‹ Mémoires. Traduction française avec notes et explicationsChapitre 12 sur 30 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Je fréquente de mauvaises compagnies. Je deviens joueur, déserte et suis arrêté. Mon retour à Vienne et ce qui s'ensuivit.

Le prince ayant renoncé au poste de général, regrettait amèrement d'avoir vendu Schlosshof, car il préférait à présent passer l'été à la campagne plutôt qu'en ville. Il se décida enfin à louer quelques grandes chasses en Autriche et en Moravie, ce qui lui permettait de voyager fréquemment; il s'ensuivit pour nous une longue période d'inactivité.

Ce fut la cause de mes malheurs. Je me mis à jouer et mes gages ne me suffisant pas à

contenter cette funeste passion, je cherchai de toutes façons à gagner quelques ducats, soit en me faisant entendre à l'église, dans des soirées, etc. Tout cet argent servait à payer les dettes provenant de jeux de cartes, billard, quilles, etc. Mes gains réalisés au billard étaient rapidement absorbés par les pertes au jeu de cartes, mais cela me permettait d'obtenir du crédit. De jour en jour la passion du jeu croissait chez moi. Heureusement, je n'allai pas jusqu'à négliger mes études musicales, tant composition qu'exercices de violon. J'écrivis six symphonies qui furent très applaudies à Vienne et à Prague.

Le comte N., gentilhomme tchèque qui entretenait également une chapelle, avait entendu ces symphonies. Il vint à Vienne pour me voir et traiter avec moi quelques questions ayant trait à la musique. Puis il me commanda six autres symphonies moyennant 24 ducats; il m'en remit sur le champ 12 et donna l'ordre à l'un de ses officiers de me remettre les 12 autres quand j'apporterais la partition. Il me demanda aussi si j'étais au service de quelqu'un. Je répondais que j'étais attaché à la chapelle du prince moyennant rétribution mensuelle de 37 florins. — « C'est ridicule, repritil, de donner un traitement aussi dérisoire à un garçon de votre valeur! Si vous voulez entrer à mon service, je vous offre 16 ducats par mois, le gîte, le couvert et deux habits de gala chaque année ». — Je répondis que ce serait ingrat de ma part d'abandonner le service

du prince, alors que ce dernier avait été mon éducateur et que je lui devais d'être arrivé à ma situation actuelle. — « Soit, reprit le comte; mais, si un jour vous quittez le prince, venez chez moi, vous connaissez mes offres. »

Ma passion du jeu m'entraînait à de telles dépenses qu'un jour je me trouvai dans l'impossibilité d'acquitter une dette de 70 ducats. Mes créanciers me menacèrent d'adresser une plainte au prince si je ne pouvais effectuer le paiement le premier jour du mois suivant. Cela m'était absolument impossible, car je ne touchais chaque mois que 37 florins et je devais en consacrer une large part à ma subsistance. Je confiai mes soucis à un compagnon de jeu ainsi que l'offre du comte; celui-là me conseilla sans hésiter d'accepter l'offre de ce dernier.

Le lendemain matin, il m'annonça qu'il m'avait retenu une place dans la diligence qui partait le premier du mois pour Prague. D'ici là devaient encore s'écouler cinq jours. Je portai au bureau de poste, par petits paquets dissimulés sous mon manteau, mes vêtements, linge, musique, etc. ; mon compagnon me prêta une malle laquelle, renfermant les objets déjà nommés, fut portée sur la voiture. J'obtins aussi du trésorier du prince de toucher mon traitement le 3 1 au lieu du Ier du mois suivant. Le cœur me battait fort quand j'accomplis cette action ; mais il fallait bien m'y résoudre et je me consolai en pensant qu'il était impossible d'agir d'autre façon.

Je partis donc de grand matin, quittant Vienne avec anxiété et la belle nature me laissait indifférent; il me semblait que tout me reprochait ma conduite ; pourpre de honte, je m'enveloppais dans mon manteau. Cependant, ma nature espiègle reprit le dessus et, après un certain temps, la bonne humeur me revenait à l'approche de Prague, je me sentais indépendant et maître absolu de ma destinée. J'arrivai à Prague après cinq jours de voyage et me précipitai aussitôt chez le comte. O douleur ! J'appris que le comte et sa femme étaient depuis trois mois à Paris et comptaient y séjourner encore près d'un an. Je crus m'évanouir à cette nouvelle. Je me fis cependant conduire chez l'intendant et lui expliquai que le comte m'avait engagé quand il vint à Vienne. L'intendant me répondit sèchement que n'ayant pas reçu d'ordres à ce sujet, il ne pouvait me donner ni gage, ni logis, ni vêtements ; qu'il croyait certes à l'authenticité de mes paroles et qu'il allait écrire immédiatement au comte. « Cependant, ajouta-t-il, il se passera plusieurs semaines avant que je ne reçoive une réponse et d'ici là vous devez attendre. »

Il n'y avait rien de mieux à faire. Mais comment subvenir à mes besoins? Je n'avais que quelques ducats en poche et mes partitions. Heureusement, j'entendis parler d'un excellent hautboïste qui était au service du comte Bréda. Le lendemain, j'allai le trouver et lui expliquai ma situation en ayant soin

d'omettre de conter dans quelles circonstances j'avais quitté Vienne. Le brave homme me prit en pitié et me promit de parler en ma faveur auprès du comte Bréda.

Le soir même il me conduisit auprès de ce dernier qui m'accueillit avec bonté : « N'ayez plus de soucis, dit-il ; en attendant la réponse du comte N., qui est l'un de mes bons amis, vous trouverez chez moi gîte et couvert ; en échange, vous m'écrirez six symphonies et deux concerti pour hautbois. Voici un acompte de 12 ducats. » Je priai aussitôt le hautboïste de faire parvenir 3o florins à mon aubergiste de Vienne, ce qu'il fit aimablement.

Après environ quatre semaines, j'avais composé trois symphonies et concerti. Je reçus du comte 12 ducats et expédiai aussitôt 40 florins à Vienne.

Un matin, j'étais occupé à composer quand je fus appelé auprès du comte. Quelle ne fut pas ma frayeur quand je vis à côté de lui Bremer, flanqué d'un commissaire de police, qui me regardait avec pitié. « Vous m'aviez caché que vous vous étiez enfui de Vienne, me dit le comte. Voici le décret que je reçois à l'instant. » Et il me tendit une note du comte Wiepprick, maire de Prague, ordonnant au comte Bréda d'avoir à- me livrer immédiatement aux mains du commissaire de police et d'avoir lui-même à se justifier de m'avoir enlevé au service du prince. — « Ce n'est pas vrai, m'écriai-je, le comte Bréda n'est pas coupable; il ignorait ma fuite! » — Est-ce exact,

interrogea le commissaire? — « Je vous le jure, » amrmai-je.

Le commissaire prit acte de mon serment et me fit signer la déclaration que je dus faire de ma fuite de Vienne.

Je promis au comte de lui envoyer de Vienne les trois dernières symphonies et le concerto, mais il refusa froidement, ce que me peina beaucoup plus que mon arrestation.

Je fus conduit en voiture à l'hôtel de ville et enfermé dans une chambre qui me parut agréable; la nourriture était bonne, malheureusement, je n'avais plus aucun appétit. Après trois jours de captivité, je fus transporté à Vienne, escorté de Bremer, du commissaire et de deux policiers.

Arrivé à Vienne, je fus enfermé aussitôt dans la loge du portier. Bremer vint me trouver et me fit répéter en détails la suite des événements, de laquelle il résultait que j'avais été poussé dans mon acte par l'offre trop tentante du comte N. et par la crainte des créanciers. Sous ce dernier rapport je n'avais rien à me reprocher ; ils avaient été payés et ne firent aucune difficulté pour me donner deux reçus. Cela améliorait fortement ma situation. En effet, le lendemain matin, Bremer vint me trouver et m'annonça, au nom du prince, que je n'étais coupable que du fait de mon ingratitude. En punition de cette vilaine action, j'étais condamné à quinze jours d'arrêts et au pain et à l'eau.

Je pleurai des larmes de désespoir et de

honte quand je me rendis compte de mon ingratitude envers le prince. Le troisième jour, je fus conduit par Bremer auprès du prince ; j'étais dans un tel état d'abatement et de honte que je sanglotais désespérément sans oser regarder le prince. Celui-ci me dit alors : « Je vois que tu te repens et que tu as compris combien tu avais mal agi; aussi, je lève ta punition. Le remords est plus efficace que la sévérité du maître. Va, et désormais, sois loyal et franc; par ta bonne conduite, tu feras oublier ta mauvaise action. »

Je me retirai dans ma. chambre et, le soir même, je fus pris par une fièvre violente qui me tint au lit plus d'un mois. Je fus soigné avec la plus parfaite attention par le prince qui m'avait entièrement pardonné et me souhaitait une prompte guérison. Il avait même donné l'ordre à tout son personnel de redoubler d'attentions à mon égard. Ma convalescence fut assez longue. Dès que je fus en état de reprendre mes études, je me livrai de nouveau à la composition et je vécus ainsi encore deux années chez le prince. C'est alors que surgirent des événements qui influèrent notablement sur ma carrière.

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