MON EMBARRAS DU SILENCE DE DUBOIS
moi de n'en avoir pu tirer un seul mot de réponse là-dessus. Je n'ayois donc aucun compte à rendre dé ce dont je n'étois point chargé , et que je pouvois ignorer ; mais la chose me parut tellement importante que je ne pus pour cela m'en tenir quitte.
J'avois laissé Belle<lle , akni intime de Le Blanc , duquel le cardinal Dubois se servoit en toutes choses , en usage d'aller tous les soirs avec Le Blanc passer une heure chez le cardinal seuls avec lui , à parler de toutes sortes d'affaires. Mon fils aîné devoit s'en retourner incessamment à Paris. Par lui , je fis à Belle-Ile une ample dépêche de tout ce que je viens d'eipliquer et de raconter. Je le priai de la communiquer à Le Blanc , et de voir ensemble ce qu'ils pourroient faire pour empêcher l'exécution d'un projet , dont l'absurdité étoit la moins mauvaise partie. En même temps je fis prier Grimaldo par Sartine que je le pusse voir dès qu'il seroit en état d'entendre un peu parler d'affaire qui pressoit, et que ce fût même avant de recommencer d'aller travailler au palais. Il le fit en effet de très-bonne grâce , et c'est la seule fois que je l'aie vu dans sa maison à Madrid. Je lui appris tout ce que j'avois su de Chavigny, et il me parut que je lui faisois grand plaisir. Il admira autant que moi ce manège apparent de silence obstiné du cardinal avec Chavigny sur le passage de don*Carlos , et l'apparente témérité de cet intime confident de la traiter à Madrid sans ordre, instruction, ni lettre de créance.
Grimaldo n'avoit pas besoin de cette touche pour former son opinion sur tous les deux. Nous continuâmes à nous déboutonner ensemble sur l'un et sur l'autre. De là je lui représentai au long tout ce que je viens d'expliquer de l'absurdité et des dangers de ce prématuré passage ; surtout • je ne lui laissai pas ignorer le mot de Chavigny, échappé à Pecquet, d'établissement présent pour don Carlos et lui , et lui en exposai toutes les conséquences. Grimaldo ne feignit' point de s'ouvrir entièrement avec moi là-dessus et fut totalement de mon sentiment. Il me donna ensuite une plus grande marque de confiance, quoiqu'en me parlant plus obscuréitient de sa crainte d'un si funeste projet , mais qui pouvoit flatter et éblouir: et comme j'étois au fait des intérêts, des liaisons, des cabales que j'ai ici rapportées, son discours, tout mesuré, tout enveloppé là-dessus, me fit sentir que j'étois parfaitement informé. lime remercia de cette visite comme d'un service essentiel que je lui avois rendu pour le mettre au fait tie ce que Chavigny lui proposeroit, et le mettre en état de prévenir, et s'il le pouvoit, de prémunir Leurs Majestés Catholiques là-dessus, et de les garantir du précipice. Il me rassura sur l'armement de Barcelone , qu'il me répondit être fait pour l'Amérique. Il fut encore quelques jours sans pouvoir aller au palais.
Pour achever cette matière de suite, Grimaldo me dit qu'il avoit heureusement prévenu le roi et la reine, leur avoit expliqué les embarras, puis les dangers où les jetteroit ce passage qui , au mieux aller , ne pouvoit apporter aucun fruit ; et [qu'il avoit] si bien combattu les raisons , dont il pouvoit bien être que quelques gens se fussent déjà servis au-
4« N'hésita pas.