MÉMOIRE
» lui prouver que si je m'étais étraogenlehl égaré »de X ordre ' dans la pratique , j'en possédais la > théorie, et que j'étais enfin décidé k l'appliquer «à ma conduite; j'espérais gagner la tj^dresse » de mon père à ce prix : on ne m'en a pas Caisse » le temps. »
Il paraît douteux que Mirabeau eû(|pi exécuter ce qu'il dit ici; l'activité, l'impétuosité de ses, passions, son goût poiur la dépense^ qui était devenu Vijfi besoin pour lui*, ne lui auraient sûrement guère permis de se livrer à de semblables projets; mais cette crainte justifierait mal un nouvel exil comme celui qu'on lui fit subir à Manôsque.
On voit par quelques unes de ses lettres que , quoique interdit , il fit de nouvelles dettes dans cette dernière ville ;. il s'y vit exposé aux poursuites de créanciers, résultat nécessaire de l'exiguité de son revenu. Il nous apprend lui-même qu'à l'apparence d'une seconde grossesse de sa femme il n'hésita |Ngis à prendre des engagements pour qu'en cas qu'elle accouchât d'un garçon, il eût les fonds tout prêts pour le faire recevoir à Malte. A la vérité ce ne fut pas par emprunt ostensible, l'interdiction s'y opposait, mais d'une
' Expression sacramentale des économistes , que Mirabeau emploie à dessein et par allusion.
; SUR MIRABEAU. m
autrie manière et clandestinement f ressource plus dangereuse encor^ , par les usures énormes qu'elle nécessité. "
Sa femme Taysyt suivi 4 M ânosque : c Nous y • vécûmes, dit Mirabeau, dans la plus grande » paix .et intimité; le changemejtf dans notre for- »tUne n'altéra pas la douceur d'une union qui » avait un plus ndble motif. »
Mais,» comme si sa destinée eût été de vivre dans le trouble et Tagitation , un incident toutà-fait imprévu vint mettre un terme à ce court bonheur, et le Àplonger dans de nouveaux tour^ ments domestiques.
Qui crojrà ^iie l^a comtesse en fât la cause, et la cause répréhensible ? Comment expliquer l'infidélité d'une femme bien élevée,; d^ l'épouse d'un homme jeune, passionné, et du mérite de Mirabeau? Je laisse au lecteur à* expliquer les causes d une infidélité aussi extraordinaire ; infidélité dont son mari voulut dans la suite tirer avantage contre sa femme , mais dont aussi , sans prétendre ici en pallier l'odieux , on pourrait dire que, par plus d'un trait , il avait offert l'exemple et le prétexte par son inconduite secrète.
Voici comment il s'en explique dans le mémoire judiciaire publié en 1 784 , et dont il a déjà été question plusieurs fois :
« Pendant mon exil à Manosque , notie bon- » heur domestique ne fut troublé qu'au mois de
• mai 1774* dlors un tort de madame de Mira- » beau devint une Source intari^able d'infortunes
• pour moi; ma conduite en cette occasion méri- »tait pourtant ime tout^autre récompense. Ma- » dame de Mirabeau s'était livrée à une corres-
> pondaQce dont sa jeunesse ef son inexpérience » ne lui avaient sans doute, pas permis ^e con- » naître le danger. Je la découvre , je l'excuse, je
> pardonne ; je continue de rentlre des services « à celui qui en était l'objet, pardequ'ils sont liés «dans l'opinion à la réputation de ma femme.
• Cette conduite me donnait sans doute de bou-
> veaux dro\ts à sa tendresse, à sa reconnais- «sance, aij bonheur, à la paix domestique, mais
• cette conduite même fiit l'origine de tous mes
• maux. >
Un pareil excès de complaisance de la part de Mirabeau envers sa femme est tellement opposé à son caractère l qu'à moins de lui supposer le plus grand mépris joint à la plus grande indifférence pour elle, on ne sait comment l'expliquer. Peut-être pourrait -on* en trouver le motif dans le désir qu'il avait d'aller à Grasse, où il était nécessaire qu'il se rendît pour travailler au mariage du jeune homme dont il avait à se
SUR MIRABEAU. u3
^plaindre. C'était dans cette ville que se trouvait alors sa jeune sœur, la marquise de Cabris , qui, dans réclat de la plus florissante beauté, avait fixé Fattèntion de son frète. Une pareille démarche avait besoin d'être couvei^e d'un voile épais, et Mirabeau se croyait saijs doute en droit, piar* l'indulgence qu'il avait montrée à sa femme, de lui fermer la bouche sur les torts qu'elle pourrait avoir à lui reprocher. Quoi qu'il en soit de c^s conjectures plus ou moins vraisemblables, sans égard pour les ordres du roiqui le retenaient à Manosque , et lui laissaient cependant la liberté d'aller et de venir hors de là ville, sur sa parole de ne pas s'çn éloigner, poussé par une apparente ou réelle générosité ^ • il quitte tout , se rend à Grasse, dans l'intention ... d'être utile à un jeune homme qui l'avait, pfifensé dans son honneur. Quelle bizarrerie ! quelle conduite !
L'étonnement^tttigmente encore quand on le voit se mettre éii tête de marier ce jeune homme * avec là fille du marquis de Villeneuve Tourettes % et se rendre pour cela au château
' M. de'Gassaud, d'une de» faipilles nobles de Provence) . > La famille des Villeneuve est illustré et ancienne en Provence. l\ ne faut pas confondre M. de Villeneuye*Tou-
ii4 MÉMOIRES
de Tourettes près Grasse, afin de terminer plus promptement l'affaire.
Mais, avant de suivre les événements de cette intrigue , je citerai l'explication qu'il en a voulu donner à son père, explication digne de la faute par l'absurdité des cohtrastes qu'elle présente.
« Un homme coniblé de mon amitié , dit - il »( le jeune Qassaud), m'avait fait le plus san- »glant et le dernier des outrages, accompagné «d'une infernale duplicité. Un tendre attache- » ment me liait à sa famille ; son père me deman- > da à deux genoux la vie de son fils , sa mère bai- » gna mes mains de larmes ; je faillis mourir de » honte de voir à mes pieds des cheveux gris. Je » pardonnai , je pardonnai sans réserve et sans » retour; en vain, par d'insolentes provocations, » par un défi formel , on chercha à me faire sor-.- » tir de ma résolution , je me dévorai moi-même; •j'eus la gloire d'humilier le vice par l'ascendant » de l'honnêteté ; mon épée ne sortit ppint de son » fourreau , et celle de mon vil agresseur tomba »de ses mains. I>epuis long -temps je iiégpciais »un mariage avantageux pour cet hofnme; dans .»les circon^ances que je viens de décrire, un in-
rettes, dont il est ici ()i](^stion, avec M. Je VillèiletiTe- Môàns 9 de la mênie famille , mais d'utle atrtre brâiieiiè.
SUR MIRABEAU. ii5
Mcident qui m'était étranger allait renverser ce » mariage presque arrêté. Le beau-père prétendn «était mon ami; l'idée que la famille du jeune • homme pourrait me soupçonner de l'avoir » aliéné déchirait mon côeiir ; je montai à cheval » et courus à Tourettes ; je pressai, je priai , je coiï- •jurai; la négociation fut fenouée et réussit •. »
Ce fut dans les premiers jours d'août 1 7 74 que Mirabeau obtint ce succès, digne de figurer dans un drame des boulevards ; mais ,' après avoir négocié amiablement et en vainqueur avec M. de Villeneuve-Tourettes, le hasard voulut, comme il le dit lui-même , qu'il rencontrât dans la société un autre Villeneuve ( M. de Villeneuve-Moans ) , parent du premier, avec qui s'éleva ce débat ', qui fut si funeste au comte, et dont la cause pat^ît avoir tenu à la jeune et belle marquise de Cabris.
Les noces de M. de Gassaud avec mademoiselle de Villeneuve furent. Comme toutes celles de ce temps, et surtout en Provence, très brillantes , très galantes ; la présence des jeuiies Provençales ne pouvait maqquer d'y échauffer lèsf têtes , d V< foire naître des rivalités^ dés projets de conqtCêtes et des intrigues. C'était surtout sar . les femmes mariées que les préténtioris et liéà
' Mémoire à son père.
ii6 MÉMOIRES
vues se dirigeaient f on croyait ne point oÉFenser 1& société en détournant une épouse de ses devoirs : la réserve était plus grande pour les demoiselles , on aurait craint de les déshonorer et de leur faire manquer un établissement en portant avec elles la galanterie un peu loin.
Entre toutes les jeunes femmes présentes à la fête , madame de Cabri^ y paraissait comme une belle fleur déjà éclose, mais encore dans toute sa fraîcheur ; sa £gure , son regard , sop maintien voluptueux, semblaient promettre quelque retour pour les sentiments qu'elle inspirait; personne ne l'éclipsait aux yeux de Mirabeau : son mari n'était point importun; il supposait, comme tous les maris, qu'aucun homme n'oserait tenter auprès de sa femme ce que lui-même se permettait ou s'était permis vingt fois auprès des femmes des autres. Cette doctrine tranquillisante lui permettait d'abandonner sa jeune épouse à une liberté commode; d'ailleurs qui £^urait soupçonné Mirabeau çn telle circonstance? Il sut, s'il faut en croire les chroniques du temps, très bien profiter de cette sécurité de pi. de Cabris ; quelques pièces dont il a déjà été question ajouteraient du poids à cette opinion et pourraient dissiper les doutes de ceux qui ne se feraient pas un devoir de conscience d'en avoir.
Mais les yeux clairvoyants de M. Villeneuve de Moans, qui peut-être enviait à Mirabeau un bonheur au moins présumé, troublèrent ces instants délicieux et les changèrent en inquiétudes et en persécution, Le bruit se répandit de liaisons entre le frère et la sœur, et M. de Villeneuve , en les accréditant et se servant d'une expression injurieuse à madame de Cabris , excita le ressentiment de Mirabeau, qui 'voulut tirer vengeance de l'outrage. L'agresseur fut appelé par lui au combat 5 mais ç^lui-ci n'ayant pas jugé à propos de l'accepter et de se battre pour de semblables tracasseries , Mirabeau s'emporta contre lui eii duretés, en mauvais traitements, et alla jusqu'à le frapper. ^
M. de Villeneuve rendit plainte contre son 4idversaîre; il l'accusa d'un guet-apens avec violences exercées sur sa personne : le tribunal de Grasse porta un décret de prise de cqjps et condamna l'accysé en trois mille francs d'amende envers le plaignant.
En parlant de cette affaire, qtti fit beaucoup de bruit dans le tejmps.et donna lieu à divers propos sur le frère et la sœur, Mirabeau dit à son père: t Vous ne doutez pas, voiis aç pouvez pas «douter que je ne m'y sois conduit avec hon- Dueur, valeur et droiture; s'il s'y est mêlé quel-
ii8 MÉMOIRES
»ques grains d'imprudence, l'imprudence n'est » point un crime; que tout le moiiide n'ait blâmé »M. de Villeneuve de ne pas avoir accepté le Incombât; que sa famille n'^t été la première à » vanter mes procédés. Vous n'ignorez pas que » j'ai été condamné par contumace , et sans avpir » fourni aucune défense , à donner de l'argent à » M. le baron de Villeneuve-Moans. Telle a été la » suite de ce décret de prise de corps rendu con- » tre un homme de ma sorte , par un juge vassal » de M. de Moans ; telle a été la suite d'une accu- » sation d'assassinat et de guet-apens que l'on n'a »osé poursuivre. qu'alors qu'on m'a su dans les » pays étrangers et compris dans une afifaire tout «autrement sérieuse*. »
Le pife de l'événement de Grasse pour Mirabeau fut qu'il constata l'infraction aux ordres du roi qui l'exilaient à Manosque, et l'abus qu'il
avait fait de la liberté de sortir de la ville. Il en
résultait aussi que ses goûts pour madame de Cabris. s'étaient ébruités, et que toute la chaleur qu'il inît à vengei: cette dame s'interpcéta dans
' Il entend son évasion ayec la marquise de M onnîer et sa cohabitation avec elle en Hollande, depuis le- mois d'aoikt 1776 jusqu'en mai 1777: il en sera question plus loin.
SUR MIRABEAU. iig
un sens contraire à la réputatiqn de l'un et cle l'autre.
Le marquis de Mirabeau , instruit de ce qui se passait , ne perdit pas un momeiit pour solliciter du ministre de nouveaux ordres contre son fils afin de le faire renfermer plus étroitement ; il voulait , disait-il , par là le mettre à l'abri des suites de la procédure qu'on instruisait à Grasse contre lui , et de la nécessité de faire des dettes ; c'était, ajoutait -il, l'intérêt de sa tranquillité, celui de sa femme et de sa famille , qu'on pût le •préserver de nouveaux écarts.
Avec de pareilles raisons et son crédit , il n'y avait point de doute que le marquis ne trouvât auprès de M. de M^urepas ce qu'il voulait ; mais Mirabeau, instruit de cette démarche , fit partir sa femn^e pour Paris ' afin de prévenir les sollicitations de son père , et d'en faire pour lui auprès des parents et protecteurs qu'elle poufmit trouver. La comtesse s'y prêta de bonne grâce , mais, soit qu'dle y mît peu^'activîté, qu':plle fut déjà aigrie contre §on mari , ou que le crédit du marquis, comitoe c'est le pluô vraisemblable, l'^m portât sur toutes les réclamations du fils, un ordre:/lu roi fut délivré dans les premiers jours dé
* 5 août 1774» Mémoire judiciaire, 1784» • .
septembre 1774? ^t Mirabeau renfermé au château dTf le 23 du même mois '.
Sa femme ne le suivit pas dans ce rigoureux exil ; rien de ce qu'il tenta pour l'attirer près de lui ne réussit ; elle resta à Paris , et retoiu*na ensuite auprès de son père en Provence. Mirabeau ne la vit plus depuis.
Il n'avait que vingt-six ans alors, et déjà sa vie offrait une variété de scènes orageuses et pénibles , de traits bizarres et répréhensibles , que île compensaient pas aux yeux du public son amour de l'étude et la franchise de son caractère.
Le château d'If fut une nouvelle épreuve dont il se tira mal ; quelque excuse qu'il ait donnée de la conduite qu'il y tint, quelque indulgence qu'il faille avoir pour son âge , on ne peut que blâmer la légèreté et le mépris des convenances qu'il y fit paraître : mais l'on verra aussi combien on l'a calomnié quand on a prétendu qu'il avait spohé le cantinier de sa prison , de concert avec la femme de cet homme , avec Jaquelle on sait qu'il eut des intrigues pendant tout le temps de sa détention. liBS ennemis de Mirabeau ont trop abusé de l'obscurité de ce qui se passa alors pour ne pas m'attacher â le faire connaître, et mettre ainsi le lecteur
< Voyez plus loin la note sur ce chAteaju.
à même âe l'apprécier; il £aut d'abord l'entendre s'en expliquer lui-même ou plutôt s'en justiûer auprès de son père. ;
Le commandant du château d^I(|^tait xm officier de mérite', honnête et recommandable par sa prudence et ses procédés ; on exigea de lui la plus grande sévérïfé envers son prisonnier ; il fallut qu'il se coâpimât à cet ordre. « Je fus , » dit Mirabeau , pri^4- de toute consolation. Mar> dame de Mirabeau était mon unique correspon- 9 dan te , mais elle ne prit pas long-temps cette » fatigue. J'avais laissé mon fils mourant à Manos- » que ; il fallait que j'écrivisse à Paris pour en » avoir des nouvelles ; ces procédés étaient bien » durs. J'avais défendu ma sœur (madame de » Cabris ). Mon père , souffrez cette question , et »que la réponse reste dans votre conscience, » peut-être en sçra-t-elle remuée : si M. de Vîlle- » neuve eûtmanqué à madame du Saillant 'comme »il manqua à tnàiralKie de Cabris, si le ressenti-
^ Il se nommait Yy es- Charles Godefroi d'Alègre', né en 1740; sa famille était originaire d'Auvergne , illustrée par de belles alliances et la dignité de maréchal de France et de grahd->maître des eaux et forêts dont avaient joui deu3( de ses ancêtres. ...*•,.
"* Autre sœur de Mirabeau , qui épousa M. le comte jdu Saillant^ dont il n'est resté que des filles. ;,^
» ment que j'aurais conçu de cet outrage eût eu
» les mêmes suites , m'auriez-vous traité avec tant » de rigueur? Je n'ai pas le droijt de juger mes » sœurs , maièiinon devoir est de les défendre et » de les aimer.
»Des méthodes si austères me confirmèrent » plus que jamais dans l'idée où je n'étais que trop, »que l'on était résolu de me pousser à m^ perte. •Cependant ce sentiment amer n'influa en rien » sui^ ma condpite au château d'If. J'aurais pu n'y
• pas venir si j'avais voulu me soustraire à votre » autorité. Un ami m'avait amené une chaise de » poste; il me pressait de prendre cent louis et »de voler vers l'asile qu'il m'avait préparé; je ré-
• sistai à ses ofires, je résistai à l'éloquente voix 9 de la liberté ; j'essuyai patiemment la' brutalité » des sbires qui m'arrêtèrent comme un coupeur » de bourses ; je me laissai mener au château d'If ';
> Gé château est situé dans TM d'If (Hypœa) 9 la plus orientale des trois qui sont dans le port dé Marseille. Il était regaidé comipe un des ^lus forts de la Méditerranée. II est situé au centre de Tile, et composé d'un donjon de forme carrée, flanqué de tours aux angles, garnies d*une noodireuse artillerie. Le mot d'If yient de la grande quantité de ces arbrisseaux qui couvraient l'île ayant qu'on y construisit le fort. C'était une prison d'état avant la rérolution.
SUR MIRABEAU. laS.
»ce n'jétait pas pour y perdre le prix de ma sou- »missi()n : ma conduite y fut donc bonne, très » bonne; j'eus tpute la confiance du comman*^ » dant , et je n'en abusai point ; toute son amitié , »et il ne s^en repentidt point; ses certificats, ses •» lettres en font foi.
» Je sais qu'on vous a fait mille et mille contes » sur une cantinière \ Mais, de bonne foi, n'e&t-<:e «pas fprger des crimes à un homme que de lui » en chercher de cette espèce ? Il n'y avait qu'une » femme au chatfsau d'If qui eût figure de femme; ' » j'avais vjingt-$i:^ ^ns; c'est un furie^x délit que » d'avoir donqé lieu de soupçonner qu'elle me pavraissait jolip!»
Jje cantinier ne yit pas les choses de même ; les amours du prisonnier avec sa femme ne tardèrent pas k troubles sa tranquillité ; obligé de s'absenter pour maladie et d'aller à Marseille, l'épouse en profita pour vivre en toute liberté avec le çop^. exposée par cette conduite au re's-^ sentifpent de son mari j ^è chercha un refiige au dehors; ]\Iiraheau lui en procura un à Grasse,
> La femme du sieur Mouret, cantiaier au château d'If ^ lequel accusa Mirabeau non seulement 3*ayoir eu des liaisons intimes ayeo sa femme, ce qui était vrai, mais encore de lui, avoir esoroqué quatre mille francs , ee qui ^tait faux. Voyez plus bas.
ia4 MÉMOIRES
où elle s'enfuit , emportant avec elle les efFets à
son usage. w
Il n'en fallut pas davantage pour que le cantinier Mouret accusât Mirabeau non seulement d'avoir provoqué l'évasion de sa femme, mais encore de l'avoir spolié de divers effets , et surtout d'une somme de 4ooo francs qu'il disait avoir dans sa caisse. Pour s'en venger, soit conseil, soit méchanceté , il ne crut pas avoir de meilleur moyen que d'en écrire et de s'en plaindre à madame de Mirabeau. Dans la lettre que Mouret écrivit , et que la comtesse fit imprimer à Aîx en 1 783, parmi les motifs de séparation d'avec son mari , il dit « que le comte de Mirabeau a sus- » cité des conseils à une jeune femme pour ra- » vîr à son mari le peu de bien qu'il possède, et » ensuite l'abandonner avec un enfant de trois »ans et le laisser vis-à-vis de rien , ainsi qu'elle a » fait; que malheureusement lui, Mouret , fut at- » teint d'une ilialadie qui le tint pendant vingt «jours moribond au château; que ce fut dans cet » intervalle que Mirabeau, par ses vives instances , » gagna en entier, l'esprit de son épouse, et qu'il » l'entraîna à suivre ses avis et ses promesses flat- » teuses; que, pour se procurer une plus grande li- ») berté, sa femme et le comte trouvèrent le moyen » d'engager le chirurgien qui le traitait à lui p^
SUR MIRABEAU. i25
» suader que le clîfifiat du château dlf lui était » nuisible, et qu'il fallait pour le bien de sa santé «qu'il se rendît à Marseille; que te chirurgien » s'acquitta si bien de sa commission , qu'il sotis- »criyit sans peine à ce déplacement, persuadé » que son bien-aise s'y trouverait. »
Le cantinier se plaint ensuite dans cette longue lettre que jp, femme ne vint pas le trouver à Marseille, et que, lorsqu'il envoya au château quelqu'un pour la réclamer, elle alla se réfugier dans la chambre de Mirabeau et se cacha dans son alcôve ; il ajoute qu'au lieu de répondre avec modération à ces deux personnes qui venaient aussi réclamer les 4000 francs restés chez lui , il les traita durement , et leur dit que jamais cette femme ne retournerait avec son mari, qu'il ne la toucherait plus , et qu'il était un coquin et un brutal.
Personne ne doutera de cette partie de la plainte en ce qui concerne le départ du cantjinier pour Marseille, c'était évidemment le résultat d'une collusion entre la càfttînière et Mirabeau ; un pareil arrangement les ', metltait trop à l'aise pour qu'ils ne l'eussent pas provoqué; et qui doutera aussi que la femme Mouret n'ait cru pouvoir disposer de quelques efifetsPmais il n'y avait pas l'ombre d'une probabilité que Mirabeau eût profité, pour son intérêt, de l'évasion
de la jeune femme , et bien moins encore c|uïl eût participe à la spoliation des 4ooo francs. En l'accusant de cette bassesse ses ennemis ofit montré la plus absurde icté^lulité ou la plus insigne nlàavaise foi , comme la suite le fera clairement voir. Cependant la cantinière, quicraiignait le retour de son mari après sa guérison , eut recours à Mirabeau , qui lui conseilla de s'éloigntl*, comme vient de le dire Mouret ; il lui donna deis lettres pour M. de Briençon, gouverneur de Grasse, où elle se rendit ; mais peu de temps après elle y fut arrêtée à la sollicitation de son mari. Perquisition faite à son nouveau domicile, on n'y trouva pas un sou , ce qui faisait dire au cantinier dans sa lettre à la comtesse de Mirabeau , « que quant ,* à la somme de 4ooo francs que sa femine avait » usut*pée 9 il n'était pas possible de la saisir, puis- » que l'opinion unanime de tous les invalides qui » étaient employés à la garde du château était » qu'elle l'avait laissée entre les mains du comte ; » et ce qui fait présumer, ajoute-t-il, qu'il est dépoli sitaire de cette somme , ce sont les dépenses ex- » traordinaires qu'il a faites et qu'il fait journelle- » ment de toutes les façons ; et ce qui m*outrage, • c'est qtie ma femme, arrêtée à Grasse, et con- 9 ditite chez moi à Marseille , a trouvé moyen de » retourner au château d'If auprès de M. de Mi-
i*. SUR MIRABEAU. 127
nTabeàiXj qui, p^urdenouvëautconséilâ/ra dé- » t^rïttînéè à décamper encûté ntié fois pour re- » towner à Grasse chei; la m^e JJersoniie ôû elle • avait déjà été. » * .
C'est sur l'autorité de cette lettre qUè , dii aiis plus tard , on a accusé Mirabeau de cdquinerie , de séduction , et d'avoir enlevé la fémiiie d'un cantiniér pour s'appropt'ier ce qu'elle avait volé à son mari.
De la séduction , de l'intrigue , il y en eut , et telles qu'avec nos riioèûrs on petit l'attendre d'un jeune hotnme de vingt-six ans aux priées avec une! femme qui ne demandait pas mieux tjùe de se reiidre; maié la fiip6linei?ie est féftitée par des preily^îs authentiques, daiîfcs le détail desquelle^ on ne se plaindra pas que j'entre ici, puisqu'ils ont pour objet de justifier Mirabeau d'une des jgraves accusations qui pourraient flétrir sa mémoire; je les pUise dah« les lettres de M. d'Alègre , commandant du fort, et de Moùret lui-même, adi^éteées au marqùiis de Btfirabeau et à son flk.
M. d'Alègré écrivant au prenriër, lui dit* : «Vous jitBodverez ci-Jôitîte, monsieur lè marquis, une
' Lettre de M. d'Alègre au marquis de Mirabeau , 19 mai
» lettre de M. votre fils. Je vois, par la précaution «que VOUS avez prise, que vous vo|is méfiez » d'un chef qiii n'a eu rien tant à cœur que de «concourir à vos vues pour vous rendre un fils » tel que vous le désiriez.
» On m'avait dit, monsieur le marquis, qu'un vil » cantinier vous avait écrit des horreurs de M. le «comte; j'avais de la peine à me le persuader, » mais la lettre dont il me fait part, et la dernière • que vous me faites l'honneur de m'écrïre, ne » me le confirment que trop. Si j'avais pu pré- »voir qu'un infâme eût la hardiesse d'écrire » un libelle calomnieux contre MHe comte, j'âu- »rais repoussé, par les preuves les plus fortes, » les fausses imputations de cette âme de boue. » Puisque je suis forcé d'entrer dans des détails » qui ne sojit faits ni pour vous ni pour moi , je » passe par-dessus ma répugnance pour justifier dM. le comte (de. qui la santé a beaucoup souf- »fert de ces tracasseries). J'ai donc l'honneur de » vous représenter que ce misérable Mouret, dont » vous avez trop accrédité la plainte^ est un bru- » tal , que sa femme a quitté trois fois pour ne npas expirer sous ses coups; que cette pauvre » femme, maltraitée journellement pçir sa rivale'
* Cette rivale était l'associée du sieur Mouret ; il fut re-
» et soiMB<ligD^ mari, attire la compassion de toute » la place. M. le comte , qui a le cœur le plus ex-
• cellent que je connaisse, s'intéresse vivement » au sprt de cette jeune femme.
nDès que je m'aperçus que sa reconnaissance
• devenait trop affectueuse et s'enveloppait du 1 mystère , je la fis sortir de la place, après avoir » eu la précaution de faire visiter sa malle par » tout l'état-major, pour que son mari ne pût dire » avoir été volé. Cette femme partit dans la ferme i résolution de ne plus habiter avec son assassin.
• Voilà , monsieur le marquis, quelle a été la con*
• duite de M. le comte. A vingt-six ans on se i charge volontiers de consoler une jolie afiSigée;
• à son âge j'en aurais £iit autarht \ D'après l'aveu »que je fais , je crois qu'une fougue de jeunesse 1 ne doit pas priver M. le comte de l'attestation » que j'ai l'honneur de vous adresser. »
Il serait inutile à l'intérêt du sujet de s'appesantir sur la petite différence qui règne entre le motif de l'évasion de la dame Mouret donné par M. d'Alègre ici , et celui qu'en donna le mari dans
connu dans la suite que c'était elle qui s'était approprié les 4)000 francs lorsqu'elle Tint au château de la part du mari malade à Marseille.
' M. d'Alègre ayait cinquante-cinq ans lorsqu'il écrifait cette lettre.
i3p MÉMOIRES
sa lettre à madame la comtesse de Mirabeau. S'il fellaît au surplus justifier la cantinière^ et par conséquent le tendre intérêt que prit pour elle Mirabeau , il suffirait de se rappeler qu'dle avait dans l'associée de son mari une rivale dont elle avait à supporter le^ insultes et le scandale ; c^en devait être assez pour lui Êiire trouver grâce devant tous ceux qui la plaignaient; mais Mirabeau alla plus loin^ il voulut la consoler , et de là toute 1,'inlrigue dont il s'agit. Ce n'est pas de cela an reste qu'il est question ; il fallait faire voir que , quelle que fut la cau^ du départ deladameMouret, etdes moyens réels ou ostensibles qu'on employa pour l'effectuer, le jeune prisonnier a été bien loin de se rendre noupabb de l'escroquerie dont ses ennesai? l'ont accusé. Une seconde lettre de M. d'Alègre' achève d'établir cette vérité.
« Toute la province sait, monsieur le marquis, » que vous avpz fixé l'élargissement de M. le comte « de Mirabeau au rapport que je vous ferais de sa 9 bpnne conduite. Madame la marquise de Rocheiichouart "^ me l'a assuré plusieurs fois, et M. de
' S^ponde lettre de d. d'Alèg^re au marquis de Mirabeau, 24 mai iyy5.
» M. le marquis de jfioc))eclioHar| était alor^comfnaàdeDt en Provence.
SUR MIRABEAU. i3i
uGafisattd m'a fait part cTune lettre que yous lui «a^ies écrite en conséquences
»le vous avouerai, monsieur le marquis, que 9 l'honneur que vous me £dtes de vous en rappor-
• ter à mon dire, et votre peu de confiance que » votre silence m'a fait pressentir , sont un pro* I blême que le phis grand calculateur ne vien- » drait pas à bout de résoudre.
» Sans me donner les airs de vouloir analyser
• vos motifs, que je respecte infiniment, il me » su£Bra de voi» faire part de ma profession de » foi , puisqu'elle doit briser les fers de M. le comte »de Mirabeau; je suis très persuadé que cette » pièce produira son effet sur le coeur de Vami des 9 hommes j qui a donné de si excellentes leçons » d'humanité. La grâceque je sollicite est en faveur » d'un fils qui , par sa résignation à votre volonté , » mérite tout le retour d'un père respectable que 9 toute l'Europe révère.
» Puisque cette lettre doit faire époque, recevez, » monsieur le marquis, l'attestation laplus aùthen-
• tique que , depuis six mois que M. le comte dç » Mirabeau i^t détenu au château dlf par ordre
• du roi , il n'a jamais donné le moindre sujet de
• plainte ; qu'il s'est toujours parfaitement bien n coqduit ^ qu'il a soutenu avec toute la modéra-
• tion possible les altercations que je lui diquel"-
iÎ2 MEMOIRES
n^quefois suscitées pour éprouver sa fougue; que, 3 sur sa parole d'honneur, je lui ai donné la liberté » de la place , dont il n'a jamais abusé. Je me flatte
• que M. le comte aura bientôt la satisÊiction de
• voir réaliser ses espérances, et que s'il se pré- » sentait une occasion où le zèle et la fermeté d'un »vrai militaire pussent vous être agréables, vous i n'hésiteriez pas de l'employer. C'est dans cette «croyance que j'ai l'honneur d'être, etc. »
L'accusation d'intrigues déshonorantes, de mauvaise conduite au château d'If, s'étant reproduite , comme je l'ai dit, à l'occasion du procès du comte avec sa femme en 1783, force lui fut de les repousser par de nouveaux témoignages d'honneur , de probité , de subordination , obtenus du même supérieur qui en avait été garant auprès de son père dans les lettres qu'on vient de lire.
Celle que je vais rapporter prouvera que, dix ans après sa sortie du château d'If, rien n'avait changé l'opinion avantageuse qu'on y avait conservée de sa conduite et de ses sentiments.
« Je n'aurais jamais imaginé, lui écrit M. d'A-
• lègre ' , qu'après avoir repoussé dans son temps,
» Lettre de M. d'Alègre au comte de Mirabeau. Marseille, 18 avril 1783.
SUR MIRABEAU. i53
«auprès de M. le marquis de Rochechouart , » commandant en Provence, et de M. le marquis » de Mirabeau votre père, la plainte infâme et » calomnieuse du nommé Mouret, cantinier au » château dlf , il me £»lût encore affirmer la faus- »seté de ses imputations. La vérité est une; ce • que j'ai dit dans le temps, je le répéterai tou- » jours; vous pouvez produire les lettres que j*ai » écrites à M. le marquis de Mirabeau , relatives» » à cet objet , si vous en avez besoin pour votre » justification.
» Il y a près de dix ans, monsieur leconate, de » ces tracasseries ; les détails se sont effacés de ma «mémoire, mais ce que je n'ouBliçrai jamais, »et que j'affirme toujours en faveur de la vé- » rite, c'est que , quand la qantinière Mouret sortit » du château, j'eus la précaution de faire visiter » sa malle en présence des officiers de la garnison »et des sergents, et qu'on n'y trouva que des » effets de femme , et pas un sou d'argent cômp- »tant. Mouret, après avoir quitté la ferme du B château dlf', et avoir repris sa femme, est
' Cette ferme consistait dans le droit exclusif de fournir de3 comestibles aux prisonniers et militaires dans le fort , moyennant une rétribution payée par le fermier à l'adminislration du château. '
i54 MÉMOIRES
n venu chez moi sç plaindre que la fenune Bkdn, » son associée , lui avail:' enlevé son argenterie » »ses meubles, son argent comptant, étaDt.dépo- • sitaire des fonds , et l'avait laissé à la chemise.
» Cette plainte démontra évidemment que .sa » femme ne pouvait pas lui avpir enlevé 4^000 fr. » puisque c'était la Blain qui avait les fonds de » la société.
»Je souhaite que ces vérités aient le succès » que je désire ; ce que je désirerais plus ardem- »ment encore serait votre réunion avec M. le D marquis de Marignane, que je respecte infini- » ment '. •
Les dernières expressions de cette lettre se rapportent à la dure position où se trouvait Mirabeau, et à la nécessité où le mettait son procès avec sa femme, de solliciter des déclarations qui réfutassent les calomnies et l^ accusations dont on l'accablait. Le prétendu vol, de complicité avec la cantinière, en était une des plus graves; on ne peut donc s'étonner du soin qu'il n)it à la repousseré
Pour en prouver encore plus sensiblement la
> Bf ir^bean était a(or9 ep procès ( 1783 ) avec M. de Ma- Hgo^ne , cpmi^e père de madame de Aliral>eau. Ji eo sera amplement questioa daas la suite.
SUR MIRABEAU. i35
£ausseté , ÎL rendit publique une lettre que Mouret lui-inéme lui écrivit à cette époque , et dans laquelle il avoue qu'il avait été induit en erreur dans celle qu'il adressa, par de mauvais conseils , à madame la comtesse de Mirabeau , en février 1 775 , et que j'ai rapportée plfa^haut '. Je reviens à sa détention au château d'l£
Quelque mal fondées que fussent les plaintes répandues contre lui , qudique satisÊdsantes que dussent être les lettres de M. d'Alègre qui le justifiaient , l'éclat que fit l'aventure de la cantinière, les accessoires odieux dont on l'aggrafva, l'éloignement que sa femme montrait pour se rapprocher de lui^ lés craintes qu'elle inspirait à son père et au marquis dé Mirabeau , que, si une fois son tnari était libre , elle ne pourrait se soustraire à son pouvoir et serait victime de ses égarements , parurent à la famille des motifs suffisants pour solliciter le transfèrement du comte du château dlf dans une autre prison d'état.'
Il ignorait ce projet, il se croyait au contraire à la veille de recouvrer sa liberté ; il en écrivit dans ce sens à sa femme 4 car ^ quelque marque
' Voyez Réponse du comte de Mirabeau à un libelle diffamatoire intitulé: Mémoire à eoasulter et consullUlon pour madame U comtesse de BiirdBëaa , Aîii , 1 785. ;
i36 MÉMOIRES
d'indifférence qu'il en eût reçue depuis son séjour à If, il ne la croyait pas aliénée de lui au point où elle Tétait. En effet, malgré qu'elle eut refusé de se' rendre à son invitation , elle entretenait néanmoins encore une correspondance affectueuse avec lui ; mais elle persista à refuser de l'aller trouver, et répondit aux instances qu'il lui en fisdsait: « que quand elle croirait lui être » utile en retournant près de lui , elle ne le pou- » vait pas ; que d'ailleurs le peu de durée de sa » détention ne valait pas désormais la* peine de »Csdre deux cents lieues; qu'enfin elle lui propo- » sait de trouver bon qu'elle entrât dans un cou- » vent à Paris plutôt que de retourner en Pro- » vence *. »
« Je ne craindrai pas d'avouer, dit à cette oc- » casion Mirabeau , que ce refus et d'autres cir- » constances ne me permirent pas de douter que 1 je ne fusse mal servi. Cette idée, jointe à la ja- »l{iusie, sans doute pardonnable, dont le germe tétait dans mon cœur , et dont mon esprit , aigri » parle malheur, étaeit plus que jamais susceptible, » me fit écrire à madame de Mirabeau une lettre » qui m'a été reprochée bien des fois depuis *. »
^ Méinoire en cassation, déjà cité.
'Datée du ohâteaii d'If , 24 noYemhre 1774*
tll ùlu\ que vous me tiriez d'ici, lui disait-il »dans cette lettre, et ma m^ifleure arme pour y » parvenir est et a toujours été votre réunion brus- » que avec moi. Quoi de plus simple que de dire » à mon père : Mon mari est depuiêfkux mois dant » la plus affreuse citadelle de FnMeé; trois moh » se seront écoulés avant que je l'aie rejoint ; et cela » est infiniment trop long pour mon cœur , peut-être » aussi trop pour j^ réputation ; ftrmettez que it j'aille adoucir son sort. Je pars demain.
» A ces raisons , qui sont satisfaisantes , conti- » nue*Mirabeau, il s'*en joint de plus fortes pour » moi, et voici mon dernier mot. Vous savez que »dans les grandes occasions je sais trouver de » la modération , et que je me dévore tout sçul ; » ainsi ne craignez rien pour votre réputation ; • je sais quu Êiut-ou vous compromettre ou me «compromettre; mais j'ai opté, et j'eJidurerai » mon sort jusqu'au l)out , quelque clibse cjû'il » puisse arriver. Je fais serment que si le jJfee- »mier janvier i^yR-vous voit à Paris, vous ne » me verrez de ma vie en même maison que.vous.>
Ces menaces ne produisirent rien sur la comtesse, et cette lettre même, ainsi que l'insinue son mari , servit dans la suite d'argument contre lui comme preuve qu'il avait cherché à diffamei^ sa femme.
i38 MÉMOIRES
Ce n'était pas sans (juelque motif que, pendant sa détention au ch&teau d'If, il croyait avoir lieu de soupçonner la conduite de celle-ci à Paris. Ce qui s'était passé précédemment entre elle et le jeune (rassaud, auquel Mirabeau fait allusion dans sa lettre,' n'y était que trop propre; mais, sans cetle raison pour ne pas se rendre aux désirs de son mari ^ ne peutK)n pas croire que la comtesse défait avmr peu de penchant à une
pareille réunion? Ne devait-elle pas hésiter à se rendre près d'un homme fougueux, et qui occupait de ses aventures toutes les sociétés de sa province ? Pour peu donc que le père de ftCrab^u témoignât d'opposition au voyage de sa belle-fille à If, on ne doit pas s'étonner qu'elle tînt peu de ccnnpte des réclamations et des plantes du prisonnier.
Çepeiftlant, comme le séjour prolongé de la cotntesséf à Paris ne s'accommodait jpas avec les intentions de sa famille; que son père, le marquis de Marignane , la redemandait; qu'il fallait qu'en se rendant en Provence elle se rapprochât de l'endroit où était son mari , ce qui pouvait donner lieu à de nouveaux incidents , le marquis de Mirabeau obtint des ordres du roi pour faire transférer son fils du château d'If dans une autre prison , sous prétexte que la première était
SUR MIRABEAU. iSg
niâkaine, qu'il s'y était passé diss choses désagréables,' et que le jeune homme avait encore besoin de correction; mais , dans la réalité , afin de l'éloigner de la Provence et le mettre sous l'autorité d'un gouvern^u* moins disposé en sa faveur que M. d'Alègiie. H parsdt aussi que l'aventure dé la cantinière et la réception que madame de Cabris fit à Grasse à cette femme , entrèrent dans les motife secrets de ce chsmgement, et que le marquîs s'en prévalut auprès du ministre. Enfin une lettre de cachet fut délivrée, le 20 mai 1 775 , pour transférer le comte dé Mirabeau du château dif au fort de Joux, près Pontârlier, en Franche-Gomté , non loin des firontières de la Suisse.
« La nouvelle de ce transfèrement , dit Mira- »beau dans son mémoire à son père, me jeta »dans une inconcevable perplexité; je ne savais iquel parti prendre. M. Veyrier*, chargé dé me «conduire, me demanda ma parole de ne point 9 me sauver; Je lui répondis que les prisonniers ode guerre donnaient des paroles, mais que je » n'avais jamais ouï dire qu'on en exigeât des pri-
' Garde de la preyôté ; ces gardes étaient souvent içmployés à coaduire les prisonniers d'une certaine consîdé-. ration arrêtés CQ yertii d'oitlres du roi.
'i4o MÉMOIRES
» sonniers d'état Cette réponse l'embarrassa sans » doute. On lui avait recommandé dfe me cacher
• l'endroit où je devais aller; j'en étais instruit «d'ailleurs, mais je voulais en être sûr, et voir » les ordres du roi ; il. me les montra.
»Je sus- donc que j'allais être relégué parmi
• les ours du mont Jura, et que je serais com- » mandé par un homme que je ne connaissais pas. tt Le voisinage de la Suisse me parut le motif du «choix que Ton fisdsait de ce lieu'. Je n^aperçus » devant moi qu'un abimè sans fond. Mon père » m'avait mandé qu'il ne m'envoyait dans ce nou- » veau château que pour améliorer mon sort ; mais » quelle manière de l'améliorer que de me tirer »d'un pays où j'avais des amis, pour m'envoyer »au milieu des frimas et des fieiges! de m'ôter » un commandant qui me traitait en frère , pour »me livrer à un inconnu! Je me raidis contre »ma répugnance et mes pressentiments; je sui- »vis paisiblement mon conducteur, qui n'avait » aucune escorte ; jfe portais des pistolets , et il » n'en avait point. Je traversai ainsi le royaume.
' Aliri^eau , comme il le dit ailleurs ^ veut reprocher ici à son père qu'il De l'avait placé si près d'une frontière qu'afin de lui faciliter d'autaqt les moyens de s'évader et se donner un nouveau tort qui le perdît tout-à-fait et l'exilât de France , en passant dans Têtranger.
SUR MIRJLBEAU. ' i4t
» Mon père a su le compte qui a été rendu de j»ma conduite: j'étais résolu de le tenter encore » par ma résignation. »
Mirabeau arriva le 25 août 1776 à Pontarlier, voisin du château de Joux ; il en donna sur-lechanap avis à madame de Cabris à Grasse, qui avait toute sa confiance , et qui conservait pour lui ce tendre attachement qui a fait soupçonner une plus intime passion. Peu heureuse dans son ménage , séparée bientôt de son mari, qui lui fut enlevé par ordre du roi , cette jeune femme avait de commun avec son frère le goût de l'indépendance , delà dépense et des voluptés^ également contrarié chez l'un et l'autre.
J'ai déjà parlé de la haine que lui portait le marquis et des persécutions qu'il lui suscitait- Ces liaisons du frère et de la iiôeur n'en étaient pas le moindre prétexte ; il est donc nécessaire que je m'arrête encore ici à en parler, d'autant plus que nous verrons madame de Cabris reparaître sur la scène dans les événemei^ii qui arriveront à Mirabeau pendant sa nouvelle captivité. J'anticipe sur les événements pour présenter de suite ce qui regarde cette dame.
Ce ne fut que plus de cinq ans après l'époque où nous sommes qu'elle prit la résolution de repousser les insinuations dirigées. contre elle par
i4a MÉMOIRES
son père; die le fit dan» un mémoire qu'elle adressa aux ministres du roi en 1 780 '.
<r J'apprends , dit-elle , que des bruits sourds » ont accusé le comte de Mirabeau d'avoir écrit » une lettre dans laquelle il annonce avoir vécu 1 criminellemait avec moi; que cette lettre est » entre les mains de madame de RufiEey "* ; que le » marquis de Mirabeau en a donné communica- »tion aux ministres du roi. Il est certain que ' » mon père a annoncé cette lettre et en a affirmé » l'existence; cependant le comte de Mirabeau » lui-même , dans une lettre écrite de Holtande » à sa mère, en novembre 1 776 , dément ce bruit » et la lettre qui y a donné lieu. »
Ce n'était pas seulement à l'intimité qui régnait entre le frère et la sœur qu'était due Fanimosité du marquis aontre celle-ci , c'était encore à l'intérêt que la jeune femme n'avait cessé de montrer pour madame de Mirabeau sa mère, avec laquelle le marquis était en guerre ouverte et en procès depuis dix ans.
Une autre accusation contre madame de Ca-
^ Mémoire inédit ^ adressé aux ministres de sa majesté par madame la marquise de Cabris^ pour sa justification^
"" Alère de Sophie, marquise de Alonnier.
hpit^^et celle-ci était fondée, consistait à avoit coopéré à l'évasion de madame de Monnier, d'avoir favorisé la passion de son frère vis-à-vis de cette,' dame, et^e s'être entendue avec eux pour conibiner leur faite et cacher le lieu de leur retraite.
Mais ce grief n'était pas Celui qui lui tenait, connue de raison, le plus à cœur, c'était surtout des liaisons avec son frère qu'elle voulait se disculper \ aussi , dana le mémoire indiqué , s^attache^ t-elle à expliquer comment son père a pu anployer un aussi odieux mo^^ contre elle: c'est dans sa haine pour sa fexpme et sa famille qu'elle le trouve. Voici comme elle s'en explique aux ministres du roi:
^ Le déni formel qu'a donné le comte de Min rabeau à la lettre où , suivant mon père , il m'ac^ «cusait d'un commerce criminel avec lui, suffit » pour juger si la seule pid)licité que le marquis
• a donnée à cet^e lettre calomnieuse , et dont il » a calculé les effets , est de nature à fixer l'opi- » mon des ministres du roi à cet égard.
9 J'ai l'honneur de les assurer que, dans l'exposé
• des plaintes qui a été pré3enté contre moi, » MM. le bailli et le marquis cle ]y{ii^^jDteau xie peu* 9 ve^t avoir fourni la preuve réelle d'aucun tort » qui mérite les traitements que j'éprouve; façon*
i44 MÉMOIRES
9 science de ma conduite et la connaissanée du n caractère de mon père m'autorisent encore à «affirmer que les plaintes portées contre moi » sont toutes présentées avec une adresse dont » depuis long-temps M. de Mirabeau s'est fait un » principe , mais dont les ministres de sa majesté » sauront se défier, et prévenir ainsi la ruine et le » déshonneur d'une famille entière^ »
Ces réclamations de madame de Cabris contre les procédés durs et haineux du marquis son père n'eurent aucun effet ; la protection , la faveur, l'emportèrent, et, coupable ou non, la mort seule put terminer ces procès depuis long-temps entamés, et où elle éprouva des traitements que la plus sévère justice désavouerait.
Il lui aurait été au surplus très difficile de se justifier entièrement d'avoir participé à l'évasion de la marquise de Monnier et aux intrigues qui la précédèrent. EUe seconda les deux amants de tout son pouvoir> ce qui n'empêcha pas Mirabeau de la traiter dans la suite de messaline, de femme à tempérament , et de la peindre sous les couleurs lea plus odieuses ; ingratitude honteuse
' Il n'est pas dans la nature du sujet que je traite de faire connaître les motifs de plaintes de madame de Cabris; je dirai seulement qu*à Tépoque où elle parlait ainsi elle essuyait une dure persécution.
de s||Bart, lui qui reçut de cette sœiir les preuves du'pl^s tendre dévouement pendant les derniers mois de son séjour à Pdntarlier, et qui sans elle eût succombé datis son projet de s'assurer de sa nouvelle conquête. Mais , avant d'entrer dans ces détails 5 qui tiennent une place si étendue dans la vie de. Mirabeau, je dois faire connaître sa situation dans la prison où son père venait de le reléguer.
J'emprunterai de lui-même la peinture qrfil en fait, '
. « Les premiers temps de mon séjour à Joux ' » furent assez paisibles; Mi de Saiht-Mauris *, qui »est le plus Êiux des hommes, se déguisait bien, » et n'avait aucun intérêt à fae vexer ; mais il y » avait dé grandes dispositions , car à la plus dé- » goûtante vanité il réunit une malignité viru- » lente.
»Le séjour de Joux ne serait pas habitable » sans ^.le voisinage de Poutarlier ; c'é^t un véri- » table nid de hiboux , égayé par quelques in- » valides. Il était assez naturel que je désirasse » aller à la ville pour y voir des mitEiàîns ; cela «m'avait été formellement promis ; mais M* de
' Il y arriva le a5 mai 1776.
^ C'était le eommandant de la place et gouterneur de la ville de Pontarlier.
i46 MÉMOIRES
Sfônt^ Màmis avait ses lisons pour in^él|j^er de iPotatla(licl^^ "et Yoid ces raisons :
» D'abord jl était le bel eisprit f enomnié, et il tie se tondait pas d'y introduire un autre iiomnie qui eût le aéns commun. Cette ctrconstatnce 'était bien >fiwc4e ; eh bien , cependant on ne sai^ait croire de qud poids «Ifte était sur hù : mais ce n'est rien «n icomparaison de ce qui suit.
>M. le marquis de Monnier , depuis la suppression de la chambre des comptes de Dole , s'était retiré à Pontarlier avec la jeune femme qu'il avait ^épousée pour se venger de sa fille ^ mafiée malgré lui à M. de Valdahon par arrêt »^du:parlemem de Besançon K M. deSaint-Maïuîs
' H. le marquis de AloDoier, ancien premier {président de la cbatnbre des comptes de Dôle, ayait épousé en secondes noces 9 à l'âge de plus de soixante ans, made* moiselle Sophie Ruffey, jeune personne d'un rare mérite et retidàr^Uableipâr sa beauté. Fâché d'aroir'été forcé de donner<8a fille uniqiie,(issue de «on premier mariage, à M. de Yaldahon^ il espérait, par la naissance^d'un edfont de son second mariage, tron^per l'avidité de '8on;gendre et de sa fille: c'était ce que craignaient l'un et l'autre; aussi toute liaison avec la jeune femme qiii aurait pu amener tlin i^àtiltât positif leur fnspîraît-ellé une grande frayeur. Telle fut la cause principale de l'acharnement que la'famiUe deS'Yaldahon fit paraître contre Mirabeau, eomme la suite le fera voir.
» i|y^ assuré m^d^une de Monnier qu'il était fort »aiiipureux d'elle; qu'il lui convenait d'autant » mieux qu'étant ami de M. de Monnier, sa répu- » tation et son repos domestique n'auraient point » à sojuiîfrir de ses empressements : telles furent »les expressions honnêtes et délicates de sa dé- » claratipn. Madame de Mbnnîei^; qui a infiniment » plus d'esprit et d'honneur qu'il n'en faut pour » perS|i£ler des mjilliers de Saint-Mauris , l'assura » qu'il était'indigne d'un;h6nnéte homme de re- 9 garder ^a confiance d'mi ami comme une facilité » et i^n attrait de plus pour le tromper , et que «cette façon de penser, seule, lui inspirerait de l'horreur pour celiui qui en était capable , fut-il à ses yeux le plus beau des hommes , ce que ]Vf . de Saint-KIÇauris n'était pas , car il n'est jamais si difforme que lorsqu'il s'attendrit. Il est aisé tje croire que, de telles douceurs fréquemment répétées ej continuellement soutenues blessèrent w^ ampur-propre ; il en vint à honorer madame de Monnier de sa haine, et elle la supporta niieux que sa tendresse. Mais la haine des méchants n'est jamais stérile. Je n'avais guèi%que vingt à vingt-cinq ans moins que M. de;Saint-Mauris, et si j'étais presque aussi laid ;i que \\d , j'étais du moins plus honnête homme. » Il craignit que je ne fusse heureux : voilà le pre-
i48 MÉMOIRES
Dinier. motif de ses refus à mon égard, quel- »que explication qu'il leur ait donnée; car enfin »je pouvais supporter le tumulte de Pontarlier, » qui n'est qu'un grand village. Il m'en éloigna » donc très despotiquement , et j'y souscrivis.
• Les fêtes du sacre arrivèrent "; M. de Saint- » Mauris jouait un grand rôle dans la banlieue ; » il me voulut pour témoin de sa gloire, et je dus » à sa vanité la permission d'aller à Pontarlier. Je » fus accueilli avec toutes sortes de bontés dans la » maison de madame de Monnier ; c'était la seule » du pays où je pusse décemment me lier , et ». c'était la seule d'où M. de Saint-Mauris voulût » m'écarter. ,11 partit enfin , et fit une longue ab- • sence. »
Après cet exposé de sa situation, Mirabeau cherché dans ce mémoire, adressé à son père , à s'excuser de la conduite qu'il tint alor^ tant visà-vis madame de Monnier que de son mari ; il faut encore l'entendre; ce qu'on lira dans la suite montrera jusqju'où il a pu altérer les faits ou au moins les présenter sous un jour favorable à sa justification. éh' ' '
' Le sacre de Louis XVI, 1 1 juin 1770. Les fêtes données ù cette occasion à Pontarlier eurent lieu dans le mois de juillet suivant.
^ Jè'ne puis croire, dit-il', qu'il me faille ni'exn cuser d'avoir aimé ce qui est aimable ; quel «homme voit -on se montrer sévère pour une n passion qui , plus ou. moins énergique, est celle »de tous les humains? Je dois le dire cependant, » je me craignais moi-même dès la première éroo-
• tion; j'étais très malheiu*eux,jet le malheur dou* » ble la sensibilité. On me téfnoignait de l'intérêt, «on développait tous les charmés qui peuvent » me séduire fortement , ceux d'une âme géné- » reuse et d'un esprit agréable. Eh ! quel conso- »lateur plus délicieux que l'amour! Jusque là je » n'avais connu qu'un commerce de galanterie, »qui n'est point l'aifaoUr, qui n'est ♦que le men-
• songe de Fàmôur: oh! la froide passion, après ;» celle qui commençait à m'embraser ! J'ai les déï>fauts et les qualités de mon tempérament; s'il 1) meTcnd excessivement vif et même fougueux^: il «forme le cœtir de feu qui alimenté mon excès- » sive tendresse. Ce n'était plus une forte invita-
• tion de la nature, fondée sur les délices atta-
• chées aux plaisirs des sens, qui m'entraînait, » ce n'était pas même le désir de plaire à un juge » d'un goût exquis qui m'excitait ; je sentais trop «pour avoir de l'amour-propre. La convenance,
• la conformité des goûts, le besoin d'une so-r
• ciété intime, d'une confidente que l'on maîtrise
i5o MÉMOIRES
presque toujours plus qu'on n'en est maîtrisé, n'entraient presque pas^ns mes vues: déplus puissants attraits avaient ému mon cœur; j'avais trouvé une femme qui , bien différente de moi, a toutes les vertus de son tempérament et aucun de ses dé&uts '. Elle^est douce ^ et n'est ni timide ni nonchalante, comme tous les na* turels doux; elle est sensible, et n'est point faible; elle est bienfaisante, et sa bien£adsance n'exdut ni le discernement ni la fermeté. H^as!
toutes ses vertus sont à elle , toutes ses iautes sont à moi... Je la trouvai cette femme adorable et tout aimante , et elle réunit les rayons épars de ma brûlante sensibilité. Je la trouvai , et mon coeur, impérieusement entraîné , fut fixé pour jamais; Mille femmes sont plus jolies qu'elle, mille plus brillantes , quoique aucune n'ait plus d'esprit; mais elle est timide, et si réservée qu'il faut la conn^tre pour deviner la moitié des trésors qu'elle recèle. Je l'observai dans toutes les circonstances; je l'étudiai ^rofondé- » ment ; je m'arrêtai à cette contemplation déli-
' Ces expreissioDs paraîtront très Impropres quand on aura lu ce qui suit : la malheureuse marquise de Monnîer h*avaît point de vtrtus de tempérament , elle n'avait qu'un cœur aîiiiaiit, uàe âme confiante et généreuse, et tout le déVoueoÉejÉt d*uli aussi beau earactère.
SUR MIRAR*AU. i5i
» ciei^e ;, je sus ce qu'était çpn êm^ 9 cettQ âme
• formée des mains de la natm^ daiis un ino.
» ment de munificence Si c'est un crime de n'a- » voir pu résister à une ^i^u^ticoii sjj puissapte , » ce ne fut pas le crime de ma Volonté. T^yisa- » geai d'abord avf c effroi lé^trouble qui feripen- » tait dans mop sdin j je tentai de iKve faire une » égide de mes devoirs. Insensé que j'étais ! com* » mand^t«on à une telle pas$ion? Ënfiq je t^j^tai , » je vous demandai madame de Mirabeau; je sen- »tais que ce frein m'était nécessaire, pairo^que de respect hmpain m'^i^rait peut-être ret^u; «assurément, du çaoins, m$|dame 4^ Momiier » n'eût pas troublé le r^pgis d\ine épouse, et, bien » différente de ces femmes qui , n'aim^^^t aucun » homme , spnt le^ rivales de tout leur sexe , elle » u'eût jamais partagé avec qui que ce fût un «amant. Faut-il tout dire? oui, dussé-je m'aocu- » ser, ce fut elle qui , conservant plus longrteinps » sa raison, voulut élever i^ne barrière entrai nous; »çe ht elle qui pls^da sa çguse, qui mç dit que » je devais ipdulge^ce et tendre^ à mon épouse, »que chacun avait des torts, que chacun devait
• se rapprocher, qu'elle aurait de ses iliains le » don de mon cœur , et ser^t qot^e plus tendre »amie. Femme apgélique, j'ai nf^l siaiyi vo§ \0r » ÇQWS, et vou^ n'avpx p?|5 a^ez craint je d^g^r.
i52 MÉMOIRES
» Mon père , vous me refusâtes celle qui portait »inon nom; je cédai à l'amour, je lui cédai même » avec joie; vos refus, je l'avoue, me causèrent
• une satisfaction secrète: l'amour est un si dan- » gereux sophiste !
» Jusque là , cependiant , je ne faisais aucun mal; «j'avais acquis bien chèrement, je vous assure, »le droit de disposer de mon cœur.
• Sans doute madame de Monnier devait de la » reconnaissance à l'houime dont elle partageait » le nom . et la fortune ; mais on peut propor- » tionner. la reconnaissance au bienfait. <Ju'elle » procurât à M. de Monnier une vieillesse douce et
• sereine, qu'elle soignât sa santé, qu'elle l'aidât » dans l'administration de ses affaires , n'était-elle » pas acquittée envers lui ? Quelles prétentions ,'
• quel droit pouvait-il avoir sur des jouissances » dans tous les temps hors de sa portée? Si l'amour-' i) propre en lui , comme en presque tous les autres
• hommes , avait' survécu aux sens , on pouvait «ménager son. orgueil sans être victime de sa «tyrannie*. Voilà ce que je me dis alors j voilà
* La p^psion ayeugle Mirabeau. Rien ue prouve que le marquis de Monnier fût tjran. Mirabeau insinue même en plus d'un endroit qu'il était très indulgent , et qu'il n'aurait pas été fâché d'avoir un enfant de sa femme , dûtii venir de Vopéraàon du Saint-Esprit. Mais de l'éclat et
SUR MIRABEAU. i53
» ce que l'irrésistible voix de Tamour persuada «pour moi. Sans doute ce ne sont pas là les » principes d'un càsiiiste, mais, sans doute aussi, » ils rie sont pas contraires à la morale; j'aimai » donc, et je fus aimé sans remords. »
Simple narrateur de la vie et des opinions de Mirabeau , j'ai dû rapporter les sophismes qu'il emploie ici pour se justifier; il eût été plus généreux à lui de passer condamnation sur le tort qu'il eut envers M. de Monnier dans cette occasion. Il fit naître , entretint et développa une passion funeste dans l'âme d'une femme qui n'était pas la sienne. Quelque usage qu'en fît ou n'en fît pas M. de Moftnier , elle n'était pas moins dans sa possession exclusive; elle avait peut-être été forcée par sa famille à s'y engager, mais enfin elle ne s'appartenait plus, et la mort seule de son mairi pouvait la rendre à la liberté d'un choix.
Avec le raisonnement de Mirabeau, rien ne serait saint, rien ne Serait sacré parmi les hom-
mes; il suffirait d'appliquer ce qu'il dit ici à tous les engagements qui les lient et garantissent la bonne foi-contre les intrigues et les égarements des passions. Le droit de possession ne résulte
des transports pour un autre homme devaient, ù bon droit 9 lui déplaire et l'irriter.
t&4 MÉMOIRES
pas de remploi qu'on hit de Tobjet possédé, mais du titre siu* lequel il est fondé, tant que le possesseur ne dénature pas le service auquel il est destiné par ce titre; méconnaître ou iriokr un pareil prindpe est toujoiu:s un délit y qu^ue douceur qu'on ait trouvée à le commettre, de quelque séduction entraînante qu'on ireuille s'excuser.
Mirabeau, qui avait l'esprit très juste , ne pouvait donner les raisons qu'il apporte quiç pour ce qu'elles valent ; il n'aurait osé engager u:pe discussion sérieuse sur un semblable point ; et nous verrons, dans son procès en réclamation de sa femme, qu'il y a professé , sur les engagements du mariage , des sentiments bien différents de ceux qu'il établit ici.
Il ne fut pas difficile à M. de Saint*Mauris, luimême épris de la jeune marquise , de s'apercecevoir de l'intelligence établie entre les deux amants. Durant les fêtes du sacre', M. et madame de Monnier restèrent dans leiu^s terres. Pendant tout ce temps Mirabeau ne put la voir à Pontarlier ; mais son empressement soufifrait trop de cette absence, il se rendit auprès d'elle et alla plusieurs fois la trouver au château de Montpe-
* 1 5 juillet 1775.
SUR MIRABEAU. i55
lat , où elle était avec son mari. Ces (démarches furent connues de M. de Saint-^Mauris.
Tout prouve que, malgré rentraîneraent de la passion qui la subjuguait , la tendre Sophie n'eut à se reprocher, jusqu'à son retour à Pàntarlier , que d'indiscrets rendez^vous., où^out se passait en épanchefnents encore contraints , à la vérité , mais qui présageaient les transports que bientôt ils firent nadlre. Us étaient favorisée par le séjour de M. de Monhiar à Pontârlier ; les visites furent plus fréquentes , les assiduités plus apparentes , les démonstrations plus vives ^ plue exposées aux r^;ards du mondé. Le public s'en aperçut, et le rival du comte en profita pour répandre et accré^ diter tous les braits qui pouvaient contrarier une liaison qui causait son tourment.
Cependant la passion de Sophie fiadsait chaque jour de nouveaux progrès. Il est aisé de remarquer dans ce qu'elle dit elle-même ce feu qui dévorait la reine de Carthage , et dont le chantre de l'Enéide nous a d bien peint les suites funestes. S'il fallait s'en rapporter à Mirab^u lui-même, elle aurait néanmoins opposé une insurmontable résistance à sa pâssïon pendant tout l'au* tomné de 1775, c'est-à-dire a{M*ès son retour de Montpelat Une note qu'il a laissée prouve que ce »t ftn qu'au commencement de décembre de
i56 MÉMOIRJES
cette année, six mois après la première entrevue^ qu'il triompha de Sophie etTenchaîna à son sort par l'abandon qu'elle lui fit de sa personne et de son repos.
M. de Saint-Mauris ne tarda pas à s'en apercevoir, t Ses regards courroucés, dit Mirabeau, • m'annoncèrent son ressentiment, et bientôt » après ses épigrammes s'exhalèreilt. Je le ména- » geai avec plus de soin que je n'en att^culais de » mon caractère incapable de déguisen&Ât; mais 1 on n'apaise pas la vanité blessée. »
Ce rival chercha à provoquer contre Mirabeau et Sophie la rumeur des sociétés de la viUe; et l'on sait assez à quel point , dans celles des provinces, cette contagion fait de pr(^rès en peu de -temps. Le zèle des prêtres et dés écrivains 'de lettres aiionymes s'en iftél'a , sans obtenir cependant un grand succès ; mais bientôt un incident particulier vint offrir une nouvelle ressQurce à la haine de M. de Saint-Mauris, et lui donner le moyen , en compromettant Mirabeau avec l'autorité ^ de le forcer à quitter Pontarlier. ! ^
Le comte ne recevait qu'une pension de i ,200 fr. de son pèFe pour ses dépenses personnelles et sa nourriture. Il avait été convenu que , vu la modicité de cette somme , on lui en compterait une pour les avances de vêtements qu'il avait faites
en arrivant au fort de Joux. Son père ne lui tenait point parole; il fallait donc qu'il recourut à quelque expédient pour se procurer les fonds dont il avait le plus grand besoin» Un travail sur • les salines de la Franche-Comté lui avait été demandé par M. de Saint-Mauris lui-niême. Mirabeau avait fait des courses dans la province pour se mettre à portiée de bien traiter son sujet. Ces déplacements avaient entraîné des dépenses , il en avait fait d'autres pour se vêtir; de là des dettes .criardes qu'il fallait apaiser. Il enaprunta i,5oo francs d'un négociant, et en fit son billet. Ce billet tomba entre les mains de M^ de Saint- Mauris, qui lui en fit un crime, par la raison qu'étant dans les liens d'un ordre duroiiLne pouvait contracter un tel engagenjent. Il traita cette action d'escroquerie, ajoutant que le créancier perdrait cette somme , puisque Mirabeau n'avait pas de quoi la rembourser, que sa famille ne voudrait pas s'en charger , et qu'enfin lui , gouverneur , en serait blâmé , puisqu'il répondait de sa conduite.
Ce procédé parut fort dur à Mirabeau ; mais il n'était pas sans quelque justice, puisque c'était une maxime reçue qu'un prisqni^er d'état n'était pas maître de sa personne, et ne pouvait cour tracter aucun- engagement. Cependant Mirabeau,
i58 MÉM0IRË3
dans le lécit q\i'il fait de 'cet événemeot, croit pouvoir 3'excuser en disant qu'il avait l'intention et le moyen de satisfaire sesxréauciers, et qu'ainsi la laute étant dans la forme jet non au fond , il ne voyait qu'une méchanceté dans les mesures de M. de Saint-Mauris pour le resserrer plus étroitement et r^mpecher de se li'endre à la ville.
« Ce billet, dit-il, tombé entre les mains de » M. fde Saint-Mauris , lui fournit l'occasion >d'une » persécution ardente ; c'était une méchanceté qui » n'ai/faiit point «de nom , car il n'était question que »de 4,5oo francs, et on me les avait offerts d'un
• manuscrit qui dans peu de mois devait voir le i jovir si je n'avais ^pas^u d'autre ressource^*
iA la vérité mon engagement avait été icon- » tracté icn Suisse, imais c'est de l'aveu ide M. de » Saint-iMauris que i'y avais voyagé; nlmporte, » U en écrivit à mon père sans me dire un mot. « Je sus par qu^u'un qui voyait toutes ses let- » très, et qui était dépositaire deses secrets , qu'il
• n'en attendait que la réponse pour me consi-
• gner au château. J'allai droit à liu , non que je » l'respérasse ramener , je le connaissais trop bien,
« C'est de VEs^cd sur le despotisme qu'il entend parler; il en sera question plus loin ; il le vendit en effet à des libraires de 'Neufil^hâtel lors de sa iuite en Hollande avec madame de llonaier.
SUR MIRABEAU. . i5^
9 mais je comptais le mettre dans son tort, et le vconltraiitdre àjécrire à mon père la vérité. M. de i»:Saint-Maurîs>fat surpris de-voir sa mine éventée;
mais il se renik bientôt, et feignit le ressenti- B ment 3e pins viblent d'un procédé inouï ,disaitjp fi, qui le compromettait essentiellement. Ce pré- • » texte grossier n^avait pas la moindre vraisem- » blance. Le billet n'était pointa son échéance; on
1 ne refusait pas de le payer ; le ministre n'avait «reçu aucune plainte , tous mes voyages ^avaient » été autorisés. La sotte exagération de M. de » Saint-Mauris ne m'en imposait pa^ , je le rédui- »5is Êicilement à l'absup^; mais un liomme qui » a l'atrtorhé en main .a raison quand il veut , » ilin'a qu'à s'obstiner daps son opinion.
» Au reste, continue Mirabeau, M. de Saint- » Mauris ne put se contenir assez 'pour dissimu- » 1er le véritable sujet de son sqiimosité ; et l'inso- » lenee ^de ses proposrendit cette explication fort • orageuse. U médit que ma conduite était détes- » tdble , que mes amouFS scandalisaient tout Pon- »4sarlier, qu'une coquette telle que madame de niMonnier me perdrait infailliblement.
«Je n'entendis 'pas de i sang-froid outrager ce ^1 que j'aimais. Je répondis à M. de Saint-Mauris ♦que madame 'de Monhier m'avait aucun rap- <port à l'aifaire dotit il était question; qu'elle
i6o , MÉMOIRES
» était fort au-dessus de tous ses caquets , ou in-'
• décents. ou calomnieux, que ceux qui décla^
• inaient le plus fortement contre ell&, et ameu- »taient les autres, étaient trop -intéressés à s'en » plaindre pour que leur témoignage fût de quel-
• que valeur; que le roi, en lui confiant ma garde, » ne lui avait donné aucune inspection sur ce
• qu'il lui plaisait d'appeler mes amours.
• M. de Saînt-Mauris repartit avec emporte- » ment; je sentis mon sang bouillonner ; mais cet » homme avait l'autorité du roi , et cet homme
• était plus que sexagénaire; je ni'enfuis donc
• avec précipitation , et , revenu chez moi, je son- » dai l'abîme au bord duquel j'étais enfin arrivé.»
Mirabeau vit bien , après une pareille explication , qu'il lui serait impossible de voir madame de Monnier tant qu'il serait sous la verge d'un tel maître; qu'au premier moment il le renfermerait étroitement au château, et qu'il pouvait donner un si grand éclat aux causes de leur différent que la rumeur n'en fût plus supportable à celle qu'il aimait. L'idée de s'éloigner se présenta donc naturellement à sa pensée , mais il ne pouvait s'y résoudre sans qu'elle partageât le même sort. Il lui fit part de sa résolution , elle l'adopta. Elle était déjà trop perdue d'amour pour ne pas aspirer au moment de pouvoir s'y livrer en li-
SUR MJRABEAU. i6i
berté j l'éloignement lui présentait cette séduisante perspective; Mirabeau n*eut qu'à parler, elle lui promit de le suivre partout. *
Ce projet d'évasion ofirait néanmoins d'assez grandes difficultés à vaincre; mille chances} cp]|traires pouvaient le faire avorter. Madame de Monnier tenait le premier rang dans la ville , elle était femme de condition: c'en était plus qu'il ne fallait pour que tous les yeux fussent 'ouverts sur sa conduite; ses démarchés étaient observées; on connaissait ses liaisons avec Mirabeau ; tout lui commandait une réserve qui gênait beaucoup les préparatifs d'un départ clandestin.
.Pendant le cours de ces agitaticHis , Mirabeau entretenait une correspondance intime avec madame de Cabris, la seule personne à qui il crût pouvoir ouvrir son cœur et en confier les secrets. Elle était à Grasse, et déjà, cpmme je l'ai dit, engagée dans une carrière de peines et d'égarements qui ont fait le malheur de sa vie. Dans une lettre du 25 décembre 1 776, il lui fait part de ses inclinations pour madame de Monnier; il lui en parle comme d'une peï^onne accomplie , mais sans la nommer, quoique déjà elle fit entièrement sa conquête'. Dans uneautre. lettre des premiers
» Dans une noie chronologique que Mirabeau a laissée I. 11
i62 MÉMQJRES
jolirs de l'année suivante , il instruit cette sœur que , fatigué des mauvais traitements de M. de Saint-Mauris , des obstacles qu'il oppose à ses amours, il a pris la résolution de s'évader, dans l'espérance et le dessein de se retirer*avec Serbie dans l'étranger '.
S'il fallait s'en rapporter à l'exposé qu'en fait Je comte dans le mémoire à son père, il ne se détermina à cette démarcbe périlleuse qu'après de nouvelles instances auprès de sa femme pour qu'elle vînt le rejoindre; il aurait voulu éloigner encore le danger qui le menaçait ; mffls qui croira jamais qu'aux termes où il en était avec Sophie il y eût la moindre sincérité dans cette tmuydile tentative auprès de sa femme : certain qu'eHe ne réussirait pas mieux que la première , iï était bren aise d'en a*foir l'excuse auprès des autres, de lui, et de sa maUieureuse amante. "*
de ses amours avec Sophie, on lit: « 1 5 décembre i^^5. » Je fus heureux. »
' Mémoire justificatif, présenté aux ministres du roi par madame la marquise de Cabris, 1780.
L*éyasion commença définitivement dans la nuit du 24
au 25 mai i7;r6 ; Sophie ne partit de Pontarlicr que le 29,
etnfe rejoignit le comte qu'aux Verrières, village de Suisse,
dans rétat de Neufchâtel, à peu de distance des frontières
de France. .
SUR MIRABEAU. i63
t C^t ici r^oque de la pli|)s grande faute dç •» ma vie , dit-il çn parlant de cette évasion; faute »que je ne prétends pas a£ffliblir, mais dont je » veux développer la cause et les motifs. Avant »deia commettre, je nie livrai le plus terrible » combat ; jamais personne , pas même celle qui
• lit dans mon cœur comme moi , n'a su la dé- •• marche que je fij alors : j'écrivis à madame de » Mirabeau la lettre la plus forte', la plus près- » santé, lu plus étincelante de l'éloquence du » montent, 'polir l'engager à s'associer à mon » sort, comme toutes les lois divines et humai-
• nés le lui ordonnaient. Té lui offris de nous
• retirer! en Suisse, ou nous vivrions JÏe. nôtre
• revenu', et même sans secours, s'il le fallait,
• parceqiie mon travail me donnait les moyens
• d'y suppléer \ Si elle y eût consenti, j'atteste » l'honneur que j'aurais rompu mes liens , eusse-
< Fauche , libraire du roi de Priissè , à l^ïeufcbâtel , lui offrait mille écus de traitement fixe, s'il, voulait ne trarailler que pour lui.
Ce traitement eût été bien médiocre quand on pense qu'il est tel ouvrage sorti de la plume de Mirabeau qui^ eût pu, à cette époque, rapporter dix fois cette somme ; mais peut-être qu'outre les trois mille francs ^ Faucbe aurait payé à Mirabeau ses écrits à part; ce n'aurait été que juste, mais rien ne le prouve.
» je dû en mourir de douleur. J'aurais oublié tout^ » excepté les liens qui m'unissaient à madame de » Mirabeau; j'aurais travaillé avec ardeur pour » les besoins de ma subsistance ; je me serais vu » sans étonnement le sti(>endié d'un libraire ; ja- » mais l'amour de la liberté et l'amitié conjugale » n'eussent remporté une plus belle victoire , et » cette victoire était possible. Peut-être ma passion » pour madame de Monnier n'était-eUe pas parvep nue au dernier degré de délire , ou dmmoins je » n'étais pas encore enchaîné par le plus sacré des » liens, celui d'une équitable reconnaissance*. «Mais cette proposition était trop élevée pour » l'âme de madame de Mirabeau; j'avais, tort de » chercher des fruits sur un arbre qui nfe portait • que des fleurs; je reçus quelques lignes où l'on » m'insinuait avec douceur que j-' étais fou,.. O » contraste trop frappant , vous m'avez perdu !
^ Ceci ne s'accorde pas ayec la note de Mirabeau rapportée plus haut. La lettre qu*il écrivit à sa femiïïe est du mois de mars 17769 et cette note fait connaître que, dès le ] 5 décembre précédent , madame de Monnier avait fait le dernier sacrifice pour hi\\ il était àônc enchmné par une 'équitable reconnaissance; à moins que ceUe expression ne s'applique^ dans sa pensée , qu'au courage , à la tendre résignation que Sophie montra à passer avec lui dan» l'étranger.
SUR MIRABEAU. i65
» d'iki côté tant de courage, de^dévouement, d'a- »mour... de l'autre...* Ss^iiie Uvrâi à ma tendresse »par lïmpuissance dé'm^ dérober. Mon aifiie, » vrainaent désespérée , était capable de tout dans » le moment, excepté de me quitter.!. Femme uni- »que entre tout^! elle s'imputait tous mes maux » tandis que j 'ourdissais tous les siens. Ah ! qu'une «telle ivresse est touchante cît contagieuse! Je «conservai ma raison mieux qu'elle, et cepen- »dant j'en conservai bien peu. Déchiré par ses » larmes et par mes regrets , bouillant d'amour et 9 d'indignation , obligé de choisir entre les plus ;» grands, maux , je préférai ceux qmviti^offirai^it j» des^ccuiipensations. Les illusions se jetèrent en » foule |ft-devant de moi. Ma passion m'égarant , «pour obéir à l'amour, je me décidai à me cacher «àPontarlier, pour rester auprès de madame de » Monnier, sans songer, sans m'arrêter aux dan- » gérs auxquels je m'exposais... • »
En effet , cette infraction alix ordres du roi , et Ton pourrait dire ce manque' de parole dont Mirabeau se rendait coupable dans ce moment, étaient faits pour attirer sur lui les plus fâcheux événements ; il était, dans le monde et dans sa fa-, mille, traité d'aventurier et d'homme sans princi-
» i5 janvier 1776.
i68 MÉMOIRES
«Monsieur et très cher père, la lettre dont » vous m'avez honoré en date du i o janvier vient » de m'être renvoyée ; et j'y vois avec la pins vive » douleur que vous semblez avoir attaché à l'opi- »nion d'un honune très'nlésestimable le ^eau »de votre réconciUatioii avec moi. 3'ai l'hon- » neur de vous adresser la lettre que je lui ai » écrite en quittant les lieux de sa doriiination. » J'ai lutté par ma patience contre le despotisme 1 des ordres qui m'ont déténu dix-huit mois dans » les prisons ; mais comme la patience ne fait rien » contre la perfidie , du moment où celle-ci m'a »été dévoilée, je n'ai pas cru devoir l'afiBronter » et me laisser tranquillement remettre dans les » fers. Je n'ai jamais eu d'obligation à Mt deSkint- » Mauris ; depuis huit mois ^ je n^ai pas mangé dix ifoîs chez lui ; ainsi je ne lui ai pas même celle »de la table > si c'est là ce que vous appelez ime n^ obligation. Personne ne me repoussait; au con- » traire : quand j^ai eu le malheur de venir sous » ses ordres , il rfa point eu ma parole, je l'ai au
• contraire très formellement assuré vingt fois,
• devant dix témoins, que je ne passerais pas l'hi-
• ver au château de Joux. Il a voulu m'y confiwner sous les plus légers prétextes; il a plus fait, » il m'a perdu dans votre esprit ; le tout parce- » que j'ai eu le malheur de déplaire à une de ses
» anciennes maîtresses n^Oât il protège l'infamie ,
9 et que j'ai été reçu avec bonté dans une maison
» respectable , où il s'était vainemept efforcé de
> séduire une fçmme hohnéte qu'il a essayé de
» déshonorer par ses propos, ne le pouvant par ses
n actions. Il se plaignait beaucoup , dans le com-
» mei^ement que j'étais ici, que je ne voyais que
» la mauvaise compagnie , que je n'ai jamais vue as-
» sûrement; mais il est vrai que la seule maison
» qu'il me permît alors 'çi'avait pas seize quartiers
» de noblesse. Quand j'^i eu la liberté dé me ré-
» pandré' davantage, il à trouvé très mauvais que
» j'allasse chez la seule "personne de ma sorte qui
» était ici. Tout cela rie serait que bizarrerie , s'il
»n'y eût pas joint une fausseté abominable , si , en
»s'efforçant de me perdre, il ne m'avait pas ten-
»d rement caressé, de sorte que sans le plus sin-
j»gulier hasard je n'aurais vu l'orage qu'en rece-
» vaut ïe coup de foudre. Il prétextera une^lettre
»de change, que je iie dois pas puisqu'elle n'est
» pas à son .échéance, que j'étais très sûr de pou-
» voir payer. Il savait fort bien , quoiqu'il vous dît
» le contraire, que je ne pouvais pas vivre ici avec
» 1 00 francs par mois ,.yoyageant, courant le pays
» pour des travaux que vous-même aviez demari-
» dés , souvent obligé d'acheter des livres , tou-
» jours de payer des copistes. Il le savait si bien,
9 qu'il avait juré qu'il mefiipait pajjier par voM&mes «livres, mes copistes et deux, habits, parceque je »ne ppuvais^pas m'habiller sur i,25o Uvios de » pension, et que j'étais venu avec' du camelot dans 3 un pays où l'on gèle 30us le.dfap: Il savait que je » m'étais servi du crédit d'un hommt à qtU j'avais » fait gagner quatre cents louis^ cl^fu'il ne me;pres- » serait point pour le paiemem^ et que j'avais » trouvé cela plus honnête que dé ven#e me^ma- 9 nuscrits. »Il savait qu'en me laissant à Pontar- > lier, où je faisais du bien et aucun mal , où je » m'occupais très utilement pour moi et ^^»eau- » coup de malheureux , et où tout le monde, exr » oepté sa mégère et ses adhérents , me recher- » chait et me montrait de la bienveillance , je ne » me lasserais.pas du triste état où vos ordres me «réduisaient, que j'attendrais en silence te retour » de vos bontés paternelles. Mais non , il a voulu » redevenir un tyran , parcequ'il est fou d'exer- » cer une autorité pour laquelle il n'est pas fait ; » et comme U a bien senti que j'échappegrais à cette » tyrannie , il a voulu s'envelopper de la peau du » renard et^'me prendre d^ns ses pièges. J'ai cru » pouvoir et devoirm'y soustraire. Je gémis enpen- » sant que votre premier mouvement va élever en- » tre mon père et mdide nouvelles barrières ; mais » je ne pouvais ni ne devais , je le répète , tendre le
9 cou au glaives Si l'on veut absolument mi
. • • » dre, il faut hien que je veuille me sauver. »
Il n^tendait rien de Êivorable pour lui de ce» letti^es, mais diles tenjiaient à kiflistifier , à«quoi il ne parvint pas. Il écrivit encore à s»a BMu#<fé Cabri^ il lui faisait de nouvelles in|tf;ancé^fK)ur qu'use secondât ses projets et ses amours ; il aurait dé^ré l'entrauiar dSans son évasion, mais s'il ne réussit pas dans, M|;dessein , si elle he le suivîtes jusqu'au terme de sa fuite ^ du nioins se .;p^êl4Hi^lle à la faciliter de tout soa pouvc^^ surtout elle le protégea tant qu'elle put cctotre l'jautorité, en le soustrayant aux recherches que l'on iSt de sa personne.
Il avait été facile à la marquise de Cabris de voi*, aux expressions pai^ohnées de son frère, qu'il n'y avait plus moyen j^^mme elle le dit elle-même, dtf le rappeler au calme, et quê, pour le préserver de plus grands malheurs , il Ëillait avoir l'air de favoriser sa passion , que c'était le seul moyen de lui faire gôût«i|uelque conseil salutaire ; elle insiste fort sur^ qé motif dans sou Mémoire aux ministres j comme ayant été le seul mobile de sa conduite envers sc^n frère, dans l'évasion de madame de Monnier.
Avec un peu de sévérité on pourrait peut-être soupçonner qu'il y entrait aussi une similitude
ilES
ûéme'quelques unes de plicables^ mais dont on ins les personnes livrées tait madame de Cabris; idit-ellè, de paraître ap- .1 égarait la tête de mon iiême de la promesse de pro- »te{^^, c sa fuite, afin de s'assurer par
» cette adresse kik. sa ccmfiance et de celle de ma- » dame de Monniet* , seul moyen d'arr^Nter les » suites d'un projet qui allait les jeter 4aiis un » abîme d'infortunes. »
Cependant, quelque grande que fât^lacoh-* fiance que madame de Cabris obtint sur l'esprit de son fi^ère , elle ne changea rien à son projet. Il était, après son évasiop du château, resté caché à Pontarlier , et presque habituellement dans la maison* même de M. de Monnier, c'est-à-dire depuis le i ij. janvier jusqu'au 28 février, qu'il se rendit à Dijon. La marquise y était aj rivée quelques jours airant , dans le dessein apparent d'y vivre dans sa famille, qui y faisait sa résidence, et de se soustraire, disait-elle, ajix. calomnies dont ses oreilles étaient continuellement offensées à Pontarlier , mais, dans la réalité, pour être plus à portée de concerter entre elle et Mirabeau les moyens de s'enfuir dans l'étranger.
M. de Saint-Mauris , qui ne savai|rien de ce qui se framait, aurait bien voulu et espérait même que cette éVàsion de ]MBrabeau et le tott où elle le mettait l'en débarrasseraien]^ et deviendraient uiyfnotif de le transféij^ dans une autre prison , car il ne doutait pas, qu'on ne le retrouvât. Il mit tous se^ afHdés en mouvement pour le chercher dans Pontarlier , et surtout dans les maisons où il savait que se tendait madame de Monnier.
« Mais , dit Mivabeaù , soit qu'il n'eût pas obtenu » ausâi fs^cilement qu'ilTespéraèt des ordres supé- » rieurs pour me chercher chez les particuliers , » soit qu'ils ne servissent pas assez piromptement » sa hs^né, il recoui;ut à une vengeance plus sûre, »qui enveloppa également* mon* amie et moi. Il • détacha près du mari quelques uns de ses émis- «saires. Un curé, entre autresVqtni avait l'àaie et » l'esprit les plus méchsmts qu'il fût jamais ,<:oti- » rut chez M. de Monnier, et lui apprit jîans préam- » bùle ce qu'il avait paru jusqu'alors vouloir igno- »rer. La confiance de M. de Monnier était telle » qu'il m'avait soigneusement attiré chez lui , et » m'offrit une retraite dans sa maison , que je n'é- »tais sûrement pas capable d'accepter dans les n termes où j'en étais avec madame de Monnier*.
' Mirabeau ment ici, sans doute par égard pour madame
» Ce fut devant les domestiques de madame de « Monnier que l'impudent délateur osa l'acculer, » et que M. de Monnier ^e rougif^int de l'acf cueillir. Ce vieiU|Lrd , qui avait eu plusieurs Sois » Tindignité de dire à sa fçrome qu'il désirait^tdemment liti fils ^ dût le Saint -Ë^rit le lui • procurer , sentit sa consdence remuer au mo- «ïnent où un prêtre l'interpella. Que fit-îl ? il ne «dit pas un mot à sa femitie*; nais il assembla 'tous ses gens, invoqua pathéfiquement leur » probité , et mit Kur maîtresse sous leu%tdtelle. 9 Madame de Monnier. sentit , comme elle le de- » vait , un tel procédé, dont l'éclat fut aussi grand » qu'il pouvait l'être ; elle demanda aussit^ à se » retirer dans sa^famiHe. »
Elle se rendit donc à Dijon, chez madame de Rufiéy,. sa mère; Mirabeau l'y avait fortement engagée. La scène que lui avait faite son mari était un excellent prétexte ; il leur serait plus facile de travailler à leur fuite dans cette ville , et ils pouvaient s'y voir avec moins de difficulté qu'à Pontarlier , depuis ce qui venait de se passer.
de MoDnier. Ses notes autographes portent: « i4 janyier » 1 776. Je me cache chez Sophie pour ne pas remonter » au château. •
. Mais^leufs liaisons. ne furent ni aussi tranquilhts ni aussi libres qu'ils se Tétaient imaginé. Malgré les gènes et. les inquiétudes de leur situation, l'ardeur de leUr passion leur faisait surmonter tous l6% obstacles. On voit par les notes qu's^ laissées Mirabeau ôue le 1 4 mars il passa la nuit avec Sophie à une maison ^ campagne où elle était avec sajnère. Le a^ire ft Mirabeau était alors à son plus )|^ut» période; il était en, quelque sortfe soutenu , exalté par ïfes difiScÀt<és mêmes qui s'opposa1ent«p'accomplissement libre de ses désirs; Une lettre; datée d^lN^pn, qu'il écrivit alors à madanie de Càbiis , fait f oir que sa tête était tellement dérangée par l'amour, qu'il invoquaîl le secours de cette jsœur, et la priait d% réunir tous ses efforts pour lui conserver madame de Monnier, qu'il craignait qu'on ne lui arrachât. Il lui renouvelle le désir qu'il a de la voir venir avec eux et de partager leur sort. V '
Elle lui avait prudemment cfépêché un de ses amis , le chevalier Mâcon , qui, de Provence, vint en poste trouva' Mïrabèslu à Dijon pour s'aboucher avec lui; il devait, suivant les instructions de madame de Cabris , chercher d'abord à le calmer et le rappeler à une conduite plus mesurée ; mais la dernière lettrre qp'elle venait
176 MEMaiRES
de recevoir lui exprimait un tel déssesgoit à la seule, idée de se séparer de Sophie , qu'elle lui répondit qu'il pouvait être certain qu'elle l'unirait à l'objet de sa passion , qu'il pouvait s'entendre avec M. Maçon sur Iqs mesures à preitdre , et qu'eue les seconderait de son côté. Elle écrivit égal^ent à Sophie , d'après la prière qu'elle luMfen avait faite , pour la tïttnquilliser et lui' donner la certitude que son firère ne ise séparerait pas d'elle , et qu'elle pouvait compter sur son zèle et son sÉaitié.
Cepenâiiitt, quelque discrétion qii'il mit dans ses démarches à Dijon , Mirabeau fut promptement découvert. Le marquis son père avait instruit la police de tout ce qui ^tait passé , et il n'était pas bien difficile à des gen# formés aux recherches de cette espèce de juger que le comte ne manquei^it pas de fréquenter au moins les lieux qu'habitait Sophie , si même il n'y était pas caché» Afrivé à Dijon le 28 février 177^, les ordres y parvinrent le 21 mars suivant de l'arrêter. . ■ '
Ils allaient être exécutés lorsque le chevalier
Mâcon alla trouver M. de Montherot , grand
prévôt de Bourgogne, avec des lettres de recommandation , afin de le prier de s^intéresser au comte* Ce magistrat avait de l'amitié poiu*
Mirabeau, il le plaignait, et blâmait hautemetnt le. despotisme inexorable de son pèi^; qpi avait gâté un caractère plein de ressources et de qualités brillantes. Le chevalier Mâc(»n en obtint que l'exécution de l'ordre serait suspendue , que 4|f . de Monthérot écrirait à M. de Malesherbes , alors dans le ministère de la maison du rpi, sur le danger de replacer le comte de Mirabeau
* dans le c];lâtea^ de Joux, situé dans le voisinage de Pontarlier", où l'on supposait que madame de Monnier "reviendrait, et encore à cause de la mésintelligence qui régnait entre le prisonnier et M. de Saint-Mauris. De nouveaux ordres ar-
* rivèrent; Mirabeau fut mis au château de Dijon, a où il lui était facile de sortir : c'était plutôt
,WSiS arrêts qu'un emprisonnement rigoureux; mais son père ne l'aurait* certainemeBpt pas laissé long-tem|is dans cet endroit^ son transfèrement dans une autre. prison u'çût pas tardé à arriver. Il profita donc de l'èspéee de* demi-liberté dont il pouvait jouir pouf accélérer sa fuite. Toutes les mesures étaient concertées et convenues avec Sophie et madame de Cabris , dont le. chevalier Mâobn était l'ami de cœur et le confident.
Afin d'ôter tout soupçon et d'être plus près du lieu où ils devaient se réunir, Sophie était I. ' . la
partie^ pour Pontarlûer dès le 23 mars, et dans Ift nuit du 24 au 26 mai suivant, Mirabeau, accompagné du chevalier Mâcon, disparut de ^Dijon et prit la route de la Suisse. Le chevaJfer alla immédiatement prévenir Sophie à Pontarlier, d'où elle devait partir pour aller retrouver Mirabeau aux Verrières, village de Suisse non loin de Pontarlier , lorsqu'il en serait temps. ' .
Après nombre d'allées, de venues , afin de dérouter les poursuites et les recherches qu'on feisait de sa personne , Mirabeau arriva à Thonon , en Savoie , où madame de Cabris vint le trouver ; ils en partirent pour Genève , bù ils restèrent quelques jours; de là il vint à Lyon, et s'y tint caché à l'aide de sa sœur de Cabris , qui y était retournée avant lui , et qui ne l'a-* bandonça pas.
On apprend p^ir la correspondance^ de cette dame que , soit dans l'intention d'arracher son frère au danger , soit par des motifs inconnus , . elle lui persuada de se rendre en Provence , où il alla, en effet , et s'y tint caché quelque temps.
Mais bientôt deux inspecteurs de police, Muron W Desbrugières , vinrent l'y chercher, et ne purent l'atteindre. Ils retournèrent à Lyon , d'où ils étaient partis et où ils savaient qu'était madarhe de Cabris, confidente de sgn frère. Ils ai-
StR MIRABEAU. 179
* lèrim| la trouver au couvent %ù elle s'étjût retirée ; ils l'alarmèrent suji* ce qu'ils appelaient Tenlèvement de tpdame de Jtfonnier qui allait s'effectuer; ils lui firent entendre qu'en ne leur «disant pas où-' le comte ^de Mirabeau était caché, elle devenait la cause des nialheurs que " <5et événement lui préparait, au lieu que, s'il était arrêté , il n'avait à réparer que le tort léger dé son évasibn du château de Dijon.
Xa manquise de Cabris se détermina pour le parti qu'elle crut le moins funeste à son ftère , et donna aux deux inspecteurs l'adresse du lieu où il était*. Us s'y rendirent promptement; mais Mirabeau, qui avait ét^ instruit de leur première appantion dans ce même lieu , avait profité de leur abs^ce pour s'eiA^ aller de nou- Veau en Savoie.
Ces divers déplacements, cette nécessité de se tenir caché tantôt ici , tantôt là , le conduisirent jusqu'au ny>is d'aoûts L'itinéraire qu'il en a laissé , et que je nqîportwai à la fin de ce livre, fait coiyiaître qu'après de longs circuits, toujours dans l'intention de dérouter les recherches, il 'était parti de I^^ues pour se rendre aux Verrières de Suisse, dans la nuit du mardi
• A Lorgnes , petite ville de Proyence. .
i8o MÉMOIRES
i3 au mercredi #4 ^^ût 1776, qu'il y an;^va en' .passant par le comté jde Nice, Turin , le grand Saint-Bernard , lé Valais. OiiAtait à sa piste , et son père nous apprend ce ()u'il lui en coûta piour le faire suivre dyis cette longue et torHieuse. traversée *. Enfin Sophie , qui était restée pendant tout ce temps à Pontarlier , en partit et se réunit à lui aux Verrièrèl, le 24 août 1776, où elle arriva entre onze heurts et minuit.
Des transports , des serments , tqiat ce que le délire d'une passion contrariée ^ et triomphante peut inspirer , leur firent oublier les dangers passés et ceux auxquels ils étaient ex^ posés. Ils restèrent dans ce lieu de délites juscpi'au 1 5 septembre , qu'ils en p*artirent pour se rendre en Hollande ; ils y arrivèrent en dix
' «J'ai payé l'année passée^ dit le marquis de Mirabeau, »aux exempts qui l'avaient manqué à Lorgues, sur mé^ » moire réglé par la police, 6,600 francs, dont j'ai quitwtance. Cette année (1777), cent louis pour son extradi- »tion de Hollande; et M. de La Vauguyon, notre ambassa^
• deur à La Haye, malgré défense de ma part 4e relever
• aucune dette, en a soldé pour 9,5o6 francs, "^ qu'il a fallu nfinaletnént que je paie : c'est donc 18,600 francs que me » coûte sa prison à Yîncennes. b Lettre au marquis de Marignane, 5 septembre 1777^ dans le Mémoire pour la comtesse de Mirabeau»
, .SUR MIRABEAU. i8i
jours , et allèsent se cacher à ''jipns^rdain , dans b maison d'un taill^mir^ sous le nom de M. et de madame de Saint-'MattbIeu '.
* J'ai cru convenable de fixer ici ces dates , par anticipation^, afin d'éclaÉrcir les fai|| jus-^ tificatifs et les^^^fÉiéons que donne Mirabeau pour excuser 1^' semblable conduite. L'aveuglem^t. l'irrésistible impuls»4|t de la passi<j|ci qm Te dominait , ne lui permirent pas d'en apprécier le scandale et les .^tes répréhensibles : aussv^ plaint-il amèrement des obstacles 'qu'il éprouva dans l'exécution de son dessein; il q^r pargne les reproches à personne, conpne s'il y |vait ici d'autre coupable que lui. On a pu le ea-lomnier»dans quelques actions de détail, dans certaines \ntentiôns ; mais cette fiiite avec une femme mariée , l'exemple d'ïnmiioralité qu'il offrait à toute une province , la honte qti'il faisait rejaillir sur une famille honorable pour satisfaire une passion désordonnée, sont de vér ritables délits, que tout l'intérêt qu'ils in^irent, lui et sa victime , ne saulfait pallier , et dont il est seul responsable aux yeux de la justice.
A côté de ce jugement sévère il est permis de joindre une considération. Quelest l^homme qui ,
^ 7 «ctobre 1778.
i82 MEMOIRES / »
organisé commejtfirabeau , vexé ,«pTité comme lui de tant de manières , sous l'influence d%he aussi puissante séduction que telle de la passion que lui avait inspirée Sophie, oserait assurer qu'à l'âge die vingt-sept mns il fut resté au bord de l'abîme sans y tomber? qu'^lieut repoussé un amour tendre , dévoué , et eût sacrifié à des cfaiiltes , qu'on akne toujours alors à se dî|^imu- Jer, le bonheur d'une semblable possessiol^S'il existe des hommes d'cine telle résolution , qûremenf ils» ne seraient pas non plus du rang de^Mirskesn pour les autres qualités de l'âme et du génie. Tout semble se compenser dans la nature , et il est juste de prendre cette raison en comp4» ici ; il ne l'est pas moins de prendre en considération les autres circonstances qui , dgns le langage de nos lois , attéiiiueraient la gravité du dé- Ht aux yeux de juges non prévenus.
Ecoutons -le parler lui-même à son père, à ce père iirité dont il ne pouvait attendre quelque bienveillance que par une peinture de sa situation : c'est de sa prison de Vincennes qu'il lui écrit.
« J'étais à Dijon' dans une conjoncture où l'on
' On a vu plus haut qu'il y arriva le a8 février 1 776, et s'en éloigna le a4 mai suivant. Il passa ce temps en Qorres-
SUR MIRABEAU. i83
» ne [içut guère faire que dee £iutes , et je convi^nâ 9 que rar^ent on n y tom^e à moins de s'y pré- ^ cipiter. En vain je ch€9*chai à raccommoder de f fausses démarches; les vagues m'emportaient ^ contre l'écueil, il fal|uts'y briser. A peine fus-je f arrivé dans cette ville ^« que madame de Ruf&y
• * ( mère de Sophie ) m'y découvrit et me fit ar- » réter en me dénonçant au grand-prevôt. Certaiigaement ce procédé fut uqc infamie. On ne dé-
'^ »vnonce point un homme, on ne l'accuse point, )»on ne le livre poin^.pour n'en être poiuf in-
g» quiété. Les Ruffey ' n'avaient pas péçie de cen- » tittide de mon amour et de mes desseins. lis » n'en firent pas moins contre i|K>i plus qu'un » honnéle homme n'oserait contre un valet qu'il » soupçonnerait de vol. C'est seulement sur Sp- »phi^, après tout, qu'ils avaient droit d'inspec- »tion: leurs persécutions, leur sévérité, n'eus^ ttsent été qu'imprudence; leur délation fut une p lâcheté et une perfidie. »
Ici Mirabjeau manque aux règles de I9 logique; il aurait repoussé avec avantage l'afgument qu'il emploie en sa faveur, si un advei^aîre en
pondance intime avec Sophie, qqi quitta Dijon le a5 mars, deox ou trois jours après que madame de Ruffey eut découyert la demeure de Mirabeau.
> Sophie avait deux frères, que fréqueiUait Mirabeau.
i84 MÉMOIRES
eût fait usage pour se justifier d'un torf'seiyblable envers lui. La passion lui £gdt illusion , et la mauvaise foi n'entre pas pour peu dans cette défense. Comment voulait -il donc qu'un • funille assaillie du bruit scandaleux de ses liaisons avec une femme mariée, dans une province, où la médisance est bien plus cjuà* Paris un fléau de tous les jours ; comment vôulait-il qu'elle s'y prît pour mettre une fin à ces bruits déshonorants ? Il était assez naturel d'en signUer la cause et l'auteur à l'autorité. C'eût été exiger aussi trop de déférence de madame de Rofiey , de la réduire à une froide indifférence ou à un silenj^e pénible sur un pareil dérèglement ; la rigueur qu'on eût fait^ peser sur Sophie seule eût été un excès d'injustice ou de faiblesse ; ses tourments , ses craintes , ses déchirements étaient déjà assez cruels, sans que sa famille y ajoutât de nouvelles persécutions. On voit , par une lettre de madame de Cabris, qu'elle était déjà inquiète sur son état et les suites de son égarement.
la p&ssion pouvait bien être aux yeux de Mirabeau une excuse suffisante de son inconduite ; mais ie public , mais \À famille , ne devaient point partager ce sentiment : ils n'étaient donp ni cruels , ni absurdes , au sens qu'il l'entend; et ^ sa justification n'est qa'un sophisme et
SUR JUIRABEAU.^ i85
Ton est. étonné qtt'il en -lit ndt usage : ornée d'un
langage sentimental, «elle plaît , elle émeut , mais
ne parle pas* à la raison^ ne convaii^ point. On
verra encore miepx dans ce qui suit à quel ^oint
il a abusé de c^svsjprfiies , qu'H maniait si bien ;
jamais plus mauvaise (^use ne fut plaidée avec
]^tus détalent etùneéloqueiice plus entraînante.
« Loin de coiicevoir aucun projet de vengeance
» contre les parents de mon amie, je ne pensai
» qu'à les servir dans sa personne. Au momeùt où
» je fîis arrêté , toutes mes idéésse tournèrent vers
» le moyen d'éviter un éclat qui pourrait achever
• de perdre madame de Monnier dans l'esprit de
«son mari. Les manières honnêtes et grandes
»du grand -prévôt', homme honoré et estimé,
< M. de Montherot; ce fut à ses soliicitations et aux recommandations bienveillantes de madame de Cabris que ce magistrat se conduisit yis-à-yis de Mirabeau ayec tant d'égards : un peu plus de sévérité de sa |^rt eût empêché l'évasion de Mirabeau. Mais il paraît que, regardant madame de MoODÎer comme en sûreté à PontsiHier , où elle était retournée , on n'aurait pas été fâché , suivant l'idée de M. de Mdiesherbes, que Mirabeau s'en. aAt dans Tétrhnger. Mais son projet était d'y emmenor Sophie 5 et les lettre^ à madame de Cabris, dont on a lu quelques extraits, le font connaître, et de plus montrfnt qu'il était' biei^' loin de vouloir'se relâcher de quelque chose dans la possession de cette femme, malgré ce qu'il dit ici à son père.
i86 MÉMOIRES
• me donnèrent l'espoir de l'engager au silence. »Je le sollicitai de prendre .les mesures pônr que 1 mon aventure fût ignorée. Il m'entendit facile- 'I ment ; car madame de Rufiey n'avait pas pu se "dispenser de motiver sa dénonciation. Il loua ■I ma délicatesse ; il concourut à mes vues; il dé-
» giiisa mon nom , donna le change à ses subat- ■
• ternes, me laissa libre sur ma parole, écrivit
■ pour moi au ministre, et alla jusqu'à lui ren- B voyer ses premiers ordres qui me ramenaient à «Joux, s'efforça d'adoucir madame de Ruffey , nqui poussait sa fille au désespoir, et se ^lorta
■ caution de l'inutilité de sa tyrannie. •
Le calme et la prétendue résignation que Mira^ beau faisait paraître cacbaient toujours le dessein secret de son évasion et de celle de madame de Monnier. Les lettres qu'il écrivît alors à sa sœur en font foi. Cependant nous allons voir qu'il n'attribue cette périlleuse détermination qu'aux procédés odieux , dit-il , qu'on tenait visà-vis de lui et de sa maîtresse. Il porte même la prévention en sa faveur si loin, qu'il semble reprocher à la famille de ne pas le laisser vivre librement en amant heureux avec Sophie. Il faut l'entendre sur ce point ; on retrouvera dans ce qu'il dit cet art Je présenter les choses à son avantage qu'il savait si bien employer : son style,
les peintures, les traits dont il l'anime, séduiseitt le lecteur, Fïntéressent pour lui; en sorte que ce n'est pas sans raison que madame de Ruffej disait dans cette affaire, en parlant de lui : «Prenez -y garde, il vous ensorcellera par ses • discours. »
La dénonciation que madame deRuffey avait portée .contre lui , si on peut appeler dénonciation l'avis qu'une mère désolée avait donné du lieu où était caché l'auteur des malheurs de sa fille , afin de l'en éloigner , avait bouleversé et alarmé celle-ci au point de l'exposer d'attenter à ses jours. Se séparer de Mirabeau lui paraissait plus cruel que mourir : elle se croyait déjà mère % et, dans cet état, elle ne pouvait attendre de consolation que de celui qui causait ses maux ; toute autre lui était odieuse et insupportable. Cependant Mirabeau, malgré le trait que lui faisait madame de Ruffey , n'aurait pas voulu rompre avec elle d'une manière choquante; il la ménageait dans ses intérêts et dans ceux: de Sophie; il voulait l'amener à des arraugem^its qui conciliassent ses amours avec les convenances et les égards pour la'réputation de madame ç|e Monnier.
' Udu lettre de madame de Cabris lait uui Sophie se urojait eneeiiitc.
igo MÉMOIRES ^
Êillait qu'jl s'éniKlât de Joux , qu'il se tint cdehé quelque part , et ijii'il ne pouvait mieux dioisir que Dijon, où Sophie poilvait venir Idans sft-famiikl^ se soustraira aux rumeurs de Pontarlier , ' voir Mirabeau et se concei;ter avec lui. On peut ajouter que, malgré le ridicule que jette Mirabeau sur les intentiolftf quil dit qu'on lui prête , il avait bient^lle, sinon dienleter^ auapins d%mmeneravec lui madame de Mbnloier V M lui facilitàiit tous les moyens dé venir le veb*oaverdans réiranger lorsqu'il^, lierait rendu. Il e$t juste pourtant de dire quQ Mirabeau n'était point libre daiis le chpix de ses déterminations ; s'^igner et laisser Sophie , c était donner le coqp de la iport à çeMB ^£unme*ipfortunée : elle se serait arraché la vie si celui qu'elle aimjift avec tant d'abandon se fut en allé sans espoir de le'fejoindre. C'est ainsi qu'elle s'en exprime dans une lettre à la marquisi^ de Cabris : « J'attends de vous la vie » ou la mort ; donnez-moi de ses nouvelles ; dites » ce qu'il faut faire: pourvu que je le revoie , les » dangers ne me rétiendront pas.' »
Il fut donc convenu entre elle et lui qu'elle ne mettrait point d'obstacle aux volontés de sa
< De PoDtarlier, 17 juillet 1796. Mémoire de madame de Cabris aux ministres du roi.
SUR-MIRABXaU. igi
nièfe , qui ékigea ^qu'elle quittâl?^Dijon et *se rendît^ Ponl^arlier, du mî)ment qu'elle sut Mir^eau dans la première de ces deux villes ; qu'elle disposerait tout de» miftiière à prévéÉir les difficultés ; qu'à^ettfe distance l'un de l'autre * on ne prfurrait pas soupçoi^r de^côncert entre eux pour s'échapper ; qu'au ''moins lui, Miral:^u,'
n'aurait pàsf^ir d'av^k* coopér^à sa fuite, qu'elle
jg ■""
effectuerait lorsqu'il l'en préviendrait , et qfue le rendez-vous sëlrait en $uisse^ au villsfge des^«p^ rières , îlans la princtpautli^ Neufchàtel.^ I^M partit donc pour Pontàrli«f ,^t lui reSt^k Dijon, négociant avec madamç de Ruflfey et M. de Mbntherot , sans rien changer à son dpssein arrêté.
M. djB Gi^an^i^, commandant du qhâteau tdé Dijon"; était aloirs'à Paris, où il sollicitait fortement en faveur* de Mirabeau, non pas pour l'affaire de madame de Môiïmer , majjs pour arrêter les suites du procès intenté contre lui à Grasse par M, de Villeneuve-Moans, dont il a déjà été question.
Une condamnation à l'emprisonnement et à une amende de 3,ooo fr. envers le plaignant paraissait injuste à Mirabeau ; il ne croyait pas avoir mérité cette punition ; il voulait^ disait-il, en appeler au parlement de Dijon , puisque les ordres du roi l'enchaînaient dans cette ville.
iQn MEMOIRES
MSis les parents de madame de M onnier et les ennemis de.MiMbeatt s'intriguèrent poijr $'op^ poser à son séjour à Dijon et l'en éloignée le p](ps tôf possible. Son*pèr^ voulait l'envoyer^n Alsa- ^ c^ , mais on; kd représenta Mue la santé de son fils s'accommdderaif mal du climat- de éfette province. Cependant Mh*abeau , pour mieux cacher san^ tiont0[k dessin qu'il avait à o<tlll^r, en ayaht l'air %è faire un \d|;^pij|^ y demanda qigi/e , si «on « tTnihit . leMKransférer , on préférât Pierre - En- Êfse pour sa prison|k le marquis de Mirabeau ne le^voi^iA pas, et dVtint un* ordre de transfèreifaenlpour 1% coteau de Dourlens en Picardie. Son fils ne v^t dahs cette conduite qu'un ^acharft^eiit 4^ hs^e et un abus honteux de fautorité du roi. . W ' ^
L'intention de son père lui avait été cpnfirmée par «M. de Malesherbes. Le comte avait écrit à ce ministre , et lui avait peint la dureté des ordres qu'on délivrait contre lui , sans jamais vouloir l'entendre dans ses moyens de défense, sans égard pour sa position, et au mépris de l'indulgence qu'on doit à la jeunesse et au repentir.
» Pierre-Encise, ou Vierre-Scisé y Pet ra incisa, était une forteresse de Lyon, sur un rocher qui* domine la Saône, et où Ton mettait des prisonniers d'état ; elle fut démolie en
, SUR MIRABEAU. igS
M. de Malesherbes ' fit dire à Mirabeau , par M. de Grancey, qu'il ne pouvait rien pour ce qu'il lui demandait ; que son sort était entre les mains de personnes trop puissantes et trop animées contre lui pour qu'il fut en son pouvoir del faire révoquer les ordres obtenus ; qu'il n'avait qu'un parti à , prendre , c'était de passer dans l'étranger , et d'y^' prendre du service ; que ^es affaires s'accommoderaient mieux dans l'éloi-
> M. de Malesherbes dont il est question ici était fils du chancelier de Lamoignon, et se nommait Charles Guillaume de Lamoignon de Malesherbes. Il était né en décembre 1721. Il fut pendant vingt-cinq ans premier président de U cour des aides de Paris, où il s'oppbsa avec un grand courage et une rare intégrité aux demandes d'lm<« pots pour, fournir aux prqdigaiités de la cour. Il s'oppOsa avec un égal courage aux lettres de cachet. Nommé au ministère sous Louis XVI, en 1775, il ne resta que peu dans ceUe place: spn honnêteté, ses principes de justice 9 la lui firent bientôt perdre. Le roi ^ qui n'avait pas la force de repousser un mauvais choix de ministre qu'on voulait qu'il nommât, n'avait pas non plus celle qu'il lUlait'pour en maintenir un boi^ contre l'intrigue. M. de Malesherbes fit quelque bien pendant son court ministère. On connaît le rare dévouement avec lequel il défendit Louis XVI , et la résignation avec laquelle il périt sur l'échafaud de la terreur. M. Bertrand de MoUeville a défiguré le beau caractère de ce grand homme dans ses Mémoires.
Cernent; et qu'enfin ce conseil était le dernier qu'il put lui donner , parcequ'il quittait le ministère '.
Pendant cette négociation et en attendant le parti qu'il pourrait en tirer , Mirabeau n'avait cessé d'entretenir , quoique difficilement ^ une correspondance secrète avec Sophie ; il s'ouvrait de temps en temps à qudlcjues amis intimes, et particulièrement à sa sorar , de ses desseins , afin de les tenir en haleine pour leur exécution au moment convenable.
Il paraissait, d'un autre côté, donner une attention plus suivie à ses affaires, et,, en effet, il s'en occupait avec activité. C'était encore un des traits du caractère de Mirabeau , d'allier avec le mouvement et Fanxîété des grandes contradictions le goût et la facilité du travail; il y puisait de la force; il y trouvait une distraction nécessaire à la violence de ses passions et de ses désirs. Il conservait ainsi l'extérieur d'un homme maître de lui et mu par des affections douces et généreuses; aussi tourmenté que Sophie , il la consolait par l'espoir prochain d'un avenir plus heureux, et lui recommandait de se calmer et de se montrer ostensiblement rési-
' Mai 1776.
SUR MIRABEAU. igS
gnée au plus grand des sacrifices, celui de ne plus le voir.
Mais elle était bien loin de la tranquillité intérieure que Mirabeau cherchait à lui inspira ; elle, n'était point rassurée : son inquiétude, ses angoisses croissaient par l'éloignement où il se trouvait d'elle. La crainte d'incidents imprévus qui pouvaient empêcher ou éloigner leur réunion ne lui laissait point de repos ; c'était à madame de Cabris qu'elle faisait part de sa cruelle situation; on voit, par une lettre qu'elle lui écrivit de Pontarlier, qu'dle lui renoujFelle ses instances pour presser l'exécution de leur départ : ses expressions peignent ia plus vive et la plus tourmentante des passions '.
La famille de Sophie exerçait ime sévère surveillance sur elle ; elle n'avait que rarement des lettres du comte, et jamais sa visite. Les Yaldahon tremblaient de frayeur qu'un enfant qu'elle pour^ rait avoir ne fut attribué à M. de Monnier , suivant la maxime du droit civil*, et ne vînt leur enlever la succession qu'ils attendaient ; leur intérêt était donc de multiplier les obstacles à toute espèce d'intimité entre les deux amants.
* 5 mai 1776. Madame de Cabris était alors au couvent à Lyon.
' Pater est is e/uem nuptiœ demonstranU
Tel était l'état des choses^ lorsque Mirabeau apprit la réponse que M. de Malesherbes lui faisait par M. de Grancey. Celui-ci rendit donc au comte la parole qu'il avait donnée de ne point s'évader , et le consigna au château , co<nme il a été expliqué eu parlant de la dénonciation faite par madame de Ruffey. Mirabeau ne tarda pas non plus à être instruit des nouveaux ordres que M. de MonthertH' avait reçus de le conduire à Dourlens. Cette nouvelle rigueur de la part de son père , et sa passion pour Sophie , que le malheur lui rendait encore plus chère , durent précipiter sa fuite. Il ne tarda pas un moment à le foire savoir à son amie et à sa sœur de Cabris. Le chevalier Mâcon , qui ne l'avait point quitté , le seconda avec un zèle à toute épreuve ; il quitta donc Dijon dans la nuit du 24 au a 5 mai ', et Sophie fut prévenue de se tenir prête à venir le joindre pour le jour qui lui serait ultérieurement indiqué. Elle ne quitta , comme nous l'avons vu, Pontarlier que le 24 août suivant, et arriva le même jour , à onze heures du soir , au village des Verrières ou Verreries , où elle trouva Mirabeau. ^L'évasion et la réunion de l'un et de l'autre furent ainsi consommées; démarche hardie , qu'une
passion aussi aveugle que celle qui tourmentait Sophie peut seule expliquer dans une jeune femme de condition , vivant dans la maison de son époux. 11 faut entendre Mirabeau se justifier d'une action dont il sentait toute la culpabilité, et dont il était complice et instigateur : c'était à la nécessité et à la situation désespérée de son amie qu'il fallait , selon lui , en attribuer la cause.
«Jamais madame de RufFey, dit-il à son père , » n'avait pu s'ôter de la tête que je voulais en- » lever sa fille, et que le moyen d'çmpêcher cet » enlèvement était de la rendre excessivement malheureuse. Une sœur de madame de Mon- »nier, fanatique outrée, l'avait suivie à Pontar- » lier , et traversait autant qu'il était en elle d'in- » nocentes amours , qui n'avaient que d'insensi- » blés papiers pour organes. Jusque là cependant » le sort de madame de Monnier était encore sup- » portable. M^issamère, frappée de terreur, ou » plutôt de vertige , à la nouvelle de mon évasion ») de Dijon , fit partir aussitôt son fils pour Pontar- »lier', avec ordre de conduire sa sœur au cou- » vent : j'avais prévu cette saillie , et mes mesures » étaient prises. Je sentais à quelles extrémités
' La famille des Ruffiej faisait sa résidence à Dijon.
j'étais prêt à me porter ; mais enfin il faut parler sans ambiguïté. Tavais tort sans doute d'être aussi engagé avec madame de Monnier que je l'étais; mais j'avais raison , supposé cet engagement pris, et sur lequel il n'était plus temps de délibérer, de chercher et de trouver les moyens de la servir : elle pouvait et devait commander tout ce qui n'était pas poison et assassinat. Voilà ce que j'ai dit , ce que je soutiens , ce que je répéterais à toutes les puissances de la terre , au milieu de leurs gardes prêtes à me firapper. Madame de Monnier n'avait que moi pour ressource , et elle était compromise et exposée à sa perte par ma bmie. J'avais reçu d'dle des preuves de dévouement au-dessus de toutes les contrariétés et de tous les dangers, et je l'aurais abandonnée pendant que je pouvais la défiendrei Ah! c'est alors que je serais le plus YÛ des hommes.
» Ne croyez pas que j'eusse caché à sa famille nacs résolutions et mes principes à cet ^ard. J'ai dît cent fois à ses frères, qui me voyaient chaque jour en cachette : Vos parents ne connaissent pas madame de Monnier ; ils l'ont tpujotars vue douce et modérée, et ils ne savent apparemment pas que les passions d'une femme » douce , peutnêtre plus lentes à émouvoir, sont in-
» fimment plus ardentes que celles de toutes les t autres , et vraimeiit invincibles lors<(u'elles sont
• bien enflammées. Vous croyez peut-être que les » agitations que l'amour et mes malheurs ont ex- » citées dans son cœur, auront le sort de tous les » grands mouvements , de toutes les crises viol«n- » tes, qui est de finir bientôt ; mais une expérience » universelle aurait dû vous apprendre que les dif- » ficultés redoublent l'enthousiasme , de quelque » nature qu'il soit, et augmentent la ferveur des » passions loin de les décourager. Je ne vous fais
• que dés c^servations conununes et puisées dans » la connaissance la plus ordinaire du cœur liu- 9 main.' Prenez garde que l'ignorance de ces i/<érités » triviales ne vous coûte bien cher ; ne me poussez » point à quelque parti violent. Un homme de ma » sorte, marié, ayant vin fils et l'attente d'=une «grande fortune, ne s'expatrie pas légèrement. » Mais je vous proteste que l'opinion publique ne 9 tient que le second rang dans les motifs qui me n déterminent ; les mouvements de mon cœur sont » au premier, et mes amis ont plus de droitetd'in- » fluence sur moi que mon intérêt particulier, le 9 jure d'honneur que, tant que j'aurai un souffle » de vie , et que mes pieds et mes mains ne se- »ront point garrottés, on n'attentera pas impuvnémènt sur madame de Monnier.
• veille de mon départ, que je leur écrivis, n'è- > talent pas d'un fou , mais d'un homme déter- D miné.
" Une preuve irrécusable que nous ne voulions «cependant pas nous porter à un éclat, c'est " qu'aussitôt que M. de Monnier se fut déclaré X contre les conseils violents des Ru£fey', je m'é- »toignai, etjecoiu-us, par un conseil très impru- »dent, me cacher aux extrémités du i-ojaume. «
Mirabeau fait allusion, dans ces derniers mots, au voyage qu'il fit à Thonon, où il arriva le 6 juin , où madame de Cabris vint le trouver , et d'où il partit pour Lorgnes en Provence. Il s'y cacha , comme on l'a vu, et manqua d'y être arrêté par les agents de la police de Paris. Mais l'excuse paraîtra mal choisie ; car , dès le 1 6 mai , Sophie avait annoncé à madame de Cabris le projet d'évasion comme prêt à s'effectuer. «Mal- «gré mes soins, mes discours, mes instances, et "l'adresse que j'avais employée auprès de mon )i frère, dit cette dame, pour éviter cet éclat, je «n'avais fail: que retarder le mal. Madame de » Monnier m'annonça , par une lettre du 1 6 mai , "écrite de Pontarlier, et que je reçus à Lyon,
' De mettre Sophie
par ordre du roi.
SUR MIRABEAU- --ioi
■ son départ prochain avec le comU- de Mira- " beau , et me pressa de fuir avec eux. »
Ainsi l'exécution du projet était donc arrêtée , convenue dè& le i6 mai; et le voyage de Provence , qui eut lieu au milieu de juillet, ne peut être l'effet de la conduite de M. de Monnier , de l'espoir ou d'une détermination de ne point pousser tes choses plus loin ; il était le résultat des précautions à prendre et des démarches k faire pour dérouter les recherches de la police.
L'embarras de Sophie était comparable aux tourments de Mirabeau; il fallait qu'elle tranquillisât son mari, afin que sa conduite n'inspirât pas de défiance , et qu'elle pût se mettre en route à l'époque qu'on avait fait connaître. Mais, soit qu'elle fût sûre que rien ne pourrait phis mettre obstacle à son dessein , soit qu'elle pensât qu'une franchise ouverte en imposerait à un homme âgé et qui l'aimait, elle lui tint un langage qui annonçait un parti pris , et la résolution d'y persister; c'est Mirabeau tui-raérae qui nous l'apprend.
« Dans la situation de cœur et d'esprit où était
■ madame de Monnier, dit- il, elle ne trompa «son mari que lorsqu'il voulut l'être. Elle lui dît «qu'elle m'aimait, qu'elle m'aimerait toujours, -qu'elle ne cesserait pas de m'écrire, que le
» poison ou la fuite la délivrerait du couvent f dont on la menaçait ; elle promit d'être tran- 9 quille, de rester chez lui si l'on cessait de la • tyranniser, et elle ajouta ces pfopres mots: ^Je ne peux faire aucune composition; dam Us T^ sentiments oiije suis g ce serait méditer un men- 9 songe ; je ne promettrai point ce que je ne peux 9 ni ne veux tenir. Si l'on pouvait forcer ma bou- 9che, mon cœur réclamerait; si je ne suis point 9 libre y c'est à mes geôliers à me garder et à moi 9 à les tromper. »
■ A ne voir les choses que d'un côté , l'intérêt se porte ici sur madame de Monnier malheureuse ; mais la justice et l'honneur veulent aussi qu'on plaigne un vieillard estimable qui entend ce langage d'une femme qu'il aime et qui lui devait plus de ménagement et de respect. La fermeté que montre ici l'épouse a quelque chose de cruel et de barbare : elle est naturelle sans doute aux femmes soumises comme elle à une passion toute - puissante , mais elle n'en laisse pas moins partager la douleur que dut ressentir le marquis de Monnier dans cette occasion. .
Au surplus , que Sophie ait ou n'ait pas tenu ce discours , qu'on ait ou qu'on n'ait pas exercé envers elle la tyrannie dont parle Mirabeau, qu'une lettre de cachet ait ou n'ait pas été sollicitée pour
l'enfermer au couvent , sa position n'en était pas moins devenue intolérable : au milieu des inimi*^ tié8,des reproches^ des chagrins qui l'accablaient, la mort lui aurait été moins cruelle que de vivre loin de l'homme à qui elle s'était livrée , qu'elle aimait , et sûrement elle y aurait eu recours du moment où tout espoir de le revoir lui aurait été ôté.
Elle lui fit donc savoir qu'elle se disposait à partir , qu'elle comptait sur sa parole et ses serments , qu'elle se rendrait aux Verrières ; elle le priait de s'y trouver avant elle : il était à Lorgnes en Provence, où nous avons vu qu'un heureux hasard permit qu'il en fut parti au moment où l'on vint pour l'y arrêter. < A la réception de » la lettre de Sophie, je courus , dit Mirabeau , je » traversai les Alpes , et elle vint se confier à mon f honneur et à ma foi. »
Chi sait , par ce qui précède , qu'il quitta sa retraite de Provence le i4 août ', arriva aux Verrières le â3 , et que , dans la nuit du è^ au 25 , Sophie y arriva entre onze heures et minuit. Je ne filèterai pas ce que j'ai dit de cette évasion si iong*temps méditée , combinée , et qui devait être le commencement de tant de tourments et
2o4 MÉMOIRES
de dangers. Dans Titinéraire que Mirabeau a laissé des courses qu'il fit alors, ne pouvant rendre l'émotion qu'il ressentit à l'arrivée de cette femme chérie , tendre et courageuse , il dessina un cœur enflammé sur son calepin à la date de leur entrevue.
Ils étaient, dans un montent aussi critique, presque sans ressource pécuniaire ; Sophie n'avait rien soustrait de la maison de son mari. « Au » moment où nous partîmes de 1^ Suisse, ditMi- «rabeau, nous ne possédions pas cent cinquante 9 louis, pour à peu près méine somme de bij» joux, deux habits et six chemises. »
Il fut cependant accusé de spoliation; mais l'équité veut qu'on reconnaisse qu'il n'en commit pas plus ici que dans l'affaire de la femme Mouret , aussi n'en fut-il point question dans la procédure que cet événement provoqua contre lui^ et dont on verra le résultat plus loin. Mais cette fuite avec une femme mariée présentait trop naturellement l'idée d'un enlèvement, ou, comme les jurisconsultes l'appellent, un rapt de séduction. On verra avec quel art Mirabeau sut repousser cette accusation , répétée par tous les parente de la marquise et les ennemis en grand nombre que sa conduite lui avait faits.
Son père, comme on peut bien le penser, ne
SUR MIRABEAU. 2o5
resta ni muet ni incertain sur le parti qu'il avait à prendre. Il s'empressa de faire les démarches nécessaires auprès des ministres et de la police ^ pour en obtenir des ordres rigoureux, tandis que , de son côté, madame de RuflFey prenait les mêmes mesures contre sa fille.
Il faut entendre le marquis, dans son style dur et orgueilleux, rendre compte à M. de Marignane des peines qu'il se donna dans cette affaire, et comment, par une odieuse lâcheté, il dénatura plusieiu's faits pour persuader que son fils avait pensé à se défaire de sa femme afin d'épouser Sophie à la mort de son époux \
Il paraît qu'on avait cherché à détourner le marquis de Mirabeau de poursuivre son fils après sa première retraite à Dijon et son évasion du fort de Joux. Nous avons vu, en effet, que M. de Grancey sollicitait fortement en sa faveur à Paris , et qu'il le laissait à peu près libre à Dijon; mais son père n'en avait pas moins obtenu de nouveaux ordres qu'on allait exécuter au moment où le comte disparut. Cette expli-
' Lettre du g septembre 1776. Voyez le Mémoire pour la comtesse de Mirabeau , dont Tayocat , M. . de la Croiz^ voulut employer cette accusation absurde pour motiver la séparation , comme si Ton n'avait pas eu assez d'autres raisons plausibles sans cette calomnie.
2o6 MÉMOIRES
cation était nécessaire à l'intelligence dii début de la lettre qu'on va lire; elle est du marquis de Mirabeau à M. de Marignane , comme je viens de le dire.
« Ce serait s'en aviser un peu tard , monsieur^ 9 si le principe de tout ce qu'on voudrait qui » nous fut faif ne l'eiït emporté chez moi sur des «considérations peut-être plus naturelles. Mes n amis , même les plus timorés , ne cessaient de » me dire que j'allais m'engager dans une dé- 9 p^ise effroyable et purement inutile , nuisible «même pour moi; que mon intérêt était que ce I» misérable se fit son sort par quelque crime qui vie bannit à jamais du royaume /afin de ne plus » avoir la peine ni de le tenir ni le risque de le B voir dans quelques années trouver des appuis 9 qui transformeraient tous ses délits en fredai- » nés de jeunesse ; que j'avais satisfait à mon de- »voir en demandant et obtenant des ordres de «toutes parts. Dans ces circonstances, et celle » de votre réponse , qui n'était pas encouragean- » te , il parvint à moi des lettres interceptées par » la famille dont il poursuivait la fille , et dans » lesquelles je vis un concours plus suivi ' ; je vis
' Lorsque les sieurs de Bruguières et Muron Tinrent à Lorgues pour arrêter Mirabeau , qu'ils manquèrent ^ on leur remit des lettres à son adresse sous des noms sup-
SUR MIRABEAU. uwj
» dans ses lettres que ces misérables fous ne » parlent que de leur union ; qu'U semble n'y » voir d'autre obstacle qu'un mari de soixante- » quinze ans et la minorité de la femme. Un tel ;» délire, et la connaissance des têtes qui en sont 9 prévenues , et du conseil femelle ' pour lier , » échauffer et mener à fin les crimes qui en ré- » sultent ; toutes ces choses , réunies à l'avis de » discours analogues , me firent craindre que ma » belle-fille * ne fût en péril ou ne pût y être un «jour ou l'autre. Les sentiments que je lui dois, H ceux que je me dois à moi-même, me décidè- »rent. Ne voulant pas troubler votre repos, et » d'ailleurs préparé à vous croire en garde con- » tre tout ce qui viendrait.de moi, je ne crus pas » devoir répéter des ouvertures qui avaient mal » réussi. Je pris donc mon parti moi-même, au «risque de m'écraser seul : je çl^niaiidai et ob- » tins un inspecteur de police ainsi que tous les «ordres nécessaires, et même ceux à tous minis- » très et chargés d'affaires , d'appuyer sa récla- » mation dans les pays étrangers.
»I1 partit (l'inspecteur), lui troisième, le
posés ; elles les instruisirent de plusieurs détails de Tévasion. . '
■ Madame de Cabris.
"* La comtesse de Mirabeau.
^o8 MÉMOIRES
§6 juillet; il a suivi la piste en Savoie, en Dauiphiné, à Lyon, en Provence, jusqu'à LorgUes, n OU les trois agents de police étaient en juillet , »et o#ils se laissèrent détoumeir pour aller à »Nice, aux petits ports, et revinrent à Lyon. Là, » sur de nouveaux avis du lieu de sa retraite , »ils retournèrent à Lorgnes, et le trouvèrent » parti avec un contrebandier au fait du passage » des montagnes.
»Sur avis qu'il gagnait les échelles de Savoie »et les Verreries de Suisse, ils y coururent. Le » misérable retourna par Turin , où il était ce- » pendant signalé. Il avait fait le coup le 24 9 ^^ » ils ne sont arrivés que le 26 \ A la vérité, l'en- »lèvement ne devait avoir lieu que le 3o, selon
• les lettres interceptées; mes gens se sont mis
• après et courent encore', sans qu'on sache »même jusqu'à présent où les arrêter*.
* Les espions du marquis se trompent , comme on a pu le voir par ce qui précède.
' Il est yraisemblable que Mirabeau aura employé la ruse de faire intercepter des lettres qui donnaient de faux avis et de faux renseignements «ur ses projets. C'est un moyen assez adroit de dérouter la police.
'9 se|>tembre 1776. Mirabeau et Sophie étaient alors aux Verrières , d'où ils partirent au milieu de septembre \ voyez plus haut.
» Le reste de ces détails vous importe peu jtis* " »qu'à présent. Je ne vois pour le moment rien » à «craindre pour votre fille ; mais , quoique la » spoliation soit immense ^ comme tous leurs » agents les pillent et que. leur troupe leur coûte » cher, quand l'argent maniquera, c'est alors que • de nouvelles irruption^ sont à craindre. »
Ainsi 7 sans aucune preuve, le marquis dirige ici conti^ son fils d^x accusations capitales. Mais faut^il s'étonner d'un pareil trait de la, part d'un homme qui a accusé sa femme , son fils , sa fille d'inceste , calomnié et opprimé toute sa famille pendant quarante ans ? Cette spoliation qu'il répète dans plusieiurs lettres est un>'iiiaisonge; elle est suffisamment détruite par Ja nécessité où se trouva bientôt Mirabeau en Hollande de chercher de '^pccupation pour pourvoir à ses besoins et à. ceux de la marquise. Quelles que fussent lés dépenses du voyage de Suisse à Amsterdam^ wotiaiion d'une maison comme celle du marquis oe Monnier , préparée à loisir pendant deux mois par sa femme , n'aurait pas été absorbée en dépenses pendant si peu de temps ; il n'y a pas plus de /yérité dans ce qu'il dit ensuite du projet de Mii^eau de se défaire de sa femme afin d'épouser. Sophie à la mort de M. de Monnier.
aïo MÉMOIRES
Toutes les recherche» et les poursuites des agents envoyés contre les fugitif échouèrent Ils arriy^ent, ainsi que je l'ai dit, sains et sftu& en Hollande ; ils en écrivirent sur-le-champ à madame de Cabris, à Lyon, et rengagèrent par toutes sortes de raisons à venir les trouver ; ce qu'elle ne }U§ml pas à propos de faire. Cachés sous le nom de M* et de madame de Saint-Matthieu% nos deux amants se durent à l'abri de tout danger; ils se trompaient. VinoogniH$ qu'ils gardèrenf ne put durer long-temps : Mirabeau avait besoin de travailler ; son véritable nom iîit connu ehesk les libraires avec qui il faisait des affaires , et dont il eut si peu à se louer. On {^Ikit beaucoup d^ lui, et, malgré sa passion pour Sophie, il ne se concentrait pas assez dans le cerde des occupations et des jouissance de sa^nouvene position ; la tranquillité et l'uniformité d'une existence domestique s'accom^nÂdaient ma à ses goûts, à âfes habitudes, à ses he^JÎipi.
Cependant il fit assez d'efforts efobtint assez d'ascendant sur lui-même poup se livrer avec
« Ce nom n'était pas pris mi hasard , c'était celui d*une terre et d'un titre de la ftiinille de sa mère : elle portait celui de lâcùfttiesse de Stdni'^Mauhieu, Vojes d'Honer> îi l'inrticle de la maison de Riquety.
SUR MIRABEAU. au
quelque assiduité aux travaux qui hà étaient devenus nécessaires; il s^roue en plusîeuffs eifditMts de ses lettres que le bonheur d'être ai»près de celle qu'il aimût , d'un être tendrement chéri > soutenait sa constance et rendait son existence délicieui|pw Les souvenirs qu'il en retrace dans ses lettres de Yincennes respirent cette félicité. • -
« J'avais prévu 9 dit-il, long-temps avant mon » départ qu'a me faudrait gagner ma vie en Hol- » lande : c'est ce que j-'y ai fait. Notre ai^nt une » fois dépensé à habiller décemment madame de
• Monnier et à adieter des livres nécessaires^ /r j'attendis trois mois de l'ouvrage; je me con-
• duisis assez bien poqr me faire us crédit dans >»uu monde toutrà4ait nouveau p^ur moi, où » j'étais absolument inconnu, où Ton ne vaut » que par son utilité, 6ù l'on se méfie jusqu'à » l'excès de tout étranger non reccnnmandé. J'y
• ai Élit des dettes, et cela ne pouvait être au-^ » trement ^ puiscpie dans ce p£iy$, le plus cher
• de l'Europe, sans en excepter Londres-, il m'en
• coûtait une pistc^ par jour, pour on tei|iment f et ma. nourriture avant toute autre dépense.
• J'étais parvenu- à gagner plus d'un* louis par » jour, par des traductions de Fanglais et autres- 1* ouvrages. Depuis six heures d^ matin jusqu'à
»neuf heures du soir j'étais au travail. Une jflieure *de musique me dék^sait , et .mou ado- »rable compagne, qui, élevée et nourrie dans
• l'opulenjpe, ne ùit jamais si gaie, si coura-
• geuse, si attentive, si égale et si tendre que »<dans la pauvreté, embellisscît ma vie; elle&i- «sait mes extraits, elle travaillait,- lisait, pei- » gnait , revoyait des épreuves ; son inaltérable «douceur, sa tendresse et sa sensibilité se déve- » loppaient dans toute leur étendue. §
Il avait traité de son Ei$ai tur U 4e^oti9me k Neufchâtel ; il en avait tiré cent louis : j'en parlerai plus bas. Cet ouvrage , qu'il fit connaître à ses libraires comme venant de lui , ne contribua pas peu à sa réputation littéraire en Hollande ; mais ce qui l'occupait surtout , c'était de traduire de l'anglais ou de faire quelques écrits relatifs aux circonstances et suivant l'idée qui lui en venait. C'est ainsi qu'il fit Vjàvis aux HeisoU et la jR^ponse aux cûnseilê de la raison , qui était une défense de ce pamphlet contre une critique qui en avait paru : il sera question de l'un et de l'autre lorsquÂ^e parlerai <les productions littéraires de Mirabëku; celles-ci furent imprimées dans les premiers mois de 1 777 , par conséquent pendant son séjour en Hollande.
Malgré la fatigue d'une vie aussi laborieuse ,
SUR MIRABEAU. 2x5
il avait encore le temps de se livrer à la société de quelques amis ; mais le charme qu'il trouvait surtout dans celle de Sophie le faisait jouir d'une existence douce et fortunée : les détails de ce qui s'y passait lui ont fourni des pages pleines d'attrait dans sa correspondance pendant sa détention à Vincennes; il n'en parlait, même après sa rentrée dans le monde, qu'avec le plus tendre souvenir, et regrettait ce temps de bonheur et d'alarmes où toutes les facultés de son âme éprouvaient une douce agitation. Il n'était cependant pas toujours, exempt de nuages et de contrariétés intérieures ; quelques passages de ses lettres montrent que leur union , quoique parfaite, quoique passionnée, n'en fut pas entièrement exempte.
«Hélas! adorable amie, écrit -il à Sophie, » notre position précaire et dépendante en Mol- » lande nous a ôté bien des moments. Tu souffrais » de voir ton ami le stipendiaire d'un liljraire-, 9 et tu aurais bien voulu que son travail ne ^t » que volontaire. Il est certain qu'alors, j'eusse été » plus paresseux , et qu'assurément je ne /ne seurais pas levé de si grand matin. Nous aimions «tant notre lit! Ah! c'est là que, s'il y avait des » combats, il n'y avait jamais de longues querelles. » Tu daignes te le rappeler , ô mon amie douce! «qu'un de tes baisers ramenait toujours la séré-
âi4 MÉMOIRES
Qité sur mon visage et la paix dans oion cceun Ajh ! qui aurait pu résister à tes caresses, si 4X>inplaisantes, si dociles même? Car enfin il est sûr que souvent j'étais injusie, ou du moins trop sus* ceptible. Le premier mois surtout , cette furie de Bellin ' était sans cesse après moi ; eHe aUa jusqu'à me dire que Drawman t'avait voidu embrasser sur l'escalier; et si elle ne me dit pas qu'il l'avait «ait, cela avait plutôt Fair de ménagement pour moi que de la vérité. Ensuite, quand Changuyon ( autre libraire ) m'écrasait d'ouvrage , j'avais des mouvements involontaires de vivacité et d'impatience que tu pouvais prendre pour de l'humeur contre toi , et tu te serais bien trompée ; car cette erreur très excusable pouvait t'en donner à toi , douce et bonne Sophie , jBfm ne m'en as jamais montré un moment. D'ailleurs j'avoue que ma jalousie est sans bor* nes:^es leçons d'italien me mettaient au supplice'; je m'en allais de guerre lasse; souvent je te grondais sur ton étourderie grammaticale
' Bellin , c'est le nom d'une femme de leur connaissance, qui ne cessait de faite entendre à Mirabeau que Sophie était fobjet des attentions de ceux qui venaient le f ôir. Il en parle dans sa correspondance avec Sopfaie.
' A c^yse do maître qui les donnait.
SUR MIRABEAU. ^i5
V pour te cacher le vrai sentin()ent qui me ty rafijinisait 1»
Mais Mirabeau/ ^i jaloux, donnait méraie à Sophie de justes sujets de soupçonner des infidélités au moins passagères; elles affligeaient secrètement cette fenymè tendre et malheureuse. Un ^utre> sentiment ajoutait à ses peines: l'état de détresse du comte était connu, Tîsible; on s'apercevait à ce je ne sais quoi qu'on sent mieux qu'il n'est possible de l'exprimer, que Sophie n'était qu'une maîtresse ; ceux même qui connaissaient Mirabeau et sa fuite lui prêtaient le caractère d'aventurière. Cette portion équivoque l'attristait , la rendait l'objet cftirrière - pensées
et d'attentions humiliantes , enfift4|!ii^P^^^^ i^^^ poursuites secrètes d'hommes qui jfteient les yeux sur elle comme sur un bien dont la posaission pourrait un jour leur être acquise. Il ôst permis de citer en preuve la hardiesse de Cet homme dont parle Mirabeau , qui embrassa Sophie sur l'escalier. Quelle idée pouvràt-il se Êiire d'une fefaime qu'il osait traiter de ta sorte? Une pareille familiarité , quand elle n'est pas une concession de l'amour , est une insulte qu'on ne se permet qu'envers une femme d'un état douteux. Il est aisé d'apprécier l'impression que ces réflexions devaient faire sur f âme fière et sensible . de So-
3i6 MÉMOIRES
phie. On dirait que le ciel permit qu'une unio» si mal assise n'eût qu'une courte durée, et qu'elle n'eût pas le temps de dégénérer en une situation plus pénible et plus dangereuse. Les rigueurs qui bientôt devaient cbaftger le sort de ^ Sophie furent dures et cruelles, mais au moins elles l'arrachèrent à une vie qui ne pouvait manquer de la placer entre la honte et la mort ; elle pouvait alors s'appliquer ces deux vers û expressifs :
Eh ! qui sait, quand le ciel nous frappe de ses coups ^ Si le plus grand des maux n*est pas un bien pour nous ?
On a prêté à Mirabeau le dessein de £Edre enlever sa femme eit son fils , et de les amener près de liyi en HoUs^de. L'accusatioii est assez extraordinaire ; cependant c'était bien là un coup digne de son esprit audacieux , qui l'eût vengé des duretés de son père , et qui , sous ce rapport , offre , un caractère de vraisemblance. Ce qu'il fit par la suite pour se réunir à elle, quoiqu'il la détestât, qu'il en ait parlé dans ses lettres avec le plus grand mépris , montre que des motifs d'intérêt, pouvaient le dominer assez pour l'entraîner à des .déterminations de cette espèce. « M. de Mivrabéau, dit l'avocat de sa femme dans le mé- » moiré qu'elle publia contre lui en 1783, pen- » dant que madame de Monnier était sous son
q^ceinpiré, avait formé le projet d'enlever la dame » de Mirabeau elle-même. Celle-ci en fut avertie vpaydes avis secrets et non suspects, confirmés 9 par les lettres de M. de Mirabeau père. »
Mais M Mirabeau voulait amener sa femme auprès de lui en Hollande!, il n'avait donc point l'intention d'attenter à ses. jours : le premier dessein pouvait convenir à son génie hârdî et à ses intérêts, parceque son exécution le rendait maître de la commtbiauté avec sa femme, et que par elle 11 tenait en bride la famille ; le second • était aussi opposé à son caractère qu'à ses principes ennemis de la violence ; un pareil crifne lui aurait paru ime infâme lâcheté, et d'ailleurs ne pouvait lui être bon à rien, t'idée de se défaire de sa femme pour jouir en paix de Soplue est une calomnie maladroite, en contradictioiiavec ses vues : il avait toujours eu la pensée de rentrer dans ses droits d'époux aupi'ès d cUq par les motifs qu'on vient d§ dire, et que l'on connaîtra mieux encore par la suite. C'est même à quoi aurait pu contribuer sa cohabitatipn avec elle en Hollande: l'ascendant 'qu'il aurait pris sur elle, ses manières affectueuses, empressées, auraient fini vraisemblablement par la subjuguer ; il ne lui aurait pas été très difficile de lui donner une ejLplication spécieuse de son voyage avec
aiS MÉMOIRES
la marquise de Monnier; et eelle-ci, isolée ^ im capable de résolution, en aurait passé partout où Mirabeau aurait voulu, au mcûna pendant assez de temps pour accomplir ses desseins.
Le plus difficile pour lui , dans une expédition telle que d'aller enlever une fenlme k trois ceats Uieues, était la gène extrême où il se trouvait à Amsterdam : il était toujours aux expédients pour se procurer de l'argent; les libraires demandaient du travail , les créanciers le tourmentaient pour être payés ; il était donc bien loin de pouvoir de j&itbt tenter un pareil coup. Ce qui est plus vraisemblable , c'est que , s'il avait pu se former une existence tolérable chez l'étranger, il eut essayé sans doute de réclamer sa femme , obligée par toutes les lois de se rendra auprès de son époux en quelque endroit qu'il se trouvât ; mais l'on verra combien il se méprenait à cet égard, sa conduite repoussait un pareil eépoir , et devant le condamner dans une semblable demande. Au surplus , on ne lui laissa pas le temps de s'occuper ni de ce projet ni de beaucoup d'autres que son imagination ardente lui suggérait. La lettre rapportée plus haut du marquis de Mirabeau- à M. de Marignane , montre avec assez d'évidence qu'on ne restait pas oisif pour savoir le lieu de sa retraite et de sa compagne ; on les avait
suivis pour ai»si dire à la piste, et l'on savait qu'ils étaient en Hollande. La Êimille des Rufiey était furieuse; elle avait porté plainte contre Mirabeau , comme coupable de rapt de séduction envers leur fiUe.Une procédure fut entamée et suivie à la réquisition dU miaistère public, et Mirabeau condamné par contumace à perdre la tête sur Téchafaud , et en 4o,ooo £r. de dommages-intérêts envers la partie lésée. Ce juganent , dont il sera plus aniplement question lorsque Mirabeau en provoquera la révision et en obti^dra la cassation , tut un nouveau grief contre lui , et , comme on peut le croire, un motif de plus de multi{^er les recherdies pour le trouver.
Mais , malgré tout l'art de l'espionnage et les soins de la police , on ne connaissait point encore, sis: mois après leur arrivée à Amsterdam , quelle ville ils habitaient. De Bruguièf es*, cet inspecteur que l'on voit toujours en première ligne dans ces expéditions, mit en mouvement tous ses agents. Enfin , à force de recherches , on sut que le comte et la marquise étaient dans cette ville , et qu'ils avaient change de nom.
Mais comme aucun ordre du roi ne pouvait être mis en exécution dans le pays étranger sa^s avoir été préalablement communiqué au golu^ vernement , madame de RufFéy , qui avait mis
la plus grande ardeur dans la recherche de sa fille , se rendit à Paris du moment qu'elle apprit le succès des démarches <le la police; elle écrivit à M. 'de Yergennes , ministre des affaires étrangères, que M. Le Noir savait où sa fille était réfugiée, et qu'elle le priait de donner les autorisations nécessaires pour que l'on pût l'y arrêter et la ramener à Paris.
M. de Yergennes écrivit , «a conséquence , au lieutenant de police t que la famille de madame » de Monnier , qui s'était sauvée avec le comte » de Mirabeau , venait de lui mand^ qu'on avait 9 découvert le lieu de leur retraite; que sitôt »que M. Le Noir le lui aurait fait coni^adtré, il » lid adresserait les lettres nécessaires pour met- » tre la personne chargée de découvrir madame • de Monnier en état de la réclamer au nom »de S. M.»f
Dans une seconde lettre du 19 avril suivant, adressée au même magistrat par le ministre , on lit « qu'il lui envoie, ainsi qu'il le demandait, » un ordre du roi, en forme de réquisitofre, pour » faciliter la recherche en Hollande de là per- » sonne de madame de Monnier , par l'officier
*' Lettre i,t M. de Yergennes à M. Le Noir, 36 mars
SUR MIRABEAU. 2jài
» de police que M. Le Noir proposait pour cette A commission et qui de flattait de réussir. En cas »de découverte, ajoute la lettre', cet officier » doit commencer par s'adresser à M. le duc de nLa Vauguyon*, et concerter avec cet ambassa- » deur les démarches à faire auprès du gouver- »nement hollandais pour parvenir à s'assurer » de la personne de madame de Monnier.
» Ce point rempli , il restera d'autres mesU'^ » res encore à prendre pour obtenir la liberté de » l'extradition. Mais à cet égard il n'y aura point » de nouvelles démarches à faire, jusqu'à ce que, • d'après les éclaircissements que l'ambassadeur » du roi m'enverra , je puisse recevoir les ordres » de S. M., et les lui faire passer. Je vous prie 9 de diriger sur ces principes votre instruction » particulière à l'officier de police que vous char- » gérez de l'ordre ci-joînt, après y avoir rempli »son nom, laissé en blanc; je crois qu'il con- » viendra aussi de lui délivrer un Jpasse-port )»pour sortir du royaume et pour son retour »en FAnce.
» Je joins ici une lettre qu'il présentera à M« de
< On saTait alors la Tille où ils étaient, mais pas encore le lieu de leur demeure. ^
> Ambassadeur de France à Lu Haye.
B La Vauguyon ; je m y renfenne à prier cel am- »bas8adeur d'aide de ses conseik cdm qm la • lui remettra, et de diriger sa conduite dans la i mission qui lui est confiée suivant Tordre dn »roid<Hit il est porteur, et l'instructicm partica- »lière qui y est relative. »
On a lieu de penser, d'après quelques renseignements particuliers , qu'avant d'en v^dir à l'exécution des mesures dirigées contré les fi^iti&, on fit pressentir Mirabeau sur la nécessité de livrer madame de Monnier ; on Fei^j^ageait à ne pas s'obstiner à la garder et à prolonger son absence. La marquise de Mirabeau , sa mèra, quir il eut toujours la plus grande àé£ér^je, lui ^vait écrit avec instance à en al[|e1r sitôt qu'elle connut le Ueu de leur retraite.^/Jle lui exposait l'inconvenance, le scandale ti surtout le danger de persister dans ime pareâle conduite. Mais le comte , incapable d'une telle action, et tout entier à la passion qu'il éprouvait , certain d'ailleurs qu'il causerait la mort de Sophie en s'éloignant d'elle d'une pareille manière, repoussa ces consdls avec une sorte d'indication; il soujBfrait de les voir donner par sa mère : «Mia mère^ dit-il en parlant de ce sujet, eût pu » dematider ma vie , mais mon honneur et mon » amie étaient pluij que ma vie. »
SUR MIRABEAU. aa3
Les ordres dont de\fo]uguières ét^t chargé ne concern^ent que madame de Monnier : quoique Mirabeau se fut échappé de Joux , et en 4ernier lieu de Dijon , et par conséquent qu'il dût être repris partout où. ob le retrouverait, il ne fut point question* de lui pour le moment, soit qu'on voulût , qu'il s'évadât , od que la famille pensât qu'en le laissant en Hollande surveillé on arrangerait ses affaires , tant par rapport à la procédure qui le condamnait à mort, que pour les suites de sa désobéissance aux ordres du roi par son évasion* Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne fut arrêté et ramené en Fr^ce que parcequ'op le trouva avec madame de Mon^ nier el?.1^uUl ne voulut pas se séparer d'elle, qudque fable qiu'on ait imaginée pour persuader le contraire , en assurant qu'il s'était caché pendant qu'on emmenait Sophie et qu'il avait eu l'intention de l'abandonner*
Ce ne fut pas le seul reproche qu'oÀ accré^ dita contre lui : un plus grave et mieux fondé était d'avoir enUvé une jeune femme de condition ; les^ épithètes ne lui étaient pas ménagées , et le marquis de Mirabeau avait plus que jamais beau jeu d'exhaler sa bile,.de tr$âter son fils de scélérat;; il ne voyait pa», l'insensé , if u'il en aurait effeotivement fait un véritable ^al^ au milieu
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de tant d'erreurs et de Êtutes graves, Mirabeau n'eût pas conservé un fonds de courage et de générosité d'âme qui l'a retenu au bord des* précipices où l'irritation qu'on excitait en lui le poussifit chaque jour.
La £simille des Ruffey ne . dirigeait pas directement les *" poursuites contre Mirabeau : elle voulait ravoir isa fille; mais les Yaldahon auraient bien voulu tirer avantage de ces circonstances pour servir leur intérêt. Nous en parlerons dans les livres suivants ; pour le moment , nous n'envisageons que madame de Ruffey dans sa conduite envers Sophie : il ne s'agissait point de Mirabeau pour elle , et ceci expii^tie pourquoi de Bruguières, chargé d'exéculer'rarrestation de la marquise sur la demande de sft mère, ne s'oecupa de Mirabeau qu'autant que c'était nécessaire pour s'assurer de sa compagne.
Malgré le secret gardé sur les démarchés de la police , le comte eut quelque préi^entiment de ce qui allait lui arriver ; mais comme 1^ lettres de sa mère ne lui en témoignaient rien, quoiqu'elle l'invitât de renvoyer madame de Monnier à sa famille , il resta dans cet état d'indécision qui ne produit que du mal ; il résista à une cért^ne inspiration qui Iç poussait à s'embarquer - pour Londres. Une considération pa-
. SUK MIRABEAU. aaS
raitrait Tavoir retenu, s'il faut s'en rapporter à Iqj-méme. Il avait des créanciers; oif a tu que M. de La Vauguyon avait payé pour près de 1 0,000 fr. de ses dettes ; il craignait leurs cla-^ meurs, et aurait voulu les satisfaire avant de partir. Cependant des amis s'offrirent pour le cautionner; il hésita, il délibéra. Ces alternatives firent perdre àa temps, et l'empêchèrent de faire les dispositions convenables pour une prompte fuite : il n'était déjà plus temps ; de Bniguières suivait toutes ses démarches à la minute ; il cherchait l'instant où madame de Monnier aurait été seule, afin de la saisir à l'insu du comte. 'C^tlk tellement le seul but de la police dans ce moment, que, la veille du jour où ils furent vrétés , le consul de France ' vint offrir à IVIirabeau d^ l'argent et un {>asse-port s'il voulait remettre sans obstacle la marauise à l'officier qui veihdt la réclamer.
Leur sécurité, adroitement entretenue par dé Bniguières, causa leur perte : ils voulurent attendre la nuit pour disparaître; un combat d'irréso-
' M. Maillet de Clairon ^ .homme instruit, généreux, d*uo noble caractère. Il aimait Mirabeau ; il voulait le sauver des périls où il le voyait entraîné. Ses soins furent inutiles* » ' v - . . ,