S48 POLITESSE DES ESPAGNOLS
quand ils ont lieu de croire qu'on n'en use pas à leur égard comme on doit. Je dis quand ils ont lieu , car ils sont par grandeur éloignés de la pointillé et de la vétille, et passent aisément mille choses aux étrangers qui ignorent et qui n'ont point l'air de gloire et de prétendre. C'est ce que Maulevrier et moi avons sans cesse expérimenté d'eux , depuis le plus grand seigneur jusqu'aux moindres pef sonnes, mais en deux manières en tout extrêmement différentes.
Il est temps enfin de reprendre le fil que tant de descriptions et d'explications peu connues jusqu'à présent, mais curieuses, ont interrompu. On a vu en son ordre le motif qui m'avoit fait souhaiter l'ambassade d'Espagne : c'étoit la grandesse pour mon second fils et brancher ainsi ma maison. Ce qui ne m'eût jamais conduit en Espagne , mais concomitance que je ne voulois pas négliger saos en faire de principal , étoit une Toison d'or pour mon fils aîné , afin qu'il remportât de ce voyage un agrément qui , à son âge , étoit une décoration. J'étois parti de Paris en toute liberté de m'aider de tout ce que je pourrois à ces égards, et avec promesse de la demande expresse de la grandesse au roi d'Espagne par M. le duc d'Orléans , d'y interposer même le nom du roi , et des lettres les plus fortes du cardinal Dubois au marquis de Grimaldo et au P. Daubenton. J'en parlai à l'un et à l'autre une fois à Madrid, au milieu du tourbillon d'affaires, de cérémonial et des réjouissances, et j*ea avois été reçu à souhait. Sur tout ce qui n'étoit point constitution les jésuites se louoient de moi, et ils en avoient très-bien informé le P. Daubenton. Ils avoient encore à compter avec moi pour longtemps , suivant toutes apparences. Au fond peu leur importoit d'un grand d'Espagne françois ; mais il ne leur étoit pas indifférent que j'eusse lieu de croire qu'ils eussent contribué à me faire obtenir ce que je désirois.
Grimaldo étoit droit et vrai; il s'affectionna à moi de très -bonne foi; il m'en donna toutes sortes de preuves, dès ce premier séjour à Madrid, comme j'en ai rapporté quelque -unes. II voyoit aussi une union des deux cours par des mariages qui pouvoient influer sur les ministres. Son seul point d'appui étoit le roi d'Espagne pour se maintenir dans le poste unique qu'il occupoit, si brillant et si envié. Il ne pouvoit pas faire de fondement solide sur la reine , comme on l'a vu ci-devant. Il vouloit donc s'appuyer de la France, tout au moins ne l'avoir pas contraire, et il connaissoit parfaitement la duplicité et les caprices du cardinal Dubois. La cour d'Espagne , dé tout temps si attentive sur M. le duc d'Orléans , par tout ce qui s'étoit passé du temps de la princesse des Ursins, et depuis pendant la régence , n'ignoroit pas la confiance intime et non interrompue que de tout temps ce prince avoit en moi , ni ma façon d'être avec lui. Ces sortes d'objets se grossissent de loin plus que d'autres, et le choix qui avoit été fait de moi pour cette singulière ambassade y confirmoit encore. Grimaldo put donc penser à s'assurer de mon amitié et de mes services auprès de M. le duc d'Orléans dans les occasions fortuites ; et je ne crois pas me tromper en lui prêtant cette politique pour me favoriser sur une grâce, au fond assez naturelle, qui, par l'occasion unique de me la faire , ne tiroit à nulle conséquence , et qui , à son égard particulier , n'avoit aucun inconvénienf .