‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 1 sur 200 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Mort, caractère, conduite du cardinal de Mailly. — Il obtient qae son

nevea de Nesle porte la queue du grand manteau de Tordre du roi â

Reims. — Il ne ya point à Rome , arrêté par une opération instante au

moment de son départ. — Réflexions. — Reims perse véramment offert à

Fréjns, obstinément refusé. — Motifs de l'un et de l'autre. — Sa conduite

i l'égard du roi, du régent, d^ maréchal de YîUeroy, du monde. — Raison

à moi particulière de désirer que Fréjus acceptât Reims. — Sagacité très-

j singulière d'une femme de chambre. — Fréjus accepte à grand'peine l'ab-

«;r<r baye de Saint-Étienne de Caen. — Fréjus point avide de biens. — Fréjus,

-;^ parfaitement ingrat, empêche que Reims soit donné à Castries, archevêque

^ d'Albi. —Abbé de Guéméné, archevêque de Reims. — Retraite et caractère

t^ du duc de Brancas. — Mort, fortune et caractère de TaBbé de Camps. — -

*») Mort de Tévêque-duc de Laon, Ciermoni-Ghattes. — Ses deux premiers

, successeurs. — Mort et caractère de l'archevêque de Rouen, Besons. —

N,. Son successeur. — Mort du duc de Fitz-James ; de Mlle de La Rochefou-

;^ cauld ; de Mme de Polignac, mère du cardinal ; de Prier, à Londres.

^ Le cardinal de Mailly étoit mort quatre jours avant Mme la grandeduchesse dans l'abbaye de Saint-Thierry , unie à l'archevêché de Reims , à soixante-trois ans. Cette mort étoit bien propre & faire faire de grandes réflexions. J'ai parlé plus d'une fois de ce prélat, de ma liaisoo^ étroite avec lui , de ses causes et de ses suites , quoique lui et moi.peq^3ssioDs

. bien différemment sur l'affaire de la constitution ; du peu de^ \p<^tion à son état, de son ambition et de sa passion démesurée pour ré eaÀiinalat dès ses premiers commencements; de ses démarches hardie^ et continuelles pour y parvenir ; de sa haine jusqu'à la fureur pour le cardinal de Noailles, et de ses foibles et injustes causes; de son déchaînement forcené pour la constitution, par toutes ces raisons, et uniquement de son aveu à moi par ces raisons, jusqu'à m'avoir dit, dans ses plus grands emportements sur cette affaire, que, si le cardinal de Noailles avoit été pour la constitution, lui Mailly auroit été contre avec la même rage qu'il étoit pour cette bulle. Un léger abrégé suffira donc sur ce qui le regarde, puisqu'on a vu en son lieu comment d'aumônier du roi, et vieux pour cet emploi, avec une abbaye fort mince, il devint tout d'un coup archevêque d'Arles, puis de Reims, par quels étranges chemins cardinal, puis reconnu tel en France, enfin abbé de Saint-Etienne de Caen. Il eut Arles en 1697 , Reims en 1710; le chapeau, 19 novembre 1719, reconnu cardinal plusieurs mois après par le régent et le roi avec ^ -^ ^*^ SAiirr-Snioif xn 1 > '

â MORT, CARACTERE, CONDUITE [1721]

grand'peine. Quoique d'une santé ferme et que je n'ai vue altérée en rien jusqu'à l'événement dont je vais parler, il vivoit depuis qu'il fut cardinal ' dans le plus exact régime, et sur ses heures, et sur le choix et la mesure de son manger et sur mille sortes de bagatelles, tant il désiroit jouir longtemps de sa fortune. Il voyoit le sacre instant et un conclave peu éloigné. Ces cérémonies et la figure qu'il y alloit faire le transportoient. Il ne songea qu'à partir brusquement dès qu'on eut la nouvelle de la mort du pape ; mais il eut l'avisement de profiter de la circonstance. En prenant congé du régent, il lui représenta que le sacre étoit fort proche , qu'il auroit l'honneur de le faire , et de conférer le lendemain Tordre du Saint-Esprit au roi qui ne l'avoit pas encore reçu ; que le roi choisissoit toujours un seigneur pour porter ce jour- là , et le lendemain qu'il faisoit des chevaliers, la queue de son grand manteau de l'ordre, ce qui lui donnoit droit, quelque âge qu'il eût, d'être compris dans la promotion suivante, comme il étoit arrivé de M. de Nevers en 1661 , à la. première fleur de son âge , et là-dessus demanda et obtint que son neveu le marquis de Nesle fût choisi pour cette fonction. La promesse en fut si publique que, quoique le cardinal de Mailly fût mort lorsque le roi fut sacré , la parole fut tenue, et le marquis de Nesle fut chevalier de l'ordre delà promotion de 1724, si nombreuse et si peu choisie, quelques années avant l'âge.

Je passai avec le cardinal de Mailly toute la soirée de la veille qu'il devoit partir pour Rome ; je ne vis jamais un homme si content. Je le quittai tard , se portant très-bien. Le lendemain sur le midi , je fus bien étonné d'apprendre par un homme qu'il m'envoya qu'il s'étoit trouvé si mal la nuit, que, àëa le grand matin, il avoit envoyé chercher du secours , lequel lui avoit trouvé la fistule , et si pressée à y travailler que sans autre préparation l'opération lui avoit été faite fort iMureusement, qu'il étoit aussi bien qu'il étoit possible, et qu'il me prioit de l'aller voir. Je le trouvai en effet fort bien pour son état, mais bien touché de n'aller point à<I\pme. Le sacre prochain le consoloit et l'espéranoe d§ voir un autre «<\pâq,ve. Je ne m'étois jamais aperçu qu'il fût attaqué d'aucun mal, et:^^^blême n'en avoit jamais parlé; U croyoit de temps, en temps avoir <iâ^h'émorroîdes à ce qu'il dit depuis, et n'en faisoit point de cas. Je ne sais' Comment cette opération fut faite; mais on apprit depuis sa . mort qu'il lui étoit demeuré un écoulement qu'on lui avoit bien recommandé d'entretenir. Il vit bientôt le monde, tant sa guérison s'avança sans aucun accident, et en peu de temps reprit sa vie accoutumée. Cinq mois se passèrent de la sorte. Il s'en alla à Reims où il n'étoit pas à son aise , et qu'il avoit accablé de lettres de cachet. Il se retira bientôt après à Saint-Thiarry qui n'en est qu'à quelques lieues , qui lui servoit de maison de campagne , ne respirant que feu et sang contre les opposants à la constitution , et sa vengeance particulière de ceux qui osoient encore lui résister, lorsque tout à coup cet écoulement sVréta, et fit une révolution à la tète , où il seu[\tit des douleurs à crier les hauts cris, A peine ce tourment eut-il duré quatorze ou quinse heure» , malgré lu saignées et tout ce qu'on put employer, qu'il perdit la eonnoissance et la parole, et mourut dix ou douze heures après , sans avoir eu un moment à penser

[1721] PU CARDmAîi DE ICAUXT. i

à sa eonseienoe. Ouelle fin de vie dans un prêtre et dans ou évêque , toute d'ambition et persécuteur effréné par ambition et par baine l II passionna les honneurs , il goûta seulement des plus grands comme pour s'y attacher davantage. Ce qu'ils avoient pour lui de plus flatteur lui fut montré et porté, pour ainsi dire, jusqu'au bord de ses lèvres. La coupe lui en fui subitement retirée sans qu'il y pût toucher au moment d'y mettre la bouche et d'en boire & longs traits. Livré à des douleurs cruelles , puis à un état de mort , et paroître devant Dieu tout vivant de la vie du monde , sans avoir eu un moment à penser qu'il l'alloit quitter et paroître devant son juge : voilà le monde , son tourbillon , ses faveurs , sa tromperie et sa fin 1

Fréjus tout appliqué au futur , mais au futur de ce monde , ne songeoit qu'à s'attacher le roi et y faisoit les plus grands progrès et les plus visibles. Quoique au fond très-contraire au régent , il se conduisoit à son égard avec une grande circonspection; et en cultivant le parti opposé, il le faisoit avec une grande mesure. Le maréchal de YiUeroy en etoit le coryphée. Il étoit l'objet de la plus jalouse attention de Fréjus; il ne ▼ouloit pas sa grandeur, qu'il regard oit comme ruineuse à ses projets de s'emparer du roi avec une autorité sans partage; il sentoit toute la disproportion' et le poids du maréchal d'avec lui , et personnellement empêtré de tout ce qu'il lui devoit d'attachement et de reconnoissance , parce que personne n'en ignoroit les raisons. Il n'étoit pas temps de sortir de ces liens, mais il n'avoit garde de travailler à les augmenter, en servant et encourageant contre le gouvernement et la personne de M. l#duc d'Orléans, un parti timide au fond, et mal organisé pour les exécutions, abattu de celles qu'il avoit essuyées, mais plein de la plus ardente volonté, et qui, pouvant compter sur le roi par Fréjus, aurolt bientôt reprik forces et courage , mais dont le fruit principal seroit recueilli '^ar le maréchal de Yilleroy, et par sa place auprès du roi, et parce qu'il étoit à la tête de ce parti, ce qui étoit fort éloigné de l'intérêf et de la volonté de Fréjus , qui travaiUoit de loin à se rendre le maître , él qui se seroit vu asservi sous le maréchal , dont il regardoit la ruine dans l'esprit du roi comihe essentielle à la grandeur qu'il méditoit dès 'lors pour soi-même.

Ses progrès auprès du roi étoient si visibles qu'ils commençoîent à faire de lui un persoUnage que chacun vouloit ménager de loin. S'il sentoit toute hà supériorité d'état que la maréchal de Viileroy avoit^sur lui , à plus forte raison sentoit-il celle de M. le duc d'Orléans , le poids de sa naissance , de sa place , de ses talents , de son âge , qui dévoient naturellement perpétuer son autorité encore plus de trente ans après la fin de sa régence , et qui , ayant ôté le duc du Maine d'auprès du roi , pouvoit quand il voudroit l'en chasser lui-même , sans craindre d'exciter aucun mouvement dans l'£tat , comme il y avoit eu lieu de l'appréhender sur M. du Maine, et de renverser par là ses espérances et ses projets pour toujours. C'est ce qui le contenoit à l'égard du régent dans de si exactes mesures ; c'est ce qui l'engageoit à me cultiver avec tant de soin et tant d'écorce de confiance , parce que j'étois le seul dans l'intime confiance du.régent que pût fréquenter sur le pied d'amitié pigrticuUère un

4 REIMS OFFERT À FRÉjaS» [1721]

éyêque qui vouloit se parer des vertus et d'une conduite de son état , et en tirer un grand parti dans la suite. C'est aussi ce qui redoubloit son application et son activité pour s'attacher le roi de plus en plus et parvenir , s'il le pouvoit , au point de se faire un bouclier assuré de l'affection du roi pour lui en cas qu'il prit envie au régent de le chasser.

Je voyois clairement tout ce manège de cour , et j'en instruisois les négligences de M. le duc d'Orléans. Il lui importoit de ménager le seul homme pour qui l'amitié et la confiance du roi se déclaroit de plus en plus , et qui intérieurement étoit plus que détaché du maréchal de Villeroy . Je le savois par les choses qu'il m'en disoit souvent , et je n'en pouvois douter par mille traits journaliers de bagatelles intérieures , qui nous revendent par les valets du dedans , qui étoient à M. le duc d'Orléans , parce qu'il les traitoit fort bien , et qu'outre les miches ' qu'il leur élargissoit volontiers, ilssentoient, avec toute la disproportion des personnes , toute la différence de la hauteur du maréchal de Villeroy avec eux, et de la douceur, pour ne dire pas la politesse et la facilité qu'ils éprouvoient dans l'accès de M. le duc d'Orléans. Je conseillai à ce prince de donner à Fréjus l'archevêché de Reims , pour faire une chose agréable au roi, pour s'attacher Fréjus par un présent si disproportionné de lui, au moins pour lui montrer amitié et bonne volonté et le tenir par là hors de mesure de lui être contraire , sans que cette grandeur lui pût donner rien de réel qui ajoutât rien à l'amitié et à la confiance du roi, qui, avec ou saas Reims, étoit la seule chose qui pût le rendre considérable présentement et plus encore à mesure que le roi avanceroit en âge , et par son âge deviendroit le maître. Le régent me crut, alla 'trouver le roi , et le lui proposa pour que lui-même eût le plaisir de le donner et de l'apprendre à M. de Fréjus. Il l'envoya quérir sur-le-champ dans son cabinet , où en présence de M. le duc d'Orléans et du maréchal de Villeroy, il Je lui dit. Fréjus témoigna sa gratitude, sa disproport(|ki d'un ^ siège s! ''relevé, l'incompatibilité des fonctions épiscopales avec les siennes auprès du roi , et refusa avec fermeté , appuyant de plus sur son âge, qui ne lui permettoit plus le travail du gouvernement d'uir noa4 veau diocèse. Le roi parut mortifié. M. le duc d'Orléans insista qu'on ne prétendoit pas que Reims l'éloigaât du roi ; qu'il auroit des grands vicaires qui lui rendroient compte de tout et gouverneroient par ses ordres et un évêque in partibus, qu'on pourvoieroit d'abbayes, qui feroit sur les lieux les ordinations et les autres fonctions réservée aux évêques ; que plusieurs prélats avoient des évêques in partihus pour faire ces fonctions pour eux dans leurs diocèses ; que cela étoit en usage de tout temps pour ceux qui croyoient en avoir besoin; qu'entre ces besoins, il n'y en avoit pas un plus légitime que ses fonctions auprès du roi , et^ qu'il n'en devoit faire aucune difficulté. Fréjus se confondit en remerciments ; mais toujours ferme au refus , répondit qu'il étoit plus court et plus dans l'ordre de ne point acquérir de pareils besoins que de s'en servir, et qu'il ne se tiendroit point en sûreté de conscience d'accepter un évêché dans l'intention de le laisser gouverner par d'autres, et de

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