CHAPITRE XI
Exil à Hildburghausen. Schweitzer . Une fatale
course en traîneau.
C'est en 1758 que fut déclaré la guerre de sept ans; en 1759, le prince ayant été désigné pour commander les corps d'armée quitta Vienne, emmenant une partie de sa chapelle, notamment mes deux frères et moi.
(1) On sait que Gluck portait avec ostentation son titre de chevalier von Gluck, tandis que Mozart et Dittersdorf semblent avoir attaché peu de prix à ce titre honorifique.
Ce fut en avril que le prince, escorté d'un fort escadron de cavalerie, se mit en route et parvint, après quatre semaines à Furth, ville voisine de Nuremberg; c'était le lieu de rassemblement de l'armée impériale. Il se passa au moins deux mois avant que l'armée, forte d'environ 90,000 hommes fût rassemblée ; aussitôt les dernières dispositions prises, on se mit en marche vers Erfurt, en Thuringe, où le général français Soubise attendait avec 25, 000 hommes pour se joindre à nous. J'aurais bien des faits à citer si cela ne sortait du cadre de mon travail.
Entre temps, les bagages du prince furent conduits à Hildburghausen sous bonne escorte; nous traversâmes la grande forêt de Thuringe en passant par le Sattel (haute montagne et défilé que nous empruntâmes). Nous nous sommes arrêtés à Saalfeld, à Iéna, célèbre par son Université et, le dixième jour, nous arrivions sains et saufs à Hildburghausen, résidence du duc régnant; nous y sommes demeurés tout l'hiver, donnant chaque semaine un grand concert.
Nous vivions en excellents termes avec l'orchestre ducal. Je connus là un jeune homme qui avait été doué dans sa toute jeunesse d'une voix superbe; la voix ayant faibli, il s'était adonné à l'étude de l'alto. Comme il était du même âge que moi, nous nous liâmes d'amitié rapidement; mon frère aîné se prit de tant d'affection. p<?ur luùqu'ils décidèrent tous deux de prendre leur quartier dans la même
aile du château. Ce jeune homme, de nom Schweitzer (i), se fit connaître plus tard par d'excellentes compositions, notamment par YAlceste de Wieland.
Cet hiver est certes l'un des plus agréables que j'aie passés; j'étais dans la fleur de ma jeunesse et j'en jouissais pleinement.
Un officier du duc, charmant garçon dont le père possédait une grande fortune, me pria de lui enseigner le violon. Je le fis volontiers, en refusant toute rémunération. Il s'efforça, pour cette raison, de me rendre service et me faire plaisir chaque fois que l'occasion s'en présentait et me fit faire, notamment, de grandes promenades à cheval et en voiture. Il venait aussi fréquemment me chercher en traîneau et me conduisait jusqu'à une auberge très fréquentée où nous passions d'excellentes heures. Un midi, il vint me trouver, vêtu très élégamment et me pria de revêtir mes plus beaux habits, car il avait obtenu pour moi une invitation à une grande fête anniversaire suivie d« bal chez un haut magistrat de la ville. A trois heures, revêtu de mon costume le plus élégant, j'étais prêt à monter dans la voiture qui m'attendait à la porte. J'avais à peine quitté ma chambre que j'eus le pressentiment d'un malheur prochain. Je ne suis pas superstitieux et, cependant je venais de perdre toute envie
(i) A. Schweitzer (1737-1789). Compositeur apprécié; s'est exercé dans tous les genres, particulièrement l'opéra.
de me distraire. Je me déshabillai et m'assis à ma table de travail ; quand l'officier surpris de mon retard vint s'enquérir du motif de ce retard, je lui déclarai simplement que j'avais changé d'avis. Toutes ces prières pour connaître le vrai motif de mon abstention demeurèrent vaines. Il me quitta, assez froissé et fit monter à côté de lui un valet d'écurie afin que le traîneau portât le poids nécessaire. Je les vis, de ma fenêtre, traverser la rue, la grand'place et disparaître sous la porte de la ville.
Le bruit des grelots s'était éteint et, jetant un manteau sur mes épaules, j'allai trouver mon frère ; Schweitzer et ce dernier lisaient à haute voix les satires de Rabener. Quand j'arrivai, ils abandonnèrent leur lecture et nous exécutâmes six quatuors de Richter (i) que s'était procurés Schweitzer. Ce dernier jouait la partie de violoncelle, moi le premier violon, mon frère aîné le second et mon jeune frère l'alto. Entre-temps nous buvions d'excellent café et dégustions de fin tabac.
Nous attaquions un nouveau quatuor quand le bruit se répandit dans le château que l'officier, mon ami, ayant imprimé au traîneau une fausse direction, celui-ci s'était renversé ; l'officier était blessé et le valet d'écurie, ayant donné de la tête contre un bloc de pierre, avait été tué
(i) F.-X. Richter (1709-1789). Compositeur de mérite. On lui doit de nombreuses symphonies (52), sonates, messes, etc. ; à citer également des écrits théoriques sur la musique.
du coup. On juge de l'émotion qui s'empara de moi à cette nouvelle ! Schweitzer courut prendre des informations détaillées ; il put voir l'officier qui avait été transporté au corps de garde et revint bientôt nous conter cette triste histoire en ajoutant que l'officier se réjouissait de ce que j'avais refusé de l'accompagner. Le duc ayant eut connaissance de l'accident, indemnisa largement la veuve du défunt; le père de l'officier fit de même. Quant à mon ami, il fut mis aux arrêts pour le punir de son manque de prudence.
Combien je m'estimai heureux du pressentiment éprouvé au moment de monter en traîneau! Nous sommes restés à Hildburghausen jusqu'en mars; à cette époque, nous effectuâmes le long et ennuyeux voyage de retour à Vienne.