I. ai
32a EXAMEN DES ICIÎMOIRÊS
cpux-GÎ cherchent à fH'eiiére leur revaiichey et le sieoF Marchand vient de faire paraître le Testament politique de ce grand homme, qui n'est pas mal plaisant*
Ce tes!«toent a été fait pat Favôcat Marchand. Plusieurs personnes m'ont écrit pour savoir si c'était véritjiblement celui de M. de Voltaire.
TVmteXIX^/NB^tf 2917. Dn yîanvier 1771. Dans fa qnelreHe »ir les avàntagles ou désavantages de la compagnie d» Indes , on af cite rauteur du SiUde de Léids XIV, comine un écrivain politique dont le suffrage devait être de quelque poids dahs là balance. Voici coihïùe il s'expriibe dans une lettt^ i M. Dùp(ait, auteùt* deè EphéfAêîêes du c&^yen, daÛe de Fètnëy^ le 16 juillet 1770 : j4 l'égala de la eontpagnie des Indes, je dœdefort que ce commerce pidsse jamais être florissant entre les mains des particuliers; j'ai bien peur qm'a n'^ssak mtam ^mkÊme$^ tpse dé pertes, eique la éompégnie ooglme^m regmdft ms nég^dans comtne de peife ùu^hpes fp deMnen^sef^iue¥.^n$te seê j^nAeé, etc.
tB^^, pa^e :àl^y dtf â^i jàrtWer. Oii iÉéà)tb que M. le chancelier {de Maupéou) sentant la iléce^ttf d'à:Voiï> daâs son parti des plumer éloquentes, s'en est attaché plus^eiirSt et qu'il fait même solliciter de loiil M. de Voltaire, dont il flatte la vanité.
• rf cs< vîTâi ^ue M. de Fdltaire à âj^plaudl àtix réformes opérées par !e cbaftcelier de MaupeoUj et les a mçme soutenues dans quelques écrits anonymes contre le grand nombre de» adversaires qwi
DE BA.CIIAUMONT. [177t.] 82 3
les combattaient; mais ce n'était ni par aucane instigation , ni pour flatter M. le chancelier, dans quelque vue cTintérêt^ mais par l'intime convicticm où il était de la nécessité de défendre l'autorité royale contré les entreprises toujours renaissantes de la magistrature (76).
Tome Y, jHtge 268 , du 11 mars* Il paraît uae EpUre ma-* huscrite du sieur de Voltaire au roi de Danemarck, sur la liberté de la presse que ce jprince vient d'accorder dans ses E^ts. Elle est écrite de ce style familier que ee poite s'est attribué depuis long-temps envers les rois, et qui dégénère en licence indécente et punissable : il sent moins le génie fier, et indépendant, que le bas flatteur, qui, à la faveur des éloges outrés qu'il prodigue à un monarque , espère Êdre passer les injures qu'il dit aux autres, etc.
L'épître dôjit il s'agit dans xet article est dé M. de Voltaire. Mais, monsieur ou messieurs ï^ rédacteurs, je croîs que c'est vous-mêmes qui écrivesi trop souvent avec une licence indécente et punissable 9 et particulièrement ici,^ où vous t?Ldiez, avec une basse perfidie, d'insiouer que M; de VoUaire^ en louant le roi de Danemarck, voulait insulter le roi de France; comme si approuver celui qpi £ait une bonne action, c'était outrager tous ceux qui ne la font pas (77).
(76) . Pamii lefr écrits de Mé de f^oUaù^e fkmt on parle id ^ se troinreiM des Memomirarueê du grenier â seL
(77) Ces compilateurs de nouveOesi k main avaient en apparemment bien plus d'occasions que VqUaire de s'entretenir ayec des souverains^
ai.
Tome XIX , page 3o8 , du 6 avril. M. de Voltaire a adresse une lettre à M. d'Alembert, à l'occasion de celle au roi de Danemarck. C'est une sorte* de supplément à la première, où il dépose toutes les injures qu'il n'avait osé y vomir par respect pour le monarque , malgré la familiarité quïl s'y est permise. H a jugé son confrère moins délicat, et il s'y exprime de la façon la plus obscène et la plus atroce sur' ses ennemis ordinaires, les Larcher, les Faucher, les La Beaumeile, les Rousseau, les Fréron, etc.
., Le rédacteur qui a jugé et proscrit si équitabletaenlVépitre en vers au Roi de Daneinarck^ ne devait pas épargner celle à M. d*Alembert; cela est tout simple. ^
Tome V, page a85, du g avril. A^is important à la noblesse; Réponse aux Remontrances de la Goui^ des Aides, du i3f écrier, par un membre du Conseil supérieur ; Lettres américaines sur l'es pailemens; Extraits de différens écrits, réglemens, ordonuan-ces, etc.; Lettre d'un président d'm bailliage de Normandie, à un président du parlement de Rouen; Sentimens des six conseils souverains f etc. Tek sont les ouvrages nouveiaux qu'on
et Bavaient mieia que lui de quel ton il conyient de, leur parler. Si le roi de Danemarck, en venant à Paris , s'était éclairé à leur école, il n'aurait pas répondu d'une manière si gracieuse à l'épitre de Voltaire , ^l'aurait trouvée, comme ces messieurs, d'une insolence punissaUe. . Il aurait réformé, son goût hyperboréen sur le leur., el appris ce que sent le style qu^ils ^attribuent envers des lecteurs qui ont du bon sens et du go&t^ enfin, il se serait convaincu de la parfaite connaissance qu'ils ont eux-mêmes de toutes les convenances, si bien observées dans cette phrase qui termine merveilleusement leur, artiele : Les Œuvres du sieur de Voltaire ne sont plus que des écrits fangeux ^ Us boursiers d*EnniuSy toujours exceUens à cribler pour quelques paillettes d'or qui s'y trouvent.
DE BACHAUMÔNT. [177T.] 3^5
rëpand avec profusîoq , pour fevoriser le ^fstëme du despotisme qu'on cherche à acefëditfer. Il y en a pour tous les genres d'esprit et pour' toutes les espèces de lecteurs, de plaisans et de sérieux , de savans et de superficiels (78).
Ibid., page 298, du 16 avril. Deux nouveaux écrits se répandent en faveur des oj^rations de M, le chancelier, ou pour décrier ceux composés par le parti adverse. L'un a pour titre la Tête leur tourne ; l'autre , Remontrances du Grenier à seL
Cette dernière plaisanterie est dé M. de Fbitaire.
Ibid,, page 3o6, du 11 mai. L^ouvrage de M. de Voltaire f annoncé depuis un an, en forme de dictionnaire; paraît en partie; on en voit déjà trois volumes, sous le titre de Questions sur l'Encyclopédie par des amateurs.
Ibid,, page. 3io y du i5 mai. Il paraît constant que M. de Voltaire a adressé une lettre h M. le chancelier , où il félicite ce chef de la mag^trature de l'heureux succès de ses projets. 11 en exalte l'étendue , l'importance et la vaste combinaison; il loue l'éloquence de ses discours et préambules d'édits, où il trouve, dit-il, l'élégance de Racine et la sublimité de Corneille; il finit par observer que le cardinal de Fleuri a , par un traité, ajouté la Lorraine à la France ;^ que M. le duc de Choiseid nous à conquis la Corse : mais que M. de Maupeou, supeneur à ces deux grands ministres ^ rend au roi la France entière.
La lettre de M. de Voltaire dont il est parlé ici est vraie; mais elle n'était pas écrite à M. le chancelier. Voyez d'ailleurs mes Additions au Comment
(78) Parmi ces écrits » il en est qui sopi àe Voltaire^
3a6 EXàMEN PES BSéMOIRBS
taire histonqu^y pour tout oe. qui couèeme M. le doc de Choiseul et M. de Maupeou (79).
Ibid., page 3i6, du % juin, fl vient d'arriver deux nouveaux volumes des Questions sur P Encyclopédie j, de M. de Voltaire. C'est une sorte de Dictionnaire philosophique sous une autre dénomination. On y reconnaît la même affectation de choisir certains articles les plus propres à lui fournir
sujet à ses blasphèmes effroyables contre la religion C'est
encore un répertoire d'injures de tout genre contre la mul- ^tude de ses ennemis qui grossit. journellement, par la raison que tout homme qui prend la liberté de critiquer ses ouvrages est à l'instant réputé infâme, abominable, exécrable, etc.
Courage, monsieur le rédacteur; n'épargnez pas les mensonges. On vous a dit déjà, et l'on vous le répète pour la dixième fois, que M. de Foltaire n'a eu pour ennemis que ceux qui ont vquIu le devenir de gaieté de cœur, en exerçant contre lui les premières hostilités, et en ^'attirant par là de justes représailles : il n'eii usait même souvent que quand il était poussé à bout par leur acharnement et après les avoir long-terpps dédaignés.
IUd,y page 3ig, du 16 juin. M. de Voltaire, qui rumine en cent façons la même idée, vient dé reproduire ses belles maximes sur la tolérance, dans une facé^e ayant pour titre : Sermon du Papa Nicolas Çhafiteski, prononcé dans VégUse de Sainte^Tçléranski^ etc.
(79) On n'a point la lettre de M. de F'oltaire dont il s^agit ici, et Von ne sait à qui elle était àdnasée.
DE :BA.CHADMOJfT, [177I.] 31*7
Si ces maximes é^i^ai& belles et utiles, pourquoi aToir Tair de blâmer M, dé f^oltaire de ce quHl les répétait, dans urt temps où iU voyait encore les peuples se déchirer pour les avoir méconnues?
Ibid,, pageZZo^ du i5 juillet. Les partisans de ]tf.,<fe Voltaire apnqncent sqn retoi^* en cette q^ipiu^e co^me certain. Ils prétendent que c'est M. le chs^nçel^er q|l^ ^ engagé madame du Bani h obtenir du rpi cette faveur désirée depuis long-temps par ce poète. Ils ajoutent que le chef de la magistrature n'a pu se refuser au zèle que l'illustre proscrit a montré pour la bonne cause; qu'il ^â jugé par les petits échantillons que l'on connaît de lui sur cette matière, de quelle utilité il lui pourrait être pour subjuguer les esprits; et que de son côté le philosophé de Femey a promis de renoncer à écrire contre la. religion, et de s'attacher uniquement aux objets politiques, sur lesquels on veut qu'il s'exerce. Toute la littérature est dans l'attente d'un tel événement. Ses amis s'en réjouissent, et ses ennemis en tremblent; Le sieur Fréron craint fort l'interruption de ses feuilles.
Ce qu'on dit ici de M. de Fokaire n'est s(b$olu^ ment pas vrai. Il était fort étonné quand ses aipis lui mandaient quelquefois que de pareils bruits circulaient dans les sociétés de la capitale; ils n'a-» vaient pas le moindre fondement,
IhU,, pc^e 334, du a3 juillet. A la suife d[e la nouvelle édiSfhaa de la Ihmdf^^}& sieur PaUssot a fait, imprimer un volume intitulé : Mémoires pour servir à Vhisioire. de notre litiératurtf etc. ; ils embrassent cent quatre-vingt-sept notices. II paraît que l'autem' a pris pour modèle le petit catalogue rais par M. de VoUedre au-devant de son Siède de Imds XIV i
3a8 £X/IM£N DES Ari^.MOIR£S
mais il n'a. pu imiter le goât f la lëgèretë et kt cond^on de ce grand n^tre. Il y règne d'ailleurs une. partialité bien sensible... Il se place lui-même dans ce Panthéon littéraire, avec une in^pudence suffisante pour démentir tout le bien qu'il dit de lui-môme, et dont il a rempli ces trois volumes nouveaux de ses œuvres. .
M. PaUssot a suivi à peu près le plan de M-, de Foliaire dans sa liste des écrivains et des attistes du siècle de Louis XIV, ce qui était facile; mais il ne l'était pas autant de le remplir avec le même succès.
Tome VI , page 35, du 9 novembre. Tout le monde a lu les éloges outrés dont M. de Voltaire accablait M. le duc de Ornseid, et l'on sait avec quelle adulation basse il exalte aujourd'hui M. le chancelier et ses opérations. Le premier n'a pas cru pouvoir mieux se venger du vieillard qu'en faisant élever dans son château de Chanteloup, une girouette surmontée d'une tête modelée sur celle de M. de Voltaire , et qui tourne sans cesse au gré des aquilons.
Je ne crois pas cette anecdote vraie; je m'en suis informé particulièrement, et l'on m'a assuré qu'elle n'a nulle réalité. Ei'ailleurs, M. le duc de Choiseul a l'âme trop noble pour avoir fait cette plaisanterie, quand même il aurait cru que M. de Foltaire aurait changé de sentiiiient à son égard^ ce qui n'était point Vrai. On connaît son épître à madame la duchesse de Choiseài^ écrite après l'exil de son mari (80).
(80)' Elle a pour titre : Bénalààhi à Ca^àiijuSuftét^fémnït de, Gkfarte Barmectde.^ôma XUlypag. i65. ;. i ;•
DB BÀGHA.UMONT. [177a.] 3a9
Ihid., page 53, du 17 novembre. M. de Voltaire vient de faire paraître, 4 Foccasion d'un prétendu parricide, commis à Saiût-Omer, par un nommé Mon&ailly, une brochure nouvelle, intitulée : La Méprise d'Amas, Il y plaide la cause de rhumanité avec son éloquence et son onction ordinaiires, mais on découvre que ce n'est qu'un cadf'e pour y enchâsser ses invectives contre la magistrature et contre ses ennemis, qu'il déchire avec un acharnement inhumain. II profite aussi de l'occasion pour encenser M. le chancelier, et louer ses opérations de la façon la plus outrée et la plus basse.
Il est singulier que le rédacteur des Mémoires accuse M. de Voltcàre d'un acharnement inhumain contre les magistrats. Mais qui donc est TinhumaiD^ de celui qui fait rouer et brûler injustement ses concitoyens, ou celui qui réclame la justice en faveur des opprimés , et qui sauve la vie à une femme innocente? A l'égard de son opinion sur les opérations de M. le chancelier, pourquoi lui faire un crime de les louer s'il les croyait louables? Est-ce parce que vous les croyez blâmables? Mais qui sera juge entre vous et lui ? ,
TùmeW^ page 100, du 28 janvier. La fécondité du philosophe de Fémey s'étaott ralentie depuis quelque temps. Il vient de réveiller l'attention du public par un petit pamphlet, dont le titre assez piquant porte : Tocsin des rois. On sait avec quelle adresse M. de Voltaire choisit toujours Tà-propos pour jeter plus d'intérêt dans ses ouvrages. Celui-ci est
33o £XAM£N DES MJÉBIOIAES
compose à l'occasîoa de l'attentat commis sur la personne du roi de Pologne , attentat qui rend sa cause comn^une à tous les sonverains, etc.
Cet opuscule est de M. de rbltaire.
Ibid,, page lai , du 2à février. H nous est arrivé de Genève une tragédie de M. de Foticûre, intitulée : Les Khfddes, ou Atrée et Thyeste,
M. de Foliaire dans cette pièce a traité le même sujet que CrébiUon; il en dit les raisons dans sa préface. Il a voulu éviter les grands défauts qu'il trouvait dans la tragédie de son devancier. Les connaisseurs pourront comparer les deux pièces, et juger si celle de M. de Voltaire y surtout après les dernières corrections qu'il y* a faites, ne doit pas être préférée à l'autre.
lUà.^ pcige 147, du 8 avril. La place d'historiographe de France qu'avait eue M. Duclos, et avant lui M. de Voltaire, est conférée aujourd'hui à M. Mamumtel, On prétend qu'il n'a que l'honorifique , ainsi que son prédécesseur^ et que le philosophe de Ferney, en renonçant au titre, s'est conservé la pension.
Ce qu'on dit ici de cette pension conservée à M. de VoUaire est destitué de toute vérité.
Tome XXIY, page 144? du 22 avril On a reçu laneuvième partie des Questions sur V Encyclopédie, On trouve, à la fin du volume, des Lettres de Memmius à Gcéron, qui sont de main de maître.
M. de Voltaire avait joint ce dénier ouvrage au
DE BAGHA^UMOlfT. [177^.] 33l
oeuviàme volume des Questions, pour le rendre à peu près égal aux autres.
Terne VI, page i58, du i«' mai. 11 est" arrivé depuis peu à Paris un nouveau conte manuscrit de M, de Voltaire, ayant pour titre : La Bégueide, conte moral, par le R, P. Nonatte, pré^ dkateur. Il y a joint un envoi à madame de Florian, en, date du 19 avril.
Ce conte est de M. de Fokaire; il n'eut jamais d*autre titre que La Bégueule; le reste a été ajouté, on ne sait pourquoi, par quelque copiste de Paris.
IHd,, page 17a, du a8 mai. M. de Voltaire vient d'envoyer à Tabbé de Voisenon une petite pièce intitulée : Jean qui fleure et Jean qui rit* Il y fait tour à tour V Heraclite et le Dé* mocrite. On y trouve beaucoup de choses agréables et légères. M. l'abbé TVrrû/ y reçoit aussi son coup de pâte, et par une réticence dont on doit savoir gré à ce philosophe rancunier, il n'y est question ni de Fréran^ ni de Nonotte, ni d'aucun des autres cuistres de la littérature qu'il injurie avec tant d'abondance.
Tome XXIV, page i65, du 6 juin. M. de Voltaire est actuellement affamé de mémoires d'avocats. Il écrit à un de ses amis, auquel il demande tout ce qui parait au Palais : Q}^U deçient comme Perrin Dandin sur ses vieux jours; qu'il oime à juger. Il dit en parlant desfactum répandus dans l'a^ &ire de M. le comte de Morangiés : Vos avocats ont bien de l'esprit; quand on les a lus, on ne sait^ pbis qu*en croire.
Cette lettre est vraie (8j).
(8;) les éditeurs n'ont point eu cette lettre.
33a EXkM¥.N DES lUJÊMOlBES
Tome VI, page lyS, du la juin* Les comédiens ont reço une nouvelle tragédie de M. de Voltaire, ayant pour titre : Les Lois de Minos, Ils en ont fait lecture à leur assemblée, et l'ouvrage a été agréé avec applaudissement ; ils ont trouvé la pièce bien conduite , et ils sont disposés à la jouer. On prétend que c'est un sujet allégorique Composé en rhonneur de M, le chancelier; qu'on y trouve des allusion&trèssensibles h ses institutions nouvelles; que la conduite au législateur français y est tellement exaltée, que lui seul met obstacle à la représentation : sa modestie répugne à des louanges si fortes^ On espère vaincre la ré^tance du chef de la magistrature tr&p pudibond. £n attendant], sa recoor naissance envers M* de Voltaire se manifeste de la façon la plus sensible par la liberté qu'il donne au sieur Merlin, libraire , de vendre publiquement tous les ouvrages impies du philosophe.
M. de FbUaire, en composant cette tragédie, n'avait point en vue le chancelier de France, mais le roi de Pologne, Tanarchie de ce royaume et le fanatisme des confédérés (82),
Ihid., page 180, du 20 juin. M. de Voltaire vient de répan-
(82) L^allégorîe qu^ou suppose dans les Lois de Minos^ aurait encore eu wx raj^rt plus exact avec la révolution opérée en Suède , par Gustaue tll, quWec la suppression des parlemens en France. Il est bien vrai que dans ces deux royaumes, ainsi qu'en Pologne , il y avait une lutte entre*Ie monarque et une portion de ses sujets , et que partout elle se termina k Tarantage du monarque, qui se remit en possession de Fautorité souveraine, qu'on lui disputait en partie. U n'est pat étonnant que des passages de cette tragédie aient pu s'ap^quer à ca qui se passait en France , et que Tesprir dé parti , qui était encore danf toute son effervescence , n'ait vu partout que des allusions dans Ponvrage de Vohaire,
DE, BACHAUMONT. [177a.] 333
dre une brochure ayant pour titre : Essai sur les probabUUés en fak de justice. Elle est relative à l'affaire du comte de Mamngiés et de la famille Véron... Il prend la balance et pèse les vraisemblances pour et contre , et il résulte de son calcul qu'il y en a cent quarante-quatre pour l'officier général , et rien pour les Véwn. Cette méthode anglaise de soumettre au calcul les faits douteux, est très-amusante, trèsattrayante pour le philosophe; elle fixe l'imagination, et semble écarter tout esprit de cabale et de parti... Ce petit écrit se Ut avec beaucoup de plaisir. On y voit une cause intéressante , présentée sOus un point de vue neuf. Malgré la sâ:herese de ce genre de plaidoyer, l'auteur a su y répandre le chiarme inexprimable qui fait lire avec avidité ses rapsodies les plus absurdes.
Vous avez l'air, messieurs, de rendre ici justice à ce petit écrit de M. de VoUaire^ et vous ne pouvez Cependant vous abstenir, en terminant votre article, de l'injurier encore, lui et ses lecteurs, au risque de vous dontredire formellement vousmêmes ; car il n'y a que des hommes dépourvus de sens et de goût qui puissent lire avec avidité les rapsodies les plus absurdes , et y trouver un charme ine^rimahle. Or si, comme il est vrai, on Kt avidement tout ce qui vient de M. de FoUaire^ il faut supposer, ou que tout le monde est insensé, ou que ses écrits ne sont pas aussi absurdes^ ni ses lecteurs aussi sots que vous voudriez le faire accroire-
Tome XXIV, pa^e lyS, du 27 juin. Les Cabales^ catiore pacifique. C'est le titre d'une nouvelle satire de M. de Foliaire.
334 EXAMEN DES MlÎBrCHftES
£Ue paraît dirigée principalement contre M. Oémtnt e< contre l'abbé de MMy, protecteur de ce Clémeta. L'auteur y passe en revue les différens partis qui divisent aujeur* d'hui la France , en poUtique, en Utiératurs ^ en religioa, et pour se moquer de tout, suirant sa coutume. Le Uvre du Système de la natun semble , depuis quelque temps, Tobjet de sa rage ; on ne sait pourquoi ; car, malgré la profession qu'il fait dans^ette épître de croire en Dieu, on ne peut attribuer à un zèle vraiment sincère et éclaira les anatkèmes burlesques qu'il prononce conU<e ce Uvre, son auteur et ses partisans. Il faut qu'il y ait quelque motif secret è cela , que le public ne connaît pas. Au reste , il y a de b chaleur et de la légèreté dans ce pamphlet toujours marqué au cachet de son auteur.
Voilà un singulier article. Quelle espèce de zèle et quels motifs secrets pouvait donc avoir M. de VoUaire en réprouvant le Système de la ndture? Le public, dites- vous, ne les connaît pas, ni,. vous non plus; je le crois bien; c'est que vous les chercheriez en vain, ailleurs que dans sa conviction iu' time d'un être suprême.
Ibid., page 178, du 10 juillet. LesOrttlles d^ Baudets et Coiinihe, Tel est un nouveau pamphlet att^ué à M. de Voltaire 9 qui paraît principalement dirigé contre un abbé Sabaiier, auteur du Tableau philosophique de Pesprit de M, de Voltaire, et qui dès lors s'est attiré la fureur implacable de ce philosophe, qui, dans cet écrit, se compare à Thésée; à la suite est une lettre de l'auteur sur les comètes, écrite, en 1769, à M. Qairaut,
Je ne connais pas cet ouvrage sous ce titre, mais
Dfi BAGHAUMONT. [177^.] 335
tes Chéuaux et les Anes y ou Éêrennes aux sots, par M. de Voltaire. La lettre à M. Clairaut est vraie (83).
3oTO« VI, page 191, du i5 juillet. Depuis long-temps on parlait d'une comédie nouvelle, intitulée Le Dépositaire , en cinq actes, envers, envoyée par M. de Voltaire aux comédiens. Il paraît que ceux-ci n'en ont pas eu la même bonne opinion que des JLor^ de Mmos, On assure qu'ils l'ont rejetée. Elle parah imprimée sotK fe vrai nom de son aotear, et le jpubKc est en état d'en juger.
Ihid., pagp 2o3, dur 2 et du 4 août. On voit chez M. Pigal le modèle en plâtre de la statue de M; & VoHaire... Il est assis, nu, et n'oflfre qu'un vrai squelette. La tête est couronnée de lauriers. Ceux qui ont vu depuis peu le philosophe de Pemey, le trouvent tfès-ressemblant. Il semble porter ses regarcls au loin et se moquer de toutes les foKes des hommes. Il tient de la ibain gauche un rouleau , et de la droite un poinçon. A ses pieds sont le poignard de Melpomène', le masque de Thalie , de gros livres , et tous les attributs qui peuvent caractériser ses divers genres de compositiotis. On li'a point encore décidé ou serait placée la statue qui doit être exécutée en matbré, et dont la singularité sera préeieiifie san» doute à la po^rité la plus reculée
ïHà, , page aoS, du 6 août. II vieitt d^arriver dé Femey une petite pièce ayant pour titre : Le Chmois Catéchisé. On peut dire que M. de Voltaire finit conmie il a commencée
(83) ff^agBiàre confond ici deux ovvFégeji diflereas. Leé Chenaux «I kfi Anes, e$i le titre d'une saUre en vers assez connue. {Voy^ lome XIV, pag, 169. ) Il eu existe une autre en prose intitulée : Les Oreilles des Bandits de Corinthe. C'est de celte brochure que parlent ici les rédacteurs des Mémoires , en rapportant le titre d'une manière inexacte. Ori la ctoyaît au8«i de f^oUaire. H a été vérifié depuis qu'elU tu éié l'âbbé Hemy.
C'est son Épitre à Urarde, plus vive, plus ressemée, plus gaie, etc.
Cette pièce n'est point de M. de Voltaire^ et je ne crois pas qu'il l'ait jamais vue.
îhid,9 pqge 214) du 27 août. M. de Vdtaire a pris tellement à cœur l'afiEaîre du comte de Morangiés, qu'il vient de répandre une seconde édition de V Essai sur les probabilités, très-augmentée, et où il défend plus que jamais le maréchal de camp.
Tome XXIY, page 209, du 28 août. M. de Voltaire a saisi rà-propos de la révolution périodique du second siècle depuis la funeste journée de la Saint-^Barthélemi, époque si honteuse pour la France. Il a fait à cette occasion cinq strophes dignes de son meilleur temps. On y retrouve cette philosophie douce^ riante, pleine d'humanité qui caractérise le chantre de Henri IV,
Le rédacteur avoue donc ici que M. de FoUcUre pouvait quelquefois faire des odes passables. Il y a, au sujet de celle-ci, une chose bien singulière, c'est que toutes les années, le jour de la Saint-Barthélemi , M. de Voltaire avait une espèce de fièvre, et éprouvait un malaise si marqué, que tout le monde s'en apercevait.
Tome VI , j>a%e 217, du 1®' septembre. Les vers de M. de Voltaire SUT le 24 auguste bu août 1772, d'abord envoyés à Paris en manuscrit , sont aujourd'hui imprimés; ils sont h la suite de deux petits pamphlets, l'un sur le procès de mademoiselle Camp, l'autre est une réponse à l'abbé if Caçeyrac, apologiste de la Saint-Barthélemi, et qui l'avait
DE BACHAUMONT. [177a.] 337
accusé quelque part de s^étre attribué les Mémoires de Bnmdebaurgf et de les avoir vendus à sop profit, etc.
M. de Voltaire y réfute avec raison ces assertions très-fausses de l'abbé de Cauejrac , et déclare que ces mémoires sont bien du roi de Prusse, le seul historien de sa patrie.
Ibid., page 233, du 29 septembre. M. de Foliaire, qui saisit toujours Pà-propos des circonstances , vient d'adresser des vers au roi de Suède, «1 l'occasion de la dernière révolution de ce royaume* On y lit quelques beaux vers, dignes encore du chantre iHHendlV,
Lorsque le roi de Suède était à Paris, au moment de son départ, occasioné par la mort de son père, qui venait de lui être annoncée, il écrivit de sa main à M. de Voltaire une lettre très-flatteuse où il lui témoignait le vif regret de ce que la mort seule de son père le privait du plaisir de venir le voir à Ferney , ce qui avait été un des buts de son voyage. Après la révolution de Suède, S. M. en envoya le détail à M. de Voltaire; et c'est à cette occasion que les vers dont on parle ici furent adressés au roi.
Ihid,, page 236, du 3o septembre. M. de Voltaire vient de se répondre à lui-même. Après avoir fait \e Chinois Catéchisé, il fiaiit parler celui-ci. Il se sert de ce cadre pour étaler divers points d'antiquité chinoise, et faire encore des plaisanteries sur notre sainte religion , etc.
Ces deux pièces ne sont ni Tune ni l'autre de I. 1%
338 EXAMEN DES MEMOIllES
M. de FôUairCy et passent pour être de M. de la Condamine, Le rédacteur le reconnaît ci-après.
îhid.y pag^ 24^7, du 18 octobre. La Réponse du Chinois, qu'on avait attribuée à M. de Voltaire, est de M. de la Condamine. Ce n'est pas un petit honneur pour ce dernier, qu'on ait pu un instant prendre le change, et confondre sayervc octogénaire avec celle du vieillard de Femey.
Oq pouvait ajouter que la demande est de la même main que la réponse; nous ne croyons pas qu'aucun connaisseur ait pu prendre le change sur ces vers, en les croyant de M. de Foliaire.
Iltid,, Ibid,, dudit jour. Après un souper de virtuoses chez mademoiselle Clairon, on a fait une espèce d'apothéose de M. de Voltaire, Le buste du grand homme était au milieu de l'assemblée. Mademoiselle Qaiixm y a lu, avec l'enthousiasme Je plus véhément , une ode que lui présenta M. MurmçnÉ^, et qu'fl avait composée en rhoitàieur du nouveau dieu du Pinde, M. de Voltaire, bientôt instruit de cette cérémonie, eti a témoigné sa reconnaissance à mademoiselle Clairon par des vers très-agréables (84).
Tout cela est vrai, il en a été parlé ailleurs.
Ibid,, page 24.8, du '20 octobre. Il vient de nous arriver deux nouyeiiux pamphlets de M. de Voltaire, Le premier est intitulé : La Voix du Curé sur le procès des serfs du Mont- Jyrqi et le second : Lettre de M, Vathé Pinzo, au surnommé Qément XIV, son ancien camarade de collège, qui Va condamné à une prison perpétuelle après lui avoir fait demander pardon
(84) Voyez tome XIV, pag.-375.
yGcfbgle
bE BA^CHAUMOAt. [1772.J 539
d'a9Qir dit kt Qérîté^ Le premier est une espèce de plaidoyer pour les habitans du Mont-Jura contre les moiùes de l'afebaye de Sainte Claude,* On voit, par le titre du sei^ûnd, combien le saint Père doit être mal équipé par M. de Voltaire, qui n'en recevra pas certainement un bref aussi flatteur que celui que lui adressa Benoît XIV, On ne sait qui peut l'avoir ulcéré contre Sa Sainteté, mais on ne peut la maltraiter plus durement qu'il le fait. Le prétendu abbé ^zo lui rappelle sa basse extraction , lui reprpche son ambition, son hypocrisie et ça cruauté* M. le maréchal deBiron ne sera sans doute pas content de s'y voir turlupiner, mais apparemmejit que M. de Voltaire ne le craint pas , ayant pour lui M» le chancelier»
Le premier de ces écrits est de M. de Foliaire , le second n'en est pas; ainsi les réflexions du rédacteur sont fausses.
ïbid., page 264 j du ^7 octobn^ M. de Voltaire viewt de tépandre encore de Nouvelles probabilités, en fait de justice^ où il fait un dernier effort pour les faire pencher en faveur de M, de Morangiés. Pour cette fois l'apôtre de ^humanité paraît absoIument«vendu à la faveur, etç*
Cela est très-faux, car.il ne conn^issaiit pas personnellement M. de Morangiés; il avait connu autrefois sa famille, et il n'écrivit dans cette affaire que par la conviction où il était de la friponnerie dont on voulait le rendre victime.
Ibid:, page 256, du 29 octobre. Il parait une Épitre à Horace, de M, de Vdtaire, de près de trois cents vers. Le philosophe poète français tâche de s'y rendre digne du poète philosophe romain; il semble lui avoir dérobé sa lyre. Cette
34o EXAMEN DES M^MOiaES
nouvelle production est pleine de grâce, d'imagination, de raison et de sel.
ïifiitf XXIV, page a43, du 6 novembre. UÉpUre à Horace est comme tout ce que fait aujourd'hui M. de Voltaire, inégale, incorrecte; elle n'annonce pas dans son auteur ce
goût silr et délicat du grand maître auquel il écrit Il y
a des tirades piquantes contre des personnages du premier ordre. On y trouve surtout cette dureté de caractère, cette incompatibité qui le rendent ennemi de quiconque le critique et lui font vomir des flots d'injures et de grossièretés, autre défaut que n'avait pas le satirique romain.
Tout homme de goût, tout lecteur éclairé qui connaît YÉpitre à Horace , peut décider lequel de ces messieurs en parle le plus pertinemment (85).
Tome VI, page n^Z^ àvL 28 novembre. Le si^xa Tfdriat est mort depuis peu de jours, âgé de soixante-seize ans. Il était le correspondant littéraire du roi de Prusse , dès le temps même que ce monarque n'était que prince royal. C'était un homme de lettres qui n'a rien produit , mais qui était prodigieusement riche des productions des autres. Il avait la. télé meublée d'une quantité d'anecdotes extrêmement curieuses. Il n'écrivait rien , se fiant beaucoup à sa mémoire. Il était bibliographe , et se connaissait très-bieo en livres. On lui fait le reprpche d'avoir été l'espion et le gagiste de M. de Vdtaire.
(85) Le rapprochement de ces deux articles est assez plaisant. On en peut conclure que les rédacteurs de ces bulletins manuscrits dont on a composé les Mémoires de Bachaumont, étaient des gens d^espéces (rés-diflPérentes; que leur goût, leurs lumières ne se ressemblaient ]M>iut , et qu'ils écrivaient chacun de leur c6té , sans se communiquer. ])e là, cette bigarrure et ces contradictions 31 fréquentes dans ces Jifémoires.
DE BACHAUMOWT. [177^.] 34 1
Tout ce que Ton dit ici de M. Thiriot est trèsvrai, excepté qu'il n'était ni espion ni gagiste de M. de Voltaire. Il était un de ses plus anciens amis, mais il ne lui écrivait que rarement^ du moins depuis le temps que j'étais avec M. de VoU taire; et il ne lui parlait que d'objets de littérature.
Ihid.f ptige 277 , du i*' décembre. On a fait une plaisanterie assez méchante sous le nom d'un abbé LUasr où l'on tourne en dérision l'auguste cérémonie de l'inauguration d» buste de M. de Voltaire, qui se fit au mois (k s^eptembre chez: mademoiselle C/a/nwî. Cette facétie est attribuée à M. Dorai, maltraité précédemment par M» de Voltaire, et que son attachement au sîeur Fneron rend ennemi né du parti encyclopédique et de tous ses adhérens.
Je ne connais pas cette plaisanterie, que l'on attribue peut-être faussement à M. Dorât. Le rédacteur se trompe en disant que cet auteur avait été maltraité par M. de Foliaire; il a cru apparemment (comme le bruit en avait été répfimdu à dessein) qu'une épigramme de M. de la Harpe était de M. de Voltaire. A l'égard de l'attachement dé M. Dorât pour Fréron, qui prônait ses vers, j'ignore s'il était bien vif, mais je sais que M. Dorât y dans une lettre qu'il écrivit à M. dé Foltaire au mois de juillet 1770, s'efforce de se disculper à ses yeux, comme d'un affront, d'être l'ami et le collaborateur de Fréron (86).
(86) Vof. fa réponse de M. de Voltaire à M. Dorât y t. LXI, jv. 3^6.
Ihid,, pa^ 28;i, ^^ 5 décenlhre. \2Ejpitre d'Horace 4 M. de Voltare est fo^t au-dessous de l'idée qiie les partisans de M. d!e /a Harpe en avaient donnée. Elje est également indigne et de celui qu'il fait parler et de celui auquel ^ il parle... II aurait fallu éviter ce ton dur, ce style injurieux et grossier, ces personnalités directes dont^on héros lui a donné le modèle, et qu'il a trop imité. On est surpris qire la police ait toléré dans cet écrit, qui se vend publiquement, une pareille licence , bien digne de son animadversion.
Entre tous les gens de lettres, M. de la Harpe paraît être le plus constamnient l'objet de la haine et de l'injustice de ces rédacteurs de bulletins. Quand on se permet de dénigrer dans M. de Voltaire les vers du maître, on ne peut que trouver plus mauvais encore les vers du disciple- Nonobstant l'avis de ces messieurs, VÉpitre d'Horace à M, de Voltaire y par M. de la Harpe, a trouvé dans Paris et chez l'étranger des lecteurs en grand nombre qui l'ont appréciée plus équitablement (87).
Ibid., /w^tf 288, du aS décembre. Il paraît un Elogf de Racine par M. de la Harpe, On y voit visiblement que son
(87) Si les gêna de bonne foi trouyent détestables Ves vers de M. de Voltaire, ou ceux de ISf. de la Harpe ^ et le disent ingénument, on né peut leur défendre de parler selon leur^out; on pourrait seulement les plaindre de ne Fa voir pas meilleur. Si d'autres gens le répètent, contre leur opinion, par esprit de parti, par intérêt, par envie ou d'autres motifs bas et odieux, il faut \t& plaindre bien davantage. Mais s'ils joignent Ji cela Faudace de se faire, d'office, les délateurs de leurs concitoyens , et de pra\Eoquer contre ,eu^ Fanimadversion du gouvernement, en transformant en crimes ce qui n'était aux yeux mêmes de Faulorité que des plaisanteries poétiques , p'est une infamie qu'on ne
but a été de mettre ce grand poète au-dessus de Corneille, pour mettre ensuite M. de Voltaire au-^lessus de Racine. .
Ce que je vois visiblement j c'est le parti pris par les rédacteurs de ne jamais parler de 1^1. de la Harpe que pour le déprimer ou le calomnier. Ce que le public a vu non moins visiblement dans cet Éloge de Racine j c'est l'éloquence dé fauteur, c'est le goût avec lequel il discute et compare le mérite respectif de ces trois grands maîtres de la scèqe française, et la justice qu'il rend à chacun d'eux,
îhid, , pa^e 290 , du 29 décembre. Les Trois siècles de notre littérature, etc. Le but de cet ouvrage paraît être de dénigrer tous ceux qui se sont rangés sous les drapeaux de M. die Voltaire, et qu'on connaît sous le titre de Parti encyclopédique,,. Quoique cette diatribe volumineuse soit attribuée à l'abbé Sabatier, on ne doute pas qu'il n'ait eu des coopérateurs en méchancheté : le sieur Palissât, très-profond dans cet art, passe pour n'avoir pas été d'un faible secours h l'auteur en nom.
J'ignore si M. PaUssoty ennemi des philosophes, a coopéré avec l'abbé Sabatier à ce dictionnaire
peot pardonner, surtout à des gens dont la volumineuse rapsodie élale presqu'à chaque page des exemples en tout genre de la licence la plus effrénée, et les personnalités les plus outrageantes. Leur distribution clandestine ne les rendait que plus perfides et plus dangereuses , jusqu'au moment où quelqu'un s'avisa, en 1777, '^* année depuisj'origiue de ces bulletins , de les recueillir et de les publier en corps d'ouvrage. On doit savoir gré à fVagnière d'avoir pris la peine d'examiner ce recueil qu'on a prolongé jusqu'en 2787, et d'en avoir relevé les erreuis en tout ce qui est relatif à Voltaire.
dirigé principalement contre eux. Ce qui parait plus évident, c'est que tel abbé a profité du travail d'un de ses confrères , nommé Martin, qui venait de mourir; qu'il y a joint sa propre besogne et a donné le tout pour sien : il y a eu même à ce sujet un procès intenté par les héritiers du défiint, et dont il a été parlé dans les additions au Commentaire historique,
Tome \1^ page 3o5^ 16 janvier i^yS* M. Qément, ce critique infatigable, qui, nouvel Erostmie, ne veut s'illustrer que par les dévastations et les ruines, paraît s'attacher décidément îk M. de Voltaire, comme à l'homme le plus digne de la guerre qu'il respire. 11 entreprend une critique générale de ses œuvres , etc.
M. Clément, de Dijon, étant fort jeune, adressa des hommages à M. de Voltaire, et lui écrivit diverses lettres que j'ai vues (*). Piqué peut-être de ce que M. de Voltaire ne s'empressa pas de lui répondre avec la même bienveillance qu'il avait témoignée à d'autres jeunes gens en qui il avait trouvé de l'esprit et des dispositions pour les belles lettres, M, Clément, d'admirateur se fit ennemi d'un grand homme ^ et se jeta dans le parti de ses
(*) Il y en a quelques-unes d^^Lmprimëes dans rédîlion de Kehl, tome LXX, comme pièces justificatives, à la suite de la Vie de Voltaire ^ par Condorcet.
Ï)E BAGHAUMONT. [l773.] 345
illustt*es adversaires, les Fréroriy les la BeaumeUey les Sabatiery les Nonotte et tutti quanti.
* Ibid,, page 3i2, du ii janvier. M. Piron a été enterré hier... Il formait quelques gens de lettres qui s'étaient rangés sous ses étendards , et dèâ lors s'affichaient pour ennemis de M. de Vôhaire, car il y avait une haine irréconciliable entre ces deux hommes célèbres.
J'ignore si M. Piron haïssait si violemment M. de Voltaire; quant à celui-ci, je peux protester que pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie , je ne lui ai jamaiS vu témoigner d'iniiçitié contré M. Piron j ni marquer même aucune animosi té, quand il recevait quelquefois de Paris des épigratnmes ou ce poète caustique le maltraitait; il n'y montrait que de l'indifférence. Il faisait à la vérité fort peu de cas de presque toutes les productions de Piron. Quand le rédacteur des Mémoires avance que cet auteur contenait au moins le faux goût et s'opposait à ses progrès en dressant des élèves contre M. de Voltaire^ c'est dire nettement que le bon goût était chez le premier et le mauvais chez ce dernier. Assertion qu'on pourra lui contester, et qui semble donner la juste mesure de son propre goût.
Ibid., page 3i6, du 26 janvier. On écrit de Feyney que M. de Voltaire , quelque dégagé qu'il soit de la matière , a cependant encore des velléités chamelles , qu'il a recours quelquefois au secret du bon roi David pour prolonger sa vieillesse, et qu'il admet a sa couche de jeunes filles. On
ajoute que depuis peu , s'ëtant trouvé l'imagination exaltëe, il avait tenté d'en venir à l'acte,, mais que cet effort prodigieux lui avait causé un évanouissement considérable , ce qui avait alarmé toute sa maison. On assure qu'heureusement cet accident n'a pas eu de suites.
Cette anecdote sur M. de Voltaire est de la plus grande fausseté , car, dans le moment de son étourdissement, j'étais dans sa chambre avec mademoiselle Je 5***, et il me dictait de son lit. C'est à tort que l'on a cherché à déshonorer cette demoiselle aimable et respectable par ^elle-même et par sa famille. Ce fut madame Denis qui se plut à faire courir ce bruit, excitée par son esprit de jalousie extrême contre toutes les personnes auxquelles son oncle témoignait de l'estime et de l'amitié. M. <fe Voltaire se «plaisait à raisonner avec mademoiselle de 5***, qui était très-instruite et avait beaucoup d'esprit.
Ihid., page 3i8, du 28 janvier. On vient ^'imprimer les Lois de Minos, ou Astérie, tragédie de M. de Voltaire, que les comédiens français annonçaient et ><lèvaient donner incessamment, sans le succès éclatant de la nouvelle actrice, mademoiselle Raucourt,
Ibid., pageZ7&^ du i*"^ février. Plusieurs littérateurs, offensés du ton tranchant et despotique de l'auteur des Trxds Siècles, ont répandu leur bile dans plysieurs ouvrages. M. d'Aquiri, un des plus maltraités, a fait cette épigramme:
Certain jour, chez Pigal, en coûlemplant Voltaire, Je disais : Qft'a donc mis le fameux statuaire
DE baghaumont. [i773.] 347
Sous les pieds de notre Apollon ?
El pourquoi lui fait'On écraser du talon Ce masque hideux, dont la bouche effroyable
Semble ouverte pour aboyer ?
£str-ce ^Env^B? Est-ce le Diable ?
Quelqu^ùn cria dans l'atelier :
Oh ! ce n^est rien j c'est Pabbé Sabatier.
Il y a joint cette autre ëpjgramnie :
Mons Sabatier, ta sotte paperasse , Pour quelques mois te donnera du pain : ' L'ami, je vois, à ta burlesque audace. Que tu crains moins le bâton que la faim.
Ce dictionnaire des Trois siècles a donné lieu à beaucoup d'autres critiques ou satires, et même à des réclamations plus sérieuses de la part de plusieurs gens de lettres de Paris, de la première classe, qui y sont insultés par cet abbé Sabatier, sans ménagement. Cet ennemi de M. de f^oltaire avait aussi commencé par être son admirateur et l'avait encensé dans les opuscules et les lettres qu'il lui adressait, sauf à lui casser bientôt après l'encensoir sur la tête, s'il n'en était pas accueilli comme il le voulait; et c'est ce qu'il a bravement fait dans ses compilations satiriques.
Ihid.f page 332 , du 7 février. L'Université de Paris a proposé, pour prix du discours latin de cette année, le sujet que voici : Non magis Deo quant regibus infensa est ista quœ iXKOtur hodie phUosophia. Cette assertion efiirayante pour les philosophes modernes , a excité l'éloquence de leur coryphée : M, de Voltaire a pris le contrepied dans un discours, sous le nom de M® Belleguier, avocat. On y trouve la plus
profonde érudition, et un art étonnant pour rapprocher tout ce que l'antiquité' la plus reculée peut lui offrir de favorable à la justification qu'il entreprend.
Le discours de Belleguier est de M. de Voltaire^ et il eut beaucoup de succès. Les philosophes et les principaux gens de lettres lui surent gré d'avoir si bien plaidé leur cause (88).
Ihid, , page 336 , du lo février. Lettre de M^ de Vdtaiit à M. le ma.réchal de Richelieu , dans laquelle il est parlé de l'évanouissement dont on a fait mention.
Cette lettre est vraie (89).
ToTne XXIV, page ayS, du 21 février. M- de VoUaût ayant su combien sa pièce des Lois de Minos perdait à la lecture, jette les hauts cris contre le libraire qui l'a imprimée; il prétend ^ue c'est le larcin de quelque canaille de la littérature , et a écrit au lieutenant de police pour se plaindre de cet attentat. On commence à croire que cette tragédie ne sera pas jouée. M. de Voltaire, pour donner plus de véhicule à son ouvrage, avait imaginé d'engager mademoiselle Raucourt à y prendre un rôle ; mais celle-ci s'en est défendue ; ce qui a allumé la bile du philosophe de Femey, qui a écrit à cette occasion une lettre a M. le maréchal de Richelieu, où il injurie cette jeune actrice et la représenta comme une hypocrite dont la vertu a reçu plus d'un échec. Ces calomnies du vieux philosophe ont sensiblement affligé la débutante.
(88) Des grammairiens ont soutenu que le recteur de raniversité avait fait un solécisme et ub barbarisme en prenant magis pour minus j qu'il avait dit tout le contraire de ce qu'il voulait dire , et avait rendu lui-même , par son texte, le plus bel hommage à la philosophie.
(89) C'est celle du ai décembre 1772, tome XV, page 343.
DE BACHAUMONT. [l773.] 349
Ce fut véritablement par un larcin ou l'infidélité très -condamnable de quelque personne attachée à la comédie , que les Lois de Minos furent imprimées; et M. de Foliaire en fut d'autant plus piqué, que cette pièce devait être représentée dans ce même temps j et perdait par là le mérite de la nouveauté et leffet de la surprise aux yeux des spectateurs.
Tout ce que rou ajoute ici concernant mademoiselle Raucourt est faux (90).
TùmeW^ page 3/fi^ du i3 mars- M, de Vdkûre a fait une r(5plique au sieur Falconnetf qui a répondu aux Pmltablii^s avec tant de succès. Aussi le philosophe de Ferney baisse-t'i! beaucoup le ton ; il est f rès-modeste dans cet écrit,
4 La Réponse aux probabilités en fait de jastice^ par un avocat qui ne s*était point nommé, n'était qu'un libelle ridicule contre M, de Foliaire , La Réponse à un Jpocat est au contraire du ton le plus ferme et le plus noble,
îlnd,, page 369 , du 5 mai, 11 nous est arrivé de Genève un gros volume qui aUeste là pleine existence de M, de
(90) Il pantU que c'eat qutiUpe iilàLsanterJe du niîirécbal de Michelieu ^ qui aTait dun ne oc cas ion au TnccontËJitemeat dii mademoiselle Maucourl, Vojez les lelLrea de F'oiiéîire à Micheîitu, des i g février et ^6auguJiLe 17^3 (tome LXU). Ou ]i\i njalheuremcuieDl point une auire UUta imlérleure donL 11 est bit meuiîoa dans cAh du tg févf br 177^. On y sittraîl trouve Fei pli cation de rfiuecdote.
35o EXAMEN DES MÉMOIRES
Voltaire, il est intitulé : Les Lois de Minos, tragédie, açec les note» de M. de Mon^ et plusiei4fs autres pièces détachées.
Ce recueil fut imprimé avec raiitorisation de M. de Foliaire. , • •
Tome XXIV , page 3o5 , du g mai. Un certain abbé de Launay, tête chaude et facile à s'exalter, a imaginé de donner du nouveau à l'occasion de la convalescence du patriarche de la littérature ; en coméquence il a broché une pièce intitula : Xa Nouçelle de Femey. C'est un divertissement en l'honneur de M. de Voltmre. \\ est en trois parties , l'une en récit , la seconde en chant et la troisième en danses. Il a lu son canevas aux comédiens français , etc.
Jamais M. de Foliaire n'a entendu parler de cette farce.
Tome VI, page 37 3, du ii mai. Un plsdsant a fait une chanson sur le squelette de M. de Voltaire, qu'on va voir chez le sculpteur, et qui fait peur à tout le monde. Elle est sur l!air de Y Alléluia.
Voici l'auteur de ÏUngénu.
Monsieur Pigal nous FofFre nu :
Monsieur Fréron le dtapera.
Alléluia.
Jbid., page SjS, du 18 mai.
Extrait d'une lettre de Nancy « Un petit neveu du marquis fie in Tare est l'auteur d'un quatrain impromptu en rhonneur de M de Voltaire; le voici :
Rien ne change sur la terre Que de forme et de nom :
Les païeQS nopainaient u4poUon Le dieu que nous nommons VoUaira.
DE BA^CHAUMONT. [l773.] 35 1
On voit par ces deux articles si rapprochés, que M. lie Fohaire était un objet perpétuel d'entretien, surtout parmi les gens de lettres. Chaque jour voyait éclore des éloges et des satires au sujet dB ce grand homme; c était la suite de sa renommée extraordinaire. La plupart de ces pièces ne parvenaient pas à sa connaissance, il n aurait pas eu assez de temps pour les lire toutes, et me disait qiLon en aurait composé une bibliothèque entière.
Tnim Yll, pa^ S, «lu i3 juin 1773. M. de Valiaim n'a pas laissé échapper roccasiôo de la prt-rendue nomèff* pour s*égayer et ^^crire* 11 a fait une Letfne à ce sujet où il développe son éniditian ordinaire, et jette du ridicule sur ks principaux astronomes qui ont parlé des comètes. Il est tour à tour savant et bouffon. • •
Cette lettre est de M, de Foliaire. Le rédacteur se serait exprimé plus convenablement en disant qu'elle est en naéme temps savante et gaie. M. de f^oUuire connaissait mieux que lui la différence de la plaisanterie ingénieuse et de la bouffonnerie.
Tùme XXIV, piige 3-i8, du iS août. La ItUtro de M. de Voltaire à madame du Barri fait une sensation prodigieuse ^ parmi les courtisanes de cette capitaie. |i n'en est aucune d'une certaine espèce qui n'en ait une copie sur sa toilette. Les patriotes sont indignés de Tassimilation qu'il fait de cette divinité avec la nymphe Égérie^ comme si, à Texemple de celle-ci, qui inspira Numttf législateur des Romains, il exaltait la part que la lavorite a eue dans la révolu riorv de la magistrature.
Cette lettre est de M. de VoUaire. Le rédacteur donne ici une bien grande importance à un simple compliment mêlé de prose et de vers, et parait fort étranger au commerce des muses et aux privilèges de la poésie.
lUd,y page 335 , du 26 août. M. de Voltaire n'est pas resté muet parmi tant de Mémoires répandus dans PaiFaire da comte de Morangiés. Il a repris la plume et a écrit un Préds
du procès de M, le comte de Morangiés contre la famille Véron
Non content de cet écrit anonyme, il en répand un autre qu'il avoue plus authen^iquement. Il est intitulé : Lettre de M. de Voltaire à MM. de la hoble^e du Géoaudan, qui wd écrit en faQeur de M^ le comte de Morangiés. Ce qui rend ce nouvel qm^age de M. de Voltaire extrêmement insidieux , c'est l'adresse infernale qu'il a eue d'y insérer le propos soi-disatit du roi, etc.
Ces écrits sont aussi de M. de f^oltaire; la Lettre à MM. de la noblesse du Gévaudan fut suivie de trois autres que lui adressa également M. de Foltaire. Il est singulier qu'un rédacteur de bulletins, en parlant des Mémoires publiés de part et d'autre dans un procès célèbre, s'avise de juger d'avance ce procès, en représentant sans cesse comme démonstratifs les mémoires pour les Véron y et ceux de leur partie adverse seulement comme insidieux; en ne trouvant surtout dans les écrits de M. de Foltairè qu'un charme de style trè»- dangereux et une adresse infernale. L'événement a pourtant prouvé que M. le rédacteur jugeait fort mal.
Ibid., page 397, du 10 septembre. M. de Voltaire vient
DE BACHAUMOPÎT. [l773.] 353
d'adresser une EpUre à ^f. Mwmontel, auteur de jolis contés, historiographe de France. Telle est sa dëdicace. C'est un persifQage assez léger de la cour et de Paris , où il n'y a rien de neuf qut; des tournures ingénieuses et piquantes pour fairti passer les sarcasmes que le philosophe de Ferney ne peut sVmp^cher de lancer*
Lepître est de M* de Fol taire ^ mais je n'ai pas eu connaissance de la prétendue dédicace, qui n'est qu'une épigiamme de quelque plaisant de Paris.
Tome VII j page 63 ^ du 17 septembre et du 20. 11 paraît un nouveau pamphlet de M, de Vdiaifr, en faveur de M. de Laliy, intitule: Fmgmenssurflnde, etc. Il est incroyable comment ce célèbre auteur peut se permettre de juger ainsi le parlement, el d'insulter à des magistraïs disperses, qu'il accuse d'une partialité atroce, partialité qu'il décèle luimême avec une impudence lâche ï
Quoi, monsieur! vous appelez impudence lâche la noble hardiesse de M- de Foliaire., d'oser se faire dans toutes les occasions le champion des infortunés! et vous ne rougissez pas de vous ériger encore ici en Juge, et d'appeler (dans votre supplément, tome 24, page 4oo, du i3 septembre) M. de Lallf un ilhislre scélérat! Je prie le lecteur J^ de voir mes Addidons aii Cofmnentaire historique.
lèid,^ page 79» du i5 octobre. M. de Vtdtaire vient de répandre une Jeuîlle sariglnnre contre Tabbé Sabotier d(* Castres, intitulée ; Extrutt d'un nou^au Bktitmnairv de c&tommes. Il le peint comme un hypocrite des plus méprisabîes el rapporfc différens écrira dn cet abbé dans lesquels il at-
354 EXAMEI^ DES MÉMOIRES
taquait la religion qu'il dtfend aujourd'hui. L'abbé Sabatîer profitera sans doute de la nouvelle édition de son dictionnaire pour se disculper, et confondre le philosophe de Ferney, qui ne se pique pas toujours d'une grande exactitude dans les faits.
Jj Extrait d*Un nouveau Dictionnaire de calomnies est de M. de Voltaire^ et je certifie qu'il n'y avance rien qui ne soit très-exact, qu'il en avait les preuves les plus complètes, écrites de la main même de l'abbé Sabatier, J'ai vu son Analyse de Spinosa^ où il finit par dire : Point de religion, et j'en serai plus honnête homme; la loi n'arrête que la main et ne fait que des esclaves. Ce n'est pas sans preuve non plus qu'il est peint dans cet opuscule comme un nouveau Tartufe qui, ayant été nourri et entretenu chez M. Helvetius ^ a fini par diffamer son bienfaiteur après sa mort,
îhid., page io4, du 27 novembre. M. de Voltaire, qui n'est jamais long- temps sans alimenter la curiosité du public, vient d'envoyer dans ce pays-ci une espèce de satire intitulée La Tactique. L'hiunanité du vieux philosophe se réfcrie contre l'art meurtrier de la guerre, tandis qu'un interlocuteur veut lui prouver la nécessité d'apprendre ara hommes à s'égorger méthodiquement. Il y a un tour original dans cette pièce. C'est un mélange de persifHage et de sentiment, de bouffonnerie et de sublime, qu'il amalgame si bien, qu'il fait passer des choses qui révolteraient dans la bouche de tout autre. Du reste on y trouve des descriptions très-pittoresques et dignes d'un vrai poète. La tirade da ^Te Deum, qu'on va chanter après une bataille sanglante^
OK BACHAUMoirr. [1773.] 355
ou une ville prise d'assaut, est le morceau le plus neuf et le plus piquant.
M. de Foltaire fit cette petite pièce à l'occasion de l'envoi que lui avait fait M. de Guibert d'un ouvrage sur la tactique , dont il était l'auteur. Celui des rédacteurs qui parle ici des vers de M. de Voltaire ne cherche pas au moins à les dénigrer, comme le font assez souvent quelques-uns de ses collègues, et parait ne point partager leur goût ni leurs préventions.
Tome XXIV, page 3i5, du 29 novembre. On parle du Taureau Uanc, conte en prose, qu'on dit être de M. de Vol-taire, mais dont on ne cite encore que le titre.
Ce conte ou roman est effectivement de M. dé
Voltaire,
Tome XXVII, page iSg, du 6 décembre, A fVaràurtom; telle est l'adresse d'un petit pamphlet, en quatre pages, de M. de Vokaire h cet écrivain, qui, pour l'avoir contredit à l'égard des Jui&, essuie de la part du philosophe une bordée d'injures. Ce fVaHmrttm est un auteur vivant, anglais, qui a commenté Shakespearei écrit ce que M. de Vobaireapfelh ime rapsodie en quatre gros volumes : espèce de commentaire sur Moue.
M. IVarbwton^ évêque anglais, a le premier injurié M. de Vokaire dans ses écrits lourds et pédantesques. Ilétait bien permis à celui-ci de lui témoigner en passant une légère reconnaissance.
Tome VII, page i34) du ii janvier 1774- Madame k marquise du Beffand est une vieille muse de la cour de madame la duchesse du Maine. Elle était renommée autrefois pour ses grâces , son esprit et sa méchanceté. £Ue a toujours conservé quelque liaison avec M. deVdtaire^ et il vient de lui adresser une épître où Ton retrouve encore la fraîcheur de son jeune âge.
Ce sont les vers qui commencent ainsi :
Eh quoi! vous êtes étonnée , etc. (91)
tbid,f page 126, du 16 janvier. On a donné hier la première représentation de la Sophmisbe de Mairet, réparée à neuf par M, de Voltaire. Le concours a été immense. Il faut convenir que cette pièce , supérieure à toutes les pièces modernes les mieux accueillies, par la marche, la netteUf, l'enchaînement de l'intrigue , par la vérité des caractères et le naturel des situations, est cependant froide, parce que Massinisse et Sophonisbe depuis la fin du troisième acte restent toujours dans la même situation ; mais le dénouement, de la plus grande beauté, répare la langueur qu'on éprouve jusque là. On ne peut exprimer surtout l'art avec lequel le sieur le Kain y joue le rôle de Massinisse. Le public n a pas, en général, très-bien accueilli cette pièce, dont la deuxième représentatioii est annoncée pour mercredi.
C'est le mêrile sujet que Mairet a traiterais la
(91) Tome XIII, page 3ao. Mais' ce nVst point à niadame du DeJ'und qu'ils ont été adrfissés par l'auteur.
^ DE BACHAI] M ONT. [l774^J 35 7
pièce est d'ailleurs très- différente de Ja sienne à tous égards*
£èid,f page 117, dudit jour i6 janvier. Fmgmens sut flnde, etc. C'est U deuxième partie de Touvrage dont on a déjà parié. Elle contient le précis de riiistoire des Indiens et de leur religion , etc.
Tame XXVI I , page 193 , du i4 février. On prétend que M, de Fohmre fait intriguer beaucoup par des magistrats adroits auprès de la famille de ia B^aumeUe, pour faire soustraire le commentaire qu'il préparait sur Jes œuvres du grand poète et principalement sur la Henriaàe^
Ceux qui prétendent cela connaissent fort peu M. de Foliaire^ qui méprisait la BeaumeUe^ et ne s'inquiétait pas plus de ses œuvres posthumes que de celles qu'il avait publiées de son vivant,
Tonw YII, page iBa , du 20 février. Le Taun^au ùianct conte allégorique de M, de Voltaire ^ n'est point encore im^ primé. C^est une espèce de féerie qui ressemble beaucoup à Fhistoire de Ndbmhodom^sQr changé en b^te,
Ibid., page t54i dti ^4 février. M* de GuiheH étant allé à Ferney aux vacances dernières, et ayant dîné avec madame Bems sans que M, de Voltaire eût paru, il écrivît avant de partir un billet au maître de la maison, conçu ainsi : Je iHms ûiw/s toujours soupçonné d^être un dieu, mais j'en suis aujourd'hui conoaîncUf pidsqu^an \mus boit et mms mange sans pùus mdr. Cette saillie impie et galante plut tellement au patriarche, qu'il se montra et vint embrasser ranteur du bil* let Uo adulateur du grand homme Fa mis en vers.
O cÉlesie f^ûnie, aitnâbk ocU>géiiair«, Philofiophc sublime, ô graud Lomma î t Voliatref
Je TOUS «vais toojôim soupçomié cTétre tm éàea i
Vous ne m^étes plus un problème,
Paiscpi^ainsi que l^tre suprême.
Sans vous yoir on vous mamge et vous boit en ce lieu.
L'anecdote du billet siM. de Voltaire est vraie, mais ce n'est pas M. de GiUbert à qui cela est arrivé.
Tome XXYII, page 217, du 22 mars. M. QémaU, dans une note de ses Lettres sur M. de VoUaire, annonçait que ce grand poète était petit-neveu du fameux Mignot, pâtissiertraiteur, contemporain de Boikau. L'abbé Mignot,. vrai neveu de M. de Vdtaire, s'est trouvé compromis par 4:etle note. Gonune il est conseiller de grand'chambre, il s'en est jplaint au premier président. Ce magistrat a envoyé chercher M. Clément, et hii>a apprisse M. de Vobtdre et M. Pabfcé Mignot ne descendaient nullement du traiteur, mais d'une famille ancienne de Paris, qui a passé du commerce en gros dans la magisti;ature , au coitimencement du siècle. En conséquence M. Qément a écrit à M. l'abbé Mignot une lettre qui se trouve dans le Mercure de mars , où il lui &it des excuses, et réforme une erreur aussi importante, surtout entre gens de lettres.
M. Clément s'imaginait apparemment qu'em dénigrant k naissance de M. de Voltaire y il en ferait paraître les ouvrages plus mauvais aux 3^ux de ses lecteurs ; c'était là lé but de ses Lettres. Quand même ce qu'il a dit eût été vrai, ce n'aurait été encore qu'une bien misérable ressource -et très* -déplacée; M* tle F^baire ne s'est janmis targifié 4t rien à cet égard, et
L'on ne reclierche la naissance Que des parvenus insotem.
DE BAGHAUMONT. [l774-] 35<) '
Pendant le dernier séjour de M. de VoUaire à Paris, un officier lui écrivit qu'il«iavait découvert que la faraîlle des Arouei était origmaire du Poitou, et que X\m d'eux s'y était distingué dans les lettres, il y a plusieurs siècle*^, M. de FoUaire lui a répondu avec politesse que la chose n'était pas im- « possible, mais qu'il n'en avait pas connaissance , et ne pouvait lui donner là- dessus aucun renseignenieut.
TQîm Yll» pags iGfi, du 33 mars. ïl court une Epîlre à Ninon de t Endos, qui t;st certaia^meut de M. de Foiîalm, Quoiqu'on y reconnût aisément sa touche , on ne pouvait la croire de lui, à raison de son portrait qui s'y trouve agre'ablement fait ; cepeadant il n'est plus permis d'en douter depuis qu'il en a fait Taveu à madame d'At^enùd^ dans une lettre. Differens traits historiques enrichissent cette production, pleine de poésie, de grâce et de philosophie satirique, en sorte qu"'elle est extrêmement courue, comme tout ce qui sort de la plume de cet auteur célèbre. La pièce cependant paraît sous le nom de M, le comte Schomvahf^ chambt'tlan de rimpératrice de Russie, etc*
Cette épître est réellement de IVL de Schomvalof, qui renvoya à M. de Foliaire : celui-ci la fit im* primer, et y changea seulement im nom propre. 3e croîs d'ailleura que madame d'Argental^ dont on parle ici, était .mQrte depuis long- temps.
lAiJ., page 167, du 34 mars, LeUm d*un ecdésiasUqm de prùi^ince sur k prétendu rétaèUssement des Jéstdles dans Parts, Dans ce pamphlet, attribue? h M. de Vétam^ et marqué au
36o EXAMEN DES MJÊMOIRES
coin de sa touche satirique, Fauteur semble avoireu moins en vue de raisonner que de plaisanter. Après avoir parlé assez sérieusement du premier objet , il tombe sur tous les moines en général, et donne l'essor à sa bile,.. Ce petit écrit se fait lire avec beaucoup d'intérêt et de plaisir.
Ibid,, page lyS, du a avril. Il paraît deux caricatures sur M. de VcÊtaire, à l'occasion du projet de lui ériger une statue. Le sujet de la première estampe , intitulée : La Vengeance dmne, est la Religion qui appelle la foudre sur la statue, qui en est triste. La Sottise, à la tête des philosophes, est consternée de cet événement, dont se réjouissent d'un autre côté les prêtres, les jésuites, etc. L'autre gravure, plus simple , plus sagement composée , est le pendant de l'autre. Elle est intitulée : La Vengeance humaine. L'Imagination y remplace la Religion, et présente à M. e2? Vdtain le flambeau du Grénie. L'£nvie , la Sottise , plongées dans la fange, s'y montrent sous des figures emblématiques, et insultant, chacune à leur manière, h la gloire dont il jouit Dans l'une et l'autre estampe la iBgure de M. de VoUainesl peu ressemblante.
Tome XXVII , page 282, du 4- avril. On a exécuté trois fois dans cette quinzaine , au concert spirituel, et avec un grand succès, un oratorio de Samson, tiré, quant aux paroles, de l'opéra de IVT. de Voltaire intitulé de ce nom. Ainsi voilà encore une scène où n'avait jamais paru ce poète universel, et qui lui a procuré un nouveau triomphe , de concert avec M. Mereaux, organiste de Saint-Sauveur, dont la musique est grande , majestueuse, pittoresque.
lUd, , page 045, du 20 avril. M. de Voltaire, écrivant à un ami qui lui avait fait l'éloge de l'épître de M. de Schouantlof 9 et lui en parlait comme d'un ouvrage auquel il le soupçonnait d'avoir eu part , s'échauffe à cette occasion et prétend qu'il n'est pas assez impertinent pour se. louer ainsi
DE ^ACflàUMONT. [l774-] 36 1
lui-même ; (Ju'elle est tout entière du chambellan de Piiupératçce : qu'il est un prodige pour l'esprit, les grâces, la philosophie. Il ajoute que Timpéralfice de Russie écrit en prose aussi bien que ce seigneur en vers ; que le roi de Prusse clause l'admiration de tous les Français qui le lisent. Il finit par demander à qui Pon doit attribuer ces progrès étonnâns de notre langue chez les étrangers : Est-ce aux énigmes du Mercure F ajoute-t-il... Au reste, tous ces dits et contredits du philosophe de Ferney, sont si communs qu'on peut facilement ajouter foi aux uns et aux autres. Il est constant que le Russe lui avait adressé une épître ,, mais que M. de Voltaire lui a tellement corrigé son thème, qu'il n'est pas resté un vers du premier.
Voyez ce que j'ai dit ià-dessus dans une des remarques précédentes. ;
Ilfid,, page 253, du 2 mai. On annonce un Dialogue de Pégase aoec un QieUlard , en vers, nouvelle facétie de M. de Voltaire, qui est encore très-secrète. On dit M. l'abbé Terrai furieux des trois vers suivans, qu'il regarde comme une ironie sanglante , un. reproche de son peu de goût pour les arts.
Mon3ieur Tabbé Terrai, pour le bien du royaume, Préfère un laboureur, un prudent économe, A tous nos vains écrits , qu'il ne lira jamais.
Tome VII , page igS, du 1 1 mai. Le Taureau bltmc, et le Dialogue de Pégase et du Vieillard, sont imprimés. Le premier est un conte en prose qui ressemble assez à ceux des Mille et une Nuits; l'autre, une satire en vers. Le nom de l'auteur leur donne de la vogue.
Tom^ XXVII, page 282 , du 12 juin. M. de Voltaire a vu le monarque défunt sous un coup d'œil plus favorable que
36a EXABIEN JOJSS MÉMOIRES
^nt de satiriques. II fait vendre son Èoge. 11 avait autrefois composé un Panégynque de Loids XV, Il l'étend et le complète aujourd'hui. M. le chancelier n'est pas oublié dans cette brochure , et le philosophe de Ferney ne peut se lasser d'admirer ce génie destructeur et réparateur.
Tome VII , page ao3, du i3 juin. Éloge de Louis XV, pmiwnœ dans une académie. De la Mort de Louis XV et de la Fatalité. Ce sont les titres dé deux brochures de M. de Voltaire. Dans la deuxième , il rapporte des anecdotes sur la mort du roi , dont on n'avait point Connaissance à Paris. Il y a apparence que , n'osant conter le fait comme il s'est passé, il «n a substitué d'autres au véritable.
Ce fut M. de la Borde , premier valet-de-chambre du roi , qui mand^ à M. de Foliaire rànecdote du dentiste Bourdet^ et la rencontre de l'enterrement de la jeune fille morte de la petite vérole.
Tome XXVII, page 287, du a4. juin. M. de Voltaire , qui se joue de la vérité depuis si long^temps, nie aujourd'hui VÉkgt de Louis XV, comme lui étant faussement attribué : il dit qu'il a été prononcé dans l'académie de Valence, par M. Chambon; qu'il en a ^trouvé par hasard deux exemplaires à Genève , où Louis XV est fort regretté , et Louis XVI adoré; et qu'il les envoie à son ami. Ce ne sera pas une petite peine pour les Saumaises futurs de débrouiller le chaos de mensonges et de contradicdons que ce singulier .philosojJie a répandus dans l'histoire de notre littérature moderne.
'On a pu voir dans «une autre remarque que M. de Voltaire avait des raisons pour egmprunter des noms étrangers et pour désavouer certains ouvrages dans l'occasion. S«s amis savaient à quoi
DE BACHÀUMOirr. [i774«] 363
s^en tenir, et ne Taccusaient pas pour cela de men* songe.
Ibid., page 3oo, du i^ juillet. M. de Voltaire, dans une lettre à l'un de ses amis, ne semble pas approuver le titre même du nouveau drame intitule : Le Vindicatif, Il dit à cette occasion que ce n'était point assez d'avoir fait dégénérer la comédie de son véritable but, en introduisant le comique larmoyant; que nous allons avoir le comique horrible. Quelle exclamation ne ferait-il pas en voyant le monstre dramatique en que^ion ?
Ibid,, page 3i i, du 3o juillet. ÉpUre à Henri IV sur Vaoénemera de Louis XVI, par M, de Voltaire. On aurait peine à croire que cette bagatelle fût du vieillard poète dont elle porte le nom, si son avis au lecteur et plusieurs passages d^ sa petite poésie, comme il l'appelle, n'attestaient leur auteur. Elle n'est distm^iuée des autres que par une adulation encore plus basse : et en effet, il a grand besoin de flatter le jeune monarque fortement prévenu contre lui. Un trait connu prouve combien il le déteste : Un jour on demandait à ce prince, devenu dauphin, quel spectacle il désirait. Tout ce que ixais coudrez, répondit-^il , pounm que ce ne soit pas de Voltaire,
L'épître dont on \parle n'est point de M. de f^ol- ■taire ; yigùove où le rédacteur a trouvé Tai^ecdote •concernant le Dauphin. Il est permis d'en douter; mais, fût-elle vraie, que prouverait-elle, sinon que, dans l'enfance de ce prince , on cherchait moins à dévelqpper eh lui le germe des qualités essentielles à un roi, parmi lesquelles la philosophie et le ^oût des beaux arts peuvent trouver placq, cpxk
l*eiitreteiiir dans la bigoterie, l'empêcher de juger d'après lui-même, et le laisser dans la dépendance de ceux qui l'entouraient?
lèld., page 327, du i\ août, el page 829, du 17 août. M. de Voltaire vient de lâcher un nouveau pamphlet contre l'abbé ScfbaUer, sous le titre de Lettre d'un théologien à Pauteur des Trois siècles.,. Sous cette .tournure il dévoile irgniquement les manœuvres du parti anti- encyclopédique, dont il regarde cet abbé comme un suppôt, et relève en même temps les erreurs et les faux jugemens du critique. Il profite aussi du personnage emprunté pour se donner sans façon les louanges les plus outrées ; elles semblent devoir être d'autant moins suspectes, qu'il les met dans la bouche d'un ennemi , c'est-à-dire d'un défenseur zélé de la rehgion... On reconnaît dans l'ouvrage la méchanceté du philosophe de Fer* ney. Quoiqu'il y ait moins d'agrément et de légèreté, il est impossible, au premier coup d'oeil de l'ensemble de sa composition, de douter qu'elle soit dé lui.
Quelques connaisseurs cependant attribuent cette diatribe, au marquis i/e Condorcet, qui commence à s'exercer dans l'art du libelle , et est pourvu de la méchanceté suffisante pour y réussir, qui d'ailleurs ne manque pas des autres talens de l'écrivain.
Cette brochure est de M. de Condorcet, et les réflexfons du rédacteur sur M. de Voltaire tombent à faux. On reconnaît au ton de l'article un ennemi des encyclopédistes.
Tome vu, page 24.2, du 16 septembre. On parle d'un pamphlet où l'oraison funèbre de Louis XV, par M. l'évêque de Senez, est fort maltraitée. Il a pour titre : AuR, P. en Dieu Messine Jean de Beauoais, créé par le feu ndLoms XV
Dt: ô\CFiAuMoiVT. [i774j 365
éç^ue de Senez. On regarde cette satire comme une gaîté de M. de Volkùir, etc.
Cette apostrophe à Tabbé de Beauç^ais est en effet de M. de Foltaire, qui fut indigné de voir que, dans une oraison funèbre de Louis XF^ cet abbé se fût permis en quelque sorte d'insulter à la mémoire de ce prince, et de dénigrer et calomnier ses actions et uûe partie de ses sujets (92).
Tome XXVII, page 34.4-1 du 17 septembre. De VEncyclopédie. Tel est le titre d'une légère brochure en six pages attribuée à M. de Voltaire, L'honneur que la secte lui a fait de le choisir pour son coryphée , l'oblige d'en prendre la défense. Aussi cp pamphlet roule-t-il sur l'énorme dictionnaire en question, dont il fait l'éloge et fustige les détracteurs.
Ibid., page 346, du 21 septembre. Dans la diatribe «du vieillard de Femey contre Pévêque de Senez, il lui repro-
(9!i) La petite pièce satirique de M. de f^oltaire, dont il est ici question , est dans le tome XLY I de ses œuyres , page 364. ^^ ^^^ put voir sans émotion un petit abbé tiré de Tobscurité ( il était fils d^un chapelier )y et promu à Fépiscopat par Louis XF, manquer ainsi, dans un discours public, au respect et à la reconnaissance qu'il devait à la mémoire de son roi el de son bienfaiteur. Qu'on nous permette une remarque à cette occasion. Parmi les auteurs français il n'y en a peutêtre aucun qui , dans toutes les circonstance? , ait loué avec plus d'éclat et plus de succès les éyénemens mémorables du régne de Louis XV^ que VoUaire, Il était sans doute lui-même un des titres de gloire de ce régne» Les souverains étrangers enviaient un pareil écrivain à la France. Ils le comblaient à l'envi des témoignages de leur estime et de bienfaits. Cependant Louis JT^seul parut toujours méconnaître le mérite de cet homme extraordinaire, et ne montra pour lui que du dédain et presque de la haine. Lors même que Kokaire fut ap-
366 £XAM£K DES MEMOIRES
che de parler trop durement des défauts du roi; de sfèttt expliqué trop ouvertement en faveur des jésuites; il va jus^ qu'à lui faire un crime de désapprouver les coups d'autorité frappés sur le parlement. Il trouve aussi très-mauvai^ qu'on injurie notre siècle... Rien déplus puéril que ce pamphlet , où l'on découvre cependant l'adresse ordinaire do philosophe à saisir l'a-propos et à se prévaloir de tout ce qui peut le soutenir auprès des grands.
Voyez la remarque à l'article du 16 septembre.
Ihid,, page 24.8, du 27 septembre. Le petit pamphlet de M. de Voltaire, inlitùlé De V Encyclopédie, est la plus aimable gaîté qui lui ait échappé depuis long-temps. Point d'âcreté, point d'humeur, un persifflage léger et du meilleur ton , le vrai style d'un homme de cour. Aussi est-ce là qu'il place ses interlocuteurs. La scène est à Trianon, où Louis XV, avec ses courtisans , ne peuvent terminer une discussion qui s'est élevée entre eux qu'au moyen de l'Encyclopédie; de là un éloge de ce grand dictionnaire. C'est sur ce faible canevas que le philosophe appuie sa morale exquise.
Tom^ XXIX, page 325 et 326, des i5 et 16 décembre. La
pelé à la cour pour travailler aux fêtes du mariage du Dauphin , il n'attribua cette espèce de faveur, et les récompenses qui la suivie rent, qu'à la bienveillance de madame de Pompadour, et à Tamitié de MM. dArgenson et RicheUeu. Il ne parait pas que durant tout ce temps de quinze à seize mois, le roi ait daigné quelquefois converser avec lui^ on pourrait même douter qu'il lui eut adressé une seule Uàm la parole. Environ trente ans après, Lx>uis XV mitiitx., Voltaire, confiné, depuis^un temps presque aussi long, dans une espèce d'exil volons taire ou non , à cent trente lieues de Paris, sur les confins de la Suisse, apprend la mort du roi. Aussitôt , sans se démentir, il est encore, emtre les gens de lettres, le premier qui s'empresse â rendre à la mémoire de son souverain un hommage*solennel, dans un Éloge funèbre bien différent de V Oraison de l'abbé de Beauuais. Qne d'étranges contrastes dans tout cela !
Dï BACHADMONT. [l774] ^67
nouvelle brochure sur les évenemens du jour a pour titre :
La Lfgue àécoui^erUs ou la ISoMon vengée i Lettre iTuit (juakre à F. M. A. de Voîtaii^ sur les affaires du temps ^ etc. Elle est dirigtfe contre M. ^fe Voltaire ^ à qui l*o ri reproche sonsileuce, 11 est d'autant plus extraordinaire en effet ^ que cet auteur est toujours fort empressé à saisir l'à~propos. Mais il a si hautement affiché sa façon de penser, qu'il est fort embarrassé pour se lelracter. Quoi qu'il en soit, on tourmente à cet égard le vieux philosophe de Ferney, et la matière pr<?terait infiniment à un meilleur plaisant. Celui-ci est lourd, sans sel; mauvais style d'ailleurs, et satire dégoûtante, dont Técrivain est anonyme, et lait prudemment.
Le changement survenu dans les évenemens ïimi avait apporté aucun dans la façon de penser de M. de Foliaire^ et le silence mérae qu'on lui reproche ici sembliiit assez le prouver.
Tmne VU , page a88 , du 23 décembre. Extrait d'une lettre de Femey, du 8 décembre 1 77^"- '^ -^-ï» ^^ Foliaire est un homme si illuslre^ que tout en est inle'ressant. Je vais donc entrer dans des détails qui p arahr a ienL minutieux en tout autre cas. Sa vie ordinaire est de rester dans son lit jusqu'à midi. 11 se lève alors et reçoit du monde jusqu^à deux heures, ou travaille. Il vase promener en carrosse jusqu'à q\iatre, dans ses hois ou à la campagne , avec son secrétaire , et presque toujours sans autre com^pagnie. Il ne dîne point, prend du café ou du chocolaL 11 travaille jusqu'à huit, et se montre alors pour souper, quand sa santé le lui permet. On remarque depuis cet automne qu'elle est bien chancelante , qu'elle varie d'un jour à l'autre ■ qu'il est si faible à certains jours, qu'il est hors d'état de paraître, et le lendemain ou ne s'en aperçoit plus. Il est d'une gaîte' charmante. J'ai visité et compté sa bibliothèque : elle est de 62 10 volumes.
368 EXAMEN DES MEMOinES
11 y en a beaucoup de médiocres , surtout en fait d'histoire^ II n'y a pas trente volumes^ de romans ; mais presque tous ces livres sont précieux par les notes dont M. de Voltaire les a chargés. lia i5o,ooo livres de rentes ^ dont une grande partie gagnée sur les vaisseaux. La dépense de sa maison se monte à 4o»o<^o livres environ; on en met 30,000 livres pour le gaspillage , les incidens , etc. ; restent 90,000 livres qu'il amasse ou .place. Il fait bâtir beaucoup de maisons, qu'il loue à deux et demi pour cent du capital qu'elles lui ont coûté. Il commande une maison à son maçon, comme un autre commanderait une paire de souliers à son cordonnier. Il a grande envie que Ferney devienne considérable : il secourt les habitans et leur fait tout Iç bien possible. En général, c'est lui qui se mêle de toute l'administration extérieure et intérieure de son bien. Madame Denis n'y a riert à voir et ne s'en mêle aucunement. J'ai visité l'église, et le tombeau de ce philosophe, qui est dans le cimetière attenant l'églîse, de pierre de taille, et simple... >»
Ibid.y page 289 , du i3 décembre. Eùctmit d'une aulne lettre de Ferney, du 10 décembre t'j'j^. « Nous avons reçu le procèsverbal du lit de justice. On a lu devant M. de Voltaire les édits; il a tout admiré, et surtout celui concernant le rétablissement du parlement de Paris , dont les articles lui ont paru tous propres à brider cette compagnie. Il fait un grand éloge de M. de Maurepas. Quant à M. Turgot, il est payé pour cela; c'est son ancien ami et partisan. Il en a reçu ces jours-ci une* lettre de quatre pages qui Ta comblé de joie ; mais ce qui l'a plus affecté encore , c'est une réponse qu'il a reçue de M. de Buffon, auquel il avait écrit. Je suis bien aise de vous apprendre que ces deux grands hommes se sont réconciliés. On en fait l'honneur à madame de Florian, mais la gloire en est due à M. Gueneau de M ontbeillard. Pour revenir aux détails intérieurs, vous seriez surpris comment le sieur Wagnière, qui , de postillon do
DE BACHAUMONT. [l774-] ^^9
philosophe de Ferney , est devenu son secrétaire et son ami , peut suffire seul aux écritures immenses qu'il a à faire. . Une des choses qui font le plus d'honneur h M., de Voltaire, c'est le soin qu'il prend de faire fleurir son village. Il y établit une manufacture dç montres, qu'il protège par son cré-' dit et par son argent. En 1773 , il est sorti de ce lieu quatre mi}le montres , objet d'un commerce de 4-oo,ooo livres. Il y a douze maîtres horlogers i il y a entre autres un M. Delfin, beau-firère du fameux Lépine, et qui est auteur d'une pendule curieuse que Lépine a présentée au feu roi, comihe de lui, et qui est réellement l'ouvrage de son beau-frère Delfin. m
P. S, M. de Vfdtcdre a reçu ces jours-ci , de Suisse , un mouchoir sur lequel est 'représentée toute l'histoire des jésuites.
Ces deux lettres sont d'un M. de Saint-Remi. Les détails sur M. de Voltaire qu'on y lit sont en partie justes et conformes à ce que j'en ai dit dans mes Additions au Commentaire historique. La réconciliation de M. de VoUaire avec M. de Buffbnj qu'il attribue à M. Gueneau-de-MontheUiard y est bien due aussi à madame de Fhrian. Quant à l'article qui me concerne, je remercie M. de Saint- Rémi du titre honorable qu'il me donne ici d'ancien postillon de M. de Voltaire y et quoique je n'aie jamais eu l'honneur d'exercer une charge si importante, ma reconnaissance envers M. de Saint- Remij pour sa bonne volonté à mon égard, n'en doit pas être moins vive. „ •
IUd,f page 392, du 26 décembre. M. La ^Grange de Ckécieuoc, censeur royal, vient de mourir. C'était un homme
3^0 EXAMEIi ÎÎES MIÉMOIHES
de lettres obscur, remarquable seulement, pas sa bizarrerie ^e mettre en vers V Ecossaise de M. de Voltaire, et de la faire jouer aux Italiens.
ANNÉE •^'J'jè'
Tome \ll^ page 3o4., du 17 Janvier 1775. Extrait d'me lettre de Femey, du & janvier 1775... « Rien de plus vrai que la réconciliation de M. de Voltaire avec M. de Buffon, C'est ce dernier qui a fait les avances par un billet qu'il remit le 22 octobre dernier à madame de Florian, qui passait par Montbar. J'ai lu cet écrit, où ij fait une espèce de réparation à M. <fe Voltaire de tout ce qu'il a pu écrire contre lui. Cette dame l'envoya sur-le-champ à ce grand poète, qui en a été on ne peut pas plus content, et qui a répondu au philosophe son confrère par une lettre très-touchante et très-honnête. Celui-K:i a répliqué par une autre , qui a cimenté la réunion de ces deux grands hommes. M. de Voltaire^ enchanté, a fait présent à madame de Florian d'une montre d'or à répétition , d'environ 60 louis, pour la remercier de cette heureuse 'négociation. Le vrai est que c'est M, Queneau, ami de M. de Buffon, qui a seul opéré ce rapatriement. Ce M. Queneau est un très-habile homme, qui a beaucoup travaillé à l'Histoire naturelle. Celle des oiseaux, à l'exception du discours préliminaire , est entièrement de lui. Il a donné aussi beaucoup d'articles pour V Encyclopédie, entre autres celui à! Étendue , etc.
» Femey, dont vous me demandez des nouvelles, est on très-beau château , très-soUdement bâti. Il a des jardins ■ et des terrasses magnifiques. Il n'y a pas de jour où M. de Voltaire ne mette des enfans en nourrice. C'est son terme pour dire qu'il plante des arbres. 11 y pr&ide lui-piéme. Il a une grande quantité de tableaux, de statues, de choses rares,
DE BACHAIÎMONT. [l775.] 87 f
qui doivent valoir un argent immense. Le.\dllage est coniposë d'environ quatre-vingts maisons, toutes très-bîqn bâties. La plus vilaine en dehors vaut mieux et est* plus belle que la plus superbe de nos villages dès entours de Varis. Il y a environ huit cents habitans; trois ou quatre maisons de bons bourgeois. Les autres habitans sont d^ horlogers, menuisiers, artisans de toute aa|>èce. Sur ces quatre-vingts maisons, il y en a au moins soixante h^. de Voltaire, Il est certainement le créateur de ce pays-là ; il y fait infiniment du bien , etc» »
Cette lettre est . encore de M. de Saint- Rémi, Quoi qu'il en dise, madame de Fhrian n'a pas été tout-à-fait étrangère à la réconciliation die M. de Foliaire avec M. de Buffbn. Elle en a du moins; de son aveu, fourni l'occasion immédiate, et déterminé le moment, puisqu'elle fut chargée de porter la première lettre de M. de Bujfon, qui profita du séjour de cette dame à Montbar, pour faire une démarche qu'elle seconda avec empressement, et qui eut la plus heureuse issue (gS);
A l'égard de la grande quantité de tableaux ^ statues, du château de Fernéy, ce qu'en dit M. de
(93) Gueneau, homme d'im grand mérite , était fait pour apprécier celui de Voltaire et de Buffon. U était plus intimement lié avec ce dernier dont il était le digne collaborateur^ mais il était aussi Tami et Tadmirateur de Voltaire, On ne peut guère douter qu'il n*ait eu la principale part à la réconciliation de ces deux grands hommes. Il J^ aura préparé dés long-temps Buffon^ et Toccasion dç madan^e We Flonon aura fait le reste. Gueneau prenait un vif intérêt à Tédition de« oeuvres de Voltaire^ et noits remit dans le temps plusieurs lettres et pièces de vers inédites qui y ont été insérées. ^
3'JH EXAMEN DES MÉHOIBES
SainuRemi est fort exagéré; M. de VoUcdre n'avmt qu'une vingtaine de tableaux au plus et quelques bustes, parmi lesquels étaient plusieurs portraits de princes et d'hommes célèbres qui lui étaient ^chers. Son château était meublé très-proprement, mais sans aucun luxe. Tout y était simple et commode. ' *
ÎUd., page 3o4., du 19 janvier. M. le président de Malesheihes a écrit à M. e2? Foliaire pour avoir son suffrage au sujet d'une place h PAcadémie française. Ces deux lettres sont , dit-on , un chef-d'œuvre d'adresse pour s'ëpier, s'observer, ne pas se compromettre. La conduite coqnue du poète dans les circonstances où l'orateur magistrat s'est couvert de gloire , était trop opposée pour que son suffrage fût bieii sincère.
Le suffrage de M. de Foliaire en faveur de M. de Maîesherbes fut très-sincère. Il avait toujours eu la plus grande estime pour ce respectable magistrat ; et ni l'un ni l'autre ne cherchèrent à s'épier dans cette occasion. Ces deux lettres ne furent que l'expression deîs sentimens réciproques de ces deux hommes illustres (94).
(94) Bien de plus vrai que ces remarques de Wagmère. Malt^^ herbes recbercba toujours arec empressement les écrits de Voltmn. Il en ayait même transcrit plusieurs de sa main ayant qu^ils eoaaoït été imprimés. Il nous les remit ayec les lettres qu'il ayait reçues de ' lui, en ajoutant que sa bibliothèque était à la disposition des éditeurs des oeuyres de ce grand homme, s'ils en.ayaient besoin pour quelques recherches. FoUaire de son côié a toujours révéré dans Maleskerbet le magistrat intégrée^ éclairé, l'écriyain éloquent et le philosophe. La diyersité de leurs opinions politiques, k Pépoque de 1771 , notera en
DE BACH.UJMONT. [lyyS.] 373
Tome XXIX, page 34.3, du 27 janvier. On annonce une lettre de M. de Voltaire sur l'arrêt du conseil qi&rend libre le commerce des grains dans l'intërieur du royaume. On ne doute pas qu'il n'y fasse sa cour à M. Tmgoi.
Tome Yll^ page S'x^ï du 10 février. II vient d'arriver de Femey un petit volume de productions dé M. de Voltaire, contenant la tragédie de Don Pèifie, dédiée à M. d*Alembert; un discours historique et critique sur cette tragédie, et un Eioge de la Raison, prononcé dans une académie de province par M. de Chmnbon, La tragédie est supposée être l'ou^ vrage d'un jeune homme. UEloge de la Raison est un roman allégorique extrêmement ingénieux, où l'auteur fait voyager la Raison avec la Vérité ^sa. fille. On sait combien il a toujours réussi dans ce genre.
Tout le contenu de ce volume est de M. de Foliaire, qui depuis long-temps avait pris l'habitude de donner ses ouvrages sous des noms supposés.
lUd,, page 346, du 4 mars. Un curé de Gascogne qui, malgré un tempérament très-robuste et très-ardent, avait gardé la plus exacte continence , a été atteint d'une maladie terrible (sans doute une sorte de priapisme) dont il paraît n'avoir été guéri qu'en condescendant enfin à ce que la
rien les sentimens qu'ils avaient Pun pour Fautre. Celle de Malesherbes sur les opérations du chancelier de Maupeou, s'accordait avec Popinion presque universelle de la France. Voltaire^ wi contraire, était le seul écrivain de marque qui osât les approuver et les défendre. Cependant bien des gens de toutes conditions qui suivaient alors le torrent, auraient sans doute changé d'avis quelques années après, et Ma* lesherbes lui-p:iéme aurait pu se dire avec amertume et un repentir tardif, en parlant de Vollau^e :
Non» tTons failli toas , lui seul tMÛt raison.
Taucrkoi, acl« t.
374 EXAMEN DES MIÉMOIRES
nature semblait exiger de lui. Revenu en santé, il a décrit les symptômes extraordinaires de sa maladie dans un mémoire qu'il a adressé à M. de Buffon. Ce tnanusarit, remarquable par les détails et une imagination prodigieuse, contient des faits récens et authentiques, desquels beaucoup de témoins peuvent déposer.
Ce curé envoya aussi son mémoire manuscrit à M. de Fokaire. Il est actuellement à Pétersbourg dans la bibliothèque de S. M. I^, où je le portai parmi d'autres papiers, en même temp$ que les livres de M. de Foliaire,
Ibid,, Ibid., du 6 mars. Extrait d'une lettre de Femey, du iS février.,,. Ne soyez pas surpris si M. de Voltaire n'écrit point en faveur de son ami , le maréchal de Richelieu; il commence à se lasser d'être ainsi le Don Quichotte des gens de la cour, qui ne sont que des ingrats ensuite. Vous vous rapp^ez tout ce qu'il a dit, écrit, et fait pour le comte de Mùmngiés. Savez-vôus comment il en a été récompensé.'' Peutêtre quinze jours après le jugement , cet accusé lui a écrit un petit bout de lettre , où il lui demandait excuse de ne lui avoir pas annoncé plus tôt le gain de son procès, en rejetant cet oubli sur la multitude de ses affaires, et en remerciant très -légèrement M. de Voltaire de la part qu'il y avait prise. La sensibilité du philosophe a été fortement émue d'une pareille froideur.
Ce qu'on dit ici relativement à M. de Morangiés est vrai; mais on se trompe en ce qui concerne M. de Richelieu. M. de Foliaire lui écrivit plusieurs lettres sur son procès avec madame de Saint-Fincent, et ne lui épargna pas ses conseils dans cette
DE BACHAUMONT. [l775.] SyS
affaire, non moins désagréable pour M. de Riche-^ Ueu, que celle des Fêron pour M. de Morangiés. ïl est vrai qu'il ne publia rien à ce sujet, parce qu'il crut que cette cause n'en avait pas besoin, et que M. de Richelieu ne la pouvait pas .perdre : il la gagna ea effet.
Tome VIII, page 4; du 3 avril 1775. On parle d'une nouvelle e'pître de M. de Vdtaire contre les pestes publiques appelées philosophes. C'est sOus le nom du chevalier de Mvrion que paraît cet ouvrage, qu'on juge aisément être une ironie.
Jàid, page 6, du 10 avrîk L'épître nouvelle de M. de Voltaire est adressée au comte de Tressan. Les vers sont précédés d'un Açis aux Parisiens, où l'auteur se plaint qu'on ne veuille pas adopter ses travestissemens, etc.
Cette épître n'est point de M. de Foliaire; voyez là-dessus la lettre qu'il écrivit au comte de Tressan (gS).
Tome "SISK^' page 279, du 19 mai. A la séance de l'Académie française du 1 5 de ce mois, M. l'abbé Delille a lu sa traduction en vers du iv* livre de l'Enéide. On sait que dans ses Géorgiques la partie technique est la mieux traitée, et qu'au contraire dans les morceaux d'onction v de sen- , sibilité, il échoue et ne saurait lutter contre son original. Autant qu'on en a pu juger, il n'est pas plus heureux* dans
(95) Voyez la lettre du al mars 1775, toque XUX, page agS. NonfeuLement Voltaire y désavoue Tépltre, mais la critique en détail. On n^a jamais connu le véritable auteur qui a pris le nom supposé de Aforton.
376 EXAMEN BESi M]ÉM9IR£S
l'Enéide. S'il se propose de la traHuire tout oati^e, on peut lui prédire d'avance qu'il ne sera pas lu s'il veut avoir toujours à la bouche les éclats bruyans de la trompette; la Henriaék est peut-être le seul poëme épique français qui sera constamment admiré de nous, parce qu'il est le moins long des poèmes de cette espèce, qu'il est très -intéressant pour les Français , et que son auteur a une magie de style * dont on ne doit pas compter qu'il laisse le secret à personne.
Tome YIII , page 4i, du 22 mai. Madame Denis, nièce de M. de Voltaire f ayant eu une maladie longue et dangereuse, est enfin en parfaite convalescence. Le philosophé de ce canton a voulu célébrer cet heureux événement par une fête; mais en bon chrétien, i^a attendu qu'on eût remercié Dieu par une grapd'messç, accompagnée de musique et de symphonie.
Ibid., page 68, du 3 juin. On annonce un nouveau conte de M. de VoUaireixAxinlé : Le Dimanche, ou lesjUles de Minée. On sent combien ce cadre doit prêter entre les mains d'un écrivain pareil, et l'on assure que c'est un ouvrage charmant. '
Ce conte en vers, assez étendu, est de M. de Voltaire {^).
Ihid,, page gg , du 19 juin. Le FélU écrit de M. de Vdtdre wir l'arrêt du conseil du i3 septembre qui permet le libre commerce des blés , a pour objet de réfuter ce que M. Lûtguet avait écrit contre ce système , etc*
Tome XXX, page 819, du 6 juillet. On a parlé des fêtes données à Femey en réjouissance de la convalescence de
;*) Voyez rédition de Kehl, tome XIV, page 8^.
DE BACEtAUMONT. [l775.] 877
madame Denis. Voici' les complimens eûfantés à cette oc* casion, plus précieux par leur objet que par leur mérite intrinsèque. On les croit de M. de Flonan, neveu de M. de VoUaire^ et qui se mêle un peu de littérature.
A M. de Voltaire.
» La joie que votre colonie témoigne en ce jour est Teffetde la reconnaissance des personnes de diverses nations que la liberté, et la renommée, de vos bienfaits ont réunies pour fonder, sous vos auspices , une fabrique que plusieurs rois ont inutilement entrepris d'établir dans leurs Etats. Le pr^nt que vous en faites à la France est une preuve de cette vérité, que pour commander aux hommes il faut par* 1er aux cœurs. L'Auteur de la nature, qui s'est plu à façonner votre esprit d'une manière aussi éclatante, pour le bonhçur de l'humanité, se refuserait-il aux voeux que nous formons pour votre bonheur et la conservation de vos précieux jours? »
A Madame Denis.
« Pendant que vous étiez malade tous les cœurs Pétaient avec vous; on ne voyait partout que tristesse, alarmes, disolation, comme dans l'approche du plus afïreux malheur.
» Enfin, le Ciel, favorable à nos vœux, a éloigné vos maux et nos dangers en vous rendant à la vie : il fait renaître partout la nature , les plaisirs et la joie , et nos cœurs lui ont rendu de solennelles actions de grâces.
»> L'allégresse nous # transformés en militaires : cette décoration convient à des hommes charmés de sacrifier leurs jours pour conserver les vôtres. Le bruit des canons
relèvera celtd de nos acclamations; les feux que uoos ferons éclater vous peindront Tardeur de nos sentimens et la vivacité de nos transports.
» Daignez, madame, honorer toujours de vos bontés cette colonie naissante , fondée par l'immortel Voltaire; nous tâcherons de nous en rendre toujours plus dignes par nos travaux et notre industrie.
» Puissiez-vous, madame, puissiez-vous vivre aussi longtemps que durera la gloire de notre fondateur, et que votre nom brillera dans lès fastes de la bienfaisance ! »
En prononçant ce discours, les colons de Ferney se flattaient sans doute que madame Denis et sa famille auraient été long-temps leur appui après qu'ils auraient eu le malheur de perdre M. de Foltaire. Ils étaient loin de prévoir que leur attenta serait aussitôt et si cruellement trompée par madame Denis; voyez la Relation du voyage à Paris, etc.
Tome VIII, page i24i ^^ ^ juillet. La Diatribe à routeur des Éphéméndes du citoyen roule principalement sur l'agri*culture et la liberté du commerce des blés. L'auteur n'avait fait qu'effleurer très- légèrement la matière dans son Petit écrit. Les économistes doivent se féliciter d'avoir acquis un défenseur tel que M. de Voltaire, dont les écrits sur tout«s sortes de matières se font lire même des gens les plus frivoles. La Diatribe est savante, historique, agréable, et toujours aiguisée d'une pointe de sarcasme qui réveille et soutient la curiosité. On conçoit que M. Turgoi est le héros auquel se rapporte tout l'ouvrage.
Les deux écrits de M. de f^oltaire dont on parle ici, sont une apologie de l'agriculture et des prin-
DE JBA.CHAUMONT. [l775.] 3^9
dpeÀ de M. Turgot^ qui la considérait comme la principale soiirce de la prospérité des États.
Ibid,, page iio, du 8 juillet. Le conte des Filles de Miné^ paraît sous le nom de M. de la Visclède, Rien de plus gai, de plus agréable , de plus philosophique que cet ouvrage charmant... Il est raconté avec des grâces , et embelli d'un coloris qui font toujours soupçonner aux connaisseurs que M. de Voltaire a des morceaux de réserve composés dans ses plus beaux jours, et qu'il ne répand qu'aujourd'hui. Ce sont des fleurs de son jeune âge, dont il couronne ses cheveux blancs.
Ce soupçon exprimé plusieurs fois par les rédacteurs, dans le cours des Mémoires ^ est destitué de tout fondement. Tout ce qui a paru de M. de Voltaire pendant que j'ai été près de lui, était de très-fraîche date ; s'il y avait eu quelque reproche à lui faire, c'aurait été plutôt celui de livrer trop précipitamment ses écrits à la presse. J'ai vu quelquefois MM. Cramer lui rapporter les premières feuilles imprimées de certains ouvrages qui n'étaient point finis, et recevoir la nvatière des feuilles suivantes à mesure qu'il la composait.
Tome XXX, page 3a3 , du 8 juillet. A la suite du nouveau conte de M. de Voltaire , sous le nom de M. de la Visclède, est une lettre prétendue de ce secrétaire de l'Académie de Marseille , au secrétaire de l'Académie de Pau. Celle-ci est en prose. On voit que le but de l'auteur est de prétendre faire des contes mieux que La Fontaine , et de le dénigrer, ainsi que son genre, qu'il appelle petit... Il
38o F.XXHEN JDES MEMOIRES
n'exalte le fabuliste que pour mieux le rabaisser. ComdUe n'est pas plus épargne dans cette lettre, où la critique, juste h bien des égards, ne déplaît que parce qu'on voit l'envie qui la produit et la dirige. L'auteur termine par une sortie vigoureuse contre la préface de l'éditeur des CanUs de La Fontaine, sous le nom de Londres, i^jlfi. Il ne lui pardonnç pas de dire qu*un poète qui fait des tragédies ne doit jamais écrire sur l'histoire et la physique , et le traite en conséquence comme tous les cuistres qu'il injurie depuis long-temps. Malgré le radotage de cette épître, on la lit avec intérêt, à raison des anecdotes qu'on y trouve, de la manière dont elles sont présentées, et, pour tout dire en un mot , parce que c^st de Vdteure,
Pour juger combien le rédacteur de cet article y a mis de partialité et d'injustice, il suffit de relire cette Lettre écrite sous le nom de la Visclkde, laquelle est plutôt une dissertation littéraire , .aussi instructive qu'amusante (96) .
Tome YIII^ pa^ i€8 , du i5 août. Il paraît un Commentaire dé la BeaumeUe sur la Hemiade, publié par Fréron, en deux gros volumes. Un pareil ouvrage ne peut qu'allumer de plus en plus la bile du philosophe de Femey, et ne pouvant plus rien sur la cendre inanimée du commentateur, il se dispose, dit-on, à faire un procès h Fréron, pour avoir ^ sous ce titre de Commentaire, imprimé en entier la Henriade, en contravention des règles de la librairie^
M. de FoUaire n'a jamais pensé à un pareil procès; il s'est contenté de rire du conuiientaire et de l'estampe qui le décore, comme les gens de
(96) Elle est au tome XLIX, p9ge S4i> de rédition de Kehl.
DE BACHAU^ONT. [l775.] 38 1
goût ont ri des vers fabriqués par la Beaumelle^ pour être substitués à ceux de la Henriade.
Ibid,, page i88, du i**" septembre. M. de Voltaire s'occupe depuis long-temps de l'affaire d« M. d'Eudlmdede Moi^Qal, ce jeune gentilhomme implique dans le procès criminel d'Abbeville, qui est actuellement au service du roi dé Prusse. Le philosophe de Femey \^nt de publier en sa faveur un mémoire iatitulé i Le Cri du sang innocent. Il est adressé au Bxd en son conseil. On ne peut qu'être attendri de cette requête où il fait parler l'accusé. A la suite est un Précis d€ la procédure d'Aààeçille»
Tome XXXI , page 342 , du 6 septembre. L'arrêt du conseil du 19 août, contre la brochure de M. de Foliaire (^la Diatribe à routeur des Ephémérides ), faisant grand bruit et ne se vendant point par les colporteurs, on va en rapporter les endroits les plus remarquables. « Le roi ayant été informé » qu'il a été imprimé chez Valleyre, et distribué sans per- » mission une brochure intitulée : Diqtribe, etc., digne de » toute l'animadversion de la justice , etc* »
D'abord cet arrêt part d'un énoncé faux , puisque, sur l'approbation du censeur Cadet de Sennepille, une pemussion avait été donnée à l'imprimeur. L'arrêt continue :
« Etant informé en outre qu'il en a été fait dans le » Mercure de France un extrait , où les passages les phis ré- » préhensibles de ladite brochure ont été inséra ; que ces » ^assage^ contiennent des ironies indécentes: contre des » ecclésiastiques, à l'occasion des troubles arrivés dans » quelques parties du royaume^ etc. ; ^ue d'ailleurs la né" » gligence du censeur, qui a laissé insérer ledit extrait dans le » Mercure du présent mois, mérite d'être réprimée, S. M. M voulant empêcher qu'il ne soit dopné atteinte , ^tc. »
Par une contradiction fort singulière , voilà un censeur
38l fXAMÉjy DES MÉHUOIftE^
qu'on paraît accuser de négligence pour avoir laisse ins^i^r dans le Mercure l'extrait dVn ouvrage déjà publié à Paris, avec permission et sous l'approbation du censeur Cadet de Senneçiiie, auquel on ne fait nul reproche* En outre, dans le Mercure il est annoncé que l'extrait de la Diatribe estfaii par le sieur de la Harpe, qui n'éprouve non plus aucune animad version du conseil.
En conséquence, l'arrêt Hipprime la Diatribe, etc., comme scandaleuse et calomnieuse, contraire au respect dû à la religion et à ^es ministres ; déclare Valleyre interdit de la profession de libraire et iniiprimeur ; ordonne que le sieur Lomel, censeur du Mercure, sera rayé de la liste des censeurs royaux , etc.
Les observations du rédacteur des Mémoires^ sur ces inconséquences et ces contradictions ministérielles, sont fort justes. On ne conçoit pas d'ailleurs comment le gouvernement sévissait avec tant d'appareil contre une petite brochure dont le but était essentiellement de faire resjiecter son autorité et réprimer les séditions excitées contre lui, en couvrant de ric^cule ces manœuvres et leur» Sauteurs. Ce ne pouvait être que par déférence aux réclamations du clergé, ce qui suppose que son crédit à la cour était encore bien grand.
Tome VIII, pa^e igS, du 7 s^tembre. On se flattait, à Genève, que iWbii5ÎCTer, frère du Roi, dans sa tournée, irait voir cette république. M. de Voltaire, par contre-coup, espérait avoir l'honneur d'élre visité de ce prince. Mais^le Roi a détouriié son frère de voyager dans ces cantons. On sait que S. M. n'aime pas le philosophe de Femey, et sans
doute c'est ce qui aura contribue pour beaucoup à cette défense.
Voici encore une anecdote fort suspecte ou fort exagérée. Je ne sais si Monsieur a eu le projet de voir Genève, mais je sais qu'il n'a janoais été question à Ferney que ce prince dût venir voir M. de Voltaire.
^ Ihid,, page 208, du i5 septembre. Extrait d'june lettre de Ferney ^ du i**^ septembre. « M. de Voltaire continue à s'occuper infatigablement de tout ce qui peut contribuer à agrandir, améliorer ce petit endroit, et le rendre plus florissant. Il profite de son crédit sur l'esprit d|i nouveau ministère pour réussir, et il vient d'obtenir tout réciemment une foire et un marché publics. Il fait bâtir actuellement dix-huit maisons, ce qui les portera au nombre de cent environ. Pour lui plaire, différentes personnes s'empressent de les acheter. Madame de Saint-Julien en a pris une. On dit que M. de Citabanon en prend une autre ; M. Henin, le résident de France à Genève , une troisième , etc^ Le marché n'est point onéreux. M. de Voltaire les vend en rentes viagères modiques, sur sa tête et celle de madame Denis, Quant à la sienne, octogénaire , on sent que c'est une condition fort douce ; la nièce est plus que sexagénaire ; d'ailleurs elle se porte mal, etc.
» Le commerce des montres va de mieux en mieux , et M. de Voltaire travaille h l'obtenir absolument libre. Il profite de l'amitié de M. le baron d'Ogny, intendant-général des postes , qui lui a permis de les faire passer à Paris sous son couvert ; ce qui les rend h bien meilleur compte et ne peut qu'en augmenter le débit.
>» Outre l'utile, le philosophe de Fernèy n'oublie pas l'agréable; cy:i travaille à une salle de comédie et à un
théâtre public; ce qui va bientôt nous procurer des plaÎMrs qui amèneront les tristes habitans de Genève^ et feront crier les ministres. . . »
J'ai parlé des objets mentionnés ici, dans mes jédditions au Commentaire historique.
lèid., page 2^S^ du 20 octobre. M. de Voltaire, fâché que personne ne rëjpandît avec éclat la narration d'une fête qu'il a donnée h Femey, le jour de la Saint-Louis, en l'honneur du roi, l'a fait lui-même dans une Lettre à M. D***, datée de Femey, le 26 août 1775. On dit Im-méme, quoique l'auteur n'en parle qu'à la- tierce personne... Cette fête consistait en un prix accordé à celui des habitans qui tirerait le mieux h l'arquebuse. Le prix était une médaille où l'on jvoyait la tête de M. Tûrgot. On lisait au revers : Tuiamen regni. Madame de Saint-Julien^ lafenmie du receveifr-^énéral du clergé de France , qui se trouvait là , a tiré la première et a gagné le prix, comme on s'en doute, afin que le contrôleur-général de& finances puisse le voir. Il faut pardonner ces puérilités à un vieillard plus qu'octogénaire. Il ne manque pas de faire mention du, prince du Darmstadt , du fils de ce souverain et de la nièce de l'impératrice de Russie, présens à cette fête. Voici le compliment, sorti vraisemblablement de la Minerve de M. de Florian, neveu de M. de Voltaire, qui fut adressé à son oncle par les habitans: Monsieur, dans un jour qu'il nous est si doux de célébrer, daignez agréer un hommage que 0Ous méritez» à tant de titres. Oui, Monsieur, cous êtes à la fois /Idomenée /^ le Mentor de cette nouvelle SalenSe, Ce doit être pour ootre grande âme une satisfaction bien digne d'elle, après une carrière si glorieusement fournie, après a^oir réuni V admiration umoerselle, de çoir encore les talens et les arts venir en foule se réfugier auprès de leur protecteur. Puissent des jours aussi précieux à l'humanité, être prolongés jusqu^au plus
DE BACHAUMONT. [l775,] 385
l€mg terme! C'est le oœu de nos cœurs, auxquels vous av^z inspiré les sentimens de la plus doe reconnaissance*
C'est fort mal à propos que le rédacteur cherche ici à jeter du ridicule sur cette fête , qui fut trèsagréable, et dont j'ai parlé déjà dans mes Addi-, lions au Commentaire historique. Il y a d'ailleurs beaucoup de faussetés dans ce qu'il en dit. Ce ne fiit pas M. de Voltaire qui donna cette jolie fête , ni le prix qui fut tiré ; ce furent, au contraire, les nouveaux colons de Ferney qui la lui donnèrent, et qui choisirent le jour de la Saint^Louis pour solenniser en même temps la fête du roi. Ce ne fut point lui non plus qui en fit la narration dans la ■ lettre dont on parle ^ laquelle d'ailleurs ne rapporte que la vérité. Enfin, l'auteur du compliment qu'on rapporte^, et qui fiit prononcé à M. de Voltaire au nom de tous les habitans de Ferney , est M. Rival ^ l'un d'entre eux, et non pas M. le marquis de Florian, neveu de M. de Voltaire. Voyez les Additions ci-dessus citées.
Tome XXXIII, page 828, du 10 novembre. On ëcrit du pays de Gex que pour essayer en petit le projet de l'impôt territorial, on a commencé dans cette province à y établir cet arrangement. M. de Voltaire n'.a pas peu Contribué à déterminer le ministre à cette épreuve. Il y veille, il la suit, et l'on espère qu^il ne tardera pas à lâcher quelque pamphlet sur cette matière.
Il n'est point douteux que le crédit de M. de Voltaire n'ait été fort utile aux états du pays de 1. aS
• 386 £XAH£N DES MEMOIRES
Gex, et n'ait contribué aux améliorations de divers genres qu'ils introduisirent alors dans leur administration. /
Tome VIII, page 285, du i3 novembre. M. de Voltaire montre aux amateurs qui vont le voir à Femey, le portrait du roi dé Prusse dont ce monarque lui a fait présent, ainsi que de celui de M. de Voltaire, fait eu porcelaine dans une nouvelle fabrique établie dans ses états ; on y lit ce mot en lettres d'or : immortali. II vante aussi beaucoup, l'impératrice de Russie , qui le comble de louanges dans le commerce réciproque de lettres qu'elle soutient avec ce grand poète. En causant avec ses amis, il l'appelle quelquefois sa Caiau»
Le portrait du roi est très-bien peint, en buste ■' de grandeur naturelle. M. de Foliaire a reçu aussi ' le portrait en grand de l'irapératrice Catherine 11^ brodé en tapisserie par elle-même.
Tome XXXIII, pageZlfi^ du 27 novembre. Le vieillard de Ferney, toujours malin , vient de jouer un tour bien propre à désoler ceux qu'il concerne. On voit une lettre de lui au comte de Schomberg , où il fait l'éloge de l'ouvrage de M. dp Gmbert, qui a concouru pour le prix de la Saint-Louis, et le met bien au-dessus de celui de M. de la Harpe, couronné, en disant que le premier est l'ouvrage d'un homme de génie, et le second celui d'un homme d'esprit. Cette épître humilie étrangement le pupille , ainsi que la compagnie dont elle censure indirectement le choix. M. de Voltaire^en rit sous cape, eH se plaignant, à son ordinaire, de l'indiscrétion de celui à qui il écrit (97).
(97) ^'^ parle ici de la lettre kM, de Schomberg ( tome LXIIT , page 93 y de rédilion de Keiil ), où M. de Voltaire applaudit à YÈloge de
DE fiACflAUMONT. [l775.] SS^
Tome Yll^ page SaS, du lo décembre. Il est arrivé de Genève une petite brochure sans titre ^ mais qu'on attril;>ue avec raison au philosophe de Feriiey. 11 se jette à corps perdu dans l'économisme j qui est la secte dominante. Le nouvel écrit est pour faire sa cour à M* Turgot, relativement à la suppression des corvées, qu'on regarde comme décidée.
Cette petite pièce sur les corvées est de M. de Vokaire^ qui depuis long-temps était lié particulièrement avec M. Turgot,
Tome XXXIII, page SSg , du 1 1 décembre. On voit dans la Gazette de Qèçes, n**' 83 et 84-, une espèce de mémoire apologétique , en date du 6 octobre , du sieur Dumt de SoicGuH, ancien lieutenant particulier criminel d'AbbevîUe , fort maltraité dans le Cri du sangjnnocent, pamphlet d(^ M. de Voltaire, rapporté précédemment dans la même
Caiinatf par M. de ùuibert» Voici ses ternies : « Le disdour^ de M. «/« »/a Harpe est digne d'un académicien plein d'esprit, d'éloquence » et de goût^ l'autre est d'un génie guerrier et patriotique. Ce& deux » ouvrages valent bidn le mausolée du maréchal de Saxe..,.i.. C'est à n vous de juger lequel de ces deux portraits est Le plus ressemblant* » Yoos êtes du métier de ce ^rand homme. » Qui soupçonnerait dans cette comparaison un tour joué à M. de la Harpe et à l'académie ? qui pourrait même en inférer une préférence en faveur du discours de M. de Guibert ? Le portrait de Catinat y fût il plus ressemblant que dans le discours de M. de la Harpe, cela empécherait-il que celui-ci ne pâit être en général mieux composé > plus éloquent et plus digne de la palme académique ? U est évident que le compilateur des Mémoires a voulu faire lui-même uue satire en en supposant line là où il n'y en a point, et dénigrer M. de f^oltairà en lui faisaut dire ce qu'il n'a pas dit ni pensé. Et voilà coitune on fait des anecdotes et comme on s'imagine exciter mieux l'attention des lecteurs, n'importe à quel prix. Voyez dans le même tome LXIIl , la lettre à la Harpe , page 86, et celle à Richelieu, page io3.
388 EXAMEK DES MEMOIRES
Gazette , où il s'élève de nouveau contre les auteurs du snpplice du jeune la Barre. Le philosophe de Ferney, usant cette fois^ci d'une modération qui ne lui est pas ordinaire, a fait imprimer une rétractation dont il- faut lire les paroles mêmes pour en apprécier la valeur. Elle a pour titre : Réiractatian nécessmre dHun des auteurs des Questions sur l'Encyclopédie,
Dans la Relation de la mort du chevalier de la Barre, qui avait été d'abord imprimée sous le titre de Lettre de M. Cassen , avocat, à M. le marquis de Beccaria, ce Soicourt est nommé Saucourt, La rétractation dont on parle ici a été publiée à la fin du dernier volume des Questions sur VEnçyclopédie (98).
Tome VIII , page Znl^^ du i3 décembre. Histoire de Jermy, on le Sage et V Athée, par M, SherîoCf traduit par M. de la Caille, C'est un roman philosophique de M. de VoUaire. Il est eu partie historique dans le goût du Bélisaire, Le but principal de l'auteur est de combattre l'athéisme , dans une dissertation dialoguée ou l'on épuise le pour et le contre sur cette matière.
Cet ouvrage est de M. de Voltaire.
Ibld., page 8:27, du i5 décembre. Dans sa brochure sur les corvées, M. de Voltaire se fait le champion du contrôleurgénéral, et répond à ceux qui se récrient contre la substitution d'un impôt à cette charge. Mais, non content de résoudre les objections les plus ordinaires et les plus fortes
(98) On n'en a point fait usage dans l'ëdition de Kehl. Vojcz la note des éditeurs , tome XXX, page 336.
DE BACHAUMONT. [l775.] 38<)
sur cet objet, il évente les causes secrètes de ces clameurs, qu il développe , et qu'il attribue à l'ignorance des riches habîtans de la capitale , aux mécontentemens des gros financiers, et au désespoir des intrigans, qui sous un pareil ministre désespèrent de faire fortune (gg).
Ibid,f page 342 , du 26 décembre. Depuis qu'il est question de valider les mariages des protestans , le gouvernement a invité M. d€ VoUaire à écrire sur ce sujet intéressant; en conséquence, il fait ramasser à Paris toutes les pièces qui ont paru depuis quelque temps sur cette matière, etc.
Il n'y a pas un mot de vrai à tout cela.
Ihid,, Ibîd,, du a8 décembre. M. de VoUxdre vient d'adresser à M. TurgqtVLXit épître intitulée: Le temps présent
On y retrouve la manière unique de l'auteur de tant de productions de ce genre, qu'on lit toujours avec un nouveau plaisir.
IHd,, page 344- 1 du 3q décembre. M. de VoUaire, fort lié avec £eu l'abbé de Voisenon, vient de faire son épitaphe, Icigit, au plutà frétille, etc.
Cela est vrai. Un jour M. de Fokaire m'ayant dicté une lettre pour l'abbé de Voisenon , je fus arrêté à l'adresse , parce qu'il ne se rappelait pas , ni moi non plus , le nouveati domicile de cet abbé. Après un moment d'hésitation : « Parbleu , me dit* il, vous n'avez qu'à mettre : A M. Vabbé de Voisenon^
(99) Il est sLu^utier que iVagniàre ait laissé cet article sans y joindre aucune remarque. Peut-être ignorait-il que cette brochure sur les corvées est de Condorcet.
chez madame Favart^ à la comédie Italienne^ à Paris; la lettre lui parviendra. »
Ibid.f page 344-9 ^^ 3o décembre. II paraît une Lettre d*un fermier de Champagne, à M, Necker, facétie qu'on attribue à M. de Voltaire, Elle roule sur le livre de ce banquier touchant le commerce des grains , etc.
Cette lettre n'est pas de M. de FoUaire, Quand ses anîis lui écrivaient relativement à M. Necker ^ ils désignaient assez souvent ce dernier par le nom de M. de VEns^eloppe^ parce (jue son style et î^ raisonnemens leur semblaient trop abstraits.
Tome IX, pa^e 45, du la février. M. de Voltaire écni qu'il a rendu libre le pays de Gex et de Ferney ; qu'il l'a débarrassé des corvées et des fermiers; que soixante-douze • commis se sont retirés de ce pays-là , et que le commerce va êtrie libre au dehors avec Genève , la Suisse et la Savoie. Il ajoute qu'il mourra content après cette bonne œuvre.
Tout cela est vrai, sauf qu'il ne put venir à bout de faire supprimer les corvées; les états du pays s'y opposèrent , et rendirent ses efforts inutiles : ce ne fut qu'en 1781 qu'on les abolit.
I6id., page 47, du 16 février. La nouvelle édition de Genève des œuvres de M. de Voltaire, en 4o vol. in-4°(*)» p**
{*) VéditioQ de Voltaire en 40 volumes est iii-8<>, et non iu-4»« < |f disciU les Mémoires secrets. Ce n'est peut-être qu'une faulc d'im-
DE BACHAUMONT. [1776.] Sqî
raît ici furtivement, car le libraire Panckoucke , qiii a eu une permission d'en introduire une certaine quantité d'exemplaires, ne pourra les débiter qu'avec des cartons; ce qui ^tera tout son mérite à l'ouvrage. Il coûte 178 livres.
M. Panckoucke avait acquis, par arrangement avec MM. Cramer ^ la propriété de cette édition.
Ihid,, pcLge'^^^ du i5 mars. On parle d'une nouvelle petite pièce en vers de M. 1^ Vottaire, intitulée Sésostris. On dit que c'est une allégorie sous laquelle il exalte le roi.
Ibid,, page 82, du 26 mars. La pièce de Sésostris, quoique roulant sur une allégorie commune , est pourtant trèsagréable , par une fraîcheur de coloris , une délicatesse de pinceau, par des vers heureux qui coulent encore de source, et se ressentent du charme inépuisable que le poète réj^and SUT ses plus petites productions. On parle aussi d'une pièce en prose de ce philosophe, intitulée : Remontrances du pays de Gex au Roi. Celle-ci , par le titre , semble être un persifflage des Remontranœs du parlement, mais elle contient, au contraire, de véritables actions de grâces à l'occasion des bienfaits répandus par le roi sur le pays de Gex , etc. Il finit par conclure que le règne de la raison est venu avec celui de Louis XVI, et que c'est à la philosophie , si honnie, si calomniée , qu'on a pourtant cette obligation.
Ces deux petits ouvrages de M. de Voltaire parurent à peu près en même temps et furent également bien accueillis à Paris.
pression, mais il est bon de la signaler. L'édition in-4° n'avait, en 1776, que 34 volumes. Elle a été depuis portée à 45. Les 40 volumes in-80 sont encadrés, et portent la date de 1775. Voyez les remarques de Wa gniêre sur l'article du 6 octobre 1778. B.
làid,, page 93 , du i4 avril. La LeUns d'un laUjuroir de Picardie à M. N***, auteur prohibidfà Paris , qu'on attribuait hM.de VoHaire, et fort rare jusqu'ici , commence à devenir plus commune; mais. il n'y a pas d'apparence qu'elle sojt du philosophe de Ferney. . . , On croit plus vraisemblable que ce soit une production du marquis de Condorcet,
Je ne sais si cette lettre est la même que celle du Fermier de Champagne à M. Necker, dont les Mémoires font liiention ci-dessus , à la date du 3o décembre 1775, ou si c'est un autre opuscule du ménie genre; en ce cas, je ne crois pas que M. de Voltaire ait eu plus de part à l'un qu'à l'autre.
îhid., page 96, du 17 avril. M. de Vdtaire a écrit une letWe au roi de Prusse , en date du 3o mars dernier, sur un prétendu bruit de la mort de l'empereur de la Chine. 11 y ainène l'élogç du roi , et des édîts de M. TurgqU etc. Il en a envoyé une copie exacte , ne Qarietur, à un de ses amis , le 7 avril, sous prétexte qu'elle court dans Paris toute défigurée, etc.
Cette lettre au roi de Pi^usse est vraie, et il est vrai aussi qu'on l'avait falsifiée, ce qui engagea M. de Voltaire d'en donner une copie véritable.
Ibid,, page 99, du 12 avril. On annonce, de l'infatigable M. de Voltaire, un nouvel ouvrage , ayant pour titre : Lettrés tartqres et chinoises,
Ibid, , pag^ i5o, du 16 juin. M. de Voltaire, qui se rend volontiers le don Quichotte de tous les illustres scâérats, depuis long-temps a pris la défense du comte de Lally, etc.
Pe quels scélérats M. de VoUaire a-t-il embrassé
" PE BA.CHAUMONT. [1776.] * SgS ^
là défense ? Il ne l'a jamais prise qu'en faveur des innocens. Vous vous servez sans doute , monsieur, de ces termes indignes, parce qu'il a le courage de mettre au jour des injustices.
Ibid,, page 164 et i65, du 27 et du 29 juin. Les Lettres danoises, indiennes et tartares sont un peu plus répandues ; elles sont adressées à M. ^ Paa?, ce chanoine de Breslau , qui a publie* des idées si nouvelles et si étranges sur la Chine et sur les Égyptiens. C'est d'un bénédictin dont M. de Voltaire emprunte aujourd'hui le froc , et il observe en cela le costume , attendu le scientifique de la matière , mais il ne le suit pas long-temps , car il effleure en quelques pages des sujets qui auraient fourm au moins des in-folio. Pour grossir le recueil , on y a joint plusieurs autres pièces intéressantes, c'est-à-dire qui sont de M, de Voltaire, ou le concernent ; entre autres des lettres du chevalier de Boi^ers, pendant son voyage en Suisse , en 1764 ; une pièce en vers , intitulée Les Finances, oh M. de Voltaire présente rapidement l'esquisse dû roman politique que le^ économistes ont mis plusieurs fois en œuvre pour peindre en action les suites affreuses du système actuel des finances dans la perception des impôts... A la suite des Lettres chinoises, vient encore un Dialogide de Maxime de Madaure, ouvrage philosophique , rempli d'une excellente morale, et où l'on apprend la science difficile de vivre et de mourir. On ne peut que féliciter M. de Voltaire sur la découverte de ce Maamiè que l'on ne connaissait guère, non plus que son œuvre.
Ces divers ouvriaiges , sauf les lettres du chevalier de Boujfiers^ sont de M. def^oltcdre^ sous<les noms emprimtés.
Ibid,, page 180, du 11 juillet. M. de Voltaire, accusé de
tourner h tout v«nt, et d'oublier facilement ses bienfaiteurs disgraciés , a voulu prouver le contraire , ou du moins se corriger. Il vient d'adresser une épître à M. Tm^t, dont on parle avec beaucoup d'éloge.
Elle a pour titre : Epltre à un homme. Elle est vraie , mais il ne l'est pas que son auteur changeât à tout ventj et M. Turgot^ M. de Choiseuly ne sont pas les seuls exemples du contraire qu'on trouverait dans le cours de sa vie.
Ihid., page i88, du 20 juillet. C'est pour l'ouverture du nouveau théâtre que M. de Voltaire a feit construire à Ferney, que le Kain est parti. Il doit être un des acteurs concourant à l'inauguration du spectacle.
Ce n était pas précisément pour cela que M. le Kain vint à Ferney, mais parce que M. de Voltaire lui avait plusieurs fois témoigné son désir de le revoir chez lui, l'avait excité à faire ce voyage, et que cet acteur en avait obtenu la permission de la reine. '
Ihid., page 19a , du 26 juillet. Il paraît un Commentaût sur la Bible, qui ne ressemble point à ceux que l'on connaît jusqu'à présent. On l'attribue à M. de Voltaire. Malheureusement cette matière est épuisée, le procès est jugé pour ceux qui veulent se servir de leur raison et de leurs lumières, et les autres ne liront pas plus ce CommetOaire que le reste.
L'ouvragé est de M. de Voltaire , et il ftit publié comme celui de plusieurs aumôniers du roi de Prusse.
Df BACHAUMONT. [1776*] 'igS
Ibid., page 219, du 24 août. Il est fort (Question d'une lettre de M. de Voltaire h l'académie française , sur une nouvelle traduction de Shakespear, par TVI. Le Tourneur et compagnie. L'objet est de tourner ces traducteurs en ridicule. On dit la critique très-plaisante, et l'on veut immoler les victimes à la risée^publique en lisant cette diatribe à la séance de la Saint-Louis,
La lettre fut lue en effet dans cette assemblée, et y fut très-applaudie.
lèid,, page 229, du 3 septembre. M. de Voltaire, sentant que sa carrière s'avance et que ses ennemis n'attendent que le moment où il aura les yeux clos pour donner les prétendus mémoires de sa vie , a cru devoir gagner les devans : il les a lui-même composés en bref, et les répand depuis peu sous le titre de Commentaire historique sur les œuvres de l'auteur de la Henriade, etc. , avec les pièces originales et les preuves. C'est un tiers qui est censé parler; mais au style et à la manière favorable dont tous les faits sont présentés, d'ailleurs à une multitude de détails secrets et particuliers, on ne peut douter qu'il n'ait fourni les matériaux et mis le coloris.
Voyez mes additions à cet ouvrage (loo).
Ibid,, page 280, du 5 septembre. Madame Denis, nièce de M. de Voltaire, arrive cette semaine à Paris, sous prétexte de venir consulter M. Tronchin sur sa santé. Mais on voit que ce n'est qu'un jeu concerté entre les amis de M. de Voltaire, qui désirerait fort revoir encore une fois Paris et y recueillir des couronnes de toute espèce qu'on lui prodiguerait. Son affectation de faire lire en pleine académie une
(lOo) Ijt lecleur peut voir aussi Pavertissement de Péditeur, au-de? ▼ant des yldditions de IVagnière.
396 nÇAMEN DES MÉMOIRES
4e se$ lettres le [our de la Saint-Louis, et celle d'amener tout récemment Féloge de la reine dans de mauvais vers au wur le Kain, sont autant de circonstances qui fortifient cette conjecture , mais le clergé se dispose à s'y opposer vigoureusement.
Le rédacteur de cet article, de quelque robe qu'il soit, cherche en vain à accumuler des raisons pour fortifier sa conjecture, qui est fausse. On suppose à M. de Foltaire un très-grand désir de revenir à Paris, qu'il n'avait certainement pas, mais que sa nièce avait pour lui. Il n'aurait pas quitté SSL retraite en 1778, et y aurait sans doute vécu encore long-temps, si un concours de circonstances singulières et les ruses les plus fatales ne l'en eussent arraché. A l'égard des vers à M. /(^ Kain y qui ont le malheur d'être mauvais aux yeux àià M. le rédacteur, c'était une manière indirecte ^ assez adroite, ce me semble, de remercier la reine de la permission qu'elle avait doùnée à M. fe Kain de venir à Ferney.
Ihid,, page 241 , du i5 septembre. Le sieur le Kain, revenu de Ferney, a rapporté que madame Denis n'était point partie, et était retenue par une indisposition qui avait retardé son voyage de Paris. Cet acteur a reparu hier dans Àndromaque, devant la reine, avec tout le succès ordinaire.
Ce voyage projeté de madame Denis ne se fit point alors; elle ne vint à Paris qu'en 1778, avec 3on oncle.
lidû,, ibid, , du 16 septembre. A la suite du Commentaire
DE BA.CHAUMONT. [1776.] Sgj
historique sut les auprès de routeur de la Henriade, se trourent des lettres de M. de Voltaire f h différens particuliers, Jes unes connues , d'autres plus récentes. Dans une , entre autres, il s'explique assez ouvertement sur la trag(^die du Siège de Calais^ qui , dit-il , n'est plus admiré qu'à Calais. Dans une autre, il détruit le préjugé de ceux qui attribuaient à Ganganelli les lettres imprimées sous le nom de ce pape.
On a su depuis que ces prétendues Lettres de Ganganelli avaient été fabriquées à Paris par un auteur nommé Caraccioli.
Ibid., page 25 1 , du 28^ septembre. Extrait d'une lettre de Femey, du i5 septembre,,. Pour, vous donner une idée de la galanterie du philosophe de ce lieu^ voici un impromptu qu'il a fait depuis peu , en faveur d'une dame Poura, femme d'un banquier de Lyon , qui , sans être jolie , a des yeux trèslascife et propres à réveiller le vieillard le plus engourdie
Vous vous rappelez l'aventure de mademoiselle Cfiau ,
cette sœur d'un professeur de Genève , qui lui procura un évanouissement si délicieux , où il pensa rester. Il ne s'agit pas ici de quelque chose d'aussi fort, mais d'un pur jeu d'esprit, où le cœur cependant pouvait avoir quelque part. Madame Poura folâtrait avec M. de Voltaire^ lui disait des choses agréables , et entre autres , combien elle s'intéressait à sa santé , lui ajoutant impérieusement qu'il fallait qu'il se conservât. Le poète octogénaire lui répondit sur-le-champ avec une ingénieuse vivacité :
Vous voulez arrêter mon àme fugitiye,
Ah! madame , je le crois bien ^ De tout ce c|u'on possède on ne veut perdre rieO|
Un vent que son esclave vive.
Ces vers ne furent point adressés à madame
Sgit ËXAMEK DES MiMOlRESl
Poura^ mais à madame deFlorian; et les mauvaise^) plaisanteries que fait ici l'auteur de la lettre (M. de Saint'Remi) y sont très -déplacées et très -fausses; mais C€i monsieur ne se pique pas d'exactitude, comme on le verra ci-après par ses autres lettres, dans lesquelles il n'a pas plus de respect pour la vérité que pour M. dé Voltaire, à qui il avait pourtant bien des obligations. Il est plaisant de lui voir mettre en jeu le cœur d'un vieillard plus qu'octogénaire, à propos d*un petit compliment poétique, tel qajinacréon en pouvait faire au même âge, sans pour cela être amoureux des belles grecques qui s'amusaient à le cajoler.
Ihid.9 page 271 et 280, du 22 octobre et du 7 novembre. Le nonce du pape^ ef&ayë du scandale que la BibU commentée de M. de VdUdre allait causer, et convaincu de la i\ëcessitë d'y répondre , s'il est possible , Ta achetée pout l'envoyer à Sa Sainteté. Le Vrai titre est La Bible enfin ^rr-, fdiquée par plusieurs aitmôniers de S, M, le R. de P.; c'est un billot en deux parties , formant 55o pages. Il pourra quelquefois faire rire Sa Sainteté , mais il lui fera plus souvent -froncer le sourcil. Il donnera lieu à l'érudition et à la sagacité de ses théologiens de se d^loyer s'ils veulent y 1^ pondre.
J&'dL, page 281, du 8 novembre. Extrait d'une lettre de Ferney, du 3o octobre 1776. « Le patron se porte toujours à merveille pour son âge ; il lit sans lunettes l'impi'ession la plus fine ; il a l'oreille un peu dure , en sorte que lorsqu'on fait quelque bruit, il est obligé de faire répéter les paroles qu'on lui adresse , ce qui le fâche ; car, quoiqu'il dise depuis vingt ans qu'il perd les yeux et les oreilfes, il ne voudrait pas
1>É BACHAUMONT. [1776.] igg
qu'on s'en aperçût. C'est cette envie de paraître et de briller toujours, qui fait qu'il n'aime pas à se trouver et à manger en grande compagnie; le babil des femmes, surtout, l'incommode, et leur conversation frivole et décousue l'ennuie. Il ne voit point de médecin; quand sa santé l'inquiète, il consulte ses livres. Il continue à se purger trois fois par semaine avec de la casse ; il ne va à la garde-robe que de cette manière. Il reste la plus grande partie de la journée au lit; il mange quelque chose quand il en a envie; il psu-aît le soir, et soupe , mais pas toujours. Quelquefois sa casse le tracasse, et il se tranquillise. Il ne s'est pas beaucoup promené depuis que je suis ici. II reste souvent en robe de chambre , mais il fait régulièrement chaque jour sa toilette de propreté, et les ablutions les plus secrètes, comme s'il attendait pour le soir quelque bonne fortune. Quand il s'habille , c'est ordinairement avec magnificence et sans goût ; il met des vétemens qui ne peuvent aller ensemble ; il a l'air d'un vendeur d'orviétan.
Je n'ai plus trouvé le père Adam chez lui; il l'a renvoyé, et lui fait une modique pension dans le voisinage, où il demeure. Ce jésuite lui servait à faire sa partie aux échecs J et à feuilleter des livres pour des recherches dont avait besoin ce second écrivain. L'âge et les infirmités l'ont rendu impropre à ces fonctions. M. de Voltaire compare les hommes à des oranges, qu'on serre fortement pour en exprimer le jus, et dont on jette le marc ensuite comme inutile : pensée plus digne de Machiavel que de l'apôtre de l'humanité, .
Il a décidément donné Ferney à madame Berds, sa nièce. Il continue à augmenter ce lieu; il y a dépensé peut-être cent mille francs, cette année , en maisons. Le théâtre est charmant , avec toutes les commodités possibles pour les acteurs et actrices.
Je juge que M. de Voltaire est fort mal servi par sqs correspondans de Paris, puisqu'il ignorait même l'existence
400 È^AJ^Eir ])£S MénotRÈS
de la F... mnumie. Je suis le {ureimer qui lui ait parl^ de ce Kvre. Sa première question a été : Y suis- je? Je lui ai répondu que non, mais bien Rousseau, Ce qui l'a afiQigé^ car il veut qu'on parle de lui^ même en mal*
Il serait trop long de réfuter en détail toutes les sottises et les faussetés dont cette lettre est pleine; je me bornerai à en relever quelques-unes en peu de mots.
Bien loin que M. de Voltaire eût toujours envie de'briller, c'est que rien n'était plus remarquable que son attention à se mettre au niveau de ceux qui conversaient avec lui, à ne leui* parler que des objets qu'ils connaissaient le mieux et dont ils pouvaient discourir avec le plus d'avantage et de satisfaction. C'est une observation que chacun a pu faire souvent, et qui est échappée à l'auteur de cette lettre. D'ailleurs, il me semble, monsieur, qu'en l'écrivant, vous êtes un peu en contradiction; car enfin, quand on a toujours envie depa-^ raitre et de briller, on ne iuit pas les grandes compagnies, mais au contraire, on les recherche.
Le habil des femmes y ^ dites-vous, V incommode et Vennuie. Pas plus que celui des hommes, et même moins, surtout le vôtre, monsieur, qu'il daignait quelquefois supporter. Jamais il n'était plus gai et plus aimable, quand il ne souffrait pas, que dans la compagnie des dames. Ce n'est pas dans leur sexe qu'il trouvait la futilité insupportable, et qu'il cherchait beaucoup de savoir; il
Î)E B\CH\lJMONT. [1776.] 4or
connaissait trop le genre humain pour confondre ainsi toutes choses.
Le père Adam ne faisait autre chose que jouer assez souvent aux échecs, et point du tout de recherches. M. de Foliaire fut en6n obUgé de le renvoyer, parce qu'il était devenu, non pas. inutile, mais d'une société insupportable, et occasionait continuellement des querelles, tant avec les étrangers qu'avec tes personnes de la maison. Ce renvoi fut le troisième et dernier, et la comparaison de l'orange pressurée, que l'auteur de la lettre fait ici, est bien étrange et impardonnable; il croit dire quelque chose de neuf et de profond, et il n'est qné l'écho d'un autre calomniateur, qui, vingt-cinq ans auparavant, jaloux de la faveur de M. de Voltaire à la cour de Prusse, et voulant y dominer seul, avait attribué ce niéme propos au roi, en parlantde M. tfe Voltaire ^ et n'avait pas manqué de le faire savoir à celui-ci.
Vous êtes bien mal instruit, monsieur, dans ce que vous dites d'une donation de la terre de Ferney. Ppisque Vous avez été plusieurs fois chez M. de Voltaire pour le consulter sur différentes choses, et qu'il vous y a reçu d'une manière plus honnête que celle dont vous parlez de lui, tant dans cette lettre que dans celle du 11 novembre (voyez ci-après, p. 4^3), vous ne deviez pas ignorer qu'il avait donné cette terre à madame Denis au moment même de l'acquisition qu'il en fit I. a6
402 EXAMEN DES MÉMOIBES
en 1 758 , et que le contrat était au nom de sa nièce. La fin de votre letre, monsieur, enchérit sur tout le reste; passe que vous jugiez que M. de Foliaire était mal servi par ses correspondans de Paris; cela est vrai et n'est point étonnant; il n'avait plus, depuis long-temps, dans cette ville, dé commissionnaire chargé spécialement de l'instruire des nouvelles littéraires, M. Thiriot, plusieurs années même avant sa mort, avait cessé de lui écrire régulièrement, et de le tenir au courant des nouveautés de la capitale. L'abbé Dus^metj quoi qu'on eh ait dit dans ces Mémoires y n'a jamais rempli cette fonction, et n'était pas plus le correspondant littéraire de M. de Voltaire que soh espion. Mais, dans tous les cas, comment peut-ôn faire une espèce de reproche à ce grand homme, d'ignorer l'existence du beau poème de la F....jnanie? et, ce qui est plus incroyable, comment oser dire qu'il fut affligé d'apprendre qu'il ne figurait pas dans cette oeuvre ténébreuse de corps-de-garde et de mauvais lieu? qu'il voulait qu'on parlât de lui, même en mal? En vérité, cela fait pitié; il faut que l'écrivain fut bien dénué de ressource et mauvais observateur, s'il ne pouvait intéresser ses amis de Paris et exciter leur curiosité qu'en fabriquant de pareilles nouvelles. A l'égard d'autres petits détails de la vie privée de M. de Voltaire ^ plus ou moins défigurés dans la lettre , on peut voir mes jidditions au Commentaire historique.
DE BACHAUMONT. [l77&.^ 4^3
Ibid., page a84f du lo novembte. Le Commentaire sur la Bible embrasse tout V Ancien Testament y et jamais père de l'£gtise ne l'a mieux étudié. Suit un sommaire de VHistaire des Juifs y depuis les Macchabées; et l'ouvrage se termine par un précis des Quatre Éoangélistes. Ce recueil est à l'usage de tout le monde, et il est extrêmement commode pour les incrédules , en ce qu'il rassemble en un seul corps lès observations et les railleries épàrses dans la multitude d'ouvrages écrits ou imprimés depuis trente ans contre la religion. 11 l'est par la même raison pour ses défenseurs. On assure que l'avocat-général Séguier s'est pénétré, pendant les vacances, de ce Commentaire contre lequel il prépare un réquisitoire.
Ibid., page 284 > du ii novembre. Eivtrak d'une lettre âe\Femeyy du 4 nooembre, « J'ai oublié , en vous parlant du physique de M. de Voltaire, de vous dire une particularité que tout le monde aurait pu remarquer, et dont personne, que je sache, n'a encore fait mention : c'est qu'il n'a point de barbe ; du moins il en a si peu qu'il ne se fait jamais raser. On voit sur sa cheminée trois ou quatre paires de petites pinces épilatoires , avec lesquelles il se joue , et s'arrache de temps eft temps quelques poils «n causant avec Vun et l'autre. Vous vous imagines mal-à-propos qu'il voit beaucoup de monde : on ne vient presque plus le visiter. Il a tant d'humeur depuis quelque temps, qu'il ne se montre pas à tous ceux qui viennent au château, et on est quelque^ fois plusieurs jours avant de pouvoir en jouir. Il y a cepen-^ dant toujours la table des étrangers; on l'appelle ainsi parce que le mattre mangeant séparément, madame Denis aussi , depuis qu'elle est obligée de vivre de régime , cette table , régulièrement servie , ne sert en effet qu'aux allans et venans ; et comme ils sont en petit nombre, il n'y a quelquefois personne à cette troisième table, bonne «t bien fournie.
4o4 EXAMEN DES MÉMOIRES
« La porte de rapparlement de M. de Voltaire est toujours bien fermée ; les fidèles entrent par les garde-robes. On m'a raconté que le fils de M. le Clerc , l'ancien premier commis dulrésor royal , ayant attendu quelques jours avant de pouvoir jouir de la présence du philosophe de Ferney, celui-ci lui avait enfin donné rendez-vous dans sod jardin , mais que lui ayant demandé son nom , il l'avait rudement gourmande d'en porter un pareil, et l'avait quitté après ce compliment. Je ne sais cette anecdote que par tradition; mais j'ai été témoin de la réception d'une milady , à laquelle , après beaucoup de difficultés , le vieux malade se montra enfin , en lui disant qu'il sortait de son tombeau pour elle ; c'est tout ce qu'elle en eut j il ne tarda pas à se retirer. La veille de la Saint-François dernière, plusieurs dames du voisinage étaient venues avec des bouquets pour lui souhaiter la bonne fête; on attendait dans le salon qu'il parût : il vint, disant d'une voix sépulcrale: Je suis mort ! 11 effraya tellement son monde , que personne ne lui fit de compliment.
» Il nie constamment d'être l'auteur du Commentaire Itistoriùue sur les Œuvres de V auteur de la Henriade, M. de Florian, son neveu , étant venu pour lui dire -qu'un grand seigneur lui avait écrit pour savoir ce qui en était : Quelle jkmcntél s'écria M. de Voltaire; est-ce que je serais un homme à me louer ainsi moi-même ? Le vrai est que l'ouvrage est de M. de Morsan, le fils du ;'ichard Durey d'Humoncourt, père de madame de SauQighy, Après avoir fait beaucoup de sottises et avoir été déshérité par son père , il est maître d'école dans ces cantons et a gagné quelqu'argent à ce Commentaire^ dont le patron lui a fourni cependant les anecdotes et le style : c'est le couteau de Matignon. »
On peut dire d'une partie de cette lettre ce qu'on a dit de la précédente. Toujours de lexagération
DE BACHA.UMOJXT. [1776.] 4<>5
dans les petits détails , pour paraître plus piquant aux yeux de ses correspondans; et en d'autres endroits, des faussetés et des contradictions, et surtout dans le dernier article. Le Commentaire historique n'est point du tout de M. Durey de Morsan; M. de Voltaire avait accueilli et gardé assez long -temps au château ce frère de madame de Samigny^ dans l'espérance de le réconcilier avec sa famille. Lui voyant du goût pour la littérature et pour les livres, il le chargeait quelquefois de faire des re* cherches dans sa bibliothèque, ou des extraits do pièces justificatives, dont il avait besoin pour la composition du Commentaire historique. C'était un amusement pourM. de Morsan; il se plaisait même à me remplacer de temps en temps, et écrivait sous la dictée de M. de Voltaire; voilà toute la part qu'il a eue à l'ouvrage. Si d'ailleurs, comme le dit la lettre même , M. de Voltaire en avait fourni la matière et le coloris, qu'aurait pu y ajouter M. de Morsan y qui ne connaissait l'auteur que depuis quelques mois ? N'est-ce pas avouer clairement que le Commentaire historique est de M. de Voltaire lui-même, et contredire ce qu'on a dit un peu plus haut(ioi)?
(loi) L'observation de Wa^nièrt est juste, et Paveu de Tauteur de la lettre très -formel. Le propos quMl fait tenir à VoUairt, pour dérouter la curiosité d'un grand seigneur, nUnfirme pas ce qu'on avoue à la fin de celle letlre. On oonnaiâsait depuis long-temps ce que valaient ces désaveux de Voltaire y en certaines circonstances où ils lui éiaient trés-ulilefl pour établir et propager d'autant mieux la vérité; indispen-
4o6 EXA.MEN DES MÉMOIRES
Ibid.p pagfi 290 9 du i3 novembre. M. de VùUain yieol d'adresser une épître à madame Necker, à l'occasion de la nouvelle qualité ^eson mari. Cette pièce légère^ badine, ne dit pas grand' chose au fond , mais est marquée au coin d'une facilité, d'une gentillesse que ne peut attraper aucun de nos poètes modernes. Ce qu'on n'aime pas , c'est que le philosophe de Femey , toujours variable dans ses affections, y parle assez lestement de M. Turgai, et , sans le dénigrer absolument, le subordonne au saint du jour.
Le rédacteur, apparemment, n'a pas su lire ni comprendre cette épître, quoique trés-claîre;M.dl^ Voltaire y rend justice aux deux ministres, quoique leurs idées sur le commerce et l'agriculture fiassent différentes,
Ihid,^ page 3i4, du 6 décembre. Extrait d'une lettre de Femey, du 27 novembre. « Malgré toutes mes recherches je n'ai pu découvrir le motif du renvoi du père Adam, Je soupçonne que c'est la suite de ses tracasseries avec les domestiques, et surtout avec la Barbara, gouvernante do vieux solitaire, avec laquelle il jase tous les matins de l'intérieur de son ménage lorsqu'elle lui porte sa chemise ; car il faut que vous sachiez que c'est lui qui fait toutes les dépends. Il n'a pas fait de pensjon au jésuite et lui a donné seulement dix louis en l'éxpuoant. Au reste , depuis longt^nps il n'était plus propre à l'amuser, et AL df Folù^ avait renoncé à jouer aux échecs. Le père Adam est retiré chez Un curé du voisinage, où il ne pourra même profiter du
sables pour sa sûreté, et qui même lui étaient suggérés par les personnages de qui elle dépendait. Il est évident que le désaveu dont il s^agil ici était chose convenue et nécessaire, attendu que Pauteur du Commentaire histori^fue jimrïe en tierce personne, et que par conséquent Fouvrage est supposé écrit par une plume étrangère.
DE BACHA.UMONT. [^776.] 4^7
petit bénéfice de dire la messe, son séjour chez M. de Voltaire lui ayant valu rinterdiction de la part de l'éVéquc d'Annecy, ce fanatique , le plus cruel ennemi du philosophe. M Je crois M. de Voltaire occupé à faùre encore une tragédie, m
Cette lettre offre* encore des inexactitudes, comme on peut le voir par ce que nous avons dit touchant le père Adam daas les AddMions au Commentaire historique.
lèid., page 3^3, du i4 décembre. Extrait d'une lettre de Femey^ dm 4. décembre. « Vous avez déjà vu que M. de Voltaire est fort mal servi par ses amis et correspondans. Il n'a pas même cette universalité de gazettes y de journaux et autres ouvrages périodiques que devrait lui faire désiter son ardeur de tout lire, de tout savoir, de parler de tout, et que son opulence lui donne îe moyen d'acquérir aisément. Il a la manie de receler dans son cabinet ce qull reçoit en ce genre , et de ne les pas envoyer au salon , suivant l'usage des campagnes , où l'on s'amuse de ces feuilles courantes. Quand il les a lues, seulement il vient en faire part. Eh bien] dit-il , voilà donc les insurgens qui ont été battus y etc. Ce qui vous surprendra, c'est qu'entre les écrits périodiques de Paris, celui qu'il lisait le plus assidûment, c'était les feuilles de Fréron, Quand il en recevait une , et qu'il la pre^ nait pour la parcourir, on a remarqué que la main lui tremblait; il avait l'air d'un criminel qui va entendre sa sentence. M. d'Argental est celui de ses amis qui le sert le plus exactement et le plus assidûment : il n'est pas de semaine où il n'en reçoive plusieurs lettres ; il en a des commodes pleines. Ce gobe-mouche lui écrit tout Ce qu'il sait et ne sait pas. C'est surtout pour les nouvelles politiques , pour les anecdotes de cour qu'il lui est utile. Ce recueil sera un jour trè^-précieux pour quiconque voudra écrire l'histoire. »
4o8 £XAM£N DES MÉMOIRES
» Voulez-vous encore mieux juger combien le patron est mal instruit des détails littéraires, même le concernant!' Apprenez qu'il a su par moi le premier qu'un certain abbé Martin, vicaire de ^.paroisse de Saint- André-des- Arts , se déclarait depuis deux ans pour l'auteur des Trois Siècles de la Littérature; il m'a répondu plaisamment : Oh! je sais bien qu'ils sont plusieurs messieurs de ce nom-là. Et il ne m'en a pas paru moins disposé à continuer de prendre pour plastron de ses injures l'abbé Sabotier. ^
L'auteur de la lettre entasse encore ici des nouvelles con trouvées pour égayer ses amis ou flatter leur -malignité. Ce qu'il dit de Fréron ou de son Année littéraire est surtout d'une grande fausseté. M. de Voltaire ne recevait point ce journal, et il lisait avec beaucoup d'indififérence ou de mépris ce qu'on lui en rapportait quelquefois dans les lettres de Paris (102).
Tome X, ])age 3, du 4 janvier 1777. On écrit de Genève que M. de Voltaire travaille avec plus d'ardeur que jamais \
(loa) Celle lettre du nouvelliste de Ferney ne le cède guère aux précédentes, en sottises, en faussetés et en contradictions» U aurait voulu trouver le salon de Voltaire garni de papiers pulAîos comme un café. C^était là apparemment la principale nourriture de son esprit Quant au maître du château, il savait mieux employer son temps qu^à lire V universalité des gazettes, journaux et autres ouvrages périodiques, et surtout les feuilles de Fréron, qu'il ne recevait pas. Si, d'après le nouvelliste, Voltaire s'enfermait dans soi^ cabinet pour lire le trèspetit nombre de papiers de ce genre qui lut parvenaient, comment le
DE BAGHAUMONT. [l777-] 4^9
qu'il est dans un accouchement laborieux , sans qu'on dise ce que c'est. On présume que c'est la tragédie que l'on a annoncée.
Je Tai toujours vu se livrer au travail avec ar deur, et quelquefois occupé de plusieurs ouvrages de genre différent; se délassant de l'un par l'autre, et les reprenant tour à tour.
Ibid., page 47^ du 17 février. 11 paraît une Requête cùi roi pour les malheureux habitans du Mont-Jura. On connaît depuis long-temps cette affaire par les éloquens écrits du philosophe de Ferney. Tout récemment encore il a offerir à M. d!e Mirbeck, avocat aux conseik , leur défenseur, de le seconder de sa plume, de son crédit et de sa bourse, pour faire briser les fers de ses cliens. ,
Cela est très- vrai, mais il n'a pas été heureux dans cette entreprise.
Ibid,, page 122, du i3 avril. On écrit de Genève que , M. de Foliaire a eu, il y a peu de temps, une attaque d'apoplexie qui n'a pas eu de suite : sa tête même n'en est point affectée , et il se dispose h reprendre ses travaux. En effet , par ime lettre du 16 avril,, il demande à un ami de lui
voyail-on trembler et pâlir en prenant des feuilles de /^r^ron .'feuilles qui n'arrivaient point à Ferney, et qui probablement en auraient été proscrites d'une voix unanime par les babitans ? A quoi bon aussi d'injurier i^Aluitement M. d^Argental, et toujours en se contredisani? Entre tous les amis de yoUaire, M. d*Argental était, dites-TOus., celui qui lui donnait les nouvelles les plus exactes et les plus assidues, et le recueil de ses lettres serait trés-précieux pour écrire l'bistoire. Si cela est vrai, comme je le crois, la qualification que vous vous permettez de lui donner ici n'estelle pas une insulte aussi abturde qu'iniiist«?
4lO EXABIEN DBS MiMOJRES
rassembler toutes les pièces reUlives h M. de Lisie de Saks, et de lui en rendre le compte le plus détaillé. On juge avec raison, qu'il veut écrire sur cette inatière, sur Fin justice de flétrir cruellement un écrivain pour des opinions qu'il a soumises à Texamen des censeurs qui lui ont été donnés par le gouvernement, et qui a rempli toutes les formalités ordonnées pour l'impression. Cet auteur est plus intéressé que personne à £ûre rougir les magistrats d'une sentence atroce.
Ce qu'on dit de, l'apoplexie de M. de Voltaire est vrai. Il demanda les pièces du procès de M. de Lisle de Sales , mais il ne les reçut jamais; depuis ce temps, M. de Lisle vînt passer qudqueâ mois à Ferney , il fut très-bien accueilli par M. de VoUcdre^ en qui il trouva un consolateur et tous les secours que pouvait exiger la position de ce jeune homme après la persécution qu'il venait d'essuyer.
lhid,y page i4&) du i6 mai. Le no i5 du sieur de la Harpe contient encore un extrait de la main de M. de VoUattr, c'est le troisième qu'il fournit. Ce grand homme ne dédaigne aucun genre , et se fait aujourd'hui garçon journaliste. On sait qu'il est un de ceux Jes plus ardens de l'académie , pour qu'on donne à ce corps le privilège exclusif des feuilles périodiques, sauf à elle à en accorder en sous-ordre à qui bon lui semblerait. Voilà toujours un journal qu'elle regarde comme sien, et dont elle ne laissera pas échapper la rédaction.
Il est vrai que M. de Voltaire a fourni k 'ili.de la Harpe quelques articles pour son journal, comme il en avait donné autrefois pour la Gaz^te littéraire^ rédigée par MM. Arnaud et Suard. Quant k l'anecdote du privilège des journaux pour Ta-
DE BACHAUMOITT. [1777.] 4'^
cadémie, je n'en ai point fentendu parler et je la crois fort douteuse.
Ibid,, pa^ i56, du 3o mai. M. de Voltaire a enfin découvert que les prétendus Jui&, ses adversaires , défendant leur nation I tantôt sous le nom de Trois Juifs Jiollandais (en 1 77 i)r et tantôt sous celuyle Trois Juifs portugais (en 1 7 76), n'étaient autre chose qu'un sitnple abbé, ex-précepteur; et il lui a répliqué dans l'ouvrage intitulé : Un Chrétien contre six Juifs, On est fâché qu'il se montre infiniment au-dessous de son rival...... Sa diatribe est ennuyeuse; l'apologie de
L'abbé Guénée, solide, lumineuse, instructive ; et, malgré son étendue, se faisant lire avec un plaisir continu. Par une finesse dont personne n^est pks la dupe, M. de Voltaire ne parte point directement; c'est un La Roupillièrer son ami, qui le défend.
Ce jugement du rédacteur semblerait dicté par quelque intérêt personnel ; si c'est par son goût seul, il n'y a rien à lui dire, chacim a le sien; et tout le monde, à beaucoup près , n'a point partagé son avis.
lèid., page 168 , du i5 juin. Extrait d'une lettre de Femey, du 5 juin, «Nous sommes arrivés ici à notre retour d'Italie : nous avons eu le bonheur d'en voir le seigneur, et nous en avons été d'autant plus flattés qu'il devient très-sauvage, et que nous avions rencontré dans notre route plusieurs grands et notables personnages qu'il avait refusés. Il a passé la journée entière avec nous. L'endroit de sa terre qu'il nous a montré avec le plus de complaisance , c'est l'église. On lit en haut, en lettres d'or : Deo erexit Voltaire. L'abbé de IMle s'écria : VoUà un beau mot entre deux grands noms ! Mais est-ce le terme propre? ajouta-t-il en riant. Ne faudrai^it ymudicavit, sacravitf Non, non, répondit le patron. Fan-r
4lt2 EXAMEN DES HÉMOIRES
'^faroiiade de vieillard. II nous fit observer son tombeau, a moitié dans l'église et à moitié dans le cimetières Les ma-^ lins, continua-t-il, diront que je ne suis ni dehors ni dedans. La reKgion l'occupe toujours beaucoup. En gémissant sur la petitesse de ce lieu saint, il dit : Je vois avec douleur aux grandes fêles qu'il ne peut contenir tout le sacré troupeau ; mais il n'y avait que cinquante habitons dans le village quand J'y suis venu, et il y en a douze cents aujourd^lad. Je laisse à la piété de . madame Denis à faire une autre église. En parlant de Rome, il nous demanda si cette belle basilique de Saint-Pierre était toujours bien ferme sur ses fondemens. Sur ce que nous lui dîmes quW, il s'écria ; Tant pis!
Cette lettre est de M. de Tntdaine, qui était accompagné de M. l'abbé de Lille. Tout ce qu'on y dit est très-vrai (io3).
Ihid., page i68, du i8 juin. Extrait d'une lettre de Femej, du lo juin. « Pour vous continuer notre relation , nous vous ajouterons que M. de Voltaire, devant toujours exercer sa bienfaisance envers quelqu'un, n'ayant plus le père Adam, et étant brouillé avec madame Dupuits, ci-devant mademoiselle Corneille, a pris chez lui mademoiselle de Varicourt, fille de condition , dont le père est officier des gardes-ducorps, mais pauvre et chargé d'une nombreuse famille. Il l'a couchée sur son testament, et l'aurait voulu marier à son neveu , M. de Florian. C'est une fille aimable , jeune , pleine de grâces et d'esprit. Elle est en embonpoint, et c'est
(io3) ^application du moi fanfaronade, par M. de Trudaine, û'est peul-être pas ici trop juste. M. de Voltaire avait bien réeilemeut, nonseulement dédié, mais aussi hdti, érigé cette église à ses frais. Le mot erexit est donc le mot propre, d'autant plus qu^en cette occasion il renferme implicitement, et sans.aucun doute , cei^x de sacrnvit, dicavii. Mais Tabbé de Lille, qui le savait bien, ne chercbait qu'à faire parler M. ^« FoUaire.
DE BàCHAUMOI^T. [1777.] /n3
quelque chose de charmant de voir avec quelle paillardise le vieillard de Ferney lui prend , lui serre amoureusement et souvent ses bras charnus.
w 11 ne faut pas vous omettre que dans notre conversation, nous fûmes surpris de le voir s'exprimer en termes injurieux sur le parlement Meaupeou, qu'il à tant prôné; inais nous avions avec nous un conseiller du parlement actuel, et nous admirâmes sa politique.
» Du reste , on nous a rapporté deux bons mots de cet aimable Anacréon , qu'on nous a donnés pour récens , et qui vous prouveront que son attaque d'apoplexie, qui ne consistait que dans des étourdissemens violens, n'a point affaibli la pointe de son esprit. Madame Paulze , femme d'un fermier-général , venue dans ces cantons où elle a une terre, a désiré voir M. de Foliaire; mais sachant la difficulté d'être introduit, elle l'a fait prévenir de son envie, et pour se donner plus d'importance auprès de lui , a fait dire qu'elle était nièce de l'abbé Terrai. A ce mot de Terrai, frémissant de tout son corps, il a répondu : Dites à madame Paulze (fu'il ne -me reste plus qu'une dent, et que je la garde contre son oncle,
>» Un autre particulier, l'abbé Coyer, dit-on, ayant trèsindiscrètement témoigné son xiésir de rester chez M. de Voltaire, et d'y passer six semaines, celui-ci l'ayant su, lui dit avec gaîté : Vous ne ooulez pas ressemblera Don Quichotte ; il prenait toutes les auberges pour des châteaux, et vous prenez les châteaux pour des aubefges; »
Cette seconde lettre de M. de Trudaiiie n'est point en to^t aussi exacte que la première ; et il paraît s'y livrer à un peu d'exagération, particulièrement en ce qui concerne mademoiselle de Varicourt, Il était mal informé en rapportant que
4l4 EXAM£]^ DES MiMOIRISS
M. de Voltaire l'avait mise sur son testament; js« mais il n'y a pensé; d'ailleurs c'est madame DenU qui avait obtenu des parens de mademoiselle de Varicourt qu'elle vînt demeurer auprès d'elle au château de Ferney. M. de Vokaire ne peut guère avoir pensé davantage à la marier à M. de Florian; celui-ci, qui était nevçu de M. de Voltaire ^ pour avoir épousé autrefois une sœur de madame Detiis (madame de Fontaine)^ était alors remarié depuis trois ou quatre ans en troisièmes noceis. Avant ce temps, mademoiselle de Varicourt n'était qu'un en£aint, et à peine connue encore de madame Denis et de M. de Voltaire. Le chevalier de Florian ^ auteur de plusieurs petits ouvrages, et neveu du précédent, n'était rien k'M,. de Voltaire.
L'auteur de la lettre se trompe aussi à l'égard de madame Dupuits^ qui n'a jamais lété brooiUée avec M. de Voltaire.
Les anecdotes sur madame Faulze et l'abbé Coyer sont vraies. .
lldd,, page 186, du 10 juillet Un certaîn aU)ë Mmlm* vicaire de la paroisse de Saint-Ândré-desr-Arts , qui , \anr que la première fermentation pccasiooëe par le livre des Tnds Siècles de la lÂttérature française fut passée , que l'abbé Salatier, s'en avouant l'auteur, eut reçu touites les injures et les invectives des coryphées du parti encyclopédique , trèsmaltraités dans l'ouvrage , s'était avisé de lui disputer cette paternité , est devenu fou depuis quelques mois , et les remèdes n'ayant pu opérer, il vient d'être renfermé dans une maison de force. Ses partisans continuent à assurer que noB-
DE B4CUAUMONT. [1777.] 4^5
seulement il a été le coopérateor de l'àbbé SiibaUer, mais encore que celui-^i ne faisait que lui servir de manœuvre pour les recherches et la découverte des matériaux ; que le vicaire était en dief ^ assemblait les articles, les rédigeait, et mettait à tous ses sarcasmes son style et son vernis. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le grand-aumônier était persuadé du fait, puisqu'il avait donné une pension de i5oo livret à ce cuistre littéraire, en lui disant que ce n'était qu'un encouragement pour l'exciter à continuer. C'est dans cette noble ardeur qu'il a forcé de travail , et que la tête lui a pété.
lèid.y pag^ iÇg, du 17 juillet. L'abbé Martin est mort à Seidts, des suites de son état.
C'est celui dont il a été parlé ci -devant dans une lettre rapportée à l'article du i4 décembre, et dont il sera encore question ci-aprè^, au sujet du procès que ses héritiers intentèrent à l'abbé Sabatier, pour la revendication du livre des Trois Siècles,
làid., page igS, du a3 juillet On assure que l'empereur est passé très-près de Femey, sans avoir daigné seulement s'informer quel en était le maître. Il faut que ce prince ak eu ses raisons pour humilier ainsi M. de Voltaire, qui avait fait de grands préparatifs pour le recevoir.
thid,9 page 198, du 26 juillet. Extrait d'une lettre de Ferney, du 20 juillet. « M. de Voltaire est dans un chagrin d'autant plus sensible que son amour-propre est blessé au vifb H avait fait les plus superbes préparatifs dans l'espoir que le comte de Falkenstein viendrait le visiter; il avait rassemblé autour de lui tous sei amis des environs pour grossir sa cour ; il avait composé des vers que devait débiter à l'illustre étranger mademoiselle de Vantourt. Tous ces soins ont
4l6 £XA3I£N B£S MiMOlR£$
été inutiles. Le prince n'a pas daigné le voir, ni son châ^ teau I ni son village. Il n'a demandé aucune de ses nouvelles ; il s'est ce{>endant arrêté à Genève, et, par une affectation encore plus cruelle , est allé h Versoi, et a parcouru en détail et avec attention ce lieu , affligeant pour M. de Kolioi'rs, en ce qu'on devait y bâtir une ville , ce qui aurait occasioné des émigrations de Femey. On assure que le projet est abandonné, ce qui calme un peu les tourmens dn patron. Mais l'empereur brûler son ermitage avec un mé* pris aussi marqué ! Il ne peut digérer cet affront. »
Ibid., page 212 , du 9 août. M. de Voltaire sentant bien k mauvais effet que pourrait faire dans le public l'indifférence de l'empereur h son égard , à cherché à le diminuer par la lettre ci-jointe , écrite à un ami , pour qu'elle soit un peu répandue.
' Extrait d'une lettre de Femey, du 2!^ juillet ^'J'j'j.
<c Le vieux malade n'a pu aller au-devant de l'empereur à $on passage , et la familiarité républicaine de quelques Genevois, habitans de Femey, n'a pas disposé Sa Majesté h faire les avances. Deux seigneurs , ouvriers en horlogerie, s'avisèrent de se faire députer de la colonie, et allèrent arrêter le carrosse du prince. L'un d'eux monta sur le marche-pied qui tient au brancard, et demanda si le comte de Falkenstein n'était pas là, d'où il venait, et où il allait. L'empereur, un peu étonné, lui répondit qu'on ne lui avait jamais fait de pareilles questions en France. Cet excès d'impertinence le dégoûta de Femey, et avec beaucoup de, raison.
On peut voir, sur le contenu de ces trois articles, mes Additions au Commentaire historique. Nous ajouterons ici quelques particularités. La lettre
DE BACH AU MONT. [1777.] 4l7
da aS juillet, qu'on cite, est de M. de Voltaire; mais ce qu'on dit de son violent chagrin ^ de ses préparatifs extraordinaires, de l'invitation ^tous ses amis du voisinage , tout cela est faux. '
Le roi de Prusse avait mandé à M. de Voltaire qu'il croyait être assuré que l'empereur lui ferait visite; à quoi celui-ci avait répondu, quil était trèsTSÛr que non : S. M. Prussienne peut le certifier. Les amis de M. de Voltaire lui avaient aussi écrit de Paris qu'il aurait l'honneur de recevoir ce monarque à Ferney; il Igs assura également que ce prince ne viendrait famais chez lui. Tout le monde, dans les environs de Ferney, était cependant persuadé qu'il y viendrait, et se rassembla autour du château. M. de Voltaire eut beau faire dire à ces curieux qu'ils attendaient inutilement, la plupart s'obstinèrent à rester. Pendant ce temps, l'empereur passa et traversa, sans s'arrêter, une partie du territoire de Ferney. Quand M. de Voltaire en fut informé, il sortit et vint au milieu de cette assemblée en riant beaucoup, et répétant : Ne vous Vavais-jepa^ bien dit? Il est très-vrai que deux horlogers avaient couru au-devant de l'empereur à deux lieues de Ferney; l'un d'eux, qui était ivre, monta sur le marche-pied de la voi* ture, et interrogeant le monarque par l'appellation de Monsieur V empereur ^ lui demanda en propres termes d'où il venait, où il allait, et s'il ne viendrait pas voir M. de Voltaire? S. M. répondit, en I. 27
4l8 EXAMEN DES MEMOIRES
se détournant avec humeur : « V empereur ne dit jamais où il va. i> M. de Voltaire n'apprit cette impertinence extraordinaire que plusieurs jours après, et il écrivit depuis, à ce sujets à M. le comte de Cobentzel et à M. de CoUoredo.
Quelques jours avant cette aventure, im ami de M. de Voltaire m'avait envoyé , pour le lui communiquer , une espèce de discours dans lequel il était fait mention de lui, et qui avait été adressé à l'empereur, à son passage dans une ville de France; lorsque mon maître l'eut parcouru, il me le rendit en disant: Si jamais Joseph II at^ait eu l'idée de passer chez moi, ceci l'en empêcherait.
Le roi de Prusse me fit l'honneur de me dire, en 1779, la raison pour laquelle l'empereur n'avait pas vu M. de Voltaire. Je ne sais trop si le grand Frédéric, qui était fort gai dans le mosnent où il me parlait de ceci , n'affecta pas de jouer sur le mot en prononçant deux ou trois fois /'awpeurewc {10 1$).
Oj9t a vu que ce n'e&t pas ici la seule fois qoe les rédacteurs des Mémoires de Bachaumont ont rapporté sur M. de Voltaire des choses très -contraires à la vérité. J'ai ara que c'était pour moi un dévoir indispens^le de prémunir les lecteons ♦
(104) On a supposé, avec assez de vraisembkmce, ^e rinpcratrioc Marie-Thérèse, princesse irés-pieuse, avait fait promettre ii son fik que, 8Û voyageait en Suisse, il s'abstiendrait de voir f^oUaire. Voyei, cfr-aprés» Farticle du 19 février 1778.
DE BACHAUM05T. [1777.]. 4^9
contre un grand nombre dé leurs assertions, quand j'avais la certitude qu'elles étaient fausses ou trèsinexactes. Je suis d'autant plus porté à continuer dans le même esprit l'examen de ces Mémoires y que j'ai observé que dans les pays étrangers, où l'on n'est point toujours à même de prendre de bonnes informations, on regarde ces sortes d'ouvrages comme des archives de vérité. Il en résulte que les auteurs de ces compilations tromperaient même la [postérité, si, parmi les contemporains, personne ne prenait soin de les démentir.
J'ai vu aussi, et avec plus de peine et d'indignation^ dans le cours de ces Mémoires ^ que plusieurs personnes qui venaient voir le philosophe de Ferney , qui se disaient ses amis, qui en recevaient le meilleur accueil, sont celles-là mêmes qui, dans letifs lettres, écrivaient de la manière la plus propre à jeter du ridicule sur lui, et à le dénigrer.
Ibid.9 page 209, du 10 août. La contestation élevée par Tabbé Martin et ses adhérens h l'occasion du livre des Trais Siècles 9 dont le défunt s'était depuis quelque temps déclaré Tauteur,- n'a encore été que sourde. Depuis la mort du premier, l'abbé Sctbatier se propose de donner une nouvelle édition de cet ouvrage, à Toulouse, et sans doute aiSn de s'en assurer mieux la propriété exclusive ; mais les parens et amis du vicaire semblent disposés à ne plus rien ménager, et à établir ses droits devant lé public. M. l'archevêque de Paris perd aussi dans l'abbé Martin un confident littéraire qu'il avait choisi pour la confection de ses mandemens. On
4^0 EXAMEN DES MlËMOlRES
doit donner quelques opuscules posthumes de cet abbé, qui serviront dVchanlillon de comparaison , et pourront faire juger s'il était en état de composer les Trois Siècles,
Il n'est pas surpreDant que cette diatribe contre les philosophes et contre M. de Voltaire^ si souvent appelé leur coryphée, dans ces Mémoiresy ait eu quelque vogue dans le parti de leurs antagonistes. Un livre commandé et prôné par le clergé^, appuyé de son crédit et de son opulence, dut se répandre aisément chez ses partisans et valoir de l'argent à l'auteur et à l'imprimeur. C'est ce qui a donné lieu à des contestations entre ceux qui prétendaient l'avoir composé, et même à un procès dont il sera encore parlé ci-après.
îbid. , page 289, du 23 septembre. Extrait d'une lettre de Genève, du premier septembre. « Nous avons été ces jours-ci chez le philosophe de Fierney. Madame Denis, sa nièce, nous a très-bien accueillis , mais elle n'a pu nous promettre de nous procurer une conversation avec son oncle. Elle a bien voulu cependant lui faire dire que des milords anglais souhaitaient de le saluer. 11 s'est excusé sur sa santé, à l'ordinaire, et nous avons été obligés de nous conformer à l'étiquette qu'il a établie depuis quelque temps, pour satisfaire notre curiosité , car son amour-propre est très-flatté de l'empressement du public. Mais cependant il ne veut pas perdre son temps à recevoir des visites oiseuses, ou en des pourparlers qui le fatigueraient et l'ennuieraient. A une heure indiquée , il sort de son cabinet d'étude, et passe par son salon pour se rendre à la promenade. C'est là qu'on se tient sur son passage, comme sur celui d'un souverain, pour le contempler un instant. Plusieurs carrossées entrèrent
DE DACHA.UMO]?fT. [1777.] 4^ î
après nous, et il se forma line haie à travers laquelle il s'avança en effet. Nous admirâmes son air droit et bien portant. Il avait un habit, veste et culotte de velours cizelé, et des bas blancs. Comme il savait d'avance que des milords avaient voulu le voir, il prit toute la compagnie pour anglaise , et il s'écria dans cette langue : Vous voyez un pauvre homme! puis parlant à un jeune enfant, il Jui dit : Fous serez quelque jour un Maridorough, pour moi je ne suis qu'un chien de français. Quant aux valets et autres personnes qui ne peuvent entrer dans le salon, ils se tiennent aux grilles du jardin; il y fait quelques tours pour eux. On se le montre, et l'on dit : Le voilai le ooilàl C'est très-plaisant. »
Voici encore une de ces lettres dont j'ai parlé tout-à-l'heure , et qui sont en grande partie fausses et dérisoires. Bien loin que M. de Voltaire fût si flatté de l'enipressenient du public à se porter sur ses pas pour le voir, rien ne lui était plus à charge, et il évitait la foule tant qu'il pouvait. Il n'y avait point chez lui d'étiquette ni .d'heure réglée pour rien. L'été, vers le soir, nous allions ordinairetnent nous promener nous deux seuls, et quand il s'apercevait qu'il y avait dans les cours beaucoup de gens rassemblés, et qui semblaient attendre pour le voir passer, il donnait fort souvent ordre à son cocher de mener le carrosse à une sortie sur les derrières du jardin , et nous allions y monter, sans qu'on s'en aperçût, pour gagner plus promptement les bois ou les champs. L'auteur de la lettre aurait bien dû nous apprendre le nom de cet enfant à qui M. de Voltaire fit cette
4^^^ £XAM£jy DES M£MOIll£S
belle prédiction et tint un propos si extraordinaire , et quels étaient ces milords anglais dont il parle, comme s'il y avait des lords ailleurs qu'en Angleterre. Quelle fneptie de dire que M. de FoUaire faisait quelques tours dans ses jardins pour }es valets qui le regardaient à travers les grilles!
Ibid., page 268^ duiSoctobre. Etx^traU d'une lettre de Femey, du 4 octobre. « J'ai dîné aujourd'hui chez M. de Voltaire en très-grande compagnie. L'automne le dérange et il redoute les approches de l'hiver : il se plaint de sa strangurie ; il est cassé et a la voix éteinte : mais son esprit n'a que quarante ans. Il rabâche moins encore dans sa conversation que dans ses écrits. Il est précis et court dans les histoires qu'il raconte. Comme nous avions la jolie madame de Blet, il a youla être galant, et il était plus coquet qu'elle des mines et de la langue. Pour vous donner une idée de la vigueur et de la force de son esprit , je ne vous en citerai que deux traits, ils suffiront. La comtesse, parlant du roi de Prusse, louait son administration éclairée et incorruptible : Eh! par où, madame, s'écria-t-il , pourrait-^n prendre ce prince? Il n'a ni conseil, ni chapelle, ni maUresse, On n'a pas manqué de parler de M. Necker, et j'étais curieux d'apprendre sa façon de penser sur son compte. U a apostrophé un Genevois qui était à table avec nous : Votre republique , Monsieur, doit être bien glorieuse , lui a-t-il dit , elle fournit à la fois à la France un philosophe pour Védairer (M. Rousseau) , un médecin pour la guérir {M., Tronchin), tt un ministre pour remettre ses/irnances ( M. Necker) ; et ce n'est pas l'opération la moins diffidie. Il faudrait, a-t-il ajouté, lorsque rarcheoéque de Paris mourra, donner ce siège à votre fameux ministre Vernet , pour y rétablir la religion. Ce dernier persifOage, sans autre réflexion ultérieure, m'a décelé son jugement sur notre directeur
général. Je l'avais prct^^senti par une citation ânrite de sa main au bas d'un portrait de M. Turgfit r Ostendent nobis hune hnban faJta, Le marquis de VUlette était des nôtres, et paraît goûté du patron , qui lui a dit des douceurs. Je crois qu'elles sont intéressées , et qu'il s'agit de l'amadouer pour un mariage. Ce qui indispose encore plus le philosophe contre M. Necker, c'est la faveur qu'il accorile h. la loterie royale de France, qui s'est étendue dans ces cantons. On vient d'établir h Femey un bureau de cette loterie; il redoute avec raison que les faabitans de sa colonie ne donnent dans ce piège. » • '
Le propos de M. dé Fokaire à madame de Blot n'est point supposé ; celui au Genevois est également réel , et l'un de§ convives me les a répétés dans la même journée. Mais je croîs que dans le deuxièriie, le persifflagç ne tombait que sur le professeur Vernet^ et non sur M. Necker, avec qui M. de Foliaire était lié depuis long-temps, ainsi qu'avec madame iVec^er qu'il estimait et respectait. Il trouvait seulement, et ses amis aussi, un peu d'entortillement dans les ouvrages de M. Necker; et c'est pourquoi il était désigné quelquefois dans leurs discours ou dans lei;irs lettres, sous le nom de M. de VEnsfchppe.
L'inscription mise par M. de Voltaire au bas du portrait de M. Turgot n'est point rapportée exactement dans la lettre; il y avait : Ostendent terris hune tantumfata. C'est une allusion heureuse tirée de Virgile.
îhid,y pageio^^ du 16 novembre. On parle ici d'une
[\*lf\ £XAM£ir DES M^OIRES
nouvelle brochure de M, . <iff VoUaire ayant pour litre : Ephémère, C'est encore un dialogue sur la religion , à ce qu'on dit.
On veut parler àes Dialogues d'Ei^hemere y'x\aï venaient de paraître,
Ibid,, pctge 3i2 , du 21 novembre. Extrait d'une lettre de M. de Voltaire, de Femey, du 9 novembre 1777. «Vous avez vu ici le mariage de M. de Florian; vous verriez aujourd'hui celui de M. le marquis de VUlette, je dis manpas, parce qu'il a une terre effectivement ërigée en marquisat par le roi j pour lui , comme seigneur de sept grosses paroisses^ suivant les lois de l'antienne chevalerie. Il est en outre possesseur de quarante mille écuè de rente. 11 partage tout cela avec mademoiselle de Varicourt, qui demeure chez madame Denis, La jeune personne lui apporte en échange dix-sept ans , de la naissance, des grâces, de la vertu, de la prudence. M. de Fillette fait un excellent marché. Cet événement égaie ma vieillesse, etc. »
Cette lettre de M. de Voltaire est vraie (io5).
Ihid,, page 3 18, du 26 novembre. On écrit de Femey qu'il paraît un nouvel ouvrage du patron , intitulé : Prix de la Justice et de l' Humanité.
Vrai.
Ibid. , page 336 , du 1 5 décembre. La tragédie dont on a mandé que M. de Voltaire s'occupait il y a quelques mois , a été donnée depuis peu aux comédiens par M. le comte d'jirgentaL Ils en ont fait lecture et l'ont jugée faible; mais
(io5) Elle n'est point dans l'édhion de Kehl, n'ayant pas été commaniquée auK éditeurs , ainsi que beaucoup d'autres.
DE BACHA.UMONT. [1778.] 4^5
n!osant la refuser , pour gagner du temps et ne pas se rendre aux instances vives de l'ami de l'illustre vieillard, ils ont écrit à celui-ci sous prétexte de lui demander la distribution des rôles. Cette tragédie , intitulée d'abord Alexis, se nomme aujourd'hui Irène. On parle d'une seconde , et Ton écrit' de Ferney que M. de Voltaire, redoublant d'activité, travaille en ce moment seize à dix-sept heures par jour.
Ce qu'on dit de l'activité de M. de Foliaire et de son ardeur pour le travail est très- vrai.
Tome XI, page yS, du 16 janvier 1778. Le sieur le Kain ayant refusé de prendre un rôle qui lui était destiné dans la pièce de M. de Voltaire (^Irène)^ M. le marquis de Thièouçille, chargé des intérêts de ce grand homme, a écrit une lettre à l'assemblée des comédiens , où , en se plaignant de l'ingratitude et de l'impudence de celui-là, il le maltraite très-durement. Cette lettre s'est ouverte en présence de l'aréopage comique, et a été lue sans qu'on fût pi-evenu d'avance de ce qu'elle contenait. Le Kain a été furieux des expressions du marquis, et de la publicité qu'elles recevaient. Il a cru que c'était un tour qu'on lui jouait : il s'est emporté contre le lecteur, et il s'en est ensuivi un tumulte et un désordre qui ont occasioné un grand scandale parmi les amateurs du théâtre.
Voyez sur cela et sur tout ce qui sera dît par la suite concernant M. de Fokairey la Relation de notre voyage à Paris et de la mort de cet honime célèbre.
4^6 £XAM£N 0ES H^HOIRES
Ibid,, pagfi ïo8, du 9 février. Par une kttre de Ferncy, en date du a février , M. de VoUairc écrit à un de ses amis que M. le marquis de VUleUe et sa femme, avec madame Denis f doivent partir pour Paris le jeudi 5, et que lui, s'il ne survient aucun empêchement, partira le samedi 7, pour se rendre à Dijon, et y suivre un procès. On conçoit que ce n'est qu'une manière indirecte de nous annoncer soo arrivée à Paris; on ne peut plus en douter après cette lettre positive.
La conjecture que Ton fait ici était très-fondée, et elle ne tarda pas à se vérifier.
Ibid,, pa^es wl^et ii5, du 12 février 1778. M. de Vcitam est en effet arrivé à Paris avant-hier dans l'après-dînée. Il a mis pied à terre rue de Beaune , chez M. le marquis àe ViUetie, et une heure après il est allé gaillardement, et de son pied , rendre vbite à M. le comte d'Ai^enial, quai d'Orsay. Il était dans un accoutrement si sii^uHer, enveloppé d'une vaste pelisse , la tête dans une perruque de laine suimontée d'un bonnet roi^e et fourré, que les petits enfans , qui l'ont pris pour un chie-en-Iit dans ce. temps de carnaval, l'ont suivi et hué.
Hier M. ^ Voltaire s'est^tenu toute la journée en robe de chambre et en bonnet de nuit, il a reçu ainsi la cour et h ville ; il donnait pour excuse qu*il était extrêmement fetigué, incommodé. Il parlait toujours de se mettre au lit, et ne s'y mettait point.
Voici quel était l'ordre du cérémonial. On était introduit dans une suite d'appartemens superbes, dont madame la marquise de Villettet maîtresse de Fhôtel, et madame Denis, nièce de M. de Voltaire, faisaient les honneurs. Elles tenaient cercle. Un valet-de-^chambre allait avertir M. de Voltaire à chaque personne qui venait. M. le marquis ie
DE BACHAWIONT. [1778.] 4^7
VUlette et M. le comte d'ArgenUd, chacun de leur côté, présentaient ceux que le philosophe ne connaissait pas, ou 4ont il avait perdu le souvenir ; il recevait le compliment du curieux et lui répondait un mot honnête, puis retournait dans son cabinet, dicter \k son secrétaire des corrections pour sa tragédie Sirène, Il paraît que sa tendresse pour cet ouvrage, qu'il aurait grande envie de voir jouer, n'est pas entrée pour peu dans son retour ici. Mais quelle a été sa douleur d'apprendre la mort de le Kcdnl
M. de Foliaire est en effet arrivé à Paris dans Taprès-dînée du lo février. Tout ce que Tondit ici est assez vrai, excepté le chie-en-Ut etl^perruquede laine. La fourrure qui bordait extérieurement son bonnet, a pu, de loin, donner lieu à la rtéprise de quelques personnes qui le virent passer sur le quai des Théatins.
Ibid., pages 118 et 119, du i4 février. M. de Voltaire continue à garder son appartement, à recevoir des visites, et à faire des corrections pour la tragédie di Irène, Il a été si affecté de la perte de le Kain, qu'il s'est trouvé mal lorsque l'abbé Mignoi lui en a annoncé en même temps la maladie et la mort.
M. de Voltaire a aussi consulté M. Tronchin sur la constipation habituelle dont il se plaint, et sur le p||»tde succès de la casse qu'il prenait trois fois par semaine pour aider la nature. Le docteur lui a répondu qu'à son âge, il n'y avait que de la patience à avoir ; il lui a cependant indiqué quelques remèdes pour suppléer au premier. Du reste , le philosophe vit à peu près comme à Ferhey ; il tient son ménage chez le marquis de VUlette, et a fait acheter jusqu'aux moindres ustensiles.
4^^ EXAMEN DES MlÉMOIRES
M. de Voltaire déclare lui-même ne pouvoir exprimer la joie qu'il a ressentie de l'accueil distingué qu'on lui a fait ici. L'Académie, assemblée jeudi, a cru devoir députer vers lui, par extraordinaire , pour le complimenter. Il paraît qu'il s'y rendra sous peu.
Voyez sur tout cela msiJtelation. M. de Fbltaire ne pouvait vivre à Paris comme à Ferney; il s'en fallait bien, à cause de la cohue. Mais il est trèsvrai qu'il se fit monter son ménage, ne voulant ^tre nullement à charge à M. de Fillette.
Ibid., pages 121 et 122 , du 16 février. M. de VoUain a continué ces jours~ci à recevoir des hommages plutôt que des visites.
Samedi , les comédiens français ont député vers lui. Le le sieur Bellecourt le harangua, et M. ^ Voltaire lui répondit , après avoir parlé de sa mauvaise santé : Je ne puis plus ifiçre désormais que pour (?ous et par çaus. Se tournant ensuite vers madame Vestris, il ajouta : Madame, j'ai travaillé pour iH)us cette rwit comme un jeune homme de vingt ans. Il voulait parler des corrections qu'il avait faites à sa tragédie , ce qui l'avait occupé une bonne partie de la nuit. La députation partie , quelqu'un ayant observé que le sieur Bellecourt avait débité son discours d'un ton fort pathétique , et qui avait presque atfeeàdri les auditeurs , il répondit : Oui, nous avctts fort bien joué la comédie l'un et l'autre.
On a observé aux comédiens, après le cérémonial rempli, que M. de Voltaire, ayant toujours exalté Gnna comme le chef-d'œuvre de Corneille, ils auraient dû préférer de donner cette pièce lundi, au lieu d^Héraclius; à quoi ils ont promis de se conformer. M. de Voltaire s'est engagé d'y aller, si M, Tronchin le lui permettait.
M. àz Foliaires, été fort gai pendant toute l'audience qu'il a donnée ce jour-là. Il a beaucoup parlé politique; il a montré une lettre du roi de Prusse qu'il avait reçue récemment. Il a observé que ce monarque y posait pour principe qu'il ne fallait pas prendre le bien d'autrui. Cependant, a-t-il ajouté en riant, il çeut s'emparer de quelque petite partie de la succession de l'électeur de Bavière, mais sans doute il est fondé en justice. Quant à l'empereur, il faut qu'un grand prince comme lui occupe plus de terrain, et marche par une voie large et spa^cieuse, convenable à sa dignité.
Ce récit est vrai. Quelques momens aprè^ le propos qui vient d'être rapporté, un des spectateurs feignant de le prendre à la lettre , et paraissant approuver la prétention de l'empereur , M. de Voltaire ajouta : Sa Majesté Impériale ^ dites-vous ^ ne demande quun passage? A la bonne heure; mais y pardieu] un chemin de trente lieues de large ^ c'est un peu trop.
Ihid., page 124, du 17 février. M. de Voltaire n'a pu aller hier à Gnna, Il a été tourmenté , depuis dimanche , de la strangurie , c'est-a-dire d'une difficulté d'uriner. M. Tronchin lui a défendu de sortir. C'est cette incertitude devoir le philosophe ailleurs que chez lui, qui rend le concours encore plus grand. Ceux mêmes qui ne le connaissent pas et n'ont aucun prétexte de s'y présenter d'eux-mêmes , s'y font présenter par d'autres. D'ailleurs, on va là à peu près comme à l'audience des ministres : lui parle qui veut, et bien des gens se contentent de l'entendre et de le contempler.
Comme on a beaucoup varié sur un motif d'intérêt qu'on assigne pour un des sujets de sa veni^e , voici -ce qui en est
43o EXAMEN DES MÉMOIRES*
éclairci. M. Marchand, de Varennes, aujourd'hui fermîerT général et neveu de M. de Voltaire^ était en nom pour des intérêts accordés à son oncle par feu M. le comte d'Argenson; le dernier en a transigé avec M. Marchand, moyennant 8,000 liv. de rente viagère. Il y a dix ans que celui-ci n'en a rien payé , et il vient même d'entrer en faillite. On doute <|u'une créance aussi véreuse , et sur un parent J)roche, eût pu déterminer M. de Voltaire à venir ici daiis une aussi mauvaise saison.
Ce qu'on dit ici de M. de Voltaire dans le premier paragraphe est vrai ; mais le second est faux, et le doute du rédacteur des Mémoires, à cet égard, est bien fondé.
lbid,f page ii5, du 18 février. Lundi, M. de VoUaireiiz point donné d'audience générale à cause de son indisposition de dimanche; mais il a reçu quelques personnes ^n particulier, malgré les soins de M. de Fillette à veiller à cette précieuse santé, et à empêcher les importuns de pénétrer. Les personnages les plus distingués qui ont eu le bonheur de voir le philosophe , sont le docteur Franklin, madame Necker, M, Fambassadeur d'Angleterre et M. Balbastre. On a admiré comment il a varié sa conversation pour des acteurs aussi divers, et surtout avec quelle grâce, quelle vivacité, quel esprit il a cherché \k plaire à la femme du directeur général des finances.
Quoiqu'il se plaignît du mal de tête , il a voulu flatter Pamour- propre de Partiste renommé qui était venu lui rendre hommage; il lui a demandé une pièce de clavecin, et cet habile homme a semblé charmer les maux du xQalade.
M. de Fillette nous parait un peu flatté dans cet article, et son zèle exagéré.
DE BACHA.UMONT. [1778,] l\Zl
Quant à M. de Voltaire^ outre sa politesse ordinaire avec le sexe, et l'estime qu'il avait conçue pour madame Necker^ lors même qu'elle était encore mademoiselle Curchod, il devait à cette danie respectable de la reconnaissance, pour avoir été une des premières à faire la proposition de lui ériger une statue. Elle avait été très-étonnée et fâchée du mariage de mademoiselle de Faricourt avec M. de Fillette. Elle s'intéressait à cette famille avec laquelle elle avait vécu à Crassier étant enfant. Plusieurs personnes considérables de Paris avaient aussi une très -grande répugnance de venir voir M. de Voltaire dans la maison de M. de Fillette.
Jbid,, pages 128 et 129, du 19 février. M. de Voltaire s'ëtant trop fatigué dans la journée de lundi , a eu recours au docteur Tronchin, qui lui a trouvé les jambes enflées. Il l'a fait coucher, et lui a déclaré qu'il ne répondait pas de sa vie , qu'il n'avait pas huit jours à exister, s'il ne se conduisait pas autrement, et ne prenait un repos absolu.
Cela est vrai pour le fond, mais ce langage du médecin était concerté avec le malade, comme un prétexte plausible de procurer à ce dernier quelque repos. Du reste, coname je Tai dit ailleurs, M. Tronçhin est du très-petit nombre de ceux qui lui ont parlé à Paris en ami véritable.
En conséquence, le vieillard efirayé, ne voit phis personne , et se refuse aux gens de ta plus Iiaute considération. Il s'écrie que sa santé lui est plus précieuse que tous te^
hommages qu'on veut lui rendre; cependant il ne peut s'abstenir de travailler, et accable' d'écritures son secrétaire IVagnière, pour cette malheureuse tragédie qui le tourmente.
D'après ce que nous avons dit ci-dessus, on peut croire que la plus grande partie de cet alinéa est absolument fausse. M. de Foliaire n'était point effrayé, et ne s'abstenait pas de voir quelques personnes qui lui avaient toujours été plus particulièrement attachées. C'est avec autant de précaution ou de défiance qu'on doit lire les paragraphes suivans , dont le troisième seul peut être en tout considéré comme vrai.
L'amour-propre de M. de Voltaire est d'autant plus afflige d'un tel contre-temps , que M. le comte d'Artois l'a fait assurer de sa bienveillance et du plaisir qu'il aurait de le voira la comédie, et l'invitait eh même temps de lui faire savoir le jour où il pourrait y aller.
La reitie, ne pouvant lui donàtr d'audience publique par respect pour son auguste mère, qui", regardant M.ife VoUaire comme un des plus grands ennemis de la religion, ï^'approuverait pas cette démarche , a fait dire aussi à ce philosophe qu'elle serait fort aise qu'il assistât à la cour à la représentation de quelqu'une de ses pièces.
C'est à l'occasion de cette inimitié, qu'on as^re que l'empereur n'a point voulu s'arrêter à Ferney, et voir le philosophe , afin de se conformer à la parole qu'il en avait donnée à l'impéralrice-reine.
I 4 ^ îhid,, page i33, du 22 février. Le jour où le docteur Franklin est allé voir M. de Voltaire, il lui a pr^nté son petit-fils, et par une adulation indécente ,^ puérile , basse.
DE BA.CHA.tJMONT. [1778.] 4^3
et même , suivant certains dévots, d'une impiété dérisoire, il lui a demandé sa bénédiction pour cet enfant. Le philosophe ne jouant pas moins bien la comédie que le docteur, s'est levé, a imposé les mains sur la tête du petit innocent, et a prononcé avec emphase ces trois mots : Dieu, liberté, tolérance.
Le fait est vrai , et c'est fort mal à propos que les rédacteurs des Mémoires essaient de le travestir en une espèce de farce. Tous ceux qui en furent témoins ne le trouvèrent ni ridicule, ni bas, ni impie; ils en furent, au contraire, émus et attendris. Voyez ma Relation.
M. de Voltaire, non moiijs étonnant au physique qu'au moral , s'est trouvé beaucoup mieux le jeudi. Ses jambes sont désenflées, et il s'est occupé de la distribution des rôles de sa tragédie. Le seul maréchal duc de Richelieu a eu permission de le voir relativement à cet objet. C'était un spectacle d'observer ces deux vieillards et de les entendre. Ils sont du même âge à peu près ; le duc est un peu plus jeune ; mais malgré sa toijette, et sa décoration, il avait l'air plus cassé qife M. de Voltaire, en bonnet de nuit et en robe de chambre. Celui-k:i est convenu de se transporter dimanche h la comédie , et d'y assister au premier essai de répétition, le cahier à la main, pour connaître la portée de chaque actetir.
Vendredi M. j^^dtaire a tellement travaillé, qu'il n'a pas laissé à son secrétaire le temps de s'habiller.
Tout cela est très- vrai.
Madame la comtesse Dubarry s'est présentée l'après- ' dtnée pour le visiter. On a eu bien de la peine à déterminer I. a8
434 KXAMEN DES MÉBIOIRES
le vieux malade à la voir. Son amour-propre soirfïrait Ae paraître sans toilette etjsans préparation devant cette beauté. Il a cédé enfin à ses instances, et reparé par les grâces de l'esprit ce qui lui manquait du côté de l'élégance extérieure.
Gela est faux; madame Dubarry lui avait fait écrire, et l'on m'avait écrit aussi pour lui demander la permission de venir le voir; ainsi il l'attendait, et son amour-propre ne fut nullement blessé en cette occasion.
M. le marquis de VUlette ay^nt demandé à mademoiselle Amoidd ce qu'elle pensait de sa femme après l'avoir vue, Oest, lui a-t-elle répondu , une fort helle édition de la Pucelle, 11 faut se ressouvenir que lâC fciarquise de VUlette est une demoiselle de Varicourt, élevée depuis plusieurs années chez M: de Voltaire.
Elle était depuis environ deux ans auprès de madame Denis.
lUd,, page i35, dudit jour. Hier, l'enâure est un peu revenue au3^ jambes de M. de Voltaire; il a été en retraite toute la journée , et n'a vu que le médecin. On doute qu'il soit en état d'aller aujourd'hui à la comédie, ou même, de faire venir les comédiens chez lui , comme on le lui a proposé. Quoiqu'il lui fût défendu de rien faire, il a encore travaillé toute la journée. * ^^
Cela est vrai.
Ibid., pages i36, 187 et 1 38, du 23 février. yL,de Voltaire, dimanche dernier, malgré l'enflure de ses jambes, s'étant jugé en état de recéVoir les comédiens, a fait chez
lui la distribution et la confrontation des rôles d* Irène. On est dispose pour commencer bientôt les répétitions, et Ton ne doit jpas tarder à voir jouer cette tragédie. M. le maréchal de Richelieu était présent à la scène , et c'était un spectacle plaisant, de voir les deux vieillards se démener au milieu de ce troupeau d'histrions. Le soir, le poète s'est trouvé fatigué, et a été obligé de se coucher à huit heures.
Tout ce qui est rapporté ici est vrai.
Quoique le roi ait déclaré qu'il n'aimait ni n'estimait M. de Foliaire, et que M« de Maurepas^ l'ayant pressenti sur le désir de cet illustre expatrié de venir à Versailles , Sa Majesté lui ait répondu, que c'était bien assez qu'elle fermât les yeux sur son séjour à Paris; cependant, par une inconséquence apparente, mais qui s'explique si Ton veut y réfléchir, M. le comte d*An^wiUiers a obtenu que, dans les statues à* f;^e exécuter par l'Académie de sculpture , après les dernières ordonnées , celle de M. de Voltaire serait comprise. Ce directeur^énéral des bâtimens n'a rien eu de plus pressé que de faire savoir au héros du Parnasse cette nouvelle flatteuse pour son amour-propre ; il a cru que M. P^gai, chargé de ce travail , serait le messager le plus agréable à lui envoyer. Le grand poète , flatté de ceUe annonce , a répondu à l'artiste ^ aus^ chargé de la statue du maréchal de Saxe, par les six vers suivans : .
Le i^i sait^He voUe tal^it.
Dans le petit et dans le grand, Ne fit jamais qu^osuvre parfaite.
Adjourd^hui, contraste nouyeau!
11 veut que votre heureux ciseau, .
Du héros descende au trompette (106).
(106) On sait <|ue M. de Voltaire a célébré le maréclial de Si\\c dans le poème de Fontenoy , et ailleurs.
436 EX/IMÈN DES MIÉMOIRES
J'avoue que je ne saurais dire quel degré de croyance peut mériter ce qui est rapporté au commencement de ce paragraphe, ni même s'il s'y trouve rien de vrai. Quant à l'anecdote touchant M. Pigal, le récit en est exact.
Ihid,, pages i45, i46, i47 et i48, du 28 février. Malgré le grand nombre de partisans et d'admirateurs de M. de Voltam, il a encore plus d'ennemis. Il a contre lui tout le parti des dévots et du clergé. Ils ont été furieux de Téclat qu'a fait ici son arrivée , et de la sensation incroyable qu'elle à produite : ils ont cherché d'abord à se prévaloir des déifenses qifils croyaient exister, et d'après lesquelles il n'aurait pu reparaître dans la capitale. Ils ont compulsé les registres de la police, ceux du département de Paris, ceux des affaires étrangères, pour voir s'ils ne trouveraient pas quelque bout de lettré de cachet dont ils pussent s'autoriser pour le perdre pieusement dans l'esprit du roi, déjà très-mal disposé contre lui; projet dans lequel ils espéraient être secondés par Monsieur, qui, d'avance, ne goûtait pas le cpryphée de la philosophie moderne. Malheureusement pour eux, il fut constaté qu'il n'y a jamais eu d'ordre par écrit qui ait expulsé M. de Foliaire, et que sa longue absence ne doit s'attribuer qu'à son inquiétude naturelle, et à des insinuations verbales de s'éloigner.
Tout cela est vrai. Voyez ma Relation, ainsi que sur la suite. J'ajouterai encore ici quelques nouvelles remarques à mesure que l'occasion s'en présentera.
Sans doute une foule de ses ouvrages brûlés pouvaient servir de prétexte à lui faire son procès; mais il n'en avait
DE BACHAUMONT. [1778.] Ùfi']
sign^ aucun : ce sont des écrits anonymes ou pseudonymes, quHl a toujours désavoués, et il faudrait établir une instruction en règle, qui serait trop odieuse dans ce siècle éclairé, et à laquelle ne se prêterait pas aujourd'hui le parlement , dans le sein duquel il a des parens , des amis et des admirateurs.
Auriez- vous, monsieur le rédacteur, osé répondre de cette modération dont vous faites honneur au parlement ? Pour moi , qui voyais tout ce qui se passait , je n'aurais voulu répondre de rien.
Le fanatisme est donc réduit à s'intriguer sourdement d'un côté, a crier au scandale de l'autre, et à gémir universellement du séjour de cet apôtre de l'incrédulité dans cette ville. M. l'archevêque , comme le plus intéressé a son expulsion, et le plus zélé pour la défense de la religion , en a écrit directement au roi ; mais on a représenté à Sa Majesté que ce vieillard , déjà fatigué de son déplacement dans une pareille saison , d'une longue route et de la multitude de visites qu'il avait reçues , et encore phis affecté du chagrin de déplaire au monarque, ne pourrait retourner à Ferney dans le moment ; que ce serait une inhumanité de l'y contraindre , qu'il en mourrait , et qu'il était de la bonté de Sa Majesté de le laisser repartir de lui-même , ainsi qu'il se le proposait.
Voilà où en étaient les choses , lorsque M. de Voltaire est tombé sérieusement malade, par l'accident grave du crachement de sang qui lui est survenu. C'est la matière de nouvelles inquiétudes pour les prêtres. Il est question depénétrer chez le moribond , de le convertir, ou du moins d'en obtenir quelque acte extérieur de religion, dont ils puissent se prévaloir et triompher.
C'est à quoi sont attentifs de leur côté ceux qui l'entou-
rent; c'est ce qui les oblige de dissimukr leurs inquiétudes^ et de ne pas laisser transpirer au dehors les nouvelles fâr cheuses de son état. On ne donne le bulletin <iu'aux amis connus.
Voyez sur cela l'ouvrage cité plus haut.
Ibid., page i47 v du i**" mars 1778, Le amis de M. de Voltaire ^niani la difficulté qu'il séjourne ici long-temps à cause des clameurs des dévots et du clergé, et craignant d'ailleurs pour sa santé, qui a commencé à s'altérer peu de temps après son arrivée^ songeaient sérieusement à l'emmener lors de son accident. Madame de Saint- Julien, surtout, en grande liaison avec hiî, faisait préparer une voiture exprès pour lui rendre le retour plus commode. Il est bien à craindre que ces précautions, prises trop tard, ne deviennent inutiles.
Il est de la dernière fausseté que ses amis son* geassent sérieusement à l'emmener; presque tous, au contraire , se sont joints pour le faire rester à Paris. J'ajoute à mon témoignage le billet de M. de Thibounlle à madame Denis, que j'ai encore en» tre les mains. Il n'y a eu à Paris que M. Tronchin^ madame de Sainte-Julien , M. Dupuits et moi, qui rayons pressé de repartir. Voyez la Relation.
Il paraît qu'on doit attribuer le crachement de sang* qui lui est survenu le mercredi , aux eâbrts qu'il avait faits le dimanche précédent , lors de la répétition de sa pièce, qu'il t'est trouvé obligé de déclamer presque en entier, pour donner à chaque acteur le ton de son rôle. Et comme cet accidsnt était la suite d'une fatigue extraordinaire , on critique les saignées faites en pareilles circonstances et à son âge. Il ne voit plus personne que sa famille; tout travâôl lui est
DE B.\CHA.UMONT. [1778.] 439
interdit absolument, et il reste presque toujours au lit. 11 fait bonne contenance cependant , et rassure les assistans , en disant que ce n'est rien.
Loin qu'il ne vît que sa famille, sa chambre, au contraire, était remplie de monde, et il s'y passait des scènes trop bruyantes et assez extraordinaires. Ce qu'on dît de sa bonne contenance est très-vrai.
11 y a de plus en plus de grands mouvemehs dans le clergé pour aviser aux moyens dé se conduire vis-à-vis du coryphée de la philosophie ; et les philosophes à leur tour redoublent d'efforts pour que leur chef ne fasse rien d'indigne de lui.
Ce que l'on dit ici du clergé est aussi vrai que ce que l'on dit des efforts des philosophes l'est peu. On peut voir là-dessus ma Relation.
Ibid., page 149, du 1 mars. Avant que M. de VolUdre tombât malade, madame du Beffand lui avait écrit pour aller voir l'opéra de Roland avec elle ; il lui répondit par le billet suivant :
De ce Roland cpie Von nous vante , ■ Je ne puîa avec too» aller, 6 du Deffand ? Savourer la musique et douce et rayisiante : Si TroQchin le permet, Quinault me le défend.
CeUe chute épigrammatique est piquante pour M. Marmantdf à qui le poète fait ainsi indirectement le reproche d'avoir osé retoucher le poème de Quinault
M. de Vùtttdrt disait toujours à Ferney qu'il ne mourrait pas content qu'U n'eût vu encore une représentation de la
440 EXAMEN DES MiÉMOIRES
Comédie française , et une séance publique de l'Âcadémié; II était à la veille de jouir de ce double spectacle , ou pour mieux dire , de ce double triomphe , et cependant il est à craindre qu'il n'en soit privé pour jamais ; son état devient de plus en plus inquiétant; il continue à cracher un peu de sang.
Au reste , on ne sait même si la séance publique de l'Académie française n'aurait pas souffert quelque difficulté; du moins les prélats eussent-ils beaucoup remué pour empêcher le roi de la permettre. Ils ont déjà été trop scandalisés de la. députa tion de cette compagnie vers le coryphée de Timpiété, en ce que, indépendamment de l'éclat que faisait cet acte solennel, il liait en quelque sorte le clei^é aux hommages qu'on lui rendait en la personne de plusieurs cardinaux', archevêques, évêques et abbés , membres de l'Académie , et par conséquent censés avoir adhéré à la délibération. Tout le parti des dévots en a frémi et anathématisé le prince de Beamau qui portait la parole. Les plaisans se sont contentés d'en rire ; ils ont dit que c^étaiaA les membres qui allaient chercher le corps.
Le quatrain à madame du Deffmid est vrai; mais le propos que répétait, dit-on, M. de VoUaire à Ferney, est une pure supposition; je ne l'ai jamais entendu s'exprimer ainsi; et même eût-il eu le désir qu'on lui prête, il était certainement incapable de le manifester d'ime manière si maladroite. Ceux qui l'ont arraché à sa retraite peuvent avoir donné lieu à de pareils bruits.
lhid,f page i52, du 3 mars. Quelqu'un des philosophes qui forment la cour de M. de Voltaire, le voyant affligé de ne pouvoir aller à Versailles dans l'appareil qu'il aurait
DE BAGHÀUMCmT. [1778.] 44*
d&iré^ lui dit : Vous êtes bien bon! saoez-vous ce qid oous serait arriifé? je oms cous V Apprendre. Le Roi, açec son cffabUité ordinaire, iHJus aurait ri au nez, et parié de cotre chasse de Femey, la Reine, de cotre lettre; Monsieur cous aurait demandé compte de ços reoenus; Madame oous aurait dié quelques-uns de ços çers; la comtesse d'Artois ne vous aurait rien dit, et le comte oous aurait entretenu de la Pufelle.
Il est faux que M. de Voltaire ait paru affligé de ne pouvoir aller à Versailles. C'est encore une supposition pour amener et faire ressortir davantage ces propos épigrammatiques, qui en effet lui furent tenus un jour par un plaisant, qui apparemment n'avait pas lieu de se louer de la cour.
Les vers du marquis de VUlette, adresses à M. de VolUure, à l'occasion de sa prétendue convalescence , insérés dans le Journal de Paris, ne peuvent rassurer sur l'état de ce vieillard. Le marquis et lui ont été fâchés de l'éclat donné par ce même journal à l'accident du malade, et l'on a insinué au rédacteur de n'en plus parler afin d'endormir la vigilance du clergé, et de pouvoir éconduire sans scandale les prêtres qui se présenteraient.
Le vrai est, autant qu'on peut le conjecturer et le découvrir par les mouvemens de la maison , qu'on est toujours dans les alarmes sur une santé aussi précieuse ; que les crachats sont teints; qu'il y a de la toux, quoique sans fièvre; de l'agitation les nuits , pendant lesquelles on garde M. de Victoire; qu'il a aussi des assoupissemens; qu'il se lève peu ; gu'on l'empêche de parler ; et que tout annonce un vaisseau rompu dans la poitrine.
Le contenu de ces deux paragraphes est vrai.
44* ÊXAMKN DES MléMOIRES
Cependant on cherche h l'égayer, on du moins à l'occu-^ per des choses qui lui sont le plus agréables. C'est ainsi que, dimanche dernier, M. de la Harpe lui lisait un chant de sa I%arsaie. Il le faisait avec tant d'emphase , avec des poumons si vigoureux , qu'on l'entendait de l'intérieur de la maison , et même de la rue. L'espoir d'être couché sur le testament du Papa gmnd-wkomme, fait redoubler ce poète et sa femme de zèle et d'assiduité auprès de lui.
Il se pe(>t que M. de la Harpe ait eu cette idée, mais il ne s'était pas conduit envers M. de Voltaire d'une manière à oser l'espérer véritablement. M. de la Harpe ^ M. de Voltaire et moi, en savions bien la raison (107).
Ihid» , pa^ i55 , du 5 mars. M^ de Voltaire ^ depuis son retour ici, aura présenté en peu de temps le contraste le plus {Jiilosophique et le plus intéressant. A son arrivée , il a joui d'hommages enivrans, d'honneurs incroyables , d'une gloire dont il n'y a point d'exemple. On l'a vénéré comme un génie unique , comme un Dieu , n'ayant rien de commun avec ^s semblables; aujourd'hui, il n'est plus qu'un spectacle affligeant pour l'humanité ; son corps en a toutes les infirmités, son esprit toutes les faiblesses. Comme il ne parle à personne, on ne peut calculer jusqu'à quçl point il est baissé, mais on en juge par les faits dont on va rendre compte. '
Le contraste dont on parle n'était que trop réel; M. de Voltaire avait perdu sa santé et soufirait beaucoup, mais son esprit ne marquait point de
• (107) Voyez les Additions de fVagnièref au Commentaire htsUhrit]ue\ etc.
DU BACHAVMOTST. [1778.] 443
£aibles$e , j'en {>renda à téauain toutes les perscmnes qui le virent alors.
Dimanche M. de la Harpe, bien loin de soulager le malade, l'ayant extrêmement fatigué p^r sa déclamation dure et déchirante, et par les observations que M. de Voltaire ne pcnivait s'empâcher de lui faire , le docteur Trenchin a défendu qu'on le UÛ9sâl parler à personne ; on ne fait plus que le montrer à ceux qui viennent. Il prend la main aux uns , leur sourit , et il témoigne aux autres qu'ils lui déplaisent , par des cris af&eux.
M. de Voltaire avait prié M. de la Harpe de lui lire sa dernière tragédie {les Barmécides). Pendant la lecture , où nous n'étions que nous trois, M. de Voltaire faisait ses observations, et donnait à M. <ie la Harpe des conseils de père et d'un véritable ami. Celui-ci, piqué dans son amour -propre, dit avec altération qu'il .^e pouvait continuer, et prétexta un mal de gorge. Eh bien , lui répliqua avec bonté M. de Voltaire ^ laissez-moi votre pièce, et si vous le voulez , je mettrai en marge mes observations ; à quoi M. de la Harpe eut bien de la peine à consentir.
Il avait fait venir de Ferney un jeune homme pour aider le sieur l^ûg/ïîlènp, son secrétaire, dans ses écritures. Comme celui-ci n'a plus grande occupation, le maître a renvoyé le premier avec une inhumanité singulière, et madame iJerds a été obligée de lui fournir , à Pinsu de son oncle , des secours pour se loger et se nourrir.
M. de Voltaire n'avait pcdnt du tout fait venir
444 £XAM£N DES MÉMOIRES
de Ferney à Paris le sieur Maissonat ; il s'était engagé à bâtir pour lui, son père et son oncle, pour le prix de quarante-quatre mille livres , à chacun une maison audit Ferney, lesquelles étaient déjà commencées, La mort de ^. de VoUaire en a arrêté la confection. Ce jeune homme avait été établi procureur d'office des terres de Ferney et Toumay. Il servait de secrétaire à madame Denis^ qui le protégeait beaucoup , et à l'instigation de laquelle il vint à Paris. Lorsque nous partîmes pour cette ville, M. de Voltaire lui fit donner dix louis, et pour récompense, ce Maissonat écrivit à M. ^ Voltaire une lettre très -insolente, que je conserve, et qui est apostillée de la main de ce grand homme.
Quelques jours après notre arrivée à Paris, nous fûmes fort étonnés d'y voir Maissonat; il continua de faire sa cour à madame Z)e«w, qui fit tout ce qu'elle put pour engager son oncle à le prendre à ma place , à quoi il ne voulut jamais consentir. L'excès d'inisolence de ce jeune homme obligea même un jour M. de Villette à lui donner un soufflet dans la chambre de M. de Voltaire ^ et de l'en chasser à coups de pied au derrière.
Depuis huit jours M. de VoUaire ne vit que de tisane cl de bouillon coupé, ce qui lui rend la tête vide, et lui ôte le .peu de forces qui lui restent; en sorte qu'il a peine à cracher ; il a les yeux encore vifs et bons , au point de lire continuellement des brochures qu'on lui envoie ; mais cette
DE BACHAUMOITT. [1778.] 44^
occupation est aujourd'hui chez lui plus I^achiIlaIe qu'intellectuelle.
On lui a représenté que son état exigeant qu'il fût veillé les nuits, ses domestiques trop fatigués de ce service, auquel ils n'étaient pas accoutumés , ne pouvaient y suffire , qu'il lui fallait une garde. Il y à consenti , à condition qu'elle serait jeune et jolie pour le regaillardir dans son ennui. Il en a une de vingt ans ; mais au commencement du carême où nous entrons, il ne Veut point absolument qu'elle fasse maigre.
La garde lui fut donnée dès le a 5 février, jour de son hémorragie, par M. Tronchin. Le reste est une plate plaisanterie du rédacteur.
Le lundi gras , il s'est confessé sans préparation et avec beaucoup de docilité, ce qui de sa part est le comble du délire. Voici comment s'est passé cet événement curieux :
Le clergé voyant le moment de son triomphe, a tenu conciliabule sur conciliabule, pour arrêter la manière de se conduire envers ce coryphée de la philosophie* On est convenu d'envoyer d'abord un enfant perdu , un bon homme, simple, pour tâter le terrain. C'est un abbé Gauthier, que le curé de Saint-Sulpice a choisi pour cette mission. Il s'est présenté au marquis de Fillette, qui, sentant le danger de cette visite insidieuse, n'a eu garde d'expulser le prêtre, l'a fort bien accueilli, et l'a conduit chez M. de Vdtaire, Le philosophe est entré en pourparler, et s'est laissé dégrossir la conscience. Le curé profitant de la voie ouverte, est venu peu après , et a eu avec le malade une seconde conversation. Il est allé rendre compte du tout à M. l'archevêque ; et l'on est dans l'attente du jour de l'administration. Cependant le mardi gras et le mercredi des cendres se sont écoulés sans que ces messieurs aient reparu.
446 EXA.ME1* DES MÉMOtR£i$^
Toute cette relation est fausse, excepté les con-* ciliabules tenus par le clergé. Le lecteur peut le voir dans l'écrit déjà cité.
Ihid, , page iSg et suii?antes, du 7 mars. Comme la vérité est essentielle dans les moindres détails, et que les plus minutieux concernant M. de Voltaire *acquièrent de l'importance , par l'intérêt qu'on prend à ce grand homme , et l'avidité du public à recueillir et a s'entretenir de tout ce qui le concerne , il faut réformer l'inexactitude de quelques faits précédens.
Depuis l'alarme donnée dans tout Paris sur l'accident grave de M. de Voltaire, plusieurs prêtres s'étaient déjà présentés chez lui saris une sorte de succès ; lorsque M. Tronchin, qui, quoique protestant, est fort religieux à observer les devoirs de sa profession , se crut obligé de faire connaître au malade le danger de son état. Afin de mieux frapper son imagination, qu'il voulait ébranler pour s'en rendre le maître , et le réduire au repos absolu dont il avait besoin, il se servit d'expressions emphatiques, dont on a vu un échantillon dans le bulletin du Journal de Paris, n" 5i ; il lui dit entre autres choses qu'il devait toujours voir, comme Damoclès, une épée suspendue sur sa tête , ne tenant qu'à un fil. Cette menace répandit la terreur dans l'âme du philosophe, et c'est alors qu'arriva l'abbé Gauthier,
Celui-ci était envoyé par l'abbé de VAttmgnant, le fameux chansonnier, vieux pécheur, un des pénitens convertis par cet enthousiaste ; il était encore tout radieux d'avoir regagné au giron de l'Église l'abbé Je Villemesens (^108). Il entra chex M. de Voltaire tout triomphant , il se jeta à ses genoux , il lui dit qu'il était un envoyé de Dieu , qu'il venait le con-
(108) Fameux janséùiste de la paroisse de Saint-NîcoIas-des-OiAinps, que l'abbé Gauthier, ex-jésuite , convertit in artienlb mortis.
DE BACHAllMONT. [1778.] 44^
jurer de profiter du peu de jours qui lui restaient pour se repentir de ses erreurs , et songer à la grande affaire de son salut. Celui-ci^ membre de l'Académie française, gentil^ homme ordinaire de la chambre du roi , sur qui le clergé et la cour avaient les yeux ouverts , craignant de faire un éclat scandaleux, craignant la mort, affaibli par son hémorragie, par une saignée, par le lit, par une diète austère, encore tout ému de l'effrayant pronostic de Tronchin, se trouva pris , et se mit en devoir de satisfafre aux ordres da ciel , que ce fanatique lui signifiait d'un ton si imposant.
Cependant le curé de Saint-Sulpice , averti de son côté, et qui ignorait la démarche de l'abbé Gauthier^ arriva et trouva mauvais qu'on l'eût devancé; il fit des reproches à l'enthousiaste, à qui M. l'archevêque a défendu vraisemblablement de mettre la faux dans la moisson d'autrui. L'abbé Gauthier n'a point reparu chez ^l,de Voltaire; mais le pasteur est revenu tous les jours jusqu'au vendredi exclusivement, et jeudi surtout il est resté plus de deux heures dans la maison.
M. le marquis de Fillette, excédé de voir son hôtel en proie aux gens d'église, et de tous les propos qu'ils occasionaient dans Paris, ne pouvant faire gauchir le docteur Tronchin dans son avis, imagina avoir recours au docteur Lorry, médecin voyant aisément couleur de rose, petit-mat- tre, homme d'esprit, dont il espérait plus aisément tirer parti. En effet, celui-ci, plus docile à rassurer M. de Foitcârr, lui a dit que sa guérison était entre ses mains, et pour ralentir l'ardeur des prêtres , est convenu, non de donner aucune signature qui le compromît par un avis raisonné, mais de se laisser écrire par le miarquis de VUlette un billet qu'on publierait dans le Journal de Paris, n° 64, duquel on pût s'autoriser afin de répandre l'espoir d'une convalescence prochaine. Tel en est le dessous de cartes. On passe sur le différend de M. d^ VUlette dy^c Tronchin, relatif.
à la fenneté de celui-ci , sur celle de madame Denis avec
le marquis, aussi à l'occasion du docteur Xony, appelé sans
la participation de M. de Voltaire, Toutes ces tracasseries de
l'intérieur sont faites pour y rester. Au surplus , il y a un
mieux marqué dans l'état du malade.
Toute cette relation est presque fausse. Je prie qu'on lui confère la mienne. C'est aussi l'amour de la vérité, jusque dans les moindres détails sur M. de Fohaire , qui m'a engagé à faire toutes ces remarques. Elles paraîtront peut-être frivoles et puériles à quelques lecteurs; mais je crois que tous ceux qui prennent quelque intérêt à la mémoire de ce grand homme, me les pardonneront aisément
Ihid,, page 162, du 8 mars. Les propos de M» «2? Votùdre au docteur Xo/77, lors de l'apparition de ce médecin, confirment bien que ce philosophe n'avait pas la tête à lui tout entière ; il fut le premier à lui apprendre qu'il s'était confessé. S'apercevant que le docteur mécréant faisait un sourire de pitié , plus que d'approbation : Vous nie cwyez donc bien impie? continue le malade. L'autre, servi par sa mémoire qui lui fournit en ce moment un vers de citation heureuse , lui répondit :
Vous craignez qu'on Fignore, et voua en faites gloire.
Au reste , reprit M. de Voltaire , je ne ceux pas qu'on Jette mon corps à la voirie. Tout cela me déplaît fort, cette prêtraille m'assomme; mais me çoilà entre ses mains, il faut bien que je m'en tire. Dès que je pourrai être transporté, je m'en pais. J'espère que leur zèle ne me poursuivra pas jusqu'à Femey. Si j'y avais été, cela ne se serait pas passé ainsi.
DE BA-CHADMONT. [1778*] 44l)
C'est avec cette conversation qu'il a éconduit M. Lorry, dont l'avis au surplus était qu'on le substentât davantage. La nuit du vendredi au samedi ayant été bonne^ le crachement de sang ayant cessé , M. Tronchin , toujours en possession de la confiance du vieillard , lui a permis de manger un œuf j il a fait supprimer les tisanes ^ et y a substitué de l'eau et du vin ; ce qui l'a ranimé. Les idées dramatiques sont revenues, et il a envoyé vendredi madame Denis, sa nièce, chez M. le m^Téchal de Richelieu, vraisemblablement pour enjoindre aux comédiens de s'occuper de sa tragédie, qu'on aurait enterrée avec lui, car on la dit très-firoide.
Tout considéré jusqu'ici , ce que le curé a tiré de mieux de M. de Foliaire, ce sont , à ce qu'on assure, des aumônes abondantes pour les pauvres de sa paroisse. Voilà le rôle du pasteur fini , à moins qu'il ne revienne quelque crise*
Cette conversation entre M. de Foliaire et M. Lorry est très -vraie; mais il est faux que le premier n'eût pas la tête libre; il l'avait au contraire très-présente , et il était très-gai.
Ihid., page i64, du 9 mars. Dès le vendredi soir M. de Voltaire a soupe avec des œufs brouillés, et le lendemain il s'est mis a table avec tout le monde, mais en robe de chambre^ qu'il n'a point quittée depuis qu'il est arrivé... La tête est revenue ; il a repris sa fermetéj il est resté enfermé avec son secrétaire, et lui a dicté beaucoup de lettres ; tout cela fait présumer qu'on s'était trompé sur la nature de l'accident de ce vieillard , aussi étonnant au physique qu'au moral , et que le sang qu'il a rendu ne venait pas de la poitrine.
Sa confession à roulé sur deux points, sur une rétracta^ tion de ses ouvrages, qu'il a prétendu n'être pas obligé de faire, parce qu'il ne pouvait désavouer ce qu'il n'avait jamais avoué , et sur sa foi. Les prêtres se vantent qu'à cet
45o EXAMEN DES MEMOIRES
ëgard il en a donné une profession par ëcrit , qui est entre les mains de M. l'archevêque, et dont on dira sans doute, comme Ninon de sa promesse à son amant : Le bon biUei qua la Châtre! Les gens de la maison assurent que c'est pour la neuvième fois de sa vie qu'on le voit se confesser en pareille circonstance.
Le premier paragraphe est vrai; quant au .second, voyez ma Relation. J'ajouterai à l'égard de la dernière phrase, que pendant près de vingtcinq ans que je lui ai été attaché , ce fut la troisième fois qu'il fit cet acte, tant bien que mal. Pour les deux premières, on en trouvera les détails dans mes Additions au Commentaire historique.
Quoi qu'il en soit , au lieu de remarquer dans la maison la joie que devrait y répandre sa convalescence , on n'y observe qu'une consternation générale , et ses valets même semblent honteux de la pusillanimité que leur maître vient de montrer. M, le marquis de Gmdorcet, M. d'AlembeH et autres philosophes, sont venus le gourmander fortement, et lui-même demande à tout le monde ce qu'on pense dans Paris de sa confession. Son refrain ordinaire est qu'il ne voul9itpasqueson corps f^t jeté à la voirie. Cette première honte bue, il ne parle plus de partir, et ne songe qu'à sa tragédie qu'il veut faire jouer avant Pâque.
I® M. cfe Foltaire n'avait à Paris aucun domestique que son cuisinier et un valet de louage , lesquels ne semblaient, dans le fond, prendre qu'un médiocre intérêt à l'état de sa santé. Son cocher n'était pas encore arrivé.
DE BACHAUMOWT. [1778.J 45*
2® Ce qu'on dit des philosophes relativement à la confession de M. de Foliaire^ est très -faux. (Voyez ma Relation.) Je n'ai vu que le duc de Choiseul qui ait fait témoigner à M. de VoUaire sa surprise sur cette démarche.
3** Pardonnez-moi, monsieur, il parlait encore de partir, et le soin de faire représenter sa tragédie à Paris ne l'empêchait pas de songer à son retour à Ferney, et il m'en reparlait assez souvent.
Il n'était pas encore question sérieusement de le fiker dans cette capitale; et même, lorsqu'on lui en eut fait adopter le projet, il comptait bien encore aller passer quatre ou cinq mois chaque année dans sa colonie.
Ihid., page 167 , du 11 mars. Les partisans de M. de Votudre ne pouvant nier sa confession, trop répandue dans le public , cherchent aujourd'hui a effacer les impressions fâcheuses qui en pourraient résulter, en la faisant en^agei* comme un acte dérisoire. Pour preuve , ils en rapportent cette phrase remarquable au curé, qui l'exhortait à rentrei* au giron de l'£glise : Vous aœz raison , monsieur te curé; U faut mourir dans la religion de ses pères; si fêtais aux éords du Gange, je voudrais expirer une queue de oache à la main» Mais^ outre qu'il est constant par le témoignage de tous ceux qui l'entouraient , qu'il avait réellement peur ; outre qu'on a vu par les différentes actions qui ont précédé, accompagné et suivi cet acte , qu'il n'avait pas assez de présence d'esprit pour jouer alors la comédie , c'est que cette comédie serait indigne et d'un homme de génie , et d'un bon citoyen , et d'un honnête homme.
45a EXAMEN DES MÉMOIRES
Les partisans de M. de Voltaire être inquiets de sa confession! S'efforcer d'en atténuer l'impression dans le public! Us s'en sont, je vous assure, très-peu embarrassés.
Le curé de Saint-Sulpice ne l'a point exhorté à rentrer au giron de l'Église. D'ailleurs , pourquoi cette exhortation? Le malade avait-il jamais fait abjuration ? M. de Voltaire ne lui répondit pas non plus : Vous as^ez raison, monsieur le curé, etc. Il avait trop de sagacité pour tenir un tel propos, au curé (le Saint-Sulpice surtout. Mais un de ses amis, homme de lettres, lui dit un jour en ma présence : Vous vous êtes donc confessé? M. de Voltaire lui répondit : Pardieul vous sauez tout ce qui se passe dans ce pays, il faut bien un peu hurler ai^ec les loups, et si fêtais sur les bords du Gange, etc.
Je dois dire aussi, et je suis bien à même de le certifier, que M. de Voltaire n'avait nulle crainte de la mort, comme on le répète si souvent.
Tout ce qui se trouve aux paragraphes suivans, pages i68, 169 et 170 des Mémoires, ayant rapport à M. de Voltaire, est très -vrai, excepté qu'il n'avait point reçu d'ordres supérieurs; et qu'un homme qui avait résidé plus de vingt ans et librement à Ferney, qui n'en avait été arraché momentanément que par ruse et séduction , et qui conservait le désir d'y retourner, ne témoignait pas d'avoir été aussi capricieux qu'on le dit. Son autre séjour, presque aussi long, à Cirey, jusqu'à la
DE BiLCHAUMOBrT. [1778.] 453
mort de madame du Chdtelet^ le prouverait encore.
Nous ne ferons donc aucune remarque sur ce qui suit, et nous le transcrivons pour ne rien omettre de ce qui a rapport au dernier séjour de M. de Foliaire à Paris, et pour suppléer quelques circonstances que j'ai pu négliger d'insérer dans ma Relation, et que les rédacteurs des Mémoires ont consignées dans leur recueil.
Au reste , Tempressement qu'il a montré, dès qu'il en a été le maître , pour faire jouer sa tragédie , prouve que sa conversion , si elle a été sincère dans le moment, n'a pas été longue. Depuis, il en a été tellement occupé , il a été si indocile aux avis du docteur TroncJUn, que la nuit du dimanche au lundi le crachement de sang est revenu. Il a fallu le remettre de nouveau à la diète, aux tisanes, et surtout au silence.
Voici sa déclaration de foi : Je soussigné, déclare gu'étani attaqué depuis quatre jours d'un vomissement de sang, à l'âge de quatre-çingt-quatre ans, et n'ayant pu me traîner à l'église, M, le curé de Saint -Sulpice ayant bien voulu ajouter à ses bonnes œuvres celle de m' envoyer M. l'abbé Gauthier, prêtre, je me suis confessé à lui; et que si Dieu dispose de moi, je meurs dans la sainte religion catholique, où je suis né, espérant de la miséricorde divine qu'elle daignera pardonner toutes mes fautes; et que si j'avais scandalisé l'Église, j'en demande pardon à Dieu et à elle. Signé Voltaire ; le 2 mars 1778, dans la maison de M. le marquis de VUlette, en présence de M, l'abbé Mignot, mon neveu, et de M. le marquis de VUlevieUle, mon ami.
Le mardi matin, il s'est fait dans le salon une répétition de sa tragédie , mais il a eu la douleur de n'y pouvoir assister; la toux le fatigant trop la nuit,. on avait été obligé
de le relever; et s'étant recouche, le médecin avait exigé qu'il restât au lit, et même les rideaux fermés, afin de lui éviter l'envie de parler aux personnes qui seraient dans sa chambre ; mais il faudrait lui lier la langue, et il dit toujours quelque chose.
Ce qui le fâche le plus, c'est la crainte de ne pouvoir assister à la première représentation Sirène. Le docteur Trortchin s'y oppose, mais ceux qui s'embarrassent peu des suites, l'encouragent à cette démarche dont il aurait la plus grande envie.
Sa rechute lui a fait revenir le désir de s'en aller dès qoe sa pièce aura été jouée , et qu'on pourra l'embarquer avec sûreté. Pressé par ses amis et ses admirateurs de ^ fixer à Paris, ou du moins d'y avoir un domicile, il avait voulu louer l'hôtel que quitte le comte SHéromUle, faubourg Saint- Honoré. Cet hôtel , qui donne sur les Champs-Elysées, lui convenait à tous égards. Outre un jardin magnifique qui y est attaché, outre un bon air et une vue étendue dont il aurait joui , il aurait eu la facilité de se dérober au tumulte de sa maison et de Paris, et d'aller à pied ou en carosse se promener dans le cours ; ce qui lui aurait fait retrouver son habitude d'aller tous les jours où le temps le permettait, rêver pendant quelques heures, dans ses bois à Ferney.
La maladie , les tracasseries qu'il a éprouvées , et peutêtre des ordres supérieurs, lui ont ôté ce projet, qui reviendra sans doute s'il n'y a point d'obstacle , et s'il jouit du triomphe qu'il espère pour sa tragédie. 11 a toujours été fort capricieux , et l'âge , les infirmités et la flatterie ne l'ont pas guéri de ce défaut.
Ibid., page ijS, du i3 mars. M. de Voltaire a passé encore une mauvaise nuit du mardi au mercredi; il a rendu beaucoup de^sang clair, qu'on juge être de la poitrine. Le docteur TroncUn lui a ordonné le lait d'ânesse. On £ût bonne contenance dans la maison pour éviter un second
DE BàCHAUMONT. [1778.] 455
esclandre de la part des pr^tres^ mais on est inquiet, et la famille s'y rassemble aEssidûment et ne dësempaure pas* Comme il avait pour usage de refaire ou de revoir son testament tous les mois , afin de contenir les aspirans en haleine, on craint que la foule n'en augmente dans ce pays-ci, et l'on ne veut pas laisser enlever un aussi bon héritage.
Personne que moi ne savait jamais quand il faisait ses testamehs. Le dernier qu'il avait fait était du mois de septembre 1 776 , et je le lui envoyai de Ferney, quand j'y retournai par son ordre.
Madame 2?em,y avait, il est vrai, une grande frayeur que quelqu'autre n'eût part à la succession. Quand on leva les scellés, voyant que l'on ne trouvait point ce testament, dont elle m'avait demandé le contenu à mon arrivée , elle se jeta dans un fauteuil, accablée de douleur, jusqu'au moment que je le retrouvai.
' Comme il n'y a pas moyen de le cendre docile à l'égard du repos, de la tranquillité et du silence, on a pris le parti de ne le plus tourmenter là-dessus. Madame Vestns est venue pour prendre ses avis sur certains endroits de son rôle, mais il n'a' pas voulu la voir, et il a dit qu'il laissait ce sôinlà à madame Denis ; et sur ce qu'on lui représentait la nécessité d'une répétition générale dans sa maison, pour lui rendre compte, à mesure, des choses qui méritaient des observations: Pourquoi faire? a-t-il répondu, ooulez-çous que je
fasse oerdr ici les œmédiens pour me jeter de Veau bénite F II était dans sa pusillanimité ce jour-là et ne semblait plus se souvenir de sa pièce ; il déclarait surtout qu'il n'y assisterait pas; il renvoya à madame Denis tous ceux qui luideman-
. daient des billets. La veille il n'en devait distribuer que
456 EXAMEir DES MI^MOIRïlS
vingt-quatre ; il est question aujourd'hui de cent cinquante. Le jour de la première représentation àHrène est fixé jus^ qu'à présent à lundi.
La réponse de M. de Voltaire à madame Denis sur les comédiens est vraie. C'est elle ^n effet qui distribuait les billets, et une chose qui paraîtra peut-être singulière, c'est que je ne pus en obtenir un d'elle, quoique M. de Voltaire m'eût ordonné d'assister à la première représentation, et je fiis obligé d'avoir recours à un étranger; et toutes les fois que j'ai été à la comédie , les comédiens m'ont toujours fait payer mes trois livres.
Mademoiselle la chevalière à^Éon est venue hier pour voir M. de Voltaire , et l'arrivée de cette fille célèbre n'a pas excité moins de curiosité que le vieillard qu'elle visitait. Tous les domestiques , ou plutôt toute la maison s'est rangée sur son passage pour la contempler; elle avait l'air honteux en quelque sorte, son manchon sous le nez, et le regard en dessous; elle est restée peu de temps, et l'on a su que sa visite n'était qu'une suite de l'invitation que lui avait faite le philosophe de lui procurer le plaisir de son entrevue.
C'est tout le contraire. Mademoiselle d^Éon me fit écrire deux lettres par un des chefs de bureau des affaires-étrangères, pour obtenir de M. de Voltaire qu'elle put venir le voir, ce qu'il m'accorda.
Ibid,, page 175, du i4mars. Jeudi, M. de Voltaire était affaissé , et ceux qui le voient habituellement l'ont trouvé plus changé en quatre jours qu'il n'avait paru l'être en
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quatre ans. Il disait à ceux qui venaient le voir : Voltaire se meurt; Voltaire crache le* sang. Il n'avait pas encore commencé le lait d'ânesse , et prenait du café avec très-peu de lait. La consternation était extrême dans la maison. Madame Denis pleurait. Cependant, pour en imposer à l'extérieur , M. et madame de Villette ont affecté de se montrer à l'Opéra.
Jamais je n'ai vu madame Denis verser une larme sur l'état de son oncle ni sur sa mort.
L'Académie, instruite de la rechute de ce membre précieux, a fait une députation ce jour-là même chez M, de Voltaire, pour lui témoigner l'intérêt qu'elle prenait à son état. Elle s'y est rendue dans le carrosse du prince de Beau-^ i^au, mais n'a pu être admise chez le malade, qui reposait.
Il n'est question que d'Irène, et c'est à qui se pourvoira pour assister à la première représentation de cette tragédie. On variait sur la place qu'y occuperait l'auteur. Les uns le mettaient dans un fauteuil sur le théâtre, pour que le public pût le contempler à l'aise ; les autres lui faisaient l'honneur de l'admettre dans la loge de la reine, où il serait derrière Sa Majesté. Des gens plus sages le plaçaient dans celle des gentilshommes de la chambre. Il paraît aujourd'hui impossible que le moribond jouisse de ce triomphe ; ce qui ralentirait l'ardeur de quantité de curieux, plus empressés de voir le poète que sa tragédie ,' si son état était bien constaté, et qu'on désespérât de jouir du spectacle de sa personne.
Il est possible que des curieux et des oisifs de Paris se soient livrés à ce sujet à toutes sortes de conjectures , même assez bizarres.
Ibid,, page 178 et 179, du i5 mars. Jeudi , jour où M. det
Voltaire avait perdu toute sa vivacité , M. le marquis de VilJeçieiile, un familier de la maison , un obUgë du philosophe, par zèle pour sa personne, et voulant le ranimer par un remède violent sans doute, mais tel qu'il le jugeait nécessaire , lui apporta des vers contre Irène. ML de Foliaire les lut et les lui rendit sans dire mot, sans annoncer aucune sensibilité, ce qui déplut aux spectateurs et les affligea; ils le jugèrent bien malade.
Gomme madame la marquise de VUlette, associée aujourd'hui à la célébrité de M. de Voltaire son protecteur, joue un grand rôle , et qu'il court beaucoup de relations fausses sur sa naissance , sa personne et son impatronisation chez le vieillard de Femey, il est bon de constater les détails de cette anecdote d'une façon certaine.
Madame de VUlette ^ de Varicourt en son nom, est fille d'un officier des gardes -du -corps peu à l'aise et ayant ^ouze enfans. Il était question de faire religieuse cette jeune personne; dont la famille n'avait aucun espoir de la marier. Mademoiselle de Varicourt^ instruite de la bienfaisance de M. de Voltaire, se servit de son esprit pour lui écrire une lettre très-bien tournée , où elle se plaignait de son fâcheux destin. Touché de cette épître, il va trouver madame Denis; il lui dit quHlfcdlait arracher au diable cette âme qu'on prétendait donner à Dieu, et il engagea sa nièce à proposer à la famille de mademoiselle de Varicourt, de permettre que celleci vînt passer quelque temps à Ferney. La jeune personne s'y est si bien conduite, qu'elle y a acquis le surnom de Wfe et bonne; ce qui a déterminé M le marquis de VUleiie à en faire la fortune en l'épousant.
Ce qu'on dit dans le premier paragraphe est assez vrai. Pour ce qui concerne madame de Fil- Jette ^ voyez ma Relation.
DE BACHACMOITT., [1778.] 4^9
IHd.y page i8b, dudit jour i5 mars. II n'y a pas longtemps que M, de Voltaire 9 quoique malade, se mêlait encore de l'intérieur de son ménage. Il était question d'une couverture qu'il voulait donner à sa garde. Le marchand , venu de loin, la laissait à 17 livres au philosophe, qui n'en offrait que 1 5. Celui-ci n'a pas voulu augmenter, et a forcé le vendeur à se retirer, jurant comme un démon de ce qu'on lui avait fait perdre sa peine et son temps. Ces petits détails, indignes d'être rapportés dans tout autre cas, servent ici merveilleusement à établir le caractère constant de ce grand homme ^ mélange d'opposés si inconcevables !
Le conte du marchand de couvertures est faux; il ne parla qu'à moi.
Le lait d'ânesse n'a pas réussi le premier jour; il y a eu une consultation de médecins , qui ont déterminé de le lui faire quitter. Il est moins mal, les crachats ne sont plu^ que teints , mais l'abattement est toujours le même. C'est madame Denis qui veille uniquement au succès de la pièce. Il y a eu , samedi, une répétition générale où elle a présidé.
M. de Voltaire, sans doute par une fantaisie de malade, voulait que l'on mît sur l'affiche d'annonce d'Irène, au lieu de ces mots sacramentaux : Les Comédiens français ordinaires <& roi.,, ceux-ci : Le Théâtre-Français donnera, etc. Le sieur Mole est venu vendredi de la part de sa troupe, représenter au poète que ce changement ne dépendait pas d'eux ; mais il n'a pu être admis en sa présence, et sa nièce s'est chargée de lui faire enteùdre raison.
M. de Voltaire demandait effectivement ce changement dans l'aSBche, mais ce n'était point par fantaisie de malade; il avait eu cette idée depuis long-temps.
4tK> EXAMEÇr DES MEMOIRES
Tome XI, page i8i , du i5 mars. On était curieux de savoir comment M. de Voltaire, très-mécontent de l'ingratitude du comte de Morangiés, pour la défense duquel il s'était si maladroitement compromis , recevi*ait cet ancien client. On a su qu'il s'était présenté à la porte, mais n'avait pas été admis.
M. de Morangiés ne vit M. de Voltaire qu'un moment. Il est vrai que celui-ci était peu content de la manière dont le premier en avait agi à sou . égard.
lUd.f page 184, du 17 mars. Malgré les éloges outrés prodigués à M. ^ Voltaire par les journalistes et par ses adulateurs à l'occasipn de sa tragédie Sirène, l'impartialité veut qu'on assure que les deux premiers actes ont été reçus avec de sincères applaudissemens , et sont eh effet semés de beaux traits, mais que les trois derniers, absolument vides, sont glacials. Il y a dans l'ensemble quelques scènes nobles; il y a des morceaux de sensibilité, mais rien de vraiment tragique; rien de cette éloquence vigoureuse dont on trouve tant d'exemples dans Œdipe, Alzire, Mahomet, etc. Quant au dialogue, il est lâche, diffus, bavard et plein de répétitions. Les caractères sont ce qu'il, y a de mieux. On les a trouvés assez bien frappés , vrais et soutenus; mais ils ne se développent guère qu'en paroles , la pièce étant presque tout-à-fait dénuée d'action : en un mot, elle ne peut que grossir le nombre des dernières pièces médiocres de l'auteur.
Tout le monde, à beaucoup près, n'était pas de l'avis du réàds:le\xr àes Mémoires. Les lecteurs n'ont pas porté de cette tragédie un jugement si défavorable. Ecrite à quatre-vingt-quatre ans, elle pou-
DÉ BACHAUMOIVT. [1778.] 4^1
vait encore , et même a,vec avantage , surtout pour les caractères et le style, soutenir la comparaison avec les pièces les mieux accueillies de ce temps-là.
Ibid., page i85, du 19 mars. On a fait sur la confession de M., de Voltaire une épigramme assez gaie , attribuée à M, de La Louptière, et que voici :
Voltaire et L'Altaignant, d'humeur encor gentille j Au même confesseur ont fait le même aveu; En tel cas il importe peu ' Que ce soit à Gauthier, que ce soit à Garguille. Monsieur Gauthier pourtant me parait bien trouvé. L'honneur de deux cures semblables, A bon droit, était réservé Au chapelain des incurables.
Dans une maladie grave de l'abbé de UAttaignant, cet abbé Gauthier, aumônier de l'hôpital (les incurables, avait été le visiter, et se vantait de l'avoir converti. Il voulait aussi se glorifier du salut de M. de Voltaire. Le3 deux malades, peutêtre contre son attente, avaient survécu à leur prétendue conversion. L'épigramme dont il s'agit courut en effet dans Paris ; on ne manqua pas de l'adresser à M. de Voltaire , ainsi qu^ l'abbé de VAttaignant: ils ne purent s'empêcher de la trouver fort jolie, et d'en rire tous les premiers.
Ihid,, page 190 et igi, du 20 mars. M. de Voltaire s'e'tant excédé de travail le dimanche, où il avait travaillé douze heures sans interruption, eut une fort mauvaise nuit, et toutes les louanges que ses adulateurs lui prodiguèrent au retour de la comédie, ne purent calmer son fâcheux état. Il pouvait s'ap-
tfil EXAMEN DES MEMOIRES
plîqucr cette fameuse sentence d'un père de l'Eglise , sur la futilité des réputations de tant d'hommes célèbres et immortalisés dans ce bas monde, lorsqu'ils brûlent en enfer : Laudantur ubï non sunt, cruciantur ubî sunt. L'anecdote qui l'aurait fait tressaillir de joie, s'il n'eût pas été si souffrant, c'était le spectacle de la reine , le crayon h la I^ain, semblant écrire les plus beaux vers de la pièce. On s'est imaginé que c'était surtout ceux relatifs à Dieu et à la religion dont le poète parle avec beaucoup d'édification, ce qui fit crier à un plaisant : On ooit bien quHl a été à confesse. Quoi qu'il en soit , on a présumé que Sa Majesté voulait les citer au roi, pour justifier sur ses vrais sentimens ce coryphée de la philosophie, si décrié par les prêtres, si redoutable au clergé.
Le mardi et le mercredi le philosophe n'a pas encore été bien. On a refusé tout le monde , même le directeur général des finances, qui s'était dérobé un moment à ses importantes occupations pour le visiter, même M. d^ Arpentai, son ami de soixante ans, son confident, son maître en politique, dont la conversation avait jusque là charmé le malade.
A la fin de la seconde représentation à^ Irène , le parterre demanda des nouvelles du poète , et l'acteur qui annonçait donna des paroles consolantes.
Le jeudi M. de Voltaire est ressuscité pour la troisième fois ; il a reçu du monde , entre autres le duc de PrasUn; il a acheté des chevaux, et parle de se promener. II est comme les marins , qui, pendant la tempête, promettent de ne plus quitter le port , et se rembarquent bientôt après. Il ne songe plus à partir, et a peine à s'arracher à ce paysci , surtout au moment où on l'embaume plus que jamais de l'encens le plus flatteur, où on lui fait accroire que sa tragédie restera au théâtre et fera époque.
Tout ce que l'on dit ici est vrai.
Ibid., page 192, du ai mars. Les firancs-maçons remis
GooQle
en vigueur depuis quelques années , et surtout illustres par la persécution de Naples, jouent aujourd'hui un rôle considérable en France , et se sont signalés dans les divers événemens patriotiques. Entre les loges de cette capitale , celle des Neuf-Sœurs tient un rang distingué. Gomme elle est surtout composée de gens de lettres, que M. le marquis de VUletie est franc-maçon, et que M. de Voltaire l'est aussi, dans une assemblée tenue le 10 de ce mois, un des membres ^ M. de La Dixmerie, a proposé de boire à la santé du vieux malade, et a chanté des couplets de sa composition en son honneur. Ensuite il a été arrêté de lui faire une députation pour le féliciter sur son retour à Paris, et lui témoigner l'intérêt que la loge prenait à sa conservation. Jusqu'à présent le philosophe n'avait pu l'admettre. En6n le jour est pris pour aujourd'hui 21; el; comme ce n'est qu'une tournure afin de voir et de contempler à l'aise cet homme extraordinaire, la députation doit être de trente frères.
M. de Voltaire n'était point franc -maçon. Le reste est vrai; voyez ma Relation.
Ibid, , pages 194 et igS, du 24 mars. Lundi 16 , jour de la i*"* représentation d! Irène, pendant qu'on jouait cette tragédie , dès le second acte un messager fut député de la comédie , pour annoncer à M. de Voltaire la faveur qu'elle prenait ; après le quatrième , un second messager vint avec ordre de pallier le firoia presque général dont on avait reçu le 3* et le 4*.' A la fin du 5**, M. Dupuits, le mari de mademoiselle Corneille, fiit le premier à lui apprendre qu'Irène avait un succès complet.
Un ami entré ensuite, trouva M. de Voltaire au lit, écrivant , enflé des éloges qu'il venait de recevoir, et mettant en ordre sa tragédie A^Agathocle, pour la faire jouer tout
4^4 EXAMEN DES MJÉMOIRES
de suite. Le philosophe afFecta d'abord un grand flegme : il lae répondit au complimenteur autre chose, sinon : Cetpit Qous me dîtes me console ^ mais ne me guérit pas. Cependant il voulut savoir quels endroits, quelles tirades, quels vers avaient fait le plus d'effet, et sur ce qu'on lui cita les morceaux contre le clergé, comme ayant été fort applaudis, il fut enchanté de savoir qu'ils compenseraient la fâcheuse impression que sa confession avait produite dans le public.
Les jours suivans plus de trente cordons-bleus étant venus se faire inscrire chez lui pour le féliciter , l'illusion du succès ne put que s'accroître , et ce qui y mit le comble, ce fut là députation, du jeudi ig , de l'Académie française, pour l'assurer de la part que la compagnie prenait à son triomphe. Le poète sortira d'autant moins de cette agréable erreur, que , pour ne pas la troubler , les journalistes ont reçu défense de parler de lui et de sa tragédie, à moins que ce ne soit pour la louer.
Depuis ce temps M. de Voltaire ne rêve que tragédie. Outre son jégathocle^ on assure qu'il en a entrepris une troisième , et qu'il ne veut plus même s'occuper que de ce genre de travail. Il a chargé ses émissaires de répandre dans le public sa satisfaction, de l'assurer de toute sa reconnaissance , et de sa disposition sincère à venir lui-même faire ses remercîmens au parterre , dès que sa santé le lui permettra.
La réponse de M. de Voltaire qu'on cite, est vraie. Tout ce que l'on rapporte ici est assez exact en général. J'ignore s'il avait entrepris ou projeté une troisième tragédie après AgatKode.
Ibid, , page 197 et 198, du 25 mars. M. de Vdtaire, ranimé par son amour-propre exalté au plus haut degré, s'est trouvé en état de monter en voiture le samedi ; il s'est pro-
DE BACHA.UMONT. [1778.] 4^5
mené dans Paris\ sous prétexte d'aller voir la place Londs XV; et les chevaux allant au pas^ il a été suivi de tout le peuple et de beaucoup de curieux ; ce qui lui formait un cortège et une sorte de triomphe.
Rentré chez lui , il a reçu une députation de la loge des Neitf- Sœurs; elle s'était rendue à pied, au nombre d'environ quarante membres, suivie de plusieurs carrosses appartenans à quelques francs-maçons. C'est M. de Lalande, Iç Venérahle, qui portait la parole. Ces messieurs sont tombés dans une veine heureuse : le vieillard était gaillard ; le grand air l'avait fortifié. Il a paru très-aimable h l'assemblée. Ne se ressouvenant plus des formules , il a affecté de n'avoir jamais été frère, et il a été inscrit de nouveau. Il a signé sur-le-champ les constitutions , et a promis d'aller en loge. M. de Laiande lui ayant nommé successivement les frères qui pouvaient en être connus , il a dit à chacun des choses obligeantes , relatives aux actions ou aux ouvrages propres à les caractériser.
L'après-midi l'humeur est revenue. Il s'était engagé de louer un appartement voisin; il n'a pas eu de cesse que madame Denis n'eût fait retirer sa parole. Il a trouvé aussi que sa garde était trop jeune ; il a dit qu'il avait de la pu-' deur ; qu'en mettant ses. culottes et les ôtant , il pouvait faire voir bien des choses qu'on ne devait pas montrer à une Agnès de cet âge. II en a voulu une canonique, et il a aujourd'hui une garde de quarante ans.
Le dimanche, il a eu un léger mouvement de fièvre. Le lundi il s'est plaint de sa strangurie , c'est-à-dire d'une difficulté d'uriner qui a duré le mardi. Il y avait de l'enflure ; mais tout cela n'inquiète plus , par là facilité merveilleuse avec laquelle il se tire des accidens les plus graves.
3'ai observé plus haut que M. de Voltaire n'avait point été franc-maçon jusqu'à ce moment-là. I. 3o
466 EXAMEN DES BUÉMOTRES
Le reste est assez vrai , sauf les propos qu'on lui prête sur sa garde.
Ibid,, pages 200, aoi et 2oâ , du a8 mars. M. de Voltaire s'est habillé jeudi pour la première fois depuis son séjour à Paris , et a fait toilette entière. Il avait un habit rouge doublé d'hermine , une grande perruque à la Louis XIV, noire, sans poudre, et dans laquelle sa figure amaigrie éuil tellement enterrée qu'on ne découvrait que ses deux yeax» brillans comme des escarboucles. Sa tête était surmontée d'un bonnet carré rouge, en forme de couronne, qui ne Semblait que posé. Il avait à la main une petite canne à bec de corbin , et le public de Paris , qui n'est point accoittumé à le voir dans cet accoutrement , a beaucoup ri. Ce personnage, singulier en tout , ne veut sans doute avoir rien de commun avec la société ordinaire.
Il annonce toujours qu'il ira incessamment à la comédie^ et il diffère par une espèce de charlatanerie très-utile aux comédiens et au succès de sa pièce , qui , par ce moyen ^ est courue avec la même avidité que le premier jour* Ses émissaires se répandent dans la foule, et sèment adroitement ' le bruit, à chaque représentation, que l'auteur pourrait bien surprendre ce jour-là l'assemblée. C'est ainsi qu'aujourd'hui les Tuileries étaient encore pleines de groupes de curieux.
La gaîté de ce vieillard , intarissable , est revenue, et les bons mots recommencent à couler.
L'autre jour madame de la VUlemenue, vieille <:equette qui désire encore plaire , a voulu essayer ses charmes surannés sur le philosophe ; elle s'est présentée à lui dans toul son étalage, et prenant occasion de quelque phrase galante qu'il lui disait, et de quelques regards qu'il jetait en même temps sur sa gorge fort découverte : Comment, s'écria-t-ellcv M. de Voltaire 9 est-ce que vous songeriez encore à ces petits coquins-là? — Petiis coquins! reprend avec vivacité le malin
DE BACHAUMOWT. [1778.] 467
vieillard, petits coquins, madame! ce sont bien de grands pendards.
Aujourd'hui, pendant qu'on attendait à la comédie M« de Voltaire^ il était à parler politique avec l'ex-ministre Tw^goi, et est resté long-temps en conférence avec lui.
M. le comte d'Artois, dupe comme les autres de l'arrivée de l'auteur îi la comédie, y est resté une petite demi-heure , et s'en est allé quand il a perdq l'espoir de l'y voir.
Il n'y a sur tout ceci que deux remarques à faire. M. de Foliaire était bien loin d'employer les petits manèges qu'on lui attribue, pour assurer le succès d'Irène. Si quelques-uns de ses amis ou de ses partisans les plus zélés ont pu recourir en sa faveur à des moyens si frivoles, c'était assurément à son insu. Mais cela même est fort douteux; il m'a paru que dans cette occasion, l'empressement et la curiosité du public étaient tels, qu'il ne fallait pas d'intrigues pour les exciter. Des bruits populaires , sans fondement, sont souvent recueillis par les* compilateurs d'anecdotes, uniquement parce qu'ils flattent la malignité.
Ce n'est point à madame de la yHlemènue , que M. de Voltaire a tenu le propos qu'on rapporte ici; c'est à une personne qu'il connaissait depuis très-long- temps , et avec laquelle il pouvait hasarder une pareille plaisanterie sans qu'elle s'en
ifâchât.
Ihid,, page sfco6,du 3i mars. Une scène assez plaisante s'est passée avant-hier aux Champs-Elysées, ou plutôt à la place
%^8 EXAMEN DES MIÉMOIRES
lads XV, au sujet de M> de Voltaire, Un charlatan y "ëtait, cherchant à vendre de petits livres où il enseignait des secrets de tours de cartes : En voici im, disàit-il, messieurs, que fui appris à Femey, de ce grand hqnïme qui fait tant de bruit ici, de ce fameux Voltaire, noire maître à tous ! Quelques gens sensés, qui par hasard entendirent le charlatan, trouvèrent l'ëloge très-épigrammatique, se mirent à rire et Pont rapporté.
Le propos du charlatan à la place Louis XV est très-vrai; je l'ai entendu moi-même, et M. ife Voltaire rit beaucoup iquand je le lui rapportai.
lUd., page 206 et suivantes, du i®' avril. M. de VolUxire, décidé & jouir du triomphe qu'on lui promettait depuis long -temps, est monté lundi dans son carrosse couleur d'azur, parseçié d^étoiles d'or, peinture bizarre, qui a fait dire h un plaisant que c'était le char de l'Empyrée. Il s'est rendu ainsi d'abord à l'Académie française, qui tenait ce jour-1^ son assemblée particulière. £lle était composée de vingt-deux membres. Aucun des prélats ou abbés, ou membres du corps ecclésiastique, ses confrères, n'avait voulu is'y trouver ni adhérer aux délibérations extraordinaires qu'on se proposait. Les seuls abbés de Boismont et Millùt se sont détachés des autres ; l'un , comme un roué de la courv, n'ayant que l'extérieur de sofi état; l'autre, comme un cuistre, n'ayant aucune grâce à espérer, soit de la cour, soit de l'Eglise.
L'Académie est allée au-devant de M. de Voltaire pour le recevoir; il a été conduit au siège du directeur, que cet officier et l'Académie l'ont prié d'accepter. On avait placé son portrait «au-dessus de son fauteuil. La compagnie, sans tirer au sort , suivant l'usage , a commencé son travail ^n le nommant , par acclamation , directeur du trimestre
D« BACHAUMOm. [1778.] 46f>
â^avril. Le vieillard étant en train, allait causer beaucoup^ lorsqu'on lui a dit qu'on s'intéressait trop h sa santé pour l'écouter, qu'on voulait le réduire au silence. En effet, M. d'Aiemberi a. rempli la séance par la lecture de V Eloge de Despréaux, (Jonl il avait déjà fait part dans une céré-* xnoniie publique, et où il avait inséré des choses flatteuses pour le philosophe présent.
M. de Voltaire a désiré monter ensuite chez le secrélairede l'Académie , dont le logement est au-dessus. Il est resté quelque temps chez lui, et s'est enfin mis en route pour se rendre à «la comédie française. La cour du Louvre , quelque vaste qu'elle soit , était remplie de monde qui l'attendait. Dès que sa voiture unique a paru, on s'est écrié: Le ooUàî Les savoyards , les marchandes de pommes , toute la canaille du quartier, s'étaient rendus là , et les acclamations^ Vive VoUairel ont retenti pour ne plus finir. Le marquis de VUlette, arrivé d'avance , l'est venu prendre à la descente de son carrosse, dans lequel il était avec le procureur Clos (log). Tous deux lui ont donné le bras, et ont eu peine à rarracher de la foule. A son entrée à la comédie, un monde plus élégant et saisi du véritable enthousiasme du génie, l'a entouré; les femmes surtout se jetaient sur son passage çt l'arrêtaient, afin de le mieux contempler; on en a vu s'empresser à toucher ses vétemens, et quelques-unes arracher du poil de sa fourrure. M. le duc de Chartres, n'osant avancer de trop près, quoique de loin, n'a pas montré moins de curiosité que les autres.
Le saint, ou plutôt le dieu du jour, devait occuper la loge des gentilshommes de la chambre , en face de celle du comte d* Artois. Madame Denis, madame de VUlette étaient déjà placées, et le parterre était dans des convulsions de
(109) M. Clos, qui était, à ce que je crois, un anciea magbtrat^ occupait un appartement daus la maison de M. de VUlette,
470 EXA^MEN DES BKÉMOIRES
joie, attendant le moment où le poète paraîtrait On n'a pas eu de cessç. qu'il m se fût mis au premier rang auprès des dames. Alors on a crié : Lacmrormel et le comédien Brizard est venu la lui mettre sur la tête : Ah Dieu! vous poukz donc me faire mourir! s'est écrié M, de f^oltaire pleurant de joie et se refusant 9 cet honneur. Il a pris cette couronne à la main, et l'a présentée à Belle et bonne; celle-ci disputait, lorsque le prince de Beauoau, saisissant le laurier, l'a remis sur la tête du Sophocle, qui ;i'a jpu résister cette fois.
On a joué la pièce (^ltène\ plus applaudie cette fois que de coutume, mais pas autant qu'il l'aurait fallu pour répondre à ce triomphe; cependant les comédiens étaient fort intrigués de ce qu'ils feraient, et pendant qu'ils délibéraient, la tragédie a fini, la toile est tombée, et le tumulte du par-i terre étaiteictrême, lorsqu'elle s'est relevée , et l'on a vu un spectacle pareil à celui de la Centenaire, Le buste de M. de Voltaire, placé depuis peu d^nç le foyer dç la comédie française , avait été apporté au théâtre , et devé sur un piédestal ; tous les comédiens l'entouraiçnt eu demi-çercle , des palmes et des guirlandes h la m^n^ uuç couronne était déjà sur le buste. Le brujt de$ fanfares, de$ tambours, des trompettes, ^vait annoncé la cérémojiie,^ et madame Vestris tenait un papier, qu'on a su bientôt être des vers que venait de composer M. le marquis de Saint-Marc. Elle les a déclamés avec une emphase prpportionuée ^ l'^xtrarvacance de la scène, l^es vpici ;
AcpL yeux de PsM^is enchanté,,
{leçoifl en ce jp^r un hommage,^
Que confirmera d^âge en âge
La séyère postérité !
^on, tu n^as pas besoin d'atteindre au noir riva^el^^our jouir des honneurs de Timunortaliiéf
DE BAGHiki^MONT. [1778.] 4?^
Voltaire^ reçois la couronne Que l'on vient de te présenter \ Il est beau de la mériter, Quand c'est la France qui la donne I
On a crié his^ et l'adrice a recommencé. Après, chacun est allé poser sa guirlande autour du buste. Mademoiselle Famer^ dans une extase fanatique , l'a baisé , et tous les autres comédiens ont suivi.
Cette cérémonie fort longue , accompagnée de vwat qui ne cessaient points la toile s'est encore baissée, et quand on l'a relevée pour jouer Nanine, comédie de M. de Voltaire , on a vu son buste à la droite du théâtre, où il est resté durant toute la représentation.
M. le comte d'Artois n'a pas osé se montrer trop ouvertement ; mais instruit , suivant l'ordre qu'il en avait donné , dès que M. de Voltaire serait entré à la comédie , il s'y est rendu incognito, et l'on croit que dans un moment où le vieillard est sorti et passé quelque part sous prétexte d'un besoin , il a eu l'honneur de voir de plus près cette Altesse Royale, et de lui faire sa cour.
iVomine jouée, nouveau brouhaha , autre embarras pour la modestie du philosophe ; il était déjà dans son carrosse ^ et l'on ne voulait pas le laisser partir ; on se jetait sur les chevaux, on les baisait; on a entendu même de jeunes poètes s'écrier qu'il fallait les dételer et se mettre à leur place, pour reconduire l'Apollon moderne ; malheureusement il ne s'est pas trouvé assez d'enthousiastes de bonne volonté, et il a enfin eu la liberté de partir, non sans des Qioatf qu'il a pu entendre encore du pont Royal, et même de son hôtel.
Telle a été l'apothéose de M. de Voltaire ^ dont mademoiselle Oairon avait donné chez elle un échantillon, il y a
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47^ EXAMEN DES MÉMOlflES
quelques années , mais devenue un délire plus violent et plus général.
M. de Voltaire, rentré chez lui, a pleuré de nouveau , et a protesté modestement que s'il avait prévu qu'on eût fait tant de folies, il n'aurait pas été à la comédie.
Le lendemain, ^'a été che? lui une procession de monde, qui est venue successivement lui renouveler en détail les éloges et les faveur^ qu'il avait reçus la veille en cJwrusJA n'a pu résister à tant d'empressement, de bienveillance e4 de gloire, et il s'est décidé sur-Je-champ à acheter une maison à Paris^
Cette relation d'un événement si mémorable, et dont j*ai été témoin , est exacte. Dans cette journée, j'ai accompagné presque toujours M. de FoUairey ^ Vai soutenu par le bras, souvent avec M. CloSj et quelquefois avec M. de Fillette. Je n'ai été éloigné de lui que pendant la durée du spectacle^ parce que sa loge étant remplie, je dus prendre une place ailleurs. J*ai dit dans l'écrit déjà cité, <^ue M. le coijite d'Artois envoya complimenter M. d^ Voltaire. J'étais informé de cette circonstance,, mais je n'ai pu savoir positivement si lorsque M. de Voltaire est sorti un moment de sa loge, il est allé remercier ce prince de Tîntérêt qu'il avait témoigné prendre à lui, comme le dirent les Mémoires y^ car c'est là ce qu'il faudrait entendre ^^T faire sa cour. J'ignore aussi si M. de Vokairç pleura de joie au milieu des honneurs qu'on lui- rendait. Si , vivement émue en cette circonstance y sa sensibilité lui a fait verser quel-
ques larmes d'attendrissement, on ne peut trouver en cela rien d'extraordinaire ni de ridicule (iio).
Ibid. , pa^ 21 1 , du 3 avril. Le Prix de la justice et de Vhumiudié, brochure de M. de Voltaire ^ de 1777, qui n'avait pas encore percé dans ce pays-ci , y est enfin parvenue. C'est un supplément, rempli d'excellentes réflexions à joindre à V Esprit des Lais.
Elo^e et Pensées de Pascal, nouvelle édition commentée , corrigée et augmentée par M. de ***. Cette autre brochure plus récente est encore attribuée à M. ^ Voltaire.
Le premier de ces deux ouvrages est de M. de VoUaire^ ainsi que les notes du second éditeur des Pensées de Pascal.
Ibid.f page an, du 5 avril. Le prix proposé par la société économique de Berne , en faveur du meilleur mémoire concernant un plan de législation sur les matières criminelles, a fait naître le premier ouvrage de M. de Voltaire qu'on a annoncé (Je Prix de la justice et de rhumanité). II paraît que , non content de fournir des vues et des idées aux auteurs, il a voulu encore y joindre un encoura-
it 10) Nous avons transcrit ea son entier la Relation imprimée dan» les Mémoires de Bachaumont, d'autant plus volontiers, que, revêtue de certain vernis ironique ou satirique , elle dénote une main plutôt ennemie qu'amie; que par conséquent la vérité des faits n'en devient, au fond, que plus authentique j que le témoignage de IVagnière, cyii . la confirme presque en tout, la rend plus digne de foi',' et qu'enfin le lecteur pourra facilement la comparer avec une relation des mêmes événemens, écrite d'un ton plus noble et plus convenable ^t La Harpe, dans le Journal de Littérature qu'il rédigeait alors, et consignée, pai«|es éditeurs de Kehl> daas les œuyres de Voltaire^ tome XIV, page 39^.
gement, et qu'il est le second inconnu qui a ajouté cinquante louis au prix proposé. -
Cela est vrai.
Son écrit ne contient guère , comme il l'avoue, que des doutes; il montre dans les dififérentes législations beaucoup d'imperfections, de défauts , d'abus ; mais il ne donne aucun remède. Il traite d'une infinité de choses, n'en approfondit aucune; ne fait encore que les effleurer pour la plupart, et y jeter ce vernis satirique dont il empreint plus que jamais tout ce qu'il produit. On y trouve aussi beaucoup de rabâchage , et de temps en temps des élans d'humanité qui fpnt plaisir de quelque part qu'ils viennent; car le ton de l'auteur est presque toujours ironique, déclamatoire, quelquefois grossier, et ne caractérise pas un philosophe vraiment aifecté des maux contre lesquels il se récrie.
Ce jugement absurde est d'un homme qui paraît ne point connaître l'ouvrage dont il parle, et n'avoir pas la moindre idée du dessein de Fauteur. Ce n'était point à M. de VoUaire à composer pour le prix qu'il décernait lui -même. Son but n'était que d'indiquer aux aspirans tous les points qu'ils avaient à discuter et à résoudre ; il l'a rempli d'une manière claire et méthodique, et sans grossièreté y quoi qu'en dise le rédacteur des Mémoires y qui ne montre ici pas plus de goût que de jugement (lïi).
(m) Le 3 avril on fait un grand éloge de ce même oayrage; le 5«vril on le dénigre ridiculement, r^ouvelle preuve que ces mémoires ne sont qu^un recueil de nouuelleg à la niain et de toutcê mains, fait et
* Ibid,, page ai^, du 6 avril. M. de Voltaire a fait anciennement des remarques sur les Pensées de Pascal» Son objet était d'atténuer l'effet que pouvait produire ce livre en faveur de la religion auprès de ceux à qui en ;imposerait le grand nom de son auteur. M. le marquis deCan-dorcet (autant qu'on peut le deviner par induction) a trouvé trop faibles quelques raisonnemens jetés au hasard par le premier, et plus propres à donner du ridicule et à faire rire , qu'à détruire les argumens du philosophe chrétien. Il a jugé à propos d'y joindre un commentaire et de le faire précéder d'un éloge prétendu de Pascal, qui préparerait la réfutation subséquente de son livre, et en ferait d'avance la satire en décriant l'auteur. Il y a inséré une pièce intitulée : Reflexions sur rargument de M, Pascal et de M, JLocke, concernant la possibilité d^une vie à venir, par flf. de Fonienelle, et envoyé le tout an philosophe de Femey, qui a fait faire l'édition en question, non sans y mêler encore d'autres apostilles, qu'il attribue à un second éditeur.
On peut assurer que, dans cet état, les Pensées de Pascal, grâces aux soins des annotateurs, sont devenues le livre le plus diabolique contre le christianisme, le plus capable de former ^es matérialistes, des déistes et des athées; ce qui était vraisemblablement leur but , qu'ils ont atteint par ejfcellence(ii?,), '
Quant h, la dissertation attribuée à Fontenelle, il y a cent Il parier contre un qu'elle n'est pas de cet illustre défunt; que c'est un travestissement sous lequel a voulu se cacher le nioderne secrétaire de l'académie des sciences.
L'Éloge de Pascal, le commentaire sur ses Pen-
imprimé à la hâte par quelque avide éditeur, sans s'inquiéter des con- Uadiciions et des sottises qu'il met sous presse.
(lia) On ne sait trop comment le même livre peut être propct ù former à la fois des déistes et des athées.
sées, sont de M. de Condorcet. La dissertation attribuée à Fontenelle paraît être de la même main. Plusieurs des anciennes remarques de M. de VoU taire font partie du commentaire; ce dernier, en faisant imprimer l'ouvrage à Genève (sous le titre de Paris, 1778, in-8^), y a ajouté de nouvelles notes, distinguées par ces mots : second, éditeur.
Ibid., pages 21G et 217, da 6 avril. Tout est mêlé d'amertume dans cette vie , et le plus beau triomphe est souvent accompagné d'humiliations : c'est ainsi que M. de VoUairt vient d'en éprouver plusieurs, dont le moindre serait propre à empoisonner le bonheur d'un homme qui a autant d'amour-propre.
i^ Le jour de son couronnement , il savait que la reine était venue à l'Opéra, mais avec le projet secret de passer (ncognito à la comédie française , et d'y recevoir sans affectation les hommages du Nestor de la littérature ; elle ne lui a pas donné cette satisfaction. On assure que dans sa loge elle a reçu un billet qui l'a détournée de son premier dessein ; on prétend même qu'il avait été rendu em route à Sa Majesté.
'2^ Son Irène a bien été jouée jeudi dernier à 4a cour, mais on ne l'a pas fait avertir d'y venir, comme ij s'en flattait, et comme la reine le lui avait fait espérer. Mais le jour de la représentation, au débotté du roi, pendant que Sa Majesté s'habillait pour le spectacle, on a entendu les courtisans perfides, pour plaire au monarque , qu'on sait ne point aimer M, de Voltaire, lui dénigrer d'avance la tragédie, et prémalurer son ennui, qui ne s'est que trop manifesté.
3^ Enfin le vieillard de Femey, qui , en se repaissant de la fumée de la gloire, ne néglige point le solide, et veille à ses affaires en honmie qui s'en occupe essentiellement, est
IMS AiiCHAUMONT. [1778.] 477
âiUé l'autre jour chez un procureur au parlement, nommé Hunad, pour lui parler d'un procès dont celui-ci n'avait plus d'idée. Il a eu le dépit de voir ce suppôt du palais l'ignorer absolument, le traiter cavalièrement comme un client ordinaire, et l'obliger de décliner son nom, et il a dû juger que ce malheureux praticien vivait dans une telle indolence, qu'il ne savait pas seulement que M. de Voltaire fût à Paris. Il est vrai qu'à ce nom de Voltaire, il a ouvert les yeux et les oreilles, que toute la maison en a bientôt retenti, et que la rumeur passant de bouche en bouche, le philosophe , en rentrant dans son carrosse, s'est vu assailli de toute la populace du quartier.
Voici mes remarques sur ces paragraphes :
I® Jamais la reine n'avait fait espérer à M. de Fokaire de le faire venir à Versailles pour une représentation à^ Irène, et jamais je n'ai entendu rien dire à celui-ci qui pût faire soupçonner qu'il s'attendait; à recevoir ime pareille invitation.
a? Il p«u% y avoir quelque vérité dans ce que l'on dit ici , et cela n'aurait rien d'étonnant de la part de cei^ins courtisans.
3^ Quand nous allâmes chez le procureur Hu-rauty c'était pour acheter une maison dont on avait parlé à M. de VoUcUre^ non pour un vieux procès. . Ce procureur nous reçut très-grossièrement et avec beaucoup 'de morgue; mais il fut frappé comme d'un coup' de foudre lorsqu'il apprit que celui qui le consultait était M. de Voltaire, et cela forma un coup de théâtre fort plaisant (ii 3).
(il S) Ii« réiAcleur des Mémoires a mis ici une grande importance^
Ihid,, page 218, du 7 avril. On n'a pâ^ manqua de faire une gravure au sujet du triomphe de M* ^ Voltaire, On l'a représente très -ressemblant, debout, les deux mains sur sa canne; il a le chapeau sous le bras, et une couronne de laurier sur son énorme perruque. Il est peint avec vérité, mais si ridiculement, que cela ressemble fort à une caricature. On a mis au* dessous : V Homme unique à tout âge, expression d'un certain abbé Deiaunay, dans les vers amphigouriques qu'il lui a adressés le premier sur son retour, et au bas ceux du marquis de Saint-Màrc, rapportés précédemment. On a sans doute adopté cette estampe dans la maison du philosophe, car on la distribue aux amis.
L'estampe dont on parle n'est qu'un portrait en pied et de profil de M. de FoUaire. Si le portrait est fidèle, il n'est point ridicule. Ce serait au contraire une vraie caricature de travestir un vieillard de quatre-vingt-quatre ans en petit-maître. Au reste, il en parut alors beaucoup de portraits différens; châcup voulait le dessiner. M. Moreau le jeune, et d'atttres artistes, ont donné ,des pstampes plus capitales, relatives au couronneiûënt. M. de Fillette y qui avait acheté de ces estampes et de ces portraits, en donna effectivement à quelques amis de M. de FoUaire.
Ibid.f pages 221 et 222, du 10 avril. Lundi, M. de Votai de petits objets, croyant apparemment égayer mieux ses lecteurs et dénigrer M. de FoUaire, Quelle ineptie de le montrer pres<)ue en colère, parce qu'un procureur de Paris, qui ne Pavait jamais yu, ne le reconnaissait pas ! Croit-il que tout homme , procureur ou autre , essentiellement occupé de son état, doit être littérateur ^ connaître iou» les écriyains célèbres?
tairR s'est trouvé assez vigoureux pour aller à pied de chez lui à FAcadëmie, et l'on juge combien il a fait courir de monde après lui.
J'accompagnais M. de Foliaire ^ qui se rendit à pied à l'Académie française. Il s'assembla beaucoup de monde sur sa route ; une femme qui vend des livres à l'entrée des Tuileries, nous ayant aperçus sur le pont Royal, accourut, fendit la presse , se mît à côté de M. de Voltaire y et tout en mangeant un morceau de pain , lui disait : Mon bon monsieur de Voltaire, faites des livres y vous me les donnerez^ et ma fortune sera bientôt faite; vous l'avez procurée ainsi à tant d'autres! O mon bon monsieur, s'il vous plaît , faites-mcn des livres, je suis une pauvre femme. Ceux qui accouraient sans savoir ce que c'était, le demandaient aux person-nés qiii iu)us entouraient; j'entendais répondre dans la foule ^ar différentes voix : C^est M. de Voltaire, cest le- défenseur des malheureux opprimés, celui qui o. 'sauvé la famille de Calas et de Sirven , etc.
Mardi matin, il s'est rendu à la loge des Nei^~ Sœurs, . suivant la promesse qu'il en avait faite aux députes. La joie des frères leur a fak commettre quelques indiscrétions, en sorte que, malgré le mystère de ces sortes de cérémonies, beaucoup de circonstaBces de la réception de ce vieillard ont transpiré.
On ne lui a point bandé les yeux, mais, on avait élevé deux rideaux à travers desquels le Vénérable l'a interrogé^ et après diverses questions,, sur ce qu'il a fini par lui de-
4 do lilXAMEn i)£S MEMOIRES
mander s'il promet rait de garder le secret sur tout ce qu'il verrait f il a répondu qu'il le jurait, en assurant qu'il ne pouvait plus tenir à son état d'anxiété. Ayant demandé qu'on lui fît voir la lumière, les deux rideaux se sont entr'ouverts tout-à-coup, et cet homme de génie est resté comme étourdi des pompeuses niaiseries de ce spectacle; tant rhomme est susceptible de s'en laisser imposer par la surprise de ses sens ! On a remarqué même que cette première stupeur avait frappé le philosophe au point de lui ôter pen* dant toute la séance cette pétulance de conversation qui le caractérise, ces saillies, ces éclairs qui partent si rapidement quand il est dans son assiette ordinaire.
Au banquet, il n'a mangé que quelques cuillerées d^une purée de fèves, à laquelle il s'est mis pour son crachement de sang, et que lui a indiquée madame Hébert^ l'intendante des menus.
Il $'|pst retiré de bonne heure ; il sW montré dans l'aprèsdînée sur son balcon au peuple assemblé; il était entre M. le comte d'Argental et le marquis de ThibomUle, Le soxt il est allé voir la Belle Arsène ^ chez madame de Moniessoa; il a retourné hier h ce spectacle, où l'on a dû donner en sa faveur une seconde représentation de YArfUmt wmanes^, et y joindre Namne.
N'ayant pas été témoin de ces détails, je n'en p^eux rien dire. La réception à là loge des Neuf- Sœurs confirme que M. de Foliaire^ jusque là, n'était pas franc-maçon* Il s'est laissé aller aux trèspressantes instances dé M. de Lalande^ qui était fort jaloux de faire une telle conquête ; il ne vouhit point le désobliger pour une chose qu'il regardait comme très-indifférente.
ïbid., page 228, du i3 avril, M. de Voltaire a joui jeudi, au spectacle de madame de Montesson^ presque des mêmes honneurs qu'a la comédie française , le couronnement excepté. Il a été accueilli de la manière la plus flatteuse par toutes les femmes et seigneurs de cette cour distinguée.
M. le duc de Chartres lui ayant accordé la permission qu'il avait demandée à Son Altesse Sérénissime d'aller faire sa cour aux jeunes princes, M. de Voltaire s'y est rendu samedi matin. Le père l'a fait inviter de venir chez lui. 11 voulait se tenir debout, mais Son Altesse l'a forcé de s'asseoir, sous prétexte qu'il voulait jouir long -temps de sa conversation. Madame la duchesse de Chartres, qui était encore au lit, instruite de la présence du vieillard , s'est fait habiller promptement, et est passée chez mionseigneur. Nouvelle confusion du philosophe" qui voulait se jeter aux pieds de la princesse et y rester. On l'a fait se rasseoir une seconde fois pour l'entendre. 11 s'est répandu en complimens sur les enfans de Leurs Altesses, et principalement sur le duc de Valois. Il a prétendu qu'il ressemblait au* régent.
Tous ces vains honneurs, si propres à chatouiller l'amourpropre AelA, de Voltaire, excitent de plus en plus la fureur du clergé; et ce carême, différensi prédicateurs de. cette capitale se sont permis des sorties violentes contre lui. Elles l'auraient peu ému sans celle Faite par l'abbé de Beauregard, ex jésuite , prêchant à Versailles devant le. roi. Cet orateur chrétien très-couru, a gémi sur la gloire dont oo* affectait de couvrir le chef audacieux d'une secte impie, le destructeur de la religion et des mœurs, et a sensiblement désigné le vieillard de Ferney. Celui-ci a jugé que Sa Majesté n'avait pas désapprouvé cette diatribe évangélique, et que conséquemment elle est encore dans le préjugé défavorable qu'on a inspiré au[roi contre lui; ce qui le désole, en lui ôtant l'espoir d'être jamais accueilli du mionarque» I. • 3i
48^ EXAMKN DES MÉMOIRES
Sur CCS trois alinéa j voici mes observations dans le même ordre :
i*^ Ce qu'on dit de raccueil fait kM. de Voltaire chez madame de Montesson^ est très-vrai. Quelques seigneurs, qui en ont été témoins, m'ont parlé de l'allégresse et dé l'espèce d'entfaousiasHie que sa présence avait fait naître dans cette société choisie. a^ Ce fut quand nons traversâmes le petit jardin du Palais -Royal, depuis chez M, Tronchin pour aller chez madaine la comtesse de Blot^ que M, de Voltaire ayant vu de jeunjes enfans dans ce jardin, demanda qui ils étaient^ la gouvernante répondit que c'étaient les enfans de Monseigneur le duc de Chartres. Elle reconnut M. de Voltaire^ qui dit des choses agréables à ces jeunes princes, et assura , qu'il était frappé de la ressemblance de M- de Valois avec feu M. le Régent, La gouvernante voulut absolument que nous entrassions dans la salle pour voir aussi les petites princesses qui dormaient, et M. de Voltaire^ à leur vue, parut fort attendri. Pendant ce temps, on avait averti madame la duchesse de Chartres y que M, de Voltaire était auprès de ses enfans. Elle accourut en simple jupon, en peignoir, les cheveux épars, et transportée de joie, conmne elle le dit, du plaisir de voir pour la première fois un homme si célèbre , qu'elle désirait depuis long-temps connaître. M. le duc de Chartres n'était point au pala& en ce moment.
Au sortir de là, nous allâmes chez madame de
DE BAGHAUMOirr. [1776.] 483
Blot et chez madame d'Ermeri. M. de Voltaire supplia celle-ci de lui paraonner le chagrin qu'il lui causait en sollicitant d'elle la cession d'une maison qu'elle avait louée à M. cfe Viïlarceauy maison qu'elle consentit en effet à vendre à M. de Voltairey viagèrement. Il désirait qu'elle lui permît de l'acheter aussi pour la vie de madame Denis. Elle répondit d'abord qu'elle ne pouvait acquiescer à cette cession que pour lui seul ; elle finit cependant par souscrire à sa demande.
3** Tout ce qu'on dit ici de la fureur du clergé et du sermon de l'abbé de Beauregard^ est trèsvrai; et il est certain que cela donnait quelque inquiétude à M. de Voltaire \ mais il n'est pas vrai qu'il fût désolé de n'être pas accueilli du roi. On juge toujours de lui comme s'il avait été un jeune courtisan, et comme si son existence, sa fortune et le bonheur de sa vie avaient absolument dépendu d'un regard du monarque.
Ibidp, page 298, du 17 avril. M. de Voltaire après avoir varié beaucoup sur le logement qu'il prendrait à» Paris, vient enfin d'acheter à vie, sur sa tête et sur celle de madame Denis, un hôtel rue de Bichelieut en face de celui du duc de Owiseid, Avant de s'y installer, il compte retourner à Ferney, mais il faut que le vent du nord et le froid cessent, et lui permettent de se mettre en route.
On est occupé actuellement à iinprimer une relation de la séance de ce grand hommç à la loge des Neuf-Sœurs, et l'on doit y joindre tous les vers qut)nt enfantés sur cet événement les poètes aimables dont abonde cette loge. Ils se
48/| EXAMEN DKS MEMOIRES
flattent que leur nouveau confrère y joindra du sien; il est convenu que c'était la seule manière dont il pouvait leur témoigner sa reconnaissance et son zèle. Jusque là ces messieurs sont fort discrets et ne veulent pas faire part de leurs productions ; voici ccpetidatit un couplet qu'on a retenu, comme le plus brillant d'une chanson qu'on attribue au frère Ladixmerie:
Au seul Dom de Pilluslre frère, Tout tilcf^on trioïDphe aiijourcrhui; ' S'il reçoct de nous la lumière , Le monde la reçoit de lui (ii4)*
Ibid,, page 233, du 20 avril. Un des traits du discours de l'abbé de Beauregard, où il a fait son explosion contre M. de Voitaire et ses partisans, le plus adroit est celui où il a peint la pusillanimité du garde-des-sceaux, qui, redoutant les philosophes, avait donné défense de laisser passer à l'impression aucune critique de ce coryphée pendant son séjour à Paris. M. de Miromesnil a été si honteux de voir sa faiblesse indirectement dévoilée devant le rcM, que craignant une explication, il s'est hâté de lever la défense.
Ibid., pages 236 et 237, dudit jour 20 avril. Il perce des copies dans le public, de la correspondance dont on a parlé, entre M. de Voltaire et le curé de Saint-Sulpice. On en infère que sur les bruits de la confession de ce grand homme aux pieds de Pabbé Gauthier^ le pasteur témoigna de l'humeur au marquis de Villette, de voir s'échapper cette ouaille; que celui-ci en rendit compte au malade, qui le 4 niars, à huit heures du matin, fit porter une épître au curé de Saint-Sulpice. M. de Tersac (c^est le nom du pasteur) ne voulut point être en reste et riposta.
(11 4) fftignière u'a ioiuL aucune remarque à eau articles, ni au premier des deux suivanSy quoiqu^il fût franc-maçon.
BE BACHAUMONT. [1778.] /fSS
Ces deux écrits sont précieux, et dans le véritable esprit de chacun. On observe, en lisant la lettre du philosophe, qu'il était parfaitement revenu h lui, et avait retrouvé ce ton de persifflage honnête qu'il entend si bien, et dont il n'est pas possible de se fâcher. Mais bien attaqué, bien défendu; le ministre du Seigneur, sans quitter son costume de gravité, et dans un style admiratif proportionné au personnage, ne le plaisante pas mal, en lui disant les vérités dures qu'exigesa fonction.
Ces deux lettres sont vraies; on peut les voir dans ma Relation du voyage à Paris, etc. (pag. 1 34 de ce volume).
Ibid,, page n^i^ du 24 avril. M. de Voltaire,, qui se^ pique de remplir toutes les bienséances de la société sçrqpuleusement, n'est pas moins exact à rendre les vigiles qu'à faire réponse aux lettres qu'il reçoit. Depuis qu'il est rétabli parfaitement il a beaucoup été dehors. Il a surtout em ployé la quinzaine de Pâques à rendre les devoirs aux princes et aux grands du royaume qui sont venus l'admirer; il est allé aussi chez les particuliers, et n'a pas môme dédaigné de se transporter chez les plus célèbres Xa/5 du jour. C'est ainsi que le samedi - saint on l'a vu chez mademoiselle Amould.
M. de Fott'aire ne fit de visites qu'a très-peu de personnes; je raccompagnai presque partout, et entre autres, chez mademoi^lle Amould^ qu'il alla voir à l'occasion de la. maison qu'il voulait acheter, à quoi elle pouvait contribuer, 11^ aurait pu ne se rendre chez elle qu'à raison de ses seuls. tal<^ns, ainsi que chez d'autres grands artistes^
4i6 £XAM£N DES MÉAIOIIUSS
sans qu'il y eût eu en cel^ rien que de très^naturel, et même d'honorable pour tous. Quant aux plus célèbres Laïs dujom*^ dont parle le rédacteur, je ne sais ce que c'est.
Ibid.f page 24.2, dudit jour 24 avril. Le mercredi 22, les comédiens français étant assemblés pour le répertoire de la semaine de l'ouverture, ont été surpris agréablement de voir chez eux le vieux malide , qui les a comblés de remercîment pour les soins qu'ils se sont donnés afin d'accélérer sa représentation à' Irène, et de la faire goûter du public. Il leur a dit qu'étant sur le point de faire un voyage de deux mois à Ferney, il emportait les manuscrits de sa tragédie à^Agathocle et de la comédie du Drxdt du Seigneur, pour y faire des changemens nécessaires. Quant à la dernière, elle a été jouée en 1762, sous le titre de VEcueil au Sage, Elle est médiocre. On dit qu'il veut la réduire en trois actes.
*M. ûfe VoUaire retira les manuscrits à^Irme^ àiAgathocle et du Droit du Seigneur , pour les apporter à Ferney où il voulait revenir. La raison en est qu'il était encore très-piqué des corrections et changemens que l'on avait faits à la première de ces tragédies, sans sa participation, et qu'il voulait s'assurer si l'on n'en avait pas fkit autant aux deux autres pièces. Voyez tna Relation.
Ihid,, page 244^ d" 27 avril. M. de Voltaire avait anooocé son départ pour Ferney, et il devait se mettre en route le lundi de Quasimodo, qui est aujourd'hui ; mais madame la marquise de Valette vient de faire une fausse - couche, et l'oïi ne croit pas qu^il àbàndoime sa chère bette et hwmt
dans une pareille circonstance. Cet événement est (fautant plus fâcheux qu*il devait ppodmre une scène întéressanle et curieuse, le spectacle du philosophe à l'élise, parfbiii de Tenfiant; et donnant enfin ut», âme a Dieu, après ^n avoir tant donné au diable.
Le départ pour Feruey *était fixé comipe on le ^lit; le reste de l'article ï^'a rieu dé vrai; Q^ais la plaisanterie du rédacteur est bonne, et en disant rire ses lecteurs, il Remplissait son but. On a vu dans ma Relation la vraie cause qiii empêcha M. de Voltaire de partir. Ce fut un billet imposteur, fabriqué par ceux qui voulaieqt à tout prix que ce grand honime ne revît pliis sa colonie, de crainte qu'en y étant, il ne voulût y rester, pressé autant par sa propre inclination que par les instances des colons qui le bénissaient
Ihld,, page 247, du 29 avril. Les séances publiques de l'académie des sciences sont toujours très-nombreuses. 11 y a souvent des étrangers illustres. Mais le gros des speo# tateurs ne consiste guère qu'en savans obscurs , en élèves , etc. ; mais cette fois-ci c'était un monde diffS-ent; tout t:e que la beauté a de plus séduisant parmi le sexq| tout ce que la cour a de plus frivole en hommes aimables, -tout ce que la littérature a de plus élégant et <le plus recherché, s'était emparé de la salle. La géométrie, Fastronomie, la mécanique, etc., se sont trouvées exclues, pour ainsi dire, de leur sanctuaire par les Muses et les Grâces. C'est le cortège que traîne toujours à sa suite Mi de Voltaire f et l'on savsdt qu'il devait ce jour-là jouir en ce lieu d'up autre triomphe, d'une seconde apothéose. En effet, à peine a-t*-îl paru, que les acclamations et les batte-
mens de mains se sont fait entendre de la façon la plus, bruyante ; et quoiqu'il ne soit gas membre 4^ l'Âcadëmie^ le foeu général de messieurs les académiciens a éré que ce philosophe prît place parpii les honoraires. On y avait déjà, vu M. Fmncklin; mais la réunion des deux vieillards, qui se sont embrassés aux yeux de^'as^mblée, a produit une sensation nouvelle , et les brouhaha ont repris plus vivement Le tumulte ayant cessé, le secrétaire a commencé, et l'on a lu différens éloges et mémoires.
Tout cela est vrai. Cette séance eut lieu le jour de mon malheureux départ.
Ibid,, pages 25 1 et 262, du 2 mai. Lundi dernier 27 avril, M. de Voltaire est allé à une séance particulière de l'Académie française. L'abbé de Lille y lut quelques morceaux détachés de son poème sur l'art d'orner, de peindre la nature et d'en jouir, et la traduction de la célèbre épître de Pope au docteur Arbuthnot, Pendant cette lecture le vieux malade se rappelait les vers anglais de Pope, les comparait à la traduction, et préférait celle-ci.
^ M. de Voltaire, à cette occasion, se plaignait de la pauvreté de la langue française ; il parla de quelques mots peu usités , et quïl serait à désirer qu'on adoptât, celui de tragédien, par exemple, pour exprimer un acteur jouant la tragédie.'iV&nç langue est une gueuse ^re, disait -il, il foid lui faire Vaurnâne malgré elle.
Il fut ensuite voir jouer Alzire ; il était incognito dans une petite loge, celle de madame Hébert, Mais le parterre l'ayant entrevu, interrompit la pièce pendant plus de trois quarts d'heure pour l'applaudir. Au milieu de l'enthousiasme général, Mî le chevalier de Lescure, officier au riment d'infanterie d'Orléans, s'échauffa, et il présenta au moderne Sophocle, sortant de sa loge , l'impromptu suivant ;
DE BAGHAUMONT. [1778.] ^ 4^9
• Ainsi chez les Iticas, daos leurs jour» fortunés, Les enfans du soleil, dont nous^uivons l'exemple, Aux transports les plus doux étaient abandonnés. Lorsque de ses rayons il éclairait leur temple.
M. de Voltaire a répondu à ce mauvais quatrain par les deux vers de Zaïre , qu'on a Ivduv^s fort impertinemment appliqués de sa bouchée
Des chevaliers français tel est le caractère,
Leur Doblçsse en tout temps me fut utile et chère.
Ce qu'on dit de la séance de l'Académie française est vrai. Le rédacteur des Mémoires montre, à mon avis, assez peu de goût ou beaucoup d'injustice, en qualifiant de mauvais, ces vers de M. de Lescure. La pensée en est ingénieuse, la diction élégante et naturelle, et l'allégorie juste. On ne voit pas non plus en quoi la réponse de M. de Foliaire pouvait être impertinente; ses compatriotes avaient les premiers rendu justice à se3 talens et contribué à sa gloire par leurs sufifragps. Il leut témoignait sa reconnaissance par cette* citation; elle n'était point déplacée, surtcyt le premier hémistiche du second vers ayant été prononcé comme je l'ai entendu : '
En tout temps leur bouté, etc.
léger changement amené par la circonstance, bonté convenant ici mieux que noblesse,
lbid,y page 264, du i3 mai. Il paraît constant quç M. de Voltaire ne retournera point à Femey. Il s'est de'terminé à
figo , EXAMEN DES MÉMOIRES
se séparer pour quelque temps de son secrétaire IVàgnière, et à l'envoyer là-bas p6ur mettre ordre à tout, et lui faire venir sa bibliothèque.
Cela ne fut malheureusement que trop vrai.. Je partis le 29 avril, et je ja'ai plus revu mon cher maître,
L'éloignement où ce philosophe est resté de la cour lui a fait craindre quelque orage s'il s'absentait. La Bgue générale du clergé contre lui est trop formidable, et en effet, il aurait bien pu recevoir défense de revenir.
Cette dernière supposition est £ausse, quoique Ton s'en soit servi auprès de M. de Voltaire pour l'empêcher d'aller à Ferney, comme on Ta vu dans ma Relation. Le corps du clergé était trop éclairé pour ne pas sentir qu'une plume telle que la sienne aurait été plus libre et plus dangereuse pour ce corps, à Eemey qu'à Paris, où il était trè$-surveillé et où l'on se disposait à le persécuter. Il est évident au'il ne l'eût employée dans la capitale qu'à des objets purement littéraires^ soit utiles, comme le grand travail qu'il allait entreprendre pour* le dictionnaire de l'Académie, soit d'agrément, comme des pièces de théâtre. Son malheui* vint d'avoir cédé trop facilement à cette fausse crainte qui lui fut suggérée à dessein.
Ibid,^ page 266, du 16 mai. On raconte que ces jours derniers M. de Voltaire étant chez madame la maréchale de Luxembourg, il fut question de la guerre. Cette dame en
EiE BA.CHAtJMOJST. [1778.] 49'
déplora le$ calamités, et souhsuitait que les Anglais et nous, entendissions assez nos intérêts et ceux de l'humanité pour la terminer sans effusion de sang, par un bon traité de paix : Madame, dit le philosophe, en montrant Tépée du maréchal de Broglie, qui était présent, (HÙlà la plume aœc latpâelleil faut signer ce traité.
Ce propos est vrai , et on le tient de ceux qui l'ont entendu.
Ihid,, page 274 et suivantes, du 22 mai. M. de Voltaire a encore beaucoup inquiété ces jours-ci , mais il va mieux aujourd'hui.
Ibid., Aid., du 24 mai. M. de Voltaire enchanté de la bonne santé du maréchal de Richelieu, qui monte encore à cheval comme un jeune militaire qui fait ses exercices, lui a demandé comment il faisait pour dormir ; le maréchal lui a parlé d'un calmant excellent qu'il avait, et lui a promis de lui en faire part. Il lui en a envoyé une certaine quantité' pour plusieurs fois. Le vieux philosophe qui a grande envie de vivre, en a prî^ une dose si forte qu'ilen a été très-mal. Il paraît qu'il y a beaucoup d'opium dans cet élixir, et depuis ce temps il appelle le maréchal de Richelieu son frère Càin. Cet accident grave qui lui est isurvenu, lui a fait reprendre le projet de retourner à Ferhey, pour trouver, dit-il, son tombeau et en être plus près; m^ l'adulation qu'on va lui prodiguer de nouveau à forte dose, le guérira sans doute une seconde fois de cette envie.
Ibid., ibid^, du ^8 maL M. de Voltaire, loin d'être toutà--fait quitte de l'accident que lui a occasioné le fatal présent de son frère Ckua, est retombé plus gravement; et quoiqu'on ne puisse savoir au juste son état par le »lence qffe gardent ses domestiques, ses parens et ses amis, quoiqu'on ait affecté de rassuter le public dans le Journal de
Paris, on a tout lieu de craindre qu'il succombe cette fois. 11 paraît que la crainte' de voir arriver des prêtres autour de lui une seconde fois, et le de'terminer à quelque démarche confirmative de la première, est la cause du mystère qu'on observe. Cependant le clergé fiilmine, et nienace de ne point enterrer le moribond en terre sainte, s'il persiste dans ^on scandale, et ne satisfait pas au moins à l'extérieur.
On peut consulter ma Relation sur ce qu'on vient de lire dans ces trois articles.
lùîd., page 282, du 3i miai. M. de Voltaire est mort hier, sur les onze heures du soir. Comme If s prêtres refusent de l'enterrer, et qu'on n'ose envoyer son corps à Ferney, où cependant son tombeau l'attend, on est h chercher quelque tournure pour y suppléer.
Madame Derds m'avoua au moment de mon retour à Paris, que son grand souci, depuis huit jours, avait été de savoir comment elle pourrait faire enterrer son oncle; elle ajouta : iVbi^ aurions été très^nibarrassés s' il en était revenu ^ parce quil aurait peut-être pu avoir encore des momens lucides î
Torne XII, page 4-, du i" juin 1778. Depuis que la faculté avait condamné M. de Vdtaire, il s'était tenu plusieurs conciliabules chez l'archevêque de Paris, et le résultat avait été d'effectuer la menace que l'Eglise faisait, il y a long-temps, contre ce chef de l'impiété, de lui refuser la sépulture chrétienne. Le curé de Saint-^Sulpice.a bien vu le malade plusieurs fois, mais celui-ci faisait le muet, et le. pasteur n'en a pu rien tirer; en sorte qu'il n'a pas. mên^ iteçu l'extrême-onction. On ne désespère pourtant pas ea-^.
core de vaincre, par le secours de Taulorité, l'opiniâtreté des prêtres, qu'on apaisera d'ailleurs avec beaucoup d'argent.
Tout ce qui est rapporté ici du clergé est trèsvrai; si ce n'est que le curé, dans cette dernière maladie de M. de Foliaire^ ne put le voir qu'une fois, avec l'abbé Gauthier, lorsque le neveu du malade, M. l'abbé Mignot, les alla chercher de son chef- Ce fut le jour même où mon maître expira, vers onze heures du soir.
Ihid,, pages 5, 6 et 7, du a juin. On varie tellement' sur les motifs. qui ont déterminé l'évasion du corps de M. de Voltaire, sur ce qu'il est devenu et sur ce qu'il deviendra, qu'on ne peut encore fixer la vérité sur des faits. Il paraît qu'il a conservé sa tête jusqu'au dernier instant, et qu'il travaillait encore la veille de sa mort. Outre les divers ouvrages qu'il avait sur le métier depuis qu'il avait été élevé à lia place de directeur de l'Académie française, il avait pris à cœur son illustration, et voulait refondre son dictionnaire.
Une consolation très-grande qu'il a eue avant sa mort, a été de voir l'arrêt du parlement contre M. de Lally, cassé. On assure que sur l'avis que lui en a donné" sur-le^iiamp M; de Lcdly'Tolendal , il lui a répondu et témoigné sa sati^ faction. On sait que M. de Voltaire avait écrit contre cet arrêt.
Ibid,, du 5 juin. Autant qu'on a pu éclaircir ce qui concerne le départ du corps de M. d!e Voltaire , ne sachant trop qu'en faire, et dans la crainte que l'évêque d'Annecy, avec qui le philosophe défunt avait déjà eu des querelles fort vives, instruit de ce ÎJui s'était passé à Paris, ne secondât le fanatisme de l'archevêque, la famille est convenue pro-
visoirement de le mettre en dëpôt à Scellières, abbaye de Champagne qiii appartient à l'abbë MigaoL II y a été conduit par un domestique de confiance, et l'on est actuellement à se remuer auprès du gouvernement pour décider définitivement du sort des reliques de ce grand homme. On ne dit pas même où les moines les ont placées^ si c'est da^ l'église ou dans un lieu particulier du couvent*
A l'occasion de cette mort on fait courir de nouveau dans le public une épitaphe latine que fit pour M. de Voltaùt l'abbé Coyer, il y a sept à huit ans, lorsqu'il fiit question de se cotiser pour lui ériger une statue (ii5). On répand aussi en fi'ançais une Diatribe contre F apothéose de M, de Voltaire, en date du â6 mai. Ce sont des idées communes de la chaire rhabillées en assez beaux vers.
Le contenu des articles qu'on Tient de lire est assez vrai; on peut le comparer arec ma Relation. H n'est pas étonnant que de nouvelles satires se répandissent contre M, de Voltaire au moment de sa mort; leurs auteurs* n'avaient plus rien à craindre de sa vengeance.
ÏUd.9 page II, du II juin. Le gouvernement ayant £ùt défendre à tous les journalistes et autres écrivains en France, de faire mention en rien de M. de Voltaire, le dernier acte de sa vie, et les suites qu'il a eues, sont toujours dans l'obscurité. Il passe pour constant aujourd'hui, que son corps
(ii5) C'éuit une inscription satirique ei dérisoire pour la sutue de Voltaire, faite par Pigal. On Ta attribuée à Tabbé Coyer, ainsi qiv beaucoup d'autres choses qu^il n^a point faites. Il n^a jamais eu de démêlés avec Voltaire, ni lieu de s^en plaindre. L'inscription et la diûtribe dont on parle ici, sont bien plutôt de la façon de quelques fÎEUiatiques subalternes. On la trouvera ci-aprés à la date du i5 i«in.
DE BACHAUMOÏTT. [1778.] 4^5
déposé à ficellières, y a été enterré provisoirement par les moines, et voici comment. Après avoir ouvert et embaumé le cadavre, on l'a assemblé, on l'a affublé d'une pferruque et d'une robe de chambre. L'abbé Mîgnot s^est rendu le premier au couvent, a prévenu ses religieux que son oncle,* quoique moribond, par une fantaisaie de malade, avait désiré venir chez lui ; qu'il n'avait pu lui refuser cette con^ solation, et qu'il allait toujours lui préparer un appartement , mais qu'il craignait bien que ce ne fût en vain. En effet, peu après est arrivé le carrossç, et le conducteur a déclaré que son maître était mort en route, même depuis quelque temps; qu'il commençait à se corrompre; et sur cette déclaration, confirmée vraisemblablement par les médecins et chiriirgiens de la maison, gagnés, on a dès le lendemain procédé à l'inhumation.
Depuis est survenue, de la part de l'évêque deTrojres, dans le diocèse duquel est l'abbaye, défense d'enterrer cet impie ; mais la chose était faite, et l'on présume avec assez de raison, que ce prélat, moins zélé que les autres, se sera conduit ainsi pour ne se brouiller avec personne.
Cette conjecture ne manquait point de vraisemblance. Les détailarqui précèdent sont assez exacts. On peut au surplus lès rapprocher de nia Relation,
Ibid,, page 12, du 12 juin. L'académie française s'est adressée aux cordeliers pour y faire faire un service pour le repos 4e l'âme de M. de Voltaire; mais ces moines, peu scrupuleuK, ont déclaré qu'ik en avaient reçu des défenses. La 'Compagnie a député vers M. le comte de Maurepas, qui a répondu ne pouvoir rien faire à cet égard dans ce moment-ci, et a exhorté messieurs les académiciens à prendre patience. #
fin conséquence racadémie a arrêté qu'il ne serait fait de
496 EXAMEN DES MEAIOimES
service pour aucun académicien que celui de M. de Voltaire n'eût été exécuté. ,
Cela est très-vrai.
Iltid.f pages i3 et i4, du 12 juin. Le testament de M. de , Voltaire à son ouverture, a étonné tout le monde. On comptait y trouver des dispositions qui feraient honneur à son esprit et à son cœur. Rien de tout cela; il est très-plat; et sent l'homme dur qui ne songe à personne et n'est capable d'aucune reconnaissance. Ce qui{augmente l'indignation, c'est qu'il a deux ans de date et a été fait con$iequemment avec toute la maturité de jugement possible. Voici les principaux articles : A M. JVagnière, son secrétaire , son bras droit, dont il ne pouvait se passer, qu'il appelait son dcmiysonjidus Achates, 8,000 liv. une fois payées; rien à sa femme et à ses enfans.
A son domestique, nommé Lavigne, qui le servait depuis trente-trois ans, une année de gages seulement.
A la Barbara, sa gouvernante de confiance, 8o<5 liv. payées une fois seulement.
Aux pauvres de Ferney, 3oo liv. une fois payées.
Six livres anglais à un M. Burieu, D« reste, rien à qui que ce soit.
A madame Dénis, 80,000 liv. de rentes et 4-oo,ooo liv. d'argent comptant, en ce qu'il la fait sa légataire universelle. 100,000 liv. seulement à l'abbé Mignot, son autre neveu, et autant à M. d'Hoinoy. ^
Le testament de M. de Voltaire contient les dispositions dont on parie ici; mais j'observe que*le • nommé Lavigne servait madame Denis ^ et non M. de VoUajfe ; qu'au lieu de six volumes anglais à un M. Duriew, il légua tous ses livres anglais à
DE BACHAUMQJYT. [1778.] 497
M. RieUy et il en ayait beaucoup. A l'égard du reste, particulièrement de ce qui me concerne, et des réflexions que se permet ici le rédacteur des Mémoires de Bachawnont j je prie le lecteur de voir mes Additions au Commentaire historique et ma Relation.
Ihid,, pages 16 et 17, du i3 juin. Il paraît que le clergë ne s'est porté à son éclat fâcheux contre le corps mort de M. de Voltaire, que poussé à bout lui-même^ et ne pouvant pallier, comme il aurait désiré, la persévérance de ce damné, mourant dans son incrédulité. Les prêtres n'ignorent pas que dans ces cas-là il faut mettre un peu d'astuce, afin de faire valoir le pouvoir de la religion, qui triomphe tôt ou tard des mécréans les plus intrépides. Le curé de Saint-Sulpice ne demandait que l'instant d'un acte d'effroi, de complaisance ou même de dérision, tel que celui où s'était si heureusement trouvé l'abbé Gauthier, pour administrer en conséquence quelque secours spirituel au moribond, et s'en prévaloir. Malheureusement ce coryphée de l'impiété s'est toujours frouvé entouré de philosophes qui, sous prétexte de lui rendre des soins, de lui donner des consolations, le soutenaient par leur présence, et ranimaient les restes de son amour-propre. Enfin le pasteur, dont la charité était infatigable, peu avant la mort de M. de Voltaire, s'est encofe approché de son lit, et lui a demandé s'il croyait à la divinité de Jésus-Christ L'agonisant a hésité une minute, puis a répondu : Monsieur le curé, laissez-moi mourir en paix. Il s'est retourné, et est mort en effet, en réparant aux yeux de ses disciples la pusillanimité qu'il avait montrée lors de son premier accident. Le curé confus n'a pu employer la politique dont il comptait se servir, et a été forcé de rendre en quelque sorte hommage lui-même à la fer- I. 32
IjgS 1BXAMEN DES HÉMOIRES
meté de TapÔtre de Tinarédulité, en se comportant cc^nne -on a vu.
Le gouvernement, dont la faiblesse se manifeste en tout, a &it défendre aux comédiens de jouer aucune pièce de M. de Voltaire jusqu'à nouvel ordre« Il a craint quelque 'fermentation dans le public ainsi rassemblé. Quel contraste avec le couronnement du moderne Sophocle, il 7 a trois mois!
Cette défense aux comédiens a existé en effet. Le récit de la mort de M. de VoUaire est en gé* neral assez exact. Voyez ma Relation.
IUd,p page 18, du i5 juin. Voici l'épitaphe latine de M. dSr VnUaire, qu'on renouvelle dans cette circonstance :
\En tibi dignum lapide F'ohariwn
Qui
In poesi magnus.
In historid paruus ,
In pkUosophid minimus.
In religione nuUusf
Cujus
Ingenium acre ,
Judidum prœcepSy
Jmprobitas summa ,*
Cui
jirrisere muUerculœ
Plausere sdoUy
Fttvere prqfani^
Quem
Irrisorem hominwn, detlnique, t
Senatus, populusque Athceo^pfysicus ,
Mre coUectOy
Suttud donavit (i 16}.
{i r^ W^rUère n'a fait aucune remarque sur cette satire » qn^ n'a
Ibid., page 19, dudit jour i5 juin. Malgré Fimportance que le sieur Palissot met à son Triomphe de Sophocle, prétendue comédie, rien de plus médiocre et même de plus plat. Cet écrivain, qui «xcelle dans la méchanceté, n'a pas le même talent pour louer. Il prévient, dans un avis préliminaire, que cette pièce avait été envoyée à mademoiselle Vestris le 24 mars; qu'il avait gardé l'anonyme, à raison du peu d'accueil qu'il attendait personnellement des comédiens; que son but était de la faire exécuter le jour où M. de Voùaîre paraîtrait au spectacle; ce qui eui lieu six jours après, c'est-à-dire le So^mars. Il reproche aux acteurs de n'avoir pas eu en cette occa^on l'enthousiasme du génie, dont auraient été animés la demoiselle Clairon et le sieur le Kain, et d'avoir voulu renvoyer cette nouveauté h la reprise à^ Irène; ce qui ôtait à l'auteur le principal caractère dont il se fait gloire, celui de prophète, parce qu'il prévoit tout ce qui s'est passé à cette fameuse journée; et à sa pièce son mérite unique, celui de la surprise. C'est ce qui Pa déterminé à renoncer à se voir jouer et à se faire imprimer.
Dans une épître dédicatoire à M. de Voltaire, en date du 24 avril, le deurrPalissot prépare la palinodie qu'il a chantée depuis dans le journal du sieur La Harpe, du 5 juin. Quant à son drame composé de quatre scènes, c'est le trait de Sophocle contre ses enfans , mis en action, que tout le monde connaît, avec quelques détails relatife au kâros du jour.
)agée digne que de mépris et d^oubli. Cest cette inâcrîption dont on a parlé plus haut, supposée avoir été faite par Fabbé Coyer, pour la statue jde F'oltaire, et qu'on transforme ici en épitaphe. Loin de la supprimer, nous croyons au contraire devoir la conserver, ainsi qu'une autre épigfamme ci-aprés, comme des échanlillous du goût et de l'équité des détracteurs d^un grand homme. Quel tort peuvent faire à sa gloire de pareUies injures dans Pesprit de tout lecteur instruit et impartial?
5oO EXAMEN DES MlêMOIRES
Cette petite pièce de circonstance étant imprimée, le public a pu Tapprécier, ainsi que le jugement qu*on en porte ici , lequel nous paraît trèssévère et même passionné. Quant au reproche de M. PaUssot aux comédiens, oni ne peut disconvenir qu'il ne soit bien fondé (117).
Ibid.f p€tge 20, du 16 juin. M. le marquis de VUletie, qui se flattait de garder le cœur de M. de Vdtaire, et se proposait de le placer dans sa terre, où il lui aurait élevé un superbe mausolée, a été obligé de le rendre à la famille, qui l'a réclamé. Il paraît miéme qu'il en a r^ulté des tracasseries entre eux; car madame Denis, ne pouvant encore occuper sa maison rue de Richelieu, est cependant sortie de la rue de Beaune, et est dans une maison d'ami.
On trouve des détails exacts sur la conduite de M. de Fillette^ depuis la mort de M. de VoUairey dans la Relation citée.
îhid.9 page 26, du 20 juin. L'embargo mis sur les pièces de théâtre de M. de Voltaire a été levé enfin, et l'on a donné aujourd'hui N^ne pour débuter. Les comédiens se proposent de jouer successivement toutes ses pièces, où ils espèrent qu'indépendamment de leur mérite, la circonstance de sa mort et leur interdiction à cette époque , attireront encore plus de monde.
(117) U n^est pas douteux que mademoiselle Clairon et le Kam n^eussent accueilli différemment ce peut drame analogue aux éTéDe> mens de cette journée; loin de le rejeter à un autre temps, ils auraient coopéré QTec* enthousiasme à ce kiouTel hommage rendu ao génie de Voltaire , parce que euX'-mêmes possédaient an plus haut degré le génie de leur art.
DE BACHAUMONT. [1778.] 5oi
Ibid,, page 28, du 28 juin. Entre les différentes ëpitaphes faites pour M. de Voltaire, il faut encore distinguer celle-ci, soit à cause de sa concision, de sa justesse et de son impartialité, soit à cause de l'illustre auteiur auquel on l'attribue, M. Rousseau de Genève.
Plus bel esprit que grand génie , Sans loi, sans mœurs et sans vertu, il est mort comme il a vécu , Couvert de gloire et d'infamie.
C'est bien cette épitaphe qui est infâme; et ce qui n'est qu'une sottise méprisable, c'est l'éloge qu'en fait le rédacteur des Mémoires (i 18).
Ihid.f page ?8, du 24 juin. Les pièces de M. de Voltaire, données samedi et lundi, n'ont pas produit la sensation qu'en espéraient les comédiens et ses partisans. Nanine a même eu peu de monde ; quant à Tancrède, ont a applaudi quelques endroits où l'on a cru trouver de§ allusions, mais,
(118) Parmi tent de pièces de vers publiées à roccasion de la mort de VQltaire,le rédacteur des Mémoires n'ei> choisit que deux pour régaler ses lecteurs, et ce sout deux épigrammes; cela seul dénoterait assez dans quel esprit ces Mémoires ont été rédigés. Mais quel excès d'ineptie, ou ^uel excès d'impudence, d'at<;ribuer quatre vers, aussi faux qu'outrageans contre la mémoire du vieilWd illustre que la France venait de perdre, à un autre vieillard infirme,, retiré à la campagne à. du lieues de Paru, accablé de souffrances, et Couchant iui-m^me i.son heure dernière! à /.-/, Rousseau, àant les poésies n'offrent pas la plus légère trace de satire ^ et q€i, malgré une inimitié réciproque, a toujours rendu justice au génie de VoUafre! Ces misérables productions consignées avec Unt de complaisance dans le recueil qu'examine ici fVagniére, sont évidemment de quelque envieux ou de quelque fanatique obscur, se cachant sous des noms célèbres pour s'assurer au IpoiQs d'être 1ms une fois..
5oa EXAMEN DES MÉMOIRES
sans tumulte, et sans cet enthousiasme excessif qu'on attendait.
Quelque intention de dénigrer se laisse encore apercevoir ici dans le rédacteur. Les pièces dont on parle étaient anciennes, leur mérite bien connu et bien apprécié; on les a toujours applaudies avant et après la mort de l'auteur. Pourquoi fallait-«il alors les revoir avec twnulte et un excessif enthousiasme?
ïbid,^ page 3o, du 27 )uin. On parle faieaucoup de deux lettres^ manuscrites à joindre à celles de la petite correspondance entre M. de Foliaire et le curé de Saint-Sulpice, dont il a été fait mention plus haut. Elles roulent à peu près sur )a même matière. C'est la lettre de M^ Pévêque de Troyes, au prieur de Scellières^ et la riposte du prieur au prélat Le prenûer, après avoir çqnféré à l'archevêché avec M. de Peaumord, s'était adressé h ce moiqe pour lui intimer ses défenses, motivées sur Fimpénitence et l'incrédulité finales du philosophe inipîe. Qn assure que la réplique du bénédictia est excellente ; qu'il rend compte de toute sa conduite, et surtout de l'écrit que lui avait produit l'ab,bé Mignot, espèce de profession 4^ foi de M. de FùlUdre^ qu'il fit lors de sou crachement de sang. Il ajoute que son supérieur se trouvant s^r les lieux, il n'avait pu que déférer à son autorité; il finit par avouer humblement soji ignorance sur ces matières. Qn veut que cette épître ait été dictée par l'abbé Mignot, qui eq fait part volontiers à ses amis intimes, mais n'ose trop la communiquer encore, à cause du clergé.
La réponse du prieur à l'évêque de Troyes est ï effet de l'abbé Mignot^ neveu de M. de Foliaire
en
IXE BACHÀUMONT. [1778.} 5o^
et abbé de Scellières (119)* J'ai rendu compte de ce qui s'est passé relativement à l'inhumation de M. de VoUaire dans cette abbaye. On peut voir ma Itelation y SUT cet article des Mémoires et sur le suivant.
Ibid,, page 87, du 3 juillet I778#. Il paraît que le clergé^, malgré^ son zèle amer, n'a pu s'escrimer comme il l'aurait di^ré, contre le^cadavre de M. de VoUaire , contre le prieur qui l'a inhume à l'église, qui l'a reçu dans son sein. La même faiblesse du gouvernement qui l'a empêche' de se^ prêter aux actes de rigueur qu'aursdt pu exercer la famille pour forcer le curé' de Saint-Sulpice, Fempêche d'autoriser les prêtres à exercer leurs vengeances sacrées. Ce qui les pique surtout, c'est que ce héros d'impiété les ait persifQés Jusqu'au dernier moment. Voici comme il faut restituer l'anecdote. M. le curé de Saint-Sulpice a demandé à M. de Voltaire «'il croyait en Dieu. A quoi il a répondu affirmativement, en ajoutant qu'il en avait toujours fait profession, et que tous ses ouvrages l'attestaient. Interrogé ensuite s'iL croyait en Jésus-Christ f il a réjpliqué : Au non^ de Dieu, ne m'en parlez pas. Tels sont les termes plaisans, mais sacramentaux, dont les témoins oculaires déposent qu'il s'est servi.
Ibid., pag/es 56 et 67, du 25 juillet. Tout ce qui concerne un grand honnne , et surtout M. de Voltaire , étant précieux, voici les pièces dont s'est muni l'abbé Mignot, avant de se rendre à Scellières.
1* Il requit du curé de Saint-Sulpice la renonciation suivante : ^
(119) On la verra cUaprès, avec celle de Téréque, à la date du a6 août.
5o4 EXAMEN DES MEMOIRES
Je consens que le corps de M. de Voltaire soit emporté sans cérémonie, et je me dépars à cet égard de tous droits curiaux.
2<* Il extorqua de l'abbé Gauthier la déclaration suivante :
Je soussigné, certifie à qui il appartiendra que je suis venu à la réquisition de M. de Voltaire, et que je l'ai trouvé hors d'état de l'entendre en confession.
3** Le tout était précédé de la déclars^tion suivante : etc.
Cette dernière pièce était la déclaration donnée par M. de Voltaire à l'abbé Gcjiuthier^Xe 2 mars 1 778, et que j'ai rapportée dans j;na Relation, Tout ce qu'on dit ici est vrai.
^Ibidi, pa^es 58 et Sg, du 27 juillet. C'est madame Bénis qui avait permis au marquis de Villette de prendre le cœur de M. de Voltaire; ses neveux s'y sont opposés. On voit en conséquence une lettre signée abbé Mignot, de Dampierre d'Homoy, adressée au libraire Panckoucke, Elle est du i5 juillet. La voici : •
« Monsieur, un bruit accrédité par quelques papiers publics étrangers, s'étant répandu dans Paris, que le cœur de feu M. de Voltaire avait été distrait de son corps, pour qu'il lui fût fait des obsèques particulières, nous, ses neveux, plus paroches prens mâles, par conséquent chargés du soin de ses funérailles, assurons, comme nous l'avons déjà fait dans une protestation publique , déposée chez M* Dutertre, notaire , et signée de toutes les parties intéressées, que le testament de feu M. de Voltaire, ni aucun écrit émané de lui, n'indiquent qu'il ait jamais voulu que cette distraction fût faite en faveur de qui que ce soit, ni d'aucim monastère, ni d'aucune église ; que nous n'y avons point consenti , ni pu, ni dû y consentir; que le procès-verbal d'ouverture et 4'embaumement déposé chez le même notaire, ne fait au*
DR BACHAUMONT.* [1778.] 5o5
cune mention de cette prétendue distraction; qu'il ne paraît aucun acte qui en fasse foi; et que dans de pareilles drconstances , ce qui pourrait avoir été entrepris à cet égard serait absolument illégal ; que ce qui pourrait avoir été distrait du corps de M. ^^ Voltaire, sans aucune des formalités indispensables , ne serait susceptible d'aucun honneur funèbre. jNous vous prions^ Monsieur, pour l'intérêt de l'ordre public et de la vérité, d'insérer cette assei-tion dans le prochain Mercure, Nous sommes très-parfaitement, Monsieur, etc. , Vabbé Mignot, de Dampierre d*Homoy. »
lifid,, pages 60, 61 et 62, du 28 juillet. Extrait du registre des actes de sépulture de Vabhaye royale de Notre-Dame de Sceliières, diocèse de Troyes,
«Cejomrd'hui, 2 juin 1778, a été inhumé dans cette église, inessire François-Marie Arouet de Voltaire, gentilhomme ordinaire de. la chambre du roi, l'un des quarante de l'Académie française, âgé de quatre-vingt-quatre ans ou environ, décédé à Paris, le 3o mai dernier, présenté à notre église le jour d'hier, où il est déposé , jusqu'à ce que , conformément à sa dernière volonté, il puisse être transporté à Ferney, lieu qu'il a choisi pour sa sépulture ; ladite inhumation faite en présence de , etc. »
Cette pièce est tirée du Journal Encyclopédique, où l'on lit d'autres circonstances ajoutées pour rendre plus odieuse la conduite du clergé envers le corps de M. de Voltaire, dont la conduite prouverait qu'il a au moins voulu satisfaire à l'extérieur.
!<* Le journaliste avance que lors de son accident du mois de mars, ce fut M. de Voltaire qui, de son propre mouvement, envoya chercher l'abbé Gauthier, qui s'était, il est vrai, présenté à lui lors de son arrivée, et lui avait oflFert, en cas de maladie, les secours spirituels.
2<* M. de Voltaire se confessa pendant plus d'une heure à.
5o6 EXAMEK DES MÉMOIRES
l'abbé GauÛiier, et donna ensuite la déclaration qu^on a vue, dans laquelle cependant, par une contradiction assez sensible avec l'écrivain, il regarde M. l'abbé Gauthier comme un dél^[ué de M. le curé, et envoyé par ce pasteur, ce qu'il n'aurait pas dû dire s'il l'eût mandé lui-même. D'ailleurs,, comment ce bon prêtre soufifre-t-il que M. de Voltaire dise cela dans un écrit dont il a participation, qu'il doit garder entre ses mains? ce qui annoncerait de sa part du moins un mensonge pieux , s'il se fût déclaré venir de la part du pasteur, lorsque celui--ci n'en savait rien.
3<* M. le curé de Saint-Sulpice , suivant le même récit, vint voir M. de Voltaire le même jour, prit copie de cette profession de foi , et la déclara authentique ]par un écrit qu'il donna à M. l'abbé Mignot, en ajoutant seulement que l'abbé Gauthier n'avait pas été envoyé par lui , comme le malade l'avait cru. Le malade n'avait donc pas envoyé chercher le confesseur.
4" M. de Voltaire, pendant sa dernière maladie de près de quinze jours Ae durée , n'a jamais eu la tête libre deux minutes de suite. Le journaliste oublie que deux pages avant il rapporte la lettre écrite par le moribond à M. de Lally, lettre qui n'annonce rien moins qu'un homme en délire et qu'un homme occupé de sa conscience. Cependant, dit-il, c'est cette raison qui a empêché M. le curé de Saint-Sulpice de le voir, comme il en était invité par la famille.
5^ Enfin, le samedi 3o mai, M. de Voltaire, dans un instant lucide, ayant envoyé chercher M. l'abbé Gauthier, M. l'abbé Mignot alla chercher aussi M. le curé, qui vint avec le confesseur ; mais par le peu de mots que M. de ^o/ton? prononça avec peine, ces deux messieurs jugèrent, et M. le curé en prit à témoins la famille , qui était pi^nte, que le malade n'avait pas sa tête,
La fausseté de ce récit se démontre par les contradictions dans les £adts.
DE BACHAI3MONT., [1778.] 5o'J
Le lecteur , en le conférant avec le mien , sera plus à même de l'apprécier, ainsi que l'opinion que paraît en avoir le rédacteur des Mémoires,
Ibid.f page 78, du 11 août. L'Académie française a décidément renvoyé l'élection du successeur de M. de Voltaire h un temps très-éloigné, c'est-à-dire qu'elle n'aura guère lieu qu'au mok de novembre ou décembre. Elle espère d'ici là avoir quelque satisfaction sur le service qu'elle désire faire faire pour le repos de l'âme de ce grand homme. Elle a député vers M. le comte de Maurepas à cet effet, qui , sans rien promettre de positif, a paru disposé à s'y prêter quand la première fermentation serait passée.
Ibid,, page 107 , du 2 5 août. Aujourd'hui , à la séaxK^e publique de la Saint-Louis pour la distribution du prix , on a répandu dans l'auditoire de l'Académie française une épitaphe de M. de Voltaire , dont le buste placé au-dessus du directeur, et le seul qui soit dans la salle, semblait le rendre le dieu de l'assemblée , proposé à ses hommages. Cette épitaphe est attribuée à M. Je /a Place,
O Parnasse, frémis de douleur et d^effroi! Muses, i&andonnez vos lyres immortelles j Toi, dont il fatigua les cent voix et les ailes, Pis que Voltaire est mort, pleure, et repose toi ^.
Le buste dont il s'agit est celui exécuté par M. Houdon , peu de temps avant la mort de l'académicien ; il est d'une grande vérité.
Une innovation non moins extraordinaire et qui doit faire frémir le clergé , c'est que FAcadémie dérogeant cette année au règlement par lequel elle avait arrêté de proposer
(*) Ces vers sont de Le Brun, comme Wagnière le dit ci-aprés.
5o8 EXAMEN DES MÉMOIRES
désormais aux candidats pour sujet du prix de poésie, quelques morceaux à^Homère à traduire , a choisi mi nouveau sujet. C'est un oiwrage en vers à la louange de M, de Voltaire, Elle laisse le genre du poème et la mesure des vers à l'option des auteurs; elle désire que la pièce n'excède pas deux cents vers.
Le prix devait être , suivant l'usage , une médaille d'or, de la valeur de 5oo livres. Pour le rendre plus considérable et plus digne du sujet , lin ami de M. de Voltaire a prié l'Académie d'accepter une somme de 600 livres, qui, jointe à la valeur du prix, fera une médaille d'or de iioo livres.
Non content de cette apothéose littéraire. M, d'Alembert, dans le courant de V Éloge de Crébillon, en parlant de la velléité instantanée du gouvernement de faire ériger un monument à ce grand tragique , a pris occasion de l'anecdote pour ramener IVL de Voltaire; il a prédit qu'un jour, sans doute, ce même gouvernement aurait une volonté plus ferme envers un génie qui fait beaucoup plus d'honneur à la nation, non-seulement dans le même genre, mais dans quantité d'autres. Il a dit que déjà les étrangers en donnaient l'exemple à la France ; que l'Académie ne pouvait que hâter le moment par ses vœux et ses, sollicitations , et se borner à reproduire sa faible image aux spectateurs. Il s'est en même temps retourné vers le buste , le mouchoir à la main , et les larn^es aux yeux , et l'enthousiasme général, qui s'était déjà manifesté à l'annonce du çujeit du prix , et toutes les fois qu'on avait nommé M. de Voltaire, a redoublé, et tout le monde a battu des mains, pleuré et sangloté.
Le sujet du prix proposé, ce buste exalté,. et toute la scène jouée par M. d'Alembert, concertée entre les académiciens de son parti , n'avaient pas été approuvés de tous , et l'on a jugé que les prélats et autres membres du clergé continuaient à faire schisme sur ce point, en ce qu'aucun ne s'est trouvé à la séance.
DE BACHAUMONT. [1778.] SoQ
On prétend, au surplus, que Timpëratrice de Russie, qui honorait M. de Voltaire du commerce le plus intime, se propose en effet de lui faire dresser un mausolée dans ses Ëtats.
Tout ce (ju'on ^âent de lire , s'est passé comme on le dit. On se trompe seulement sur les vers attribués k M. de la Place. Ce quatrain est de M. Le Brun.
Ibid., page log, du 26 août.
Copie de la lettre écrite par Véoêque de Troyes au prieur de . Scellieres.
Troyes, le 1 juin 1778.
« Je viens d'apprendre , Monsieur, que la famille de M. de Voltaire, qui est mort depuis quelques jours, s'était décidée à faire transporter son corps à votre abbaye pour y être enterré, et cela parce que le curé de Saint-Sulpice leur avait déclaré qu'il né voulait pas l'enterrer en terre sainte^
» Je désire fort que vous n'ayez pas encore procédé à cet enterrement, qui pourrait avoir des suites fâcheuses pour vous; et si l'inhumation n'est pas faite, comme je l'espère, vous n'avez qu'à déclarer que vous n'y pouvez procéder fians avoir des ordres de ma part.
» J'ai l'honneur d'être bien sincèrement , etc.
>» f EVÊQUE DE TjRÔYES. »'
SlO EXAMEN DES MlÉMOIRF^
Réponse du prieur de Scellières à M. Véoêque de Troyes.
A ScelHëres^ 3 juin 1778.
« Je reçois dans l'instant , Monseigneur, à trois heures après midi , avec la plus grande surprise, la lettre que vous m^avez fait Thonneur de m'^crire en date d« jour d'hier % juin. II y a maintenant plus de vingt-H|uatre heures que l'inhumation du corps de M. de Voltaire est faite dans notre église, en présence d'un peuple nombreux. Permettez-moi^ Monseigneur, de vous faire le récit de cet événement, avant que j'ose vous présenter mes réflexions.
» Dimanche au soir, 3i mai, M. l'abbé Mignot, consefl- 1er au grand conseil, notre abbé ^ommendataire, qin tient à loyer un appartement dans l'intérieur de notre monastère, parce que son abbatiale n'est pas habitable , arrive en poste pour occuper cet appartement. Il me dit, après les premiers complimens, qu'il avait eu le malheur de perdre M. de Voltaire 9 son oncle, lequel avait désiré, dans ses derniers momens, d'être porté, ^près sa mort, à la terre de Femey; mais que le corps, .qui n'avait pas été enseveli quoiqu'embaumé, ne serait pas en état de faire un voyage ausûlong; qu'il désirait, ainsi que sa famille, que nous voulussions bien recevolf le corps en dépôt dans le caveau de notre église ; que ce corps était en marche, accompagné de trois parens , qui arriveraient bientôt. Aussitôt M. l'abbé m'exhiba un consentement de M. le curé de Saint-Sulpice^ signé de ce pasteur, pour que le corps de M. de Voltaire pût être transporté sans céréoionie ; il nk'exluJba en outre une copie coUationnéc par ce même curé de Saint-Sulpice, dune profession de la foi catholique, apostolique et ro* m^ne, qi|^ M. de Voltaire a faite entre les mains d'un prêtre approuvé, en présence de deux témoins, dont l'un est M. Mignot, notre abbé, neveu du pénitent, et l'autre un
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M. le marquis de Vilkineille, II me montra en outre une lettre du ministre de Paris , M. AmeUd, adressée à lui et à M. de Bamjnerre d'Homoy, neveu de M. l'abbë Mignot, et petit-neveu du défunt, par laquelle ces messieurs étaient autorisés à transporter leur oncle h Femey ou ailleurs. D'après ces pièces , qui m'ont paru et me paraissent encore authentiques, j'aurais ihanqué au devoir de pasteur si j'avais refusé les secours spirituels dus à tout chrétien , et surtout I l'oncle du magistrat qui est depuis vingt-trois ans abbé de cette abbaye , et que nous avons beaucoup de raisons de considérer. Il ne m'est pas venu dans la pensée que M. le curé de Saint-Sulpice ait pu refuser la sépulture a im homme dont il avait légalisé la profession de foi , faite tout au plu^six semaines avanirson décès , et dont ilavait permis le transport tout récemment au moment de sa mort. D'ailleurs, je ne savais pas qu'on pût refuser la sépulture à un homme quelconque mort dans le sein de l'Eglise, et j'avoue que , selon mes faibles lumières , je ne crois pas encore que cela soit possible. J'ai préparé en hâte tout ce qui était nécessaire. Le lendemain matin sont arriva dans la cour de l'abbaye deux carrosses, doqt l'un contenait le corps du défunt , et l'autre était occupé par M. d'Homoy, conseiller au parlement de Paris , petit-neveu ; par M. Marchand de Varennes 9 maître d'hôtel du roi, et 9f. de la HauUKère, brigadier des armées, tous deux cousins du déliint. Après midi, M. l'abbé Mignot m'a fait à l'église la présentation solennelle du corps de son oncle, qu'on avait déposé; nous avons chanté les vêpres des morts; le corps a été gardé toute la nuit dans l'église, environné de flambeaux. Le matin, depuis cinq heures, tous les ecclésiastique des environs, dont plusieurs sont amis de M. l'abbé Mignot, ayant été autrefois avec lui séminaristes à Troyes, ont dit li iflesse eD présence du corps, et j'ai célébré une messe ylennelle à onze heures, av*t l'inhumation, qui a été faite devant
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une nombreuse assemblée. La famiHe de M. de Voltairt est repartie ce matin , contente des honneurs vendus à sa mémoire*, et des prières que nous avons faites à Di^v pour le repos de son âme.
» Voilà l^s^faitSy Monseigneur,' dans la plu* exa^:te vérité. Permette^, quoique nos maisons ne .soient pas soumises h la juridictipn de l'ordinçiire, de justifier ma conduite aux yeux de votre- grandeur. Quels que soient les privilèges d'un ordre , ses membres doivent toujours se faire gloire de respecter l'épiscopat, .et se font honneur de soumettre leurs démarches , ainsi que leurs mçeurs , à l'examen de nosseigneurs les évêques. Comment pouvais-je supposer qu'on refusait, ou qu'on pouvait refuser h M. de Voltaire la sépulture qui m'était demandée pfkr son neveu, notfe abbé commendataire depuis v^ngt-trois ans, magistrat depuis trente ans, ecclésiastique qui a beaucoup vécu dans cette abbaye , et qui jouit d'une grande considération dans notre ordre; par un conseiller au parlement de Paris, petit-neveu
.du défunt; par des officiers d'un grade supérieur, tous pa— rens, et tous gens Respectables ? Sous quel prétexte aurais-je pu croire que M. le curé de Saint-Sulpice eût refiisé la sépulture à M. de Voltaire, tandis que ce pasteur a l^alisé de sa propre main une profession de foi faite par le défunt, il n'y a que deux mois; tandis qu'il a écrit et signé de sa propre main un consentement que ce corps fût transporté sans cérémonie.** Je ne sais ce qu'on impute à M. di? Voltaire, Je connais plus ses ouvrages par sa réputation qu'autrement; je ne les ai pas lus tous. J'ai ouï dire à monsieur son neveu, notre abbé, qu'on lui en attribuait de très-répréhensibles , qu'il avait toujours désavoués : mais je sais ,
^d'après Tes canons, qu'on ne refuse la sépulture qu'aux excoAi^nniés, latâ sententiâ, et je crois être sûr que M. de Voltaire n'est pas dans ce cas. Je crois avoir fait mon devoir eh^inhumant, sur la réquisition ^jjune famille respec-
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table , et je ne puis m'en ijepentir. J'espère , Monseigneur, que cette action n'aura pas pour moi des suites fâcheuses ; la plus fâcheuse, sans doute, serait de perdre votre estime ; mais d'après Texplication que f ai l'honneur de faire à voli (î grandeur, elle est trop juste pour me la refuser.
» Je suis , ave^ un profond respect, etc. »»
Ibid,, page i25, du 10 septembre, t'ombre de Vicaire au curé de SaîrU'Sidpice , par un Geneoois, Tel est le titre d'une pièce en vers en l'honneur de ce grand poète, où Pon malniàne furieusement et le pasteur et le clergë. On l'apothéose malgré les prêtres. Il y a de la facilité dans la versification, de la philosophie dans le discours qu'on fait tenir au personnage cf»nsé écrire au curé; et c'est pour mieux observer, sans doute, le costume, que l'auteur s'est permis de prendre plusieurs pensées et maximes de morale qu'on retrouve en cent endroits dans fes (ouvres de M. de Voltaire, Le clergé, qui n'avait pas besoin de ces injures pour exciter^ sa fureur contre les mânes de ce coryphée de . l'impiété) a été très -piqué du sujet choisi par l'Académie, et se relnue pour le &ire changer.
Ibié^., page i3a, du 18 septembre. L'impératrice des Russies ayant témoigné le, désir de faire acheter pour son compte la bibliothèque de M. de VoÙaire, on ne doute pas que la famille ne lui fasse le cadeau de la lui enfvoyer, et de la prier de l'accepter gratuitement.
lèid,, page i35, du aï septembre. On attribue à M. Blim de Saiamare l'épître de tanére de Voltaire au cure de Saint- Sulpice,
IMd., page i3G, du a3 septembre. Tous les amateursftet curieux de livres sont très-fâchés que la bibliothèque de M. Me Voltaire passe en Russie { elle était précieuse, non par la' beauté à$s éditions, ou la rareté ou la singularité des livras, mais par des notes de sa main dont4Is étalant tous I. .33
5l4 : EXAMEN DES MÉMOIRES
chargés. On dît que son dictionnaire encyclopédique en avait à l'infini.
. Nous avons peu de chose à remarquer sur les, articles qu'on vient de lire. Les lettres de Févêque de Troyes et du prieur.de Scellières sont vraies. Il est assez probable que la dernière a été dictée par VsihhéMignoty comme nous l'avons dit plus haut Je ne sais si la pièce dé vers attribuée à M. Blin de Sainmore est de lui ou non. Quant à la bibliothèque de M. de Foltaire^ que f ai portée en Russie, et qui en effet est très-précieuse par les notes dont il a enrichi un grand nojubre de volumes, on peut voir ce que j'en ai dit dans ma Relation. U en est encore question ci-après.
Ihid., page i38, du 26 septembre. On assume que là Aé^ marche du clergé pour s'opposer au projet de PAtadémie française, qui a proposé VEhge de M. de Voltaire aux candidats, n'a pas eu de succès à la cour; que M. le comte de Maurepas a répondu à la requête des curés de oette 'capitale, que c'était à eux à prier pour le repos de Pâme du défuntf et aux gens de lettres à célébrer son génie et ses ouvrages.
Cette inconséquence du gouvernement est d'autant plus^ grande, que l'Académie de Toulouse ayant donné, il y a quelques années, pour sujet dif prix l'Eloge de Bayle, AoiA la naissance fait honneur à la province de Languedoc , il ne^ voulut pas en permettre l'exécution, et obligea l'Académie de changer son annonce. Assurément IML de FolUan, mort hors du sein de l'Eglise, à qui elle a refusé la sépulftre, et dont les ouvrages^ sans être aussi reiopUs déraison et 8e bon sens que ^ux de Bayle , sont cependanjt plus dange—
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reux par la séduction et le charme du style, ne méritait pas plus d'exception que cet impie.
•^Quoi qu'il en soit, si le plan de rAcaJ^mie s'effeclne, on décerne déjà le prix à ua M. Fontartes, jeune poète, qui a ppévenii ^a^nonce, et lu son ouvrage devant plnsieurs académiciens^ Seulement il est trop long, il faudra qu^il Felàgue. ^
Cet article est d'une raain fanatique qu'on re* trouve trop souvent parmi celles qui ont contribué à la formation de ce recueil. Il n'est pas vrai que M. de Foliaire soit mort hors du sein de TEglise , et qu'elle lui ait refusé la sépulture ; on vient de voir la preuve du contraire dans la lettre du prieur de SceUières. On laisse à juger aux savans si, pour lafëtre pas surchargés d'un immense appareil d'érudition et de citations grecques et latines , les ouvrages de M. de Foliaire ne sont pas aussi remplis de raison et de bon sens que ceux de. Bajle,
Wm BU TOME PKEMlEft.