CHAPITRE XL
Chasse. — L'Atoche. — Impudence monacale. — Le Mail. — Vie ordinaire de Madrid. — Recao; ce que c'est. — Usages dans les visites. — Vie des gens employés dans les affaires. — Politesse et dignité des Espagnols. — Mesures pour la grandësse et la Toison. — Lettres de H. le duc d'Orléans au roi d'Espagne, et du cardinal Dubois à Grimaldo pour ma grandësse, d'une telle foiblesse, que Grimaldo ne voulut pas remettre au roi celle de M. le duc d'Orléans , ni lui parler de celle du cardinal Dubois.
■ La chasse étoit le plaisir du roi de tous, les jours, et il falloit qu'il fût celui de la reine. Mais cette chasse étoit toujours la même. Leurs Majestés Catholiques me firent l'honneur, fort singulier, de m'ordonner de m'y trouver une fois, et j'y allai dans mon carrosse. Ainsi je l'ai bien vue , et qui en a vu une les a vues toutes. Les bêtes noires et rousses ne se rencontrent point dans les plaines. Il faut donc les chercher vers les montfignes , et ces pays sont trop âpres pour y courre le cerf, le sanglier et d'autres bêtes comme on fait ici et ailleurs. Les plaines mêmes sont si sèches, si dures, si pleines de crevasses profondes, qu'on n'aperçoit que de dessus le bord, que les meilleurs chiens courants ou lévriers seroient bientôt rendus après les lièvres, et auroient les pieds échorchés, même estropiés pour longtemps. Dlailleurs tout y est si plein d'herbes fortes que les chiens courants ne tireroient pas grand secours de leur nez. Tirer en volant , il y avoit longtemps que le roi avoit quitté cette chasse et qu'il ne montoit plus à cheval ; ainsi les chasses se bornoient à des battues.
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â4â LA CHASSE.
h9 duo dei Arco , qui par sa ofaarge dt grand éouyer avoit Miii,tea« daaoe de toutes les ohasses ,- choisissoit le lieu où le roi et la reine d&<voi^at aller. Ou y dressoit deux grandes feuillééS) adossées Tune à rautre, presque fermées, avec force espèce de fenêtres larges et au« vertes presque à hauteur d^appui. Le roi, la rsiae, Ip capitaine des gardes en quartier et le grand éouyer^ et quatre chargeurs de ^sUs, étoient seuls dans la première, avec une vingtaine de fusils et de quoi les charger. Dans l'autre feuiUée, le jour que Je fus à la chasse , étoient le prince des Aiturles venu dans son carrosse à part ftvec le duc de Popoli et le marquis del Surco , aussi dans cette feuillée le marquis diS Sauta-Clruz, le duc Giovena22o, majordome-major et grai^d écuyer dd la reine, Valouse, deux ou trois officiers des gardes du corps ist moi, force fusils , et quelques hommes pour les charger. Une seule dame du palais de jour luivoit tour à tour la reine, dans un autre pavrosse, toute seule ) duquel elle ne sortoit point, et y poftoit pour sa consola^ tion un livre et quelque ouvrage, car personne de la suite n'en appro** choit. Leurs Majestés et cette suite faisoient le chemin à toutes jamhM * avec des relais de gardes et de chevaux de carrosse , parce qu'il y avait au moins trois ou quatre lieues à faire, qui valent au moins le doubla de celles de Paris à Versailles. On mettoit pied à terre aux fouillées , et aussitôt on emmenoit les carrosses , la pauvre dame du palais et tous les chevaux hors de toute vue, fort loin, de peur que ces équipages n'effarouchassent les animaux.
Deux, trois, quatre cents paysans commandés avoiei^t fait dès la nuit des enceintes, et des huées dès' le grand matin, au loin pour effrayer les animaux f les f^ire leyer, les ra^senibler autant qu'il étoit possible, et les pousser douce^^^nt du cô^é 4es ffuillées. Dans ces feuillées, il ne falloit pas remuer ni parler le moins du n^pndi^, ni qu'il y e^t.^uQpn habit voyant, et chacun y demeuroit debout, m silence, C#la 4ui'4 bien une heure et demie d'attente ^ et ne me parut pas fort amusait* Enfin nous entendîmes de loin de grandes huées, et bientôt apr^s nous vîmes des troupes d'animaux passer à reprise à la portée et à demi -portée de fusil de nous , et tout aussitôt le roi et la reine faire beau feu. Oe {daisir ou cette espèce de boucherie dura plus de demi-heure à voir passer ^ tuer, estropier cerfs, biches, chevreuils , sangliers, lièvres > loupa , blaireaux, renards, fouines sans nombre. Il fallbit laisser tirer le roi el la reine qui , assez souvent , permettoi«nt au grand écuyer et au capi-* taine des gardes de tirer ; et comme nous ne savions de quelle main partoit le feu, il falloit attendre que celui de la feuillée du roi se f&t tu, puis laisser tirer le prince, qui souvent n'avoit plus sur quoi, •! nous encore moins. Se tuai pourtant un renard , k la vérité un peu plue tôt qu'il n'étoit à propos, dont un peu honteux, je fis des excuses au prince des Asturies , qui s'en mit à rire et la compagnie aussi , moi après à leur exemple , et tout cela fort poliment. A mesure que les paysanc s'approchent et se resserrent, la chasse s'avance, et elle finit ouand iia viennent tout près des feuillées , huant toujours y parce qu'il n'y a plus rien derrière eux. Alors les équipages reviennent, et les deux fouillée^ sortent et se joignent, on apporte les bètes tuées devant le roi. Oui las
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charge après derrière les cavreBsas. Pendant tout delà , la eonversation se fait, qui roule sur la chasse. On emporta ce jour-là une douzaine de bêtes et plus, et quelques lièvres, renards et fouines. La nuit nous prit peu après être partis des feuillées. Voilà le plaisir de Leurs Majestés Catholiques tous les jours ouvriers. Les paysans employés sont payés, et le roi l$ur fait donner encore quelque chose assea souvent, en montant eo carrosse.
Notre-Dame d'Atooha ou l'Atoche , comme en l'appelle le plus ordinairement pour abréger, est une image miraculeuse de la sainte Vierge, dans la riche chapelle d'une église, d'ailleurs assez ordinaire, d'un vaste et superbe couvent de dominicains hors de Madrid , mais à moins d'une portée 4e fusil des dernières maisons , et joignant le bout du parc du palais du Buen-Hetiro ^ qui enferme aussi un beau et grand monastère de hiéroniiiaites , dont l'église sert de chapelle à ce palais , d'où on y va, à couvert, de partout, ainsi que dans le monastère. L'Atoche est tellement la grande dévotion de Madrid, et de toute la Castille, que c'est devant cette image que s'offrent les vœux , les prières , les remerelments publics pour les nécessités et les prospérités du royaume , et dans les cas de maladie périlleuse du roi et de sa guérison. Le roi n'entreprend jamais de vrai voyage , et cela depuis un temps immémorial , qu'il n'aille en cérémonie faire ses prières devant cette image , ce qui ne s'appelle point autrement qu'aUer prendre congé de Notre-Dame d^Atocha, et y va de même dès qu'il est de retour. Les richesses de cette image en or, en pierreries, en dentelles, en étoffes somptueuses , sont prodigieuses. C'est toujours une des plus grandes et des plus nohes dames qui a le titre de sa dame d'atours, et c'est un honneur fort recherché, quoique trèscher, car il lui en coûte quarante mille livres et quelquefois cinquante mille tous les anti pour la fournir de dentelles et d'étoffes qui reviennent bientôt au profit du couvent. Je ne m'arrêterai pas aux rédeiions sur ces dévotions. La duchesse d'Albe , qu'on a vue à Paris ambassadrice . d'Kspagne, rétoit alors, le ne sais qui lui succéda dans cet emploi. Elle moun^t peu de jours après mon arrivée à Madrid.
Il y a plusieurs jours , dimanches ou fêtes , quelquefois même des jours oufriers de fêtes non fêtées , ot^ il y a sur le soir un salut à l'Atoche , qui est fort fréquenté , et où le roi et la reine alloient souvent sans cérémonie par les dj^hors de Madrid , et sans entrer dans l'église ni dans le couvent. îl y a au dehors un médiqore corps de logis sans aour. Pn monte en dedans une quinzaine de mjirches, et on trouve trois pièces dont celle du miUeu est la plus grande. Une longue tribune règne sur l'église dans laquelle on entre des deux secondes pièces. Celle dû roi est séparée dans la même longueur par Une cloison ; la famille royale et le service le plus indispensable s'y met; dans l'autre toute leur suite j fie qui @st en charge médiocre demeure dans la pièce du milieu , et le bas domestique dans celle d'entrée, desquels tous va qui veut dans l'église ; en sorte que dans la tribune de la suite , il n'y entre qu'elle et le peu de seigneurs principaux courtisans, qui, les uns ou les autres, y vienneqt faire leur cpur , don^ la plupart même ne sont pas dans cet ttsagi» f y »l|pi# pr^squd toujours attendre Leurs Majestés un moment
â4^ L*ATOCH£.
avant qu'eUes arrivassent. Je n'y ai jamais vu qu'une douzaine , toujours les mêmes , de ceux qui n'y étoient pas obligés par leurs fonctions , et ^ jamais plus de trois ou quatre à la fois. Les dames du palais et les senoras de honor y suivoient la reine , plusieurs , mais non pas toutes , et « si la reine alloit de là au Mail , il n'en restoit qu'une dame du palais ; toutes les autres dames et la camarera-mayor s'en retournoient. Trois ou quatre dominicains, des premiers du couvent, y recevaient Leurs Majestés et les voyoient partir , qui leur disoient toujours quelque chose en s'arrêtant à eux, et à ceux qu'elles trouvoient dans ces pièces, avant d'entrer dans la tribune et*en en sortant.
Je ne vis jamais moines si gros , si grands , si grossiers , si rogues. L'orgueil leur sortoit par les yeux et de toute leur contenance. La présence de Leurs Majestés ne l'aflfoiblissoit point , même en leur parlant ; je dis pour l'air, les manières, le ton, car ils ne parloient qu'espagnol que je n'entendois pas. Ce qui me surprit , à n'en pas croire mes yeux la première fois que je le vis, fut l'arrogance et l'effronterie jusqu'à la brutalité avec laquelle ces maîtres moines poussoient leurs coudes dans le nez de ces dames, et dans celui de la camarera-mayor comme des autres , qui , toutes à ce signal , leur faisoient une profonde révérence , baisoient humblement leurs manches, redoubloient après leurs révè^ rences, sans que le moine branlât le moins du monde, qui rarement après leur disoit quelque mot d'un air audacieux, et sans marquer la civilité la plus légère, à quoi, lorsque cela arrivoit, ces dames répondoient le plus respectueusement du monde, à leur ton et à toute leur contenance. J'ai vu quelquefois quelque seigneur leur baiser aussi la manche, mais comme à la dérobée, d'un air honteux et pressé* mais jamais les moines la présenter à pas un d'eux. Quoique cette rare cérémonie se renouvelât toutes les fois que le roi alloit à TAtoche, elle me surprit toujours , et je ne pus m'y accoutumer.
La tribune donnoit également en face de la chapelle de Notre-Dame et du grand autel ; le saint-sacrement étoit dans le tabernacle de l'un et de l'autre, et si alors il étoit exposé, ce qui n'arrivoit pas toujours, c'étoit à Tautel de Notre-Dame , très-magnifiquement et avec une infinité de lumière. Il l'étoit fort haut ; et pour donner la bénédiction il descendoit et remontoit après par une machine cachée derrière l'autel. Cela me parut un peu machine d'opéra bien déplacée. Quand le saint -sacrement n'étoit pas exposé , il n'y avoit point de bénédiction. Les moines chantoient dans leur chœur, qu'on ne pouvoit voir, les litanies de la Vierge et d'autres prières d'un ton lent, triste et très-lugubre, et cela duroit demi-heure ou trois quarts d'heure. Ce salut étoit très-commode pour voir Leurs Majestés et leur faire sa cour.
Del'Âtoche il étoit fort or^linaire que le roi entrât dans le parc du Betiro , et il y étoit suivi par les mêmes qui s'étoient trouvés au salut. On mettoit pied à^ terre au Mail, beau , large, extrêmement long. Le roi y jouoit avec le grand et le premier écuyer, le marquis de Santa-Cruz ou quelque autre seigneur, et y jouoit toujours trois tours complets d'aller et venir, la reine toujours à son côté, et quand il le falloit [elle] changeoit de place pour être toujours à sa gauche. Ce Mail étoit eztrè-