‹ Mémoires. Traduction française avec notes et explicationsChapitre 25 sur 30 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Voyage à Berlin. Reichardt. Prof. Engel. Je suis présenté à la reine. Exécution de « Hiol » à l'Opéra. A propos des opéras « Medéa » et « Protesilao ». M,ne Riets. Histoires de théâtre. Mes vœux sont exaucés.

Je me fis accompagner, dans mon voyage, par mon fils aîné, âgé de quinze ans, lequel montrait d'excellentes dispositions musicales ; je voulais lui donner l'occasion d'entendre à Berlin de bonne musique, tant concerts qu'opéras.

Le roi s'était rendu à la rencontre de sa soeur jusqu'à la frontière et la cour résidait à Potsdam. J'écrivai au roi pour le prier de me faire savoir si je devais me rendre en cette ville : je reçus en réponse un pli par lequel le roi me faisait savoir qu'il me donnerait audience dès son retour de voyage. Pendant mon séjour à Berlin, je fis de nombreuses visites, notamment à Lippert (i), qui avait

(i) Lippert (Fr ), excellent chanteur; créateur de divers rôles dans les opéras de Mozart, excellent interprète de Gluck. Né en 1758, se retire du théâtre en i8o3.

tenu à Vienne le rôle de Sichel dans mon opéra Doktor et au chef d'orchestre de la cour, Reichardt (i). Ce dernier me reçut très cordialement et m'offrit aimablement de me présenter à nombre de personnalités musicales berlinoises. Le soir même, il m'introduisit auprès du ministre Struensée (2) lequel, dans la suite, eut à mon égard mille attentions.

Reichardt, à Foccasion de la visite royale, avait mis en musique la Claudine von Villa (3) de Gœthe. J'assistai à une répétition de l'œuvre, grâce à l'obligeance du professeur Engel (4), directeur associé avec Ramiers du théâtre allemand. La musique était charmante. Pendant la répétition, j'eus avec Engel une conversation des plus intéressantes.

Engel : « Connaissiez-vous cette œuvre? — Reichardt m'en a communiqué hier soir la partition. — Ne voudriez-vous pas mettre en musique ce texte? — Jamais! — Pourquoi? — Pour maintes raisons ! — Peut-on les connaître? — Je vous en citerai une, mais je

(1) Joh. Friedr. Reichardt (1757-1814), compositeur de mérite. Ce fut également un critique musical très apprécié. Il a publié de nombreux récits de voyages très intéressants. Le traducteur des mémoires de Dittersdorf publiera prochainement une étude sur les voyages de Reichardt en France, vers 1800.

(2) C. G. von Struensée, frère du comte S., héros de l'opéra de Meyerbeer.

(3) Œuvre assez faible. Donnée fin juillet 1789.

(4) Engel (1741-1814), écrivain de valeur, directeur du théâtre allemand.

garderai les autres secrètes. Je n'écris jamais de musique sur un texte déjà illustré musicalement quand il s'agit d'un musicien de valeur comme c'est le cas pour Reichardt. Je prétends que ce genre de sport est absolument déplacé.

— Vous avez parfaitement raison ; mais le public y perd certainement. — Je ne le crois pas et, en tous cas, dans le cas actuel, certainement non, car la musique de Reichardt est vraiment délicieuse et je ne pourrais faire mieux. Je regrette cependant que l'exécution

ne soit pas d'un intérêt — Auriez-vous à

vous plaindre de l'orchestre? — Dieu m'en garde, il est excellent ! — Des chanteurs? — Pas davantage ! — Alors ! C'est que la musique de Reichardt vous déplaît? — Pardon! L'œuvre de ce musicien, je vous le répète, me plaît beaucoup. — Alors, ce qui est médiocre, c'est le texte? — (Je hausse les épaules). — Eh bien? Je crois posséder de sérieuses connaissances en fait de dramaturgie et je n'ai trouvé aucune faute à signaler dans ce texte. Peut-être êtes-vous plus sévère que moi. Dites-moi donc le motif de votre peu d'enthousiasme pour l'œuvre ! — Je souhaite que toutes les œuvres que j'aurai à mettre en musique soient aussi intéressantes que celle-ci.

— Cette fois, je renonce à discuter avec vous. Vous louez le texte, la musique, les chanteurs et l'orchestre et vous n'êtes cependant pas satisfait! — Malheureusement. Croyez-moi, ce ne sera pas un succès ! »

Je dois être très reconnaissant à Reichardt

des soins et amabilités dont il m'a entouré pendant mon séjour à Berlin; il me consacra une grande partie de ses heures de liberté, me fit obtenir bon nombre d'invitations à dîner ou souper au point que j'en devais dresser la liste afin de n'en omettre aucune. Il me présenta également à Mme Rietz, la maîtresse du roi, qui devint par la suite (1796) comtesse Lichtenau.

Celle-ci me reçut très aimablement et m'apprit que le roi m'autorisait, durant mon séjour dans la capitale, à me rendre dans sa loge à l'Opéra chaque fois que j'en aurais le désir; elle m'engagea également avenir maintes fois prendre le thé ou dîner chez elle.

Quand le roi revint à Berlin, Reichardt me fit savoir que S. M. désirait le parler le lendemain soir, après le concert. Je fus donc conduit à la Cour et conduit auprès du souverain qui me reçut de façon tout à fait gracieuse. Il m'apprit qu'il avait ordonné que l'on exécute au théâtre de Charlottenburg le Doktor und Apotheker et me priait de vouloir bien en diriger l'exécution. Puis il me dit : « Venez avec moi, je vais vous présenter à ma sœur et à la reine » . J'eus donc l'honneur d'être présenté à ces princesses qui me firent l'honneur de s'entretenir longuement avec moi.

On exécuta les six symphonies que j'avais fait parvenir au roi peu avant mon arrivée à Berlin. Ces séances musicales avaient lieu dans la plus stricte intimité et j'eus le bonheur d'y être admis. J'ai entendu, lors de ces soi-

rées, nombre de virtuoses et de chanteurs excellents, la princesse Frédérike, fille du roi, duchesse de York, et la princesse d'Orange jouer délicieusement du piano. Parmi les plus grands virtuoses que j'ai entendus au château, je citerai le violoncelliste Duport (i), Ritter (2) au basson, Balza et Thurschmidt (3), cornistes, etc. C'étaient des musiciens de tout premier ordre. Après un séjour de dix à quinze jours à Berlin, je résolus de faire exécuter mon oratorio Hiob, à mon bénéfice, et Reichardt me fut d'un précieux concours dans ces circonstances. Je sollicitai l'autorisation royale, engageai chanteurs, cantatrices, orchestre, etc., et me proposai de fixer le lieu de l'exécution en l'église du château. Le roi me fit savoir que je pouvais à mon gré disposer de son orchestre particulier et me priait de donner mon concert au théâtre national plutôt qu'à l'église. Mais la salle me parut de dimensions trop restreintes pour la mise à exécution de mes projets. Je sollicitai donc du roi de pouvoir disposer de la salle de l'Opéra. Le monarque me fit savoir que, dérogeant à l'usage, la salle de l'Opéra serait accordée à un particulier et que je pouvais y donner mon con-

(1) Duport. Nom de deux frères violoncellistes : Pierre (1741-1818) et Louis (1740-1819). Leurs études sont encore exécutées de nos jours.

(2) G.-W. Ritter (1748-1808).

(3) Excellent corniste allemand (1753-97).

cert. J'avais à m'adresser au directeur des spectacles, le baron von der Reck.

Pendant cette période d'organisation de concerts, j'entendis deux opéras italiens, Médéa et Protesilao, chacun d'entre eux deux fois. Je donnerai sur ces deux œuvres mon avis en toute franchise. D'ailleurs elles sont au répertoire de certains théâtres.

Médéa était mis en musique par le chef d'orchestre Naumann (i); l'œuvre était digne du compositeur, c'est-à-dire que ni l'art, ni le talent n'y étaient épargnés. Mais l'opéra était ridiculement long : il durait six heures! Ce défaut, imputable au librettiste, est l'un des plus graves que l'on puisse reprocher à une œuvre dramatique; l'ennui gagne peu à peu l'auditeur. Qui pourrait, six heures consécutivement, entendre et apprécier de bonne musique?

Après quatre heures de spectacle, j'étais fatigué et ma patience était à bout. J'avais, durant les deux dernières heures, l'impression que ressentirait un bon bourgeois auquel, lors d'un plantureux repas de vingt services, on offrirait à nouveau, après le dessert, une dizaine de rôtis et mets semblables. D'ailleurs, vers la cinquième heure, chanteurs et musiciens trahissaient une vive fatigue et jouaient sans goût, ni ensemble, ni précision; cela

(i) Joh. Naumann (1741-1801), compositeur d'opéras. Première exécution de Médéa : 16 octobre 1788.

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