‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 104 sur 200 · LE MAIL · texte numérisé non relu

LE MAIL

mement agréable par les charmes qu'elle y répandoit. Il n'y avoit que des seigneurs dans le Mail, et la dame du palais qui la suivoit; tout le reste se tenait des deux côtés sans y entrer. On suiyoit le roi et la reine qui faisoit la conversation avec les uns et les autres , avec une aimable familiarité, et amusoit de temps en temps le roi par les plaisanteries qu'elle faisoit, dont Valouse s'embarrassoit fort ordinairement et en augmentoit la gaieté. Elle attaqtioit fort aussi le duc del Arco , prenoit plaisir à le mettre aux mains avec Santa-Gruz, et faisoit en sorte qu'ils s'en disoient souvent de bonnes. Le grand écuyer ne laissoit pas de se rebecquer quelquefois contre la reine , librement , et plaisamment quelr quefois. Si quelque joueur faisoit une pirouette ou quelque mauvais coup, c'étoit de rire et de lui tomber sur le corps, en sorte que ce temps du Mail paroissoit toujours trop court. Le roi , toujours grave , sourioit; /quelquefois uamot tout court et rare. Il jouoit très-bien et de bonne grâce, et la reine l'admiroit fort. A la fin du dernier tour, les carrosses venoient au bout du Mail , et on s'en retoumoit. De la mifévrier à la mi-avril on laissoit reposer et repeupler les animaux; il n'y avoit point de chasse, et le Mail allongé d'un peu de promenade, dans le même parc quelquefois, en remplissoit un peu le vide, presque tous les jours.

La vie de Madrid étoit de deux sortes pour les personnes sans occupation : celle des Espagnols et celle des, étrangers , je dis étrangers établis en Espagne. Les Espagnols ne mangeoient point, paressoient chez eux, et avoient entre eux peu de c(Hnmerce, encore moins avec les étrangers; quelques conversations , par espèce de sociétés de cinq ou six chez l'un d'eux, mais à porte ouverte, s'il y venoit de hasard quelque autre. J'en ai trouvé quelquefois en faisant des visites. Us demeuroient là trois heures ensemble à causer , presque jamais à jouer* On leur apportoit du chocolat, des biscuits, de la mousse de sucre, des eaux glacées, le tout à la main. Les dunes espagnoles vivoient de même entre elles. Dans les beaux jours le cours étoit assez fréquenté dans la belle rue qui conduit au Betiro, ou en bas sous des arbres entre quelques fontaines, le long du Mançanarez. Ils voyoient et rarement les étrangers en visite , et ne se mêloient point avec eux. A l'égard de ceux-ci, hommes et femmes mangeoient et vivoient à la françoise, en liberté, et se rassembloient fort entre eux en diverses maisons. La cour montroit quelquefois que cela n'étoit pas de son goût , et s'en lassa à la fin , parce qu'il n'en étoit autre chose. De paroisses ni d'office canonical, c'est ce qui ne se fré* quentoit point; mais des saints, des pn)cessions, et la messe basse dans les couvents. On rencontre par les rues beaucoup moins de prêtres et de moines qu'à Paris, quoique Madrid soit plein de couvents des deux sexes.

L'uçage est que les dames envoient de loin à loin savoir des nouvelles des seigneurs fort distingués. Gela s'appelle un recao < ; et le même usage veut que le lendemain, au moins très -peu après, celui qui a reçu ce recao aille en remercier la dame. Gela m'est souvent arrivé , et souvent

•I . On dit ordinairement recado, mol qm signifie compliment que Con fait faire a quelqu'un.

M6 rbcâo; ce Qtne c'est.

avsfli je trovroîs la dame seule. Je royoii soUTetit, iiidépendailijtient des réeaOy la eomtesee de Lemos et la duehesM douairière d^Odsone : la première ^ àœur du due de Medina-3idonia , l'autre , fille du dernier connétable de Castille < toutes deux magnifiquement logées et superbéinent meublées. Cette dernière aimoit fort M. le duo d'Orléans qtii Tavoit beaueoup Yue è Madrid. Il me Tavoit fort recommandée , et m'avoit isfaargé de lui faire ses complimenta. Bile avoit ohes elle une salle d'opéra complète , moins large , un peu inoins longue ^ mais bien autrement belle que celle de Paris^ et singulièrement bommode pour lôd communications des loges de Taniphithéâtre et du parterre. Ces deut dames n'autoiètit point paru désagréables ici , parloient bieil françoiS} et avalent ^ surtout la dernière^ une conyersation extrêmement agréable^ et toutes deux l'air de très*grandes dames, ainsi qu'elles l'étoient en efl^t« Je toyois aussi plusieurs autres dames.

La première que je Tisitai en arrivant à Madrid fut la marquise de Orimaldo. On ne m'avoit point averti de la fkoon de recevoir en usage pour les dames. Je la trouvai au fond d'un cabinet en face de la porte , avec quelque compagnie d'hommes et de femmes , des deux côtés. Elle se leva dès qu'elle me vit entrer, mais sans démarrer d'un pas, et s'inclina , lorsque j'approchai , comme font les religieuses , qui est leur révérence. Quand je me retirai, eUe en fit autant, sans avancer d'iine ligne^ ni aucune etcuse de ce qu'elle n'en f ai soit pas davantage : c'est Tusage du pays. Pour les hommes » ils viennent pltls ou moind loin aU^ devant 4 et reconduisent de même suivant les conditions des gène, car tout est réglé et certain , et néanmoins n'ôte pas rimporttinité des conipliments. De part et d'autre on s'en fait bien plua qu'ici pour empêcher ou pour prolonger la conduite. Chacun des deux sait bien jusqu'où elle doit aller j que rien ne l'abrégera ni ne l'étendra, que tout ce qui se dit de part et d'autre est parfaitement inutile, que l'un seroit blàmé^ l'autre justement offensé si la conduite ne s'acôompliêsoit pas en entier telle qu'elle doit étrei Tout cela n'empêche point qU'on ne s'arrête à tout mo< ment» et que tes compliments ne durent la moitié du temps de la visite ; aela est ineupportable (on parle ici des visites de cérémonie). Mais quand la familiarité est établie ^ on tit ensemble à peu près comme on fait ici. En aucun cas les femmes ne vont voir les hommes \ mais elles vont cheE eux lorsqu'elles en sont priées pour une musique ou-^un bal dU un feii d'artifice ou quelque chose de semblable. Et si .alors, outre lee rafifatohissements, il y a Un souper , elles se inettent k Uble et mangent avec la compagnie.

Les gehs eibployés sont tout à fait séquestrés du eoihmeree , et dispensés de faire des visites , hors certains cas partiottUeiis ^ ou de gens fort distmguési J'en excepte les visites de cérémonie» aux ambassadeurs, et autres telles personnes ^ par exemple cardinaux, voyageurs distingués que le roi fait recevoir par un de ses majordomes, un vice-roi où un général d'armée de retour, du celui qui retient d'une des premières ambassades. Mais ces visites ne se redoublent pas sans nécessité d'affeires , si l'amitié ou une considération Supérieure n'y donne occasion. Aussi ne les va-t-on guère voir que pour affaires , ou occasions semblables ,

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