CHAPITRE II
Comment je fus connu par le prince de Hildburghausen et engagé par lui. A propos du chef d'orchestre Bonno.
L'église des Bénédictins était très fréquentée par les amateurs de musique, qui prisaient fort les remarquables exécutions d'oeuvres de valeur qu'ils y pouvaient entendre les dimanches et jours de fête. C'est ainsi que nombre d'admirateurs de Huber s'en vinrent, après la partie musicale, pour féliciter ce dernier, qu'ils supposaient avoir exécuté le solo dont j'ai parlé tantôt. Grande fut leur surprise quand Huber me présenta à eux en disant : « Ce n'est pas moi, Messieurs, mais bien ce jeune homme qu'il faut applaudir. » La satisfaction que je lus sur le visage de tous ces gens m'emplît d'une joie profonde.
Parmi eux se trouvait notamment Hubaczek (i), le célèbre virtuose corniste, attaché à la personne du maréchal Prince Joseph- Frédéric de Hildburghausen. Celui-là tint à m'accompagner quand je rentrai à la maison, s'in-
(i) Hubaczek, nom de deux frères cornistes; on n'a pas de renseignements les concernant.
forma entretemps de mon nom, de la situation de mon père, de mon adresse et me promit une visite prochaine.
Il tint parole.
Quelques jours plus tard, il vint trouver mon père et expliqua que le prince, au service duquel il était attaché, possédait un orchestre excellent, qu'il réunissait trois matins par semaine, à n heures, afin de l'exercer ; il pria mon père de m'autoriser à en faire partie et ce dernier accéda avec empressement à cette flatteuse demande.
Le lendemain même, Hubaczek vint me chercher ; je partis avec mon violon et, arrivant dans la salle de répétition, ne fus pas peu surpris de voir que l'on m'avait réservé une place au premier pupitre !
Nous étions à peine assis, après avoir préparé les parties d'une symphonie (i) de Jomelli(2), que j'avais déjà exécutée autrefois, quand entra le compositeur Bonno (3), attaché
(i) Symphonie. Par ce mot, on entendait les ouvertures d'opéra. La symphonie cyclique ne date que de Stamitz (vers 1750); cependant j'ai retrouvé des symphonies de Hamal (à la bibliothèque du Conservatoire de Liège), accusant nettement la forme rigoureuse de la symphonie. Peut-être est-ce à Hamal qu'il faut attribuer le titre de « père de la symphonie »? Le Dr D\frelshauvers a publié à ce sujet quelques notes dans la Fédération artistique.
(2) Jomelli doit s'écrire Jommelli (Nicolas), 1714-1774, compositeur de talent, dans tous les genres.
(3) Bonno (Giuseppe), né à Vienne, 17] 0-1788, chef d'orchestre très apprécié et compositeur de mérite.
à la Cour, qui recevait du prince une solde annuelle pour diriger les grands concerts (n que ce dernier offrait l'hiver à toute la noblesse de Vienne.
Bonno sursauta en voyant au premier pupitre un gamin de douze ans et me plaça aussitôt à l'un des côtés de l'orchestre, afin d'observer ma façon de jouer.
Quand la symphonie fut terminée, il s'éloigna, vraisemblablement pour s'entretenir avec le prince à mon sujet, car il entra bientôt dans la salle accompagné de ce dernier, qui m'invita à m'approcher de lui, et me questionna paternellement au sujet de mon père, de mon professeur, de mon âge, etc. Comme je lui répondais sans hésitation, ni timidité, il demanda : « Serais-tu capable de jouer à vue tout ce que l'on te présenterait ? — Oui, si ce n'est pas trop difficile. — Eh bien, nous allons voir ! »
Et il pria Bonno de quérir dans sa bibliothèque un concerto pour flûte d'exécution aisée et une sonate ; j'exécutai le premier sur le champ de façon très satisfaisante.
Après que d'autres symphonies et airs furent exécutées, je fus placé au premier pupitre et, bien que la partie du premier violon fût beaucoup plus difficile que le concerto ,je l'exécutai cependant de façon très satisfaisante . A i ais , comme l'heure du dîner était déjà fort avancée,
(i ) Dittersdorf emploie le mot académie, que l'on trouve encore parfois chez Beethoven, pour désigner les grands concerts.
le prince me pria obligeamment de prendre place à la table de ses officiers et d'amener, à cinq heures, mon père au palais.
Après s'être entretenu assez longtemps avec ce dernier, il revint dans la salle où j'attendais, en disant: « Alors, c'est convenu et il suffit à présent d'obtenir le consentement de votre fils. Veux-tu, fit-il, en s'adressant à moi, quitter ton père et rester auprès de moi ? Tu ne manqueras de rien et la vie te sera très agréable. Mais tu devras aussi étudier conscienscieusement la musique et les langues ; je veillerai à ce que tu ne négliges pas le latin, mais avant tout, tu devras te perfectionner dans la connaissance du français et entreprendre aussi l'étude de l'italien. Ce sont-là choses très nécessaires à tout bon musicien. Tu auras ainsi suffisamment d'occupations, car je ne souffre pas l'oisiveté. Veux-tu accepter et me promettre de bien travailler ? »
J'étais tellement heureux que je tombai aux genoux du prince en criant : « O oui, excellent prince, j'accepte. » — Lève-toi, mon fils, me dit-il, tu ne dois pas t'agenouiller devant moi, mais seulement à l'église, devant Dieu ! » Puis, se tournant vers mon père : « Gardez encore votre fils quelques jours chez vous ; le mois prochain, vous me le. ramènerez, mêle confierez et je lui tiendrai lieu de père. »
Nous primes congé du prince, remplis de reconnaissance à son égard, et, quand nous fûmes rentrés à la maison et eûmes annoncé la bonne nouvelle, ma brave mère se mit à pleu-
rer de joie, et cette soirée fut l'une des plus heureuses que j'aie passées chez mes parents.