CHAPITRE VII
Je me fais entendre à Vienne. Mercuriale pour les virtuoses ; à propos de cadences. Jugements d'une excellence viennoise sur des fantaisies de Mozart et Dulow.
Nous fûmes de retour à Vienne dès le début de novembre. Dès lors mes leçons se réduisirent à deux, l'équitation et la danse étant forcément abandonnées ; le temps que je gagnais ainsi fut consacré à mes études personnelles en musique, notamment à l'étude du violon. En musique, on ne pourrait, d'ailleurs, consacrer assez d'heures aux exercices techniques.
Trani me prévint que je devais être prêt à jouer comme soliste dans les concerts d'hiver que le prince allait réorganiser chaque vendredi pour la noblesse viennoise. « Les oeuvres de Locatelli, Zucari (i) et Tartini que vous avez jouées jusqu'à présent, me dit-il, suffisent comme exercices mais non comme morceaux de concerts ; d'ailleurs, elles sont trop connues ici. A présent, vous vous attacherez à l'étude de pièces de Ferrari (2) dont vous connaissez déjà quatre concerti et quatre sonates. Dès à présent, nous allons revoir soigneusement ces œuvres dont l'étude constitue pour vous un exercice excellent. »
Ferrari, le célèbre virtuose violoniste, avait habité Vienne plus de six ans, deux ans avant que j'entre au service du prince ; il avait obtenu, tant à la cour impériale qu'au théâtre et chez les grands amateurs de musique, un succès des plus flatteurs et avait fait fortune. Je ne l'ai, malheureusement, jamais entendu, mais tout Vienne le considérait à cette époque comme le premier violoniste connu. Ses concerti et sonates, dont je garde un excellent sou-
(1) Zucari. Nom d'une ascez nombreuse famille de musiciens. Celui dont parle Dittersdorf est Carlo, Z , violoniste et compositeur de peu d'importance. Dittersdorf écrit Zuccarini au lieu de Zucari. Il y a certes erreur, car Jean Zuccarini vivait vers 1575.
(2) Ferrari. Nom commun à plusieurs musiciens du xvme siècle. Celui ci, Dominico, F., élève de Tartini, vit à Crémone, à Vienne (1750-52), à Paris 1754. Il meurt à Burney en 1780. Il a écrit spécialement pour le violon.
venir, méritent encore, à l'heure actuelle, beaucoup d'admiration. Pendant son séjour à Vienne, Trani était devenu l'inséparable de Ferrari; ce dernier ne se produisit qu'accompagné par Trani.
L'influence de Ferrari fut telle sur Trani que ce dornier prit les méthodes, doigtés, coups d'archet et interprétations du premier. En remerciement des services que Trani lui rendit, Ferrari permit à mon maître de copier ses concerti et sonates. Quoique Trani eût refusé de se produire comme soliste, il faisait cependant exécuter par ses élèves ce qu'il ne pouvait jouer lui-même. C'est ainsi que je parvins à interpréter les œuvres de Ferrari, dans le style exact du compositeur, au point que certains Viennois moqueurs me baptisèrent du nom de Ferraris kleiner Affen (le singe de Ferrari) !
Dès la première fois que je me produisis devant la noblesse viennoise, je fus accueilli de la façon la plus favorable. Mon jeu fut unanimement apprécié et mon maître reçut maintes félicitations. Certains allaient même jusqu'à dire que je deviendrais un second Ferrari.
Le lendemain matin du jour où je me produisis pour la première fois à Vienne, quand je me rendis auprès de Trani pour prendre ma leçon habituelle, je remarquai tout de suite qu'il était soucieux, énervé et qu'il voulait, sans l'oser, me tenir un discours. Je pensais qu'après mon succès de la veille, j'allais être gaiement accueilli et, au contraire, il me
reçut avec une froideur, une contrainte qui me surprit fortement. Il ne me dit même pas un mot concernant mon heureux début de la veille.
Etonné, je lui demandai s'il avait quelque grief contre moi. « Mais non, répondit-il, contre vous pas, mais bien contre le public qui vous a tant fêté hier soir, puisque vous voulez connaître la cause de mon mécontentement ! » Je sursautai à ces paroles. « Cela ne doit pas vous blesser, reprit il ; vous avez vraiment fait honneur au prince, votre protecteur, ainsi qu'à votre maître. Quant à cela, je vous exprime toute ma satisfaction. Cependant, laissezmoi vous parler à cœur ouvert et gravez bien ce que je vais vous dire dans votre mémoire : On vous a fortement applaudi, hier soir ; mais, dites-vous bien qu'il en fut ainsi parce que vous êtes encore un enfant, et que l'on vous a attribué plus de mérite que vous n'en avez en réalité. Si vous aviez joué à l'âge de seize ans, comme vous le fîtes hier, on aurait à peine remarqué votre jeu et on n'aurait guère eu d'admiration pour vous. On m'a assuré, à votre sujet, que je préparais la venue d'un second Ferrari; je vous assure que cela n'est pas seulement un compliment banal, mais bien une prétention ridicule, car je dois vous dire en toute franchise que vous êtes à peine l'ombre du grand Ferrari. C'est un devoir de vous dire ainsi brutalement la vérité, et de vous prémunir contre la vanité et la prétention incommensurables qui caractérisent la plupart
des jeunes virtuoses. Mais je m'empresse d'ajouter que vous avez suffisamment de dispositions musicales pour arriver, après un travail consciencieux jusqu'à vos dix-huit à vingt ans, à prendre place à côté de Ferrari dans la grande suite de musiciens. Efforcez- vous, continua-t-il,de travailler avec les grands virtuoses, soit le violon, soit le chant, soit tout autre instrument; étudiez leurs méthodes, leurs particularités, retenez les traits caractéristiques qui font leur valeur ; mais gardez toujours votre indépendance, votre personnalité, et n'écrivez ou ne jouez jamais que d'après votre propre sentiment. Alors vous pouvez devenir un grand artiste.
» Et, à présent, mon fils, commençons votre leçon. »
Jusqu'alors, quand j'interprétais les concerti de Ferrari, Trani me faisait exécuter des cadences qu'il écrivait lui-même ; mais, dès lors, quand j'entrepris l'étude d'un nouveau concerto, il me pria d'improviser moi-même la cadence. A ce sujet, je noterai ici une remarque intéressante :
A cette époque, les cadences, auxquelles on donnait fréquemment le nom de capfiriccio, étaient fort à la mode, mais dans le seul but de permettre à l'exécutant de montrer sa virtuosité. Cette habitude déplorable nous conduisit bientôt à une déformation regrettable de l'œuvre qui était brusquement interrompue par une cadence n'ayant aucun rapport avec cette dernière. Avec Mozart et Clementi, la cadence
devint plus intéressante et consistait principalement en variations sur les thèmes principaux du morceau exécuté. Malheureusement, tandis que les grands musiciens bâtissaient leurs cadences suivant toutes les règles de l'art, la foule des petits musiciens qui aiment à singer les maîtres, se mit à multiplier les variations les plus folâtres, les plus abracadabrantes, au point que cela formait un gâchis affreux. Et il n'est rien de plus insupportable que ces fantaisies échevelées, traits, arpèges, miaulements grotesques, auxquels se livrent la plupart des soi-disant artistes, dans les belles et grandes œuvres que l'on a autrefois entendu interpréter par les maîtres.
Je me rappelle encore quelle fut ma colère lorsque, il y a quelques années, je vis, dans un concert, un certain flûtiste Dulon (i) qui nous fit subir ses horipilantes fantaisies et variations, lesquelles étaient, pour comble, sans accompagnement. Nous échangions, après le concert, Kozeluch (2) et moi, quelques réflexions peu flatteuses pour Dulon, quand le comte N. N. (3) vint à nous avec ces mots : 0 Messieurs, vous qui êtes musiciens de valeur, ne devez-vous pas convenir que la musique soit
(1) Dulon (Louis). Flûtiste aveugle (1769- 1826) a écrit une autobiographie et des œuvres musicales médiocres.
12) Kozeluch (J.-A.) 1738-1814. Chanteur et chef d'orchestre. Il s'agit peut être de son frère Léopold (1748-1818), chef d'orchestre à Vienne depuis 1772.
(3) On n'a pu retrouver le nom de ce comte N. N.
arrivée au summum de sa puissance? Il est tout naturel qu'un Mozart disposant d'un superbe piano, puisse se livrer à d'intéressantes fantaisies ; mais n'est-ce pas encore plus merveilleux de voir un musicien obtenir les mêmes effets que Mozart sur un instrument ingrat comme la flûte (? !). Qu'en pensez-vous ? »
« Oui, certes, c'est vraiment curieux, » répliquai-je en riant ouvertement, car je me rappelais à ce moment la description d'une Excellence prétentieuse faite par Blumauer, dans son Ile de Circé. »
Kozeluch, avec un sérieux imperturbable, poursuivit : « O tempora, ô mores, » L'étonnant fut que Son Excellence ne comprit pas notre ironie et s'éloigna, convaincu que nous étions pleinement de son avis ; il s'empressa même de le répéter à droite et à gauche. Grand bien lui fasse !
C'est en décembre de cette année que Gluck vint à Vienne. Le prince était déjà prévenu par ses amis du succès considérable qu'avait déjà remporté cet homme de mérite en Italie. Un de ces amis avait même, quelques semaines auparavant, envoyé au prince l'air connu Se mai spirati sul volto (i), dont le succès en Italie avait été colossal. Le prince fit chanter cet air par la cantatrice Heinisch, l'une des meilleures de Vienne; il fit sur tous une impression profonde. Le prince, naturellement, devint très désireux
(i) Air tiré de la Clémence de Titus, écrit à Naples ij5i. Voir Wotqueniie : Catalogue des œuvres de Gluck.
de connaître personnellement Gluck, et il pria Bonno d'amener le compositeur au palais.
Gluck était un homme aimable et jovial, dont la culture intellectuelle était des plus développée, ce qui explique la grande amitié en laquelle le prit le prince.
Aux concerts qui se donnaient le soir, et qui étaient précédés d'une répétition générale, on exécutait fréquemment des œuvres nouvelles. Quand Gluck vint, il prit place comme premier violon. A l'occasion du premier concert auquel participait Gluck, l'orchestre du prince fut renforcé notablement ; nos concerts étaient d'ailleurs de loin les meilleurs parmi tous ceux qu'on entendait à Vienne. Comme cantatrices se firent entendre Mme Tesi, dont nous avons déjà parlé, et Mlle Heinisch, une femme superbe qui possédait une délicieuse voix de soprano ; elle refusait systématiquement tout engagement au théâtre, mais consentait parfois à se produire au concert, et le prince s'était empressé de l'engager pour diverses soirées musicales. Il fit entendre le même soir un ténor, Joseph Fribert (i), excellent musicien que lui avait recommandé Bonno. Les instrumentistes de valeur étaient encore plus nombreux ; parmi eux, il faut surtout citer Gentsch, violoncelliste ; Tune, bassoniste ; le hautboïste
(i) J. Friberi (exactement von Friebert, d'après Eitner), chanteur, chef d'orchestre et compositeur. Vit à Vienne jusquen 1770, à Passau vers 1784. Il meurt peu après 1800.
Schmidt, qui jouait aussi excellemment du cor anglais ; les deux frères Hubaczek, au cor, et votre serviteur.
C'étaient là les musiciens qui participaient aux concerts du prince.
Mais quand un musicien de valeur, soit chanteur ou instrumentiste, passait à Vienne et obtenait les suffrages du public, Bonno était chargé par son maître de l'engager à se faire entendre au palais, moyennant rétribution convenue d'avance. C'est ainsi que je pus entendre Gabrieli (i), Guarducci (2), Mansoli (3), tous trois chanteurs ; les violonistes Pugnani (4), Van Malder (5), Besozzi (6) au hautbois, Le Claire (7) sur la flûte, Stamitz (8) et Leutgeb au cor, et une foule d'autres.
Gluck fit entendre au prince maintes de ses compositions, symphonies ou airs et chacun des morceaux dus à la plume de ce grand musicien nous causait une jouissance artistique profonde.
Le comte Kaiserling, ambassadeur de Rus-
(1) Gabrieli. Cantatrice (1730-1796).
(2) Guarducci (Thomas). 1720- 1783. Chanteur des plus célèbres, élève de Bernacchi.
(3) Mansoli (Jean). 1731-1798. Célèbre castrat.
(4) Pugnani (G. -P.). Turin, 1730-1803. Violoniste, chef d'orchestre et compositeur fécond.
(5) Van Malder (Pierre). 1724-1768. Compositeur.
(6) Besozzi. Nom de quatre frères hautboïstes.
(7) Le Claire. Flûtiste renommé.
(8) Stamitz. 1746-1801. Fils du célèbre symphoniste de l'école de Mannheim.
sie à Vienne, était ami intime du prince. Un soir qu'il soupait dans l'intimité avec ce dernier, on se mit à discourir sur la musique.
« A propos, dit Kaiserling, j'ai enfin entendu exécuter les douze concerti pour violon de Benda (i) que j'avais commandés à Berlin. » — Et, repartit le prince, qui donc les a exécutés ? — Un certain Reinhard (2). — Le prince (à Bonno) : « Connaissez-vous ce Reinhard ? — Oui, Altesse. — Qu'en pensez-vous ? — Hm, il n'est pas extraordinaire ; nous possédons ici de meilleurs virtuoses que lui ! — Tiens, fit Kaiserling, cela m'étonne ! J'avais cependant prié le maître de chapelle de la cathédrale de m'envoyer le premier violoniste qu'il y eût à Vienne; Il devait pourtant savoir à qui s'adresser ! — Mais, reprit Bonno, Votre Excellence eût dû demander le meilleur et non le premier violoniste. Reinhard est le premier violoniste à Saint-Stéphane, mais non le meilleur deVienne. — Cependant, objecta Kaiserling, Reinhard a exécuté les six concerti à vue avec une interprétation très intéressante! — Cela m'étonne... des concerti de Benda!... ; ils ne sont cependant pas aussi difficiles que ceux qu'il exécute d'habitude. — D'ailleurs, ces concerti n'ont été commandés par moi qu'en commission pour le comte N. de Saint-Pétersbourg.
(1) Benda (F.). 1709- 1786. Violoniste établi à la cour de Frédéric le Grand; frère de Georges Benda.
(2) Reinhard (Job.. -F.). 1714-1761. Violoniste vivant à Vienne.
Je me propose d'ailleurs de les lui envoyer par le prochain courrier. Cependant, dit Kaiserling en s'adressant au prince, dans le cas où Votre Altesse serait désireuse de les entendre, rassemblez votre orchestre, je ferai venir Reinhard et, ce soir même, nous pouvons en faire exécuter six, les six autres demain soir ? — Pourquoi pas tous les douze ce soir? interrogea le prince. — C'est impossible ; Reinhard sera déjà fatigué après en avoir joué six et cela se conçoit ! — Vous avez raison, reprit le prince, six suffiront pour cette soirée, n
Le comte Kaiserling, de retour en son hôtel, nous envoya Reinhard; ce dernier exécuta donc les six premiers concerti. Nous fûmes vraiment séduits, Bonno, Gluck et Trani euxmêmes, par la beauté de ces œuvres et l'interprétation de Reinhard fut excellente; je fus même très surpris de constater que ce violoniste remplaçait les cadences traditionnelles par des trilles.
Le lendemain, le prince s'entretint avec Gluck, Bonno et le baron Eude, qui me répéta plus tard ses paroles, des concerti de Benda et fit grand éloge de Reinhard. — Hum! fit Bonno, je parie que notre petit Karl eût joué aussi bien que Reinhard ! — C'est impossible, répondit le prince. — Je, maintiens mon pari !
— Soit, dit le prince ; et il me fit appeler. Quand j'entrai, le prince m'adressa directement la parole : « Les concerti de Benda t'ontils plu? — Certes, Altesse, ils sont très beaux!
— Mais difficiles à exécuter? — Je ne crois
pas, car ils semblent très bien écrits pour l'instrument. — Comment peux-tu prétendre cela, n'en a5^ant encore exécuté aucun? — Je serais un bien pauvre musicien si je ne remarquais pas cela rien qu'à l'audition! — Dece bene, ha ragione, interrompit Gluck. — Te sens-tu de force, reprit le prince, à lire à vue les six derniers? — S'ils ne sont pas plus difficiles que les précédents, pourquoi pas? — Veux-tu qu'alors je fasse prévenir Reinhard qu'il n'a pas à venir ce soir au palais? — Volontiers ! — Et si tu ne parviens pas à exécuter ces œuvres, n'auras-tu pas honte? — Si je ne réussis pas, je consens à être mis au pain sec et à l'eau pendant toute une semaine! — Gluck (au prince) : Mi piace la presenza di spirito di quesio ragazzo! — Bonno (souriant, à Gluck) : Karl comprend ce que vous dites, aussi bien que si vous vous exprimiez en allemand! — Gluck : Alors, tant mieux! — Le prince fit donc prévenir le comte et me dit : « Vas chercher ton violon et vois s'il est en excellent état. — Oh oui, répondis-je; Trani m'a souvent répété qu'un bon violoniste ne doit jamais se mettre au lit le soir avant d'avoir vérifié son instrument, l'avoir nettoyé et inspecté les cordes; la corde neuve qu'il place le soir peut s'étirer pendant la nuit, se caler et rendre, le lendemain un son meilleur. »
A ces paroles, Gluck me sourit amicalement. Je m'en fus alors dans ma chambre, prit mon violon et m'exerçai à quelques cadences dans toutes les tonalités. Trani qui entrait à ce
moment secoua la tête comme s'il avait quelque crainte, mais m'encouragea cependant par quelques paroles paternelles et me recommanda la plus grande attention pendant l'exécution. Au concert du soir, j'interprétai donc les six concerti que Reinhard n'avait pas encore fait entendre, avec le plus de soin possible, en exécutant les cadences indiquées dans un style châtié. Les auditeurs furent très satisfaits, me l'exprimèrent chaleureusement, particulièrement Gluck; ils ne s'attendaient pas à une si bonne exécution. Quand je priai Trani d'être mon interprète auprès du prince afin de solliciter pour moi l'autorisation de jouer les six premiers concerti, mon maître me dit : « Certes, mais ne gâtez pas l'impression favorable que vous venez de laisser » . Comme j'insistai, il murmura : In nome Dio et alla trouver le prince. Je dirai seulement que je jouai les six autres concerti avec le même succès que les premiers.
Je ne veux pas citer ici les éloges trop nombreux qui me furent décernés, car je n'aime pas les prétentieux. D'ailleurs, à qui revenait la grande part de ces félicitations, sinon à mon excellent maître qui se dévouait tant pour moi et à mon bienfaiteur, le prince?
Quelque grand que fût mon succès, je n'oubliai cependant pas le petit discours que m'avait tenu mon brave maître. Quand il vint le lendemain dans ma chambre, il me dit : « Vous vous êtes très bien conduit hier, mon ami, et je suis heureux de pouvoir vous exprimer
toute ma joie. Mais, croyez-moi, ne répétez pas semblable expérience trop souvent. J'ai connu maints virtuoses qui ont perdu leur réputation à de tels jeux ! C'est au hasard aveugle que vous devez en grande part d'avoir si bien réussi hier. Mais, je suppose un instant que, pendant l'exécution, peu avant les arpèges qui se retrouvent dans presque tous ces concerti, une corde de votre violon eût sauté ! Qu'eussiezvous fait? Comment exécuter sur trois cordes des arpèges écrites pour quatre? Le danger était d'autant plus grand que vous ne pouviez improviser aucune variation, ne connaissant pas l'œuvre. Vous seriez resté embourbé. Je vous ai bien appris à rendre sur trois cordes ce qui est écrit pour quatre, mais seulement dans le cas d'œuvres connues. Je vous en prie, Cari, par le diable, so}Tez prudent! »
A la suite de cette conversation, je multipliai les exercices les plus variés et mon excellent maître me fit étudier avec soin, quand je possédais bien à fond le concerto, l'interprétation de cette œuvre sur trois cordes. Cela m'a d'ailleurs servi bien fréquemment, plus tard, dans ma carrière de virtuose.
Le prince se rendait fréquemment à la cour impériale pendant la matinée.
Il en revint une fois avec la nouvelle flatteuse que l'empereur venait de lui promettre de se rendre en juillet à Schlosshof, avec l'impératrice et les grands-ducs, pour y séjourner quelque temps. Le prince se décida, en conséquence, à quitter Vienne pour Schlosshof dès
avril au lieu de juin et il emmena tout le personnel du palais. Il engagea même des ingénieur, peintre, architecte, décorateur, etc., car il voulait préparer une réception superbe à ses illustres hôtes.
On renforça l'orchestre par cinq musiciens, un contrebassiste, un violoncelliste et trois violonistes, parmi lesquels se comptait mon frère cadet Alexandre qui se destinait à jouer du violon dans les orchestres privés. Le prince, avec sa bonté habituelle, octroya à mon aîné douze gulden par mois afin qu'Alexandre puisse poursuivre ses études musicales ; il offrit en plus, à ce dernier, le gîte, le couvert et l'habillement.