‹ Mémoires sur Mirabeau et son époqueChapitre 7 sur 8 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

DEPUIS l'entrée de MIRABEAU AU DONJOJH • DE VIWCEWNES JUSQU'a SA SORTIE.

(8 juin 1777. — i3 décembre 1780. )

Peu d'hommes auraient p^ supporter avec une constance et une force égalas à celles que fit paraître Mirabeau «dans sa prison de Vin-^ cennes, les tourments 'et les anxiétés qu'il y éprouva dès les premiers moments qu'il y entra. Il ne chercha point à s'évader; il ne montra point de faiblesse; il se conduisit avec dignité et politesse envers les supérieurs de la maison : le récit qu'il en fait , la peinture des divers senti-

â5o MEMOIMS

ments qui îagitèrent, ses pentes, ses inquiétudes 9BT Sophie , les lettres qu'il écrivit à cçtte femme désolée, et si peu digne de tant de «malheurs, forment une des paities les plus attachantes et les moins connues da sa vie. J'en parlerai donc avec étendue , et je puiserai ce que j'en dirai surtout dans sa correspondance "et les mémoires qu'il rédigea pendant cette longue détention.

C'est à Manuel que nous devons les plus importantes de ces pièces; sans "lui 1^ Correspondance du donjon de Vineennes^ était perdue, au moins pour le siècle courant; mille traits qui en font connaître Tauteur, qui le montrent dans l'abandon d'une intimité touchante, restaient inconnus ; on eût ignoré quantité de faits qui expliquent certaines contradictions de sa conduite; enfin on eût été privé de ces lettres à Sophie , lettres où la variété, l'abondance des plus tendres , dés plus nobles expressions pour peindre sa passion et ses peines*, présentent un genre d'éloquence qui les a fait placer par le premier de nos critiques* au rang des chefs-d'œuvre de natre langue.

Il la fit imprimer en 1792.

La Harpe.

SUR MIRABB'AU. 261

Manuel était adibirateur de Mirabeau ; et , soit par cette raison mipar erreur, les biographes ont" dénaturé sa vie , ccmîmé ils l'ont fait d*un grand nomhr^'de'ceilx qui ont joué un rôle dans lies premiers jottrs ^ la -révolution. Sorti d'une •famille obscure de Montai^gis, né sans fortune, Manuel se livra, après avœr fait ses études, à IHnstrtk^on de la jeuilësse. Auteur de V Année française^ ouvrage de quelque mérite, il déshonora sa plume' par un libelle contré la reine, . sous le titre deljetire d'un gardê^u-corps. Il fut * mis' à kl Bastill^^ où il" resta quinze jijims. «Je .

• n'y -eus d'aufre incommodité f disait- il, que

• Tennui. » • v* ' Le goût de Manuiftlen littérature étgit mauvais;

8ôn style, rempli d'antithèses et de jeux de mots, fatigue. Appelé au nombre des représentants de la commune en septembre 1 789, et à l'adxûÉÉistration'de la police un mois après, il y montra peu de capacité et d'intelligence des affiiires ; il manquait surtout de'dignitié, et semblait préluder à là sans-eutoUerie philosophique dont il fut

itn des apôtres deux années plus tard. Il n'a ja- «lais été êecrétairè de BuiUy^ coimïie l'ont. écrit les aristocrates; il était administrateur de police

ayant le département de la librairie, des é^g^ tacles et d'attributions accessoires.

Lorsqu'en octobre 1789 le maire dé Paris présenta au roi les soii^nte administrateurs formant le conseil de ville, Manuel, saisissant l'occasion, voulut faire hommage à S. M. de son Année française. M. BaiUy en ayant £adt la de* mande au roi , il dit à Manuel d'approcher : ce^ lui-ci fléchit le genou droit, et en avançant le livre, c Sire, dit-il , c'est Phommage d'nn l>on civ > toyen à un bon roL » Le roi prit le livre et le remit à M. Champion de Gcé, alors garde 'des sceaux , qui était derrière le fauteuil de S. M. à droite. Nommé procureur de la commune en 1 7g 1 , Manuel donna tout-à-fait dans l'exagération révolutionnaire ; il n'avait rien de la tenuç et de la décence nécessaires dans sa place. Il fit mal h propos le jacobin et se prêta à plusieurs insurrections populaires qu'il aurait du comprimer dans l'intérêt même de la révolution. Il fut longtemps un véritable fanatique politique , et qui , comme les hommes de cette espèce, changea ensuite , mais trop tard. Ce fiit lui qui vint dire au roi, dans sa prison du Temple :« Sire , vous » n'êtes plus roi, mais vous restez au nombre des » citoyens. » Ce mot dévoilait le changement opéré 1 chez Manuel : il fut en effet un de ceux qui vau-

- lurent sauver ce prince ; tentative impossible

'"' lorsque les puissances qui auiraient du soutenir

une aussi noble causée ne la secondèrent que

d'obscures intrigues ou de misérables promesses

sans effet.

Manuel donna sa démission, de député à la convention nationale 9 et «e .rôtira à Montargis; il' y fut arrêté , conduit au tribunal révolutionnaire, condamné à mort, et exécuté le 1 4 novembre 1 793. Appelé çn témoignage dans le procès de la reine, loin de la charger, il avait loué le courage et plaint les malheurs dé cette infortunée princesse. On a accusé Manuel d'avoir concouru aux massacres de septembre 1 792. Il faut s'entendre: qu'il les ait commandés j ordonnés , non ; mais ' qu'il ait contribué à remplir les prisons d'une partie des victimes qui y périrent, oui. Voici une anecdote qui vient à l'appui de ce dernier sentiment.

Un représentant dé la commune de 1 789 , qui avait été collègue de Manuel à la municipaUté de Bailly, et qui s'était retiré lorsque cette nlagistrature fut envahie par les anarchistes, rencontra Manuel dans ipi derniers jours d'août 1792. Après quelques disiçours sur les événements.

Manuel dit à son ancien collègue : « Hé bien , mon j» cher, avec votre système de liberté individuelle.

254 MÉMOIltËS

» nous n'aurions pas eu tous ces calotiiift-si oè • avait siâvi vos idées. »

C'est-à-dire qu'après- le dix août heaucotlf^t prêtres, exposés aux plus grands dangers, s% dressèrent à leurs sections pour avoir dés certificats qui leur servissent à obtenir (lel' passeports à lIIôtelHde-Vil^^. Ife se rendirent en dlfet dans cet endroit ; mais , au lieu da recevoir des passe-ports, Manuel les fitenvoyer aux Gaiànesii où ils furent massacrés le 2 septembre ^suivant. Le systèmç du représentant de la commune était qu'on n'avait en aucun temps , ni sous aucun prétexte , le droit d'assujettir la liberté de Voya- . ger à la servitude des passe-ports; que si cette mesure, idolâtrée des agents deTaùlorité , a facilité l'arrestation de quelques coupables, elle a^ sous tous les régimes, mis des miUiers d'innoç^ts sous le glaive des persécuteurs et des traîtres.*

J'ai cru ces détails utilement placés ici ^ parcequ'ils se rapportent à un Somme à qui l'on est redevable des plus intéressantes ' connaiâsalices sur la vie privée de Mirabeau ; c'est lui qui mit au jour cette Correspondance du donjon^ f^if^. cennes ^ dont nous avons déjà fsiit d^nna|tre ttmt le prix. Ce fut pendant sa i^agistrature à l'administration municipale qu'il se la procura ; mais bientôt de nombreuses réclamations s'élevèrent

contre cette publicité , qu'on traita de spoliation; on prétendit que la Correspondance était une propriété de famille ; on répandit cent faux bruits sur léfc moyens qu'il avait employés pour l'avoir ; on vit dans cette action un dépôt violé , des intérêts lésés , une diffamation opérée par la mis^ au jour de faits domestiqués ignorés : ce dernier reproche était fo^dé ; mais on pourrait le feire à tous les recuem^ d'anecdotes imprimés avant et depuis celui - ci. Il s'en fallut peu que Manuel ne subît un procès que lui faisait la famille de MM. du Saillant , les plus proches parents de Mirabeau. Au reste, de tout ce que Manuel a Êiit pendant sa magistrature de police , c'est peut-être la seule chose dont il faille lui savoir gré '.

* Voici comment s'exprime Manuel sur ce sujet : « Les » lettres de Gabriel ( Mirabeau) ont été trouvées , plusieurs «sous les débris de la Bastille, quelques unes k la mairie^ «et beaucoup m'ont été ou prêtées, ou vendues, ou don- » nées par les amis de Sophie et de Gabriel , toutes aban- «données par Gabriel lui-même. •

» J'ai-^assé un an à lès recueillir, à les déchiffrer, et à les » disposer pour honorer celui qui devait onynvXe Panihé9n y^francais. Une fois Je parlais à Mirabeau de mes recher- Dches, le prisonnier 4e Vincennes me dit: Ne les publie» «qu'après ma mort, car oo tie veut pas encore me con-

iià6 MÉMOIRES '

Le premier soin de Mirabeau , dans sa prison , fut de chercher à se justifier aux yeux du lieutenant de police % sous l'autorité duquel il était , et à ceux de sa Êunille , de ce qu'on appelait l'eii/è- V entent de ma4an]e de Monnier ; mais un autre besoin de son cœur le pressait, c'était de donner de ses nouveUes à Sophie et d'en savohr de sa situation.

Ce dei^iier point était le plus difficile ; longtemps il ne put y avoir entre eux que des moyens incertains et périlleux de correspondre. Mirabeau n'osait pas se fier à M. Le Noir , ou plutôt il ignorait qu'il pût compter sur son obligeance. Ce ne fut qu'ensuite des premiers essais qu'il se convainquit des ressources qu'il trouverait dans ce magistrat pour adoucir sa captivité.

Le manque de moyens pécuniaires ajoutait encore à l'embarras des deux prisonniers , parce-

» naître. Je suis sûr que ma famille, qui doDoerait beaucoup • d'argent pour qu'elles ne parussent jamais , n'usera pas » vous en offrir, n Discours préliminaire des lettres originales cU^J^irabeau,

Je n'oserais garantir que Mirabeau ait dit cela à Manuel, d« moins ce dernier ne m'en a-t-il rien dit dans les conversations que j'ai eues avec lui depuis la mort du célèbre député.

' C'était m: Le Noir.

que ce n'était guère qu'à force de générosités envers des subalternes qu'ils pouvaient se &ire tenir quelques lettres : de pareiU services se fent payer " cher dans une position comme la leur ; leur correspondance est pleine des inqpiétndeif et des peines qu'ils éprouvaient à cet égard.

Sophie , détenue chez la demoistife Douaj/^ ^ (ut la première à faire passer de ses nouvelles à Mirabeau. Un homme attaché à cette maison [portait les lettres, qu'il remettait à un médecin * de la prison de Vincennes , que celui-ci donnait ensuite au prisonnier. Ce ne fut cependant qite plus d'un mois après son entrée au donjoi^ qu'il eut cette consolation. Comme il fallait une permission de la police pour y pénétrer , ce n'était que rarement qu'il recevait des lettres , et autant que le commissionnaire pouvait trouver un prétexte d'obtenir la permission d'entrer dans la prison; encore cet homme se tenait -il fort en garde et se faisait-il long-temps attendre. Une correspondance aussi précaire ne pouvait répondre à l'impatience tourmentante de Mirabeau ni à l'inquiétude ie Sophie : elle craignait de ne pas rester long-temps dans la même*maison ^ et d'êtr;^. transférée dans une autre avant d'avoir établi un moyen sûr dcjis'écrire ; msAs ce ne fut

que sept mois pluj| tard, c'est-à-dife après, ses

couches, qu'elle ftit conduite au couvent des \lames de Sainte-Claire à Gien : ainsi , contre son pressentiment , elle eut tout le temps de concerter des moyens de correspondre avec son ami.

• CeluiKîi ne perfit pas un instant pour exécuter ce projet : il se hâta d'adresser ses prières à M. Le Noir. II lui demanda , comme une faveur insigne , la facilité d'écrire à Sophie et d'en recevoir des "lettres, lui représentant que l'état de cette jeune femme exigeait qu'on ne lui refusât pas cette cons61atîon , qui serait également pour lui le plus grand bien qui pût lui arriver dans son malheur.

Cette correspondance, par l'entremise de M. Le Noir, ou plutôt de M. Boucher, son secrétaire , dont il sera souvent question dans la suite, ne fut cependant pas sans quelques entraves. Les lettres étaient d'abord remises à M. de Rougemont, lieutenant-gouverneur de Vincennes, et ensuite transmises à M. Boucher , qui , après en avoir pris connaissance, les faisait passer à Sophie. La même marche s'observait pour celles qu'il en recevait : elles ne restaient d'ailleurs que peu de moments entre leurs mains; celles de Sophie . étaient toujours brûlées ou reprises par le porteur après avoir été lues par Mirabeau : on remettait également à la police les lettres qu'il

SU|l MlRiîiçBEAU. 259

écrivait à ^op amie ; et c'est à cette me^cire qu'on en doit la conservation çt le jnecaeil qui ijtous les a feit connaître.

Mirabeau eut à souffrir dans sa prison des peines de cœur et dès incommodités de corps.

« On n'a point d'idée, dit-il, delà vie qu'on mèpe ^ » ici, d'où il ne peut sortir que des fous , si on y , » laisse long-temps les m^heureux jqu'on y en- » ferme , et où l'on meurt enragé. Quel supplice » pourrait être aussi cruel que ces sévérités muettes » et terribles ! Encore si files n'atteignaient que «des coupables, elles ne seraijpnt quQ*barbares j » mais elles oppriment ausài l'innocent '. »

Et ailleurs il écrit à M. h^ Noir : « L'ordre ^e »la maison est si exceU^ivement^ j'ai presque dit » si atrocement séyère , qu'il est impossible que je » n'y périsse pas si j'y reste long-temps. Nulle * M espèce de société ; défense au porte-clefs qui • nous sert, de rester dans no3 caqjiot^ plus qn^ »le temps de satisfaire nos besoins; et de nous » parler d'autre chose ; une hçureide promenade » sur vingt-quatre ; le tête-à-téte de sa douleur ; «nuls secours littéraires ; peu de mauvais livres; j> des délais sans ^n pour l'accoiçpîissement de nos » désirs les plus innocents , délais forcés par les

' Lettre du 17 septembre Vff;. j •

26o . MEMOIRES

I formalités néce^aires pour pbteair et se pro- I ciirer les moindf^ demandes ; çoint ainstrui mentl^'auçune sorte; en un mot , tou|e dislracvtioh , «foute oonsolàtion ^arriSAshé^ avec la plus •ing^lcu^ barbarie'.» ■ ^

* «^ Les i^émiei^s mois surtout fiH^nt les plus durs Qt les plus tourmentants ; voici la peinture qu'il en fait S im>q amie ,^ dont les instants n'étaient guère moins ilotes. « Je com|)te les jours où ma » sant^ he souffre pas , mai^ je ne compte pjis «ceux ou j© suis tt^anquille, parcequ'il Tn'en est

^»pa» lin*«eul qui ne soit agité d'espérance ou

• d'iôquii^tude , de dotfleur ou de désir ; mon âme ,

• quoique dominée sans cesse par li^éme senti- •ment, e»tle jouet de mille sensatibns CQutraifes n qui s'entrechoquent et ne me laissent pas un » mourent de repos. Quelquefois je me repais de

J » tout^ sortes de chimères ; j'invente, je ccinjçc-

♦«ture , je cotabifte, je me persuade que je* puis

» compter sur des ressources qui n'existent peut-

• être quQ dans liioR imagination. Mais quand » l*édifice de mon bonheur est élevé , une seule

• réflexion vient le détruire , et je trouve encore »plqs de raison# de me désespérer que je n'çn » avais «aisi de me flatter : c'est ainsi que mes

' LeUrej^u donjon 9 noftaibre 1778*

SUR MJRApEAU. • a6;

«jours se passent. Quelque chose q|ie jetasse, ^ » par quâque lecture que je m'efiforce de me dia- » traire, J€ ne puis donnw d'attention à «îèn.^ » Entièrement absorbé par mon amour , aucune 9 distraction n'a prise sur mpi ; les belles-lettrdi , « » où je trouvais tant de charmés , .m'ennuient et » me Ëitiguent ; là politê^e , dont je faisais mon [ » étude la plus sérieuse, mé^dégoiite: je ne pui« .supporter que l^s ho^'es fesseùt tant de » crimes pour des intérêts qui me paraissent si «petits.» • „ ,

Il man^pia long-temps des choses les plus nécessaires ; ce oe fut qûé plqsieurs mois après son entrée qu'il parvint à*^^ recevoir ses malle^ , q^\l avait laissées en IlpUande ; on y avait fait une^ rigoureuse recherche >* et ôté tQUtcequi pouvait être relatif à ses liaisons avec madame de Monnier. •

Il écrivait à M. Le Noir :, « Depuis trois jpfuois » que je suis ici , M. de Aougemont a eu la bonté" > de vous présenter plusieurs fois mes besoins. »Je sui^ presque nu, réduit à dèvm culottes de »basin, à tin habit qui tombe en loques. Je u au- »rais pas de bas si M. de Rqugemodt n'avait » bien vdulu m'en faire donn^ i tbut mé nianaquow Je n'ai ici précisément que la nourriture 1 dé bonne, sans doute paçcequ'ellc ne vient pas »de mon père. Mais la nourriture^ ti'est ^as, \e

jjp/que. Il est bizaipre , ajoute-

^^T-"'*' ç^rc m'ait arraché à grands frais

^%'*^"lije ne faisais pas de mal', et où

,:if /''-! gâtais rien , pour me plonger tout à

,' '^ hi/is un cachot et la plus complète indi-

■'''*. Si '^ ^^* j^g^^'*^ ^ propos de faire met-

'^^L^i le fils de mon fermier , il serait mieux

'je ne suis , parceque le roi donne l'entretien

'^itrc la subsistance; et certainement, quand

les ministres ont accorde» à mon père que je

, /lisse- détenu dans ce fort , ils n'ont pas pré-

» tendu lui permettre de me tout refuser. »

Il renouvelle souvent ces plaintes , et je me plais à les rapporter parcequ'elles font connaître ce qui se passait en lui et la manière dont il était traité dans sa prison. Il dit donc encore à M. I^ Noir : « Que ferait-on de plus si j'étais un » perfide conspirateur ou un sujet turbulent et » factieux? Un crime d'état et lajuste punition de » mon roi m'exposeraient - ils à plus de rigueur » qu'une erreur de jeunesse et la dureté d'un » père impitoyable ne m'en font éprouver? Quel- » que coupable que je fusse , j'espérerais encore »dans la clémence du souverain, qui, maître de » punir, daigne souvent pardonner; mais, victime

' La Hollande.

»de& haines domestiques, je sais trop que je ue vdois attendre de celui qui.ine poursuit qpe des » pe|*sécutions qui dureront autant .i^lie hii , et

• qu'il s'efforcera de prolonger au*de|!t du mo«- 4 ment où il ne jouira plus du plaisir d^in^ haïr... ?» Qu'il me soit permis, de )e. dive, tout homme » qu'on empêche ^e parler .pour' sa défense est «probablement innocent... Quand le roi con- » fina mon père dans ces mêmes lieux d'où je

• vous écris', aurait -il trouvé fort équitable )> qu'on l'empêchât de se réclamer du secours de » se$ parenta et de ses amis ? Sa femme , cett^ » épouse qui depuis... (il ne l'aimait pas davan- » tagealors , mais il s'en faisait servir), sa femme, «dis -je, venait chaque jour verser des conso- »iation$ dans son sein^ Sa mère recevait ses « lettres, ses amis correspondaient avec lui. Une » semaine vit naître et fiôir sa captivité. Et ce- » pendant il s'est cru, il -s'est dit le martyr du

^ D'uu registre des ordres di^ roi,4lu premier février 1767 à I9 fin de décembre 1760, est extrait ce qui suit:

a i4 décembre .1760. Le sieur marquis de ll^irabeau » conduit au château de Yîncennes , expédié 9ur une note » du ministre. » \ *

En marge est écrit :

«Libre et relégué à sa terre le a4 décembre 1760. Per*- «mission de revenir à Paris,! 3 juillet 1763. »,

ii64 MÉMOIRES

» bien public , et les économistes comptent cette » détention , adoucie *et si courte , dans les fastes • de leur secte , comme les Orientaux révèrent i rhégire du pi^ophète. »

Ces plaintes et ces récriminations contre son père ont occupé Mirabeau jusqu'aux derniers moments de sa prison ; il n'a tessé de le poursuivre auprès du magistrat , et de répéter qu'il avait abusé de son crédit , et surpris la religion du roi et de ses nrinistrés* Nous avons vu dans Je livre précédent qu'à ces accusations le fils joignit contre celui qu'il appelait , non sans plus d'une raison , son tyran , les plus sanglantes ironies , et la censure la plus amère de ses écrtts tet de sa conduite. Suivons-le maintenant dans les autres détails de sa vie prisonnière et des privations 'auxquelles il fut long-temps soumis.

Une des plus grandes fut le manque de papier ; pendant plusieurs mois il eut toutes les peines à s'en procurer la quantité nécessaire à ses travaux et surtout à sa correspondance. Le nombre de feiflUes que lui donnait M. de Rougemont était compté ; ce n'était pas là ce qu'il lui fallait. Sophie y suppléait par son afïidé, mais rarement, mais difficilement; cette pénurie le forçait d'écrire très fin. « Tu vois , mon amie «chère, lui mande-t-ii , comme je me tue la vue

^ SUR MIRABEAU. ^ a65

» pour écrire fin , encore ne puis - je i^îmin^er »inon caractère à ce point que le soir, parce- »q|i'alors Je soleil donnant à plomb sur ma » chambré, j'y vois bien clair , au Ueu qu^en i»tout autre temps elle est si obscure que je suis » gêné pour écrire. N'oublie pas de me faire don- «ner du papier bientôt et abondamment, ou »jç serai chagrin. » Il lui répète souvent cette

prière. «Tu presseras bien l'affidé, ma belle » amie , de revenir bientôt ; j'ai ' d'autant plus » besoin de le voir , que je n'attends de papier ') qu'à sa quatrième visite; je t'avertis que la di- » sette me menace beaucoup. J'ai déjà sondé mon «porte -clefs pour m'en donner, mais il •fait la » sourde oreille. Quand tu me sauras avec quinze » ou vingt cahiers devant moi , cela te fera grand «plaisir. A présent je ne vis que de pillage, et » quoique , grâce à mon caractère si prodigieuse- ' » ment serré , j'écrive ku moins quàtte heures » par jour , cela me paraît bien peu. »

Le pillage dont|)arle âci Mirabeau est celui qu'il faisait aux livres qtfon lui prêtait ; il en enlevait les feuiUets blancs qui se trouvent au commencement et à la fin. Mais, par les soins de Sophie et les facilités qu'il eut bientôt, il ne mit • pas long-temps un pareil moyen en usage.

Il se plaint encore ailleurs de manquer de li-

a66 . MÉMOIRES

vres : c'éfait pour lui la plus dure privation dans sa solitude ; ils lui étaient nécessaii^es pour hire diversion à ses peines et se livrer aux recherches convenables à ses travaux. Il écrit à M. Le Noir ' : « Il y a plus de trois mois que j'ai épuisé » la collection des inepties privilégiées qui sont » à l'usage des prisonniers. Vous croirez aisément » qu'un homme qui a toujours eu à sa disposin tion de grandes bibliothèques ^ et qui a fait ^ toute sa vie ses délices de l'étude , est. cruelle- «ment isolé lorsqu'il se trouve sans livres. Cette « privation lui eût été pénible au sein de la so- » ciété , jugez ce que ce doit être au donjon de ttVincennes , où l'on ne voit que ses murs, et » où le temps est centuple de sa durée ordinaire. »> Je n'ai pas même le secours du petit "nombre r d'ouvrages qui sont dans mes malles, dont je » n'entends pas parler. Daignez permettre qu'on » m'abonne à un cabinet littéraire à Paris. Quel » inconvénient peut-il y avoir ? On n'y lit que odes livres autorisés , et d'ailleurs vous jugez ))bien qu'il me reste peu de chose à voir en fait wde livres non tolérés. Ceux qu'on m'enverra » passeront par les mains de M. de Rougemont. » Je ne saurai pas même d'où on les tire ; je ne fe^

' 24 janvier 1778.

• SUR MIRABEAU. aô;;

» rai que noter sur un catalogue ceux que je dé- » sirerais lire. Vous ne sauriez croire , monsieur, »ce que me ferait une pareille ressource^ Vous 1 m'avez permis l'usage du papier et des livres, qui » sont nécessaires ici pour ne pas devenir fou , » et cette grâce devient malgré vous illusoire , » puisque je n'ai absolument point dé livres. »

Il obtint assez promptement ce qu'il demandât : il eut en abondance les livres qui pouvaient lui être utiles; il y puisa, dans le loisir de sa prison, l'instructio» qui lui manquait. On l'a entendu* dire, depuis sa sortie, que c'était à Vincennés qu'il s'était fortifié dans l'érudition et la connaissance de notre histoire. Il y lut detix fois les Mémoires de l' Académie des inscriptions et belles-lettres^ le meilleur ouvrage sans contredit qui existe *ien aucune langue sur* la Ut- ' térature ancienne et celle de France en particulier; il avait màne conçu vm projet, qu'il ne put exécuter, pour rendre plus at;cessibles à toutes les classes de lecteurs les connaissances comprises dans cette riche collection. .

On ne fut pas àu^si facile à lui accorder les ouvrages périodiques que les Kvres qu'il avait demandés. On li'en connaissait qu'un petit nombre en France, à cette époque, qui traitassent des matières politiques. Le Mercure de Praûce ,

a«8 MEMOIRE^

presque tout littéraire , contenait , sou» le titre de' Journal de Bru^éllêi , de» nouvelles étrangères et quelques pièces diplomaticpies. Celui fie j'arts était entièrement cousait à des articles sur les arts , les nouveaux ouvrages et les établissements de la capitale. VB$prit 4e$ journaux offrait un résumé de ceux de France et de Vé-

tranger; on permettait la eirculation du Courriertle l'Europe^ le seul journal qui doiinât d'as-

' sez grands détails sur les affaires politiques. Les Gazettes de JLeyde et d^AmsUrdam élaieilt les plus piquante», les plus libres, on s'y abonnait pour savoir les nouvelles de Paris; quant à.celle deJFtante^ elle avait le privilège dé oe rien dire de ce qui s y passait , et se bornait aux nouvelles 4e la caur ou de l'étranger , modifiées comme il

* plllsai^ aux différents ministères.

Mirabeau ne désigna aucun de ces jocirnaux dans la -demande qu'il fit ; il exposa seulement' que, dans sa solitude, ce serait une distraction très utile de pouvoir savoir ce qui se passe au monde. « Si je ne puis savoir ce qui arrive parmi »les hommes, écrit -il à M. Le Noir ' (et c'est »> une dureté bien gratuite ; car à qui , à quoi , j'Ct comment peut- il être nuisible que je soi*

* Novembre i^^8.

SDR Mirage A.U, , «69

** instruit des iiouvelles politiques que le gouveN » nement fait imprimer) /si jç ne ïe puis jpas, dis- » je, ^'il nie soit permis & moins de n'être pas » aussi étranger à la .république des lettres, jet j» de ni'abonner à un jou^Tiial purement littéraire ;

• que jç43ie sois pas mort avant de mourir. Oto

• ne mç refuse pas, on^ne me refuse en aucun » sens d'acheter des livres , "fl n'y ,a donc aucune

ï «raison' de me refuser udc notice de ces livres » ^prouvés que je puisse acheter. Un jourm^ , « tel que fc; Mercury par exemple , imprimé sous >> les yeux dQ M. Le Noir '; pu ÏE^it des Jour- » nàux» qoi Me parle absolument que des livrée , » et quî a l'avantage de me montrer en un vo- 9 lume les no^y^Utés littéraires de toutes les T. nations ; enfin tout autre qu'il plairait à M. Le «Noir de lue nommer me serait infiniment ')ag^able. ô II obtint enfin ^ mais avec peine, et •apîès un long délai , deux abonnements , le Mercure fit fEsprû des Journaux.

Il av%ît Aussi entretenu plusieurs fois le magistrat de ses pressant^ besoins. Il y avait ^d^ mois qu'il était au donjon lorsqu'il écrivit à Af. Le ÎJoir : « Tapt qiae je ne vous ai parlé

* C'est-à-dire qu'un censeur de la police r.approQTait avant rimpression.

1170 MÉMOIKES

I que de ma détention j je pouvais croire ou »que mes défenses vous paraissaient faibles et «incomplètes, ou que vous n'étiez pas te maî- » tre de la terminer. Je vous ai demandé des «grâces , je pouvais tout au plus les espérer 9 et 1 votre bonté m'a accordé au-ddà de mon at- » tente; mais quand je parle de mes, besoins, de » mes urgents besoins , j'ai le droit de compter • sur ce que je sollicite. Le roi ne veut pas que » les prisonniers souffrent autre chose q\;^e la pri- » vation de leur liberté et les peines qui en sont » inséparables.

. » J'ai l'honneur de vous répéter que j'eus celui

* ))de vous écrire plusieurs fois que j'étais sans

» linge, et que la nature de mes incommodités

» me rendait encore cette privation plus triste ;

; » que j'avais pour tout bien vingt-deux chemises,

» dont douze seulement portables , pas une ser-

aviette, quatre mouchoirs et trois paires de bas,

î>les autres étant en loques; que j'avais toujours

» différé de vous le dire , ne voulant pas vous

' » importuner de pareils détails, et comptant à

» tout moment sur l'arrivée de mes malles, res-

» tées en Hollande ; que ces malles m'étant re-

» fusées par des raisons inconnues, je me voyais

«réduit à vous prier d'ordonner qu'on me les

» donnât et qu'on me fournît les objets qui me

» sont nécessaires , ma modique pension ' , qui • d'ailleurs n'est que d'entretien, n'y pouvant » subvenir. J'ajoute maintenant que mon besoin » est plus pressant que jamais , qu'au moment »où je vous parle je suis peut-être menacé » d'une maladie grave ( la fistule ) faute de linge, » le sang ayant pris un autre cours que les hé- » morrhoïdes ordinaires ; que je suis au comble »de l'étonnement de ''Voir un chirurgien-major » convenir avec moi que la propreté m'est abso- » lument nécessaire pour éviter tout accident, et » me répondre , quand je le presse de demander » du linge pour moi , que ce n'est pas son affaire , » comme si tout ce qui a trait à la santé n'était ' >> pas son affaire. »

Un mois après ces plaintes , les malles , tant et si souvent réclamées, arrivèrent ; il en remer- * cie M. Le Noir, et ajoute' : « Il ne s'est point » trouvé de linge dans mes malles , parceque , - »sans doute, ceux qui les ont visitées en avaient » plus besoin que des livres qu'ils ont laissés. » Mais pour moi qui ne mets point de compa- 9 raison entre ces deux' sortes d'effets, je me

' Cette pension n'était que de six cents francs par an , ainsi qu'il résulte de plusieurs de ses lettres. ^ Lettre 4u 25 mars 1^8.

a;2. MEMOIRES

i trouverais beaucoup plus riche tout nu au mii lieu d'une bibliothèque , que couvert d'or et » maître de tous les magasins de la compagnie » des Indes ; ils sont Tunique agrément qui tem-^ » père Tamertume de mon sort.

» Il se trouvait aussi avec mes malles une pe- » tite caisse qui contenait deux moules de plâtre, » lun desquels représente ma triste figure. Tout I agreste que soit cetije effigie , elle ferait un » grand plaisir à celle qui porte dans son cœur I cette image, et aime de son ami jusqu'à sa » laideur , parceque c'est une partie de lui. Dai- » gnez permettre que je lui fasse passer oette • froide représentation du plus ardent des Jiomimes. »

La demande fiit refusée , l'effigie ne passa pas à Sophie; le parti était pris de ne laisser auprès d'elle aucun vestige apparent de ses liaisons avec Mirabeau, et qui pût faire supposer qu'on les entretenait.

Quelques lecteurs trouveront peut-être ces détails de peu d'intérêt ; ils penseront que j'aurais pu les passer sous silence : mais quand il est question d'un homme comme Mirabeau, lorsqu'il s'agit de montrer dans tous les états et situations un caractère aussi remarquable, ces particularités acquièrent du prix ; ce n'fist qu'ainsi qu'on peut

donner une idée complète de sa vie et des cau&te qui Font si étrangement agitée. Je reprends donc^ le récit de son séjour àVincennes.

On net peut savoir ce qu'il y serait devenu , en proie à tant de maux et d'afflictions., si M. Le îtoir, qui s'intéressait à son sorl^, n'eût cherché à les adoucir. On connsdt déjà quelques uns des moyens dont il fit usage; j'expliquerai comment il lui fut possible d'en employer d'autres plus efficaces , et qui vraisemblablement firent perdre à Mirabeau l'idée où il paraît qu'il s'était abandonné d'attenter à ses jours.

Comme son plus grand désir et son premier besoin était de pouvoir correspondre avec sûreté et , autant que possible , célérité avec Sophie, c'était vers ce but que se dirigeaient toutes ses pensées. Il sollicita de M. Le Noir une tolérance avouée et sûre qui mît sa correspondance à l'abri de tout accident. >

Le. sieur de Bruguières fut l'homme que le lieutenant de police employa d'abord pour fie servir en ce point. Il vit Mirabeau, et, se prêta •.*

à lui donner des secours et des consolations , sans trop manquer à la sévérité dos règlements. Quelque peu d'estime^ue le prisqtmier eût pour cet agent de police , il se trouva heureux de communiquer librement avec lui. Il en obtint I. 18

des renseignements plus détaillés que ceux gu'il s'était procurés jusque là sur Sophie. H kû remettait de temps en temps de courts billets pour elle et quelques lettres qui étaient rapportées à la police après avoir été lus. La sécheresse de cette correspondance en balançait à pane la sécurité ; mais elle devint bientôt plus libre. De Bruguières ne se borna plus à donner verbalement des nouvelles de Sophie , il fiit permis à Mirabeau^ d'écrire k son amie , sans craindre y comme avant, de compromettre la tranquillité de l'un et de l'autre.

Ce point important une fois réglé, il donna plus de temps à sa défense : sa correspondance avec les ministres, avec ses amis , avec quelques parents , devint plus active ; ses travaux se multiplièrent; plusieurs écrits sortirent de sa plume pour sa justification; le Mémoire à son père, entre autres, peut être cité comme ime pièce remarquable par le style , le talent de la ç^scus- «ion, l'art de faire valoir les faits atténuants , et celui d'affaiblir la force des raisonnements opposés. Peu dwécrits se font lire avec plus d'attrait ; heureux si l'auteur avait pu y être aussi fidèle à la vérité qu'énergique et éloquent. J'en citerai quelques passages, quoique le lecteur en ait pu juger par ce que j'en ai déjà rapporté.

En parlant de sa détention barbare : t Vous n m'avez condamné à utie mort civile , ô moai •père! s'écrie-t-il , et c'est beaucoup plus qu'à une » mort violente ; vous le savez bien. Soufirir dans p une solitude profonde toutes les privatioqjs et «toutes les inquiétudes, être arraché à tout ce » qu'on aime, n'est^i^ pas plus, infiniment plus » que de mourir? La mort délivre de tous regrets , » de tous désirs , de toutes peines. L'emprisonne- »ment que je subis est donc une punition plus » sévère. Les angoisses d'une situation où l'on ne » laisse de la vie que le soufQe, sont un suppliœ » incomparable à' tout autre, par cela seul qu'il p est infiniment plus long. L'amitié , l'amour, ces «bienfaiteurs du monde, sont mes bourreaux.

«Plus mon cœur est sensible, pluâ mes seQs ont » d'énergie, plus mon àiùe est élevée ,..et plus mes » tourments sont aigus et multipliés . Hxxt à totis » les plaisirs, je ne vis que pour la douleur ; toute » correspondance m'est ôtée , toute société m'est p interdite; je n'ai aucun éclaircissement sdii sort » qui m'est réservé. Une enceinte de dix pieds » carrés est mon univers. Quelle efïrqyable muti- «lation de l'existence! Certainement, mon père, » vous n'avez pas envisagé sans horreur ces sén vérités muettes avant de les ordonner ; certai- » nemeiit vous ne m'avez pas puni avec moins de

• rigueur que 9Î vous eussiez versé tout mon sang, i Celui qui souffre d'i ntolérables douleurs pendan t i des mois «ntiers est plus à plaindre que celui que p le tranchant de la hache frappe une minute. >• Itt Mirabepiu met sous les yeux de son père les ' événements de sa vie et les griefs dont on l'accuse :ft atténue les uns et explique les autres; il est donc loin d'observer une parfaite impartialité dans son récit. Le peut-on toujours dans sa propre cause? Mais si jamais quelqu'un mit de la franchise et de l'abandon dans une pareille déftnse , ce fut Mirabeau : s'il a£faiblit ses torts , il n'en dissimule aïicun ; et c^est bien plus dans l'art sophistique avec lequel il les excuse ou le9 attri- • bue,à ses adversaires que dans le caractère qu*il ^ Iclkr donne, qii'oa peut trouver son éloquence et s(|Mk argumepts en faute. . D'ailleurs n'était-il pas naturel qu'un h9mme aigri par le malheur , et frappé d'un coup tel qu'il venait d'en recevoir , peignît à son avantage quelques scènes ^ont les résultats lui avaient été si fiinestes ? Il est juste d'apprécier ses plaintes et ses récriminations d'après ce pjjfrincipe et cette.considération. ' Ife sachant comment fléchir un juge aussi dur et intraitable, c'est à sa conscience qu'il s'adresse , c*èi5t elle if|u'il interpelle pour demander justice ou pardon généreux.

« Je vous supplie, lui dit-il, de vous interroger n dans la rigidité de votre devoir et le plus iiattéri^ir » de votre conscience. Avez-vous le droit de me » punir et de me condamner seul? de vous élever. » au-dessus des lois et des forpies jpoiir me pefifB^^ » Quoi ! mon père , yous , le défenseur éloquent é#'; » \2L propriété j vous attentez de votre «impie auto-

• rité^à celle de ma personne ! Quoi ! vous, rami n des hommes, vous trailez avec un tel despotisme » votre fils ! Quoi ! on ne peut statuer sur la li^ »berté, l'honneur ou la vie du moindre de vos

» valets que sept juges n'aient prononcé, et vouj** » décidez arbitrw'ement de mop sort !

» Daignez faire vous - méipe, mon plaidoyer:

• n'entendez-vous pas une voix qui vous crie que » si ceux qui* m'accusent étaient de bonne foi , vils ne s'opposeraient pas à ce que j'employasse » tous les moyens d'une légitime défense? ils ne » m'auraient pas fait condamner à un silence n semblable à celui des morts , que dû moins on- « » ne persécute point; ils ne déroberaient pas mon

» existence et mon sort à toutes les personnes » intéressées par le sang ou l'amitié à me soute- » nir , à me sauver ; en un moit , ils n'auraient pas » tant d'inquiétudes , de soupçons , d# craintes , » s'ils n'étaient embarrassés de jouer leur rôfe , » de prouver ce (Jù'ils. avancent.

a^S MÉMOIRES

»Que mes ennemis s'élèvent hautement, sans

• m'attaquer dans Fombre des bureaux. Les lois

• sont-elles donc sans force dans ma patrie? Le 9 souverain n'en est - il donc plus le gardien et •loui^rotecteur ? Si la justice est respectée, si

• le9 tribunaux sont encore ouverts pour tous les

• citoyens, on peut me Êdre juger en toute su- »reté; que je sois innocent ou coupable, les » magistrats ne suffîsent-ib pas pour m'absoudre » ou me condamner ? •

C'était criar dans le désert : ni le prince ni les magistrats ne s'occupaient guère de ceux qui, comme Mirabeau, gémissaient sous l'empire d'aussi sévères ordres du roi. La volonté d'un ministre suffisait pour Eure taire les organes de la justice , et ensevelir dans les tombeaux de la Bastille des hommes qui méritaient indulgence, ou sur le sort de qui les tribunaux auraient dû prononcer. La confiance que marque ici Mirabeau dans le souverain est digne de tous les éloges ; elle honore les lois dont il réclame l'appui, et les magistrats dont il invoque l'intervention.

« J'expire de douleur et d'inquiétude, dit-il ail- » leurs; à peine au milieu de mon sixième lustre, » je me vois retranché du livre de la vie , arraché » atout ce que j'aime, à tout ce dont je suis aimé,

«» à la société , à ma £suiiille, à mon fils , et il ne me

• reste pas même l'espoir que la régularité de nma conduite présente, qui ne saurait être en- » venimée, démentira les assertions de mes en- » nemis ou expiera mes fautes passées , puisgue » les correspondances les plus naturdles me sont «interdites, puisque je suis enseveli dans un » profond oubli. Les sou£Erances de mon âme se »sont étendues jusqu'à mon corps; mes pre- » mières années , comme dès années prodigues , n avaient déjà en quelque sorte déshérité les sui- » vantes et dissipé une partie de mes forces. Gel » ^t contre nature auquel je stiis asservi mine vie reste de mon être. Des maux internes me

» font une guerre cruelle. La privation d'extr - • »cice les multiplie et les aggrave; mes yeux, V échauffés par l'absence continuelle du som- » meil , succombent sous l'application d'un tra-

• vail sans fin, pour lequelje n'ai presque aucune » ressource , et dont rien ne me distrait. Ma poi- » trine, oppressée par le sang , couve un poison » lent qui me ronge; en un mot, mon être moral » et physique écroule sous le poids de mes fête. »Mais, certes, je ne m'exposerai pas à voir ar- » river à pas lents U stupidité, le désespoir et «peut-être la démence. »

Parmi les moyens dé sortir d'un aussi cruel

a8o MÉMOIRES

état , il propose à son père de passer en Amérique, ou d'être exilé dans telle ville de France que l'on jugera convenable , il finit en ajoutant ; t Consultez-vous , mon père ; je laisse à vos ré-

• uexi^s une ample matière et un long inbpr-, ivalle. Compie il ne faut pas quitter son poste

• sans avoir tenté tous les moyens de le dé£^- » dre , si je n'ai aucune nouvelle de vous^ j'adres- 9sefSd au ministre, dans quelques mois, un ex- » trait de ce long et ennuyeux écrit ; si tout me

• manque , si tout m'abandonne , j'obéirai à l'in- » vitation de la nature^ qui nous porte à nous dé- •livrer de nos maux. Je me réfugierai dans cet

• asilç sûr, où l'on brave, où l'on dépouille la dou- «•leur , où la superstition même perd ses cnain-

ites; où Dieu, plus juste et plus indulgent que »le reste des hommes, pardonne à nos faiblesses;

• où, plongés dans un éternel sommeil, les mal-

• heureux cessent de se plain(ire, les méchants à d'opprimer, les amants de répandre des pleurs

• et de se consumer dans des regrets inutiles '. »

' J'ai toujours été étonné que Mirabeau ait employé eette menace de suicide pour adoucir son père: Je doute qu'une pareille détermination fût daits son caractère ; il aurait, je crois, reculé au moment de Faction: l'homme qui peut se suicider n'en parle pas, surtout pour fléchir un ennemi; On yerra plus.loin qu'il en avait en quelque sorte

SUR MIRABEAU. aSi

Ce mémoire n'apporta aucun changement à sa position : son père resta inflexible , et ce ne fut tfûLQ long-temps après , lorsqu'en effet les incommodités dont il se plaint furent devenues intolérables , qu'il obtint un peu de liberté et de facilité pour se procurer les choses qui lui manquaient. On lui accorda la promenade dans le jardin beaucoup plus longue, et Texercice nécessaire à son rétablissement.

Désolé et en même temps irrité du silence de son père, Mirabeau s'occupa d'un mémoire au roi , et Fenvoya, avec tine lettre pour M. de Maurepas, et une pour M. Amelot, à M. Le Noir , incertain du succès- de cette démarche.

a Sire , mon père , poussé par des conseillers . » violents et intéressés , est Faveugle instrument » d'une cabale domestique acharnée, à ma perte. » Ami particulier du ministre qui a la plus grande » partie de votre confiance ' , il a fait intervenir

fait les préparatifs, mais des préparatifs 'à l'exécotion il y a encore un espace infini : il fjut pour lé suicide ou un grand détachement de la tie , et Mirabeau y tenait ; ou une grande faiblesse d'esprit , et il Fayait fort

> M. de MaurepaS) né- en 1701 j secrétaire d'état en 1715, ayant le département de la maison du roi en 1718, et celui de la mariné en 1723. Le comte de Maurepas fut exilé en 1749 par madame de Pompadour, et resta loin

a»» MÉMOIRES

»le nom sacré de votre majesté dans une afiËsiire

• qui n'a aucun rapport avec elle, ni même avec

• l'ordre public. M. deMaurepas, qui ne me «on- » naît pas, a -cru mon père incapable de tromper , •et sans doute aussi incapable de se tromper. J'ai

• été frappé successivement , d^uis.cinq ans ^^de » sept lettres de cachet, . presque toutes aecoii^ » pagnées d'un ordre qui m'interdit toute corres- » pondance. Enfin on m'a plongé dans la prison » d'état la plus secrète et la plus sévère ; }'y t^n- » guis depuis onze mois. J'ai voulu prendre mon » père pour juge dans sa propre cause; il n'a pas

de la cour jusqu^eo 1774, que Louis XTIk rappela et. lui ^ donna toute 89 confiance. Il fut premier nûnistre , et est mort dans cett€ place le 21 novembre 1781 » ftgè de près de quatre-vingt-un ans. On peut s'étonner (pi'à vingt rdeux ans il eût le ministère de la marine ; cela prouverait au'ûn ministre n'a besoin de rien saVoir. Mau repas avait de la légèreté, du mépris pour les hommes, car il les jugeait tous par ceux de la cour, le ton de l'ironie, et une manière de traiter les afïaires qui ne permettait ni k réplique ni l'observation. Av^c ces moyens il a dû gouverner long-temps et conserver la confiance de Louis XVL Condorcet, qui a prononcé l'éloge de Maurepas à l'académie des sciences, le 10 avril 1782, en fait un ministre accompli; La Harpe lé juge mieux dans le Mercure de France, du a3 juin 1792. Voyez ce que j'en ai dit à l'occasion du marquis de Mirabeau , liv. I".

» daigné m 'entendre ou du moins me répondre. » J'ai fait demander au ministre d'être confronté » à mon abcusateur , et ma demande a été inutile. ; » J'ai prié qu'on mit. sou» mes yeux tous les griefs »dont je suis chargé, vaines supplications! Il »faut que jç m'accuse moi-même; tout m'an- » nonce une proscription absolue , ma mort ci- • » vile est prononcée s^s qu'on daigne m'admeto tre à me justifier; il ne me reste qu'un espoir , » sire , c'est dé mettre aux pieds de votre man jesté mes très humbles réclamations. »

Mirabeau avait peu d'espérance qu'elles y parvinssent; le temps n'était plus où içaâ||àoi6 IX, ' un Louis XII, consacraient un jour clàns^^haque semaine à recevoir les plaintes des prisonniers ou des malheureux ; il n'y avait d'ailleurs aucun

protecteur qui osât parler en faveur d'un détenu par ordre du roi, quand on savait que M. de Maurepas avait délivré cet ordre.

« J'ai peu d'espérance, écrit-il à M. Le Noir', » qu'on laisse tomber ma lettre entre les mains » du monarque ; la vérité est trop agreste pour » parvenir au pied du trône. Si cependant, con- »tre mon attenté, cette lettre, où il y a beau- » coup plus de courage et- ^e probité que d'es-

• Lettre du i" mai 1778.

n prit , était lue du roi , si elle donnait Féveil à sa

•Justice et à sa pitié; s'il m'accordait ce que je

S «demande, ce que je désire du plus profond de

tmbn cœur, à savoir que vous soyez autorisé à

• rapporter et juger définitivement mon affidre,

• daignez ne pas vous refusera mes vœux; que ^ » j'aie au moins une fois dans ma vie xin juge .

• intègre et sensible. Je dois ajouter; monsieiu*,

• que si, par des raisons personneUes à vous,

• que je ne saurais deviner, maik auxquelles je

• déférerais aveuglément, vous .désapprouviez

• les lettres que j'ai l'honneur de vous envoyer ' ,

• vous en êtes le maître absolu: ce serait un » bien petit saorifice fait à la reconnaissance que •je vous dois, qtie celui de mon opinion. »

• M. Le Noit» garda les lettres ; elles ne furent point remises à leur adresse, et Mirabeau vit échouer une tentative sur laquelle il aurait pu asseoir quelque espérance pour repousser les attaques de ses ennemis. Cependant, quoiqu'il comptât peu sur cette démarche, le manque du succès ne lui fit pas moins une peine profonde , soit que le silence qui fut gardé sur ses

' Outre la lettre ou placet au roi , il y en avait uue pour M. de Maurepas, et iiue pour M. Âmelot, ministre ayant le département de la maison du roi.

plaintes choquât son orgueiï, ou que dans lé foftd de sa pensée il J|pumt l'espoir d'ébranler l'a^pritéen sa favetu"; Son courage parut l'abandonner; il se livra à une sombre mélancolie, et à l'idée de terminer ses joiœs , qui ne lui offraient plus qu'un avenir de tourments et de captivité. C'était dans le sçin de Sophie qu'il épanchait sa douleur et cherchait à. en diminuer l'àmer-

ir, tume; mai» leur correspondance était encore gênée , difficile. Sqn amie en était désolée, et la résolution qu.'il croyait pouvoir exécuter de sortir de^a vie lui paraissait également à craindre et peut- être plus réellement pour Sophie. Il était en effet dans le caractère de cette femme sènsible et courageuse d'exécuter un pareil dessein ; tout entière àc l'amour, aux regrets de l'homme qu'elle aimait, la vie p'aurait plus été pour elle qu'un fardçau dont il liii aurait tardé d'être délivrée si Mir$d)eau eût péri '.

Mirabeau , agité des mêmes idées , chercha

m néanmoins à rendre;^ son amie quelque espérance et à. lui-mêiï^e qu^que force contre le malheur, en s'o^cupant d'obtenir pour leur cor*^ respondance plus d'activité et de sûreté. Il en * . • ■

' Ou sait que plus tard elle finit ses jours par la vapeur du charbon. «

écrivit à M. Le Noir , le seul qui ne fut pas sourd aux prières des deux captife.

« C'est plutôt ' à un homtoe dont on m'a vânté I la bonté qu'^ un ms^istrat chaîné de la police » que je pense à écrire en cet instant. Je ne sais » ce qu'est la démarche que je vais &ire ; pru-4 » dente ou imprudente, n'importe. Un cœur droit, i pénétré d'un sentiment honnête , d'une douleur i juste et d'une inquiétude trop bien fondée, me' "^ » l'inspire; j'ai la conscience de mes mtentions, » cela me suffît **

» Des ordres absolus et la garde sévère ^i »nous entoure rendent toute corresp<Hidance ' » entre madame de Monnier et moi impossible. • vS'il n'était question que de moi, je me tairais, » je ne vous importunerais plus ap'tès tant d'inu- »tiles prières, je ne chicanerais pas si long-temps » avec la vie ; mais celle d'un être bien autrement » intéressant est menacée, il faut que je parle. »

Ici Mirabeau rappelle ce qui se passa entre ' Sophie , lui et de Bruguîèrés , au moment de leur arrestation en Hollande. Orf a vu que l'officier de police, pour empêcher Sophie d'attenter k ses jours avec une forte dose d'opium qu'elle portait sur elle, consentit à ce qu'elle ne fut pas séparée • •

* LeUre du donjoa, 29 nayembre 1777.

SUR MIRABEAU ^S-y

de Mirabeau pendant toute la rcHite, et que les deux amants partageassent le même lit;* à cette condition elle pron(iit qu'elle respecterait le firuit qu'elle portait dans son sein, et que, tant qu'elle ne serait point accouchée, on pouvait être tranquille sur sa vie. « Mais elle fit serment^ ajoute » Mirabeau , qu'à une cert;aîne époque, que je ne » puis vous nommer % mai^'4^ n'est pas éloignée , » si . elle n'avait nul moyen , nul espoir de recevoir »de mes nouvelleset .de me donner des si^ines, » elle saurait échapper à l'esclavage et à la dou- »leur. .

» N'allez pas croire, monsieur, je vous en sup- » plie, que ce soit un amour romanesque, exalté, » qui lui ait suggéré cette idée, et que le temps ait * tpu la détruire. Votre» méprise serait funeste. Il 9 est desr coeurs qu'il ne faut pas juger p^ les » principes ordinaires; ce serait prendre l'horizon 9 pour les bornes du monde. ïe connais bien » madame de Monnier ; je connais son âme douce, ^ «mais forte, sur laquelle j'ai xé^é avec tant » d'empire. Mon amie n'est point une femme à «grands mouvements au dehors, mais son cœur »-est un volcan. On la verra sereine et tranquille » un quart d'heuï*e af ant la catastrophe, qui n'ar-

* Ses couches , qui eurent lieu le 7 janvier 1778.

» rivera pas moins si on la réduit au désespoir. « £Ue semble avoir toute la timidité de son sexe, »,mais elle a vraimejit tout le courage du nôtrf . »£lle n'a plus ni famille, ni biens; sa consola- »tion est dans son ami; elle ne pourra jamais «supporter l'ignorance absolue de son sort.

» Ce n'çst point à moi qu'il appartient de vous «suggérer des réfledAos: j'ai dû vous dire. le «fait; il vous est Êicile de le vérifier; il est bien 9 connu de M. de Bruguières. Au fond, quelles «que soient mes craintes, je suis en. un certain » sens très désintéressé à cet égard , car l'é véne- » ment *m'apprendra bientôt quel parti il me «reste à prendre, et un homme recouvre sa li-

• berté quand il le veut.

• 3 'ai cru, monsieiu*, qu'il était nécessaire que » cetjB lettre ne fût vue de nul autre que de vous, «afin qu'aucune considération ne génàt votre

• bonté'* Véiià le motif des précautions que j'ai » prises. Je crois que vous tenez dans vos mains

» la vie' de deux personnes plus infortunées que ^ » coupables, et qu'en dépit des clameurs des hy-

' Oh Yoit, par quelques passages de ses lettres, qu'ilfit remettre celle-ci directement au «ëutenaDt de police par de Bruguières, et qu'elle tie passa pas par les mains de M. de Rougemont

» pocrites et des dévotes ' , la mort seule peut dés- » unir.

» Daignez songer , monsieur , que nous p0ur- » rions profiter de vos bontés sans que nulle » personne au monde, que M. de ![|puguières, qui »n'a besoin que d'une permission tacite, sût ce » que vous feriez pour nous. Que nos lettres, s'il » nous était permis d'en écrire , fussent ouvertes » et lues , nous ne le craignons pas : on n'y trou- » verait que les consolations mutuelles de deux » honnêtes gens qui s'aiment comme ils Boivent » s'aimer... J'en dis plus que je n'en dois dire; »mais je vous jure, monsieur, qu'il y a peu • d'hommes en place à qui je voulusse écrire » ainsi. »

Cette lettre ne produisit pas son effet aussitôt que Mirabeau l'espérait : les rapports que la police recevait de mademoiselle Douay, où était Sophie , n'annonçaient rien d'inquiétant sur elle, soit qu'elle cachât sa pensée , ou n'éprouyât pas ençoir^^ des inquiétudes qui pussent l'armer. Ainsi rien d'étonnant si le prisonnier fut long» temps, malgré les lïiotifs allégués, à recevoir des nouvelles de son amie, vu les lenteurs que

' Il fait allusion à madame de Ruflfey et à sa sœur, qui professaient des principes religieux très sévères.

2go MEMOIRES

de vaient subir toutes ses demandes. Ceci ^q>lique comment, par une lettre du 28 décembre 1 777, il se plaint d'avoir été près de six mois sans recevoir cette consolation : M. Le Noir la lui procura enfin ; rien n'égale les transports qu'elle lui causa'.

« Après un dlence de près de six mois , écritf il à Sophie , en réponse à une lettre qu'il venait •d'en recevoir, apprendre des nouvelles de ce f qui nous est plus cher que nous^méme , c'est 9 un bonheur que je ne chercherai pas à expri- » mer. Que ma Sophie tâte son coeur et l'écoute » quand elle ouvrira cette lettre , il lui dira ce f qui se passe dans celui de son Gabriel. Mon inf quiétude était horrible , parcequ'il ne ine res- » tait plus d'espoir ; elle est adoucie , mais non » dissipée. »

L'époque des couches de SopUe n'était plus éloignée; il craignait pour elle, pour son enfant; son âme était en proie à une anxiété que rien ne pouvait calmer; ses lettres à M. Le Noir expriment la plus vive douleur et tout ce qu'un cœur ardent peut ressentir dans de pareilles circonstances.

Le 3 janvier il croyait le terme arrivé : n'en

* Lettre du donjon 9 aS décembre 1777.

SUR MIRABEAU. ^gt

pas connaître le résultat , était pour lui un affreux supplice; il avait reçu un billet de Sophie qui lui donnait quelqi^ assurance d'être bientôt délivrée; mai» le silence qui succéda à cette nouvelle Faoéablait.

Il écrivit donc de nouveau à M. Le Noir % avec la permission de qui ce billet lui était parvenu : « Moxtsieur ,. qu'il me soit permis de tout vous > dire ; sans doute vous n'avez pas voulu m'accor-

* der une grâce incomplète , car elle serait bien » cruelle. La l^tre dé mon amie m'a appris que » le I o ou le 20 décembre ( car je n'ai pu lire la

• date), elle n'était pas accouchée; je suis sûr , » bien sûr qu'elle l'est à présent , et j'ignore ab- » sohiment son sort. Ah ! monsieur, je ne vis pas; f tons les mouvements de mon cœur sont con- 9 vulsifs. Si je n'eusse rien su avant cette crise re- » doutable , j'aurais à me plaindre de la rigueur » de mon sort , qui sufi&rait pour me mettre au » désespoir ; cependant j'espérais encore dans la » promesse que vous aviez bien voulu me faire »que je serais informé d'un événement auquel » assurément ma vie est attachée : mais la scène 9 est tout-à-fait changée. Je ne puis me persuader ■ que vous me refusiez à cette époque ce que

• 3 janvier 1778. 4

igs MEMOIRES

» vous m'avez accordé auparavant. Je ne pourrais »donc que croire, si l'on s'obstinait au silence , i que Ton me cache une perte après laquelle je « n'ai plus rien à espérer ni à craindre. Soufifi^ez » donc que je vous demande à genoux , baigné de •larmes , et dans une véritable agonie de douleur, » une . nouvelle lettre. »

Mirabeau se trompait; Sophie n'était point encore accouchée au moment où il adressait cette prière à M. Le Noir : il en reçut la nouvelle dès le 9, c^est-à-dire le siu^lendemain même de l'événement*. Le magistrat avait donné des ordres pour qu'elle lui fut transmise ai»sitot avec la lettre que la marquise pourrait luiéciijbre dans ce moment.

La réj^onse que Mirabeau fit à cette lettre tant attendue respire les plus vifs et les plus tendres sentijnents de l'amour ".

' Sophie accoucha le 7 jaiiner 1778 à onze- heures et demie du soir, chez la demoiselle Douay. Son enfant, c'était une fille 9 fut baptisé le lendemain dans l'église paroissiale de Montmartre 9 sous le nom de Sophie-Gabnelle , fille de dame Marie-Thérèse- Sophie Richard de RufiPey, épouse de messire Claude- François de Monnier, cheyalier, ancien premier président de la chambre des comptes -de Dôle en Franche- Comté.

'jP janvier 1778.

« Ma GhèrCyiïion unique amie, j'ai baigné ton- }^ billet de mes larmes, je l'ai couvert de bâîsèrs. »0 mon amie, quel poids il m'ôte de dessus la «poitrine! Mais combien il en laisse encore!

» Hélas! tu ne me dis rien de ta santé. Ta letti^e a » été écrite dans les douleurs , je le vois ; tu n'as «ajouté qu'un mol', qu'un seul mot après l'évé- «nemeâit. Qu'il est tremblant ce mot! Combien » ces débiles caractères ont déchiré mon cœur ! » Mais hélas ! comment es-tu ? Dis - le - moi , ma • Sophie; ne t'inquiète pas du désordre de cette «lettre et de -Faltération de mon écriture. Ce «n'estque le trouble de la nouvelle, l'émotion «trop juste, trop forte qu'elle m'a causée. Je ne adonne point le temps de me remettre , parce- » que je 4ie veux pas retarder, par ma faute, le » plaisir que te causera la vue de cette lettre.

» Chère Sophie , te voilà donc mère! et ton en- » faut ne te sera pas ôté ; puisse-t-il adoucir tes » maux et tes douleurs !»

Si, son enfant lui fut ôté, et ce ne fut pas une des moindres peines que dans son nouvel état elle eut à supporter; elle eut le chagrin de se le voif enlever et confier à des mains étrangères ";

' Dans un eoiivernement où les lois et non les volontés régneraient, an pareil crime setah puni de la plus juste

Mirabeau fut même quelque temps à savoir si ce n'était pas daiis quelque hôpital que l'iimooeQte créature avait été ensevelie.

Son inqiûétude devint extrême sur ce point ; et comme ce n'était que par M. LeNoir qu'il pouvait la calmer , iV lui adressa de ferventes prières pour qu'il lui apprit quelque chose de l'état de la mère et de l'enfant \

« Vous sentez bien , monsieur, qu'une âanme, • quoique délivrée , est bien loin d'être quitte de » tout danger. Sa lettre , écrite antérieurement à »son accouchement, ne m'en apprend pas les

> suites ; ces trois mots tremblants f qu'elle a su- ' » rement écrits après, sont gravés pour jamais

9 dans mon cœur , mais ils laissent à mon imagi-

> natioil des inquiétudes déchirantes ; daignez pèr- » mettre qu'elle réponde à ma lettre d'aujour-

> d'hui , que j'apprenne que ses couches et leurs » suites ne me laissent plus rien à craindre *.

* Et cet enfant , cet enfant que je vous conjure » de prot^er, et que vous protégerez sans doute,

rigueur ; aucune puissance au monde ne doit exercer l'horrible droit d'arracher un enfant à ses parents. •

' Lettre du 9 jànyier 1778.

' Sophie était toujours chez la demoiselle Douaj, sous le nom de Dtàdanqie dp Gourvière , rue ()e JQelljçfonds.

9 ne permette&Yous pas que je sache quel est son »soFt, SOUS quel nom il est baptisé, où il est 9 nourri , qui subvient à sa dépense ? Monsieur , «mettez le comble à vos Uenfaits : une lettre de «mon amie qui m'apprenne son état lorsqu^îl ne »sera jdus douteux, des informations sur ma » fille, et je n'aurai pas assez de ma vie pour vous n remercier. C'est de mon lit que je vous écris , » et k révolution de ce matin ne m'en a que phis » agité ; mais quelques édaircissements de plus , » et vous me rendrez là santé comme vous m'a- » vez rendu la vie. »

Il obtint ce qu'il désirait si ardemment ; un second biUet de Sophie lui fit connaître qu'elle était hors de danger ; mais ne lui apprenait rien de positif sur «on enfant: il n'en remercie pas moins le magistrat de la manière la plus affectueuse.

On voit dans la lettre qu'il écrivit à ce sujet qu'on avait défendu à Mirabeau de tutoyer madame de Monnier en lui écrivant , et de lui parler d'affaires. Il promit de s'y conformer, autant qu'on le croirait indispensable. « J'espère, » dit^il , que vous trouverez dans la lettre à mon » amie ' ki cîro^nspection que vous m'avez fait

' C'est de cMe du 9 janWer , rapportée ci-dessus , qu'il parle.

5oo MÉMOIRES

> souviens-toi de la promesse que tu m'as faite »de soigner ta santé , tàqhe de m'en donner des » nouvelles , et qu'il y ait toujours un mot de la f petite. . . Hélas! mon amie, je suis toutconistemé de laisser du papier blanc; mais je nç • suis pas le maître , et je suis trop reconnais- » sant pour être indiscret, u

Toute sa consolation consistait cfjms ces confidences réciproques entre Sophie et lui ; aussi ne cesse-f-il d'en demander la continuation au magistrat , comme du plus grand des bienfaits. Il Ml^int les agitations, les angoisses dont il est tourmenté sitôt que les lettres de son amie se font attendre long-temps; et c'est sous des fermes toujours nouvelles , toujours plus pressantes , qu'il réitère ses prières et Eut connaître son impatience et sa passion.

« Les sept premiers mois que j'ai passés ici,dit- »il à M. I^ Noir ', en proie aux angoisses de » la solitude , aux horreurs de Fincertitude, aux watteîtites poignantes de la plus vive inquiétude, » parceque j'aimais et devais aimer tendrement ; » en un mot , tout ce qui sert de cortège au dés- » espoir , ces sept terribles mois ont épuisé les «forces de mon âme. Si je n'eusse continuelle-

' LeUre du 17 mars 1778.

SUR MIRABEAU. 3oi

«> ment lutté contre moi-même avec toute l'énergie 9 que m'a donnée la nature , je serais devenu in- » sensé, ou je me s^ais arraché la vie '.Vojism'a- » vez secouru , monsieur ; votre main bienfaisante » a versé un baume salutaire smr les plaies de mon • cœur; vous lui avez rendu du ressort, vous lui 9 avez rendu très exactement la vie. Mais hélas ! » je vais retomber dans cet état terrible que je » viens de vous peindre si vous n'avez pitié de- » moi , si vous me retirez vos bontés ; je n'ai pas » mérité de les perdre, et la chiite sera d'autant » plus cruelle que je l'aurai moins méritée. »

Ce secours, cette continuation dei bontés qu'il réclamait , n'étaient autre chose qu'une plus prompte et plus libre correspondance avec Sophie.

« Je ne tiens au monde que par mon amie , » elle mé sauve de la haine de la vie et mè retient t au bord de l'abîme du désespoir. Mais elle est » aussi esclave , aussi malheiireuse que moi ; nous »ne pouvons nous entendre que par vous, vous iseul avez soutenu jusqu'ici notre espoir. Ah !

' Mirabeau n'aurait pu résister sept mois à un pareil état. Nous ayons tu qu'il s'était prôcuréy mâip avec péril et difficulté, des nouvelles de Sophie et lui en avait donné des siennes avant d'en avoir obtenu Tagrémept de M> Le Noir.

3o3 MÉMOIRES

• monsieur, démentirez-vous vos bien£dls? Tavvons-nous mérité, nous si pénétrés de vos » bontés, nous qui vous avons voué Tattachen ment le plus tendre , comme le dévouement » le plus entier ? Hélas ! je m'éteins dans les en- » traves de la servitude , et il ne reste pohit à » mon esprit assez d'énergie pour exprimer les » vœux de mon cœur ; mais j'espère tout du » vôtre. Je vous demande des nouvelles de mon » amie, je vous en demande dans une occurrence n^ien délicate , où mon inquiétude porte plus ■ sur la date de son silence que sur son silence >méme '.»

Il les reçut trois jours après cette demande , ces nouvelles tant désirées. Sophie lui répondait à u|ie lettre qu'il craignait qu'elle n'eût pas reçue ; la réponse qu'il lui fait reproduit toujours avec la même chaleur les émotions tendres , la profonde sensibilité qui animent tout ce qu'il écrit à cette femme si intéressante et si malheureuse.

La naissance de sa fille , l'espoir de la voir un jour croître sous ses yeux , sa correspondance devenue plus fréquente avec Sophie l'avaient re-

' Il n'en ayait point reçu de lettres depuis celle où elle parle de son accouchement.

SUR MIRABEAU. 3o3

tirédu sombre état où il étah.ploBgé avaait;mais se voyant de nouveau privé de nouvelles , enattendant chaque jow , et suppliant en vain qu'on lui en fît parvenir : fatigué d'un autre côté des tentative» infructueuses qu'il faisait pour recouvrer sa liberté, se croyant oublié de tout lemonde, et pour jamais séparé de celle qu'il aimait, il retomba dans sa première mélancolie ,^ et chercha un refuge contre tant de maux dans la mort; au moins a-t-il donné tout lieu de le croire^

Il scella , vers l'époque de novembre 1 778, un paquet contenant plusieurs lettres , sur lequel il écrivit : n Papier» que M. Bomker' est prié ée y^ n'ouvrir qu'après ma mort, r Parmi ces lettres il y en avait pour Sophie , pour son père, pour sa mère , pour Si. Le Noir. Voici ce qu'il écrivait à Sophie.

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