CHAPITRE XXVIII
Mes adieux.
Je m'étais donc engagé à me rendre fréquemment auprès du prince; soir et matin, je passais maintes heures au château. Je pus constater, dans cette circonstance, combien les domestiques étaient devenus paresseux et maladroits quand ils se voyaient obligés de porter ou de conduire leur maître qui ne pouvait se mouvoir seul. Je dus remédier à quantité d'habitudes déplorables qu'ils avaient prises. D'ailleurs, il n'est pas rare de constater que l'on est d'autant plus mal servi qu'on a plus de valets ; le château en regorgeait et, au moment où on les appelait, ils étaient introuvables. Je les réunis un matin et leur dis : « Puisque vous n'observez pas mes ordres, j'aurai recours à la sévérité la plus marquée. Deux d'entre vous demeureront auprès du prince jour et nuit, chacun douze heures ; et vous vous relayerez de cinq en cinq jours, puisque vous êtes huit. Les autres effectueront la besogne courante. Si j'ai à me plaindre d'un d'entre vous, je diminuerai son salaire d'un florin qui sera remis au bureau de bienfaisance. » Je dus, par la suite, agir maintes fois de la sorte à l'égard de paresseux ou d'indisciplinés. Je parvins ainsi à faire régner l'ordre au château, ce qui plut vivement au prince. La sévérité dont je témoignais m'avait attiré maints ennemis, ce dont je ne me souciai nullement.
Certain soir soufflait un tel vent de tempête
que le prince me conseilla de loger au château ce que je fis. Mon lit fut placé dans la chambre voisine de celle du prélat afin de pouvoir m'entretenir avec ce dernier. Généralement il dormait à peine quatre heures; cette nuit il dormit huit heures consécutivement. Quand, par hasard, il s'éveillait, je me rendais auprès de lui et lui contais quelque récit jusqu'à ce qu'il se rendormit; je demeurai au château plus de deux ans, ce qui fut folie, car cette vie agitée fut la cause des maux dont je souffre actuellement. Après six mois de cette existence de garde-malade, je sentis les effets néfastes de ce manque de mouvement et d'activité qui m'était imposé, et, cependant, je ne pouvais, à présent, abandonner le prince. Je fus soudain terrassé par des congestions hémorrhoïdales et dus, pour rétablir ma santé, regagner mon logis. C'était le moment propice qu'attendaient mes ennemis pour agir. Pendant mon absence, un certain N., et quelques valets du prince me déblatérèrent auprès de lui. Je pourrais citer les noms de ces coquins, mais ils ne méritent pas l'honneur d'être cités dans mes mémoires qui comportent tant de noms dignes et respectables. Le résultat de ces manœuvres malpropres fut que le 7 avril 1794, je reçus l'ordre d'avoir à quitter, endéans les huit jours, Johannisberg avec tous mes bagages; je recevais, en outre, l'ordre de résider à Freiwaldau. ainsi que mes fonctions l'exigeaient. Je préfère passer sur tous ces événements qui ne sont pas à l'honneur de
ceux qui les suscitèrent. Je dirai seulement que la plainte déposée à la cour contre moi par mes ennemis n'eut aucun effet ; au contraire, je reçus de Vienne un décret impérial proclamant mon entière honnêteté et loyauté. Mais, est-il étonnant que ces discussions pénibles et pathemata anime (i) m'aient rendu malade?
La maladie survint à la fin d'octobre 1794 et, avec elle, tout un cortège d'ennemis. Depuis cette date, je n'ai plus vécu une heure vraiment heureuse. Tous les soins médicaux tentés pour me guérir restèrent vains.
Le prince évêque mourut le 5 janvier 179,5. Il fut alors question de séparer les biens princiers et ecclésiastiques, le roi de Prusse désirant s'approprier ces derniers. Un accord conclu entre Berlin et Vienne laissa subsister l'ancien état de choses.
Le prince Joseph von Hohenlohe-Bartenstein, alors coadjuteur, fut nommé évêque de Breslau. Voulant favoriser certains de ses favoris, il agit de telle façon que mon gendre, quelques anciens fonctionnaires et moi furent mis à la pension. Quoique ayant à mon actif vingt-six années de bons et loyaux services, je reçus une pension dérisoire de 333 thalers, soient 5oo florins ! von Gambsberg, attaché à Févêché depuis plus de quarante ans ne reçut pas davantage. Cet homme excellent mourut bientôt après et sa veuve bénéficia d'une rente de i33 thalers !
(r) Souffrances morales.
Ce fut, pour ma famille et moi, une époque très pénible, qui laissa entrevoir la misère; j'étais, de plus, incapable de me mouvoir et ne pouvais que me traîner du lit au fauteuil et du fauteuil au lit. Les frais de médecin et de pharmacien absorbèrent la plus grande part de mes économies. Ayant consulté l'an dernier un des meilleurs médecins de l'époque, il me fut ordonné de me rendre à Baadner, station thermale située non loin de Vienne. Mon état de fortune étant des plus précaires, je ne pus tenter cette cure et me résignai à attendre la mort.
Sur ces entrefaites, le chevalier Ignace von Steyfried eut, par hasard, connaissance de mon état misérable. Je reçus un matin ce billet cordial écrit de la main de cet homme de bien : « J'ai appris que vous souffrez d'une situation misérable. Je possède, dans mes terres de Bohême trois vastes habitations. Venez vous y installer avec votre famille, j'aurai soin de veiller à ce que l'existence vous soit douce ».
Avec quelle joie j'acceptai cette offre si généreuse ! Je me rendis aussitôt en Bohême avec ma famille, c'est-à-dire ma femme, deux fils et une de mes filles. Dieu sait ce qui fut advenu de moi si je n'avais rencontré ce bienfaiteur inespéré!
Depuis deux années, déjà, j'habite Rothlhotta, non loin de Neuhaus,dans l'arrondissement de Tador. Quoique recevant le gîte et le couvert pour ma famille et moi, je suis cependant aussi pauvre qu'un mendiant. Je reçois annuellement
5oo florins, mais je dépense : paiement de dettes : 81 florins ; impôts de guerre : 60 florins; impôts divers : 9 florins; salaire d'un domestique qui m'aide à me mouvoir : 120 florins ; salaire pour une servante : 36 florins ; frais de lessive : 45 florins; au total 35i florins. Je conserve donc 149 florins avec lesquels je dois vêtir cinq personnes et supporter divers petits frais !
J'ai cependant, durant ces cinq dernières années, écrit bon nombre d'oeuvres musicales, les forces ne m'ayant pas abandonné à ce sujet; ce sont des opéras, symphonies, œuvres pour le piano, etc. Toutes ces compositions sont annoncées depuis plusieurs mois dans la Gasette musicale de Leipzig (1); hélas! dois-je avouer que, jusqu'à présent, aucun acheteur ne s'est encore présenté! Comme je serais heureux, cependant, d'être soutenu et encouragé! J'honore ma chère, douce et bonne patrie allemande. Malheureusement, ici, je suis en territoire étranger.
J'espère que mon nom et mes œuvres seront connus dans l'Europe entière ; d'ailleurs, j'ai procuré des jouissances artistiques à tant de gens ! Je voudrais que chacun d'entre eux remît à ma famille — pour moi, il est trop tard — un seul groschen in omni et toto. Quel don insignifiant pour chacun d'entre eux et
(1) Allg. Musik Zeit., déc. 1798, n° 5 (l'abonnement prenait cours le ipr octobre). On annonce huit opéras, six symphonies, trente sonates, des Licier, etc.
quel soutien cet ensemble d'actes généreux constituerait à la famille nécessiteuse d'un homme qui n'a pas sacrifié son talent !
Cher lecteur, ne croyez pas que ce souhait soit un appel à l'aumône. Songez que je ne serai plus quand paraîtront ces lignes.
Mais Dieu récompensera celui qui, après ma mort, viendra en aide à ma famille.
Je sais, hélas! que j'ai conduit les miens à la misère et que je les ai affligés en sus par ma longue maladie. Je suis excusable quant à la pénible situation financière dans laquelle je me débats, car j'escomptais — avec droit — une pension honorable et les frais causés par la maladie étaient indispensables. Je ne suis coupable que d'avoir sacrifié parfois — sans m'en rendre compte, cependant — ma santé au profit d'étrangers et non de ma famille. Et je puis m'écrier comme le père Horace : (i)
Quae mens est hodie, cur eadem non puerofuit ? Vel cur bis animis incolumes non redeunt genae ?
(i) Dittersdorf mourut le 24 octobre 1799 et fut enterré à Deschner (Bohème).