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CHAPITRE XVI

Je suis nommé maître de chapelle. Mes débuts. Renner. Pater Michael. Stadler. Ma première grande cantate. Mon oratorio « Isacco ». Aventure avec la fille d'un noble « Cassae perceptor » .

Dès notre arrivée à Groswardein, l'évêque réunit dans une vaste salle tous les musiciens de son orchestre et me présenta à eux comme étant leur nouveau maître de chapelle ; il leur ordonna de m'obéir en tout ce qui concernait la musique; il me dit devant eux que j'avais le droit de renvoyer ceux d'entre les musiciens qui montreraient de la négligence ou de l'impolitesse. « je veux, ajouta-t-il, que mon chef d'orchestre ait autant d'autorité et soit aussi respecté que s'il s'agissait de moi-même. Je m'en rapporte entièrement à votre nouveau maître de chapelle. Toutes les demandes, sollicitations ou plaintes qui doivent m'être adressées lui seront remises. »

J'étais enchanté des dispositions prises à

mon égard par l'évêque ; il est d'ailleurs d'une grande utilité pour un maître de chapelle de jouir d'une autorité considérable; trop fréquemment les orchestres sont encombrés par des paresseux et des grincheux qui se plaisent à tourner leur chef en ridicule.

Après le départ de l'évêque, je tins aux membres de l'orchestre le discours suivant : « Messieurs ! A l'exception de M. Pichel, je suis, parmi les membres de la chapelle, le plus jeune ; c'est vous dire que je me garderai bien d'abuser du pouvoir étendu qui m'a été conféré. Douze années durant j'ai été attaché à une cour princière et j'ai, comme vous, occupé le poste de musicien d'orchestre. J'espère qu'entre vous et moi comme entre vous tous régnera la bonne entente nécessaire à tout travail sérieux. Il faut d'ailleurs, entre musiciens, s'entr'aider, car souvent ils sont vus d'un œil peu sympathique par le personnel des cours, sous prétexte qu'ils n'ont guère de travail. On ne comprend pas qu'il faut des années de travail assidu, d'efforts répétés, de persévérance pour en arriver à obtenir un emploi quelconque! Il faut donc constituer comme une grande famille et montrer à autrui que nous avons conscience de notre valeur. Je vous promets, au nom de ce que j'ai de plus sacré, que je ne tolérerai jamais la moindre impertinence à votre égard, vint-elle même de hauts dignitaires! Toute injure ou action de nature à offenser un membre de la chapelle me serait un affront personnel dont

j'exigerai satisfaction. Vous pouvez donc compter en toutes circonstances sur votre chef. Je vous demanderai, en échange, d'être bien attentifs et appliqués quand je dirigerai. En dehors du service, je serai pour vous un ami, un frère. »

Tous applaudirent à mes paroles et je dois noter que jamais, dans la suite, je n'eus à me plaindre d'eux. L'évêque m'avait accordé huit jours de répétition pour préparer le premier concert. Pendant ce court laps de temps, je fis construire des pupitres et des bancs, car je suivais la méthode viennoise qui consiste à jouer assis (i) ; je disposai ensuite les bancs et les pupitres de telle façon que les musiciens faisaient tous front à la salle. Les concerts devaient avoir lieu tous les dimanches et mardis; la noblesse, les officiers et les prélats de Groswardein assistaient à ces concerts et aux réceptions qui suivaient, au palais épiscopal. L'orchestre était fort de trente-quatre musiciens, parmi lesquels neuf valets, un valet de chambre, un confiseur et sept musiciens de l'église, qui touchaient une somme minime de l'évêque; les musiciens que j'avais engagés avaient donc à se partager 5ooo florins.

A la première répétition, à laquelle assistait l'évêque, nous exécutâmes une symphonie de ma composition, symphonie avec trompettes

(i) Dans la plupart des orchestres, les violons jouent assis. Cependant la sonorité est autrement belle quand ils jouent debout !

et timbales. Après l'allégro final, je me levai et dis : « Messieurs ! Je dois présenter quelques observations à certains d'entre vous. J'ai noté, pendant l'exécution, quelques fautes graves, intolérables. D'abord, certains instruments ne sont pas d'accord ; secondement, les fi et les / ne sont pas suffisamment observés ; troisièmement, certains n'ont pas observé assez sévèrement les temfii ; enfin, maintes fautes sont dues au fait que les pauses n'ont pas été régulièrement comptées. Nous allons reprendre la symphonie et, cette fois, j'espère que l'exécution en sera satisfaisante. Si l'un ou l'autre d'entre vous a des corrections à indiquer sur sa partie, qu'il le fasse. Accordez vos instruments, Messieurs, et da cafio ! » — L'œuvre fut reprise et menée à bonne fin. — « Bravo ! criai-je alors, voilà comme il faut rendre une œuvre pour être satisfait de notre travail et honorer Son Excellence, notre excellent maître ! Bon courage et à demain ! »

Les musiciens se séparèrent et l'évêque me fit appeler auprès de lui. « Je vous remercie vivement, fit-il, pour le petit discours que vous avez tenu à ma chapelle ! Vraiment, chaque jour je me félicite davantage de vous avoir pris à mon service ! Aussi vous témoignerai-je ma satisfaction! » Et il déchira le reçu des ioo ducats qui m'avaient été remis à Vienne en avance sur mon traitement annuel. Rempli de joie et de reconnaissance, je baissai la main de l'évêque et lui dit : « Votre Excellence est si bonne à mon égard que j'ose lui

demander une faveur encore ! » — L'évêque, surpris, me pria d'exprimer mon vœu. — « Je serais heureux, Excellence, si vous me disiez ht au lieu de vous, car mon ancien maître, le prince de Hildburghausen, me tutoyait toujours; c'était un vrai père pour moi et, comme vous-même êtes si bon à mon égard, je serais très heureux si vous satisfaisiez à ma demande. » — « Eh bien soit, répondit l'évêque, après quelques instants de silence; il sera fait ainsi que tu désires ; ta demande me touche profondément et tu dois voir en moi, dès à présent, un père adoptif. » En disant ces mots, le brave homme, tout ému, essuyait une larme.

Quel bon homme que l'évêque de Groswardein ! Il était d'une sensibilité, d'une bonté exceptionnelles; il pleurait de joie en faisant le bien ; quand il entendait de belle et grande musique, il versait des larmes comme un enfant. Et, cependant, il était d'une sévérité extraordinaire en tout ce qui concernait le service; à celui qui ne le connaissait pas, il faisait l'impression d'être dur et impitoyable.

C'est avec joie que je vis arriver l'excellent ténor Renner et sa famille. Il jouait superbement, possédait une voix pure et forte, une diction impeccable et une connaissance parfaite de l'italien. C'était réellement un des meilleurs chanteurs contemporains. Le registre de sa voix était extraordinairement étendu et d'une égalité de sons surprenante.

Outre Renner et Ungericht étaient engagés

deux castrats, un sopraniste et un contrai tiste ; le premier, était également bon violoncelliste et le second violoniste; ils reçurent de l'évèque, outre le traitement habituel, nourriture et logement.

Parmi les artistes qui composaient mon orchestre, je rappellerai les noms de Fuchs et Pichel, violoniste ; Pater Michael, claveciniste; Pohl et Stadler, hautboïstes ; Fournier, clarinettiste; Satza, flûtiste; Himmelbauer, violoncelliste, Pichelberger, Oliva, Pauer, etc.

Vers la fin septembre, je me mis en rapport avec Pichel au sujet de la fête qu'il convenait d'organiser au palais, en décembre, à l'occasion de la fête patronale de l'évèque; Pichel était non seulement un excellent musicien, mais encore latiniste remarquable et poète distingué. Nous décidâmes d'écrire une cantate panégyrique pour chœurs, soli et orchestre. Le texte dut en être rédigé en langue latine, personne, à l'exception de l'évèque, deux abbés et moi, ne connaissant l'italien; au contraire, le latin était parlé fréquemment à Grosswardein, même par certaines dames. Pichel eut rapidement écrit le texte; j'allai alors trouver l'évèque auquel je fis part de mon projet. Il fut convenu que cette cantate devrait durer environ deux heures et remplacerait un des concerts habituels ; l'orchestre devait, à cette occasion, être renforcé et disposé de façon à laisser disponible un espace suffisant pour placer les chœurs.

La composition de la cantate nécessita un travail d'à peine cinq semaines. J'eus même le

temps d'écrire deux symphonies, l'une devant se jouer avant la cantate, l'autre à la fin de la soirée, une troisième symphonie avec bois obligés et un nouveau concerto de violon à exécuter entre les deux parties de la cantate. Pour permettre au brave Renner de montrer son beau talent, je composai en sus une petite cantate, avec ténor solo, d'après un texte de Métastase ; ce texte avait été écrit par le poète à l'occasion de la fête de Charles VII et je remplaçai le nom Augusto qui s'y rencontrait fréquemment par Adamo, prénom de Févêque.

Quand la composition fut achevée, j'envoyai secrètement le manuscrit à Pest, en fis tirer 200 exemplaires que je fis relier. Un tirage à part élégamment relié et marqué aux couleurs de l'évêque devait être remis à ce dernier. Je reçus les exemplaires imprimés huit jours avant la cérémonie, mais n'en soufflai mot à personne.

Vint la répétition générale, la veille du grand jour. Plusieurs heures furent consacrées à prendre les dernières dispositions pour l'orchestre et les chœurs. J'avais fait confectionner un uniforme simple mais élégant pour les membres de Forchestre, ce qui faisait réellement bel effet. D'ailleurs, la noblesse hongroise se déclara enchantée de la fête. La musique de la cantate — c'est mon premier essai dans la composition vocale — n'était pas transcendante mais fut cependant très bien accueillie. Cette composition comportait maints défauts, notamment dans les modifications, répétitions,

suppressions, etc., que j'avais fait subir sans rime et sans raison dans le texte.

Me plaignant un jour devant Pichel de la mauvaise réalisation musicale que j'avais faite du texte, ce dernier eut l'obligeance de réécrire un texte s'adaptant à ma partition sans devoir changer une seule note à celle-ci; ce texte, appliqué aux airs et chœurs, était de paroles religieuses en sorte que, dans la suite, des fragments de cette cantate, devenus mottets furent fréquemment exécutés à la cathédrale.

Le lendemain, le concert s'ouvrit par l'exécution de ma nouvelle symphonie qui plut énormément à l'évêque. Le Pater Michael se fit ensuite entendre dans un nouveau concerto de sa composition, œuvre superbe. Le visage de l'évêque rayonnait de joie ! Le concerto terminé, ce fut à Renner de paraître sur l'estrade. Je fis signe à l'intendant, qui vint alors remettre solennellement à l'évêque l'exemplaire de luxe, spécialement relié pour lui, de la cantate italienne que devait chanter Renner; les autres exemplaires furent remis aux invités, nobles, prélats, officiers, etc. Nous avions à peine joué quelques mesures que l'évêque, tout ému, se mit à verser des larmes de joie. Cette soirée musicale fut pour lui un vrai régal ; à la fin du concert, il vint à moi, les mains tendues et m'exprima toute sa reconnaissance et sa joie prof ondes. Notre fête avait donc été couronnée du plus franc succès.

Je parvins, après une année d'activité musicale remarquable, à épargner 1,400 florins sur

la somme qui m'était allouée. Je décidai alors de construire au château un petit théâtre; les plans furent dressés par l'architecte Neumann ; l'évêque se déclara enchanté de la mise à exécution de ce projet. Les 1,400 florins que j'avais économisés suffisaient à couvrir les-frais d'aménagement et de quatre représentations.

L'anniversaire de l'évêque devait précisément se fêter lors de l'avent, lorsque les œuvres profanes, opéras, comédies, etc., sont interdites par l'église; je me décidai donc à écrire un oratorio sur le texte de Métastase : Isacco figura del Redentore ; Pichel ne connaissant guère l'italien, ce fut l'évêque lui-même qui se chargea de la traduction en latin. Sur mon conseil, il traita librement les récitatifs, mais traduisit tout à fait fidèlement les airs. L'évêque me lisait la traduction au fur et à mesure de son avancement ; nous effectuions des modifications, des améliorations, etc., de commun accord. Après quatre semaines de travail, la traduction était achevée et je puis dire qu'elle était admirablement bien faite.

Pendant que l'évêque consacrait de nombreuses heures à la traduction du texte de Métastase, je ne restais pas inactif. J'écrivis, dans un style sévère, un grand concerto pour onze instruments dans le premier allegro duquel chacun des solistes se faisait entendre, les uns après les autres; il y eut d'abord une, puis trois, cinq, sept et enfin neuf voix. Puis se faisaient entendre simultanément les onze instruments jusqu'à la grande cadence finale et le

morceau se terminait par un grand tutti. Dans l'adagio, le chant principal était donné au violon; les autres instruments, tantôt à quatre, à six, a dix soutenaient la mélodie, y répondaient, minaudaient, accompagnaient gracieusement soit en pizzicati, soit par des harmonies intéressantes et nouvelles.

Cet adagio se terminait par une suite de modulations qui ramenaient une mélodie lugubre soutenue par des harmonies bizarres. Suivait un brillant Tempo di minuetto, extrêmement rapide et léger ; il comportait douze altemativo (on appelle cela à tort, présentement, trio) dans des tonalités différentes; le douzième altemativo était exécuté par les onze instruments simultanément, amenait une cadence et un capri final d'une verve éblouissante dans lequel j'avais introduit de curieux trilles en sixtes.

Nous étudiâmes soigneusement ce concerto, le répétâmes maintes fois et, voulant en faire la surprise à l'évêque, je défendis aux musiciens de parler à qui que ce fût de cette œuvre. J'avais à peine terminé le concerto que je dus entreprendre la composition de l'oratorio. Mon architecte Neumann avait témoigné d'une belle activité et promis que le théâtre serait achevé à temps.

Mon oratorio Isacco fut donc donné avec un très grand succès; la preuve en est que, depuis lors, il fut rendu maintes fois devant des salles combles. Les acteurs furent excellents, surtout Renner, MIle Nicolini, le castrat (qui remplissait le rôle de Sana), Ungericht, même les rôles

secondaires. La décoration, les costumes et la mise en scène étaient des plus soignés et faits d'après d'anciennes gravures et tableaux. A l'occasion de ce concert, l'évêque me fit cadeau de sa tabatière favorite, laquelle contenait quelques kremnitzer (i).

Puisque nous possédions à présent une salle de spectacle, il était logique d'y faire représenter diverses oeuvres théâtrales. J'en parlai à l'évêque qui n'y fit aucune opposition, à condition de n'y rien représenter qui fût immoral ou équivoque.

Parmi les cuisiniers attachés au palais se trouvait un certain Sicca qui avait longtemps résidé en Italie et s'était même jadis adonné au théâtre, ne manquant pas de talent. Ayant appris qu'une scène venait d'être construite au château, il s'en vint me trouver et me tint ce discours : « Si vous aviez l'intention de faire représenter une comédie et qu'il vous faille un comique, je suis à vos ordres. Je n'ai que peu de culture musicale, mais possède une oreille très musicale ». Et, devant moi, il rendit quelques scènes des opéras-bouffes italiens qu'il avait jadis interprétées, avec un tel entrain, un sens si développé du comique que j'en avais, de rire, les larmes aux yeux ; il mima ensuite diverses pièces, récita des monologues, débita des jeux de mots, plaisanteries, etc. Vraiment, ce garçon eût dû se consacrer à la carrière

(i) Monnaie hongroise qui a encore cours aujourd'hui dans certains villages de Hongrie.

théâtrale. Il m'avoua qu'il avait quitté jadis sa profession pour s'engager dans une troupe ambulante, mais que la vie scandaleuse à laquelle il était soumis lui avait répugné et qu'il avait préféré malgré tout ceindre à nouveau le tablier.

Je vous laisse à penser si ma joie fut grande d'acquérir pour notre troupe un tel renfort !

A l'occasion du carnaval, j'organisai plusieurs représentations de farces et bouffonneries dans le genre de celles qu'avait donné jadis Piloti. C'était des comédies mêlées d'ariettes. M]le Nicolini fut délicieuse et Sicca désopilant dans leurs rôles respectifs. Ces spectacles eurent tant de succès qu'ils furent rendus maintes fois dans la suite.

A l'occasion de la fête de l'évêque, j'écrivis une pièce d'après deux textes anciens : Frau Sybilla trinkt keinen Wein et A us dem Reich der Todten. Cette œuvrette fut donnée maintes fois et, notamment, au second jour du carnaval. Le lundi suivant, l'évêque donna au château un grand bal auquel fut invitée la noblesse de Grosswardein. C'est ici que se place une petite aventure qui m'est survenue à la suite de ce bal ; je la conterai brièvement.

J'étais tombé amoureux d'une certaine Mlle Furkowics, délicieuse jeune fille, enfant unique du percepteur général du district. Elle devait hériter, à la mort de son père, de plus de 20,000 florins. Je me hâte d'ajouter que c'était elle et non l'héritage qui m'avait séduit. Le premier soir de bal je lui avouai mon amour;

au second, elle y répondit. Il est impossible d'agir plus rapidement que je ne l'avais fait. D'autre part, mon ami Pichel flirtait assidûment avec une demoiselle Samogy. C'étaient de délicieuses parties tantôt en duo, tantôt en quatuor, car les deux jeunes filles étaient amies intimes, ayant fait toutes deux leurs études à Pest.

Après trois mois d'une cour assidue, certain de ne pas me butter à un affront, j'en vins aux propositions de mariage et lui confiai qu'au jour où je quitterais Grosswardein, une situation aussi favorable que la présente m'était réservée à Vienne. Elle répondit qu'elle accepterait avec joie d"être la compagne de ma vie, mais qu'elle craignait un refus de la part de son père lequel, ainsi que la quasi totalité des Hongrois, nourrissait une haine féroce contre les Allemands; de plus, il était noble et eût voulu que sa fille épousât un bellâtre, gentilhomme du district qu'elle avait déjà maintes fois éconduit. Ce prétendant avait donc beaucoup d'avantages sur moi. Aussi, me dit la jeune fille, parlez de vos projets sans tarder à l'évêque; mon père ne pourra que difficilement vous éconduire si vous êtes protégé par l'évêque.

Le lendemain, j'allai trouver ce dernier et lui fis part de mes projets. « Es-tu entièrement d'accord avec la jeune fille, questionna-t-il ? — Entièrement. — Dans ce cas, je ferai la demande pour toi. Cependant, permets-moi de te poser quelques questions ». Et il s'informa de mille et une questions relatives

à mes projets, aux questions de famille, d'argent, etc.

« — Alors, fit-il, quels sont les motifs de ton appréhension? — Le père de la jeune fille ne peut souffrir les Allemands. — Qu'à cela ne tienne, je me charge de le faire changer d'avis à ton égard. — Ensuite, il voudrait marier sa fille à un noble décavé, afin qu'elle ait un titre et ce bellâtre n'a pas même un revenu de 5oo florins ! — Mais, quand le père saura que le tien s'élève à plus du double, il changera probablement d'avis En tous cas, je vais faire appeler le Cassae Perceptor. Reste au château, tu assisteras à notre entrevue ! »

L'évêque fit donc appeler le vieux Jurkowics et se fit mon interprète pour lui demander sa fille en mariage. « — Quel malheur, Excellence, s'écria le vieux gredin, que vous n'ayiez pas exprimé ce désir il y a quinze jours! Avec quelle joie j'aurais donné ma fille à un homme aussi distingué que votre protégé ! Mais à présent, c'est impossible, j'ai engagé ma parole au seigneur von Lengyel. \Totre Excellence corn prendra que je ne puis me dédire, malgré tout le désir que je puisse avoir de le faire ! »

Le vieil hypocrite se tourna ensuite vers moi et me cria, en latin : « C'est votre faute, maladroit ! Ne pouviez -vous donc ouvrir le bec (i) plus tôt? Nous nous rencontrions assez fréquemment ! Voilà où votre silence ridicule

(il Dans le texte original : « Konntm Sie Ihr Maul vicht cher auftwi ? «

nous conduit. Que voulez-vous que je fasse, à présent! » — Je répondis sur le champ, également en latin : « Vous pouvez tout réparer en demandant à Lengyel de vous rendre votre parole (je ne pouvais pas lui dire à la face, devant l'évêque, que c'était un vil menteur). — Eh, fit-il, renier? Sachez, mon ami, que tout Hongrois qui donne sa parole sub side nobili, doit la tenir, quelque pénible que puisse être l'accomplissement de sa promesse. » — Cependant, repartit l'évêque, si la jeune fille refuse un mariage qui lui est imposé? — Oh, répliqua le vieux, la fille d'un Hongrois ne fait jamais mentir son père ! Vous devez connaître les coutumes hongroises ! — Et il continua d'un ton pleurnichard : « Que Votre Excellence ne soit pas mécontente, je suis tellement désolé de ce qui arrive ! » Et il fit mine de s'agenouiller. Mais l'évêque l'interrompit et dit froidement : « Inutile, je n'insiste pas et vous dispense de vos simagrées. Je n'ai pas à être content ou mécontent; ce sont des affaires de famille dont il s'agit en l'occurrence et n'ai pas à donner d'ordres; un père est seul juge de sa conduite à l'égard de ses enfants ». Et il congédia le vieux.

Nous restâmes muets, l'évêque et moi quelques minutes puis mon maître dit, d'un ton amèrement ironique : « Voilà Son Excellence l'évêque de Grosswardein et Monsieur le directeur de la chapelle épiscopale proprement joués ! » — Je conçois que Votre Excellence sourie de l'aventure, fis-je, mais je ne me sens

aucune envie d'en faire autant. Avez-vous remarqué quel ton insolent notre gaillard prenait, pour parler de la noblesse hongroise? — Je l'ai certes observé : ne sois pas fâché si je te dis que tu as agi avec quelque légèreté ; tu devais prévoir une telle scène et t'engager moins rapidement avec la jeune fille; tu sais aussi que les lois hongroises quant à l'autorité paternelle sont très sévères et qu'une jeune fille se mariant contre le gré de sa famille est chassée et déshéritée? D'ailleurs, dis-toi, mon fils, et ceci est un conseil paternel, qu'avec ton art, ton talent, ton caractère, ta situation, tu auras mille occasions de te marier et d'épouser une femme bien plus jolie et plus riche. Comme évêque, je te dirai de t'en remettre à Dieu. Qui sait si ce mariage t'eût été favorable? Tous ces conseils te sembleront certes aujourd'hui un peu ridicules, mais tu reconnaîtras plus tard que j'ai raison de te parler comme je le fais. Promets-moi d'être calme et raisonnable? »

Je promis et sortis afin de parler à Pichel. — « Seigneur, s'écria ce dernier en me voyant, qu'est-il arrivé? Vous êtes blessé? — Tout est fini! Je suis seul! » — Et je lui contai ce qui s'était passé. — e Cela promet vraisemblablement une issue semblable à mes fiançailles, fit-il mélancoliquement. » — Et que feriez-vous en ce cas, interrogeai-je? — Eh, que faire d'autre qu'être philosophe et subir son sort sans maugréer? — Quelle indifférence ridicule, criai-je, furieux! Je viens près de vous pour

avoir de la consolation et non pour entendre débiter l'éloge de la philosophie! » — Et je m'enfuis dans ma chambre. J'y étais à peine de quelques minutes que Pichel vint me chercher et me dit : « Nous allons nous promener quelques heures, nous parlerons de toutes ces aventures pénibles et nous chercherons à découvrir le moyen de concilier les choses. » — Après avoir refusé longtemps, je cédai et cette promenade me fut des plus salutaires; j'en revins presque consolé. Le soir, à table, l'évêque exprima même sa vive satisfaction de me voir si courageux. Je lui expliquai que Pichel m'avait été un excellent conseiller et que son discours, suivant celui de l'évêque, avait exercé sur moi la plus heureuse influence. « Bravo, s'écria l'évêque; voilà qui est bien! D'ailleurs, j'ai pensé qu'il serait nécessaire que tu changes de milieu. Aussi, ai-je décidé de t'envoyer trois mois à Vienne à mes frais. Tu reviendras alors tout à fait guéri de cet amour blessé ! »

Je fus enchanté de mon séjour à Vienne et en revins même avec quelque regret.

J'entendis à Vienne une excellente troupe italienne qui jouait Yopéra-botiffe. J'ai été particulièrement séduit par la pièce : Amore in musica. Je me procurai le livret de l'œuvre et le traduisis en allemand. Peu après mon retour à Grosswardein je mis moi-même en musique ce texte qui m'avait tant plu à Vienne. Je ramenai avec moi ma plus jeune sœur, âgée de seize ans, qui possédait une voix faible mais très pure et, en tous cas, amplement suffisante pour

notre petit théâtre de Grosswardein. Mon séjour à Grosswardein dura cinq ans (i), années délicieuses consacrées à la musique, la littérature, la chasse, les courses, etc.

Hélas, brusquement, tout fut bouleversé.

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