‹ Mémoires sur Mirabeau et son époqueChapitre 8 sur 8 · A MA SOPHIE · texte numérisé non relu

A MA SOPHIE

«Il est arrivé le mopient d'une séparation éter- • nelle, ô ma tendre Sophie f les illusionf^ de W-

' J'ai déjà fait observer que M. Boucher était secrétaire de M. Le Noir; je dois ajouter qu'il ifiérita, par son obti< geance pour Sophie et Min^eau^ qu'ils le surnommassent le bon ange.

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finour nous ont long- temps abusés, mais la » nature ne perd pas ses droits ; le poison de la i douleur a consumé ton ami, il va mourir...

f Otrop infortunée moitié de moi-même, qui t^a? 9 doucira ce coup mortel ? Ce cœur où tu régnas, i ou tu règnes encore , ne palpitera plus ni pour le «chagrin, ni pour' l'amour ; et toi tu resteras

• pour pleurer long-temps ton Gabriel... Ah, 9 Sophie ! que je te plains ; je suis bien moins mal- > heureux que toi , puisque je n'étais pas destiné » à te survivre.

» Mais crois-tu être quitte envers moi ? non , » Sophie , non ; elle existe cette chère enfant que ;> me donna ton amour ; elle vit pour t'adoucir » ma perte, pour t'en dédommager, autant que tu 9 peux . l'être. Elle n'a plus que toi , toi seule es » sa mère , toi seule es son père , tu lui dois l'a- V mour de nos deux cœurs. Ah , ma Sophie ! que 1 de devoirs il te reste à remplir , et que de con-

• solations tu recueilleras en t'en acquittant !

» Chère Sophie ! ô ma bien - aimée ! l'élue de mon cœur ! garde-toi bien d'outrager l'amour et » la nature par le crime du désespoir. Souvent ,

• dans les délires passionnés de ma tendresse, tu » as juré de ne pas me survivre ; étais-tu mère «alors , ô mon amante? Non , tu ne l'étais pas ; »et si tu te croyais aujourd'hui obligée par ce

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» coupable et téméraire serment , tu serais aussi » pusillanime amante que mère dénaturée. ,, -

» Oui , ma Sophie adorée, je lègue à ma fille tous » ceux de mes droits dont elle peut hériter; je lui «laisse tous tes soins, toute ta 'tendresse ; et si je » me méfiais du courage de mon amante , de sa » condescendance pour mes atdentes et dernières » prières , je mourrais dfésespéré d'avoir donné le «jour à un enfant pour qui je ne puis rien , ^t «d'avoir ainsi, par une seule faute, immolé la mère et la fille à mon fimestè amour. O Sophie ! «Sophie! voudrais -tu qu'une passion et si ten- » dre , et si pure , et si fidèle , fut à mon dernier » soupir une source de repentirs cruels et de re- » mords dévorants? Vis, mon amante ; donne-moi » cette preuve de tendresse ; vis pour serrçr dans «tes bras ma fille, pour- lui parlej: de son père, » pour lui dire combien il t'a aimée ", combien il «l'aimait, combien il l'aurait aimée... Ah! si, «dans le sein de la terre, où je vais rentrer, je

> Étrange manière d'aimer une femme que de l'arracher à tous ses devoirs, au repo&^'à sa famille, pour l'entraîner dans un abîme de chagrins et de misères ! En définitive, que Mirabeau pouvait-il faire de madame de Monnier? Vivre avec elle en vagabond? cela peut-il s'appeler aimer une femme? C'est céder à l'amour des plaisirs et à l'ardeur des )ouissances.

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-/-pouvais conserver cette étincelle céleste, cette » âme sensible et tout aimante , dont tu concen- »tras les forces et Ténergie, j'espérerais un jour » réunir dans mon sein mon amante et mon en- » faut. Je ne sais , ô Sophie ! je ne sais ; j'ai peine ■ à croire qu'aussi long-temps qu'il existera quel- »ques parcelles de mon être, mon amour ne

• yive pas. Soit illusion, soit réalité, Tâme de » Gabriel et celle de Sophie , leur incomparable «tendresse, me semblent indestructibles. Cette

• idée est consolante; elle nous promet un té- » moin qui juge nos cœurs , qui sait si nous mé- » ritons des châtiments barbares ; qui , plus în- » dulgent que les hommes, pardonnera à nos fai- » blesses, et purifiera des sentiments qui ne > blessent pas la vertu. Oh! si, dans un séjour » d'éternelle félicité , à l^ibri des fanatiques , des » calomniateurs et des tyrans, nous devions à » jamais nous réunir pour nous aimer encore ; » Dieu , Dieu puissant , rends - moi mon amante , » pardonne-moi pour prix de ^s vertus ! . .

» Hélas ! ma Sophie , cette lettre est bien longue » pour le moment où il te faudra la lire \ Qu'ajou-

' Mirabeaa, comme bien d'autres, ignorait sans doute que jamais l'autorité, A tort ou à raison, ne fait passer de semblables lettres à leur destination ; elles sont ordmaî-

SUR MIRABEAU. So^

H terais-je de plus ? Irais-je énerver mon âme (^uand » je te conjure de te raidir contre l'infortune ? Je » me méfie de mon propre attendrissement, et je «finis... pour jamais je finis. Ah! pense sans » cesse que celui qui mourra en prononçant ton » nom , qui te chérit du plus tendre et du plus » fidèle amour , qui ne manqua dans aucun mo-

■ ment de sa vie , pas même en idée , aux senti- » ments qu'il t'avait jurés , exige de ta tendresse > » et, s'il ose le dire, de ta reconnaissance, que tu

■ vives pour ta fille , qui est la mienne.

» GlBRIfit.

n J'ai conjuré M. Boucher d'obtenir de M. Le » Noir la permission de te remettre tous ceux de » mes papiers que j'ai jugé à propos de conserver, »et ceux de mes livres que lui M. Boucher ne » voudra pas.Tu donneras ton portrait , ce portrait » jonché de mes baisers et couvert de mes larmes, » à ta fille. Tu porteras le cœur que j'avais reçu de » toi , et qui n'a plus quitté mon cœur. Tu feras • mettre sur ma boîte un médaillon qui con- » tienne ton portrait et te mien ; tu obtiendras de »M. Boucher de l'accepter*. N'oublie jamais ce

rement l'objet d'un lourd rapport ou de quelques bavardages des employés de la police ou des commis (}u parquet. ' Que de niaiseries et de sottes pensées pour un homme

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» que nous devons à notre bienfaiteur et à son » organe (MM. Le Noir et Boucher ) ; c'est encore »une dette qui nous est commune et que toi

• seule pomrras t'efïorcer d'acquitter. Tâche de te » réunir à ma mère, à ma tendre mère , et de lui

• rendre les soins que j'aurais voulu lui donner. Je » lui ai rappelé ce qu'elle avait daigné me pro- » mettre pour ma fille, et j'ai tenté tous les moyens » de lui assurer les secours qu'elle ne peut plus » espérer de moi. Tu ne publieras jamais l'ou- « vrage sur les lettres de cachet et tes prisons d'état » sans la permission de M. Le Noir. Je le lui ai » promis , en le priant de te faire remettre ce ma- >.nuscrit copié de ma main'. L'unique motif de » cette demande a été de te procuret-cette conso-

• lation d'avoir tout ce qui reste de moi. Il y est » entré si peu d'amour-propre, que j'ai brûlé mes » mémoires , qui contenaient une apologie trop » forte de ma conduite , et tout ce qui n'était » qu'ouvrage purement littéraire , si ce n'est Ti- » bulle y que tu aimes trop pour t'en priver , tra- » duit et écrit de ma main '.

qui s'apprête à passer dans Téternité I Est-ce bien là le langage d'un pareil monr)ent ? *

* Ce n'a été qu'en 1782 qu'il a été inoprimé; |'en parlerai ailleurs.

' Ceci dénient suffisamment l'erreur de ceux qui ont

»J ai conservé une partie deFhistoire de nos » amours , parceque tu l'as désiré ; l'ouvrjige »sur les lettres de cachet j parceque je le crois » utile ; quelques morceaux et pensées détachées , » où tu glaneras quelques idées poi^r ma fille ; «enfin, tous, les fragments ou ébauches que je » t'ai successivement envoyés , parceque tu aime- •> ras mieux les conserver de mon écriture que de » la tienne. Tout le reste a été livré aux flammes : )) tu me pardonneras ce sacrifice, que plus d'une » raison exigeait de moi. »

Que penser d'une pareille lettre? Est-il bien sûr que Mirabeau fut décidé à se donner la mort en l'écrivant? Ne se berçait-il pas dans cette idée par ce sentiment qui nous porte à croire que nous pourrons mettre fin à nos maux ? Mais , dans un pareil moment , jette-t-on autant de re«gards qu'il le fiait ici sur le passé et les intérëtà de la vie ? Au surplus , comment pouvait-il écrire comme il le fait ici: à Sophie? Ne serait-elle pas morte de douleur en la lisant , si la lettre lui avait été remise? Est-ce en apitoyant l'âme par mille peintures douloureuses, en désolant le cou-

prétendu que la traduction de Tibulle est due à M. de La Chabeaussiëre , auteur de plusieurs pièces de théâtre et de morceaux de littérature estimés. J'en parlerai plus loin.

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rage par des tableaux déchirants, qu^on transmet à quelqu'un qu'on aime une pareille résolution ? Il est difficile sans doute de juger de l'état où pouvait être Mirabeau en traçant ces lignes ; cependant les détails où il entre sont peu compatibles avec la situation de son esprit. Ce qui pourrait le justifier, ce sont des exemples semblables : on en a mille de dispositions faites par des hommes prêts à se suicider , et qui ont en eifet exécuté leur projet; on en a vu mettre dans l'expression de leurs dernières volontés un calme, un sang-froid comparables aux plus simples actes de la vie; plusieurs envoyer de leurs cheveux aux personnes qui leur étaient chères, les femmes surtout se distinguer par cette dernière preuve de passion. Ainsi le doute subsiste siu* la résolution prise de se tuer de la part de Mirabeau ; mais il devait à son amie des motifs dé consolation et autre chose que ce qu'il lui met sous les yeux dans la lettre qu'on vient de lii'e. Nous le verrons bien plus fort et bien plus judicieux dans celle qu'il lui adressa pour la consoler de la mort de sa fille , qu'elle venait de perdre.

Le paquet, que Mirabeau voulait qu'on n'ouvrît qu'après sa mort, fut remis à M. Boucher; il contenait, comme je l'ai dit, plusieurs lettres; elles restèrent dans ses bureaux, et c'est ainsi

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qu'on peut expliquer comment elles sont parvenues jusqu'à nous, car sûrement Mirabeau ^ qui , sur les derniers mois, avait l'espoir certain de sortir , et qui communiquait ayçc plus de liberté et de célérité que jamais avec Sophie, les aurait livrées aux flammes comme de tristes et inutiles témoins de ses souffrances, de son désespoir et' de sa faiblesse.

Au mois d'octobre de la seconde année de sa détention , son sort était devenu plus tolérable , quoique toujours livré à la tristesse et à l'anxiété que lui causait la privation de Sophie ; le seul adoucissement à cet état était dans sa correspoui dance avec elfe : il ne cesse de le répéter à M. Le Noir.

« Je serais bien malheureux , dit-il à ce ma- » gistrat', si vous étiez aussi las d'entendre parler » de moi que je le suis d'en parler. Mais , hélas ! » je dis comme TibuUe : Je n'ai point le stoïque » courage de supporter d'un œil sec la sépai'a- » tion de l'autre partie de moi-même ; cette €pn- »stance ne sera jamais la mienne. La douleur » brise l'âme la plus ferme; je ne saurais rougir,* » d'avouer ce que je sens , et d'épancher la tris- »tessequi empoisonne ma vie tourmentée par de «longs malheurs,

' 28 octobre 1778. ► . .^

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» C'est une de ces coBSolations salutaires que » je dois À votre incomparable bonté que j'in- » voque aujourd'hui. On m'a dit que vous aviez i daigné permettre que la traduction des Baisers » de Jean Seconds passât à mon amie '. Je prends » la liberté de vous adresser une partie d'un re-

• cueil de pièces relatives , extraites des poètes

• de l'antiquité , et je ne vous déguiàe pas que » c'est pour vous demander une lettre de mon n amie , après plus de cinq semaines 4^ silence. >» Si les Baisers de Jean Seconds ont passé , cet » envoi-ci passera plus aisément encore ; ce sont

• des fragments de Lucrèce, de Catulle, de Gal- » lus, de ce délicieux Tibulle, qu'il feut lire et re- » lire, savoir par cœur et relire encore. Quelques » morceaux choisis d'Ovide, de Virgile, d'Horace , » de Pétrarque, de Guarini , du Tasse, de TArioste, » de Milton , et de quelques autres poètes italiens, » anglais^ allemands, succéderont, si vous le per*

' Jean Second ou Seconds, dont il est question, était un^poëte hollandais, né ù La Haye en i5i i, fils de Nicolas Ëverard, président du conseil souverain de Hollande. Il était docteur en droit , mais n'est connu que par ses poésies erotiques , ses Baisers surtout. Les écrivains font un grand éloge de ce dernier ouvrage; on en a plusieurs traductions, celle de Mirabeau est moins fidèle mais plus élégante que celle de Dorât.

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«mettez. Si, par des ciroonstances nouvelles, ce «recueil ne pouvait passer à mon amie, j'espère ))que vous voudrez bien me le renverser; mais «surtout, ah! surtout une lettre, ô bienfaisant » et sensible protecteur des infortunés ! »

Qui pourrait ne pas louer cette attention aimable du prisonnier , d'ofifrir ainsi à Sophie des sujets d'une agréable distraction dans sa retraite ? La main qui les avait tracés les lui rendait encore plus chers ; c'était la seule lecture qui convînt le mieux à sa position. Sophie avait le malheur d'être sans religion ; . ce grand support dans les adversités de la vie lui manquait; il fallait qu'elle trouvât en elle-même touteç les forces nécessaires à résister au malheur. Ne pouvant surmonter une passion funeste , c'était dans l'habitude des idées qu'elle fait naître et embellit qu'elle allait chercher dti calme. La littérature^ la poésie, la mythologie, étaient donc pour elle un besoin ; et quand elles ne l'auraient pas été, elles le seraient devenées par let>charme qu'elle trouvait à partager les goûts et les occupations de celui qu'elle aimait si tendrement.

Elle lui avait écrit que tous nos mythologues l'ennuyaient , et que cependant elle 'serait bie» aise de prendre quelque idée de la fable. «Je t'ai »fait un ouvrage , lui répondit-il , dont tu n'au-

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» rais trouvé la substance que dans deux ou trois » cents volumes. Il est destiné d'abord pour toi , j» ensuite pour l'éducation de ta fille, un peu » fort de philosophie, mais à ta portée ; prie, né- »gocie, demande, vois si je puis te l'envoyer par » partie. »

Ailleui*^, après avoir témoigné à Sophie la crainte qu'on n'ait retenu à la police le Traité de mythologie dont il vient d'être question, il ajoute : « Mais tu n'y as rien perdu , et tu verras , » par deux envois postérieurs, que je n'ai pas cessé » de m'occuper de toi : i ° un petit Traité de la 1» langue française assez complet; a* le premier » livre d'un Essai sur la littérature ancienne et y> moderne; voilà ce que tu dois recevoir quand

* le très complaisant M. Boucher, que nous acca- » blons , aura eu le temps de le lire. Ce dernier

• recueil t'épargnera la lecture de beaucoup de ») volumes et sera intéressant , il avancera à me- »sure que les livres dont j'ai besoin me parvien- » dront; mais cela ne m'empêchera pas de conti- » nuer la mythologie , car j'ai de la marge pour » l'autre , tant ces matières me sont familières et » tant je me trouve d'extraits qu'il ne faut que » rassembler ; au reste, je suis si pressé de te faire «jouir, que je ne relis pas, et que je t'envoie » presque des brouillons. »

SUR MIRABEAU. 5i5

Il ne se bornait pas à envoyer à Sophie des traductions, des imitations , des traités sur la littérature , il l'entretenait encore dans ses lettres du mérite de nos écrivains, d'objets de morale et de politique. On pourrait citer parmi ces derniers des morceaux d'une grande force dé conception et de raisonnement ; il était là dans son véritable élément. C'est surtout dans ses réflexions sur la théorie des lois sociales que brillent ses pensées, toutes les foiâ que la nature du sujet qu'il traite ne le force pas à faire plier la règle des mœurs aux intérêts des passions qui l'agitaient ou de la conduite qu'elles lui faisaient tenir.

On formerait d^excellents extraits de ce qu'il dit , dans cette correspondance , des. lois organiques etdes pouvoirs politiques» de la société, des principes de liberté qui doivent présider au gouvernement des hommes pour les rendre heureux ; ce qu'il dit des abus du despotisme et des malheurs des sujets livrés à ses excès est surtout plein de justesse et de lumière.

Telle est l'abondance de ses idées et de sa plume sur ces matières d'un haut intérêt , qu'on pourrait lui reprocher d'abuser de l'empressement de son amie à dévorer tout ce qui vient de lui, en le voyant soumettre des dissertations

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de cette espèce à sa méditation comme un objet d étude à sa portée.

lyiais ce défaut, si c'en est un, trouvera sans doute moins de désapprobateurs que l'inconvenance d'offrir à une jeune femme , aussi souvent qu'il le fait , des tableaux cyniques ou des récits d'une lubricité à nu.

Que penser , par exemple , de Renvoi qu'il lui fait de YErotica Biblion ' ? Voici ce qu'il lui dit à propos de cette production : « Tiens ,

• madame la vierge maculée , voici cet ouvrage » qui est livré ' , puisse-t-il t'amuser ! Tu mê le » renverras , entends-tu , car je n'en ai point de

• copie. Comme mes citations sont très exactes, » tu verras si ces gravelures sont de mon inven- » tion , ou si les livres saints contiennent vrai- » ment des choses très singulières. »

Ces écarts se rapportent à une époque où l'état du prisonnier avait reçu de grandes améliora-

' Je parlerai ailleurs de cet ouvrage. Il était difficile de faire un plus déplorable emploi de l'érudition. Sophie, froide et tout aimante, recevait ces écrits lascifs comme les oublis d'un homme qu'elle chérissait et avec toute la déférence d'une passion aveugle.

Lwt'é, c'est-à-dire vendu ; M. Boucher avait pour Mirabeau la faiblesse de lui faire trouver de l'argent pour de semblables productions.

. lions ; quelque espoir fondéd'une liberté certaine lui apparaissait et se confirmait de jour en jour ; nâais ils n'en sont pas moins exti:;aordinaires et étranges dans un homme gémissatit sous le double poids du malheur et de la captivité.

On s'étonne encore , et avec plus de raison , de l'entendre parler avec éloge d'un roman ordurier de sa composition, connu sous le nom du Libertin de qualité, ou Ma Conversion. « TibuUe «va être livré, écrit-il à Sophie; les Contes et les » Baisers de Jean Seconds le sont ; Boccace est » entre mes mains , et Ma Conversion avance '. Je »fais pour ce roman, qui est absolument: neuf, » et qui, si j'étais Ubraire, ferait ma forjâine, des » sujets d'estampes qui ne ressembleront à au- »cune, et surtout, je m'en flatte, treè jolies... »Si tu veux passer sur des mots un peu fermes, » et sur des peintures très libres , mais très vraies, »de nos mœurs et de notre corruption, je t'en- » verrai ce roman , qui est moins frivole qu'on ne n le croirait au premier coup d'oeil. Depuis lès ») femmes de cour , qui y sont cavées à fond, au- »cune ne m'échappç ; j'ai fini les religieuses ' et

' Ce fut deBruguières qui lui. procura le placement de cette dernière.

"" Qui ne s'étonnera de Yoir un borame judicieux comme

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» les filles d'opéra ; j'en suis , par occasion , aut «moines : de là, je me marierai, puis je ferai » peut-être un petit tour aux enfers ( où je cou- » cherai avec Proserpine ) pour y entendre de 9 drôles de confessions '. »

Il avait bien su apprécier la ^corruption des mœurs par le débit d'un semblable livre ; mais cela ne le justifie pas d'en avoir sali sa plume. Il donnerait sans doute pour excuse le besoin d'argent où il se trouvait. Il voyait le terme de sa captivité approcher , ses affaires prenaient une tournure plus favorable ; mais les fonds lui manquaient, et il s'évertuait à s'en procurer à l'aide de ses ouvrages. Il écrivait à Sophie , à la date du 2 1 février 1 780 : « Il va nous venir • quelques ressources pécuniaires ; le bon ange

Mirabeau adopter dans son odieux ronian les sots contes accrédités chez le peuple et les libertins, contre les mœurs des religieuses; comme si quelques exemples extrêmement rares pouvaient s'appliquer à toutes.

> Lettre du 1 5 mars 1780. Ces Confessions sont des saletés. Qui ne reconnaît ici au surplus une mauvaise imitation d'un épisode de la PuceUe de Voltaire?

Ce livre a paru sous divers titres: 1^ Ifla Conversion; 2° Le libertin de qualité^ 3* Vie privée, publique et scandaleuse d'Honoré de Riquety, comte de Mirabeau : ce dernier titre fut donné à l'édition in-ia , publiée en 1791.

» ( M. Boucher ) a , à peu près , vendu mes Conter , D-et si bien que j'ai rabattu de son prix. Les Baiy^sers de Jean Seconds vont s'imprimer aussi. «Mon bon et actif ami (le même) me procure » à faire une traduction de Boccace qui me vau- »dra passablement d'argent; et comme je fais » quelque cas de mon TibuUe^ je le vendrai assez » cher. »

Outre ces travaux destinés au public , et dont il ne commença à s'occuper d'une manière suivie que vers la fin de 1779, il avait précédemment entrepris l'histoire de ses amours , sous la forme de dialogues entre lui et Sophie ' ; il avait même exigé d'elle qu'elle lui en fournit les principaux matériaux.

« Je t'ai dit que j'exigeais , et non pas que je » demandais , que tu fisses ton histoire. La ma- »nière dont. je l'ai traitée (en dialogues) jette n assez d'intérêt et de vie dans le récit , mais » exclut beaucoup de détails. Sans entrer dans » de nouvelles discussions sur ton style , l'unique 3 raison que tu aies de te refuser à ma prière , » c'est ta paresse, et je ne la reçois point. Je veux

' C'est de ceUe histoire qu'il parle dans la lettre qu'il laissait pour Sophie au moment où il lui semblait qu'il allait s'ôter la YÎe.

» absolument que tu écrives tout dans le plus » grand détail ; songe que tu ne travailles que

• pour moi, c'est-à-dire pour toi; qu'il n'est point

• ici question de littérature et d'amour- propre, i mais de sentiment ; que tu n'as qu'à laisser cou- »rir ta plume au gré de ton cœur; qu'enfin je » me suis fait de cette idée un plaisir délicieux , t qu'ainsi tu dois le réaliser, et que, si tu le »veux, ce manuscrit ne sortira de tes mains que » pour passer immédiatement dans les miemies. »Ah, ma Sophie! pourquoi voudrais-tu m'em- » flécher de voir tracer de tes mains les monu- » ments de nos amours ? Ce sera le charme de »ma vie, la consolation de mes maux et leur

• plus digne prix après le bonheur de me réu- »nir à toi. Ne me résiste plus, ou je croirai que »tu rougis de m'avoir tant aimé ". »

Une femme plus sensible que voluptueuse par tempérament, comme Sophie, dont l'âme était d'autant plus aimante que des sens à satisfaire la dominaient moins, chez qui l'imagination cédait bien plus aux impressions morales de l'amour qu'au besoin du plaisir, devait éprouver quelque embarras, peut-être faudraitil dire de honte et de répugnance, à retracer des

» LeUre du i" avril 1779.

SUR MIRABEAU. 3ai

scènes de volupté, qui n'étaient peutrétre pas ce qu^elle regrettait lé plus dans son isolement; il lui en coûtait de dévoiler les secrets de ses sens peu actifs et quelques moments d'ivresse achetés trop chèrement depuis ; il s'en £sillak de beaucoup qu'elle les rappelât avec le même plaisir que lui î aussi ne fut-ce que pajiF ne pas désobliger un homme qui lui était si cher qi^'elle prit la plume et entreprit de tracer les Mémoires qiffl lui demandait.

Cette condescendance de la part de Sophie le toucha sensiblement, il lui en témoigne sa reconnaissance de la manière la plus affectueuse : « Re- » çois mes tendres remerciements, lui dit-il, pour » ta charmante complaisance. Tu ne conçois pas le «plaisir que me fait l'idée de voir tracer, par ta » plume naïve et touchante, nos amours, ijos plai- » sirs , nos malheurs ; de chercher dans tes tendres » et simples aveux la trace des progrès que je fis » sur ton cœur , et les combats que tu ne m'as pas • avoués, et le* tendresses que tu m'as dérobées, » et les larmes que coûtèrent tes rigueuts et mes » gémissenàents , ' ei^ la marche lente mais si dé- » licieuse et sr tendre des sentiments #t des ré- «flexions qui te, conduisirent à m'accordér le^ «bonheur et la victoire. Ta tendresse est si dé- » licieuse , ta générosité si modeste, tes procédés

3a2 MÉMOIRES

f si rares et tes manières si simples ; tes sensa- » tions si douces et cependant si rapides , ton » amour si ingénu et si décent , si brûlant, si ré- » serve toutes les fois qu'il faut ménager le coeur' f,et la téte> de ton Gabriel ! Ma Sophie est un » composé si rare et si admirable pour qui sait » la sentir et l'étudier ( car il faut ces deux fa- » cultes pour te connaître ) , qu'il n'y a que ta •candeur et ta voluptueuse délicatesse qui. puis- • sent dévoiler tant de replis dont les grâces, les i charmes et la. vertu ont envdoppé jtop innofcence el^ta tendresse naturelle.

9 J'ai éprouvé que mon pinceau , trop rigou- 9 reux , et guidé par l'impétuosité d'une passion »la plus ardente qui fut jamais, ne pouvait sai- »sir ces nuances fugitives. Que te dirais-je? La •tête me tourne quand je m'occupe de ce tra- »vail; tu es là, je te vois, je te sens, tu m'em- 9 brases , et le travail y perd aussi bien que la 9 santé. J'ai bien prévu que si ces Mémoires, éxécu- » tés comme je te les demandais, fussent vus par » un tiers, ce serait te forcer à la circonspection, 9 resserrer ton cœur , glacer ton imagination , et » ôter tont le charme de l'ouvr^çe. Je te pro- ^ » mets donc ce que tu demandes , excepté les 9 corrections. Je rêver rai l'orthographe , mais »me préserve l'amour de toucher d'une main

SUR Mirabeau. 3a3

» pro&ne à ce qu'il t'aura dicté. Au reste ^sa<àtiç- » moi gré de ma patience, Q n^n touti car, ou- » tre que ce n'est pas une vertu, je fais de ces » mémoires, tels que je les conçois, le bonheur »de ma vie. Ah! j'avoue que je t'attends au i5 » décentre ". »

Mirabeau s'était déjà occupé de son côté , comme je l'ai rapporté , d^ la cdbiposition de dialogues entre lui et Sopjiiie sur l'histoire de leiu*s amours , ses scènes , les incidents , les détails qui les avaient accompagnés; ouvrage où l'on peut croire qu'il répandit à foisonnes peintures passionnées et les souvenirs d^s voluptés poiu* lesqueb les mémoires dfi Sophie lui fournissaient un nouvel aliment.

Mais sa plume ne se renferma pas dans cette sphère de descriptions historiques, il consacra encore une partie des dialogues à justifier sa

' Mirabeau , dans les Souvenirs qu'il a laissés et que j'ai déjà cités, dit: «Au 1 3 décembre 17^6 je fus heu- Dfeux, » en parlant de ses liaisons i^fûyec Sophie. Il la connaissait depuis les premiers jours de juin de la même année, époque où, M. de Saint-Mauris lui permit d'aller à Pontarlier et d'y fréauçnter la société. Ainsi Sophie tint bon pendant plus de six mois contre le plus dangereux ' séducteur qu'elle pouvait rençi^itrer ; elle avait vingt ans^ et lui vingt-sept.

conduite et à calmer les scrupules de Sophie^.

« Hier, en travaillant, dit-il, à mon quatrième

»£alogue, j'ai éprouvé un vrai plaisir ; c'est d*a-

• voir trouvé et. réuni la démonstration çomi> plète que tu ne m*as rendu heureux que parce- » que tu l'as dû. Telle que je l'ai écrite, je la » mettrais sous les yeux du moraliste le plus sé- » yère, pourvu* qu'il ne fût pas bigot Ce dialogue » est trop long pour que je te le transcrive, mais je «►veux te dire en substance comment j'ai prouvé ^que, comme madame de Monnier, tu étais li- »bre de me rendre heureux; c'était là, sans ♦iioute, ce qu'il y avait de plus difficile à ma-

• nier , car tu n'avais pas fait vœu de chasteté, »et tu étais maîtresse de ta personne, si les dë- » voirs de la fidélité conjugale ne te liaient pas. » Après avoir invoqué mon honneur et ma géné- »rosité, tu me demandes (dans le dialogue en » question ) : i* si j'approuve la conduite de ma- »dame de Mirabeau'; 2° si les devoirs du ma- » riage sont des mots dépourvus de sens. Et je » réponds à la première question :

• Noji , sans doute, je ne l'approuve pas, et je

» 27 août 1777.

' Ceci fait allusion, aux faits dMnfidélité que Mirabeau reprochait à sa femme.

SUR MIRABEAU. 3a5

» la déteste ( la conduite de sa femme ) ; mais c'est

• plutôt sa perfidie que son infidélité que j'ab- » horre. Si elle eût choisi tout autre amant que

• Phomme qui me devait tout ^ qui avait nK>n » amitié; que je regardais comme mon frère , qui

• m*a trahi à l'ombre de ma confiance , elle^, me » serait moins odieuse. Cependant ce n'est ici que » mon sentiment particulier que j'expose , et mon «opinion n'est pas un principe. L'infidélité de » madame de Mirabeau serait toujours une ac- » tion très lâche , quel ijue fât son complice. Elle » m'avait épousé par amour, disait-elle, j'avais «été préféré par son choix à cinq rivaux; je lui «avais fait Vde grands sacrifices pour sauver sa

• réputation; j'avais lutté contre ma famille et »la sienne, et bravé tou5 les malheurs que me » présageait l'odieuse parcimonie de mon père ;

» ines procédés ne se sont pas dém^itis un in- . »stant; je me suis toujours conduit avec elle » comme si j'étais son amant , et je ne l'étais pas ; • » mon âge et ma conduite ne lui laissaient point » d'excuse : c*est donc de gaieté de cœur , si je «puis m'exprimér ainsi, et par une véritabre

• dépravation d'âifte et d'esprit qu'elle ^'est éga- » rée.' Aucune de ces circonsta^nces n*a de rap- » port à toi. Cette différence i'nâîqy^' en apporte »une considérable dans nos devoirs mutuels.

5â6 MÉMOIRES

Mais il ne £anit pas traitâr une question aussi importante seulement dans quelques tms dé «s détails, il faut l'approfondir. Les devoirs du mariage sont-ils un vain nom ? la réponse n'est pas douteuse. Le mariage est une institution civile souverainement respectable. C'est un contrat sacré, dont les obligations sont les bases de la société... Mais, ma Sophie, es- tu mimée ? Unie à Un homme qui serait bien ton aïeul , tu n'as de commun avec lui que les armes, la livrée et le nom... Mon amie, ceci n'estil pas plutôt une excuse qu'une justification ? Je me sers de ta propre distinction , parcéqu'elle exprime parfaitement mon idée. Je serais peutêtre moins coupable qu'un autre de céder à l'amour, meiis je serais coupable. Tu supposes'' que mes sens me commandent tellement, que l'indispensable sceau du mariage est la jouissance ,* et cette supposition me paraît humiliante. Mon amie, nous ne nous sommes pas proposé de faire des romans platoniques. Nous examinons ce qu'exigent de toi les dififérents devoirs d'une femme et d'un homme mariés ; et la fidélité conjugale est celuf auquel nous nous

■ C'est-à-dire d^ns le dialogue où Sophie est un des îqtertocntears.

» arrêtons en cet instant. Qu'est-ce que lé ma-

A riage ? c'est l'union d'une femme et d'un hommç, »dont la société se rend garant. Mais pourquoi

• s'en rend-elle garant? C'est saus doute parce^ » qu'elle y a intérêt. Cet intérêt est la naissance » des enfants qui doivent en provenir , et sur » lesquels elle a des droits , et leur existence ci- »vile qu'elle doit maintenir. Le but social du » mariage " est ijonc la propagation de l'espèce ; » et cela est si vrai que les lois sont toujours » prêtes à dissoudre toute union dont l'un des » contractants ne peut remplir ce but. La fidélité » conjugale n'est un devoir qu'en ce sens, quoi- » que , considérée comme cl^teté , elle soit une » vertu morale. Si cela n'jest pas raisonné , ma

• bonne Sophie, je ne m'y connais pas. Je passe

• ensuite (dans le dialogue) à toutes les autres

• faces de cette question. Je te demande si, quand

• tu fais une société agréable k M. de Monnier,

• tu n'es p^ acquittée envers lui des obliga- » tions que tu lui as pour la petite partie de » fortune que tu partages ; quelle prétention il

' Il est inutile de faire remarquer au lecteur combien cette théorie est faible ^ et Mirabeau le savait mieux que qui que ce soit ; il Va assez prduyé dans les mémoires de son procès ayec ssf femme; mais il avait intérêt ici en par-, lant à Sophie d'établir cette théorie.' "^

peut avoir sur tes charmes , dont il ne peut pas jouir; s'il doit être tout à la fois auprès de toi yil eunuque et sultan impuissant. Je te prouve qu'il recueillera des avantages réels pour une perte imaginaire, puisque, te trouvant plus heureuse , tu combattras plus aisément le mépris et la répugnance que t'inspirent son humeur superstitieuse et monacale, son âme aride et inflexible , que lorsque tu ne peux t'empécher de penser que cet homme , que tu as si peu çle raison d'estimer et d'aimer, est la cause du malheur de l'amant que tu chéris. Api'ès cela je passe à l'examen de la vraie et fausse pudeiu*, de la vraie et de la fausse chasteté , etc. , en un mot, je répète toute la conversation qui a fait mon bonheur; et à ce propos je pense à la singularité unique qui fit que ce fut devant trente personnes que tu pris la résolution qui est ordinairement si cachée , et que je te dis ( à l'oreille , il est vrai ) mes raisons pour t'y décider. Remarque qu'il fallut absolument que »ce fut ainsi, car, quand j'étais seul, je n'étais » occupé que de mes désirs et toi qu'à te défen- • » dre. Quelque éloquents que fassent mes bai- » sers , ils ne te persuadaient pas. Je t'attaquais »s]aQS cesse; il fallait une trèye pour pouvoir «capituler, etfe présence d'un. cercle aussi nom-

» breux qu'importun pouvait seule te la donner. «Tout mon quatrième dialogue est très joli; » quand tu m'auras envoyé beaucoup de papier, » je te les ferai passer tous ; mais comme ils ont « chacun quatre grandes pages in-folio , et quel- » ques uns plus , tu vois bien que je ne puis pas » faire une pareille dépense ( de papier ) sans me » réduir€.à la mendicité. »

On doit peu regretter que ces dialogues aient été perdus ou peut-être détruits par Mirabeau lui-même , lorsqu'il montra la résolution de s'ôter la vie , comme on le voit dans la lettre qu'il laissa pour Sophie; il y dit positivement qu'à l'exception des ouvrages ou pièces qu'il indique, tout le reste a été livré aux flammes. Ces dialogues ne pouvaient avoir de prix que pour lui ; quel fruit, quelle utilité en aurait retiré le lecteur ? Quelle doctrine y puiser ? En pareil sujet, et dans l'état de délire où l'imagination l'entraînait, pouvait-il conserver cette sagesse d'idées, cette droiture de jugement qu'exigent des matières qui tiennent de si près à la morale ? Le feu de sa passion, je le répète, le besoin d'affermir Sophie dans les principes qui l'avaient séduite , guidaient sa plume; ils seraient d'un faible' îjatérêt , mais d'un bien mauvais exemple , aujotu:'d'hui.

33o MÉMOIRES

Ce n'est pas au surplus la seule fois qu'il ait professé des maximes dangereuses et contraires au bonheur de ceux qui les suivraient : plus d'un exemple s'en rencontre, indépendamment de celui-ci, dans ces mêmes lettres, qui ofiGrent d'ailleurs tant de traits admirables. Que penser de ce qu'il dit à Sophie à propos de la messe qu'il venait d'entendre ? On jugera si c'était une pareille doctrine qu'il fallait prêcher à une femme oppressée de douleurs et des plus tristes pressentiments ' ?

«Tai été entendre tristement la messe aujour

• d'hui. Hélas! disais-je pendant oette cérémonie, » dont j'entendais bourdonner les formules , si » j'étais homme à me persuader les rêves des dé- 9 vots , je convaincrais Sophie , pour que nous » nous hâtassions bien vite de mourir ; notre sénparation finirait alors, nous nous rejoindripns » l'un à l'autre dans des lieux où nos cœurs se- «raient unis pour toujours , et où la mort , la

• persécution, l'absence, l'infortune, ne troubleraient plus notre éternelle félicité. Car enfin » nous aiu*ions sûrement le même sort ; damnés » ou sauvés , nous serions ensemble ; et quel est 9 l'enfer où je ne serais pas heureux avec ma bien-

' LeUre du i4 septeoaibre 1777.

SUR MIRABEAU. 35i

» aimée? Mais, ma chère amie, nous ne sommes • pas assez heureux pour nous repaître de telles «illusions. Au moment où nous finirons, tout » notre être finira avec nous; et nous avons sû- » rement besoin de cette opinion pour supporter » la vie , car la crainte de perdre notre amour » est le seul sentiment qui puisse lui donner du » prix. »

Il faut reprocher à Mirabeau ici qu'il oublie donc que les croyances religieuses donnent de la force au lieu de l'ôter ; que c'est surtout aux femmes dans l'état de Sophie à qui elles sont chères ; qu'elles ne détruisent pas l'amour, mais prêtent un appui à l'être malheureux qui, comme sa triste amie, en est victime ; qu'il est heureux pour une femme de trouver dans le sein de la religion quelques secours que lui refiise toute autre considération morale contre un aussi puis-* sant ennemi. Quelle gloire-, quel n^érite pouvait trouver Mirabeau à prêcher l'athéisme à une infortunée n'osant ni fixer le passé ni porter ses regards dans l'avenir ? Craignait-il qu'un retour sur elle-même ne la portât un jour , s'ils se re-» voyaient, àse refuser à ses empressements? Cette raison, qui paraît' la plus probable, serait bien la preuve que, malgré tout ce qu'il dit de l'admiration qu'il éprouvait pour les belles qualités de

Sophie 9 ce n'était que le plaisir et les jouissances qu'il pouvait en espérer encore qu'il voyait en elle , conséquence que je ne crois pas nécessaire de pousser plus loin.

Qui ne s'étonnerait encore que, dans plusieurs de ses lettres, il n'ait pas conservé le courage et la sensibilité nécessaires pour épargner au cœur de son amie le tableau de sa position à Ylncennes? Pouvait-elle la changer ? N'était-ce pas ajouter de nouveaux tourments à ceux qu'elle éproyvait déjà ? Sophie était enceinte ; elle était en butte . à des persécutions , à des reproches qui devaient d'autant plus l'affecter qu'elle se les était attirés par sa déplorable conduite; tombée d'un rang distingué, et obligée de se réfugier dans son amour pour ne pas paraître coupable à ses propres yeux: eh bien ! Mirabeau l'accable encore dans cet état du poids de ses souffrances et de ses peines. « Ma » faiblesse esl extrême , lui dit-il* , je ne peux pas » me lever de ma chaise sans être en sueur; mais, » quelque tourmenté que soit mon corps , ce n'est »pas la partie de mon être le plus malade. Mon » cœur et ma tête sont successivement agités , et »jene sais à quoi aboutiront tous mes combats. » Mon âme, flétrie par la douleur, est fermée à tout

* Lettre du 26 aaût 177;^.

» autre sentiment que l'amour flésespéré ; une » sombre mélancolie, une tristesse habituelle, ont » succédé à cette humeur enjouée , vive et même «pétulante qui formait le caractère de ton Ga- »briel. Tout a pris en moi la teinte du deuil que »je porte, et l'espérance ose à peine approcher » ma caverne. »

Répétons4e : ces tristes et ajQQigeantes images ' étaient-ellçs à leur place au monient où Mirabeau les traçait à Sophie? Tout lui en rendait l'impression plus profonde. Moins livrée aux désirs , elle était tout entière à celui qui l'avait subjuguée; le calme des sens laissait en elle toute son énergie à l'action de l'âme ; mais en même temps que cette heureuse constitution là mettait à Tabri des irritations produites par la contrariété des passions, elle la livrait d'autant plus fortement aux accès de la douleur que pouvaient lui causer de semblables récits. •

Cet heureux calme des sens, qui. laissait à Sophie une liberté et un repos d'esprit qu'un autre tempérament lui eût refusé, déplaisait à Mirabeau: il lui en fait souvent reproche; il se plaint de la fi'oideur de ses embrassenients dans d^ temps plus fortunés , et dit qu'elle était loin de répondre à l'ardeur de ses désirs \

* Lettre dé mars 1778.

nait aux peintures qu'il en faisait une expression déchirante, son amie en avait conçu un chagrin mortel. Cependant quelques événements surve- " nus à Mirabeau, une visite de M. Le Tîoir qui lui fit grand plaisir , et quelques nouvelles satis- Êusantes, lui ayant rendu son énergie, il en profita pour écrire à Sophie. Cette tendre femme saisit ce moment et les heureux présages qu'il lui annonçait pour consoler et fortifier son ami. Voici quelques passages de sa lettre ' :

« Ah! mon bon ami, tu me rends la vie avec » l'espoir, puisqu'il t'est revenu: sans doute il est »bien fondé, puisqu'il a pour base les bontés de

• M. Le Noir ; je sais aussi que tu nefte flattes pas 1 aisément, que tu ne vois pas comme moi naître net finir tes espérances dans la même journée; » ainsi j'y ai la plus grande confiance. O mon » ami ! serait-il donc bien vrai que tu 3eras libre » et que nous nous, reverrons ? Sois-lf , et je jouii;ai «déjà de plus des trois quarts de .ma liberté. 9 Mais je l'ai souvent vue si éloignée, que j'ai » bien craint que le dégoût de la vie ne deyînt

• le plusï fort. Je t'entendais dans ta dernière

• lettre appeler la mort, je la voyais achèverai

• nous séparer sans nous être rejoints!... GabrieÇ

» 10 décembre 1778.

» elle m'a bien fait verser des larmes. Tdat s'y «réunissait; sons prétexte de me parler de Ti- » bulle, tu me disais des choses si tristes! J'ai cru » que tu avais la certitude que nous ne nous re- 9 verrions jamais ; plus je relisais ce cahier , et » plus je la retrouvais à chaque ligne. Hélas!" » disais-je , Gabriel m'avait tant dit qu'il ne vou- » drait pas ne pas avoir souffert pour moi ! et il » se décourage ! il ne veut plus supporter la dou- » leur \ l'anéantissement lui parait aujourd'hui » tout cf qu'il peut obtenir de mieux: il a donc » oublié le. jour où , ne me croyant plus que deux • heures à vivre , je lui criais dans les convulsions »du désespoir: Quoi, Gabriel, mourir sans te î>voir! Il se rendit alors: mon ami n'est paà » changé. Quels sacrifices n'a-t-il pas faits à l'a- »mour! Fera-t-il encore celui-ci? Oui, il vivra » pour rapi et poiu* ma fille, je le lui demanderai, »et il ne me refusera pas, car il ne m'a jamais «rien refui^. Je voulais donc t'en conjurer aunjourd'hui, coii^me unique grâce ^ mais tu me » l'accordes sans cela. Oui, tnoîpt! aâoii,. nous » nous riévçrpons ; je le crois puisque.^ me le

4K»dis : qvÇé ne çrpirais-je pas quand tu mé l'as- » sur^ ? Nous retrouverons le bonheur; Tu t'en ■ souviens certainement, quand je fuyais de chez

. rtuoi , sans savoir ce que nous deviendrions , I. 22

«je pmtais .gaietnent, en gisant : S'il nous &ut » mourir , êe ne sera qu'après ^voir s^ré mon » »m dans mes bras et sur mon cœur. Ah! une » heure avec lui y et mourir ensuite ! Aujourd'hui •j'en dirais encore autant; mais aujourd'hui il » £Eait que nous vivions ^ensemble, parceque nous »nou6 .devons bien plus de ménagement; il le 9 faut pour notre enfant , qui nous est si chère.

w Mon ami , j'aurai du courage taot que je t'en # saurai; mais quand je le vois éteint chez toi, «comment veux- tu que le mien puisse ^e* sou- » tenir? Quelque abattue que je t'aie paru, je ne »le suis «pas autant devant tout le monde; et il » i^st des gens qui voudraient que jen^usse moins. »^J!ai évité de parler de toi depuis que tu me «.l'as recommandé , d'autant plus que cela ne «servait qu'à renouveler sans cesse l'aigreur. «Mais pour de l'humiliation , non, je ne me «trouve point humiliée: mon amour et mon » amant font an contraire toute ma gloire. Qui- » conque .sacrifie tout sacrifierait mille fois plus, « croyaritii'avoir rien fait. Oui, je le dis comme fl'Héloïse de Jean -Jacques Rousseau (imais je » l'avais dit et écrit avant de la hre ) , j'aime mieux «que itout l'univers sache ma passion que de » t'en voir douter un instant. Nos peines- ont een- » tuplé nos liens, et notre amour. Oh ! qu'ils se-

» roiit heureux et courts lès jours que nous pa3- » serons ensemble! Si notre grande sensibilité »nous fait plus septir nos maux, elle redouble » aussi notre courage en appréciant, comme ppus • le devons, les charmes d'une réunion. Nous •sommes les plus malheureux des êtres, nous se- » rons les plus fortunés : mais notre amour n'avait » pas besoin d'épreuve. •

» J'ai lu Émilè; j'ai fait beaucoup de notes, et » j'ai recommandé tout ce qui peut convenir à » notre enfant' pour le présent , et tout ce qu'une » nourrice en peut faire. Il y a d'excellentes choses » dans ce livre-là ; mais il faut trouver bien dur »de n'être pas à même^ de pouvoir l'exécuter » soi-même , et personne ne prendra autant de «fatigue pour les enfantis d'un autre. Je n'ai env» core eu que les deux premiers tomes , ^t je me n fâchais de ce qu'il ne parlait pas df^ filles ; mais » on' me promet qu'il s'en occupe dans les deux » autres volumes. Jusqu'à présent il ne regarde » les femmes que comme de grands eiifiauits , et wcela n'est ;pas flatteur ni.galailt*. 11 y ft^bien des

' Sophîe-GabrieUe, leur eofaot, était en aoumce chez, jtu Domipé Jacques Qùillet, à Notre-rDame de Deuil 9 où^eUe mourut le 24 mai 1780, âgée de deux ans seize jours.

''•La femme serait par trop malheureuse (sauf quelques exceptions), si, formée, généralement parlant ,, pour être

34o MÉMOIRES

» choses sur lesquelles il me fait changer d'avis , 3 entre autres la méthode de faire apprendre des » fables aux enfants. Comme il arrange le pauvre • corbeau! Je vois bien souvent que je suis fort » ignorante : je n'ai qu'une science , ami tendre ; rc'est.de te bien aimer , et c'est celle qu'il t'im- » porte le plus. »

Mirabeau ^ait sollicité M. Le Noir qu'il lui fût permis d'envoyer à Sophie son masque en plâtre, qu'il avait reçu de Hollande, avec ses malles : il ne l'obtint pas; mais on ne lui refusa pas de garder le bust-e de son amie, qui lui était venu par la même voie; l'un le consola de l'autre. On apprend, par quelques passages de ses lettres, qu'il reçut aussi dans la suite un autte portrait de Sophie beaucoup plus ressemblant , et qui s'était également trouvé parmi ses effets. Il en resseiAt une joie extrême : les vers qu'il fit annoncent assez le sentiment qu'il éprouva; il

l'iDstrument des voluptés , des goûts, des fantaisies, quelquefois l'aide ou la^iiervante de rhomme^ auquel il faut qu'elle s'attache, et auquel elle ne demande pas mieux que de s'attacher et de se soumettre , elle pouvait être autre chêse qu'un gnmd enfant : Sophie h'en est-elle pas la .preuve, malgré la force de sa passion et sa douceur naturelle ? Les inspirations religieuses peuvent seules élever la

femme au-dessus de cette destinée.

les fit d'inspiration et au manient où , jetant les yeux sur cette peinture chérie, il regretta qu'elle fut si ressemblante et si inanimée tout à la fois :

« Image des attraits de l'objet qui m^enflainme , » Aux yeux de runivcrs justifiez mes feux ; » Mais ne lui peignez pas ses vertus et son âme : » Pour souffrir des rivaux je suis trop amoureux. »

Si ce n'est pas là de la poésie , il faut convenir au moins que c'est bien l'expression du transport que Mirabeau dans sa prison a du éprouver à l'aspect de ce portrait: les vers suivants, imités de TibuUe , sont plus dignes d'être cités ; il les fit aussi pour ce portrait.' Voici ce qu'il en. dit à Sophie* : '

« La première fois que je t'écrirai , je t'enverrai » mon Discours préliminaire '^ qui m'a ooùté beau- »coup de peine et de temps. Voici aujourd'hui » le célèbre passage : Pour mqi Je te regarde , d » ma Délie, etc. , traduit en vers, pour mettre au » bas de ton portrait :

« Puissé-je f ma -Sophie , à mon heure dernière , n En te vojrant rouvrir ma mourante paupière ,

* 5 mars 1780.

"^ Placé en tête de la traduction de TIbulle: c'est un travail intéressant.

34a MÉMOIRES

n De mes joun presque éteints ranimer le flambeauj • Heureux^ quand je descends dans la nuit du tombeau , » Heureux d'entendre encor la voix de mon amante , » De retrouver sa main dans ma maitr défaillante.^

Ces vers , quoique supérieurs aux précédents , font assez connaître que Mirabeau n'était pas né poète; il avait un esprit trop conséquent, une imagination trop peu maîtresse d'elle-même; ses idées se liaient , s'enchaînaient trop fortement pour se prêter à cette mobilité d'image^ coloriées, à ces peintures légères, profondes et variées , exprimées en style cadencé , et ornées d'expressions choisies^ qui constituent la poésie : il faisait des vers , parcequ'un homme d'esprit fait tout ce qu'il veut ; mais tout l'esprit, du monde ne peut faire un poète. J'en reviens àmc occupations de Mirabeau dans son' doi!ijon.

. Le besoin de travailler pour se procurer quelques ressources par la vente de ses productions , ou pour faire distraction à ses peines en les adressant à Sophie , n'était pas le seul soin qui l'occupait. Un autre objet attirait plus fortement encore son attention ; c'était sa fille : il n'en parle jamais qu'avec les plus vives émotions et les expressions de l'amour le plus tendre.

Tai dit 4éjà qu'elle naquit le 7 janvier 1 778 , et qo'elle fut baptisée lejendemain k la pwoisse

de MontmaFtte , sou3 lé nom de Sophie-GaferieHe. Cet événement fot tout à la fois un sujet (te joie et d'inquiétude pour Mirabeau. On à vu avec quelle impatience et quetle anxiété il attendait des nouvelles de la mère et de Fenfsmt à Tépoque de sa naissance; forcé à n'en recevoir cpai'en pas* sant par des mains étrangères ,^ il cmgnait toujours qu'on ne lui déguisât fet vérité ; enfin nous avons vu qu'il reçut Tassu'rance du rétablissement de Sophie et de la santé de sa fille. Ce nouveau lien donna un caractère plus moral à la passion de Mirabeau , sans diminuer en rien l'ardeur de celle • qu'il éprouvait pour sa mère : il fot dès ce moment assailli, si Ton peut parler ainsi, par^us les sentiments tendres qui se disputaient^empire de son cœur , et qui tous y trouvaient place.

En cela, semblable aux. hommes supérieurs ^ il portait très loin le sentiment de Famour paternel : c'est le propre, sinoji des grandes vertus, du moins des grands caractères , d'être dominés par ce noble penchant ; il l'éprouva dans toute sa force.

Dès l'approche des couches de Sophie^ il montrait la plus vive sollicitude, poîir.sôn ^ifant à naître ; îl aurait, désiré que sa inèrè eut obCemt . la permission de le nourrir : ce qu'i} ait à ce sujet est trop intéressant pour mé dispeiteer -ie "Je transcrire. .. * ' ;^

c Hélas ! ma Sophie , tu voudrais bien lui iser- » vir de nourrice, et je serais bien plus tranquille » pour ta santé ; d'ailleurs il eût été si doux que «notre en&nt s'imbibât de ta substance, qu'il » pompât tes vertus ! L'agneau qui tette une cbèvre

• prend les inclinations de sa nourrice, sa laine

• s'altère et se rapproche du poil. Une greffe en- » tée sur une tige de différente espèce change

• les productions de cette tige. Notre pauvre en-

• fant tombera dans les mains d'une femme qui

• ne sera peut-être saine ni de corps ni d'esprit, et «•qui n'aura sûrement jamais la cent milliàne

• partie de ta tendresse pour ce petit innocent.

» Si ta maison eût été tranquille, convenable »et déceiSte, je n'aurais pas balancé àte conseil- » 1er de le nourrir, et tu ne te le serais pas fait

• dire : niais l'intérêt de l'enfant se tait devant «celui de la mère, et je ne voudrais pas pour » rien au monde que tu r<g$tàsses dans cette mai- » son deux heures de plus que tu n'y«eras con-

• trainte; cette privation n'en est pas moins un » grand chagrin pour moi , et sera un suppUce

• pour toi, qui baigneras de larmes amères ton

• malheureux enfant, quand on l'arrachera de j>tes bras : encore douté -je qu'on te le laisse » etnbrasser. O mon amie ! si tu obtiens cette

grâce ^ donne-lui pour moi de tendres et tristes

«baisers; qu'il reçoive de ta bouche le gage de )>ma tendresse, et peut-être , hélas ! la seule as- » surance qu'il en aura jamaisi. *Oh ! non , le sort «sera moins cruel pour Sophie que pour son » époux ', tu le reverras cet enfant de nos plaisirs » et de nos laques ; tu lui apprendras lé nom de » son père, tu lui diras qu'il fut le plus tendre et 9 le plus malheureux des hommes , que tout son » bonheur eût été de foire le tien et le sien , qu'il » expira en nommant son épouse et son enfont , » qu'il n'aima et ne regretta la vie que pour eux , » et que le plaisir de les voir un instant lui eût » foit oubJUer tous ses malheurs. »

' Mirabeau prend sottement le nom d^ époux /et donne aussi sottement celui à^épouse à Sophie. Ce sont des titres que crée la loi , et qu'on ne peut s'attribuer sans ridicule ; il n'y a d'époux et d'épouse que par l'acte ci?il ou les célébrations religieuses ; c'est tromper une pauvre femme que de supposer qu'il suffît de s'aimer pour être époux. Quand Voltaire fait dire à Alzire,

« Mon amant , mon époux cherche un trépas funeste , » Et l'l)orrear de ma honte est tont ce qn'il me reste, »

il est un peu plus raisonnable que Mirabeau « car Alzire n'était point mariée ; mais ce n'en est pas moins un ridicule ^ car il ne dépend pas de notre volonté d'être époux ^ W faut l'intervention de la loi ; sans cela on n'est qu'amant , et on peut bien s'eû contenter.

C'était à L'approche des couches de Sophie qu'il lui écrivait ainsi ; une inquiétiide secrète l'agitait. Il ignorait les dispositions arrélées par l'autorité et la femille de Ruffey sur le sort de l'enfant à naître ; il craignait qui'on ne l'earoyât à l'hôpital , et se livrait à tout ce que son imagination pouvait se créer de fâcheux àt cet égard. Ces craintes n'étaient pas sans quelque fondement : les familles de Yaldahcm et de Ktifrey pouvaient appréhender qu'un jour cet en&nt ne fit valoir des droits à la succession du côté . de sa mère et du marquis de Monnier, que les lois auraient pu reconnaître pour son père , suivant la maxime célèbre de notre droit civil ; et on a vu que de Bruguières fit valoir ce notif }K)ur que Sophie ne fut point mise à Sainte- Pélagie. Mais, soit qu'une pareille crainte n'ait eu aucune influence sur ces familles, qu'en conséquence elles n'aient fait aucune démarche préventive , soit qu'elles aient ignoré ce qu'on avait fait de l'enfant , ou que l'autorité n'ait pas voulu se prêter à un acte à la fois barbare et illégal de l'envoyer à l'hôpital , ou même que les parents de Sophie se soient refusés à une semblable détermination, Sophie-Gabrielle fut mise en nourrice ; sa mère eut le bouheur d'en recevoir souvent des nouvelles, elle lai vit plu-

SUR MIRABEA.U. 347

sreui^^fois , et , grâce à M. Le Noir , les choses se passèrent avec beaucoup moins de dureté qu'on en pouvait craindre de l'animosité dés faûiilles et des motifs qui les Élisaient agir.

Un mot du magistrat avait calmé en partie les inquiétudes de Mirabeau .sur le sort de son enfant ; il lui avait dit en lui en parlant : « C'est «celui de' votre sang, si ce n'est pas celui de la »loi; » et lui avait donné l'assurance de s'intéresser vivement à lui.

<c Je dois d'autant plus à cet enfant, ècrivait-il » au même magistrat ', que ma faute lui ôte daavantage ; il m'est d'autant plus cher que j'aime* » sa mère plus tendrement. La nature en le for- » mant n'a pas calculé si madame de Monnîer et » moi étions liés par un contrat civil., mais elle p fait circuler notre sang dans ses veines , et il » serait horrible qu'il fut la victime de mon in- » sensibilité, de mes intérêts, de lùa politique, » après avoir été le fruit de mes plaisirs. En un » mot, je crois devoir plus à ce malheureux en- B faut qu'à mon fils , né de madame de Mirabeau: » car si j'étais capable de négliger, d'abandonner » celui-ci , les lois veillent sur lui et pour lui , mon » héritage lui est assuré ; mais celui-là, triste jouet

' a4 octobre- 1777.

»des coups de la fortune, n'a de ressource que «dans ma tendresse. J'ose me flatter que l'hôpi- . tal ne sera pas le refiige de mon enfent ; je ne » suis pas Vami des hommes, mais je le serai tou- «jours de mçs enfants, i

J'avais besoin d'entrer dans ces détails . pour justifier l'opinion que j'ai donnée de l'amour paternel de Mirabeau, et du fonds inépuisaible de tendresse qu'il montra pour ses enfants, dont le souvenir excitait en lui de vives émotions longtemps encore après leur mort. J'ajouterai quelques particularités sur le même sujet, qui achèveront de le faire bien connaître sous ce rapport

On ne saurait se lasser d'admirer le nombre et la variété des instructions, des préceptes qu'il donne à Sophie sur la manière de soigner et d'élever son enfant , sur ce qu'elle se doit à ellemême et à sa Santé après l'accouchement ; sa tendresse prévoit tout, et ses connaissances variées, quoique acquises dans les livres, lui donnent le moyen de proposer des méthodes et des soins pleins de sens et de justesse. Ses conseils devinrent plus positifs, plus détaillés après la naissance de l'enfant et la connaissance de son sexe. Un garçon aurait sûrement mieux répondii à ses désirs , mais on a vu par ce qu'il en écrivait à Sophie,

que sa fille lui était d'autant plus chère qu'il espérait y retrouver les perfections de sa mère. • Comme il est rempli de joie à la -^ue du portrait de sa fille , que lui fait passer Sophie ! ce présent semblait réaliser dans sa triste solitude la présence de deux êtres qui l'occupaient tout entier. Quelle reconnaissance n'en témoigne-t-il pas à M. Le Noir * ! « En versant des larmes sur »la lettre de mon amie, en jonchant de baisers » le portrait de ma fille , je n'ai pas cessé de for- I» mer des vœux pour l'homme sensible qui trouve » au milieu de tant d'occupations , et d^ns une «place qui nécessite la sévérité, les moyens de » concilier les devoirs de l'homme public et les » penchants de son cœur pressé du besoin d'obli- » ger. Vous avez mis ma fille dans les bras de sa » mère, et ce moment de bonheur la dédommage » d'un ah de peine. Ah ! voilà, monsieur, de toutce » que j'ai reçu devous , ce qui m'a le plus attendri. » Vous daignez m'envoyer le portrait de ce cher » enfant' ; que ne puis-je arroser- vos mains des » larmes les plus douces que la reconnaissance ait «jamais fait verser! »

' Lettre du 18 j^lkt 1778.

* Sophie avait écrit plusieurs fois à M. Le Noir pour lui demander de voir sa fille et d'en envoyer le portrait à son père ; elle obàbt Tun et Tautre.

35o MÉMOIRES

C'était autant à M. Boucher , que j'ai déjà fait * connaître, qu'à M. Le Noir, que Mirabeau devait cette preuve d'intérêt. La triste Sophie avait quitté le 1 8 juin ' la maison de la demoiselle Douay pour aller au couvent de Gien , et ce fnt avant son départ que M. Le Noir lui permit de voir sa fille et d'en envoyer le portrait à Mirabeau ; l'enfant avait près de six mois.

Mirabeau ignorait ce changement, et Sophie n'aurait pu , sans le danger dé voir sa lettre retenue , le lui apprendre. De son côté, Mirabeau n'osait lui faire aucune question sur le * nouveau lieu de sa détention ; il ne le sut que quelque temps après. Il se borna do^nc à la remercier de . cette preuve d'amour avec un abandon de sen- t timent qui peint l'impreçsidn qu'il avait reçue *.

«O intention déUcieuse! dit-^il; ah! ce don du » cœur, ce gage si cher de la tendresse, dé quelle • reconnaissance il me pénètre! O Sophie! que » m'est IVinivers auprès de Sophie et de sa fille ! » Idoles de mon cœur, qui concentrez toutes les » puissances de mon âme , ah ! quand pourrai- » je vous réunir de même dans mes embrasse- » ments !

' Lettre du 19 juillet 1778.

» Je me désolais , ô ma Sophie ! quoi , me disais- » je, cinquante-six jours sans une lettre! O.mon » bienfaiteur , vos bontés nous sont-elles ravies ? » nos soupirs se perdent-ils dans les airs ? Témé- » raires murmures ! par quelle précieuse con- » descendance il devait me payer des rigueurs de » l'attente! M, Palliau est monté ce matin; il » avait un tableau sous le bras , mon cœur bat- »tait bien fort ; je devinais, ah! oui, je devinais » ce qui m'était destiné; mais je n'osais le croire, 9 et quand je l'ai vue cette image d'une autre toi- » même , quand ta lettre toute d'amour qui l'ac- » compagnait m'a été donnée, j'ai presque perdu »le sentiment et la raison^. Grâces te soient

» rendues, ô Sophie, unique en tendresse , pour

• ce portrait, pour .ces cheveux, pour cette

• lettre'!

»Tû l'as donc vue cette enfant, tu l'as pressée » sur ton cœur, tu lui as parlé de son père : hélas !

• elle ne t'entendait pas ; mais j'ai été de moitié de 9 loutes tes caresses. Jamais tu né m'aimas mieux

• qu'en cet instant... O ma fille, ma fille bien- » aimée , si tu savais comme je t'aime , si tu savais

» ce qu'est pour moi la fille ^e ta mère !... J'ai cru '

• connaître la tendresse paternelle, insensé que

' Cheveux de sa fille.

35a MÉMOIRES

» j'étais ! c'est de Famour que dérivent toutes les » afFections -de l'âme*; et tu dis qu'il n'est pas » de plaisir pour Gabriel ! Ah ! le plus doux des • tiens m'est refusé , sans doute , celui de pouvoir » causer à ce que j'aime d'aussi touchantes sur- » prises. »

La joie de Mirabeau s'épanche ensuite en détails sur son en&nt : sa figure , ses traits , les vertus de sa mère, qu'elle aura ; les soins à lui donner , les chances de mortalité qui peuvent l'atteindre ; enfin tout ce qu'un père tendre et passionné peut dire en pareil cas. Cette longue lettre est une de celles qui peignent le mieux l'intérieur de Mirabeau et la chaleur de ses affections , elle se termine par des réflexions plus graves que lui inspire l'intérêt de l'enfant.

Sophie , dans un de ces. moments de douleur profonde dont les âmes sensibles et calmes sont plus susceptibles que d'autres , avait parlé* dans une lettre à Mirabeau de la ressource d'un pistolet. comme de la plus prompte et de la plus sure,

' Mirabeau ne se trompe-t-il pas ici ? L'amour paternel lie vient-il pas d'une autre source que ramour, quoiqu'ils puissent se trouver réunis? N'est-il pas commun de voir des hommes et des femmes chérir avec une parfaite tendresse ^'enfant qu'ils auraient eu d'une personne à peu près indifférente?

en cas de besoin , contre les tourments d^ cœur quand ils deviennent intolérables et sans fin. Mirabeau , qui avait eu plusieurs fois la même pensée , tire de la recette de son amie un à-propos sur le sort de sa fille s'il venait à mourir ; toute l'expansion d'un cœur paternel se trouve dans ce morceau.

• Tu n'ignores pas que j'aime assez ta recette » du pistolet , comme expéditive , sûre ; et celle- »là n'est pas d'une bonne /êmm^ '. Cependant il » faut que je te fasse à ce sujet quelques courtes «observations: elles sont nécessaires à tout évé- «nement, nature/ s'entend; car la bonté, la » céleste bonté de M. JLe Noir éloigne tout projet • funeste. Mais enfin, ma Sophie-Gabriel, je suis » mortel ; la feuille d'automne jaunit et tombe, » et l'orage emporte aussi la feuille du printemps ; » ainsi tout claiis la nature appelle l'homme à la 9 résignation. Je me porte assez bien dans ce mo- » ment, la nature et l'exercice m'ont fait robuste, I » je n'ai que vingt-huit ans j j'aime la yie puisque » je t'adore et que tu me chéris ; ainsi je puis fixer » un moment tes yeux sur im événement très » improbable, mais dans l'oirdre des possibles.

' Il avait plaisanté plus haut sur des recettes de bonnes Jenimes, dont Sophie voulait faire usage^

» Je connais l'excès de ton amour, de ton courage^ » et même de ton audace ; je sais que tu ne vis » qu'en moi et pour moi , que tu n'as jamais cru^ » pouvoir ni devoir me survivre , et que le pretmier mouvement te serait probablement fii-.

» neste si je périssais avant toi. Mais, mon smiie , 1 regarde ton enfant, regarde cette image nmve • maintenant exposée sous tes.yeiix.Ta prison ne » saurait être perpétuelle , m même d'une cer- » taine longueur ' , et k mienne n'ofiBre liiicun » terme. Si une mort prématurée m enlevait à toi , r je ne pourrais rien pour mon eESant; Ne se- 9 rait«-ce pas une raison de plus pour que tu te I» conservasses pour elle. Tendre Sophie , laisse- » ras-tu ce firuit de mon amour exposé , nu et » sans secours, à tous les outrages du sort , men- » dier sa subsistance , et traîner notre sang dans » la fange de la plus affreuse misère ? N<mi , non , » mon amie , tu ne lui laisserais pas pour héritage ♦>le malheur de son père, tu veillerais sur elle; » tu honoreras dans ta fille ton amant, à qui tii «donnas un titre plus sacré , s'il en est im. Ce » serait m'être fidèle que de chérir ma fiUe , de »lui continuer les soins que tu me prodigues ;

^ Mirabeau fait allusion k la mort du marquis de Monnier, ilgé de soixante-quinse ans, qui afi&'Miolurait Sophie.

» elle essuierait tes larmes , elle adoucirait ta perte, n si elle ne t'en consolait pas. Si la faux du temps » m'atteignait avant Tàge , il me semble que je te » quitterais avec moins de reg[ret si je te laissais » ce premier gage de mon s^nour , si j'anp(M*tais » resj)oir que ta tendresse pour la fille que je te » donnai te fera supporter ma perte, que mon » amour me survivra et sera réchauffé dans le n cœur de ma fille lorsque Gabriel ne sera plus » quf poussière. »

La tendresse de Mirabeau se partagea longtemps entre ses deux enfants, celui qu'il avait eu de sa femme et sa fille bien-aimée. Si cette dernière Jui venaijt'. d'une mère qu'il diérissait avec passion, son "fils n'en perdait aucun droit sur son cœur; il mettait le plus grand empres* sèment à savmr de ses nouvelles ; il se plaint souvent que madame de Mirabeau lui en refiise^r

«Une phrase de la dernièrç lettrç de mon vamie, et qui renferme une observation aussi 9 profonde que le sentiment qu'elle exprime -\»est tendVe, m'a donné beaucoup à penser , écri- » vait-il à M. Le Noir ■ : c'est le père qu'on] aime » dans ses enfants^ dit-elle ; oui, plus je rexàsnine , » et plus je m'en convaincs : on aime dans ses

' 12 ayrîl 1778. *

» en£guits l'être qui leur donna le jour ' , et Taffection parâculière à l'enfant est proportionnée à ce. sentiment primitif* Ten pomrais donner mille raisons : ce penchant impérieux est naturel , il n'est point injuste ; mais au-delà d'un certain point il le deviendrait.

»£n méditant sur les limites qu'on doit lui donner pour qu'il n'en résulte point de préférences dénaturées , je me suis sévèrement interrogé. J'ai deux enÊints : l'un doit le jcpr k une mère que j'oublie pour son propre intérêt, et qui n'a aucun droit à réclamer sur moi ; l'autre est né dans les flancs d'une femme que j'idolâtre, qui m'enchaîne par tous Jes liens de la tendresse , de l'estime et de la reconnaissance. Il est bien difficile, il est impossible même que je n'aime point ma £lle plus que mon fils'. Cependant ce fils n'a et ne peut

^ Erreur manifeste : on pourrait citer des exemples de femmes qui ont tendrement aimé leurs enfants , quoique nés d'un père dur, injuste et haï; ou d'Iiommes qui ont ' eu la même tendresse pour des enfants nés d*uné mère ■ qu'ils n'aimaient pas. Mirabeau lui-même chérissait l'en* fant de madame de Mirabeau, quoiqu'il avoue qu'il' ne fut jamais V amant de celte-ci.

^ // est impossible: c'est là la question ; Mirabeau déraisonne ici , comme il le fait toutes les fois qu'il veut justi- . fier un travers ou une passion qui le domine.

«avoir aucun tort envers moi; je le crois vrai- »ment mien; je le chéris : mais chaque jour^ » chaque instant offre ma fille à mon imagina- » tion , et je suis forcé de m'avoùer à moi-même n que le souvenir de mon fils m'obsède beaucoup » moins. Après tout, puisqu'on ne daigne pas »m'en donner de nouvelles , je suis heureux que » mon Inquiétude à son sujet soit modérée. J'ai » sacrifié jusqu'ici le désir de m'informer d^luî à » une répugnance trop juste... mais enfin il ne «faut pas sacrifier l'amour paternel à une ré- « pugnance , quelque fondée qu^elle puisse être : » tout ce que je veux, ce sont des nouvelles de » mon fils , et j'imagine que madame de Mirabeau » n'osera pas m'en refuser. »

On ne sait pourquoi Mirabeau s'opiniâtre dans cette lettre à faire tort à son cœur ; il emploie évidemment une fausse logique pour montrer qu'il aimait moins son fils que sa fille ; mille passages de sa correspondance démentent cette assertion , digne d'un homme faible , et il ne l'était pas : mais s'étant àitêté à soutenir que c'est le père ou la mère qu'on aime dans l'enfant, et n'ayant jamais aimé sa femme d'un amoiu* de cœur , il fallait nécessairement qu'il en tirât la conséquence qu'il aimait mieux l'enfant de Sophie que celui de madame de Mirabeau. Au sur-

* plus, la demai^de quil ùàt à M/ Le Noir de nouvelles, de ce fils fut satisfaite ; madame de Mirabeau lui en donna. Il lui répondit' :

«J'étais inquiet de n'avoir aucune nouvelle • de mon fiib depuis les derniers jours de juillet , » que je vous ai écrit pour vous^ prier de m'en i donner quelquefois ; et quoique j'expliquasse » aisément votre silence, il m'afiSigeait. Je suis » trè%aise de savoir mon fils auprès de vous. Les » soins les plus empressés ne remplaccv'ont qu'im- » parfaitement la tendresse paternelle, ^puisque » mon fils est privé peut-être pour toute sa vie i des embrassements de son père , je désire que » celle qui lui donna le jour l'en c^ottimage. » Tout ce que vous m'apprenez est très ssAisfaii sant. On ne peut pas former de pronostics »bien justes sur un enfant si tendre , mais je lui » souhaite en effet , pour son propre bonheur , » plus de douceur que de sensibilité , plus de réflexion que d'imagination. Quant à sa consti- «tution physique, cet objet presque unique des » soins d'un premier éducateur , elle ne peut que «gagner à la campagne; et j'espère qu'on le lais- » sera jouir des bénéfices de son âge , je veux » dire de la liberté la plus active. Il se cassera le

\i4 octobre i^yç*

SUR MIRABEAU. SSg

»nez quelquefois^ mais il s'en portera beaucoup «mieux, et deviendra beaucoup plus fort. Vous » ayez , été inoculée 9 madame ; ainsi M. de Ma- » rignane ' est partisan de cette médiode , et vous » devez vous en louer ; mon père a fait ino- »culer mon frère, et ne se refusera pas sans » doute aux mêmes précautions pour mon fils.

I» Son âge permet cette opération bienfaisante ; » j'espère que vous insisterez pour qu'elle lui «soit faite bientôt, etc. •

Malgré les recommandations de Mirabeau , sa femme noettait peu d'empressement à l'instruire de l'état de son fils; il lui en fait reproche '. « Vous «m'aviez écrit dans un bulletin du 2 novem-

• bre 1777 , lui niande-t-il, que Af. le ^mtede

* Mirabeau serait eopactement infirmé des progrès 9 que ferait son fils. Si vous n'avez pas entendu » par ce mot progrès les trois périodes de la vie «humaine, l'enfance, l'adolescence et la virilité, «il me semble, madame, qu'après sept mois de «silence il serait presque temps de m'appren- «dre si mon fils existe. »

Il écrivait cette lettre, comme on vient de voir, en avril, et au mois de novembre de la même an-

' Père de madaïue de Mirabeau.

' i3 ayril 1778.

36o MÉMOIRES

née il apprit la mort de cet enfant'. Cette plaie nouvelle atteignit son cœiir de plus d'un coté ; elle a£Faiblit l'espoir qui pouvait lui rester , et qu'il ne. perdit jamais, de. rentrer un jour dans ses droits d'époux ; son fils était entre lui et sa femme un lien qui ne pouvait que * contribuer puissamment à ce but: d'un autre côté, la perte de ce fils unique l'affectait profondément ; il en parle à Sophie avec un attendrissement où l'on voit que son âme souffrait '.

c Mon fib y ce fils dont tu me parles une page » entière avec tant de tendresse et de bonté , ce • fils est mort. Je ne tiens plus à la vie que par t toi et cet autre toi - même qui vient de naîitre...ip^ bien, Sophie, cette idée même a de »la douceur. Conserve-moi ma -fille, qu'elle ne » soit point punie de m'étre si chère ; conserveifla-raoi, que le peu qui me reste de mon bon- »heur ne soit point empoisonné. Cet enfant a » bien des orages à essuyer; il est né dans la dou- » leur , mais il a été conçu au sein de la félicité. » Hélas ! mon fils avait résisté aux premiers ac- » cidents de l'enfance , et promettait la vie la plus

' Il était né en octobre 1775, et mourut en*noTeinbre » Lettre du i" décembre 1778.

SUR MIRABEAU. 36i

» longue , et peut-être la plus fortunée , car son » père eût été bon et tendre. Ah! oui , il Feùt été , » et eut montré pour le défendre de ceux qui »ne le sont pas, une forpe, une audace et des

• ressources qu'il ne développera jamais pour nluirméme. Il n'est plus cet enfant que je n'ai pas » embrassé depuis le berceau , mais qui , tu le «sais, fut toujours présent à mon. cœur, même » au milieu des délires les plus passionnés de Ta- » mour. Il n'est plus ; et tout ce que j'ai appris » de lui , c'est sa mort. Il y a deux mois cependant

• que M. Le Noir me procura de ses nouvelles ; » elles étaient satisfaisantes et douces. ; Ce rayon » de joie ne pénétrait dans mon cœur que pour » le rendre plus accessible au coup qui m'était «réservé. Ah, Sophie! il a pénétré bi^n avant, » je l'avoue , et j'ai éprouvé qu'on avait toujours » trop de force pour souffrir; mais ce que toi seule » peut-être comprendras, la réflexion, loin d'aug- » menter le sentiment de cette perte , le diminue. .9 Mil s'il ne m'en coûtait que les deux tiers vfç »ma fortune pour être tout -à- fait étranger à «certains êtres, que je. me croirais heureux! » Cent mille livres de rente ne me coûteraient » pas un soupir, pas un regret. Eh ! que ne puis- » je au prix de tout ce qui me reste ravoir mon » fils !»

56d MÉMOIRES

Mirabeau a prouvé dans ses ouvrages quil avait des idées justes sur Téducation , sur les bornes de l'autorité paternelle et les devcûrs des parents envers leurs en&nts : comment se réviser à citer le morceau suivant^ qu'il composa pour ce fils dont la mort l'affligeait si cruelleraent?

« J'ai un ouvrage manuscrit , dit-il, qui proba- »blement ne verra jamais le jour de mon vi-

• vaut \ mais qui sera peut-être connu de la pos- » térité ; il finit par ces mots touchants , qui sont » ma profession de foi sur les devoirs et les droits «paternels:

» Et vous , mon fils, que je n'ai point embrassé

• depuis le berceau , vous dont j'arrosai de lar- 9 mes les lèvres agonisantes , le jour même où »je fus arrêté % avec un serrement de cœur qui 9 m'annonçait que je ne vous reverrais pas ; j'ai

• peu de droits sur votre tendresse , puisque je » n'ai rien fait pour votre bonheur ni pour votre «éducation: on m'a arraché à ces douces jouis-

■ C'est celui qu'il fit imprimer en 178a, sous le titre, Des lettres de cachet et prisons d'état, 2 vol. in -8". Voyez tom. II , pag. 99 de cet ouvrage.

Mirabeau commença de s'en occuper en 1 777.

" Il entend son arrestation pour le château d'If.

» sauces , ainsi vous ne savez pas si j'aurais été

• bon père \ Mais vous vous devez à vous-même , i et vous devrez à vos enfants de respecter ma » mémoire : quand vous lirez ceci, je ne serai pro- » bablement plus ; mais vous trouverez dans cet » ouvrage ce qui de moi fut estimable , mon amour » pour la vérité et la justice , ma haine pour Fa- » dulation et la tyrannie. O mon fils, gardez^vous » des fautes de votre père , et que ses feutes vous

• servent de leçons; gardez-vous des excès de

• cette sensibilité brûlante, qui fit sa félicité et » aussi son infortune , et dont il a peut-être mis lie germe dans votre sang: mais imitez son cou- » rage ; jurez une -guerre étemelie au despotisme. »Ah! si vous devez jamais éti^ capable de le

• flatter, de l'invoquer et de le servir, puisse la

• mort vous moissonner avant l'âge! Oui, c'est

• d'une voix ferme que je profère ce vœu ter-

• rible. . . Mon enfant , aimez vos devoirs , aimez » vos concitoyens , aimez vos semblables , aimez »si vous voulez être aimé. Ce sentiment est 1^ •• seul qui rende un homme capable d'une joie

• vraie et durable ;, c'est l'antidote des passions » dévorantes et le remède unique contre le déses-

' Son âls mait encore, ainsi Mirabeau atait fini les Lettres de cachet aystat novembre 1778»

Au milieu de scnns ^i divers , de tant de douleurs et de priues d'esprit , Mirabeau ne perdait * point de vue l'importante affaire de ^sa liberté. Il mettait en mouvement au d^ors tous ceux de ses amis qui pouvaient j travailler. Il ne cessait d'écrire à M. Le Noir pour le même objet : la mort de son fils pouvait changer les dispositions rigoureuses de la famille à son ^ard; il essaya de la fléchir en demandçmt de passer en pays étranger. C'avait toujours été son intention , il y trouvait plus d'une convenance ; mais il n'en obtint aucune réponse satisfaisante, ou plutôt le silence tint lieu de refus. Dans son chagrin de voir sa détention prolongée, Hmtôt il en accuse sa femme, et tantôt. il se plaint que son père ne le retient à Yincennes que pour disposer plus aisément de son bien.

c La mort de mon fils et la désunion qui règne ■ entre ij^adame de Mirabeau et moi fournissent à » mon père un prétexte pour agir contre mesdroits, » écrit-il à M.- Le Noir. Ma mère a rendu msqu'ici I l'exécution de ses plans imposs34^^4||njrefusaiit » de donner son bien à tout autre qu'à, moi , et ce » n'est pas là le moindre motif que moîi père ait ») eu de persécuter son infortunée épousé» Mon » père a l'âme la plus haineuse qui fut ja^iais; j'ai » blessé son orgueil et ses amours ; ses procédés

» envers moi ont été barbares : voilà trois crimes » qu'il ne me pardonnera pas ; mais il suffirait «de sa cupidité et de ses embarras pécuniaires , »qui ne sont paâ médiocres, pour le pousser à »m'ensevelir ici. Ma mère est mariée suivant la » coutume de Paris, elle a déclaré que je serais » son héritier ; si j'avais le lualheur de la perdre » demain, et que je fosse libre, j'entrerais k Tin- » stant en jouissance , et mon pèi*e perdrait 40 à »5o,ooo liv. de rente: au lieu de cela, je suis » mort au monde ; mon père s'est fait nommer » curateur, ensuite d'une int^dietion illégale ei » tandis que j'étais «ous les liens d'une lettre de » cachet ; il est à l'abri de tous tes événements hors »ma liberté. Que M. Le Noir juge s'il* n'est pas «affreux pour moi qu'elle soit au pouvoir de ce » père impitoyable'. » ,

A ces conjBidérations pour demander sa sortie il en ajoutait d'autres qui résultaient èeék position. « Je perds la vue, dit- il , j'ai uriné le sang » deux foisiiepu\s que je suis ici, et ma vessie s'em- » barrasse chaque jour de manière à faire crain- •» dre qu'il ne s'y forme un^ierre ; je suijs rongé » de toutes sortes de maux : ifautile aux autres , »à ch^ge ç moi-même, ma tête, mon cœur et

' Novembre 1778.

» mon corps sont également malades. Est - il donc » si (lifficile de m'accorder de passer dans un au- » tre pays ou même dans un autre monde ? Que » craint mon père? si je reviens à l^mportuner en » France , une lettre de cachet sera toujours à ^a • disposition, et ce sera la cinquantième qu'il » aura lancée dans sa famille, i

Comme une pareille faveur n'était pas à espérer, qu'elle n'était pas au pouvoir de M. Le Noir, et que l'esclandre d'une dame de condition séduite et entraînée dans un pays étranger était un beau prétexte pour son père de le tenir là aussi long-temps qu'il voudrait, le prisonnier sentit bien l'inutilité actuelle de ses plaintes , et se borna à solliciter quelque adoucissement dans son régime.

Là maison de Yincennes est composée de deux parties , le donjon et le château. Ce dernier a été construit en grande partie dans i'avant-dernier siècle ; il est plus grand, plus sain que l'autre : plusieurs prisonniers y ont passé le temps de leur détention ; Mirabeau demande k y être admis.

« Si M. Le Noir , dit - il , ne peut rien obtenir » pour ma liberté , j% me borne à le supplier de' »m'obteixir un changement de prison. Là ma- » nière dont je me suis loué de M. de Rougelmont » ne permet assurément pas de penser que j'aie à » m'en plaindre, et si j'avais quelque espoir d'ob-

» tenir le château où il commande , ce serait tout » mon désir : ce n'est pas sa faute si l'on m'a » choisi une prison destinée aux crimiAels d'état ; » mais il n'en est pas moins vrai que Tordre de la » maison est si excessivement sévère, qu'il est «impossible que je n'y périsse pas si j'y reste » long - temps. »

Il n'obtint pas alors cet adoucissement ; pèut^ être craignait - Dn qu'à la faveur du plus grand relâchement qui régnait au château, il n'effectuât quelque évasion. Il resta donc au donjon jusqu'aux deux derniers mois de sa^étention , qu'on lui accorda le (château. Mais à mesure que ses re^ lations se fortifièrent au dehors, qu'il reçut plus souvent des lettres de Sophie et de ses amis, que des objets qui l'intéressaient occupèrent sa pensée , sa captivité lui devint moins intolérable ; ses regrets amer$ , ses tourments forent adoucis par les jouissances qu'une imagination vive, un cœur chaud , des études littéraires et son courage lui procuraient. C'était toujours à Sophie que s'en adressait le sentiment ; elle était le confident de ses projets , et les embellissait dans son imagination par l'espoir de l'y associer un jour. Cette illusion enchanteresse devenait en quelque sorte une réalité chez Mirabeau par la confiance qu'il eut toujours dans le succès de ses desseins, I. iî4

et dans la justesse des • combinaisons de son es* prit

Une occupation chérie y et qui rendait moins longues les heures de sa prison , était encore de s'entretenir du soin et de l'éducation de sa fille

avec sa mère. Jamais peut-être la sollicitude d'un père ne s'est manifestée sous des formes plus variées et plus aimables. Cette partie de sa correspondance est une des plus intéressantes y et la plus propre à donner une idée des sentiments doux et passionnés dont il était susceptible.

Mais la mort de cet en&nt consolateur ne le laissa pas jouir long-temps de cette agréable distraction. Sophie-Gabrielle lui fiit ravie à l'âge de deux aiis seize jours '. De la pluAbelle espérance, et âevée à Deuil , près Pontoise, c^ez le nommé QuiUet 9 où die était en nourrice , elle succomba aux convulsions qui accompagnent quelquefois le travail des grosses dents chez les enfants de cet âge. J'anticipe sur les événements pour entrer

' « Extrait du registre des sépultures de la paroisse de Notre-Dame de Deuil 5 diocèse. de Paris ^ 1780. L'an 1780 9 le a4 mai , a été inhumé dans le cimetière de cette paroisse le corps de Sophie-Gabrielle,' décédée d'hier, ohei Jacques Quillet, ches lequel elle était en nourrice; fitle d« dame Marie-Sophie Richard de Roffej ^ épouse de messire Charles- François de Monnier 9 etc. »

* ' are à

dans le détail de ce nouveau siijet de «douleur pour les deux amants. L'intensité en fut diminuée chez Mirabeau par l'espoir qui commençait à lui apparaîtra de recouvrer sous peu sa liberté, et peut-être de retrouver Sophie. D^ négociations sérieuses et suivier étaient entamées pour cet objet, entre sa famille et ses amis, lui et sa femme. Mais, quelque adoucissement que cette espérance pût apporter à son chagrin , il ne res-

. sentit pas moins toute l'amertume de la perte |U'il venait de faire. Quelle nouvelle à apprenà une mère comme Sophie ! car elle ignorait

.- ce funeste événement Mais, contre toute attente, cette femme douce, 'que le malheur usait depuis trois ans, supporta lie coup avec un courage qu'on ne lui aurait pas supposé. Peut-être qu'après les longs tourments qu'elle avait éprouvés , ceux qu'elle craignait encore, regarda- 1- elle comme un bien que sa fille ne fut plus exposée à de semblables malheurs, et que là mort «vint terminer sa carrière avant d'avoir connu les misères de la vie.

lia lettre qu'elle reçut de Mirabmu était faite pour l'affermir dans ses motifs tde consolations , quels qu'ils fussent ; les âmes sensibles, mais for-, tes , ont le précieux privilège de saisir avec efficacité ce qui peut adoucir leurs peines , et de

substituer aux regrets ardents et tumultueux deâ autres caractères une tristesse douce et mélan^ colique qui leur rappelle Tobjet moissonné par la mort, sans déchirements > intérieiurSi. Ce que Mirabeau lui dit dans sa lettre était bien propre à faire naître ou développer de semblables sentiments ; Sophie en avait tous les germes dans ràme\

€ Mon amie , le moment est venu de me |nibu^ » ver la force et Tétendue de ton amour. Certes , » j'en ai reçu des preuves sans nombre et biep » chères , et cependant tu n'as point encore été » soumise à une épreuve aussi délicate. Tu le sais, ' )t 6 mon amante , la tendresse de Gabriel est sans f bornes , mais elle a tous tes catactères d'ardeur » et de fidélité qui composent son être .: rassuré » pair la ferme conviction que mon cœur n'exige )»què le tribut qu'elle paie, je 'me croirais peu » aimé , si je ne l'étais uniquement, si quelque ob j> jet 'dans la nature pouvait te distraire de ta pas- .^ion, ou te rendre difficiles les plus grands sa- )»crifices... Mais y mon Gabriel, doutes -tu donc » qu'un sacrifice f quel qu'il soit, quand il t'est of- ^fertj ne soit une Jouissance?... Voilà ce que me » répond tout bas ma tendre Sophie en lisant ceci.

' a8 ii)aî 1 780.

» Non, non , bonheur de ma vie , idole de mon » cœur, je ne doute point de ton. courage, je sais » qu'il ne coûte rien à ton amoifr, et Miette idée a » soutenu le mien dans ce moment où il me faut » te demander ce dont j'ai à peine la force de te » donner l'exemple.

» Chère amie, loin de nous les ménagements » des âmes pusillanime^... Notre en£lnt n'est plus ! » Eh bien ! je te reste ; tu m'aimais en elle ; rends^ » moi tout l'amour que tu lui portais , et que ton «affection, jusqu'ici divisée, se concentre en un ^ 9 seul objet... O mon tout! ô mon bien! je vpis • » tes douleurs , et tu sais si je les partage. Hélas ! » je ne puis de mémen^éler mes pleurs aux tiens! »» L'amoiur ne peut imposer silence à la natixre , » mais il peut et doit la consoler ; il peut et doit » obtenir qu'un découragement funeste ne nuise » pas à ses plus chers intérêts , à ta santé , à ta Bvie. Fais-moi donc le sacrifice, non pas de ta » douleur , mais de ses égarements. Verse des «larmes, répands-les dans mon coeur , épanche «tes regrets; m^is n'en aiguise pas la pointe,, «déjà trop acérée, par une opiniâtreté qui t'aiv »racherait à tes devoirs, désespérerait ton ami, » et lui ferait prendre en horreur la vie , avec «laquelle tu dois le réconcilier. Tu le peux seule, »ô mon ange! Un créjp^ affreux voile à mes le-

gards le bonheur. Toi seule, qui le soulèves toujours , peux le déchirer lout-à<^t. Tù voi» quel est mon sort, tu vois à qudle épreuve j'étais destiné ; veux-tu que ma Seule consolation , la conviction d'être infiniment aimé, m'échappe encore? Oui, je croirais être aimé faiblement si la- mort d'un enfiaunt auquel , faélas ! nous ne comptions pas survivre, mais que nous savions cependant né delà cond^on des mortdis, te rendait sourde à ma voix , à mes consolations , à mes caresses. . . Je sais quel boBr heur tu te promettais de cet enfant, et quel plaisir c'était pour tcn de projeter le sien. Mais oserais-tu dire qu'il n'estvplus de fasonheur pour toi dans le monde , quand tu peux tout pour le mien, quand j'existe , quand je vis pour toi, quand je tombe peut-être au moment de t'étre rendu?... O mon amie , nous sommés déjà trop payés pour regarder la mort comme la plus belle invention de la nature. A combien de maux peut-être a-t-elle dérobé ta fille ! C'est donc sur nous qu'il faut pleurer , et les pleurs que commande l'amour die soi ne doivent pas long -temps prolonger la douleur quand un sentiment plus tendre et plus noble lui ordonne de se calmer.

«Hélas! ma Sophie, je*. te disais il y a quel-

SUR MIRABEAU. SjS

» ques mois ces paroles toudiantes d'un ancien : » [les funérailles des enfants sont iôujaunpréma^ ■» tarées lorsque les mères y assistent. Cette imxime » est vraie et touchante , mais combien de mères » se désolent sur leurs en&nts vivants ! et dis- » moi , si tu pouvais , loin de l'être, t'arrêter sur » la limite de l'existence et du néant et lire dans » le livre des destinées, répohds-tu qu'en voyant j»la longue liste des maux qui . t'attendaient tu » voudrais exister? Non, si on te l'olfirait sans le

• dédommagement de notre amour. Eh bien, cet » amour te reste : cet amour me console d'une » vie tissue de larmes, de pmls et de douleurs. » Que dis-je ! il me les £dt oublier en me jramèr

• nant à toi, à toi, dont je n'étais pas digne, et que » je n'aurais jamais trop chèrement payée. Sophie, » ma chère Sophie, je te conjure et j'espère que tu » ne refuseras pas au plus tendredes amants , à qui 9 tu n'as jamais rien refusé , de mettre un terme » à tes regrets , et* même d'apporter dans^ ceux •qu'il faut t'accoorder une modération qui calme D mes inquiétudes sur les suites qu'un si fatal » événement pourrait avoir pour ta santé.

» Tu me plaindras sans doute d'être obligé » de te donner cette cruelle nouvelle. Hélas ! si » j'eusse pu te la dire en te serrant dans, mes »bras. nos cœurs en s^missant se seraient mu-

» tuellement fortifiés. Mais l'absence aigrit tout. » J'ai balaBcé ' si je te dirais sitôt quelle perte » nous avons faites mais la crainte que tu ne re- » çusses ce coup d'une autre main qui ne saurait » pas te l'adoucir , ma confiance en ton courage , » la haute opinion que j'ai de ta tendresse , et

• qui ne me' laisse p^a douter que la mienne ne «supplée suffisadunent à cette privation terriible , m'ont engagé à te parler sans détour. Âh^ «Sophie! ton ami n'est pas moins malheureux «que toi... Adieu, ma bien-aimée; montre-moi •ce courage que j'attends de ta grande âme; » élève-lar au-dessus du deuil où elle est plongée ,

• et ne pense qu'à l'amour éternel et inviolable

• que mon cœur t'a jiu'é, que mes. tendres ca- V resses te répètent , et sur lequel nul bras ne

• peut attenter.

» Ta fille n'a pu résister aux convulsions des » dents. Sa nourrice est , dit-on , inconsolable. » Je prie M. Boucher de lui donner le peu que

• je puis dans cette triste occasion. Ceux qui ont

• aimé notre enfant ont des droits sur nous... » Hélas ! tu ne verras que trop que c'est la main » appuyée sur ma plaie que je cherche à guérir » la tienne. »

Cette mort, si douloureuse aux deux parents, aplanissait quelques difficultés pour l'arrange-

ment des affaires , et donnait ainsi une facilité de plus à Mirabeau pour avancer vers sa liberté : c'est elle qui désormais va l'occuper on jffeut dire entièrement. Il y trouvait également l'intérêt de son amie, intérêt qu'il ne perdit jamais de vue , qu'il soutint avec noblesse et courage. Heureux s'il eût pu â^ même rappeler le bonheur dans l'âme de cette femme infortunée, vouée au malheur quelle que fut l'issue des efforts de Mirabeau pour elle. ,

Tout ce qu'il ne donnera pas dorénavant à sa correspondance avec elle va donc être employé à pacifier les haines, à calmer les animosités, à adoucir son père et les parents de Sophie , à intéresser les siens à faire usage de leur influence pour enfin faire cesser une captivité dont le terme ne semblait devoir jamais arriver. Ces soins ne seront interrompus que par des travaux littéraires dont oa a déjà pu se faire une idée , travaux qui , outre l'agréable occupation qu'il y trouvait , lui offraient des ressources pécuniaires devenues encore plus nécessaires vers l'époque de sa sortie.

Elle dépendait surtout de son père ; c'était lui qu il fallait amener à la demander au ministre , ou plutôt à ne pas s'y opposer ; car M. de Mau^ repas lui-même commençait à trouver la déten-

tion un peu longue. Mais comment espérer quelque retour vers la justice de la part d'un homme comme le marquis de Mirabeau ? Oa en jugera par la réponse qu'il fit à M. de Marignane , qâi lui mandait que son fils désirait d^ passer dans l'étranger plutôt que de consumer ses jours dans une prison '.

«Quand , dit-il , Tniiée passée' mon fils nous » faisait plaider devant M* de Malesherbes , il lui «demandait à sçrvir, à réparer, et c'était doiA-

• mage de l'arrêter pour des fredaines. L'usage » qu'il fit de la condescendance et sorte de sur- »sis que lui valurent ses belles phrases fut d'en-

• lever madame de Monnier et de spolier la mai* » son. Il demande aujourd'hui d'aller servir chez 1» l'étranger et mourir sur un champ de bataille, i II n'a plus dan$ le fait d'autres expéditions à t£ure que d'enlever sa propre femme pour s'en » faire un otage , et . tirer par elle le parti qu'il «pourra de vos biens. Plus ime expédition, est

• folle , plus elle lui rit , parcequ'il prend cela

^ On a TU plus haut que Mirabeau avait témoigné ce désir également à M. Le Noir; mais ici on fait allusion ai4 temps où Mirabeau étdit à Jouz, où en effet on loi laissa une assez grande liberté.

' Septembre 1777.

»^ur de 1 éclat. lien aura toujours les moyens » quelcpnques, ayant l'art derallier les brigands. » Il en aurait rassemblé une compagnie en Hol- » lande. Or , quand les intérêts et la sûreté de » madame votre fille ne me seraient pas sacrés » par les liens du devoir , je n'ai ni le cœur ni la » tête «faits de manière à être insensible ni à ses » malheurs , ni à ses boniies qualités,, ni à l'ami- » tié qu'elle m'a témoignée. Yoilà , monsieur, mon » Bnique motif. Vous avez trop de justesse d'es- » prit peiur concevoir qu'à cela près je n'aurais » en perspective que le prompt dénouement de » mes peines à cet égard, et la cessation de mes > dépenses ; que les unes cesseraient du montent tque je l'aurais relâché, que les autres auraient » un terme bien prochain , ep le livrant à ses » propres folies; car ^ enfin, une telle manière ne ;, » peut aller loin. » • ' ^.

D'avoir spolié la maison de M. de Monnier,* Mir^eau n'en peut être soupçonné sous aucun rapport, et l'instruction* judiciaire ainsi que \m détails de l'évasion concertée de madame de Monnier ont prouyé que cette dame n'avait emporté avec elle que cef dont uiiè femme de son rang et de sa fortune pouvait légitimement disposer. Nous avons vu plus haut que, dans le mémoire à son père, écrit du donjon, Mirabeau exprimait

38o MÉMOIRESi

positivement qu'ils n'avaient pas, lui et la n^qûise, mille écus en arrivant en Suisse»

La spoliation n'est donc pas plus vraie ici que dans l'affaire de la cantinière Mouret. Mais quant au projet d'enlever sa femme, s'il obtenait de passer dans l'étranger , il ne faudrait pas garantir que Mirabeau n'en eût pas la pensée, et qu'il n'eût cherché à l'exécuter une fois qu'il aurait été en liberté. On lui prêta également la même idée lorsqu'il fut en Hollande; et, comme je l'ai dit ailleurs, rien ne prouve qu'il n'en eût pas essayé s'il se fut établi dans ce pays^ et qu'il eût pu y rester à l'abri des recherches dont Sophie et lui étaient l'objet. De pareilles aventures allaient assez à son caractère audacieux ; il y aurait trouvé d'ailleurs un grand avantage. La présence de sa maîtresse, sur laquelle il régnait de la manière la plus absolue , n'eût point empêché cet arrangement ; la marquise s'y serait prêtée. Pouvait-elle faire autre chose que sa volonté ou se donner la mort, dans l'abîme où il l'afait conduite ? Rien d'impossible donc dans le projet que l'on peut supposer à Mirabeau d'avoir eu le dessein d'enlever sa femme pour se remettre brusquement en possession des avantages attachés à ses droits d'époux. Mais ce projet n'était sûrement pas celui qui l'occupait dans le mo»

SUR MIRABEAU. 38i

ment où il demandait sa liberté pour aller chercher du service au dehors: le marquis son père n'y trouvait pas moins ub prétexte spécieux pour . se refuser à la demande que M. de Marignane faisait en faveur du comte.

Il aurait donc subi une détention plus longue encore que celle qu'on lui fit supporter , sans des amis qui se portèrent médiateurs entre lui et sa famille , et parmi lesquels Dupont fut celui qui y mit le plus de constance et de zèle.

Comme attaché à la secte des économistes , et disciple du marquis de Mirabeau, il avait une certaine prépondérance , tant auprès de ce farouche père que de sa famille ; il en fit usage à propos pour travailler à la liberté du fils ,,aidé dans ses démarches de M. Boucher, que nous verrons jusqu'à la .fin prêter son assistance à Mirabeau et à sa malheureuse amie.

Le négociateur apporta dans cette affaire le zèle, le commérage, l'importance grotesque, qui l'ont toujours caractérisé : il se croyait un (iésar dans l'art de la guerre , et au moins un Sully dans radmiiiisti*a]^on. Appelé Dupont de Nemours parcequ'il firt eh 1789 député du tiers-état du bailliage de Nemours aux états-généraux ', il au-

' A cause du petit bien^ appelé le Bois^des-fossés , qu'il âVait près d'ii^reville , dans ce bailliag^e.

breuses obligations à Dupont, le négligea , en fit peu de cas 9 le traitait de commère f et ne l'appelk jamais à ses conseils. La yie de Dupont a été sans éclat, malgré ses places et ses ouvrages , parcequ'il n'avait ni grandeur de caractère, ni géniei dans les idées; il était bon homme, et voilà tout Devenu , à la chute de Napoléon , secrétaire du gouvernement provisoire par Fintervention de M. de Talleyrand, il eut si peur au retour du despote détrôné , qu'il s'enfuit en Amérique, où il est mort chez son fils en 1817'.

Tel était l'homme qui fut médiateur entre Mirabeau et son père pour parvenir à le faire sortir de Vincennes : le prisonnier en parle , dans ses lettres à Sophie , comme d'un ami qui , malgré sa négligence ,' ses ridicules et sa vanité, pouvait enfin opérer ce bonheur.

Différents moyens étaient proposés pour y réussir : les uns voulaient qu'on obtînt des ïet-

' M. Dacier a fait un roman sar Dupont dans la notice qu'il en a lue à la séance du mois de juillet iSâi \ à l'académie des inscriptions et belles - lettres , dont Dupont était membre. Il ayait été nommé de la* classe de l'économie politique de l'inititut lors de la création de cet établissement sons le directoire; cette classe fut fondue dans celle des inscriptions et belles-lettres lorsqu'on réorganisa l'institut.

très d'abolition , et qu'après cette mesure préalable on levât la lettre de cachet; d'autres, qu'on s'adressât aux ministres du roi , et qu'on fît valoir les droits de l'équité sur la rigueur de la détention prolongée". Dupont pensait qu'on ne ferait rien sans obtenir Tagrément du père , et que , pour y parvenir , il fallait faire demander la liberté du comté par sa femme. C'était à ce dernier moyen que Mirabeau lui-même avait long-temp^ pensé qu'on serait obligé de recourir.

Il ne crut pas devoir le cacher à Sophie ; il était trop convaincu de la résiginiLtion de son amie, il avait trop de preuves dô son dévouement pour douter qu'elle ne s'y toumît avec empressement. Cette tendre femme s'accusait de la situation pénible de Mirabeau , et aucun sacrifice ne pouvait lui coûter lorsqu'il s'agissait de l'en tirer.

C'eût été d'ailleurs lui causer la mort que de lui cacher des démarches. qu'elle aurait toujours sues , et qui , tenues secrètes à son égard , lui auraient pu faire soupçonner le cœur de Mira-' beau d'infidélité. Il avait écrit, dans les premiers* . jours du mois de mai ^3^795 â M. Boucher : « Owf > '^ •:

» l'amour laisse une place au devoir dans les âmes

' On était au moîa de juillet 1 779.

• honnêUê \ cest^-dire dans les seules qui soient «capables de le-sentir; car les médiaBls ont des

• coTQplices, mais ils n'ont point d'amis; ik ont » des désirs, mais ib n'ont point d'amour. Mars >» pouvess-vous dire et croire qn'il était démon de- » voir d'écrire à madame de Mindi>eau, et de né- •» gocier avec elle ? Et c'est smr cela seul qtie je cou-

• suite dans les circonstances ma Sophie, qui a » tout droit d'ordonner à cet égavd, et. noct pas

• de ra'empécher de demander pardon à mon » père , démarche toujours convenable , toujours » honnête , loi» même qu'on n'a pas tort ; et su- » rement j'ai tort Voici ma psofession de £oi : je

• crois et je croirai que Fhonneur ne me per- >»met pas plus que l'amour, de ris^trer dans La » maison de madame de Mirabeau . ou de la faire » rentrer dans la mienne , sans l'aveu et presque

• Tordre de Sophie; qui m'a tout sacrifié, qui » n'espère qu'en moi, dont je suis la propriété » trop bien acquise , propriété dont je ne veux » pas aliéner la moindre partie , même e» appa- ••rence, sans son consentement. »

^ Il était bien sûr de l'avoir : après les sacrifices . > ' ■

' Expressions employées par M. Boucher dan^ ane lettre

• où il insinuait à Mirabeau qu*il pouvait se raccommoder

avec sa femme sans blesser Tamour i^ii'iJ avait poui% Sophie.

faits pçur lui , aurait-elle pu lui refuser d'acquiescer à une demande qui devait mettre son ami en liberté , et lui ofifirir un port d^ns Ubrage ?

Mirabeau fit donc part à Sépiiië du projet de se rapprocher de sa femme; il lui présenta néanmoins cette proposition c^nme soumise à sa volonté , lui déclarant qu'il n'agirait qoe d'après la connaissance qu'il en aurait. On voit , par la correspondance de M. Boucher , que cette femme généreuse avait prévu cette détermination , et qu'elle-naérne l'aurait suggérée^ si cm ne Itii en avait pas parlé, tant elle la croyait propre à ouvrir une négociatioa^^ï^i^ à Jlfirafeeau.

Celui-ci , tranquîÛisé ^Tibe'Coté par son amie , et enhardi à poursuivre -oé dessein, lui écrivait : « Je vais en avant, fiuisque txi l'approuves, eit » même puisqtie tu l'qjpdônnes.; mais songe que » je veux la con&rmatioh volontaire de cet or- » dre , et que ta sincérité me soit jurée par I'ah- » mouî* et l'honneur. Tu crois , et je pense comme n toi , que ce serait une opiniâtreté très déplacée » que de me refuser à un aritangement qui me >» met. à même de t'être utile, puisque je ne peux^i » m'unir à toi et adoucir ton sert qu'en devenant f> libre. Le public ne peut doijc pas oroire que je » t'abandonne; et, jomme il ne connaît pas le^-; » torts d$ msdame de Mirabeau, je ne pui$ être

» humilié en la reprenant. Je souscris donc , et «j'atteste l'honneur et Fauteur de mon être , soit

• qu'il se mêle des choses d'ici-bas ou les laisse » flotter au gré des lois premières qu'il a impri- » mées à la nature , que je le fais beaucoup plus vpour toi que pour moi; que je tiendrai tous » mes serments , excepté peut-être quelque partie » d'un seul dont je pourrai te proj^er dans le » temps de me relever pour me faciliter l'exécu- )»tion du plus important. Et dis -moi, si les » circonstances exigeaient une sorte de démons- »tration publique et matérielle pour nous don-

• ner de la tranquillité et des moyens , et des pré- » textes et des sûretés , me croiras-tu, toi le per- » mettant, coupable d'infidélité? 3e prévois tous » les possibles , et il l'est très fort que ce dont je » parle ici ne soit pas nécQi^saire '. Ceci te paraî- »tra peut-être obscur; cependant, en yréfléchis- )»sant, tu le comprendras , et tu me sauras gré, » non de ma soumission et de ma franchise , qui »est de devoir étroit , mais du sacrifice cruel que »je me sentirais capable de faire pour toi, s'il » était absolument iqdispensable pour un succès » important*. Mais je persiste à croire qu'il ne le

' II entend ifTre marTtalement ayec sa fenime, et qu'elle devînt grosse. «

^ Oatrouve quelque lâcheté, ce semble^ à £es confidences

i> sera pas , let 9 dans tous Tes cas , je préférerais » un désert avec toi , à te coûter une larme dans »un palais. »

Les amis de Mirabeau, M. -Boucher, entre autres, avaient un autre dessein qui devait, suivant eux, oon seulemeniD abréger la détention en levant une. des grandes difficultés à la réconciliation avec sa femme , mais encore en faisant tomber et annulant Ja sentence de Pontarlier qui avait condamné Mirabeau à mort pour Y enlèvement de Sophie : c'était d'engager celle-ci à se rendre auprès de son mari , qui n'aurait vraisemblablement opposé qu'.une faible résistance à la recevoir.

de Hdirabeau. Parler aiosî d*uDe époose , et d'une épouse qui, daas la suppositioa que fait MirabéaH;^ l'aurait repu dans ses bras après ses coupables égafenàènts , c'est choquer la justice et la convenaùce. UùralépiQuse est toujours plus qu'une maîtresse, ceUe-ci fût-elle;^n ange. Louis XIV , dans le fort de ses amours avec madame de La Valière, qui l'aimait tendrement,, se fâcha parceque cette dame s'était présentée à lui avant la reine, dans son voyage à l'armée de Flandre. Bonaparte ne voulut'jamais revoir une femme jeune et belle qui, après un cendez-vous , lui fit entendre qu^elle espérait que ce ne serhit pas le dernier, vu l'âge de son épouse Joséphine. Ces derniers mots irritèrent à l'excès le violent premier consul : tout Paris a su Tanccdote.

Sophie avait été presseotie sur ce projet; il lui déplut, son cœur le rejeta; la résîgnatioa parfaite où elle se tenait constamment lui donnait la force nécessaire pour rester indifférente à tout autre sentiment que celui de soii amour. La manière dont M. Boudber en parle à Blirabeau an-^ nopce que ce projet était cependant bieti^ propre à séduire Sophie.

t ' Mon ami, dit-il au comte , ou je me trompe, 9 ou l'aimable Sophie n'a pas bien compris la > proposition dont on veut tenter le «uccès« Elle » ne peut pas rentrer avec son mari, la procédure » subsistante ' ; certainement on u'a pas ce prof jet , mais alors il serait de l'honneur et de Vin- » térêt du mari de fa faire annuler , çt la révif sion du procès, en déchargeant Sophie.^ ne lais- » serait qu'un pas à faire pour que la procédure » qui vous r^arde soit également annulée ; et ne » doutez pas qu'on ne parvienne à toutes les voies • de conciliation qu'on pourrait mettre en usage » dans cette circonstance. C'est bien là', mion bon » ami , de l'aveu de tout le monde , le meilleur » moyen d'opérer la liberté de tous deux ; et l'af-

( 9 aoY^uibre 1 779.

^ Celle de Poataiiîer^ doatiUera beaucoup queslsondaat '«

la suite. . . - ^

» faire serait bien avancée , si on n'y avait apporté » tant de résistance. »

Les raisons de M. Boucher furent inutiles ; Sophie resta inébranlable , et Mirabeau lui-même goûta peu le projet : il fallut donc recourir à celui de Dupont , et négocier sur le pied d'une réconciliation avec madame de Mirabeau.

Dès ce moment une correspondance très active s'établit entre Mirabeau , sa femme , le marquis de Marignane, Dupont et M. Boucher; la marquise du Saillant, sa sœur et son mari y apportèrent un zèle et un esprit de conciliation qui ne contribuèrent pas peu à la délivrance du comte.

Mais, parmi eux tous , c'étaient Dupont et M. Boucher qui se donnaient le plus de mouvement pour réussir.

Le premier fut trouver Mirabeau dans sa prison vers les premiers jours de février 1 780 , afin de convenir des bases de leurs démarches. Mirabeau s'ouvrit avec amer-tume sur le compte dé sa femme, avec laquelle-.Dupont|)roposait un raccommodement ; celui-ci en fut effrayé et 4ui dit: « Ne parlez pas sur ce ton daris vos lettres à madame de Mirabeau , cela ne vaudl^ait rien. » U ajouta ces mots, d'un grand sens: < Elle aurait j./»peur de vous, et la tinjidité rend* cruel.;* Ce-

»quau fond vous rendez justice à mon carac-

• tère et à mes sentiments. »

Mirabeau transmit à Sophie copie de cet£e lettre , et lui dit : «Il me restait un scrupule en 1 e-

• cri vaut, celui de iaire cette démarche sans ton B aveu. Cependant j'ai réfléchi que tu ne m'avais 9 point paru avoir changé les résolutions prises

• en Hollande ' , et qui te coûteront peut-être , 9 à supposer tous les hasards contre nous , un «sacrifice momentané, mais cruel à ton cœur; » et l'amour sait si je ne le sens pas de même. •

La position de Mirabeau aurait été plus ^nbarrassante avec une femme d'une autre trempa que Sophie; mais , résignée comme elle l'était à tout soufi&ir 9 elle voulait eu quelque sorte , par l'abnégation de toute volonté , se punir de ses fautes et livrer au hasard des événements un sort agité de tant d'inquiétudes : elle s'en rapporta à Mirabeau de sa destinée, et lui laissa toute liberté d'agir dans ses intérêts. Mais il ne fut pas aussi heureux du côté de sa femme ; soit conseil, soit ressentiment, soit crainte de retomber sous l'autorité d'un mari qui avait des reproches

' Après leur arrestation: c'était que, sans cesser d'être à Sophie , il pût négfocier a? ec sa femme pour son avantage et sa liberté.

SUR MIRABEAU. 3gb

graves à lui faire ' , si elle ne s'opposa pas à sa sortie , si même die y donna les mains un peu plus tard , elle ne lui laissa aucun espoir de rentrer ^n grâce avec elle ; voici la réponse qu'elle lui fit : « J'avoue, monsieur , que je n'ai pas eu la «force de vous iûstlruire du triste événement qui »m'a abimée de douleur ; j'ai jugé de l'efifet qu'il » ferait sur vous , surtout dans "votre position , » et j*ai laissé à monsieur votre père le soin de «vous informer de notre malheur conimun. Pour » moi , rien ne saurait fermer la plaie qu'a faite B dans mon €oeur la perte de mon enfant. Ma «douleur a été augmentée par l'habitude que » j'avais contractée de ne le perdre jamais de A vue.

»Je sens 'parfaitement, monsieur, l'horreur » de votre position ; mais ^ous m'avez malheucreusement mise dans le cas de ne point faire » cause commune avec vous , en me citant , dans » votre Mémoire imprimé, d'une manière fâcheuse » pour moi '. Je suis donc contrainte de me bor-

«irf

* L'affaire du jeune Gassaud.

' Il est question iu mémoire imprimé en Hollande , où, en défendant sa mère , Mirabeau maltraite son père et sa femme. Il Ta désavoué depuis, comme il en a fait de la Correspotidance de Berlin , et d'autres écrits.

396 MÉMOJRES

> ner à désirer que monsieur votre père fasse ce » que vous souhaitez' de lui , 'et , t{uoique je ne 1 puisse pas coopérer à votre bonheur ^ je serais B charmée de vous savoir heureux. Je me flatte ,

• monsieur, que vous me rendrez la justice d'en » être persuadé , ainsi que del sentiments que je i¥ous ai voués. •

*■' t En vérité , dit Mirabeau en envoyant à Sophie

> ce billet, qui était signé Marignane de Mirabeau^

• elle me £adt de l'honneur de garder mon nom ;

• je t'assure que sa lettre m'a £ait peu de mal , » car je m'y attendais, et je l'ai lue «ans émotion. » Dirai-je tout ? j'éprouve une satis&ction se- » crête en voyant à combien de titres j'ai droit

• de mépriser cette âme vile et gangrenée, et

• combien aussi je serai dispensé de toute obliga- » tion envers elle , lors même qu'elle céderait à »des sollicitations étrangères, ou à la crainte,

• ou au respect humain; ce qu'elle ne fera » pas. »

Dupont fut instruit de la réponse de la comtesse , ainsi que d'une lettre que Mirabeau avait reçue de son oncle le bailli , où celui-ci se plaignait aussi «des chagrins les plus vifs que son

• respectable et malheureux père avait éprouvés » d'un Mémoire odieux qui l'avait dénigré à toute » l'Europe , et qui avait fait le malheur d'une pau-

» vre jeune femme qui méritait un sort plusheu- » reux \ » .

Mais Dupont ne pensa pas qu'on dût se .décourager pqur ces contre-temps. Il conseilla à Mirabeau de faire une nouvelle attaque sur sa femme et de persister dans le plan convenu. « Il f ne peut y en avoir un autre , dit-il , qui soit ni » aussi bon ni aussi noble ; persévérons donc. » Le roi de Prusse à Kolin * a été sept fois à la i»

» charge , et a été battu ; nous y avons été sept fois »àLâwfelt,et nous avons été vainqueurs ^ «Ces

■ Madame de Mirabeau.

^ Yilté de Bohème à douze lieues à TestdeTrague; le roi de Prusse 7 fut battu au mois de juin 1767 par les Autrichiens 9 que commandait le maréchal Daun. La perte des Prussiens fut dans cette mémorable bataiHe de 1667 ^^^ y aux, 8760 hommes d'infanterie tués ou perdus , et 5568 blessés. Les Autrichiens eurent 819 Ijiommes d'infanterie tués , 36i6 blessés; dans la cavalerie i63 hommes et 400 chevaux tués, 768 chevaux blessés et 827 hommes , parmi lesquels étaient vingt- trois officiers à pique et le maréchal lui-même. {^Relation officielle publiée à Vienne. )

3 Lawfelt , village des Pays-Bas, près de Maestricht , où les Français eurent la victoire en 1747* louis XV y com^ mandait en personne, ayant sous ses ordres le maréchal de Saxe. Les ennemis étaient commandés par le duc de Cumberland. On estime la perle de ceux-ci à dix mille hommes; c'étaient des Autrichiens, des Anglais et des Hollandais.

comparaisons gigantesques dans les petites choses et les affaires les plus communes étaient du goût de Dupo/it ; il les employait partout.

Pour s'excuser d'un peu de négligence qu il avait apportée à celles de Mirabeau , il disait qu'il n'a-^ vait pas pu s en occuper , « parcequ'il Élisait les » affaires de sept rois ; • et il le disait sérieusement *. . Les sept rois et les grandes occupations de Dupont ne l'empêchèrent pas d'écrire au comte : « Quelques torts que vous ayez pu croire ou sa- » voir à madame de Mirabeau , ils sont secrets, » elle est en droit de les nier; sa négation vaudrait » votre assertion. Quand vous seriez en mesure t avec elle , vous avez mis les apparences contre » vous, au point que le public sera toujours porté » à croire que vouis récriminez. Elle reste donc en » droit de se croire très offensée de vos torts, qui » sont très publics. Elle a l'honnêteté de ne pas * parler de celui qui peut choquer personnelle-

' Dupont était alors inspecteur-général du commerce; il avait entreautres attributions le travail du tarif des douanes; sans doute que dans ce montent il exerçait son génie sur les moyens de rendre plus faciles le transît et les- communications commerciales entre la France et sij. états ou puissances voisines.

«ment une femme, une femme, provençale'. Elle » ne se plaint que de la diffamation , qui doit ofwfenser tout être sensible à l'honneur. Qu'avez- » vous à dire ? Convient-il à un homme d'injurier » sa femme , le méritât-elle, et de l'injuçier en pw- » blic par des écrits imprimés où elle n'avait que » faire ? »

Cette lettre rendit furieux Mirabeau, et lui suggéra un déchaînement d'apostrophes injurieuses contre sa femme, dont il remplit presque en entier une longue réponse à Dupont.

« Ma femme n'a point de torts ! certes cette » phrase est étrange , et vous me permettrez b^en » de croire que vous lui conseilleriez donc d'avoir » tijrt. Ainsi donc , me déshonorer, dans la bête » d'acception que l'on donne à ce mot , et , ce qui » est plus sérieux, me donner un enfant qui n'é- » tait pas à moi , et dont une fausse-couche l'a • délivrée; reconnaître mon pardon par d'in- 9 famés calomnies, déserter ma cause qui lui était » confiée , déchirer moi et mes amis , me refuser ») des nouvelles de mon fils , machiner ma ruine, » la proposer il y a dix-sept ou dix-huit mois %

' Les amours du comte avec Sophie, et leur cohabitation eD HoUaode.

"* Il s'agit d*une séparation de corps et de biens que ma-

4oo MÉMOIRES

•et aujourd'hui la consommer : ce ne sont pas » des torts ? Les torts de madame de Mirabeau sont ' > secrets , parceque j'ai eu la générosité de les

• tenir secrets ; j'en ai les preuves écrites de sa » main 9 et elle ne l'ignore pas. Voilà pourquoi •j^ mourrai au donjon de Yincennes si elle le

• peut; car son âme ne peut pas deviner la.

• mienne : elles n'ont rien de commun... Certes , il » est étonnant qu'elle se plaigne d^ expressions

• employées dans im mémoire, elle qui ose »dire à M. de Malesherbes que je lui avais donné

• une maladie infâme ( horrible fausseté) ; que je » l'avais Battue (.mensonge atroce ) , excepté un «•seul soufflet, qu'elle avait bien mérité, car on

• ne dit pas à son mari que sa mhre et sa s($ur ^ sont des p... ; mais enfin je ne pardonne ni » n'excuse le coup. Il est bizarre, dis-je , que cette

• femme ose s'offenser de mes expressions... Où » sommes-nous ! J'ai contre madame de Mirabeau fdés preuves suffisantes pour f^re enfermer cent

• femmes: c'est moi qui suis dans les fçrs-, et

• c'est elle qui se plaint ! c'est moi qui ai offensé ,

• qui dois me jeter à ses pieds! Non, mon ami, » non en vérité , je n'en ferai rien. »

dame de Mirabeau voulut solliciter quelque teinps après qu'il fut renfermé au donjon.

SUR MIRABEAU. ' 4oi

Sophie était désolée de ces contre-temps, de ^:

ces déshonorantes querelles pour l'homme qu'elle aimait , qu'elle aurait voulu voir en liberté. Elle aspirait à ce moment, comme devant la délivrer d'une cruelle responsabilité envers celui dont elle s'accusait d'avoir fait le malheur. Il Jui tardait de consommer son sacrifice ; car, quelque grande -que fut sa résignation , c'en était un véritable de consentir à faire passer dans les bras d'une autre femme celui qu'elle chérissait uniquement.

Elle sollicitait donc Mirabeau d'aplanir les difficultés le plus qu'il pourrait , de calmer ses ressentiments , et d'agir avec cette prudence qui mène au but sans compromettre, la dignité de celui qui négocie^

Il suivit ce conseil; au lieu de se livrera des projets d'accusation, à des plaintes et des récriminations contre sa femme , il rentra dans la route tracée par Dupont : c'était le seul homme qui pût?, pour le moment, lui tendre ixr^e main secoiirable. A la vérité il n'en était pas ménagé , et la correspondance prouve que le négociateur traitait avec une rude franchise celui dont il ^QâOr tenait les intérêts. "^

« Si un homme , lui écrivait Dupont , avait fâît » contire vous un livre intitulé l'Hypocrisie déma^'- I. 26

SUR MIRABEAtJ. 4o3

• point encore pensé aux secondesr? N'est -oe » donc rien à votre avis que d*ayoir dbûsé de j> vôtre ascendant pour enlever^à une femme aussi » sensible et d'un aussi beau caractère que Sonphie la paix, YétaXy la fortune- et rhonneiir? » Pour cela tout seul , vous auriez bien n^érité la . » prison que vous éproùveiz , et k* punition est de p mesure. Il &llait jouir de son amour , c'est un )> bienfait du del ; mais il ne fallait point la com* > promettre , encere moins l'immoler. •.

Mirabeau n'écoutait pas ces reproches sans .impatience; il y rép^iidait avec violence, et em- * ployait, pour se justifierV cette adresse , cet sort du sophisme et quelquefois de Téloquénce avec lequ^ il faisait illusion sur ses torts , et entraînait dans son sentiment ceux qui Técoutaient ; on était forcé de lui donner raison^ ^

Mais ce n'était pas d'avoir raison auprès de ses amis que dépendait alors sa liberté, c'était toujours d'un raccommodement avec sa femme qu'il pouvait espérer grâce et pardon. Aussi Bupont, qui avait k cœur de l'emporter dans cette lutte, insistart*il constamment sur ce points et exï fit le pivot de toute sa conduite. Elle fut » mesurée ^ ' si adroite, si zélée pour Mirabeau, qu'après avoir été vingt fois tenté ée rompre avec lui, il parvint à pacifier tellement les esprits , que le fcar-

4o4 i MÉMOIRES

qujs finit par devenir lui-même le solliciteur en faveur de son fils contre les prétentions et les re&is de l'épouse et du beau-père.

Les démarches de Dupont et la correspondance entre lui , Sophie , M. Boucher et Mirabeau étaient restées long-temps inconnues à la &miUe ; mais elles furent ébruitées tout-à-coup. Le marquis fut outré de les avoir ignorées , et il fallut toute la persévérance dé Dupont et l'estime dont il jouissait dans l'un et l'autre parti ponr pouvoir calmer l'orage.

c Mon oncle ' m'a dit formellement , écrit Mi-. 9 rabeau à Sophie , qu'il savait que j'entretenais *

• avec toi des liaisons qui ne^^pouvaient qu'in-

• quiéter sur la vérité de mes dispositions ; de » sorte qu'à son avis et à celui de Marignane une » première preuve de réèipiscence devait être la t plus noire et la plus lâche des trahisons '. »

Mirabeau n'en était point capable , et, loin de voir ici un sujet de blâme , on doit approuver qu'il ait au moins ménagé la sensibihté de sa triste amie, et l'ait en quelque sorte préparée au sacrifice qu'il exigeait d'elle , en l'initiant au secret des démarches que l'on Êdsait pour obte-

* Le bailli de Mirabeau. ^

^ .Lettre du 8 mai 1780»

SUR MIRABEAU. 4o5

nir sa liberté par un raccommodement avec sa femme. La nouvelle d'un semblable évémement , parvenue à Sophie avant de l'en avoir prévenue , eût causé sa mort et eût été une insigne lâcheté.

Mirabeau avait même été plus loin : non seuleinènt il ji'avait point voulu interrompre sa correspondance avec Sophie , mais il avait dé^ mandé, pour condition secrète de son raccommodement avec madame de Mirabeau, qu'il pourrait , après sa liberté , continuer cette cori-espôndance , et qa^l n'en serait fait un crime ni à lui ni à elle , pourvu que les convenances ,fusseht gardées.

Son judicieux et bon*ami M. Boucher le détourna de cette idée ;' yne pareille résolution lui paraissait de nature à nuire à ses affaires , et n'ajouterait rien aux moyens qu'il aurait de la satisfaire après sa sortie. « On reftiserait vbtre de- «mande, lui écrit-il , si vous Isi mettiez en avant, » et l'on ferait de ce refus une clause expresse. » D'ailleurs ne voyez-vous pas que vous deman- )>deriez une chose qu'on peut nier vous avoir » accordée jusqu'alors , et dont on ne peut que » soupçonner une tolérance passée ?»

Mirabeau laissait ignorer à Sbphie le conseil que lui donne ici M. Boucher, celui de promettre de rompre, après sa sortie, toute correspondance

4o6 MÉMOIRES

avec elle , sauf à revenir sur cette promesse lorsqu'il n'y aurait plus de danger. Il craignait qu'en lui fusant part de cette idée elle ne s^exk alarmât , qu'elle n'y vit une sorte de préparation à un abandon total. Aussi dans la correspçmdance .relative à sa sortie et à son rapprochement 'de sa femme ne di):-il rien qui ne puisse soutenir le courage de son amie contre l'incertitude de Ta-* venir.

Il est intéressant de voir Mirabeau , au milieu de ces divers sujets 'd'inquiétude ^ et des tracasseries qu'on lui faisait éprouver, conserver son goût et son activité pour l'étude : c'était un des éléments de son existence; e'était un sujet de consolation , et Falimenl;^ d'untr correspondance aimable avec Sophie.

• Je t'adresse aujourd'hui , lui écrivait-il le 8 «mai 1780, moment où tant de soins. appelaient n sa réflexion , le reste des Elégies de Tibulle re- » touchées 9 les sujets des culs-de-lampe et des » cartouches que j'ai choisis pour cet ouvrage , et » l'élégie d'Ovide sur la mort de Tibulle , dont •j'ai joint la traduction à celle de Tibulle. »

Il entre ensuite avec son amie dak}S l'eiamen

des causes de ht légèreté qu'elle. re^Sroeliàit aux

Français, et traite ce sujet avec tin sens et une

. raison qui montrent tout à la fois un goût sur et

une grande connaissance des hommes. IJintérét qu'il mettait à ces matières n'était distrait par aucun autr esoin, et le plaisir de savoir que ce qu'il écrivait serait lu par Sophie était pour lui un motif d'y donner la plus vive attention. On ext trairait ée cette correspondance des morceaux d'une délix:atesse , d'une force , d'une profondeur peu ordinaires , sur les plus importants sujets de la politique, de la morale et de la législation ; ce serait le véritable E^rit de Mirabeau \ Mais combien n'en trouv^ait^ on psls .^ussi que l'intérêt de la morale et des devoirs domestiques ferait rejeter! v

* Ces excursiciisjKir tant de |ipints qu'il discute avec une rara'il|ftcité justiiSent ce que nous avons dit de Mii^beau, qu'au milieu des circon^r stances même les plus épineuses il conservait sa liberté d'esprit et la trempe de son carac^tère chaud et ami de l'indépendance.

■On aiiUprimé sous ce titre ^ en 1791 » un ouvrage très imljys^Qfoity en 2 yolumes iQ-8<^ , précédé d'une mauvaise noti6ê biographique sur Mirabeau^ mais à cette époque h ^Correspon^nce du donjon n'était point connue; les traits ssAlantSw ie»*épanchements de cœiir qui font connaître Pfaotnmé 9.6ê9€ reproduisent pas daus ce pr^endû espri^fon y a omî^Ies beaux passages de ses Mémoires ^ vrais okefs-d'œuvre d'éloquence judiciaire.

4o8 MÉMOIRES

Telles étaient aussi les circonstances où il se trouvait lorsqu'il entretenait Sophie de livres, de philosophie, de critique littéraire et de sentiments tendres. Toutes les négociations avaient été épuisées, toutes les sollicitations tentées, et il n'avait pas encore fait un pas vers sa liberté ; car c'était toujours de sa femme , ou au moins de son intercession auprès de la famille , qu'on la faisait dépendre , et Ton a vu avec quelle fermeté elle repoussa l'ouverture qui lui en fiit faite.

Mirabeau pourtant ne se tint pas pour battu dans cette lutte bizarre; il résolut d'écrire de nouveau et avec plus d'instance à la comtesse, de dévorer sa froideur, d'autant plus invincible qu'elle devait éprouver peu de penchant pour un homme qui s'était conduit avec un éclat aussi fâcheux.

Il lui écrivit donc en termes propres à flatter son amour-propre et à émouvoir sa sensibilité '.

« Je ne vous ai point encore écrit, madame, » avec autant de confiance qu'aujourd'hui. J'ai lieu » de croire que l'adoucissement de mes maux et le » soulagement de mes peines ne dépendent ^e » de vous seule et des sentiments qui vous por- » taient à le demander. Votre fainille ne veut pas

* Du donjon, 28 mai 1780.

» notre réumon , et vous devez de l'obéissance et » du respect aux volontés du chçf de votre fa- » mille. Je lui dois , moi surtbjit \ d^s ma posivtion, de chercher à détourner cette volonté en » ma faveur et de ne pas lutter contre elle. Ce sera » donc vous j ce sera lui , qui marquerez la dis- » tance où je dois être. Ne vawt-41 pas mieux que » je sois sous vos lois que dans un donjon ? il m'en » coûtera peu de ipe conformer au désir d'une » femme aipiable, à laquelle je devrai le peu que » j'aurai de liberté, et le moyen de conserver mes jiyeux, et peut-être ma vie. »

Elle répondit à cette lettre avec assez d'intérêt pour inspirer à Mirabeau un mouvement de reconnaissance et d'espoir, qu'il se hâta de lui témoigner dans la* lettre suivante'.

€ J'ai reçu, madame, avec une bien vive re- 9 connaissance la lettre dont vous avez adouci » mes peines, et dans laquelle j'ai reconnu votre » cœur. C'est un grand soulagement pour le mien i> d'espérer que je ne vous suis pas odieux. Vous » désirez mon bonheur ; croyez -qu'un des phis , » amers tourments de ma vie est d'avoir troublé » le vôtre. Je n'ai point oublié que le serment de *vous rendre lieureuse est celui que j'ai pro-

De VÎQceQoes, 16 juillet 17SQ.

4i2 MÉMOIRES

»le suis ici. Car enfin, je pourrai faire tout ce • qu'ils exigeront dé moi , et certes je ne ferai ja- » mais autre chose ; mais je ne puis que souffrir, » que gémir, et le repentir qui me dévore, et Vennui 9 qui me consume , sont également impuissants. »

Madame de Mirabeau avait fait connaître à son mari qu'elle avait donné lés mains à sa sortie , et soutenu la volonté de son père à ne plus s'y opposer, mais qu'on y avait mis une condition ^ c'est qu'il se tiendrait toujours à une distance de sa femme,' telle qu'elle ne pût en craindre les visites ou l'importunité. Comme Mirabeau désirait avant tout sa liberté, il souscrivit, ainsi qu'on vient de voir, à cette condition humiliante, contre laquelle nous le verrons s'élever lorsqu'il sera question de son procès en réunion avec cette épouse,

La correspondance de Mirabeau avec Dupont et M. Boucher nous apprend, que les lettres concernant cette singulière négociation passaient sous les yeux de Sophie avant que d'être envoyées à leur destination ; c'était justice et tendresse de la part de son ami , et en même temps une preuve du

peu de sentiment de retour qu'il éprouvait pour sa femme : être libre, recouvrer un jour ses droits d'époux , tels étaient les seuls motifs qui le faisaient parler et agir.

SUR MIRABEAU. 4i3

Le premier point s'avançait chaque jour , les obstacles à une prochaine sortie disparaissaient; mais 3a femme et son beau-père persistaient dans le système de ne lui donner aucune garantie j pas même l'espoir de la réunion à laquelle il aspirait. La comtesse, prenante la lettre ce qu'il lui avait écrit , exigeait qu'après avoir obtenu^ sa libejpté il se tînt à une distance d'elle qui nç lui permît pas de craindre pour sa tranquillité. Cette détermination pouvait moins tenir à la haine pour le comte qu'à des mesures dictée3 par la prudence; elle y. était entretenue par son père, qui lui montrait le danger de se remettre sous l'empire d'un liomme qui avait donné tant d'exemples de p?tôsions fougueuses et d'inconduite envers elle.

On conseilla à Mirabeau de ne tenir compte de cette difficulté , de calmer l'irritation qu'elle pouvait exciter en lui , et de souscrire à tout ce » iqu'on voudrait , pourvu que sa liberté en fût le prix. Il en voyait l'instant approcher , mais ce bonheur était troublé par l'état de son amie et par le besoin d'argent, qui se faisait vivemept sentir dans ce moment.

Les intérêts de Sophie lui ^tenaient surtout à cœur; il voulait les mépàger, mais ce n'était qu'avec incertitude et embarras qu'il s'y livrait :

4i4 MÉMOIRES

il ne pouvait lui donner que des conseils. Elle avait sa mèrequi , à la vérité , s'en occupait, mais avec la morosité, la haine qu'elle ressentait pour Mirabeau , et avec la dureté que Tinoonduite de fGk fille semblait autoriser.

« Mon amie , lui disait Mirabeau à ce sujet , t je suis persuadé que ma famille ne peut nivec » honnêteté finir ppur moi sans tenter de^ finir » pour toi : je crois qu'on ne s'y .acharnera pas

• si les Yaldahon ' sont récalcitrants ; mais on

• essaiera précisément pour éviter que je ne » m'en mêle , et il iaut en ce cas les laisser faire, n

Ce ne sera que plus tard, et lorsqu'il sera question de la révision de la condamnation de Mirabeau et de la sentence de Pontatlier , qu'on verra

' La fille du premier lit de M. de Monnier avait épousé, comme on Va dit , M. de Yaldahon, par jugement, c*est- A-dire après un procès scandaleux , par lequel le père fut condamné à donner sa fille à celui qu'elle aimait , malfjité tous les efforts du marquis pour prouver qu'elle ayaftété séduite, corrompue, par celui qui se présentait pour Tépouser. On rit beaucoup dans le temps de la preuve de ce dernier fait : M. de Monnier produisit la culotte de M. Valdahon , etc. M. et madame de Yaldahon, héritiers du mar- ' quis de Monnier , faisaient leur possible pour que Sophie perdit tous ses avantages matrimoniaux : elle ne put conserver que sa dot.

SU^JMIRABÉAU. 4i5

quel fut le sort, de Sophie à la suite de ces longs et pénibles démêlés.

Cependant la détresse de Mirs^eau dans sa pri^ son ajoutait un nouveau tourment à tant d'inquiétudes , c'était le second des deux sujets d'anxiété qui Je fatiguaient. On/ pourra /juger combien sa gêne et ses embarras pécuniaires étaient grands par ce qu'il écrivait à Sophie : il lui annonce j comme une ressource attendue et nécessaire , là vente d'une montre qu'il avait reçue en paiement , et celle d'une épée à monture d'argeirik doré , retenue par de Bruguières depuis son arrestation en Hollande , et à qui M. Boucher la redemanda ; il en faàt passer l'argent à ISophie ; enfin il lui apprend avec une grande joie qu'il a traité pour a5oo francs de la traduction de ïibuUe , et qu'il a touché un à-^compte sur cette somme. M. Boucher lui avait encore facilité le placement de quelques autres émts dont il s^a aytèstion ailleurs.

Un incident imprévu manqua d'embrouiller les affaires, de ranimer les haines assoupies, et de retarder ainsi sa misé en liberté. On parlait d'un mémoire adressé , par la marquise de Cabris , au ministre pour se justifieiîide l'accusation d'inceste intentée contre elle par le marquis de Mirabeau , et dont nous avons déjà parlé. Elle s'y justifiait

4i6 MÉMOIigp^

d'avoir aussi participé à renlèvement de madame de Montiier. Elle citait , à l'appui de ses raisons , des lettres et des£aits quipouvaient compromettre Sophie et Mirabeau d'une manière lâcheuse dans un moment où l'on s'occupait de leur sort. Mais le mémoire resta secret, et les craintes qu'il inspira ainsi que les intrigues qu'il dévoilait n'allèrent pas plm loin que la famille ; le seul effet qu'il produisit fut d'exciter la colère de Mirabeau contre sa sœur, qu'il déchire dans sa correspondance.

Il n'en fut pas moins inquiété pendant queU que temps: il redoutait avec raison l'esclandre qui serait résultée de ce nouvel incident ; il craignait l'animosité d'une sœur qu'il aurait peutêtre dû plus ménager, et qui eut pour •lui et ses amours avec madame de Monnier plus de complaisance encore et de faiblesse qu'elle ne montra de ressentiment contre ses injustes procédés. Les reproches qu'il lui adresse n'étaiopt pas toujours fondés. Les goûts voluptueux et les amants dont il lui faisait un crime devaient paraître dans la bouche de Mirabeau de mauvais arguments ; il aurait dû lui rendre plus de justice. Voici comme il en parle dans une lettre à Sophie ' :

' Août 1780.

« Madame de Cabris a écrit à son père ( le f marquis de Mirabeau) toutes les horreurs qu elle a pu imaginer sur mon compte ; et en conve- » nant', en des termes aussi singuliers qu'insensés f et indécents , qu'elle m'avait trop aimé > elle a » eu Tindignité et la démence non moins grande f d'ajouter que je n'avais jamais reçu d'elle que f les plùé excellents conseils , et qu'elle avait dé- » posé en preuve mes lettres à elle chez un no- » taire '. »

Mirabeau se montre plus rassuré sur les suites de cette plainte dans une seconde lettre à' Sophie. « Mon inquiétude , lui dit-il , est médiocre » sur la Cabris , quoique je la fasse très grande au Bignon * ; il y a long-temps qu'il en est question , et l'effet est loin d'avoir suivi la menace. Il faudrait que cette femme fut aussi folle que perverse; car il n'y a pas une de nos lettres qui ne pût la perdre. Ce serait d'ailleurs se donner aux yeux du public la tache éternelle de la plus odieuse trahison , du plus atroce abus de coa-

■ L!extrait s'en trouye à la suite du mémoire en question, qui n'a jamais été imprimé.

' Le Bignon est une terre près de Nemours, qui appartenait au marquis de Mirabeau, et où la famille se trouvait alors.

.fiance, t*^ '«s scélérats inêine ne veulent pas » passer pour tels. Avec toul: cela, il n'y a rien

• qui ne soit à craindre de ce fouilKs \ t

Outre ce mémoire, ou plutôt cette demande en justification , qui resta secrète , la marquise de Cabris en avait fait paraître un autre, dont M. Delacroix , avocat , connu depuis par quelques ouvragés estimables , fut l'auteur ". Elle y expose très au long les injustices de la Êunille de Mirabeau à son égard , les torts qu'elle en a éprouvés ; elle signale le marquis de Mirabeau comme un persécuteur acharné , parcequ'elle , marquise de Cabris , avait toujours pris la défense de sa mère et lui avait même avancé de 1 argerit, que son mari lui refusait quoiqu'elle fut dans le plus grand besoin.

Que madame de Cabris eût des amants on n'en eût pas, il n'en résultait pas moins de ce dernier exposé qu'on avait eu envers elle de très mauvais procédés, qu'on s'était conduit avec

' Il résulte en effet des lettres écrites par Mirabeau et , Sophie à la marquise de Cabris, que si celle-ci s'est prêtée par faiblesse h rëvasion de madame de Monaîer, le projet, le dessein, l'exécution, furent réellement le résultat d'une conduite artificieuse et long-temps méditée de la part de Mirabeau et de Sophie.

* Janvier 1779.

injustice et sans ménagement. Des ordres arbi-traires avaient été employés contre son mari , qui avait été enlevé de nuit de son château par des agents de l'autorité. Au surplus , quelque peu régulière qu'eût été la vie de cette jeune femme , il ne convenait guère à ses adversaires, et surtout à Mirabeau , de toucher cette corde : elle mit du zèle et peut-être quelque chose de plus à le servir ; il devait la plaindre et la conseiller sagement, et surtoi^tue pas dire d'ime sœur facile, et trop facile , en écrivant à Sophie ' : « Une erreur très » injuste est celle où t'a jetée l'atroce mémoire de » cette Cabris'. Assurément elle ment siimpudem- 9 ment sur tous les faits qui sont à. ta connais- » sance, que tu aurais pu te tenir en garde contre

• ceux qu'elle allègue pour déshonorer le bailli ^ » Une messaline qui se vante de la pureté des

• mœurs, une femme fugitive qui se jacte de son » amour pom* son mari , ne doit pas inspirer une » grande confiance. »

Après avoir repoussé l'allégation des trente

' 9 janvier 1779.

" C'est du mémoire imprimé qu'il parle, et nou de celui en plainte contre l'accusation d'inceste.

3 Elle accuse, dans le mémoire rédigé par M. Delacroix , le bailli de Mirabeau de lui retenir et nier 3ô,ooo francs qu'il avait promis de lui payer sur sa parole.

mille francs dus à madame de Cabris par son oncle, Mirabeau se livre de nouveau à des accusations fort déplacées , et qui ne pouvaient bonnet qu'une très mauvaise idée des mœurs de cette fiaimille.

t Je vais te dire , c'est à Sophie qu'il parle , la véritable cause de la haine de madame de Cabris contre mon oncle. T>es premières amours de madame de Cabris , devenue femme , ont été M. Gourdon , cousin-germain de son mari. Elles commencèrent trois mois après son mariage , c'est-à-dire quinze jours après son arrivée à Grasse. Mon oncle lui en parla en oncle prudent et tendre qui sentait que de ce premier pas pouvait dépendre le bonheur de sa vie : toutes ses leçons furent si mal reçues, qu'il s'ennuya bientôt de la tâche qu'il s'était imposée de veiller sur le début de sa nièce à Grasse , et retourna à Mirabeau ; cela ne l'a pas empêché , dans le voyage qu'elle y fit quelques mois après , de témoigner à cette jeune folle les plus tendres bontés. • C'était au milieu de ces tracasseries, de ces révélations scandaleuses , qu'il fallait que Mirabeau louvoyât pour parvenir à une liberté qui dépendait d'un homme dur , capricieux , et qui prétait l'oreille à tous les bruits désavantageux à son fils.

On imagina de conseiller au comte d'écrire à sa mère , pour laquelle il conserva toujours ui\e tendresse particulière, et de l'engager à faire des soumissions à son mari afin d'entrer en raccommodement avec lui : ils étaient brouillés , et en procès* On supposait que le marquis lui saurait gré de cette démarche , et que sa mère pourrait être son appui auprès de son père. Il lui en côûr tait de tenter une pareille épreuve. Personne ne connaissait mieux que lui les torts du marquis envers sa femme , et il les avait présentés vingt fois comme autant de chefs d'accusation contre lui ; il s'y détermina néanmoins ; mais ce fut san^ succès , le marquis ne voulut entendre à aucun accommodement. Ainsi l'espoir que le mérite d'une réconciliation provoquée par Mirabeau serait utile à ses vues tomba tout-à-fait , et il /ollut négocier sur d'autres bases.

'Les esprits étaient préparés et le marquis fut sollicité de toutes les façons de remire la liberté à son fils. Les amis de celui-ci firent plus que toutes ses lettres et ses représentations; les choses allèrent vite. Un obstacle s'éleva néanmoins : on craignait l'apparition subite de Mirabeau dans la société avec une entière indépendance; on appréhendait qu'il ne fît quelque sottise , qu'il se livrât à quelque acte d'inconduite ou à des démarches

'jt

4a2 MÉMOIRES ' %

comme il en avait donné tant d'exemples. On proposa de le Êiire passer par mie demi «liberté: dans cette intention , M. et madame du Saillant , qui le servirent avec zèle , demandèrent qu'au sortir du donjon il se rendît. en Provence, ou en Limosin , proposition qui déplaisait plus qu'aucune autre à Mirabeau, qui ne voulait point s'éloigner sitôt de Paris et de sa famille. Quelques uns de ses amis , et Dupont surtout , voulaient qu'il allât au Bois-des-Fossés ' ; un troisième avis était pour le château de Vincennes *. Mais ce dernier, qui , au défaut d'une entière liberté , plaisait le plus au comte , présentait aux yeux de ses amis quelques inconvénients aussi ; on s'y arrêta cependant, afin qu'il pût y faire, comme on disait, Fapprentissage de la liberté , tant on craignait de nouveaux et prompts écarts. Mirabeau , malgré les avantages de ce changement, voyait avec peine qu'on se décidait pour le château ; le séjour ne lui en paraissait pas sans quelque péril.

' Petite terre près d'Ëgrevilie et Nemours, et qui appartenait t\ Dupont.

^ Le château et le donjon de Vincennes , quoique daos Ja luêtiic enceinte , offraient une grande différence dans la manière d*y être et d^y vivre ; on jouissait dans le premier d'une demi-liberté, on y voyait de la société , on y jouait, on y intriguait.

§f SUR MIRABEAU. 420

« Là, dit-il , les plus grands dangers pour moi. ^ »la nécessité d'y marcher snr des œufs sans les » casser : dix femmes plus ou moins jalouses; plus » ou moins coquettes, qui peuvent être curieuses » d'un jeune homme prisonnier depuis trois ans • pour cause d'amour. La certitude que je ne »peux me livrer à aucune sans exciter contre » moi les murmures, les plaintes des rivales, des » maris , des amants. Si je résiste à cette épreuve , » il est impossible de m'en donner une plus forte : » c'est me placer au feu de réverbère. »

De pareils dangers effrayaient réellement peu celui qui les peignait ; ils ne firent aucune imipression sur l'esprit de ses amis, et surtout de son père, qui ne voulut absolument pas qu'il devînt tout-à-coup affranchi de toute surveillance : il eut donc pour prison le château , d'où il pouvait venir à Paris pour ses affaires et ses plaisirs.

Cependant la liberté pleine et définitive ne pouvait s'obtenir sans le consentement du marquis ; l'ambur-propre de celui-ci ne lui permettait pas de la demander au ministre , après tant de motifs autrefois allégués pour tenir son fils séquestré de la société. On prit donc , par le conseil de M. Le Noir , une tournure qui réussit : c'est ce magistrat lui-même qui nous en instruit

4!i4 MEMOIRES ^

dans une espèce de rapport qu'il fit de l'affaire à M. Amelot, ministre de la maison du roi.

cM. le comte de Mirabeau est détenu au » donjon de Vincennes depuis le 8 juin 1777 , à

• la sollicitation de sa famille, par des motifs çon- « nus du ministre. Les amis , soeur et beau-frère »du prisonnier s'occupent depuis long- temps à » ramener le père à la clémence , et sont parve- » nus à l'y conduire. Madame la marquise du

. «Saillant, sœur du prisonnier, et depuis plu- «sieurs mois au château du Bignon avec M. le » marquis de Mirabeau , m'a écrit et demandé la «liberté de son frère, sous la condition de se rei tirer dans le lieu qui lui sera désigné par son » père. Les témoignages favorables qui m'ont été

• rendus sur la conduite de M. le comte de Mi- «rabeau, et les besoins de sa santé, ne peuvent ■ que concourir à appuyer cette demande. En cet «état, le ministre est supplié de vouloir bien «faire expédier des ordres qui n'auront cepen- » dant d exécution que conformément aux inten- » tions que fera connaître M. le marquis de Mi- » rabeau. »

Le premier de ces ordres mettait en liberté le comte de Mirabeau du donjon de Vincennes ; le second lui enjoignait de se retirer dans les lieux xque son père lui fixerait. L'original de ce

dernier est souscrit (de l'acte d'obéissance du comte, ainsi conçu-: «Je, soussigné, reconnais » que Tordre du roi ci-dessus m'a été signifié auwjourd'hui en lieu de liberté, et je me soumets »ày obéir avec respect, et à m'y conformer en » tous points , sous les peines y portées. Fait à Vin- «cennes, le 1 3 décembre 1780.

Sifflé j Honoré-Gabriel Riqtjety , comte de Mirabeau. .

Par line lettre antérieure à cette date , le marquis de Mirabeau avait instruit M. Le Noir que son intention était que son fils jouît de la demiliberté du château de Vincennes , et 'ne rentrât dans le monde que lorsqu'il en donnerait la permission , aijisi qu'il fut stipulé dans l'ordre an . roi auquel le comte se soumit. «Je désire, dit » le Marquis à M. Le Noir , qu'il soit encore sous «votre autorité dans ce premier temps de sa s demi -liber té , qu'il ait le château de Vincennes. • pour -prison, qu'il y soit le plus inconnu et re- »>tiré possible, et qu'il s'appelle Honoré. Vos fi bontés , qui lui ont été si utiles , lui sont encore plus nécessaires que jamais; daigne?, monsieur^ »les lui conserver, et ne pas douter de ma re- » connaissance. »

Mirabeau resta ainsi dans cette demi-liberté, qui était même une liberté réelle; il allait-quandil

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voulait (le Vincennes à Paris, et n'était assujetti qu'à y Fevenir coucher; il voyait ses amis, se livraitàses |)laisiers,et s'occupait, en consultantles hommes instruits, de préparer la révision du procès de Pontarlier, comme un préliminaire nécessaire à son projet de réunion avec sa femme, principal objet de son ambition dans ce moment.

Il est inutile de dire que son premier soin , en obtenant sa liberté, fut d'en instruire Sophie, qui était toujours aux dames de Sainte-Claire de Gien, d'autant plus surveillée que sa mère, instruite de la sortie de prison de Mirabeau, eut à en redouter les suites pour la tranquillité de sa fille. Il fut obligé d'avoir recours à l'obligeance accoutumée de M. Boucher pour faire parvenir à cette amie, toujours tendre et malheureuse, une nouvelle aussi intéressante pour elle. Elle la reçut comme l'époque d'un commencement de choses dont l'avenir se présentait à elle avec un mélange de tristesse et de joie : elle voyait vingt portes ouvertes pour elle au malheur, à la souffrance , et pas une au repos , à la paix de l'âme , à la sécurité ; sort commun , fruit ordinaire des passions semblables à celle dont la facilité voulut qu'elle fïit victime.

Peut-être me suis-je trop étendu sur cette partie de la vie privée de Mirabeau : on tix>uvera que

je suis entré dans des détails d'un faible intérêt : mais j'avais à faire connaître l'homme, sa famille, ses alentours ; je n'avais aucun moyen d'y réussir qu'en le suivant dans les actions ordinaires et les inégalités de sa conduite. Mirabeau s'y montre avec ses faiblesses, ses ressources, son courage et ses passions. Et puis qui n'aime à connaître les circonstances et les tristes résultats de cet égarement funeste où Mirabeau entraîna une femme sensible et malheureuse? Car je ne puis donner d'autre nom àla démarche cruelle qu'il lui fit faire; cruelle, parcequ'elle la perdait inévitablement, et qu'un h<irome éclairé comme Miralieau ne pouvait se méprendre sur ses inévitables suites. Ici la vérité historique tient du roman , et l'çu ne se lasse pas des moindres particularités qui présentent sous leurs aspects variés le courage, l'amour, le beau caractère et les erreurs de Sophie.

Peut-être me pardonnera-t-on aussi d'être entré dans quelques détails sur plusieurs points relatifs à l'arrestation de Mirabeau et aux mesures de police employées pour y parvenir; j'en dis autant de ce qui s'est passé pendant sa détention, et des intrigues ou négociations qui ont précédé sa sortie.

Mais c'est ainsi qu'en racontant la vie d'un seul homme , et d'un homme d'une aussi remarquable

4a8 MÉMOIRES SUR MIRAREAU.

célébrité, j'ai donné une idée des usages et des habitudes du temps, des abus et de la marche de l'autorité, des principes et des préjugés de la société ; enfin de ce que peuvent, en bien comme en mal, de vives passions, l'oubli des devoirs domestiques, et d'imprudentes persécutions sur im homme doué d'un aussi forte trempe que Mirabeau.

Nous allons le voir, dans le livre suivant, poursuivre deux objets également difficiles, et où il s'est montré avec une rare supériorité de talents et de moyens dans la défense de ses droits. Tout ce que l'éloquence , l'art de la persuasion , l'esprit et l'érudition peuvent mettre en usage pour triompher s'y fait remarquer, et signale la grande capacité de Mirabeau : ses plaidoyers , ses mémoires ne sont pas moins éloquents que les plus beaux discours qu'il prononça depuis à la tribune nationale; peut-être y sont-ils supérieurs: Mirabeau s'y montre seul , et avec toutes les ressources de son génie vaste et confiant.

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