‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 2 sur 200 · Les grâces · texte numérisé non relu

Les grâces

f 1721] OBSTINÉMENT REFUSÉ. 5

n'y point «aire de résidence. Le bon prélat n'avoit paa pensé , et n'en avoit pas usé ainsi pour Fréjus, où il ne résida comme point, et n'osant être à Paris, couroit sans cesse le Languedoc et la Provence. Quoi que le roi , le régent et le maréchal de Villeroy pussent dire et faire , ils ne purent ébranler Fréjus, tellement que M. l^ due d'Orléans finit ce long débat par lui dire que le roi ne recevoit point son refus; qu'il vouloit au moins qu'U y pensât et se consultât à loisir , et qu'il prît pour cela tout le temps qu'il voudroit. .

Au sortir de là, je fus instruit par M. le duc d'Orléans de ce qui s étoit passé, et quoique je n'en fusse pas surpris par quelques mots qui s'en étoient auparavant jetés entre Fréjus et moi , mais en courant , parce que tout se fit sur-le-champ, j'en fus très-fâché. Je fis sentir à ce prince combien Fréjus estimoit plus le futur que le présent, puisqu'il n'etoit pas ébloui d'une telle place ni entraîné par les instances du roi et par les siennes; que cela méritoit une grande réflexion sur les projets de cet éyêque à conscience devenue si délicate, qu'il étoit clair qu'il ne vouloit pas accepter, pour éviter tout prétexte de quitter le roi de vue et un moyen si facUe et si naturel de l'en séparer, le temps de 1 éducation fini, en l'envoyant dans son diocèse, ce que sans cela la moindre bienséance exigeroit de lui, et l'y retenant après, ce qui le borneroit à cette fortune qu'il auroit faite et lui feroit perdre terre , moyens et toute espérance de celle qu'il se préparoit par l'amitié et la confiance du roi, et qu'il ne se pouvoit bâtir que par la continuation et l'augmentation de cette même confiance, qu'il ne se pouvoit entretenir que par une présence et une habitude continuelle, après le temps de l'éducation fini, et qui se déiruiroit sans ressource par l'absence ; enfin que cela même étoit la plus forte de toutes les raisons, qui devoit presser M. le duc d'Orléans de ne rien oublier pour forcer Fréjus à l'acceptation , et s'ouvrir par là, en le comblant et en ravissant le roi, s'ouvrir, dis-je, une porte légitime et simple d'éloigner du roi cet évêque, sans que 1 un m l'autre s'en pussent plaindre d'abord, et en le tenant dans son diocèse laisser détruire au temps et à l'absence ce que les soins et l'assiduité auroient édifié, et que la continuation de la ^présence auroit pu achever, et donner trop d'ombrages à Son Altesse Royale , trop foible peut-être alors contre un homme si adroit qui se trouveroit en pleine possession du roi et sans partage.

Ces raisons frappèrent M. le duc d'Orléans et le résolurent à faire tout ce qui lui seroit possible pour engager Fréjus à daigner être archevêque de Reims; de mon côté je ne m'y oubliai pas; j'avois pour cela des raisons particulières, oi^tre les générales que je viens d'expliquer; je les rapporterai ici naturellement avec la vérité qui fait l'âme de ces Mémoires. A la conduite et aux progrès de Fréjus. que je viens de représenter, le moins à quoi il pouvoit tendre en. attendant mieux, si les conjectures s'en offroient, étoient le chapeau et une place dans le conseil à la majorité, et quelque prodigieux que cela fût pour un homme de sa sorte , il avoit déjà su se mettre avec le roi de façon que cette énorme fortune en devenoit une suite toute naturelle, à quoi M. le duc d'Orléans ne pourroit s'opposer, surtout après ce qu'il avoit fait de tout

6 REDIS PERSéVlêRAMMENT OFFERT À FRÉJUS, [1741]

semblable , et bien plus encore pour Dubois , son précepteur , plus bas encore de naissance que Fréjus , et dont le personnel indigne ne pouvoit se comparer en rien au personnel dé Fréjus. La calotte rouge, en arrivant à ce dernier , s'amalgamoit à celle de Dubois.

Je ne désespérois pas que le temps, les incartades, le poids de son autorité sur la foiblesse de M. le duc d'Orléans, quelques manèges même auprès du roi majeur qui avoit un éloignement pour Dubois ; que celui de Fréjus qui envioit , haïssoit et méprisoit Dubois , le renvoyassent à Cambrai, soit par le dégoût, peut-être même la jalousie que M. le duc d'Orléans en pourroit enfin prendre, soit parce que, n'étant plus régent , il n'oseroit soutenir un homme si infime et si reconnu pour tout ce qu*il étoit d'ailleurs, contre le dégoût du roi poussé par Fréjus, qui en enhardîroit d'autres , et qui rendroient le cri public plus fort. Défait ainsi de lui, je ne sortois point d'embarras, Fréjus ayant la pourpre. Mais il tomboit entièrement s'il étoit archevêque de Reims , et je pouvois dignement , moi et tout autre duc , me trouver avec lui au conseil et partout, parce que je cédois non au cardinal mais à la dignité de son siège qui nous précède tous sans difficulté , ainsi que les cinq autres sièges dont les évêques sont pairs bien plus anciens que nous. J'avois déjà gagné que Dubois depuis sa promotion n'entroit plus au conseil de régence ; je comptois bien en faire une planche pour le conseil à la majorité, mais j'en espérois foiblement si Fréjus cardinal, ou assuré de l'être bientôt, appuyoit la pourpre de Dubois en considération de la sienne, et qu'il ne seroit pas facile d^exclure du conseil pour la difficulté du rang, avec le roi en croupe , au lieu que toute difficulté cessant par Reims et n'ayant plus affaire qu'à Dubois , Fréjus hors de cause contribueroit de tout son pouvoir à l'exclure pour son intérêt particulier. Plein donc de tant de motifs • généraux et particuliers, j'attaquai Fréjus de toutes mes forces pendant plusieurs jours , et voyant bien à quoi il tenoitle plus, qui étoit de n'avoir point de diocèse où la bienséance l'obligeât d'aller et de faire de hasardeuses absences , et qui pis encore pouvoit devenir une occasion toute naturelle de l'y envoyer et de l'y retenir, je lui proposai d'accepter Reims , de le garder un an on dix-huit mois , puis de le remettre, dont il auroit mille bonnes raisons à alléguer: l'avoir pris par n'avoir pu résister au roi et au régent , le rendre après avoir, par l'acceptation, marqué son respect, sa déférence, son obéissance; par ne pouvoir se résoudre, dans un âge avancé, de se charger du gouvernement d'un grand diocèse, moins encore de faire gouverner par autrui ; que par cet expédient si simple et si plausible , il évitoit tout ce qui l'empêchoit d'accepter, et conservoit un rang qui le mettoit à la tête des pairs , et qui , le chapeau lui venant , l'affranchissoit de toutes sortes d'embarras et de difficultés.

J'eus beau étaler tout le bien-dire que je pus , tâcher à l'ébranler , par la crainte que le refus si opiniâtre d'une place si unique ne persuadât au régent qu'il ne vouloit rien tenir de lui j et les conséquences et les suites qui en résultoient, tout fut inutile. Il se tint ferme au refus entier, et me dit dévotement que sa conscience ne lui pouvoit permettre d'accepter Reims, dans le dessein de le rendre, de n*y aller JamaiSj et de se re-

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tétir Mulement dtt rang de ce grand siège , qu'il n'auToU accepté que dans cette me d'orgueil et de vanité , et non d'y servir TËglise dans la conduite effective et sérieuse de cette portion du troupeau , qui étoit la seule voie canonique dans laquelle on dût marcher lorsqu'on acceptoit un évéché. L'hypocrite me paya de cette monnoie ', c'est qu'il vouloit demeurer libre à l'égard de M. le duc d'Orléans ^ et qu'à l'égard de la préséance il méprisoit Reims, parce qu'à la manière dont il avoit vu les ducs se conduire , et être traités dans toute cette régence , il les regardoit comme nuls ; que tôt ou tard ils seroient crosses par Dubois , et céderoient à sa pourpre, au pis aller à la sienne à lui dès que le roi seroit le maître, dont M. le duc d'Orléans , quelque crédit qu'il conservât, lui feroit litière à son accoutumée. Ce combat qui dura plus de quinze Jours avant que M. le duc d'Orléans , à bout de voies , eût enfin admis son refus, fit l'entretien de tout le monde. Un matin que j'en parlois avec regret à Mme de Saint-Simon, comme elle se coiffoit, car rien n'étoit alors sr public, une femme de chambre qui s'appeloit Beaulieu, familière parce qu'elle étoit à elle depuis notre mariage , et qui avoit de l'esprit et du sens , prit tout d'un coup la parole. « Je ne m'en étonne pas , dit-elle, il ne veut point de Beims « il ne veut qu'être roi de France^ et il le sera. » Quoique j'en pensasse bien quelque chose, le propos de cette fille nous surprit et s'est enfin trouvé une prophétie.

Une résistance si invincible nous fit aisément comprendre que Fréjua ne vouloit rien de la main de M. le duc d'Orléans. Il le sentit comme moi, quoique Fréjus eût aussi 'd'autres raisons plus fortes. Je crus qu'il le falloit pousser à bout là- dessus et lui donner la riche abbaye de Saint- Etienne de Gaen, que la mort du cardinal de Mailly laissoit aussi Tacante, et qui n'avoit point la raison de refus d'un diocèse à conduire , ni la bienséance d'y aller, ni la crainte d'y pouvoir être envoyé et retenu sous le spécieux prétexte du devoir épiscopal. M. le duc d'Orléans goûta tout aussitôt ce que je lui en représentai et alla chez le roi , qui comme l'autre fois envoya chercher Fréjus. Le roi lui annonça l'abbaye, et M. le duc d'Orléans ajouta que, n'y ayant là ni gouvernement d'ftmes ni personne à conduire et point de résidence , il ne croyoit pas qu'il pût ni voulût refuser. Ce n'étoit pas le compte de Fréjus , il voulut l'honneur du refus. Quoiqu'il n'eût que très-peu de bénéfices, il protesta qu'il en avoit assez et se fit battre plusieurs jours , soit qu'en effet il ne voulût rien de M. le duc d'Orléans , bien sûr qu'après la régence il re« cevroit du roi tout ce qu'il voudroit, soit que , résolu de ne pas laisser échapper ce gros morceau , il voulût se faire honneur de cette momerie. Je me mis après lui comme j'avois fkit pour Reims , non dans le même désir, parce qu'il n'y avoit plus d'intérêt général ni particulier à l'égard de cette abbaye, mais pour la curiosité de ce qu'il en arriveroit ; enfin , après avoir bien fait le béat et le réservé sur les biens de l'Sglise, il eut la complaisance de se laisser forcer et même de laisser employer le nom du roi à Rome pour le gratis entier qu'il obtint aussitôt. Il faut pourtant avouer qu'il ne fut jamais intéressé. Depuis il a été longtemps à même de toutes choses, il n'a jamais pris aucun bénéfice, et il n'a pas paru qu'il se fût beaucoup récompensé d'ailleurs. Aussi dans le plus haut

8 FKÉmS EMPÊCHE QUE REIMS [17S1]

point de la toute-puissance, avec le cardinalat, son domesticiue, son équipage, sa table, ses meubles furent toujours au-dessous môme de ceux d'un prélat médiocre.

Achevons de suite ce qui regarde l'archerêché de Reims. Tétois fort des amis de Gastries , et l'abbé son frère , l'un chevalier d'honneur de Mme la duchesse d'Orléans, l'autre qui avoit été premier aumônier de Mme la duchesse de Berry , que j'avois fait mettre dans le conseil de conscience , qui avoit été sacré archevêque de Tours , par le cardinal de Noailles , et qui , sans y être allé , passa tout aussitôt à Âlbi , comme Pabbé d'Auvergne, qui eut Tours après lui, passa incontineDt après à Vienne. Les Gastries avec raison désiroient passionnément Reims. Outre le rang et la décoration , l'extrême éloignement d'Albi et la proximité de Reims étoit un grand motif pour deux frères toujours infiniment unis , qui avoient passé toute leur vie ensemble , et qui se voyoient séparés dans un temps où l'âge et les infirmités de l'aîné et sa solitude domestique, ayant perdu sa femiïie et son fils unique, lui rendoient la présence de son frère plus nécessaire. Fréjus dès lors avoit saisi assez de part dans la distribution des grands bénéfices.

La constitution, la foiblesse, l'incurie de M. le duc d'Orléans, lui en avoient frayé le chemin, de sorte qve pour Reims il fallut compter avec l'un et l'autre. On a vu ici ailleurs , par occasions , qui étoit Fréjus , et qu'il devoit tout au cardinal Bonzi , qui étoit frère de la mère des Gastries, et qui les avoit toujours aimés et traités comme ses enfants. Fréjus en avoit été témoin, leur avoit fait sa cour, en avoit été recueilli , en avoit reçu des services importants et qui l'avoient sauvé de sa perte. Il avoit passé sa vie avec eux , souvent logé et défrayé chez eux , dans une intimité parfaite avec mêmes amis et même société à la cour. Il étoit donc bien naturel qu'il les servît en chose pour eux de tous points si désirable. Je me chargeai de M. le duc d'Orléans , ils furent surpris de trouver en cette occasion leur ami un ministre prématuré qui se montra fort peu porté à les servir. J'y trouvai aussi M. le duc d'Orléans fort peu disposé. Il n'y avoit rien à dire sur la conduite des Gastries ; d'ailleurs le régent n'y étoit ni difficile ni scrupuleux. Il m'alla chercher des difficultés sur û naissance , pour une place telle que Reims , et la proximité encore du sacre du roi. J'y répondis par le collier de l'ordre de leur père, par sa charge de lieutenant général de Languedoc et de gouverneur de Montpellier , par l'alliance de Mortemart. Le débat fut souvent réitéré , et je dis à M. le duc d'Orléans que je m'étonnois fort qu'il fût plus délicat que moi pour Reims , lui qui l'étoit si peu pour ces sortes de choix ; et je tâchai de lui faire honte de tant faire le difficile pour le frère d'un homme en charge principale chez Mme la duchesse d'Orléans depuis si longtemps , dont il avait toujours été content , qui avoit épousé sa cousine germaine , si longtemps et morte sa dame d'atours et cousine germaine, fille du frère de Mme deMontespan, dont avec tant de raison elle se faisoit honneur. J'en dis tant que je vainquis la répugnance de M. le duc d'Orléans, qui me dit qu'il falloit gagner Fréjus, qui y étoit fort opposé. Je lâchai de lui faire honte de prendre une telle dépendance, et lui demandai s'il vouloit morceler sa

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régence et en abandonner une portion aussi considérable, aussi agréable , aussi importante que Test la nomination des bénéfices. Peu à peu , je vins encore à bout de cette difficulté à tout reste , mais en me recommandant toujours de tâcher de gagner Fréjus. Ce prélat, qui devoit par ce qui a été dit être le grand arc-boutant des Castries en cette occasion , se montra si contraire que ni les Castries , ni moi qui lui en parlai souvent et fortement, n'en pûmes jamais tirer une seule bonne parole, tellement que je me résolus à l'emporter de force, et malgré lui, de M. le duc d'Orléans; je jnis l'affaire au point où je la pouvois désirer.

Mais mon départ s'approchoit , et les Castries , que j'avertissois à mesure que j'avançois , me dirent que sans mon départ ils tiendroient la chose faite , mais que ce départ la feroit manquer. Elle se fût faite en effet au point où je la laissai , si j'avois pu demeurer davantage, et avoir le loisir d'achever de forcer M. le duc d'Orléans. Mais il fallut partir et laisser le champ libre à Fréjus, qui dans sa rage de constitution, écartoit Albi, ami du cardinal de Noailles, et vouloit s'attacher le cardinal de Kohan , pour le chapeau , auquel il pensoit déjà beaucoup , et qui étoit à Rome , et au cardinal Dubois , à qui les Castries , droits et fort honnêtes gens , n'avoient point fait leur cour , lequel , pour entretenir les Rohan dans l'erreur de faire premier ministre le cardinal de Rohan à son retour de Rome ^ vouloit , de concert avec Fréjus , mettre l'abbé de Guémené à Reims, comme ils firent bientôt après que je fus parti.

Poursuivons le peu qui reste à dire de cette année pour ne point interrompre ce qui regarde mon ambassade. Il a été quelquefois mention ici du duc de Brancas , et de la façon dont il étoit avec M. le duc d'Orléans, qui s'amusoit fort de ses ssdllies, et qui l'avoit presque toujours à ses soupers. C'étoit un homme d'une imagination vive , singulière , plaisante , plein de traits auxquels on ne pouvoit s'attendre , qui avoit sacrifié sa fortune à ses plaisirs , et à une vie obscure , pauvre d'ailleurs , et fort intéressé, tout à fait incapable de rien de sérieux, en quoi il se faisoit justice lui-môme , et n'étoit pas sans esprit. Au travers de ses débauches , il avoit eu de fois à autres de foibles retours qui n'avoient eu aucune suite. Enfin Dieu le toucha. Il s'adressa fort secrètement au P« de La Tour, général de l'Oratoire, grand et sage directeur dont il a été parlé ici quelquefois , qui jugea qu'il avoit besoin d'une forte pénitence et d'une entière séparation du monde. Il l'y résolut , et se chargea de lui choisir et de lui préparer une retraite. Pendant tout le temps de ce commerce secret , le duc de Brancas avait quitté ses débauches, mais conservé tout l'extérieur de sa vie, et soupoit tous les £oirs avec M. le duc d'Orléans et ses roués , avec sa gaieté ordinaire. Au commencement d'octobre , il disparut tout d'un coup , ayant soupe la veille avec M. le duc d'Orléans , sans qu'il eût paru en lui aucun changement ', et on sut quelques jours après qu'il étoit allé se retirer dans l'abbaye du Bec ea Normandie, où sont les bénédictins de la congrégation de Saint-Maur. M. le duc d'Orléans , également surpris et fâché de sa retraite, espéra en sa légèreté, et lui écrivit une lettre tendre et pressante pour le faire revenir. Le duc de Brancas lui fit une réponse

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