tendre

• père; c'est mon dernier mot.

• Tout ce que j'ai lu, entendu , appris et deviné

» 28 noYom^re 1778. >

» des défeMes que- mon père oppose aux repro- » ches de sa famille peut se résumer à ceci :

B Jlf a femme est une malheureuse ; mon fiU e$î un ^sf^lérai; mes ennemis sont des calomniateurs ; je n dédaigne de leur répondre, parcequil m'est per-- » mis de les mépriser ; qu'on croie que si /'ami des • hommes sévit contre sa famille, il en a de trop » justes raisons ; je suis le plus malheureux des 9 pères et le plus infortuné des époux.

» Ma femme est une malheureuse : car je kii ai » donné trois fois une maladie honteuse; j'ai dis- » sipé le quart de son bien ; je l'ai tenue dix-sept tans exilée; j'ai plaidé avec elle contre ma signa- »ture, et je l'ai fait enfermer le jour où j'ai s gagné mon procès. Cette épouse m'a donné tonze enfants et cinquante mille livres de rente; » elle a cinquante-quatre ans , est mariée depuis li trente-cinq, m'a adoré pendant dix, a patienté «pendant trente, a supporté toutes mes maî- » tresses, s'est engagée pour moi, m'a tiré du » donjon de Vincennes, et ne s'est enfin élevée » contre moi que pour se faire payer sa pension «alimentaire: donc ma femme est une malheucreuse,

*Mon fils est un scélérat: car tous mes biens » lui sont substitués , et cela me gêne , quoique »j'en aie vendu luie bonne partie; mais aujour-

» d'h^i que ces maudites substitutions sont pu-

• bliées, je ne saurais me ruiner à ma fantaisie: » cela est ridicule. Mon fils est un scélérat , car il » aime tendrement sa mère et méprise ma maî- » tresse; cependant il a refusé à cette mère qu'il » chéFit , de prendre parti pour elle , voulant » rester neutre entre les auteurs de ses jours; ce I qui est une infernale hypocrisie. Mon fils est uri

• scélérat, car il s'est battu pour sa sœur, ses amis »et sa maîtresse; il n'y a que les scélérats qui se 9 battent po^ leurs sœurs , leurs al^^^ou leurs >> maîtrises. ' Il a fait des dettes ; ce^'est que «quand on est père de famille, dépositaire de » biens^ substitués , et âgé de soixante ans, qu'il »est pc^anis de faire des dettes. Il a fait d'assez «mauvais ouvrages; mais ces ouvrages n'étaient » pas encore assez mauvais, et il y a une méchan- » ceté diabolique à prétendre montrer des talents 9 au moment où je commence à radoter. Mon fils

• est sans générosité, car il a pardonné à ses plus » cruels ennemis , et leur a même rendu des s^er- » vices signalés; sans foir il a été transféré deux » fois des extrémités du royaume , sans escorte , » sur sa parole ; il est revenu de même de Hol- » lande ; il a perdu sa liberté et la plus grande » partie de sa fortune pour une amie qui est une

• franche coquette, car elle n'a jamais eu qu'nn

6o MÉMOIRES

«miste décidé, que regrettent si sincèremait les «filous; il a remplacé M. Le Noir, qui ne sait » que tenir tout en Mix , et n'a pas l'esprit de rien «bouleverser, ni àt concevoir Futilité des fe- » mines et des émeutes; bref, j'en suis et j'en serai «probablement pour les seize ou dix -huit vo- » lûmes de mes œuvres : toujours est-il qpi'un » homme qui* a &it seize ou dix-huit volumes ne * saurait avoir tort.

nJe sui^lk plus malheureux des pères, le plus » infortuné des époux : car c'est ma femme et mon » fils que j'ai fait renfermer qui sont heureux ; »c'ela n'est-il pas démontré? »

Cette sanglante ironie resta dans l'obscurité, heureusement; elle eût jeté de l'huile sur l'infCetidiè, et fermé la porte à quelques voies de ^îôïicîlïâtîon qui étaient encore praticables. Le écomte les essaya pour faire cesser la division qui affligeait -sa mère et nuisait à 'sçs intérêts; ses efforts furent d'autant plus louables , qu'il «était dans les fers , et que les mauvais traitements qpi'il éprouvait ne pouvaient que l'irriter davantage.

On à de lui une lettre pleine^ de raison et de sages conseils qu'il écrivit à sa mère de sa prison, en 1780, pour l'engager à se rapprocher de son mari , à se soumettre, à oublier4e passé, à sç confier dans l'avenir; mais ce fut e>n vain; il au-

raii &Uu de la part de la jfnarquise courir trop de chances dans un pareil essai : la division subsista; la mort seule a pu mettre un terme aux souffrances, à la détresse, au malheur de cette femme, digne d'un meilleur sort, et pour qui le mariage fut une carrière d'adversité et de chagrins.

J'ai anticipé sur les événements de la vie du comte de Mirabeau pour réunir ici plusieurs traits de celle de son père, mélange hideux de vices et de contradictions dont l'influence a eu de si fâcheux résultats sur la conduite privée du fils. Il s'en £suit pourtant que j'aie épuisé la série des longs débats judiciaires et domestiques qui se sont prolongés entre eux; j'aurai k revenir sur plusieurs faits de cette espèce dans ces Mémoires : je dirai cependant à l'avance que , quelle qu'ait été l'amertume de ces longs démêlés, Mirabeau , en fils raisonnable et respectueux , finit par ne se rappeler que de ce qu'il devait au caractère auguste de père , qu'il en oublia les torts , et saisit avec empressement l'occasion favorable de venir mettre à ses pieds l'hommage public de son amour et de sa vénération. Ce trait , quoique d'une époque plus avancée dans la vie du comte que celle où nous nous trouvons, doit trouver sa place ici; il fait d'autant plus d*honneur à Mirabeau , que , depuis cet instant , sou

6a MÉMOIRES

langage et sa conduite^lp^pectueiise eavers son père ne se démentirent plus.

Il travaillait à son ouvrage sur la motuirchie prussienne^ dont il sera question ailleurs ; c'était à l'époque de 1788, celle où le» événements qui se préparaient ouvraient une vaste carrière à l'ambition du comte. Il conçut et exécuta le projet de dédier ce livre à son père, et par là de se replacer dans l'esprit du public au rang de fils respectueux, de faire tomber les préventions qui n'étaient que trop répandues contre lui, et de lever les obstacles à l'exécution de ses vues ; le discours qu'il adressa à son père, et qui sert de dédicace à |a Monarchie prussienne, était très propre à produire un pareil effet.

« Je n'ai pas osé , mon père , lui dit-il , vous demander la permission de publier ce Uvre sous » vos auspices , car si vous me l'eussiez refusé , • vous m'auriez fait une peine profonde, et je » crois qu'il m'aurait été encore impossible de île » pas vous le dédier.

«J'en devrais l'hommage au philosophe pa- » triote , quand je ne me regarderais pas comme )» obligé de l'offrir à mon père; mais je me sens » plus touché de l'honneur d'être son fils , à me- » sure que je deviens meilleur citoyen de mon » pays et du moi\de.

» Vous, avez joui d'une gloire juste ; l'Europe » vous a déféré le titre que vous aviez donné au » premier des ouvrages par lequel vous l'avez ser- » vie : vou^ êtes demeuré l*ami des hommes parce- » qu'on a reconnu qu'un véritable zèle pour leur » bonheur animait vos écrits , et parceque ce zèle » était très éclairé ' .

» C'est vous qui leur avez appris que la mesure » de la subsistance est celle de la population , et »que le soin de faire fleurir l'agriculture est la » plus importante affaire du gouvernement.

» Vos travaux n'ont point été infnictueux; ils «doivent aujourd'hui vous procurer un plaisir » pur et civique.

» Vous avez; démontré combien il était odieux, • cruel et dispendieux de faire construire par » corvées les chemins , les canaux , ces immeu- » blés des nations, que vous appelez les propriétés » indivises d^la société, dont l'entretien et l'amé- > lioration doivent être aux dépens de la société «entière; et il n'y a plus de corvées en France, » et le$ premiers ordres de l'état commencent à » rougir d'avoir hésité de remplir le devoir de «contribuer à la dépense des chemins^.

' Mirabeau écrÎYait ceci huit ans après la yioleate ironie qu'on vient de lire.

> Elles avaient été abolies par suite des délibérations de

» Vous avez fait voir que le roi aurait plus de » l'espèce de puissance qui est chère à son cœur , ' ). celle de fairfe le bien , et que la nation devien- » drait plus heureuse et plus riche , si chaque » province avait une administration particulière ' »dans laquelle les propriétaires eux-mêmes ou » leurs représentants seraient chargés de répartir

la première asseipblée des .notables. Une déclaration du roi, enregistrée au parlement, du 27 juin 1787, en supprimant la corvée, la remplace par une taxe pécuniaire levée sur tous les sujets taillables et payant la capitation roturière. Cette loi, en faisant un peu de bien d'un côté , était injuste de l'autre , puisque le clergé et la noblesse , alors les plus grands propriétaires de la France , -étaient exempts de la taxe des chemins. C'est un des abus dont la révolution a fait justicie.

' Les assemblées provinciales furent d'abord établies par M. Necker , dans la province de Bérry , par arrêt du conseil, du 12 juillet 1778, confirmé par lettres patentes des 9 mai et 5o juillet 1779.

Leur organisation fut changée et améliorée, et leur établissement étendu au reste du royaume, par déclaration du roi 9 enregistrée au parlement, du 27 juin 1787. Le nouveau plan avait été soumis aux notables de 1787, parmi les projets de M. de Calonne. Les assemblées provinciales ont été supprimées dans la révolution ; aucune institution n'était plus propre à entretenir l'esprit public, à lui donner une bonne direction , à faire le bien et à soutenir le patriotisme dans toutes lès classes de l'état.

» les impôts , d'être les organes de l'autorité en- » vers les peuples et ceux des betoins des peuples «auprès de l'autorité; et vous voyez dains* toutes » les provinces , ou convoquer les états , ou for- » mer des assemblées graduelles moins impar&ivtement organisées ".

» Lié depuis vos premiers succès , et par leur

• suite naturelle, avec un philosophe que votre

• modestie a nommé votre maître ( le docteur »Quesnay ), vous avez consacré vos veilles à

• développer après lui cette grande vérité, non » point encore assez connue , mais qui deviendra

, » un jour la loi fondamentale de tous les corps » politiques , tfyè li^ hommes en se réunissant en » société n'ont renoncé à aucune partie de leur

• liberté naturelle, puisque, dans l'état de la plus «grande indépendance, nul* d'eux n'a jamais eu

• le droit d'attenter à la liberté ou à la sûreté d'au-

• trui, et qu'ils n'auraient pu aliéner aucun des » droits qu'ils tiennent de Dieu et qui sont inaliéwnablés'.

> Le marquis de Mirabeau avait fait ud traité sur VVtiUlé des états provinciaux, qui ne contribua pas peu en effet à en réveiller l'idée et à la faire goûter du public, et plus tard des ministres.

' Ce principe est méconnu, dans cotre législation commerciale: un négociant ou même tout particulier est le

»Yous avez partagé avec le philosophe qui » avait fait des recherches neuves et savantes sur » les lois physiques de la reproduction et de la » distribution des richesses ' l'honneur dange- » reux de passer pour un chef de parti.

» Le respect que les esprits sages et éclairés » vous ont témpigné les honore ainsi que vous ; » il est la récompense de votre vie : vous aviez » droit à en attendre de plus douces encore; vous » auriez désiré un fils plus digne de vous, j'ai ta- » ché du moins de Tétre par les occupaticms aux- » quelles j'ai dévoué mon faible talent.

» J'ai tâché de ne traiter que^ des sujets sur >> lesquels il est nécessaire à l'humanité que l'opi- »nidn soit fixée; je n'ai montré dans leurs dis- » eussions ni faiblesse ni préjugé. J'ai oublié que » le hasard m'avait fait noble, que les circonstan-

maître de faire un engagement, c*est*à«dîre de signer un billet, ou lettre de change ^ par lequel il aliène sa liberté si l'effet n'est p^s payé au terme indiqué. La réyolution avait fait justice de cette jurisprudence : on s'est empressé de la rétablir; on n'a tu qu'un côté de la questkn».

* M. Turgot ; il arait fait, entre autres écrits sur l'économie politique , un Essai sur la reproduction et la distrihi^ tion des richesses. La vie de ce ministre a été écrite .par Dupont de Nepours et par Condorcet. La première est plus instructive que la seconde.

M ces m'avaient fait pauvre, qu'une longue suite » de malheurs semblait me faire dépendant ; j'ai » secoué ces fers ; je me suis imposé la loi de ife > di^^ndre que de la raison et de la justice ; j'y t suis parvenu : j'ai eu le bonheur d'éprouver que »c^tte disposition seule suffisait pour donner » quelque poids et quelque gloire.

»Dans cette carrière nouvelle, j'aurais craint » de VOU3 offrir mes fnremiers essais ; j'ai attendu » que je pusse m'élever à un ouvrage qui présen- » tât l'appUcakion de toutes les vérités dont l'é- » tude a occupé votre génie : tel est ce traité de la » Monarchie prussienne ; vous y trouverez la plus ■ complète, la plus irrésistible démonstration, » par le &it , de la justesse des principes que vous » avez cherché à établir.

» Plus j'ai avancé dans ce travail , plus j'ai » senti qu'il m'était convenable de vous le dédier, n et comme à un des auteurs les plus distingués, t ou même à un des inventeurs de cette belle

• science de l'économie politique qui dph faire 1 un jour le bonheur du monde , et pour conoh- » penser un peu, mon père, par cet emploi ho- 1) noraUe de mon âge nmr, les peines qu'a pu «vous causer une jeunesse orageuse.... Vous ne » pourrez voir avec indifférence que je devienne

• véritablement utile; cette idée,, qui fait mon es-

» poir et ma consolation , m'enhardit à inettre » l'ouvrage et l'auteur à vos pieds '. »

Ce fut Dupont de Nemours, alors secrétaire de l'assemblée des notables, qui donna le cd|seil à Mirabeau de faire cette dédicace de son livre à son père, et de lui oflrir ainsi un témoignage public de respect et de repentir. Mais le résultat n'en fut pas tel qu'ils l'espéraient : un langage aus^i nouveau parut un tour de force de la part du fils, après tout ce qu'on savait de la conduite du marquis de Mirabeau, de celle ^u.comte, et des griefs réciproques dont ils avaient si longtcpnbps occupé le public. La tentative n'opéra au- Jf^nn rapprochement sincère entre eux ; mais le ^^"^Bls n'en fut pas moins loué de cette marque de ^ ^ vénération , et ce n'était pas ce qu'il désirait le moins, dans l'intention où. il était de se réhabiliter dans l'opinion, à une époque où les événements paraissaient déjà favorables à ses vues.

Le lecteur me pardonnera sans doute de m'étre laissé entraîner à interrompre l'ordre des temps , comme je viens de le faire ; j'ai voulu donner une idée complète de la guerre domestique qui a régné si long-temps dans cette famille : on en saisira mieux le sens et les motifs

^ Paris, 19 août 1788.

SUR Miaj^BËAU. 69

des événements que j'aurai à rac^onter. Qu'il me soit permis d'ajouter encore un mot sur le msurquis.

A ^'époque où le comte lui dédiait son ouvrage àé Isl Monarchie prussienne^ il s'occupait de travaux agricoles dans ses terres; mais il s'en fallait de beaucfiÉp qu'il en retirât des produits avantageux. Ses expériences étaient ruineuses, et ne servaient qu'à entretenir le ridicule dont il s'était couvert dans le monde par ses prétention» économiques. Son nom y était presque un objet de dérision; il s'associait à tout ce qu'on savait de sa conduite scandaleuse, iiffe ne pouvaient efFacer les prétendues améliorations de culture dont il faisait gloire. Ce n'était plus le temps où Jean-Jacques , le jugeant sur une réputation de vertu usurpée, acceptait un .asile chez lui et le traitait d'illustre et généreux ami \

Le marquis de Mirabeau portait sur sa per> sonne le cachet de son caractère : sa physionomie était r^ulière, mâle, dure, d'une esxpression despotique; haut de stature, robuste et bien fait>

■ Voyez dans la correspondance de Jean- Jacques Rousseau les lettres m marquis de Mirabeau, du 5i janvier, 2a mai, a juin 1767, etc. A ceUé dernière époque Rousseau Tenant d'Angleterre s'était réfugié à Fleury, pr<«j Meudoa, chez le marquis; il y resta peu.

son goût pour les £minies s'explique par sa cdnstituticMi physique. Il est meurt en 1790, à l'âge de soixante-quinze ans , occupé de projets de culture, accablé de dettes, de saisies et de «tous les ^nbarras d'une grande fortune en d^abre.

Malgré ses nombreux torts, ses dépoplements blâmables, il peut être loué àei essais qu'il tenta pour améliorer la culture , quoique avec peu de succès et beaucoup d'ostentation. Il avait, sur l'art de cultiver la terre et d'en tirer le plus grand produit possible, des idées que l'expérience réalise bien rarement; cependant les amé« lioraticms cp'il obtint dans sa terre du Bignon ont servi d'exemple aux propriétaires voisins, qui en ont profité. On lui doit aussi tenir compte de quelques idées courageuses qu'il répandit à Taide de ses ouvrages, quoique écrits d^in style dur, obscur, et d'une lecture &tigante: heureux , au reste , si sa longue carrière eût toujours été employée à de semblables occupations; mais ce qu'on a lu prouve à quel point il s'en éloigna, et ccimbien sont justes les plaintes qu'il s'attira et les reproches dont son fils l'a accablé.

Ui* pareil père nepouvait en efFetétre qu'un très mauvais guide pour un homme du caractère de Mirabeau : il y joignit le mauvais exemple de ses

moeurs et^e sa coaduite, et une inflexible dureté dans les procédés.

De bonne heure, s'apercevant que son fils avait hérité de lui des dispositions à la violence et le germe des passions orageuses , il s'arma de rigueur et appesantit le joug paternel sur le jeune homme. *G'eu fut assez pour que celui-ci conçut, dès ses premières années , la haine et la vémtmcç pour les volontés patemdles, qu'il conserva toute sa vie ; aussi chercha-t-il dans la suite à se soustraire à leur domination par tous les mpyens qui lui parur^t bons pour réussir.

Aîné de la famille, il ftit en naissant destiné à la profession des armes ; ses premières études furent en conséquence dirigées vers les connaissances militaires : il y fit paraître d'heureuses dispositions; lui-même npus apprend que lorsqu'il eut pasâé les premières années consacrées au latin et aux principes de littérature , il s^attacha à lire les auteurs qui ont traité de Tsut militaire. « Je puis montrer encore , écrivait-il en n 1 778, des extraits de trois cents de ces auteurs, » et des mémoires de moi sur toutes les parties a du métier, depuis les plus grands objets de la » guerre, jusqu'aux détails de l'artillerie, du gé- » nie et des vivres même.

» Élevé piir un éducateur homme de mé-

»rite', dit-il ailleurs, mais aljtsolumen^ gêné dans • son plan d^éducation, je sortis des mains de dion » gouverneur sachant mal le latln<^ n'ajrant lu que i^s livres classiques , et n'ayant pas la permisjision de produire une idée, de donner Téveil à » mon imagination par des lectures de mon choix. Il Écrasé sous le faix de la morosité patemdle; «f>rivé de toute ressource pécuniaire qui put me » procurer des insti*uctions ; éloigné de mes foyers » domestiques^, où j'aurais pu trouver une l^lio- »thèque considérable, quoique composée sans » connaissances bibliographiques , je fus jeté dans »une pension à l'âge où l'on en fait sortir les jeu- »nes gens; j'y étudiai les mathématiques, et j'y » réussis mieux que dans la connaissance des lan- » gués : j'acquis encore quelques connaissances » éparses, mais sans ordre et sans méthode'. »

' Il se Dommaît Poisson : c'était un esprit doux, patient, judicieux, qui, sans blfimer ouverteoient le père de ses rigueurs ^ savait adoucir l'âpre ressentiment du fils. Mirabeau a toujours gai:dè un souyenir de reconnaissance pour cet homme estimable, dont le fils, M. de La Chabeaussière, est connu dans la littérature française , et a passé , mais à faux, comme on le verra, pour le traducteur des Eiégfes deTibulle.

' Lettre du comte de Mirabeau , écrite sous le nom de Saint-Matthieu , et adressée à MM. Suard et l'abbé Arnaud,

BGrabeau avait environ 4ix-sept ans Idrsqu'on Iç tira de ses études pour Je Ëdre entrer dans le réeiinent de Royal-Comtois ^ en qualité de sousliclreenant. Jusque là on avait pu soupçonner la fougue et ropiniâtrété de son ^caractère , mais elles n'avaient encore fait aucun éclat dans le monde ; quelques inconséquences , une intrigue d'amourette dont il parle lui-même dans ses lettres',lurent les seuls reproches qu'il eût encourus.

Son père, que toute sa philosophie n'avaitpoint dégoûté des honneursfVle la cour, lesi^tint pour son fils ; le comte de Mirabeau eut celui de monter dans les carrosses du roi, distinction alors \

enviée et recherchée par les familles du rang de celle desRiquety.

Mais, au milieu de ces vanités, la parcimonie du marquis laissait souvent son fils manquer du nécessaire; il lui refusait l'argent que ses besoins et les plaisirs de son âge réclamaient : Mirabeau fit des dettes pour y suppléer; origine première de ses dérangements. Mais ce ne fut pas la seule faute que son père crut avoir à lui reprocher ; une liaison nouvelle avec une jeune personne, et qui prenait un caractère plus sérieux que celle

rédacteurs de la Gazetiè Uuéraire ; Londres ( c'est-à-dire Amsterdam), r5 décembre 1776.

dont oiî s'était déjà tperçu, en parut une bien plus grande. Cette passion, déjà formée, pai^àîpsait d'autant plus plausible à un jeune homme dç dix-buit ans , que celle pour laquelle il^éprouvait vivement él;ait d'un rang et d'une for^ tune convenables à une alliance assortie.

Non seuleitient le marquis s'irrita de ce projet prématuré de son fib, le regarda conrine un acte de désobéissance, mais il en prit prétexte de re- , doubler de rigueur envers lui; il contint même, pour l'en punir , un des plus barbares desseins qu'on puisse se permettre envers un enfant. Quel nom, en effet, donner à celui qu'il forma de lé faire passer à Surinam , colonie hollandaise des plus malsaines, en Amérique? N'était«ce pas attenter aux joui's de son fils ? Ce fait serait regardé comme incroyable , s'il n'était pas attesté par les membres de la famille , dans les plaintes qu'ils faisaient du despotisme du marquis , et si le comte lui-même ne l'avait pas reproché à son père dans un mémoire qui passa sous les yeux du magistrat de police.

Cependant la férocité du marquis s'adoudt ; au lieu, d'envoyer le comte à Surinam, il obtint un ordre du roi pour le faire confiner au fort de Yile de Ré , où il resta pendant près d'un an. « On » craignait , disait le marquis dans sa demande ,

i qu'une p»mon asdente el des intrigues né fort çafiS^iA la Emilie à consentir à an mariage que »toufc^^ait £adre rejeter. »

Il &iit entendre le «omte ininnéme se justifier aufNPès de son père, et faii ineprodiar ton inhumanité et sa maladresse dans la manière dont il Ta élevé : ce sont de pareilles citations qui font connaître Tesprit, le talent et le caractère d'un personnage ccNnme celui^rci. ^ « J^ pourrais dire que, dès mcm enAnce et mes premiers pas dans le inonde , j'aî reçu peu de marques de voire lûesTeillance, mon père; que yous m'avez traité avec rigueur avant que je pusse démériter de vous ; que vous avez dû voir que cette méthode excitait ma fougue naturelle, au lieu de la réprimer ; qu'il était également aisé de m'attendrir et de m'irriter ; que œ premier moyod me menait au but , et que le second m'en écartait; que j^iAtais pas né pour être trafté en esclave. Je^ suis cq[>endant Irâi de vouloir n'avantage sur vous ; qu'il me soit permis seulement de vous rappeler qu'après m'avcrir reçu en grâce, vous m'avez avoué dans une de vos lettres que vous aviez été au moment de m'envoyer aux colonies hollandaises, lors de ma détention à l'île de^Ré. Ce mot fit une profonde «impression sur moi; il a prodigieusement in-

» flué* sur ma conduite, et voilà pourquoi je vous » le rappelle. Qu'avais-je fait à dix-huit aiKS pour » que vous eussiez une telle idée ?... j^avais a|nié*. »

Sans avoir une âme auMÎ ardente que Mirabeau, quel fils n'aurait été blessé comme loi de l'ordre qui le confinait dans un fort , livré à l'anxiété et à l'incartitude de son sort? Il en conçut la plus violente haine contre l'autorité qui avait prêté son ministère à un pareil acte de tyrannie. Ce sentli^ent lui inspira l'idée d'écrire son Essai sur le despotisme , mais dont il ne s'occupa que trois ans après; ouvrage dont il ne parle que conmie d'une ébauche, mais où, maigre de nombreuses imperfections, on reconnsdt le germe d'un grand talent et cette force de pensée qui distingue particulièrement ses productions.

Quoique je me propose de revenir sur ce premier firuitdu génie de Mirabeau, j'ajouterai cependant ici que ce fut penéant son exil à Manosque, que je ferai connaître, qu'il. le composa. « Je sais,. dit-il, que la célérité avec laquelle je fis » ce livre (il n'y mit que trois mois) n'est point un » titre, à l'indulgence, et qu'il serait à désirer que » tous les écrivains suivissent l'exemple de l'élo- » quent Rousseau , qui a laissé mûrir si long-temps

* Mémoire à sod père, écrit du donjoû de Yinceane&.

» ses talents a^|^t qaci^Adleur 4pnner l'essor ; ajais »jpne destinais pas ékdts à l'impression un inanuiscrit inforn^, que je ne regardais que comme » UB recueil ^^MJ^ 9 6t auquel je ne mettais ps^ i» la moindre p%ition.i

Ce ne fut que pendant son séjour en Hollande , dans le courant d'octobre 1776, quil le fit imprimer; il en retira une cinquantaine de louis du libraire à qui il le vendit. L'accueil qu'il reçut des journalistes et la manière dont ils en par^ lèrent ne contribuèrent pas peu à répandre et à faire rechercher l'ouvrage. Une des feuilles publiques les plus estimées , alors rédigée par M. Suard et f abbé Arnaud % le cite avec élojge. « VEssai sur le despotisme , disent ces critiques , » est l'ouvrage le plus fier qui ait encore été écrit » siu" cette matière ; on désirerait un plan mieux » déterminé , plus d'ordre et d'enchaînement dans^ fies idées, plus de correction dans le style. Il pâ- » raît qu'il avait été composé durant les derniè- »res années d'oppression du iiègne de Louis XV, »et que l'auteur se disposait à le publier, pour > ranimer, s'il était possible, les restes d'une li- • berté mourante, pour opérer une révolution »cpntre le ininistère , dont il peint les injustices,

^ Gazette littéraire , n® 3i, novembre 1776.

» les^vexations, les^atrcKiUéB, avec |Die plume de »fer. » • -* -

La captivité où nous avons laissé Jfirabeau au fort de nie de Ré ne pouvait Aq^^Srloi^-teinps; son père Ten^retira sur les reptésentations d'amis communs et de parents , qui firent sentir au marquis nnjustice et l'hiutillté d'une parcaDe détention.

On feisait alors la guerre aux Corses, qui défendaient leur liberté contre les Génois et la France. On permit à Mirabeaa de s'y rendre, et il y servit le reste de la campagne, c'est-à-dire jusqu'au mois d'août 1 76g.

Il dut en coûter au cointe de s'enrôler pour une pareille cause.' Le courage d'hommes qui , comme les Corses dans cette occasion, combattent pour leur indépendance et leur liberté a quelque chose de si saint, qu'on ne peut s'empêcher de regarder Comme d'injustes dominateurs ceux qui viennent les soumettre à un joug étranger. Mais si ces idées pouvaient être celks de Mirabeau, elles ne l'étaient pas de ses compagnons d'armes ; il eût été difficile et dangereux de leur en faire part. Il aurait désiré que la France, mieux avisée ou plus politique , eût Eut un allié, et non un peuple vaincu et enchaîné, de la nation corse. On n'eût sûrement pas eu à se reprocher, dans un

pareil systèipQ^e,, l'anarchie , la démoralisation et les désordres qui régnent depuis ce moment dans

nie.

Mirabeau , quoi qu'on en ait dit , se conduisit comme tous les jeunes gens de son âge, dans cette courte campagne ; il y était connu sous le nom de Pierre de Bufiière, qu'il prit d'un des ancêtres de sa .mère. Des dettes contractées légèrement ne peuvent justifier les accusations exagérées d'inconduite dont l'ont chargé ses ennemis. Le témpignage de ses chefs, invoque par luimême :lpng-temps après , pour montrer à son père qi^il .méritait un autre traitement que celui qu'on lui Élisait éprouver, forme une preuve irrécusable en. sa faveur.

« Il vous sera facile, écrivait-il à M.* le mare-' » chai de Noailles de sa prison de Vincennes ■ , *de demander à M. le chevalier de Villereau,. * T» colonel du régiment de M. votre ileveu, 'Sous le- »quel j'ai fait une campagne, s'il n^ aurait pas tHquelque parti à tirer de moi, plutôt que de me » laisser périr ici dans la servitude et l'inaction ? «Je vous cite cet excellent ofiB^iér, comme étant vplus à portée de vous donner les informations • que vous pourriez désirer. M. le baron de Vio-

' 7 octobre i777«

8o MÉMOIRES >

i ménil et M. le baron de Harambure , qui côm- ^ mandaient le coq)s dans lequel je servais en • Corse, ne me refuseront pas des témoignages » avantageux *. »

On trouve une nouvelle preuve de la générosité des sentiments du jeune militaire, et de l'élévation de ses idées, dans la résolution qu'il prit , malgré l'embarras et les besoins où il était à la fin de sa campagne, de s'occuper de la défense des droits d'un pays malheureux, dont il venait de voir consommer la ruine et la servitude.

• Je m'arrête ici sur un point caractéristique de la vie du comte de Mirabeau. Quoiqu'il eût commencé sa carrière comme tous les nobles de son temps par lé métier des armes, qu'il se £àt livré avec ardeur aux premières études militaires , cette profession était peu de son goût ; il n'y voyait que de^ hommes armés pour le soutien de la force et souvent de l'injustice, t Élevé , dit- 3» il , pour la profession des armes et dans les » préjugés du service , bouillant d'ambition ,

. » avide de gloire , et cependant très flegmatique, 'é

' Cette lettre de Mirabeau à M. de NoaiJles ne lui fut pas l'émise ; elle a été trouvée en original dans les bureaux de la police.

» comme je l'ai prouvé dans les^dangers où je me •suis trouvé, ayant reçu de la nature un coup » d'œîl excellent et rapide , je devais me croire »fait pour les armes : toutes mes vues s'étaient «donc portées de ce côté.... ; mais il y a long-

• temps* que. mes idées sont changées.

» 1 * Je crois que les hommes , et par consé- » quent les rois , ne peuvent donner que ce qu'iU

• possèdent, le droit de faire et de commander »des actions justes, conformes à l'ordre et aux » lois immuables de la nature. Un homme ver^ » tueux doit donc être le seul juge de la légiti- » mité de la guerre qu'il s'agit de faire ou de ne

• pas faire; cette philosophie, qui est et sera » toujours la mienne , n'est pas compatible avec » un uniforme. *

» 2° Les troupes réglées, les armées perpé-

• tuelles, n'ont été, ne sont et ne seront bonnes » qu'à étabhr l'autorité absolue , et à la mainte-

• nir: or, je ne suis pas de ces mercenaires qui, » né connaissant que celui dont ils reçoivent la

• solde, ne se rappellent jamais que cette solde

• est payée par le peuple; qui volent aux ordres

• de celui qu'ils appellent leur mattre,^ sans pen- » ser qu'ils se réduisent souvent à porter une li- » vrée plutôt qu'un uniforme : le service ne me » convient donc pas. »

Après une pareille profession de foi, il nest pas étonnant que Mirabeau ait quitté le métier des armes, qu'il se soit livré à d'autres études. Si nous le voyonf , pendant sa prison, demander à entrer dans un corps et servir l'état, plutôt que de languir et de se consumer dans l'inutilité, c'est pour obtenir sa liberté, espérant qu'im pareil motif pourrait avoir de l'influence sur son père et ceux qui avaient de l'autorité.

On retrouve dans ce qu'il a dit de sa campagne en Corse une expression vive de son esprit ami de la liberté et ennemi de l'oppression, lors même qu'elle ne pèse pas sur lui.

« La campagne finie, dit-il, j'aperçus , en par- » courant la Corse , les traces des dévastations gé- » noises, les vestiges de leurs crimes ; à ce signale- » ment du despotisme , je reconnus mon ennemi ; 9 mon cœur palpitant d'indignation ne put se » contenir , mon imagination pressée d'idées dé- » borde ; j'écris , et trace un tableau rapide des 9 malheurs des Corses et des forfaits des Génois : » ce travail a été soustrait par mon père ; il était «très incorrect sans doute, mais rempli de cha- » leur, de vérité, de vues et de faits bien obser- »vés, dans un pays dont on n'a pas donné une » notion exacte, parceque de mercenaires écri-

n vains, ou de fanatiques enthousiastes, ont seuls » entrepris d'^n parler '. »

Mirabeau revint en France sur la fin de 1 769. Le bailli de MiralVeau, son oncle, avait négocié une sorte de raccommodement avec son père ; nous verrons bientôt celui-ci passer d'un excès à l'autre, et, par un changement inopiné, après avoir traité son fils coi;nme un insensé <;oupable qu'il fallait éloigner de la société, le charger de l'administration de ses biens, lui passer procuration générale , et confier à Inactivité et aux lumières d'un jeune homme étranger aux affaires le sdin des sienndi et la régie de ses domaines.

Il est intéressant d'entendre le discours que le comte tint à son père dans l'entrevue qu'ils eurent à l'occasion de leur réconciliation : tous ceux qui l'ont connu savent que peu d'hommes ont été aussi persuasifs , aussi affectueux et éloquents que lui dans ces conversations particulières et sentimentales.

« Mon père, lui dit-il, accordez à votre fils » une grâce nécessaire à notre tranquillité mu-

' LeUredu comte de Mirabeau 9 sous le nom de M. de Saint-Matthieu, aux auteurs de la Gazette littéraire, décembre 1779.

»tiielle : je suis bien jeune, j'ai mille défauts, ils » sf mêlent aux qualités, qui les compensent peut- »être; ma sensibilité est excessive; si je vous » vois sombre im instant , si vos regards ne nTan- » noncent pas la sérénité de votre cœur , je serai

• désespéré, mais je garderai le silence; le vôtre » motivera le mien ; je me croirai condamné sans » être entendu. Daignez donc me parler chaque «fois que quelque chose vous aura blessé dans »» ma conduite ; je l'expliquerai ou j'avouerai mon » tort ; vous serez détrompé ou vous pardonne- »rez; rien ne fermentera dans votre sein, rien

• ne déchirera votre co^r; nous nous enten- «drons toujours, et votre bonheur sera inalté- » rable , parceque je serai sûr de ne pas perdre » votre tendresse '. »

Confiné dans'les terres de son père, Mirabeau, à peine âgé de vingt et un ans , s'y occupa d'une manière utile de projets de culture et d'améliorations. « Vous daignâtes , dit^il- encore à son père » dans le mémoire cité, combler d'éloges ma ges- » tion , vous approuvâtes tout ce que je fis , j'eus »le bonheur de vous rendre quelques services »que vous appelâtes importants , et je repris de •» Ja sécurité. »

' Mémoire adressé à son père , sous le couvert de QÏ. Le Noir, pendant sa détention à Yhicennçs.

Cet état de choses dura peu; on voit par la cçrre^ondance de Mirabeau qu'il revint à Paris au printemps de 1771; il se plaint cjes désagréments qu'il y éprouve, et de la dureté que son père continue de lui témoigner. Il le suivit cependant au Bignon , où cet apôtre de l économie politique se ruinait à faire des expériences sur les engrais et les nouvelles méthodes de- culture : le comte se garda bien de critiquer de si onéreux amusemejnts , il chercha plutôt à amener son père à lui faire im établissement durable, et à profiter pour cela des moments de calme et de bonté qu'il apercevrait en lui ; il mit en avant un projet de mariage. .

« A peine arrivé au Bignon ', j'entrai dans les » détails des propositions que vous aviez accueil- » lies (c'est à son père qu'il parle) , et auxquelles »» vous m'aviez ordonné de réfléchir ; mais lors% » que je vous en parlai , vous ne dîtes ni oui ni I) non... Ah! que ne les avez-vous accordées! vous- » auriez épargné à vous un ftmeste procès , et »à moi une déplorable alliance et d'énormes ^fautes. »

' J'ai déjà dit que le Bigaon était une terre appartenante au marquis de Mirabeau, près de Nernours; ses autres biens étaient en Pirovence et en LimOsin 9 ces derniers du chef de sa femme.

La vie de Mirabeau se passait donc ainsi à cette époque sans objet et sans plan ; la cxainti^de le laisser libre , et de lui voir contracter des dettes s'il suivait une carrière digne de son rang, dirigeait seule les volontés de son père. Le jeune homme perdait les plus beaux moments de Tâge dans des alternatives d'écarts de conduite et de soumissions pour les faire oublier , situation peu propre à lui faire contracter d'heureuses habitudes. Le marquis, pour se débarrasser des soins d'une surveillance qui le fatiguait et le mettait souvent aux prises avec son fils, imagma de l'envoyer en Provence et de l'y charger de divers $oins relatifs à l'administration de ses affaires, comme il l'avait déjà fait dans le Limosin.

Le comte partit ; mais , au lieu de se rendre directement à sa destination , c'est-à-dire à Mira- ,beau, il s'arrêta à Lyon , et là, oubliant sa mi&^ sion, ses promesses, il se livra aux plaisirs et à la dépense ; il y contracta des dettes. Son père , qui le faisait épier, n'ignorait rien de ce qui se passait; on lui rendait compte des actions de son fils ; on en exagéra les torts et on en tira des conséquences trop graves. Mais bientôt lui-même fut averti de cet espionnage paternel; il en fut choqué , et le regarda comme un manque de confiance qui l'exposait à la calomnie et à

la haine ; il s'en montra profoodéinent offensé.

Le bailli de Mirabeau £sdsait sa résidence à Aix ; le comte avait la plus grande confiance en lui, il en avait reçu' plus d'une fois des preuves d'amitié et de bonté : aussi à peine fut-il arrivé eu Provence qu'il eut recours à lui ; il lui avoua sa iiÉule j l'instruisit de ce qu'il avait fait à Lyon , et des dettes qu'il y avait contractées. Le bailli se borna à quelques représentations amicales , lui fit espérer qu'il obtiendrait facilement de son . père l'oubli de ce moment d'inconduite. Mais il se trompait, le marquis avait déjà mis* sur ses tablettes les tdrts de son fils à Lyon , et le peu de respect qu'il avait montré pour ses ordres dans ce voyage.

Cependant Mirabeau donnait aux affaires dont on l'avait chargé ^n Provence tous les soins dont il était capable; il se renferma, se livra à l'étude , et ne fréquenta le monde, comme il le dit lui-même, qu'autant qu'il était nécessaire pour entretenir les liaisons de p«*enté et de bon voisinage : mais, s<Nt pnéveUtiou de la part de son père, soit maladresse ou peu de dispositions de la part du fils aux entreprises de culture et aux affaires domestiques , tout ce qu'il avait fait fut trouvé mauvais et déplacé. « Ce n'était cep^ep- « dant pas faute de zèle, dit Mirabeau ;- car il ne

t fut jamais plus* ardent et mes intentions plus «pures. ^ '

» Je vis que j'étais chassé du cœHr de -mon » père ; je vis qu'on lançait des dards envenimés » contre moi , que j'aurais toujours tort, parce- »que je n'étais pas aimé. Mon père repoussait » tout ce qui venait de moi; le passé me revipiait »à l'esprit, et .ces souvenirs assombrissaient le » tableau du présent. Mon imagination était tou- » jours agitée, et l'idée de Sumatra' oppressait » mon cœur inondé de chagrin ; je n'eus phis ni » force, ni zèle, ni confiance; je m'étourdis, et » cet étourdissement fut l'avant-coureur de beau- » coup de fautes. »

Ainsi isolé , livré à lui - même , en butte aux bizarres irrésolutions de son père , à ses préventions et au refroidissement de son oncle, après .^(^. avoir p?issé plusieurs mois dans le vague des projets, il s'arrêta à celui de sortir d'une aussi pénible position par un mariage que la famille nç pût pas rejeter.

Ses désirs furent servis par les bruits publics

'' Ile de la mer des Indes où les Hollandais ont des établissement;3* Ailleurs Mirabeau dît que c'était Surinam où son père yoùlait l'enTOjer ; à Sumatra ou à Surinam^ c'était toujours dans les colonies hollandaises qu'il avait voulu le faire passer. ,

qu'on allait marier mademoiselle de Marignane ; elle appartenait à une des premières familles de la Provence et résidait à Aix.

lia jeune personne était un objet d'ambition pour tous ceux qui pouvaient prétendre à sa main. Sans être une beauté , mademoiselle de Marignane, alors âgée de dix-sept ans , avait , s'il faut s'en rapporter à Mirabeau lui-même, de la grâce, de la vivacité, de la. coquetterie , et tous les talents agréables d'une éducation soignée. Elle plaisait et captivait peut-être davantage que si elle n'eût eu que des traits réguliers et une beauté san$ diéfaut. Oh trouvait en elle tout ce qu'on cherche ordinairement dans une femme , fortune , naissance , agréments personnels.

Le bailli de Mirabeau, qui désirait ardemment marier son neveu, le pressa de se mettre sur les rangs, et lui assura qu'il était même désigné dans le monde comme un des prétendants , que peutêtre lui serait - il facile d^^tenir la préférence. C'était flatter l'orgueil du comte et soutenir l'espérance qu'il avait de profiter de cette occasion pour sortir de la dure domination de son père. Mais son étoile voulait que, dans quelque situation qu'il fut , sa vie se trouvât agitée et soumise à l'influence de passions orageuses ; son mariage , bien loin d'y mettre un terme, fut. en qiielquo

go .MÉMOIRES

sorte le commencement des plus violentes : il faut l'entendre parler lui - même de ce qui le précéda et des démarches qu'il fit pour réussir.

« Pressé, dit*il, par madame de Limay ' , je me » laissai entrajjper par elle à Aix , mais plutôt par «curiosité que par aucun dessein. A peine y fus* »je, qu'un amt de mon oncle me confirma les » les bruits répandus sur moi; il me fit eonnaitre » que dès le lendemain il fer^ une proposition » à M. de Marignane '. Dans liss dispositions où » j'avais laissé mon oncle, je pouvais croire que » son intime ami avait ses instructions et celles »de mon père. Je laissai donc M. Clapier, c'est » l'ami dont il s'agit, faire à sa mode; il vit M. de » Marignane , qui lui déclara avec toute la poli-* » tesse possible qu'il avait des engagements. »

Mirabeau manda purement et simplement ce fait à son p^re, afin de savoir de quelle manière

il devait se conduire ultérieurement; il lui ré-*

' C^était une amie de la famille et particulièremeat dé* vouée aux intérêts du comte.

? Je^n-Baptiste Gouet, conseiller du roi et garde des sceaqx en Provence , acquit en 1 555 la terre de Marignane^ qui fut érigée en marauisat en 1647.

M. de Marignane , beau-père de Mirabeau , était né en 1751 et avait l'emploi de cornette dans les chcvau -légers de la garde du roi.

pondit « que toute| ses démarches étaient dignes » les unes des 'autres , et quil avait perdu sa for- 9 tune^^r sa faute. •

Mirabeau lui répondit que cette accusation lui paraissait étrange : % CSar d'abord, disait - il , » il me semble que personne ne peut faire la for- ^tune d'un gentilhomme qui en a une; en » second lieu , le mariage de mademoiselle de » Marignane avec un autre ' était arrangé et les Ji articles dressés avant que je parusse à Aix. Je » ne mérite donc point ce reproche. »

Il ne s'en piqua pas moins d'honneur, et, pour prouver qu'il n's^vait rien perdu par sa faute, il conçut le dessein de renverser un mariage presque fait, d'écarter un rival agréé, et d'obtenir la préférence.

< Vous savez, écrife-il à son père, ce qui arriva 9 ensuite : en huit jours M. de La Valette fut coni»gédié, en huit joiurs je fus proposé et j'avais un t parti dans la famille de la demoiselle^ Je ne 9 m'étais pas avancé au «delà des prpmas^es que » vous aviez bien voulu me f^i^; je déclarai que «j'attendais de vous douze mille livres de rente » et les nominations aux substitutions de ma mai-

■ M. de La Valette, de Tancienae famille de Xbomag , alliée à la famille des CrilloQS de Prorence.

» son ; que j'espérais de mon cypcle Tassurance de nses biens, j'ajoutai que j'avais tout lieu de me » flatter que mon oncle vivrait avec son nfveu et »sa nièce. »

Malgré ce? motifs d'espérance de succès , les difficultés qu'éprouvait Mirabeau n'étaieuQt pas médiocres ; il avait pli éclipser M. de La Valette, mais sa retraite avait fait reparaître M. d'Albertas , le jeune marquis de Grammont , le vicomte de ChabriUlkit, le marquis de Laumont, qui ne soupçonnaient pas sans doute les causes secrètes de l'éloignement de M. de La Valette ; M. de Marignane aimait celui-ci et avait peu de penchant pour Mirabeau, c'est lui-même qui nous Tap- , prend. Il dit à sa fille : « Vous ne voulez pas de • M. de La Valette? eh bien, vous ne l'aurez pas; » mais comme je ne veux pas M. de Mirabeau , » vous ne l'aurez/ pas non plus. »

Pendant ces négociations et lorsque Mirabeau triomphait de ses rivaux, que faisait son père? Il lui ordonnait de quitter Aix sur-le-champ , faute de quoi, lui écrivait -il, il le ferait publiquement arrêter et conduire aux îles Sainte-Marguerite. Une pareille menace serait, dans les circonstances, celle d'un homme aliéné, si on ne savait, pas qu'il était revenu au marquis des rapports fâcheux contre-son fils; qu'il avait parlé

^ SUBr MIRABEAU. gS

"" avec kisolencé des peratones qui s'étaient mises sur les rangs dans la rechercliè de mademoiselle de Marignane ; qu'il se vantait de l'obtenir en la comprômettanÉf qu'il l'avait subjuguée par des moyens qui ne permettaient plus à mademoiselle de Marignane de reculer ; que le public et la famille étaient indignés de pareils propos et qu'il ne pouvait plus rester à Aix sans déshonorer son nom.

La haine et Fanimosité du père ne lui permirent pas de réfléchir au vague de toutes ces accusations, ou tout au moins à l'exagération des bruits sur lesquels on les fondait ; il écrivit en conséquence dans la première chaleur de sa colère Tordre qu'on vient de lire. « Mais , dit le » fils 5 je me crus en droit de désobéir dans une » occasion où il n'eût pas été du service de mon » père de lui plaire ; tous ses amis m'approuve- »rènt et prirent ma d^ense auprès de lui* »

Cet orage calmé, les propositions pécuniaires du majxjuis arrivèrent à Aix : « Elles étaient fort »au^essous de mes engagements et de l'appa- »rence, dit-il, et j'atteste madame de Mirabeau » qu'avant de faire un pas de plus dans la négo- » ciation de son mariage , je lui prédis presque

• tout ce qui s'en est suivi Mademoiselle, lui

»dis-je, on ne nous donne pas de quoi vivre; je

94 MÉMOIRIS ^

» me connais , je ne supporterai pas rhunoiliatioD 9 de vous voir au-dessoUs de votre état , de vos

• espérances , de vos désirs ; cet amour-propre, » bien ou mal entendu, m'entraînera très loin ; je » m'endetterai ; je suis déjà dérangé ; mon père 7» est inexorable pour ces sortes de fautes : nous » nous préparons mille et mille chagr|ps. D'après » cette exposition naïve du possible et même du

• certain , décidez; j'ai dû prévoir pour vous , j^ai » dû vous dire ce que j'apercevais , j'attends vos » ordres. Mademoiselle de Marignane me répondit » tout ce que la tendresse peut suggérer dci^pliis cou » rageux et de plus touchant ; elle était de bonne V foi alors ' , elle avait des droits iur moi , je ne » crus pas qu'elle dût me donner l'exemple d'oser ; » j'allai porter à son père le message CHibarrassant

• dont j'étais chargé; il en fut révolté, mais il se » conduisit en galant homme : il remit à me ré- » pondre après avoir parlé à sa fille. 11 la pressa »de lui dire, comme à son ami, quelle espèce de » liaison était entre nous; elle parla d'inclination, » elle insista ) elle persista. Je n en reçus pas moins » un refus; je devais m'y attendre d'après la pusil-

^ Lorsque Mirabeau écrivait ceci dans le Mémoire à son père , il était au donjon de Yiticennes, en brouille avec sa femme, dont il était éloigné depuis plusieurs années.

» IdBimité de sa fille ; elle me Tavoua et me pria s de la réparer, enfin ce mariage s'accomplit conji tre toute vraisemblance '. •

Ces détails sont de Mirabeau lui-même; il est permis de les croire altérés , car quoiqu'il n'ait pas dû inventer des &its ou^taire des circonstances graves en cherchant à se justifier aux yeux de son père , qui le connaissait ^ du moins péut-ori soupçonner qu'il les a présentés sous un jour favorable et atténué tout ce qui pouvait lui nuire , sans passer pour menteur.

Constant dafts le système d'impartialité que je me suis prescrit en écrivant ces mémoires, cornme le seul moyen de les rendre intéressants et instructifs, je dois dire ici que sa conduite ne parait pas avoir été à l'abri de tout soupçon dans la négociation de son mariage. On accusa d'une grande imprudence M. de Marignane de s'en être rapporté à Mirabeau sur la réserve qu'il observerait dans ses démarches auprès de sa fille ; le comte regarda son triomphe comme assuré du moment qu'il eut accès auprès de la jeune personne : aussi le mariage fut-il dès ce moment annoncé comme certain par lui-même; il avait ses raisons de le croire sans doute.

' 9 juin 1772.

Le procès qu'il eut à soutenir dans la suite contre cette même épouse a jeté quelque jour sur ce point. Ses adversaires, pour repousser ses justifications et ses moyens de récrimination et de plainte contre elle , ne manquèrent pas de lui reprocher d'avoir abusé de l'âge de la jeune personne et de l'art de séduire, qu'il possédait au suprême degré, pour triompher de rivaux plus délicats, et forcer la main à M. de Marignane par une cruelle nécessité.

« J'apprends , dit-il dans le mémoire contre sa » femme , que mes ennemis après m'avoir dépeint « comme le plus barbare des tyrans , me dénon- »cent comme un scélérat qui, voulant épouser » une riche héritière, et ne désirant d'elle que ses » biens, ai commencé par la déshonorer pour l'ob- » tenir. Ils répandent dans des cercles, où ils ne » craignent pas de me rencontrer , que c'est en » affichant et déshonorant mademoiselle de Mari- » gnane par mes propos -et par mes imprudences » affectées que j'ai contraint son père à me la lij» vrer pour épouse ; ils n'ont pas vu , car la haine » est aveugle, qu'ils perçaient du même poignard, » et l'époux infâme qui n'a réussi que par une per- » fidie , et le père assez vil pour recevoir au nom- »bre de ses enfants l'auteur du déshonneur de n sa maison. »

Ces expressions véhémentes ne convertirent pas tout le monde.; on ne l'accusait point dVm-> prudences affectées , ipais tout Aix connaissait l'éclat de sa demande et la chaleur de ses démarches: Personjie n'ignorait l'esprit de séduction qui l'animait, et peut-être le peu d'égard qu'il montrait pour les mœurs domestiques.Comment d'ailleurs supposer qu'un hon^me de son caractère , qui voulait pour ainstdire forcer le mariage , comme il le promettait, se soit toujours tenu dans les lirajtes d'une conduite timide et respectueuse visà-vis de mademoiselle de Marignane? Il avait auprès d'elle le plus libre accès. « J'ai dîné et soupe B chaque jour, dit-il, avec mademoiselle de Ma- > rignane au sein de sa famille. » Est-il possible de croire que six mois d'une pareille intimité n'aient pas donné occasion au comte de mettre la jeune personne dans le cas de ne pouvoir reculer?

quelle force de résistance pouvait avoir vis-à-vis d'un homme comme Mirabeau une R-ovençale de dix-huit ans ? C'en était assez au moins pour accréditer tous les braits que lexomte jugeait à propos de répandre , afin de forcer par là le père à lui donner ça fille ; après un pareil éclat en effet il fallait que mademoiselle de Marignane renonçât à toute 'alliance assortie dans la provinccj ou qu'elle épousât Mirabeau.

Dans le méoioire de 1784 déjà cité, contre sa kmvae\ Mirabeau répète qu'une preuve qu'il ne commit aucune imprudence affectée ^ c'est que M. de Marignane lui-même Ait son avocat auprès de son père pour en finir ; cette raison lui parsut une réponse à ses accusateurs. Mais outre que cette sollicitude d'un père qui se voit obligé , par suite de certains bruits , de donner sa fille à l'homme à qui il ne peut plus la refuser <fe prouverait rien en faveur de l'accusé, c'est que lui-même dit le contraire dans le mémoire adressé k son père, du donjon de Vincennes, en 1 777 : il y articule positivement ce qu'on a rapporté plus haut , qu'il reçut un refus de M. de Marignane ,' et qu'enfin le mariage se conclut contre toute vraisemblance.

Cette contradiction entre ce que Mirabeau écrivait ainsi à s^on père en 1 777, et ce qu'il allégua ensuite dans son mémoire au conseil en 1 784 que je viens de citer, s'explique aisément par les dates. Lorequ'il parlait en 1784 au conseil et au public, le mémoire à son père, écrit en 1777, .p'était point connu, les aveux qui s'y trouvent étaient ignorés , le toiit était ensevdi dans les ar-

* Mémoire en révision du procès jugé à Aîx, supprimé par ordre de M. Je garde des sceaux, imprimé en Hollande en 1784.

chives de la police, d'où il Ait tiré en .1792 psff ^ Manuel, qui publia à cette époque les lettres et pièces écrites du dopjon de Vincennes. Cette publicité a fait connaître beaucoup d'autres particulsirités de la vie du comte qui dévoilent son intérieur mieux que tout ce qu'on en a dit, soit en bien, soit en mal. ' % '

Au mois* d'octobre de l'année qui suivit celle de son mariage il lui naquit un ^Is ', qu'il ne vit qu'un instant, mais pour lequel il conserva au milieu de tous les orages de sji vie le plus tendre attachement ; il n'en parlait que les larmes aux yeux ; la mort de cet en^t fut pour lui une véritable calamité, tant ses regrets étaient profonds et sincères. L'amour paternel était une des belles qualités de son âme;* elle le distinguait éminem* ment ; il le ressentait avec l'ardeur et la forte sensibilité dont il était doué : aussi gémissait-i) gue ce fils chéri lui eût été enlevé à l'âge de cinq ans, sans avoir ^u le bonheur de l'embrasser au dernier moment.

La paix régna quelque temps entre les deux époiù; mais bientôt des dettes qui motivèrent l'interdiction prononcée contre lui , la conduite peu rassurante de sa femme, son caractère vio-

' ' 6 octobre 1773.

lent, et Timplacable déspotisme'de son père, vinrent troubler cette félicité , et commencer cette série de fautes et de malheuns qui Font si cruellement tourmenté le reste d^sa vie. . %

Dès la seconde année de sgn mariage, il se voyait grevé de plus de cent soixante mille livres de dettes : il l'avoue lui-même ; mais il en trouve l'excuse dans la manière dont elles furent contractées et l'emploi qu'il en fit. « Oi^ne comp- » tait parmi mes créanciers , dit-il , que des juifs, » des ouvriers, des libraires, des artistes, des mar- » chauds. Un appartement que j'avais très folle- •» ment fait construire- % Mirabeau ' me revenait »à 4^,000 francs... Sur un peu plus^de 36,ooo fip. » de dettes que j'avais achevé de liquider à mon «retour de Provence, madame de Mirabeau, qui » n'avait resté qu'un peu plus de deux ans avec » moi, se trouvait employée , pour sa dépense per-

• sonnelle, pour une somme de 22,000 francs.

»Un seul mémoire pour elle, en fourniture de » gazes, faveur^, petites dentelles, et autres chif-

• fons, pendant l'espace de dix mois, montait à » 1 ,600 francs. On jugera par analogie du reste de » mes dettes , et si je devais m'attendre que ce se-

' Lieu' de sa résidence après son mariage : mémoire adressé au conseil du roi , 1784.

SUR"MIRABEAU. loi

» rait au nom de ma femme qu'on me les reprot cheràK. » (Il fait allusion aux plaintes 'articulées contre lui dans les mémoires de sa femme.)

Son père lui ayant toujours £adt un grand reproche de sa facilité à contracter des dettes, il çst bon de connaître la manière dont il sejuatifie auprès de lui de celles dont il vient d'être question; ces détails de la vie privée de Mirabeau nfe sont point de ceux qui le font le moins connaître. Cîest en 1777 qu'il écrivait à son père, du donjon de VinCennes :

« Lorsqu^il fut question de mon mariage, vous »vous rappelés^, mon père, que je pressai M. de «Marignane pour que mes noces se fissent à Ma- • rignane, où elles ne nous auraient presque rien » coûté ; il ne le voulut pas. Vous savez aussi , » mais, malheureusement pour moi, vous voulû- «l)C8s ignorer alors, qu'il est d'usage en Provence » de faire des présents à tout ce qui vient à là » noce. Elle fut somptueuse, l'hôtel he désemplit

> pas pendant huit jours. Madame de Mirabeau savait des compagnes sans nombre, qui lui » avaient fait à leurs mariages de fort beaux ca- » deaux : il ne lui convenait pas d'en rendre d'in- » férieurs.

» Le revenu que vous m'aviez assigné était de

> 6,000 francs ; madame de Marignane , ma belle-

» mère j m'en domiait trois , sur quoi il fallait que »jé prisse cent louis de pension alimeSaire à » sa mère : j'avais donc 6,600 francs pour subve-

• nir aux frais de noces , qu'il n'avait pas tenu à f moi d'éviter , pour habiller moi , ma femme et n m^ gens, pour payer les intérêts de mes dettes.,

• pour 'faire les présents d'usage, et pour vivre F une année. Je vous supplie de vous d^fnander »-à vous-même si je pouvais ne pas contracter «des dettes. J'en fis avec excès: c'est .un tort, ï j'en conviens, un grand tort, dont, après tout, » j'ai été le seul puni.

»Peu de mois après mon mariage je regar- » dai mon état de situation ; j'en fus effrayé ; un » enfant de famille ne peut guère se procurer d'ar- » gen,t qu'au prix des plus énormes usures; il est » incroyable avec quelle rapidité le peloton se » forme. Je m'aperçus que je courais^ le gram^ «chemin de ma perte; je m'ouvris à M. deMari- » gnane. Il me fit une offre qui prouve la bonté »4e son cœur ;'il nie proposa d'avancer sur votre f quittance la somme qu'il me devrait à la mort » de sa mère: c'était une fois plus qu'il ne me fal- » lait alors pour me libérer. Vous refusâtes votre

• signature. J'ose dir^^ qu'il eût été digne de vous de » l'accorder , cela étant juste , et de votre intérêt : »> il ne vous en coûtait rien ; vous évitiez les cha-

SUR MIRABEAU. io3

• grius et les embarras où la siute de mon déran-

• gement devait n)e plonger.' On vous détourna »de cette pensée, on vous fit accroire que c'était » m'enqourager à recommencer sur nouveaux t frais. » > .

Cette crainte du marquis n était pas sans quelque fondement , et convenait d'ailleurs trop au goût de ce père bizarre pc^ur qu'il ne s'opposât pas à kl proffositioU de,M.«^de S^arignane. Jl en résulta pour le fils un açcroissenient de 4étresse et d'embarras énormes, que son séjour ^ Aix Vendait plus pénibré de jour ea jour. -

< La douleur de voir échouer par ce refus , dit » Mirabeau , le seul plan praticable d'arrangement «que j'avais conçu, me jeta- dans une espèce de » délire. Plus je sentais le trouble intérieur, et » plus, pour me soulager , j'augmentais l'agitation • i»du tourbillon qui m'entraînait: je m'efforçai de j> ne rien voir au-delà du présent , d'étoufifer ma ^

• mémoire, et de détpurjner mes yeux de Tavenir. » Voilà la peinture exacte de mon état; il était «déplorable s^J doute, mais en quelque sorte » forcé par les 'Circonstances. »

Ce tableau, est frappant ; jamais on ne fit mieux sentir les tourments et les angoisses d'uQ }iomme qui s'endette, jamais on n'en fit ressortir avec plus de naturel et de- vérité? la doulou-

io4 'MÉMQIRES.

reuse situation. Tbute cette partie du mémoire que Mirabeau adresse k son père est pleine de sens et de i^éflexions profondes ; elle mérite d'être lue : elle le justifie très bien du tort d'avoir contracté des dettes qu'il ne put acquitter, et prouve qu'il y fut insensiblement entraîné par sa position et, l'insuffisance de son revenu.

Cependant, après les couches de sa femme ', il cessa ses dépenses en bâtiments et ti^dn dcteiestique, « A cette époque, dit-il , je m'arrêtai de moi- » même ; mon dernier emprunt avait été pour sub- » venir aux dépenses nécessaires à l'état de ma » femme. On a beaucoup crié de ce que je mis » alors ses diamants jp gage ; ce fut de son aveu, » dans un moment et pour un temps où elle ne » pouvait s'en servir.

» Sitôt que je me vis un fils, je sentis qu'il n'é- »tait plus question d'éloigner l'orage, mais de • l'affronter; je me retirai à Mirabeau, résolu pde ne plus tenter le moindre effort ruineux »pour reculer un éclat inévitable. Je renvoyai »des ouvriers; je ne pouvais les ^'envoyer tous; «j'écrivis à mon père, à ses gens d'affaires , à ses » amis ; je protestai contre les conséquences qu'on «pouvait tirer des nombreux délais que je ne

^ Octobre 1773*

SUR MIRABEAU. io5

> pouvais abréger. Trois mois entiers on me laissa >le coup d-œil de persév^r dans mes folies au

> (pilieu.de ma misère. »

Ainsi, malgréwBon impuissance de payer, il continua de faire travailler à Mirabea^ ne pouvant renvoyer tous les ouvriers, faute de fonds ; obligé d'ailleurs d'emprunter encore pour ses dépenses domestiques et dé ^ntaisie , 4ont il lui était impossible de se p^^^Wg^ Mais ces désagréments ne furent pas les seûw'qu'il eut à subir dans sa retraite.: d'autres , d'une nature différente , et dont les résultats furent bien plus funestes pour lui, vinrent mettre le trouble dans sa maison et lui ouvrir Une nouvelle carrière de tourments.

• Pendant son séjour à Mirabeau il eut la douleur d'apprendre que sa femme ^taît instruite des démarches secrètes qu'on faisait contre lui ; mais , dans la triste situation où il se trquvait , il ne lui restait que la résignation : il ne prévoyait pas encore les suites fâcheuses des 1^;iébreuses n^ociations que l\itf préparait pour parvenir à son interdiction; l'ardeur du jeune âgé et l'irritation contre sdn père lui prêtaient des forces pour braver tout pressentiment qui aurait pu le troubler.

La connaissance qu'il avait précédemment donnée de son étatisa famille, loin de lui avoir pro-

io6 MEMOIRES

curé des secours*, n'avait servi qu'à ofifrir à celleci des moyens et des motifs de le faire interdire. Elle s'était concertée dès le commencement ^de ' 1774 pour réussir dans ce proj^. C'était le Seul, disait-^elle , .M^on pût mettre en usage /afin de le réduire à l'impuissance d'engager dorénavant ses biens et ceux de sa femme pour dettes : tel était au moins le prétexte qu'on J^étak à cet acte de rigueur , qui l'aurait parut|i^ns si le dérangement de ses affaires eût ci^tinué après l'obtention des secours qu'il avait réclamés l'année précédente: Il s'en plaint amèrement dans le mémoirie à son père , et signale ce procédé comme le fruit d«s intrigues de parants avides; mais la véritable cause à laquelle il faut surtout l'attrir buer , c'est la haine du marquis , toujours empressé de faire sentir à son fils le poids de son autorité despotique.

Des lettres authentiques attestent , au surplus , que cet état fâcheux et la roi^J]^ de Mirabeau aigrissaient son caractère et l^nhaient lieu à des froideurs et des divisions entre sa femme et lui ; les reproches qu'elle lui en fit dans la suite pourraient donc s'expliquer , sans recourir à la méchancelé , par l'irritation que lui causait sa position domestique, et peut-être excuser des torts que Vanimosité des parents aggrava, et dont

nous entendrons les tribunaux retentir dans la suite.

ii||jpLterdictiQn ' du comte résolue entre ses parents et ceux*de sa femme , on le fit venir à Paris polir subir cet!e sorte de dégradation domestique. Après lest enquêtes d'usage et les interrogatoires subisy l'afFaire fîit portée au Ghâtelet de Paris, et l'interdiction prononcée par sentence de ce tribunal.

On lui ota en conséquence la disposition de ses biens , tant personnels que substitués ; une pen* 3ion alimentaire de mille écus lui fut a^^péç, et , sur le reste dé ses revenus , lé père se dlwg^ de la liquidatiqp de ses dettes. C'était, pour la &mHle, tomber de Carybde en Scylla ; le marquis gaspilla le bien de ses en£ants , se moqua des sub-

< L'interdiction est le jugement d'un tribunal cÎYÎl qui priye quelqu'un de l'administration de ^ses biens et quelqùefois^de sa per8<%ieM ,

On yojt py cette expUcation ayec comMen de réserye on doit inteQtéit<0étte action. La liberté est le plus grand des biens, celui *4onl l'iiommè est le plus jabux; elle consiste 9 dans j'étalr social 9 à qe dépendre, soit pour ce qu'on est , soit pour ce qu'on possède , que de soi-même et des lois qui régissent sans distinction tous les sujets d'un même' empire. L'interdit pour cause de prodigalité perd la disposition de ses biens ; l'interdtt pour fureur, celle de , fto personne et de ses biens.

io8 MEMOIRES

stitutions, ou les éluda aussi long-temps qu'il lui fîit possible de les tenir secrètes , et par conséquent usa comme du sien des terres et dool^uies confiés à ' sa • direction , et n'en reqdit jamais compte. •

Avec les mille écus de pension , Mirabeau dut entretenir lui , sa femme, son fils, une feimme de chambre, une cuisinière, un laquais, train qui devait le conduire à de nouvelles dettes.

Au reste, cette disposition rigoureuse prise contre lui , et à laquelle il se soumit avec tout l'air. d'une parfaite résignation, en lui ôtant une partie de l'existence civile, le débarmssait des poursuites de ses créanciers; il en fut encore plus complètement débarrassé par les* ordres du .roi qu'obtint le marquis pour exiler son fils à Mirabeau , c'est-à-dire l'obliger à retourner dans cette terre et y demeurer sans s'en éloigner. Il s'y rendit; sa femme l'y suivi,t. Us y pas^rent , s'il faut s'en rapporter à; son témoignage, quelques moments de repos et de calme, autant au moins qu'il est possible d'en supposer à un.caractère comme le sien , et dans l'agitation . et la contrainte où il se trouvait. Mais bientôt la même cause qui l'avait entraîné dans l'abîme devait l'y précipiter encore : c'était la conséquence naturelle de la disproportion de

SUK MIIIABEA4J. 109

ses mofens à ces besmns, et, de Fardeiir de ses passions, qui multiplièrent ceux-ci.

S'ir fallait l'en croire, pendant son séjour à Mirsd)eaii , avant et pendant $on exil, il s'y serait occupé d'entreprises agricoles, et aurait conçu un projet pour gayer ses dettes et accroître le revenu d|f la terre ; mais on persuada à son père- .qu'il la détériorait. Il n'en £sillut pas davantage pour que de nouveaux ordres di^ roi changeassent le lieu de.son exil: on l'envoya à Ma^osque, petite vÛle sur la Durance, avec défense de s'en • éloigner.

« Lorsque j'allai m'établir dans ce dernier en- » droit , dit-il , j'étais prêt de commencer à Mira- • beau une entreprise qui apparemment n'était » pas mal conçue , puisque deux hommes les plus » sages du pays s'y étaient engagés et me fournis- » sàient les fonds nécessaires : cette entreprise » aurait en dix ans, je ne dis pas payé mes dettes, » je dis doublé le revenu de Mirabeau et le nom- » bre de ses habitants. Cette idée était purement » de moi , et m'occupait tout entier. La carrière »de l'ambition, qui m'était fermée dès long-temps >» par le refus de mon père , était devenue encore «plus inaccessible pour moi par mes fautes; je » voulais donc me tourner du côté des occupa- » lions que je savais être de son goût,^je voulais

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