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CHAPITRE XVII

Une délation honteuse sous Marie-Thérèse crée des ennuis à l'évêque. L'orchestre est licencié. Aventures matrimoniales de Pichet.

L'évêque, mon maître, était grand ami et admirateur de l'armée ; notre excellente impératrice Marie-Thérèse avait d'ailleurs à cœur de faire régner la bonne entente entre l'armée et l'église et avait dit à l'évêque, lors d'une audience particulière : « Je vous serais très reconnaissante si vous viviez en excellent accord avec la garnison de Grosswardein ». L'évêque, se conformant à ce vœu impérial, eut dès lors mille attentions gracieuses à l'égard de l'armée.

Croirait-on que c'est à ce fait qu'est dû le licenciement de la chapelle épiscopale? Il advint que le régiment tenant garnison à Grosswardein fut déplacé et remplacé par le régiment Neukleinhold. Le colonel de ce dernier était membre de la famille des princes de Hohenlohe-Schillings. C'était un homme âgé de vingt-sept ans, grand amateur de musique,

de théâtre et, particulièrement, de danse, L'évêque ne manqua point de se mettre en frais de politesse à l'égard du colonel, en l'invitant à nos concerts, spectacles, etc. Après avoir entendu un certain nombre d'oeuvres exécutées par notre orchestre, le prince affirma à l'évêque qu'il n'avait jamais entendu d'aussi bonne musique qu'aux cours de Brunswick, Munich, Mannheim et Stuttgard. L'exécution de Amore in mitsica lui plut tout particulièrement. Aussi, le lendemain, m'invita-t-il à sa table. Pendant le repas, il m'apprit qu'un de ses valets d'écurie possédait une excellente voix de ténor et que je pouvais disposer de ce chanteur à mon gré.

A ce même régiment était attaché un lieutenant colonel, comte Strafoldo, excellent ténor; je citerai encore l'auditeur militaire, von Wreden, excellente basse. Ces deux derniers s'offrirent à participer à nos séances musicales. Enfin, la fille du lieutenant comte Feguement, la comtesse Josèphe,consentit également à nous prêter son concours. Elle possédait une très jolie voix et était une vraie beauté. On comprendra aisément combien je fus heureux de compter dans ma chapelle ces nouvelles recrues ! Notre théâtre attint bientôt un degré de perfection tel que sa réputation se répandit jusqu'aux villes voisines Gratz, Pest,Presburg, Briinn, etc.

Le séjour que j'ai fait à Grosswardein m'a permis de m'exercer fréquemment dans la musique symphonique et dramatique et a

influé fortement sur mon développement musical.

Il va de soi que les fêtes organisées au carnaval eurent de nombreux lendemains, même au milieu de l'été. L'oratorio Isaac fut rendu maintes fois. Grâce à nos efforts, Grosswardein était devenu un vrai centre artistique.

Certain soir auquel était fixé un grand bal qui devait avoir lieu au palais épiscopal, le prince et ses amis préparèrent une mascarade — noces villageoises — afin de ménager une diversion agréable lors du bal.

Quelques jours avant la date anniversaire du prince, ce dernier pria l'évêque d'assister à un dîner de vingt-quatre couverts qu'il offrait à quelques amis et lui fit part du projet qu'il avait conçu de réunir le soir même la noblesse et les officiers de Grosswardein à l'hôtel de ville, afin d'y organiser un grand bal. L'évêque, voulant ménager au prince une surprise agréable, en réponse à celle dont j'ai parlé plus haut, eut recours à moi pour réaliser quelque projet original. Je proposai de représenter un cortège turque ; ma proposition fut acceptée et le cortège, accompagné de musique turque (i) traversa la grand'place en grande pompe, allant du palais épiscopal à l'hôtel de ville.

C'est alors que la méchanceté et la bêtise humaines se donnèrent libre cours dans les faits suivants : L'évêque comptait, parmi ses cha-

(i) Vers cette époque, la musique alla tuyca était fort en vogue.

noines, un ennemi implacable qui dissimulait sous des flatteries et des compliments une haine basse et vulgaire; cette animosité avait été provoquée par une question de détail, une futilité. J'ajouterai, pour expliquer le fait, que l'évêque conservait auprès de lui ce chanoine ; que d'après les lois hongroises, le roi seul a droit de nomination dans le clergé, sans avoir même à demander d'avis préalable à ce dernier au sujet de nouvelles nominations. A la mort du précédent- prévôt du chapitre, l'impératrice, reine de Hongrie, nomma, en remplacement du décédé, un comte Kolonics, membre d'une des premières familles hongroises. Le chanoine précité avait espéré obtenir cet emploi de prévôt et, ses espérances ayant été déçues, il accusa l'évêque d'avoir influé sur la décision prise par l'impératrice; de ce jour il voua à l'évêque une haine féroce et chercha l'occasion de se venger. Elle surgit à l'occasion des bals. Le chanoine fit croire à Marie-Thérèse, par l'intermédiaire d'une des favorites de cette dernière, que l'évêque, non seulement avait érigé chez lui un théâtre permanent, mais encore ne respectait pas les prescriptions qui défendent de jouer des œuvres profanes à certaines époques de l'année ; que, de plus, on ne comptait plus le nombre de bals et mascarades organisés au palais et, qu'enfin, tout récemment encore, une cavalcade grotesque, accompagnée de musique bruyante, avait traversé la ville allant du palais à l'hôtel de ville, ce qui avait causé un scandale énorme.

Quel fourbe! Il savait parfaitement que l'impératrice ne tolérait, aux époques de pénitence, ni comédies ni opéras sur aucun théâtre, fût-il même privé, mais que l'oratorio était toléré. Or, Isaac et les œuvres exécutées étaient des oratorios. Il savait aussi que l'impératrice défendait le port de masques, mais non de costumes, mais il eut soin de parler d'affublements grotesques. Il affirma, en outre, que les membres du clergé étaient scandalisés et que cette situation ne pouvait perdurer.

Les suites de cette honteuse dénonciation furent vraiment charmantes! Quelques jours après la fête, l'évêque reçut du secrétaire particulier de l'impératrice, le baron von Pichler, la missive suivante :

« Sub rosa, j'ai l'honneur de porter à la connaissance de Votre Excellence que les faits suivants ont été dénoncés à S. M. l'Impératrice : au théâtre érigé au palais épiscopal de Grosswardein, des comédies ont été jouées pendant le temps de pénitence, ce qui est sévèrement défendu dans tout l'empire; on ne compte plus le nombre des bals et mascarades y organisés; un cortège carnavalesque traversant la grand'place, accompagné de musique grotesque, a causé dans la ville un grand scandale. S. M. a décidé d'envoyer à Grosswardein une commission d'enquête, car Elle juge les faits graves et de nature à justifier des mesures disciplinaires. Votre Excellence aura à expliquer les faits qui ont motivé cette enquête, etc. »

Cette lettre affola l'évêque. Il s'enferma dans sa chambre, refusant de voir personne. Vers le soir, seulement, il me fit appeler et me dit d'un air navré : « Veux-tu venir demain matin avec moi jusqu'à Belleniefs (petite propriété rattachée à l'épiscopat). — • Te suis aux ordres de Votre Excellence, répondis-je. — Nous partirons à 6 heures précises, reprit-il.

Le lendemain, nous partîmes en voiture; nous avions déjà parcouru plus d'une lieue et l'évêque n'avaitpas encore dit un mot. Soudain, la conversation suivante s'engage entre nous :

« Votre Excellence est-elle malade? — Hélas! oui, mon cher Cari; je ne suis pas malade ] physiquement, mais ai de graves soucis ! — Oserai-je m'informer du motif de ces soucis? — Je t'ai prié de m'accompagner précisément pour te faire part de mes peines. (Il prend la lettre de Pichler.) Tiens, lis cette lettre. — (Moi, après avoir lu et relu la lettre) : Quels mensonges honteux, quelle délation infâme ! — Mensonges, dis-tu? n'est-il pourtant pas exact qu'on a donné des représentations à mon théâtre en temps de pénitence ? »

Distinguons! Comédies, tragédies, drames, toutes œuvres profanes sont sévèrement défendues; mais on peut représenter des oratorios. J'ai entendu moi-même exécuter à pareille époque l'oratorio Isaac de Bonno, devant la noblesse de Vienne, à la cour impériale, il y a quelques années. — Soit, mais il est exact que j'ai donné un bal suivi d'une mascarade et que

j'ai organisé le cortège qui s'est rendu à Phôtel de ville en passant par la grand'place ! — Pardon, il y a encore mensonge, car si le port de masques est interdit, celui d'habits divers, dominos, costumes nationaux, etc., est autorisé s'ils n'ont rien d'immoral. Moi-même, à Vienne, ai maintes fois participé à de telles cortèges, dans les costumes les plus variés. On ne peut nous adresser aucun reproche, nous n'avons nullement enfreint les ordres impériaux. Par conséquent, V. E. n'a rien à craindre. — (L'évêque se mord les lèvres et ne souffle mot.) — Que va répondre V. E. au baron Pichler? — J'ai déjà répondu. — Vous avez certes affirmé qu'il n'y avait dans cette dénonciation qu'un tissu de mensonges? — Au contraire. — Comment cela ? — Je l'ai remercié de son avertissement et me suis décidé sur-le-champ, afin d'éviter des difficultés ultérieures, à supprimer bals et théâtre et, plus même, à licencier la plus grande partie de ma chapelle. — Il faut déchirer cette lettre. — Trop tard, je l'ai expédiée hier soir par courrier spécial à Vienne. — Malheur! ah! V. E. a pris une décision trop rapidement! — Hélas! je m'en rends compte à présent! Que ne t'ai-je fait appeler hier soir, avant de rédiger cette réponse ! Il est trop tard, à présent, je ne puis plus modifier mes projets ! — Ah! notre si bon orchestre, que va-t-il devenir! — Il faut se résigner. Changeons de sujet de conversation, c'est préférable !

A 3 heures de l'après-midi, nous entrions à

Belleniefs. Après le dîner, l'évêque me dit : « Viens dans une heure auprès de moi; je te ferai part de ma décision, afin que tu puisses disposer tes projets d'avenir en conséquence.

Je vins à l'heure fixée; l'évêque me dit alors : — « Je me suis décidé à rester ici jusqu'au complet licenciement de ma chapelle ; je n'aurais pas le courage d'assister à ce spectacle à Grosswardein. Mais toi, le Pater Michael et les deux cornistes resteront près de moi. — Mais que V. E. me permette une question : Que ferai-je ici, sans orchestre? — Tu resteras comme meilleur ami; je te continuerai ton traitement actuel, tu jouiras d'une grande liberté d'allure et tu me consoleras. — (Après un temps) : V. E. comprendra aisément que je ne puis rester à Grosswardein sans orchestre ; mon talent de violoniste et de compositeur se perdrait, dans l'oisiveté. J'ai donc l'intention de voyager, de chercher une cour qui me plaise, où je puisse m'établir. — Tu as raison, mon fils, je ne puis t'en vouloir de cette décision. Cherche ton bonheur, fais-toi un nom! Si par hasard — et que Dieu t'en protège ! — il surgissait dans ton existence quelque malheur, reviens auprès de moi; tant que je vivrai, Grosswardein sera pour toi un refuge assuré, tu y seras toujours reçu à bras ouverts. Reviens demain matin me trouver à il heures; je te remettrai alors mes dispositions à l'égard de la chapelle. »

Le lendemain, l'évêque me remit ses ordres. « Voici, me dit-il, la liste des personnes que je

congédie. Voici une note que tu remettras à mon intendant; il devra payer à chaque musicien congédié non seulement cinq semaines de traitement mais encore tous les frais de voyage. Voici un mot pour mon secrétaire lui ordonnant de remettre aux musiciens de bons certificats, un autre pour le maître d'écurie, afin qu'il les conduise jusqu'à Pest en voiture. Vous recommanderez également qu'on n'épargne ni le vin ni la nourriture pendant le voyage. Et, à présent, veille à ce qu'aucun d'entre vous ne vienne jusqu'ici; revoir ces braves gens raviverait ma blessure. Toi seul, mon fils, reviendras me dire un dernier adieu! Je laisse entière liberté à chacun pour organiser son départ, mais je préfère cependant qu'ils partent tous le même jour. Demain matin tu retourneras à Grosswardein, tu veilleras à ce que mes ordres soient fidèlement exécutés et, avant ton départ définitif, tu viendras encore une fois me rendre visite. — Je promis d'accomplir soigneusement ma mission. Et,fis-je, comment expliquer à tous le licenciement de la chapelle? — Explique à tous ce qui s'est passé; mes braves musiciens comprendront que je ne suis pas blâmable de ne plus les garder à mon service. »

Je vous laisse à penser si la triste nouvelle que je rapportai à Grosswardein fut comme un coup de tonnerre inattendu ! Tous le monde, musiciens, bourgeois, officiers, furent navrés. Les musiciens perdaient une situation excellente ; les bourgeois allaient être privés de

toute distraction et Grosswardein allait redevenir une ville morte. Le plus attristé de tous était mon ami Pichel. J'avais pensé à ses projets de mariage et cherchai un plan apte à permettre leur réalisation. Sans dire à Pichel un seul mot concernant mes intentions à son égard, j'allai le soir trouver un chanoine de mes amis qui connaissait intimement le père de la fiancée de Pichel, von Samogy. Ce bon prélat s'intéressa au sort de mon compagnon et me promit d'influer sur Samogy au profit de Pichel. Je lui expliquai qu'il n'y avait aucun temps à perdre; il décida, en conséquence, d'inviter le lendemain même Samogy à partager son déjeuner et me pria également d'assister à l'entrevue.

Pendant le repas, le chanoine eut soin de verser maints verres d'excellent Tokay à son ami, afin de le rendre plus conciliant dans la discussion qui devait suivre. En effet, après un bref échange de vues, Samogy accepta de donner sa fille en mariage à Pichel. Je jubilais de l'heureux résultat de mes démarches et m'écriai : « Monsieur de Samogy! Vous connaissez certes le vieux proverbe : Qui ato facit, bis facit ! Ne serait-il pas préférable de fiancer officiellement les deux jeunes gens aujourd'hui même? — Certes, reprit Samogy, lequel parlait couramment la langue allemande, je suis d'accord avec vous sur ce sujet. — Bravo, fit le chanoine, les fiançailles seront officielles ce soir et je vous offre un excellent souper. — Hé là! m'écriai-je, il serait amusant

de ménager une agréable surprise à nos jeunes amoureux. Auriez-vous la bonté, M. de Samogy, de ne faire part d'aucun de vos projets à votre fille, mais de l'amener ce soir au souper. Je viendrai moi-même accompagné par Pichel; ils auront la surprise de se trouver réunis. » Mon projet fut adopté et, après une heure de conversation agréable, nous quittâmes le chanoine.

Je rentrai à la maison, fis appeler Pichel et lui proposai de nous promener dans les jardins de la ville.

Il accepta de m'accompagner j usqu'à 7 heures, heure à laquelle il devait me quitter pour se rendre auprès de sa bien-aimée, Pendant notre promenade, il se plaignit amèrement de sa destinée; je fis mine de le consoler et lui répétai les phrases qu'il m'avait débitées lors de ma rupture. Je conduisis mon ami, sur le chemin du retour, dans le quartier de ville qu'habitait le chanoine. Ce dernier se trouvait, comme par hasard, à sa fenêtre et, comme nous le saluions, nous cria : Eh bien, mes amis, où donc vous rendez-vous? — A la maison. — C'est donc vrai cette nouvelle qui court la ville que la chapelle est licenciée? — Hélas! oui. — En ce cas, entrez donc tous deux, vous me conterez la chose.

Nous acceptâmes l'offre et j'entrai dans de longues explications. Pichel ne tenait plus en place car il était près de 7 heures du soir ; il me faisait de vains signes discrets afin que je me lève. Soudain on annonça Samcgy et sa

fille. « J'ai profité du temps agréable dont nous sommes gratifiés pour venir avec ma fille vous rendre visite. — Bravo, répartit le chanoine, nous voilà réunis en charmante société; mais, alors, restons donc ensemble pour prendre le souper! » — L'invitation fut naturellement acceptée de part et d'autre. Quand nous fûmes à table, le chanoine amena la discussion sur la question des mariages. — « A propos, interrompit Samogy, vous ai-je annoncé que ma fille est fiancée? — Vous plaisantez?, répartit le chanoine. — Pas du tout. Aussi vrai que je m'appelle Samogy, je vous assure que ma fille est fiancée! » Pichel et la jeune fille pâlirent affreusement. — Quel est le fiancé, questionna le chanoine? — Cherchez! — Le chanoine nomma sept ou huit jeunes gens de Grosswardein, mais le vieux secouait la tête négativement. — « Si ce n'est aucun de ceux-là, cria le chanoine, je renonce à chercher. Peu m'importe quel peut être le fiancé. — Dans ce cas reprit Samogy, je dois le nommer moi-même.

C'est, c'est notre brave Pichel! » — Pichel

et la jeune fille étaient restés muets de stupéfaction en entendant ces paroles. — « Eh, par le diable, reprit Samogy, je crois que vous doutez de la vérité! » — Il se leva, unit les mains des fiancés et dit : « Je donne mon consentement au mariage et ma bénédiction paternelle ! »

Je ne décrirai pas la joie folle de Pichel et de sa fiancée ! Quand le père se fut assis à nouveau, il leur dit : « Mes chers enfants, je ne

suis guère d'avis de voir organiser des noces pompeuses; je crois préférable de vous remettre l'argent qui y serait destiné afin d'en faire un meilleur usage. D'ailleurs, comme vos fiançailles ont lieu dans l'intimité, il est préférable qu'il en soit de même du mariage. Je vais m'adresser à l'évêque afin qu'il hâte celui-ci ! » La soirée s'acheva délicieuse et on ne se sépara que tard dans la nuit.

Le lendemain, je réunis les musiciens de l'orchestre afin de prendre les dispositions nécessaires pour le départ, fixé à dix jours plus tard. J'écrivis le soir même à l'évêque que ses ordres étaient transmis et seraient soigneusement exécutés et le priai de me faire savoir quand je pourrais me rendre à Belleniefs. Je lui annonçais par le même courrier les fiançailles de Pichel avec la fille de Samogy et le priait de dispenser Pichel des formalités coutumières du mariage, car il devait quitter Grosswardein. L'évêque me répondit qu'il m'attendait le samedi suivant et que je me fasse accompagner par Pichel, Samogy et sa fille.

Le samedi, nous nous rendîmes à Belleniefs et Samogy était tellement heureux de l'honneur que lui faisait l'évêque de marier lui-même sa fille. Le lendemain, l'évêque maria les deux jeunes gens. Après la cérémonie, le prélat nous invita à dîner en sa maison ; il remit à chacun des époux 5o ducats. Remplis de reconnaissance, Pichel et sa femme baisèrent la main de l'évêque. A 6 heures, l'évêque congédia ses invités après avoir encore béni le jeune couple

et remercié Pichel de ses bons services. Quant à moi, je fus prié de demeurer à Belleniefs jusqu'au lendemain.

Je ne décrirai pas la scène d'adieu que j'eus avec mon excellent maître qui pleurait en me voyant m'éloigner. Il me remit une bourse en soie gonflée de ducats, pour couvrir mes frais de route. Je voulais le remercier, quand il me fit signe de me taire et, de grosses larmes coulant sur ses paupières, leva les bras au ciel et me donna sa bénédiction en murmurant : Descendat super Te et maneat semper. Puis il s'enfuit dans sa chambre à coucher sans se retourner.

J'étais tellement ému que je dus sortir au grand air, car j'étouffais. Aujourd'hui, je ne puis penser sans peine à cette cruelle séparation.

Au jour fixé, nous quittâmes Grosswardein et le voyage jusqu'à Pest s'accomplit sans encombre; je voyageais dans la même voiture que Pichel, sa femme et ma sœur. Le septième jour nous arrivâmes à Pest. Là eut lieu la séparation. Pichel se décida à passer quelques jours dans cette ville; n'étant moi-même nullement pressé de regagner Vienne, je restai une semaine là-bas. Puis nous regagnâmes Vienne, voyage charmant car nous avions loué une voiture pour nous quatre, Pichel, sa femme, ma sœur et moi.

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