‹ Mémoires. Traduction française avec notes et explicationsChapitre 26 sur 30 · IO · texte numérisé non relu

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devenait une course désordonnée vers le chœur final.

J'ai particulièrement apprécié Mme Todi (i) et signor Concialini (2), titulaires des premiers rôles; les chœurs étaient satisfaisants et l'accent italien était assez pur. Le ballet, réglé par M. Laucherg, était parfait. Les danseurs, MIle Rediwein (Mme Cloose, actuellement) et M. Méroni, méritaient beaucoup d'éloges; je dois mentionner également la décoration soignée de Berona, notamment dans le ballet, lorsque la sybille prédit l'avenir à Médéa (le ballet s'aperçoit, dans le fond, derrière un paravent). D'autre part, certaines scènes, et surtout celle du dragon, étaient grotesques et dignes d'un théâtre de marionnettes ; la lutte entre Jason (Concialini) et le dragon était absolument ridicule et me rappelait les fêtes paysannes de Schlosshof. J'étais si indigné que je ne pus m'empêcher de crier : « Quelle horreur ! » Mme Rietz se tourna vers moi et me dit : « Je trouve également cette scène grotesque; aussi vais-je donner des ordres afin qu'on y apporte des modifications et je vous promets que la prochaine représentation sera satisfaisante » (3).

(1) Maria Todi (1748-93), excellente cantatrice portugaise.

(2) Geovanni Carlo Concialini (1742-1812), castrat italien, né à Sienne. Chanteur excellent.

(3j Dans l'original en plat dialecte saxoD .

L'opéra Protesilao offrait cette particularité que le premier acte était composé par Reichardt et le second par Naumann.

On croyait à Berlin, à ce sujet, qu'il s'agissait d'un concours entre les deux musiciens, concours ordonné par le roi. En réalité, le motif de cette collaboration fut le suivant :

Après que Naumann eût écrit Médéa, le roi lui fit demander s'il serait disposé à prolonger son séjour à Berlin et à y écrire la musique de Protesilao, œuvre qui serait exécutée lors de la fête anniversaire de la reine. Naumann répondit au roi qu'il composerait volontiers cet opéra, mais que les trois mois qui lui étaient donnés à cet effet étaient absolument insuffisants ; il pouvait, en ce laps de temps, écrire à peine la moitié de l'œuvre.

Etait-ce là un prétexte pour n'avoir pas à écrire la partition demandée ou bien la muse de Naumann était-elle paresseuse? Je l'ignore. Personnellement, j'aurais écrit l'opéra en moins de deux mois, sans m'obliger à un travail forcé; tel avait été le cas en 1786 lorsque, de janvier à octobre, je produisis Hiob, Doktor, Betrug, Democrito et Die Liebe. S'il m'eût fallu, ainsi que l'exigeait Naumann, six mois pour écrire une seule œuvre, la composition de ces cinq textes eût exigé deux ans et demi ! Enfin, qu'importe ! Le roi fit alors composer le texte par deux musiciens, Naumann et Reichardt, chacun rédigeant un acte. Naumann n'avait pas encore achevé le second acte qui lui était dévolu, que Reichardt avait déjà écrit

les deux actes entiers (i). Naumann, cependant, plus tard mit en musique le premier acte également et fit représenter son opéra dans maintes villes.

Je ne puis donner d'appréciation sur cette dernière œuvre, ne la connaissant point.

Je ne parlerai pas du texte qui n'était que le pendant de YOrféo de Calsabiggi, que Gluck a mis en musique et qui a fait époque dans l'histoire de l'art musical.

Avant la représentation de Protesilao, Madame Rietz me dit : « Je suis curieuse de savoir lequel des deux actes vous plaira le mieux ! — Voilà une question bien délicate, Madame, car je devrai blâmer l'un pour louer l'autre! — Je dois vous avouer que c'est le roi lui-même qui m'a priée de vous poser cette question et je suppose que vous ne refuserez pas de satisfaire au désir royal ! »

C'était me mettre le couteau sur la gorge. J'eus cependant, durant le spectacle, le temps de préparer une réponse évasive. — « Et bien, fit Mme Rietz, après le baisser du rideau, quel est votre avis? — La musique de Reichardt est très animée, très vivante ; celle de Naumann, plus calme et tempérée. Chacun des deux compositeurs s'est efforcé de rendre fidèlement le texte poétique. — C'est parfait. Cependant, laquelle des deux compositions témoigne du plus de talent et de goût? — Il m'est impossible de répondre, car il y a talent

(i) Cf. Berl. Musik-Zeit., p. 102, article de Reichardt. 2l3

égal ; l'un dans la musique éclatante, brillante; l'autre, dans la musique délicate et caressante; je crois avoir raison à ce sujet. — Comment, je crois? N'êtes-vous pas certain? — Non, Madame, car je ne puis porter de jugement précis dans le cas actuel ; il eût fallu, pour être à même de trancher la question en connaissance de cause, que les deux musiciens aient composé chacun les deux actes. — C'est très délicat de votre part de ne blâmer ni l'un, ni l'autre. Mais je doute fort que le roi soit enchanté de votre réponse. — Je le regrette vivement, mais il n'en peut être autrement. Si j'avais entendu, je vous le répète, le même texte mis en musique par les deux musiciens, je vous donnerais mon avis en sincérité. Vous comprenez aisément que, dans le cas présent, je serais malgré moi partial si je proclamais tel ou tel acte supérieur à l'autre. — Je vois qu'il est difficile de vous embarrasser, car vous vous tirez de façon bien habile des situations délicates. »

Le lendemain, je fus invité, ainsi que Reichardt, à souper chez la favorite royale. Reichardt m'apprit que le roi avait déclaré que je serais toujours le bienvenu à Charlottenburg et ordonné à Mme Rietz d'avoir mille attentions à mon égard. Je trouvai cette dernière assise sur un divan; près d'elle se trouvaient une fillette d'une douzaine d'années et un garçon de cinq à six ans. — « Je vous présente ma fille — celle du roi, la comtesse von der Mark; et voici mon fils — celui de mon

mari (i) » . Dans la salle se trouvaient également deux favoris du souverain, deux seigneurs allemands dont on devine aisément le nom de l'un d'eux (2). Après une courte promenade dans les jardins, la table fut dressée sous une hutte rustique, au bord de la Sprée. Huit domestiques en livrée royale assuraient le service. D'ailleurs, le roi avait mis à la disposition de sa maîtresse, ses cuisiniers, échansons, valets, etc.

J'assistai au théâtre de Charlottenburg, à un opéra buffa italien : 77 Falegname (3) dont l'exécution fut si médiocre que je ne pus comprendre comment la cour entière demeura trois heures entières à entendre ce galimatias musical. Après le spectacle eut lieu une réception intime suivie de souper. Je fus vivement frappé par la décoration des salles du palais qui témoignait d'un goût des plus raffinés. Minuit avait sonné depuis longtemps quand je rentrai à Berlin.

Le jour approchait où Doktor und Apotheker devait être donné à Charlottenburg. J'eus alors à trancher un différend surgi entre Mlles Baranius et Hellmuth qui voulaient toutes deux chanter le rôle de Rosalie. On sait combien les compositeurs sont mêlés à ces querelles mes-

(1) M™e Rietz a publié des mémoires dans lesquels elle s'efforce de démentir les affirmations de Dittersdorf à divers points de vue. M"" Rietz eut, de sa liaison avec Fréd. Guillaume, cinq enfants.

(2) M. Rietz.

(3) Opéra de Cimarosa, compositeur italien (1749-1801).

quines qui surgissent chaque jour entre les acteurs ! Le théâtre devient parfois un lieu où l'on entend des cris, des injures, des réclamations, etc. Engel soutenait MUe Hellmuth, laquelle avait longtemps remplacé Mlle Baranius malade; cette dernière prétendait toutefois reprendre possession de son rôle et se voyait soutenue par la plupart des acteurs. Je fus choisi pour juge et me décidai, ainsi qu'on le pense aisément, en faveur du droit et de la beauté; je fus d'ailleurs approuvé par tous ceux qui furent instruits de cette querelle.

Je fis répéter le rôle à Mme Baranius maintes fois, apportai diverses modifications à sa façon de chanter et de jouer, ce dont elle me fut très reconnaissante. Elle a joué son rôle à la perfection et a, à ce sujet, surpris tous les assistants, tant acteurs que spectateurs. L'excellente actrice Mme Unzelmann me pria également, dans la suite, de lui donner quelques leçons, ce que je fis volontiers.

Le théâtre de l'orangererie à Charlottenburg — le théâtre à ériger par ordre du roi n'était pas encore bâti — était de dimensions si restreintes que l'orchestre ne pouvait comporter plus de trente-six personnes. M. Vachon, premier violon de l'orchestre royal, l'un de mes amis berlinois, choisit les meilleurs éléments parmi cet orchestre et je dois reconnaître que mon œuvre fut superbement interprétée. Dès la première répétition, je n'eus aucun reproche à adresser ni aux chœurs, ni aux solistes, ni à l'orchestre, si ce n'est une bagatelle, une tenue

de point d'orgue. Après la répétition, l'orchestre me demanda si j'étais satisfait. « Je suis aussi enchanté, messieurs, répondis-je, que vous pouvez l'être de ma direction ». Vachon me dit alors : Voilà ce qu'on appelle diriger l'orchestre, sans faire tant de bruit et de grimaces inutiles qui ne servent qu'à barbouiller l'orchestre! » (i) — La première répétition avait été si satisfaisante que j'offris de supprimer la seconde. Mais les acteurs me prièrent de la maintenir afin d'obtenir une représentation impeccable.

L'exécution fut parfaite en tous points. Entre le premier et le second acte, le roi vint me trouver au milieu de l'orchestre et me dit : « Vous avez apporté d'heureuses modifications à votre opéra! — Je n'y ai pas changé une note, Sire! — Ce n'est pas possible! C'est la vérité pure. — J'ai entendu votre opéra huit fois, continua le souverain, mais l'exécution présente est absolument neuve, incomparablement supérieure aux précédentes. Comment est-ce possible? — Je dois cela à l'orchestre merveilleux de V. M. — « Je l'attribue à votre direction, » répliqua le roi.— Puis il se tourne vers Vachon : « M. de Dittersdorf est très content de vous. — Ah ! Sire, répondit Vachon, sous sa direction, nous sommes prêts à le suivre au milieu de l'enfer » (2). — Une petite anecdote au sujet de l'exécution. Les

(1) En français dans l'original.

(2) En français.

acteurs avaient coutume de s'habiller et se grimer dans la demeure du jardinier en chef, non loin de l'orangerie. Pour parer à l'indiscrétion du public, des gardes étaient placés à l'entrée des portes de cette habitation et de l'orangerie. Ces gardes avaient reçu l'ordre de ne laisser passer que les acteurs et le personnel du théâtre. Lippert qui paraît au second acte revêtu de vêtements féminins voulait pénétrer dans la loge pour se déshabiller. « Arrière ! lui cria l'un des gardes, la lance en avant, on ne laisse pas entrer ici les filles et les gamins ! » — Heureusement pour Lippert, l'inspecteur vint à passer et rit beaucoup de cet incident; Lippert put enfin regagner sa loge.

Je veux parler maintenant de l'exécution de Hiob. Elle fut assez malaisée. Les chanteurs étaient engagés, mais Mme Fodi ne put remplir son rôle étant très fatiguée par suite de quatre représentations successives de Yopéta sans fin, ainsi qu'on nommait Medea; elle craignait de ne pouvoir chanter dans Hiob avec suffisamment d'énergie et de puissance. Elle fut remplacée par Mlle Niclas, prima dona du comte von Schwedt, laquelle remplit remarquablement ce rôle étudié en quelques jours.

L'inspecteur des théâtres, Gasparini, avait fait enlever tous les décors du théâtre et je disposai alors de la grande salle des Redoutes dans laquelle je fis dresser les décors de Protésilao, consistant en une large galerie ornée d'escaliers monumentaux, de balcons, balustrades, etc. ; ces décors peints or et blanc

cadraient parfaitement avec le style de la salle. La scène pouvait contenir au moins 3oo personnes. Je disposai environ 80 musiciens à plein pied, les autres sur des gradins. L'éclairage était formé par quinze lustres portant chacun 12, 18 ou 24 bougies; on comptait au delà de cent pupitres. Entre les loges j'avais fait placer des guirlandes à 4 ou 6 bougies. L'effet que présentait la salle, faut-il le dire, était féerique. Je dus payer au delà de 94 livres de bougies !

Les chœurs comportaient plus de 80 chanteurs ; Reichardt en prit la direction ainsi que des musiciens d'orchestre — sauf ceux qui constituaient l'orchestre royal. Mon oratario fut exécuté par un orchestre de plus de 23o personnes !

Deux répétitions suffirent à la mise au point de l'oeuvre. Mais je fus diablement effrayé en recevant, le jour du concert (1), le tableau des frais que j'avais à supporter ! J'avais à payer, outre les chœurs, la moitié de l'orchestre; l'autre moitié, constituée par l'orchestre royal et des amateurs, ne réclamant aucun salaire. Je payai à chaque musicien un thaler (2) par répétition, deux pour le concert. Voici le tableau des frais : Orchestre, 480 thalers ; copie, 23o ; éclairage, 80; billets, annonces, affiches, etc., 70. Au total, 860 thalers, soit 1,290 florins.

On conçoit mon anxiété, car j'ignorais totalement quel pourrait être le nombre d'auditeurs.

(1) Le 5 août 1789.

(2) Un thaler : 3.75 fr.

Le sort me fut favorable. Je réalisai un sérieux bénéfice, bénéfice plus considérable que je n'aurais pu le supposer. Mes frais de voyage et de séjour à Berlin s'élevèrent à 785 florins, et cependant je comptai un gain s'élevant à 2,675 florins. En outre, je reçus de l'Opéra de Berlin 4,75o florins.

On s'étonnera peut-être d'apprendre que l'amphithéâtre de l'Opéra de Berlin est environ cinq fois aussi grand que celui du théâtre de Corinthie, à Vienne. Ce dernier, entièrement occupé, ne rapporte que 820 florins, quoique comportant cinq étages, et celui de Berlin trois. La différence de recette provient du prix des billets que l'on m'a payés de 2 à 8 frédérics d'or. La princesse d'Orange ayant retenu quatre billets me remit 40 frédérics.

Je noterai aussi l'incident suivant : pendant la vente des billets, quelques heures avant la représentation, un soudard se présenta au contrôle, demanda un billet de parterre et jeta sur la table un rouleau de pièces de monnaie entourées de papier. « Voilà 24 groschen (1), fit-il en saisissant le billet. Halte ! m'écriai-je. Le billet coûte 2 thalers et non 24 groschen ! » Et l'on mit le soudard à la porte ; quand j'ouvris le rouleau, j'y trouvai 24 pièces d'or ! Je n'ai jamais pu deviner l'auteur de cette plaisanterie, mais je fus frappé de l'honnêteté du soldat qui avait porté le rouleau sans l'ouvrir.

(1) 1 groschen vaut 12 centimes environ.

Mon oratorio obtint un vif succès, ainsi que les journaux de l'époque le proclamèrent. Le lendemain, je dînai chez mon vieil ami Fabian quand on me remit un paquet auquel était joint un billet de Rietz. Dans ce billet, Rietz me priait d'accepter le cadeau y joint que m'adressait le Roi. Ce cadeau consistait en une tabatière d'or contenant deux cents ducats. Je fus très flatté de cette marque d'estime de ce grand roi qui était un protecteur si dévoué des arts. Je me rendis le dernier jour de mon séjour à Charlottenburg où je fus retenu à dîner et souper. Madame Rietz se montra charmante à mon égard et me dit encore : « Si vous avez une faveur à soliciter du Roi, adressez- vous à moi ; je me ferai un vrai plaisir de soutenir votre demande auprès de mon royal ami » .

Vers minuit je regagnai Berlin, en compagnie de Reichardt; à deux heures, je quittai avec mon fils la capitale prussienne. Après quatre jours de voiture, sans arrêt la nuit, nous arrivions à Breslau. J'y dirigeai Hiob à la tête d'un orchestre de cent musiciens et gagnai environ deux cents thalers. Je rentrai à Johannesburg enchanté de mon voyage à Berlin.

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