‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 14 sur 200 · SCÉLÉRATESSE DE DUBOIS · texte numérisé non relu

SCÉLÉRATESSE DE DUBOIS

à qui que ce fût. Je lui représentai que cela ne se pouvoit entendre du nonce , à qui les ambassadeurs de France cédoient partout , même celui de Tempereur qui, sans difficulté , précédoit ceux du roi. Il répondit que cela étoit vrai et bon partout, excepté dans ce cas singulier et comme momentané, et que cela ne se pouvoit autrement. Ma surprise fut grande d'un ordre si étrange. J'essayai de le ramener peu à peu en }e touchant par son orgueil , en lui demandant comment j'en userois avec les cardinaux , s'il s'en trouYoit quelqu'un en ces fonctions , et avec le majordome-major, qui répond, mais fort supérieurement, à notre grand maître de France. Il se mit en colère , me déclara qu'il falloit que j'y précédasse le majordome-major sans difficulté , et glissant sur celle des cardinaux , m'assura qu'il ne s'y en trouveroit point. Je haussai les épaules , et lui dis que je le priois d'y penser. Au lieu de me répondre , il me dit qu'il avoit oublié une chose essentielle , qui étoit de prendre bien garde à ne rendre la première visite à qui que ce fût sans exception. Je répondis que l'article des visites n'étoit point oublié dans mon instruction ; qu'elle portoit que j'en userois à cet égard comme avoit fait le duc de Saint-Aignan , et que l'usage , lequel il avoit çuivi , étoit de rendre la première visite au ministre chargé des affaires étrangères et aux conseillers d'Ëtat quand il y en avoit, qui est ce que nous connoissons ici sous le nom de ministres. Là-dessus il s'emporta, bavarda, brava sur la dignité du roi , et ne me laissa plus le loisir de rien dire. J'abrégeai donc la visite et m'en allai.

Quelque étranges que me semblassent ces ordres si nouveaux et verbaux, je voulus en parler au duc de Saint-Aignan , surtout à Amelot, qui en furent fort étonnés , et qui tous deux , ainisi que les précédents ambassadeurs, avoient fait tout le contraire , et trouvèrent extravagante la préséance sur le nonce en quelque occasion que ce fût. Amelot me dit de plus que je jouerois à essuyer tous les dégoûts possibles et à ne réussir à rien si je refusois la première visite au ministre des affaires étrangères, car pour les conseillers d'État ce n'étoit plus qu'un nom, et la chose tombée en désuétude ; mais que je devois aussi la^première visite aux trois charges', qui seroient très-justement offensés et trèspiqués si je leur refusois ce que tous ceux qui m'avoient précédé leur avoient rendu , et que je me gardasse bien de le faire si je ne voulois pas demeurer seul dans mon logis, et me faire tourner le dos au palais par tout ce que j'y trouverois de grands. J'expliquerai ailleurs ce que c'est que ces trois charges.

De cet avis d'Amelot, je compris aisément la raison de ces ordres nouveaux et verbaux. Le cardinal me vouloit faire échouer en Espagne et me perdre ici : en Espagne , en débutant par offenser tout ce qui étoit de plus grand , et 1er ministre par lequel seul j'aurois à passer pour tout ce qui regardoit mon ambassade ; en attirer les plaintes ici , sûr de n'avoir rien écrit de ces ordres , nier me les avoir donnés , me désavouer, et en tirer contre moi tout le parti possible avec un prince qui

4. C'est-à-dire aux trois grands-oflBoiers , au majordome-major du roi, au sommelier du corps et au grand écuyer.

11721] FÔIBLESSE DU RÉCtENT, 33

Vatiroit osé lui imposer , et soutenir que ces ordres m'avoîent été donnés ; que si , au contraire , je ne les exécutois pas , car il m'avoit bien prescrit de rendre compte de leur exécution , il se donneroit beau jeu à m'accuser d'avoir sacrifié l'honneur du roi et la dignité de sa couronne à rintérét de plaire en Espagne pour en obtenir grandesse et Toison , et me faire défendre de les accepter pour mes enfants. C'eût été moins de vacarme sur le nonce; mais si j'avois pris place au-dessus de lui^ il s'attendoit bien que la cour de Rome en demanderoit justice, et que cette justice entre ses mains seroit un rappel honteux.

Ce détroit me parut si difficile que je résolus de ne rien omettre pour faire changer ces ordres , et je ne crus pas que M. le duc d'Orléans pût résister à l'évidence de ce qui les combattoit , et à l'exemple constant de tous ceux qui m'avoient précédé dans le même emploi. Je me trompai : j'eus beau en parler à M. le duc d'Orléans , je ne trouvai que foiblesse sous le joug d'un maître , d'où je jugeai ce que je pouvois espérer pendant mon éloignement. J'insistai à plusieurs reprises , toujours inutilement, et tous deux se tinrent fermés* à me dire que, si les précédents ambassadeurs avoient fait les premières visites , ce n'étoit pas un exemple pour moi dans une ambassade aussi solennelle et aussi distinguée que celle que j'allois exercer ; et qu'à l'égard du iionce et du grand maître , l'exemple de précéder quiconque étoit formel au mariage de la reine Marie-Louise, fille de Monsieur, avec Charles II. Je représentai sur les visites que quelque solennelle et quelque distinguée que fût l'ambassade dont j'étois honoré , elle ne donnoit point de rang supérieur à celui des ambassadeurs extraordinaires; que je l'étois, et que je ne pouvois prétendre rien de plus qu'eux, quelque différence qu'il y eût pour l'agrément entre l'affaire dont j'étois chargé et les autres sortes d'affaires. Sur l'exemple du mariage de Charles II avec la fille de Monsieur, que j'avois dans le cérémonial qui m'avoit été remis de tous les ambassadeurs depuis M. de La Feuillade, archevêque d'Embrun, j'y trouvai que le mariage s'étoit fait comme à la dérobée , dans un village , pour fuir la difficulté entre le prince d'Harcourt et le père du maréchal de Yillars , ambassadeurs de France tous deux , d'une part , et les grands d'Espagne , de l'autre ; que les ambassadeurs s'étoient rendus à l'église de ce village ; qu'y ayant trouvé plusieurs grands arrivés avant eux , saisis des premières places , ils s'en étoient plaints sur-le-champ au roi qui leur fit céder les deux premières places par les grands ; que Je nonce n'y étoit point, et nulle mention du majordome-major. A cela point de réponse, mais l'opiniâtreté prévalut, et je vis en plein l'extrême malignité du valet et l'indicible foiblesse du maître. Ce fht donc à moi à bien prendre mes mesures là-dessus.

Le duc d'Ossone fut nommé par l'Espagne pour venir ici faire , pour le mariage du prince des Asturies , avec le même caractère , les mêmes fonctions que j'allois faire en Espagne pour le mariage du. roi. Il étoit frère du duc d'Ossûne qui avoit été ambassadeur d'Espagne au traité

4. n y a dans le mamiscrit fermée^ et non fermes; fermas est pris dans le sens de résolus, affermis.

34 DUC D'OSSONÊ ambassadeur D'ESPAGNE. [17Î1]

d'Utrecht, et qui mourut peu après sans enfanta. G6ltti-[ci] portoitla nom de comte de Pinto du Tivant de son frère. Leur père avolt été gouverneur du Milanois, conseiller d'Etat et grand écuyer de la reine d'Espagne : il mourut d'apoplexie étant en conférence ayec le roi d'Espagne ^ en 1694. G'étoit le sixième duc d'Ossone, grand de première classe. Ils portoient le nom de Giron et de Telles par une héritière entrée dans leur maison; mais ils étoient Acuna y Pacheco, une des premières. d'Espagne en tout genre, et des plus nombreuses par ses diverses branches, qui, par des héritières, portent divers noms, entre autres, alors, le marquis de Yillena, duc d'Bscalona, majordome-major^ ^ et le comte de San Estevan de Gormaz, son fils, premier capitaine des gardes du corps, chef de toute cette grande maison; le duc d'Uzeda, le marquis de Mancera, le comte de Montijo, tous grands d'Espagne. Ce duo d'Ossone, ambassadeur ici, étoit donc un fort grand seigneur qui s'y montra très-magnifique et très-poli , mais il n' étoit que cela : on sut que M. le duc d'Orléans avoit résolu de lui donner le cordon bleu. Je m'exprime de la sorte parce que le roi, n'étant pas encore chevalier de son ordre , et ne faisant que le porter jusqu'à ce qu'il reçût le collier le lendemain de son sacre, il ne pouvoit faire de chevalier de l'ordre. Le duc d'Ossone ne pouvoit donc qu'avoir parole de l'être quand le roi en feroit, à quoi on voulut ajouter une chose, jusqu'alors sans exemple, dans le cas où ét^it le roi, qui fut de lui faire porter l'ordre en attendant qu'il pût être nommé; on crut et il -étoit vrai que M. le duc d'Orléans étant régent et maître des grâces, il devoit* marquer par toute la singularité de celle-ci combien il étoit touché de l'honneur du mariage de sa fille. "^-^

Sur ce premier exemple, le due de Lauzun me pressa fort de demander aussi le cordon bleu comme une décoration convenable à porter en Espagne, et qui, étant grâce d'ici, ne pourroit préjudicier à celles que je pouvois attendre d'Espagne pour mes enfants ; mais je n'en voulus rienfaiie; cette impatience de porter l'ordre, qui, dans la suite, ne pouvoit me manquer, me répugna. Je n'avois désiré cette ambassade que pour foire mon second fils grand d'Espagne , et , si l'occasion s'en offroit, de faire donner la Toison à l'aîné. Y réussissant et ayant en même temps pris le cordon bleu , cela me parut un entassement trop avide; d'ailleurs on ne pouvoit faire en France d'autre grâce au duo d'Ossone que celle-là, et moi j'en espérois une d' Espagne bien autrement considérable ; ainsi je ne fus pas tenté un moment du cordon bleu. Qui m'eût dit alors que je ne serois pas de la première promotion qui s'en*feroit m'auroit bien surpris ; qui y eût ajouté que je serois de la suivante , où nous ne serions que huit avec Cellamare , les deux file du duc du Maine et le duc de Richelieu , m'auroit bien étonné davantage.

Le cardinal Dubois pressoit ardemment mon départ et, en efiet, il n'y avoit plus de temps à perdre. Il envoyoit sans cesse hâter les ouvriers qui travailloient à tout ce qui m'étoit nécessaire, fâohé peut-être qu'il y en eût un si prodigieux nombre, qu'il ne pût trouver à les augmenter. Il ne s'agissoit plus de sa part qu'à me remettre les lettres dont je devois être chargé ; il attendit à la dernière extrémité du départ pour !•

[1721] CONTimTA'nON DES PROCÉDÉS DE DUBOIS. 86

fàii^ , c'est-à-dire à la veille même que je partis : on en verra bientôt la raison. Elles étoient pour Leurs Majestés Catholiques, pour la reine douairière , à Bayonne , et pour le prince des Asturies , tant du roi que de M. le duc d'Orléans. Mais bien avant de me les remettre , M. le duo d'Orléans me dit qu'il en écriroit deux pareilles au prince des Asturies avec cette seule différence qu'il le traiteroit de n^^veu dans Tune, et dans l'autre de frère et de neveu, et que je tâchasse de faire passer la dernière, ce qu'il souhaitoit passionnément; mais que, si après tout , j'y trouvois trop de difficulté, que je ne m'y opiniâtrt^sse point, et que je donnasse la première au prince des Asturies.

J'eus lieu de croire que ce fut encore un trait du cardinal Duhois pour me jeter dans quelque chose de personnellement désagréable à H. le duc d'Orléans et en faire usage. M. le duo d'Orléans étoit l'homme du monde qui avoit le moins de dignité et d'attachement à ces sortes de choses. Ce traitement de frère étoit un traitement d'égal , que le feu roi n'avoit relâché, que depuis peu, de donner aux électeurs princes, car M. de Savoie avoit depuis longtemps le rang de tête couronnée pour ses ambassadeurs ; à prendre comme étraoger il n'y avoit pas de proportion entre le fils aîné, héritier présomptif de la couronne d'Espagne, et un petit fils de France , car la régence n'ajoutoit rien à son rang ni [à ses] traitements. A prendre comme famille, ils étoient l'un et l'autre petitS'fils de France ; mais , outre que le prince des Asturies avoit l'ainesse, il étoit fils de roi et héritier de la couronne, et, par là, si bien devenu du rang de fils de France, qu'ils étoient réputés tels en France | et que le feu roi avoit toujours envoyé le cordon bleu à tous les fils du roi d'Espagne aussitôt qu'ils étoient nés, ce qui ne se fait qu'aux seuls fils de France. De quelque côté qu'on le regarde , M. le duc d'Orléans étoit extrêmement inférieur au prince des Asturies, et c'étoit une véritable entreprise et parfaitement nouvelle que de prétendre l'égalité du style et du traitement. Ce fut pourtant ce dont je fus chargé, et je crois, dans la ferme espérance du cardinal Dubois, que je n'y réussirois pas, et de profiter d'un début fort désagréable.

J'étois près d'oublier que Belle-Ile me vint dire qu'il savoit que M. le duc d'Orléans devoit envoyer un de ses premiers officiers en Espagne, pour remercier de sa part, en particulier, de l'honneur du mariage de sa fille; que le choix de cet officier principal n'étoit pas fait, et me demanda s'il n'y en avoit point parmi eux que je voulusse plutôt que les autres. Sur ce que je répondis, que je n'étois en liaison, ni même en commerce, avec pas un, excepté Biron qui l'étoit devenu et A qui ce voyage ne convenoit pas, et que le choix m'étoit indifférent, il me pria de demander La Fare, son ami, qui étoit capitaine des gardes de M. le duc d'Orléans. Je le lui promis et je l'obtins : ce fut son premier pas de fortune. C'est un fort aimable homme, de bonne compagnie, qui m'en a toujours su gré depuis. Sans blesser l'honneur et avec un esprit gaillard mais fort médiocre, il a su être bien et très- utilement avec tous les gens en place et en première place, se faire beaucoup d'amis, et fairo ainsi peu & peu une très-grande fortune qui a dû surprendre , comme elle a fait, mais qui n'a fâohé personne.

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