CHAPITRE III Je revêts l'habit de page
Ce fut le matin du Ier mars 1751 que mon père me conduisit au palais du prince, où allait s'ouvrir pour moi une vie nouvelle.
Le prince étant absent, ce fut son intendant, Jean Ebert, homme agréable et distingué, qui nous reçut ; il avait d'ailleurs reçu des ordres à cet effet. Je fus, en outre, introduit auprès du secrétaire Bremer, qui me fit, d'un ton paternel, quelques observations générales. « Vous ne pouvez parler à présent au prince, dit-il à mon père, car il est absent et ne sera pas de retour avant 2 heures ; mais vous accepterez d'être notre hôte, à la table des officiers; ainsi vous pourrez vous rendre compte de la façon dont votre fils sera traité et soyez certain qu'il en sera de même chaque jour. » Puis il me présenta un règlement d'ordre intérieur qu'il avait rédigé sous la dictée du prince luimême. C'était un homme charmant, d'environ vingt-six ans, qui reçut mon père très aimablement et me désigna la chambre dont j'allais disposer, laquelle joignait celle du prince.
Cette chambre comprenait un excellent lit, un grand bureau-pupitre, armoires, table, chaises, en un mot, tout ce que je pouvais désirer ;
tout cet ameublement était flambant neuf. Il me remit également l'inventaire de tous les objets mis à ma disposition, tant meubles que vêtements, en me recommandant bien d'en prendre grand soin. Je dus changer de costume des pieds à la tête et revêtir l'habit de page. Le manteau et le pantalon étaient couleur cendres, la jaquette, rouge; le tout était du plus fin drap hollandais et les boutons d'argent ; d'ailleurs, mes tiroirs contenaient vêtements et linge à profusion. Je reçus également des bas de soie blanche, des escarpins et des boucles d'argent à la dernière mode. Le prince avait ordonné tous ces préparatifs sans que je les eusse soupçonnés ; tailleur, bottier et autres s'étaient rendus chez moi sans que je remarque leur présence.
— « Voyez-vous, dit alors M. Bremer, qui avait remarqué ma surprise croissante, tel est le prince ; il est bon et affable, aime à faire plaisir à autrui. Vous n'aviez pas pensé trouver tout cela ici, n'est-ce pas ? Soyez-en bien content, mais aussi prenez grand soin de tous ces objets que l'on vous remet et ayez une conduite exemplaire ; vous aurez alors ici la vie la plus douce et la plus agréable que vous puissiez rêver. Voici également la clef de votre chambre; vous pouvez en disposer en toute liberté. »
Ma joie ne connut plus de bornes quand, l'intendant m'ayant placé devant un grand miroir, je me vis dans mon nouveau costume, et je pris conscience de ma valeur.
« Onze heures sonnent précisément, dit-il ; allez au salon, la répétition va commencer. »
Je m'y rendis et trouvai la plupart des musiciens rassemblés. Tous m'adressèrent des paroles aimables et ma nomination de page, qui me donnait officiellement le droit de faire partie de l'orchestre me rendit le plus heureux des mortels.
On venait à peine de terminer la symphonie qu'apparut Mme Tesi (i) qui voulait, ce jour-là, répéter deux airs que Bonno venait d'écrire spécialement pour elle. C'était une personne âgée de plus de cinquante ans, mais qui en portait à peine la moitié. Bonno prit place au clavecin pour l'accompagnement, et pria Mme Tesi de chanter. Celle-ci possédait une excellente voix d'alto et son interprétation superbe des œuvres par elle chantées me remplit d'admiration.
Quand elle eut chanté, Bonno lui dit quelques mots en particulier et tous deux se dirigèrent alors vers moi :
« Mme Tesi vous entendrait volontiers, me dit le chef d'orchestre; avez-vous quelque musique ici ? — Certes, répondis-je, et je pris une sonate de Ziegler, dont je priai Hubaczek d'exécuter l'accompagnement. Chaque fois que je réussissais victorieusement quelque passage
(i) Tesi (Victoire), célèbre cantatrice, née à Florence vers 1704-1775. Elle a vécu en Italie, jusqu'en 1748, dès lors à Vienne.
difficile, Mme Tesi me criait bravo, bientôt bravissimo !
Puis elle se fit présenter mon père et s'entretint avec lui en français.
Quand l'orchestre eut encore répété quelques fragments, Mme Tesi fit entendre la seconde aria, un adagio. Si le premier m'avait fait admirer son organe brillant et distingué, le second m'émût si profondément par l'expression de douceur et de mélancolie que la cantatrice y imprimait, que je pensais en toute sincérité qu'il était impossible d'entendre quelque chose de plus beau.
Une triple sonnerie de cloche annonça enfin l'arrivée du prince. Celui-ci vint aussitôt à mon père, l'emmena dans une embrasure de fenêtre et s'entretint amicalement avec lui.
Puis, il m'appela avec ces mots : « Ainsi, j'espère que tu auras été satisfait de ta chambre et de tout ce que tu as trouvé ici. Sois très gentil et obéissant et conduis-toi en sorte que tous soient contents de toi. Je te recommande tout particulièrement de relire très fréquemment le règlement et de l'observer strictement. »
Là-dessus, il prit sa flûte, ordonna qu'on lui apportât un concerto et se mit à jouer. Je dois avouer en toute sincérité qu'il était loin d'être un virtuose remarquable, quoi qu'il jouât cependant mieux que je ne me l'étais imaginé au début. Il observait très régulièrement la mesure et avait un beau son. Après le
concerto, le concert prit fin et le prince se retira dans ses appartements.
Je me rendis alors auprès de M. Ebert, que je trouvai accompagné d'un certain baron Eude et de son secrétaire Gôhrn, d'origine saxonne.
« C'est lui qui va vous enseigner le français et le latin, me dit Ebert; il vous sera également nécessaire de prendre des leçons d'escrime; vous en aurez en équitation, danse et italien seulement lors du séjour que fait le prince à sa résidence d'été, généralement au début de juin.
» J'allais oublier une chose importante, dit-il à mon père; quoique le prince soit catholique (il avait été élevé dans la religion protestante, mais s'était converti sur les insistances de l'impératrice Elisabeth), la grande majorité de la cour, et notamment MM. Gôhrn, Bremer et moi, est protestante. Mais puisque vous êtes catholique, et pour vous rassurer complètement, le prince a ordonné qu'un prêtre de votre religion soit appelé au château, moyennant rétribution, afin d'élever votre fils dans la religion. Puisque vous avez déjà chez vous un prêtre distingué, le prince m'a chargé de m'enquérir s'il voulait prendre la charge au château? »
Mon père, très touché par ces attentions si délicates, assura que le père Jean accepterait volontiers, et même sans honoraires. En effet, cet excellent homme vint régulièrement au château, jusqu'à deux ou trois fois par semaine;
il n'eut d'ailleurs pas à s'en repentir, car il fut comblé de cadeaux, tantôt de quelques ducats, tantôt d'aunes de drap noir bruxellois (i), afin qu'il pût s'en confectionner de nouveaux habits.
Mes lecteurs ont déjà pu se rendre compte jusqu'à présent de la bonté et de la magnificence du prince à mon égard. Mais ils verront, bientôt que, plus j'appris à le connaître, plus j'admirai son grand cœur et ses bontés.