CHAPITRE XXVII
Maladie du prince-évêque. Entretien avec le prince.
Johannisberg avait bien perdu de son activité première. Le prince-évêque se faisait vieux et devenait de plus en plus taciturne. Il vivait au milieu d'étrangers, comme un prisonnier auquel
il est donné une certaine liberté. Il tenta à diverses reprises — mais en vain — des démarches auprès de Joseph II afin de rentrer en possession de ses biens. A la mort de celui-ci, le prince s'adressa à l'empereur Léopold. Ce dernier réintégra le prince-évêque dans ses anciennes fonctions et ce fut un des plus heureux jours de la vie démon maître que celui où l'estafette impériale vint proclamer l'heureuse nouvelle ; il donna le soir même un grand banquet et réinstalla dans leurs fonctions tous les anciens fonctionnaires.
Mais depuis longtemps déjà la santé du prélat était fort compromise et quelques mois après l'événement que je viens de citer, il fut atteint par un violent accès de typhus. Le médecin Stolle ayant, en vain, tenté la guérison du prélat, décida de réunir un consilium medicum ; six médecins réunis, après examen sérieux du malade, le déclarèrent incurable. Seul, Stolle conservait quelque espoir. D'ailleurs, le traitement Ordonné par ces docteurs affaiblissait le prince ; Stolle résolut de le remplacer par un traitement personnel, après avoir demandé l'avis du personnel de la cour. Après huit jours de soins de Stolle, tout danger avait disparu, mais une grande faiblesse ne cessa par la suite d'accabler le prélat. Il ne pouvait se mouvoir que soutenu par deux personnes. Stolle réussit à prolonger son existence de plus de cinq ans.
Le pire était qu'avec les forces physiques s'affaiblissait aussi l'intelligence et le prince n'était guère capable de poursuivre la direction
des affaires d'État. Stolle craignait même que le malade ne retombe en enfance. La situation était d'autant plus délicate que diverses gens escomptaient la mort du prince afin d'obtenir le siège de ce dernier et répandaient sur le prélat des bruits calomnieux. Tant que le gouverneur, le président von Gambsberg, mon gendre, Stolle et moi entourions le vieillard, il n'y avait nul danger ; mais nos occupations nous empêchaient de consacrer beaucoup d'heures à soigner Févêque. J'étais le seul qui pût, à la demande de Stolle, veiller sérieusement à ce qu'aucune tentative déloyale ne soit dirigée contre le prince.
En effet, le gouverneur mourut peu de mois après ces derniers événements et je fus alors en butte aux jalousies et ambitions des nobillons désireux de gagner l'emploi que j'occupais à Freiwaldau et qui arguaient contre moi que je résidais à Johannisberg sans autorisation. A cette époque, donc, je remarquai chez le prince, jusqu'alors affectueux et paternel, une froideur marquée à mon égard ; je ne doutai pas un instant que ce ne fût le résultat de manœuvres louches tentées par des ambitieux profitant de la faiblesse du prélat pour le détacher de moi. M. von Gambsberg et moi firent à ce dernier des observations au sujet des rapports tendus qui existaient à présent et nous étaient pénibles. Mais la bande des conjurés qui complotait contre nous avait préparé la réponse que nous fit le prélat : « Vous n'avez pas à paraître devant moi sans y être appelés » .
Le but de nos ennemis était d'éloigner du prince tout ce qui pouvait lui être encourageant afin de simuler eux-mêmes un zèle empressé autour de lui et de s'attirer sa reconnaissance.
Bientôt le prince-évêque donna de visibles signes de déraisonnement et de retour à l'enfance. Moi-même je fus atteint, vers cette époque, d'une furieuse attaque de goutte et je reçus à ce sujet les soins dévoués de Stolle. Celui-ci m'apprit que l'état du prince empirait et me dit : h Rendez -vous au château dès que vous en aurez la force ; parlez au prince, car, malgré tout, il a confiance en vous ; dites-lui crûment la vérité, l'effet sera peut-être très salutaire ! » — Et s'il me reçoit avec humeur ? — Qu'importe, vous serez fixé ! »
Je me rendis donc au château. Les concerts du soir étaient remplacés, à présent, par de longues conversations et jeux divers ; le prince était porté dans un fauteuil auprès des tables. J'entrai, en me soutenant sur ma canne et me dirigeai droit vers le prince, à la stupéfaction de l'assistance.
Le dialogue suivant s'engagea entre le prince et moi :
Le prince : « Que voulez-vous ? Je ne vous ai pas fait appeler ! — Moi (d'un ton ferme et cassant) : Il est bien regrettable que Votre Altesse ne m'ait pas fait appeler plus tôt, et m'ait interdit sa porte au moment où j'étais le plus nécessaire ! (à un valet) : Eh bien, paresseux, apportez donc une chaise et placez-la contre le fauteuil du prince ! — (Je m'assieds).
Le prince : Voila bien de la familiarité ! — Si des gens comme ceux qui vous entourent ont le droit de s'asseoir ici, je l'ai dix fois plutôt qu'une ! — Es-tu venu ici pour débiter des impertinences ? — Dieu m'en garde ! Comment pouvez-vous penser cela ? Mais on m'affirmait que Votre Altesse était moribonde et je ne voulais pas rester sans avoir un dernier entretien avec vous. Je me suis décidé à me traîner ici dès que le mal qui m'accable me l'a permis pour assurer à Votre Altesse que je lui pardonne tout ce qu'elle nous a fait. — Le prince (très impressionné et intrigué) : Comment ?... Me pardonner ? Quel mal t'ai-je donc causé ? — Je ne suis pas venu ici pour faire des reproches à Votre Altesse. Seulement (je regarde le prince dans les yeux), je vois que vous avez encore bien des années à vivre ; (aux valets) : Apportez ici un flambeau ! (Un temps) : les yeux de Votre Altesse sont brillants, le teint frais, la respiration régulière. Avez-vous de l'appétit ? — Je ne mange plus. — Et le sommeil ? — Je ne dors plus que rarement. — Et maintenant, je serais curieux de savoir en quoi Votre Altesse court danger de mort ? — Une congestion peut me frapper subitement. — Une congestion ? Vote Altesse est aussi loin de ce danger que d'ici la Nouvelle-Zemble. — Comment peux-tu affirmer cela ? — Le prince Hildburghausen est atteint, d'une maladie semblable à celle qui vous accable, depuis plus de dix-neuf ans, et cependant, il peut encore se mouvoir, boire, manger, et malgré
ses quatre-vingt-huit ans est encore vigoureux et d'humeur excellente. — Le prince (soupirant). Ce ne peut être mon cas ! — Pourquoi pas? — Penses-tu qu'il puisse en être ainsi?
— Certainement ; mais Votre Altesse doit modifier complètement son genre d'existence ; tous ces gens qui l'entourent actuellement la mènent à la mort, lentement et sûrement, au lieu de la réconforter, de la ragaillardir ! — Que faire ? — Réagir contre votre faiblesse, car se nourrir de craintes vaines est ridicule et vous êtes cependant un brave homme ! La vie à laquelle vous astreint votre entourage vous conduit à l'abêtissement. Que Votre Altesse me pardonne de lui parler aussi brutalement, mais c'est dans son intérêt. — Que me conseillez-vous donc de faire ? — Votre Altesse doit elle-même s'en douter. — Mais alors ? — Votre Altesse doit modifier du tout au tout la situation présente.
— Et pour cela ? — Premièrement, remettre le soin des affaires princières et épiscopales durant quelques semaines à M. von Grambsberg ; deuxièmement, remettre la direction du château à un homme loyal, dévoué, lequel aurait soin de... — Voudrais-tu te charger de ...? — Non, je me réserve autre chose. — Et c'est? — Je désirerais que Votre Altesse cesse de me marquer cette froideur et ce dédain qu'elle a cru devoir prendre à mon égard. — Tu devrais alors rester plus fréquemment à mes côtés. — Volontiers. — Voudrais-tu te charger également de la direction du château ? — Certes,
à condition de jouir d'un plein pouvoir. — Jeté l'accorde. — Ensuite, Votre Altesse devrait obéir aveuglément aux ordres de son dévoué médecin Stolle qui lui a sauvé la vie jadis. — Volontiers, très volontiers ! — Quant aux distractions nécessaires à Votre Altesse, je me charge de lui en procurer et de multiples. »
J 'étais certain, à présent, que le prince reviendrait à de bons sentiments ; je piquais sa curiosité, ce qui est un moyen sûr de s'attacher les gens. — Je continuai : Votre Altesse me permettra de me retirer, car je suis convalescent ! — Reste encore, tu as versé un baume sur mes blessures, comme le bon Samaritain. — Comment se fait-il qu'il n'y ait pas de concert ce soir ? — Depuis longtemps, on n'en fait plus au château. — Pourquoi cela? — Je ne sais, mais cela m'attriste vivement d'entendre de la musique ! — Je ne suis pas de cet avis. Le contraire me semble plus exact. — Dans ce cas, je suivrai ton conseil et, dès demain, les concerts du soir seront rétablis. — C'est parfait et je suis persuadé que vous ne le regretterez pas ! » — (Je me lève). Le prince: « Quand reviendras-tu? — Demain soir je me rendrai au château et apporterai une nouvelle symphonie. »
Je baisai la main du prince et me retirai.