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CHAPITRE VIII

Dem. Starser. Thérèse Teiber. Préparatifs de fête. Ballet champêtre. Histoire des quatre cornemuses.

Quand nous arrivâmes à Schlosshof, une animation extraordinaire régnait déjà au château; on ne voyait qu'artistes, peintres, décorateurs, sculpteurs; on remettait à neuf tous les appartements ; tous ces gens se pressaient, se bousculaient, travaillaient avec une hâte fébrile à l'aménagement du château.

Le prince avait chargé Bonno de mettre en musique deux pièces de Métastase, et Gluck avait également entrepris la version musicale d'un texte de Métastase; c'était II ballo chi-

nese (i) dont la composition dura assez longtemps, car le prince pria le poète de modifier notablement son scénario lequel, primitivement, ne comportait que trois rôles féminins auxquels fut adjoint par la suite un rôle masculin. Gluck, retenu à Vienne par ce travail, ne nous arriva donc qu'au milieu du mois de mai. En plus des cantatrices habituelles, le prince fit venir à Schlosshof MUe Starzer, sœur du célèbre compositeur de ballets Joseph Starzer (2) ; cette chanteuse avait remporté à Paris, Vienne et Saint-Pétersbourg, où elle avait résidé huit ans, un succès exceptionnel ; en quelques années, elle avait fait fortune. MUe Starzer possédait une puissante voix de contralto et chantait avec un art consommé. Bonno avait fait son éducation musicale, et c'est tout dire. Cet homme avait le don précieux d'obtenir de ses élèves des progrès très rapides et de susciter chez eux une véritable passion pour la musique. La meilleure preuve en est donnée par son élève Thérèse Teiber, l'une des plus célèbres cantatrices de tout le xvnie siècle ; elle se produisait à Vienne, à Dresde, à Londres ou en Italie avec un succès quasi sans précédent.

(1) II ballo chinese. Exécuté le 24 septembre 1754. L'œuvre étant trop courte, Gluck y ajoute un ballet. La partition se trouve à Bruxelles, Dresde, Vienne et Berlin. (Voir Wotquenne, p. 48 et 196.)

(2) Joseph Starzer. Excellent violoniste et compositeur (1725-1787).

A mesure que la date de la visite impériale se rapprochait, l'activité redoublait au château et les répétitions des concerts et opéras se succédaient sans interruption. Le prince avait également décidé l'organisation d'une fête des Bacchantes, à laquelle fête devaient être adjoints un carrousel, un ballet et une Cuccagna (i). Les rôles de cavaliers, danseurs et danseuses, satyres, bacchantes, etc., étaient dévolus aux jeunes paysannes et paysans de la contrée. Pour le ballet, on réunit vingt et un couples ; Pompéati avait écrit lui-même le texte et la musique de ce ballet. Mais la difficulté était d'apprendre à ces paysans l'art de la danse. Aussi, quarante personnes de la cour durent elles-mêmes étudier le ballet, après quoi chacune d'entre elles prit un jeune homme et une jeune fille parmi le groupe des paysans et leur apprit patiemment leur rôle dans le ballet. Ces répétitions, parfois bien pénibles, durèrent plus de trois semaines, afin que l'œuvre fût mise au point. La mélodie était cependant d'extrême simplicité et je l'avais transcrite pour violon solo afin que ces répétitions ne nécessitent qu'un seul instrumentiste.

Un matin, pendant Tune de ces répétitions, le prince dit soudain : « Ce serait amusant de posséder un orchestre qui fût aussi comique que ce ballet champêtre » .

Il fit venir les musiciens de l'orchestre, Gluck et Bonno et leur demanda leur avis à ce sujet.

(i) Jeux populaires.

Quantité de propositions furent émises, les unes plus bizarres que les autres. Quand vint mon tour de parole, je contai que peu d'années auparavant, m'étant rendu avec le baron Beust au village de Hof an der March, j'assistai à une noce villageoise pendant laquelle deux musiciens soufflaient de la cornemuse ; les deux instrumentistes jouaient à l'octave des mélodies très gaies et amusantes. — Que penseriez-vous, ajoutai-je, de la proposition suivante : « réunir tous les joueurs de cornemuse des villages environnants ? On en trouverait certes quatre, ce qui, à la rigueur, peut suffire? » — Voilà qui est original comme idée, dit le prince; mais nos gaillards seraient-ils en état d'exécuter les mélodies nécessaires? — N'ayez nulle crainte à ce sujet, repris-je, ces mélodies comptent seulement trente-deux mesures. — C'est parfait, dans ce cas, continua le prince ; occupes-toi de faire le nécessaire et je te récompenserai largement ».

Après la répétition du ballet, je priai l'intendant d'envoyer dans les villages environnants un messager, avec mission d'engager tous les joueurs de cornemuse et de cornet à bouquin à se trouver vers 5 heures dans une taverne désignée d'avance. Mon entreprise fut couronnée d'un grand succès car, à l'heure indiquée, je trouvai plus d'une douzaine de musiciens réunis. J'en choisis, parmi eux, quatre qui me semblèrent les meilleurs, deux joueurs de petite cornemuse et deux de grandes.

Après quoi j'exécutai la mélodie de Pompéati

sur mon violon tant de fois qu'il fallut, jusqu'à ce que mes quatre gaillards la connussent par cœur et de façon parfaite. Je les priai de se tenir à ma disposition dès le lendemain matin et je m'en retournai au château.

Le lendemain matin, dès 5 heures, car les répétitions du ballet commençaient à 5 h. 1/2, je courus à la taverne et ramenai les quatre musiciens, après leur avoir fait répété une fois encore la mélodie imposée. Je les plaçais dans la cour quand le prince descendit pour assister à la répétition du ballet. J'allai vers lui : « Tu n'as pas oublié tes joueurs de cornemuse, dit-il? — Tout est prêt, au contraire, Altesse, répondis-je; ils sont déjà au château. — Où, questionna le prince. — Je vais vous les amener. » — Et je courus trouver mes gaillards. — « Holà, criai-je, suivez-moi et commencez déjà à jouer ! » — Aussitôt dit, aussitôt exécuté. Ils se mirent en marche en jouant et, de loin, le prince put déjà entendre la mélodie connue. En arrivant devant lui, j'étais si content que je faisais des bonds de joie. Me voyant ainsi gesticuler devant Son Altesse, les quatre paysans se crurent obligés d'en faire autant et se livrèrent alors à une sarabande effrénée. Voyant cela, je multipliai les bonds et les gesticulations, tandis que mes quatre singes se trémoussaient toujours davantage.

Mon zèle gesticulatoire, si j'ose dire, ne connaissait plus de bornes! Nous arrivâmes ainsi jusqu'au prince dont la gaîté était inénarrable; il en avait les larmes aux yeux, tandis

que tous les spectateurs, musiciens, danseurs, serviteurs, etc., ne se tenaient plus de rire. « Bravo, gamin, me dit le prince très satisfait, tu as réalisé ton projet au delà de toute espérance ». En terminant sa phrase, il prit sa bourse et me fit cadeau de six superbes ducats. Après quatre ou cinq répétitions, le ballet des paysans accompagnés par les joueurs de cornemuse fut mis au point.

Peu après, je fut chargé d'une mission plus difficile laquelle, cependant, fut exécutée de la façon la plus satisfaisante.

Lors d'une répétition du drame de Bonno : 77 vero amaggio, le prince fit la remarque suivante : « Il est regrettable que le dernier vers ne soit pas répété par un chœur. — Certes, répondit Bonno, mais où trouver des chanteurs? — Je possède dans mes propriétés cinq pasteurs, reprit le prince, et autant de maîtres d'école ; chacun dispose certes de quelques jeunes gens et jeunes filles et en les réunissant, on pourrait peut-être obtenir une vingtaine de choristes? Vingt ne suffiront pas en l'occurrence, interrompit Bonno ; il en faudrait au moins quarante. — Soit, dit le prince, alors nous ferons venir des chanteurs de Pressbourg. En attendant, je charge Cari de se mettre en rapport avec les pasteurs et les maîtres d'école afin de réunir les vingt premiers chanteurs ! »

Je combinai si bien les choses que le prince n'eut nul besoin de faire appel aux chanteurs de Pressbourg, comme on le verra plus loin. Dès lors, le prince s'occupa surtout de préparer

la réception de l'empereur afin qu'elle eût tout l'éclat nécessaire. Il fit venir de Vienne deux compagnies d'infanterie et un escadron de cavalerie afin de constituer une garde d'honneur et de veiller au maintien de l'ordre. Quarante soldats d'infanterie occupèrent le château et la cavalerie fut destinée à occuper les villages environnant le château. Cette animation militaire semait la gaîté parmi toute la population car les soldats effectuaient de nombreuses rondes et patrouilles et campaient parfois en plein air.

CHAPITRE IX Arrivée de l'empereur Franz à Schlosshof. Chœur champêtre de deux cents voix. Carrousel. Les jardins flottants. L'opéra de Gluck. Quelques mots sur le château. Départ de lu famille impériale.

Ce fut par un jour de soleil éclatant que, sur l'heure de midi, nos augustes hôtes firent leur entrée à Schlosshof, suivis d'une suite nombreuse de favoris, nobles, courtisans, etc. L'empereur venait en tête, suivi de l'impératrice, des ducs Joseph et Charles et des duchesses Marianne et Christine.

Dans la suite, je remarquai le comte Salm, l'intendante générale de la cour et six autres cavaliers et dames. Il y avait encore d'autres personnes et serviteurs en nombre respectable. L'entrée des souverains au château eut lieu sans l'apparat habituel; pas d'arcs de triomphe,

de coups de canon, trompettes, timbales et cris d'allégresse. Le prince en avait décidé ainsi, afin de rendre plus intéressant et agréable à l'empereur les spectacles et fêtes qu'il lui réservait. Le souverain fut reçu par le prince et Beust seuls. Après le repas de midi, on partit en cortège vers Niederwenden et, après une longue promenade, le prince conduit ses hôtes dans un théâtre de verdure superbement aménagé, dont la perspective donnait sur les hautes montagnes entourant Pressbourg; l'ouverture du drame commença et pendant ce temps une foule de paysans accourut, les uns formant la haie, les autres se juchant sur les arbres, ce qui amusait fort l'empereur. Mais celui-ci fut on ne peut plus charmé quand, le dernier vers venant d'être récité, tous les paysans, hommes, femmes, jeunes filles et jeunes gens, ceux qui entouraient la cour comme ceux qui étaient grimpés sur les arbres, se mirent à chanter, formant un chœur de plus de deux cents voix; ils chantèrent admirablement bien, comme des chanteurs de profession. Ce chœur fit sur tous une impression profonde et l'empereur lui-même en fut tout ému.

L'empereur, d'ailleurs, était un homme aimant beaucoup la simplicité et le naturel; ses actes, comme ses paroles en témoignent. Je me rappelle qu'un jour, le prince voulant s'éloigner pour changer de vêtement, l'empereur lui dit avec bonhomie : « Eh quoi, vous vêtir? Vous m'obligeriez beaucoup en conservant cette toilette car, autrement, je serais le

seul qui ne fût pas en habit de gala au souper et l'on pourrait se moquer de moi et de mon costume. — Certes, reprit l'impératrice, vous auriez tort d'agir autrement que ne le désire l'empereur; pour ma part, j'ai pour vous autant de sympathie que vous portiez ce costume simple ou bien la collerette. »

Il me serait certes impossible de vouloir décrire ici en détails aux lecteurs, les fêtes multiples et variées dont Schlosshof fut le théâtre pendant le séjour impérial. Cependant j'en veux dire quelques mots, non seulement parce que cela évoquera chez moi les doux souvenirs de ma jeunesse, mais surtout parce que je crois que cela intéressera le lecteur. Il est toujours intéressant, quand on lit une biographie, de voir l'auteur cesser pendant quelques instants de parler de sa personne pour entretenir ses lecteurs des choses qui l'entouraient.

C'est ainsi que je veux vous parler d'un carrousel qui fut donné à Kroissenbrunn, sur un étang qu'avait fait creuser le prince Eugène, étang long d'une centaine de pas et large d'environ quatre-vingts. Vers le milieu des deux plus longs côtés de cet étang, à une certaine hauteur, se dressaient deux galeries. Sur chacune d'entre elles se tenait un orchestre de trompettes, timbales et autres instruments à vent, les deux orchestres jouant alternativement. Dans l'étang lui-même, à quelque distance de la rive, se dressaient, à intervalles égaux — et des deux côtés de l'étang — huit

piédestals larges d'une toise et hauts d'une toise et demie ; ils étaient peints couleur pierre et dans chaque panneau on avait placé des têtes en plâtre bronzé représentant des sujets bizarres ; sur les premiers piédestals, on avait placé en outre deux ours costumés en Pantalon; sur les seconds, deux sangliers en Colombine; plus loin, deux boucs en arlequine et deux dogues de forte taille. On se figure aisément le joli contraste qui existait entre l'orchestre et les cris variés de ces animaux. Sur les deux rives de l'étang, sur les collines avoisinantes, se tenaient des milliers de spectateurs. A gauche se dressait un pavillon à colonnades et balustrades sculptées; il avait été édifié par le célèbre architecte Quaglio qu'on nommait avec raison : il Bibiena rtdivivo, qui avait réussi, par son art de la décoration et de la peinture, à le faire paraître construit en pierre, alors qu'il était en bois.

Quand le prince eut laissé à ses invités le temps nécessaire pour admirer tout ce qui les entourait, il agita un drapeau blanc pour marquer le commencement du spectacle.

Deux gondoles se détachèrent des deux extrémités de la galerie et se réunirent devant le pavillon; chacune portait quatre personnes vêtues du costume de gondolier vénitien. La première se tenait debout, à l'avant, entourée d'armures, lances, épieux, etc. ; deux autres ramaient et la quatrième, au gouvernail, dirigeait l'esquif à droite et à gauche. Ces deux gondoles maniées très habilement tournèrent

en carrousel autour des piliers. Puis on vit surgir d'autres gondoles encore. Ce furent alors des jeux, des glissements, des courbes gracieuses, tours divers tels qu'un maître de ballet ne pourrait souhaiter davantage de ses figurants. Après ces exercices, les huit gondoles se rangèrent face à face, deux à deux, afin de permettre aux gondoliers placés à l'avant de représenter un tournoi à la lance. Après avoir rompu quatre ou cinq lances, les gondoliers faisaient effectuer à leur esquif le tour de l'étang et des piliers qui soutenaient les acteurs costumés en animaux. En les contournant, les chevaliers frappaient de leur lance les effigies placées en bas-relief. A ce choc, ces piliers, qui étaient creux, s'ouvraient et laissaient s'échapper des canards, des oies et des cygnes qui s'y trouvaient enfermés. Chacun de ces animaux portait sur le dos des marionnettes de différente grandeur, costumées en arlequin, pantalon, pasquin, scaramouche, pierrot, etc.

Mais bientôt les gondoles acquirent une vitesse considérable, leurs évolutions devinrent irrégulières et ce fut alors sur l'étang une course désordonnée des légers esquifs. Un nouveau genre de divertissement était survenu; les gondoliers se jetaient mutuellement de grandes quantités d'eau qu'ils cherchaient, de part et d'autre, à éviter; ils arrosaient aussi très copieusement les animaux placés sur les piliers, ce qui amena un concert de cris variés. C'est à ce moment, quand le désordre fut à son

comble, que les musiciens placés sur les deux rives reçurent l'ordre de jouer chacun dans le ton qu'il préférait. Les trompettes soufflèrent simultanément dans des instruments en ré, ut, mi, la, fa, etc. ; les timbaliers n'avaient pas accordé leurs timbales; les flûtistes, clarinettistes, hautboïstes, etc., de même. Je vous laisse à penser quel bel effet d'harmonie s'ensuivit! Ajoutez à cela les cris des animaux, des canards et des oies que frôlaient sans cesse les gondoles, les cris et éclats de rire de la foule, et vous comprendrez aisément que l'esprit le plus morose n'aurait pu s'empêcher de rire.

Cette scène durait depuis déjà assez longtemps quand les gondoles se retirèrent pour être ornées de façon tout à fait originale qui surprit agréablement tous les spectateurs. Les rires et les cris diminuèrent peu à peu; les animaux eux-mêmes, ayant vu disparaître leurs persécuteurs, se turent peu à peu dans un charmant diminuendo à la façon nouvelle du célèbre orchestre de Mannheim (i). Chez tous les spectateurs la curiosité était à présent éveillée et l'on attendait avec impatience la continuation des festivités.

On vit alors s'approcher lentement du

(i) On sait que c'est à la célèbre école de Mannheim qu'est attribué le premier emploi du crescendo et du diminuendo jusqu'alors inconnu. Rappelons brièvement les noms de J. Stamitz, X. F. Richter, Cannabich. Le professeur Riemann a spécialement étudié cette question. Voir les Denkmàler âeutscher Totikunst, vol. III, VII et VIII.

pavillon un jardin tout fleuri qui semblait être une île flottante ; il avançait très lentement et il se passa au moins un quart d'heure avant qu'il ne fût arrivé devant nous. Tout autour de ce jardin se dressaient des mâts peints blanc et vert, ornés de fleurs. Dans le jardin lui-même se voyaient des plates-bandes régulièrement disposées et couvertes de buis, dans lequel on avait fiché des fleurs par milliers, fleurs de toutes espèces et de toutes grandeurs; cette décoration était aisée, car nous étions au plus beau mois de l'année. Çà et là se dressaient des orangers et des citronniers couverts de fruits mûrs et ces arbres, au nombre d'une douzaine, étaient reliés par de jolis rubans vert et blanc. Au centre du jardin était situé un bassin circulaire dans lequel grouillaient un nombre considérable d'ablettes. Au milieu se dressait une statue mythologique de la bouche de laquelle s'échappait un jet d'eau. A l'extrémité du jardin flottant était figuré le Parnasse, au bas duquel se trouvait Pégase; de ses nasaux ruisselaient deux jets d'eau lesquels, après s'être épanchés sur le Parnasse, retombaient dans le bassin intérieur.

A l'avant du jardin se tenaient le baron Beust, costumé en jardinier et Mlle Heinich en jardinière, tous deux vêtus en vert et blanc et cette dernière, couverte de fleurs superbes. Le premier portait un râteau doré et la seconde un arrosoir également couleur or. Autour du bassin se voyaient deux pêcheurs, vêtus de blanc et bleu; j'étais l'un des pêcheurs; les

autres étaient la plus jeune sœur de Mlle Heinich et ma sœur. Chacun d'entre nous portait un filet aux mailles d'argent et au manche d'ébène. Quand le jardinet fut amarré, le jardinier pria les hôtes du prince de s'approcher afin de cueillir les fleurs. Ceux-ci n'y manquèrent point, même le duc et la duchesse, auxquels nous avions présenté nos filets, s'amusèrent à pêcher les petits poissons du bassin et à les jeter dans l'étang. Puis les hôtes prirent place sur les bancs disposés tout à l'entour du jardin. M. Beust et Mlle Heinich s'en furent alors au Parnasse dont les flancs renfermaient quantité de rafraîchissements et sucreries qui furent offerts à nos visiteurs.

Je n'oublierai jamais cette soirée exquise; la chaleur assez forte qui avait régné pendant la journée était tombée et avait fait place à une fraîcheur délicieuse; les instruments jouaient de douce et suave musique ; sur tous les visages se lisaient la joie, le contentement, et le prince, surtout, était enchanté de la réussite de ses projets.

Mais ce qui me fit encore plus d'impression, ce fut la superbe représentation donnée le soir, quand j'entendis le petit opéra-comique La dansa, fragment de // ballo chinese de Métastase et dont Gluck avait écrit la musique. La décoration de Quaglio, en style chinois, était vraiment belle; tout était laqué, doré et peint avec un art consommé. Ce qui me frappa surtout fut l'éclairage, produit par de petites lampes en cristal multicolores dans lesquelles on avait

placé de petites mèches trempant dans l'huile. Le coup d'oeil était superbe et ce6 milliers de petites lumières vacillantes avaient un cachet tout particulier ; c'étaient comme des centaines de prismes éclairés diversement. Toutes ces lumières s'éparpillaient dans le jardin et faisaient croire à un rêve de féerie.

Et la divine musique de Gluck ! Ce n'étaient pas seulement les symphonies, les fragments dans lesquels on entendait les clochettes, triangles, et autres instruments chinois qui étaient dignes d'admiration et qui furent chaleureusement applaudis ! toute l'œuvre était de musique divine ! Après le baisser du rideau, l'empereur et le prince vinrent sur la scène, après qu'on eut relevé la toile pour leur permettre de se promener librement. Le souverain avait comme cicérone Quaglio qui multipliait les explications et les remarques sur l'organisation des fêtes; l'empereur se fit apporter notamment les verres prismatiques qui servaient aux illuminations et qui brillaient de mille couleurs chatoyantes; il en conserva même quelques-uns qu'il choisit parmi les nombreux que lui offrait Quaglio. Il pria encore le prince de faire venir immédiatement de Vienne un artiste qui pût prendre le plan des décorations qu'il admirait à Schlosshof. Mais Quaglio fit lui-même cet ouvrage sur le champ et reçut en récompense, le lendemain, une montre et une chaîne en or. L'hiver suivant, l'empereur fit jouer à Vienne, au théâtre impérial (le théâtre national

actuel), l'œuvre de Gluck, et la décoration, identique à celle de Schlosshof, fit sensation sur le public viennois. J'ai assisté moi-même à maintes représentations de cette pièce à Vienne; j'avoue en toute sincérité que la mise en scène, quelque soin qu'on y eût apporté, était de loin inférieure à celle de Schlosshof. Cependant, c'était d'après les plans exacts, avec emploi des mêmes lampes, mêmes verres. Je ne sais vraiment à quoi attribuer cette différence de mise en scène. J'ai fait la même remarque quant aux acteurs; s'ils étaient excellents au point de vue du chant, — j'ai entendu, par exemple, le fameux Gabrieli, — le jeu scénique laissait beaucoup à désirer. Personne n'est jamais plus arrivé à l'art de la Tesi.

Après six jours de festivités multiples et variés, les souverains reprirent le chemin de Vienne. L'empereur, de retour dans sa capitale, pria son trésorier particulier de faire cadeau aux gardes qui avaient séjourné à Schlosshof du montant de leur solde mensuelle, aux officiers, d'une assez forte somme d'argent. Mme Tesi reçut de l'impératrice un superbe bracelet orné du portrait des souverains encerclé de diamants, présent d'une valeur de plus de deux mille florins. Le baron Beust reçut par l'intermédiaire du prince Salm une tabatière en or, à couvercle incrusté de brillants. Mlles Heinich et Starzer reçurent des objets d'une valeur de plus de cent cinquante ducats. Gluck et Bonno furent gratifiés

de cassettes en or, contenant chacune cent ducats; en sus, douze cents ducats furent partagés entre les domestiques et serviteurs du prince. Cette somme fut remise par le prince à un intendant, avec mission d'en faire une juste répartition suivant les mérites et le travail effectué par chacun. Quand ce dernier voulut s'éloigner, le prince lui dit encore : « Nous oubliions ce pauvre Cari à qui cent florins ne suffiraient pas. Comptez lui quatre cents; il les a bien gagnés ! »

Quelques heures après le départ des souverains, je remarquai quatre des plus beaux chevaux qu'avait amenés l'empereur qui semblaient avoir été oubliés, j'allais courir prévenir le prince quand je vis, attaché à l'une des selles, un billet autographe de notre royal hôte, portant ces mots (i) : « Ces quatre chevaux, mon cher prince, sont de ce moment à votre disposition.

» François premier. »

Notre séjour à Schlosshof se prolongea trois mois, sans changement notable dans le cours de notre existence. Le prince reçut assez bien de voisins et d'amis venant de Vienne et, lors de ces circonstances, on reprenait au théâtre les opéras qui avaient précédemment remporté du succès.

(i) Billet écrit en français.

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